‹ La comédienneChapitre 42 sur 48 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

Tlibbes aux cent portes 279

Dm has des Pyramides, je contemple vingt siècles évanouis dans les sables. Ah! mon ami, comme je vois ici le néant des tragédiennes . Je me croyais pyramidale et je reconnais que je ne suis qu'une ombre qui passe... qui a passé. Je suis venue ici pour retrouver lavie qui m'échappe, ei je ne vois que la mort autour de moi. Quand on a été aimée à Paris, il faut y mourir. Faites-moi tien vite faire un trou au Père-Lachaise et creusez-moi un trou dans votre souvenir. M'avez-vous oubliée ? Moi, je me souviens.

Celle qui part, Esther.

J'écris ceci sans bien savoir ce que je dis, mais je sèche l'encre avec la poussière des reines d'Egypte; c'est ce qu'il y a de plus éloquent dans nion billet.

Dès qu'Esther fut à Thèbes, elle s'y trouva si bien qu'elle résolut d'y vivre tous les hivers. Aussi pria-t-elle MM.de Montaut de lui dessiner un palais, qu'elle ferait bâtir pour ses amis comme pour elle. Elle ouvrit un cours, disant qu'elle donnerait un prix au plus savant architecte. Ils se mirent à l'œuvre et firent cinquante croquis dans le plus pur style égyptien. J'en ai vu quelques-uns qui sont fort engageants. Un peu plus, ils m'entraînaient moi-même à Thèbes.

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Mais heureusement pour Esther, ce qui manque le plus là-bas ce sont les maçons. Il lui fallut se résigner à habiter les palais de son imagination. Elle avait pourtant déniché une ruine quasi majestueuse dans laquelle on a fabriqué en bois une maisonnette assez gentille, à peu près comme on voit un nid de pie juché sur les branches. On s'y trouvait à quatre un peu à l'étroit avec les esclaves nubiennes.

Esther s'attrista, se trouvant bien seule. Heureusement ce fut alors que lui arriva à l'impit)viste M. de La Marche.

Ce. fut pour la désolée une grande joie, non seulement parce qu'elle revoyait son ami le plus cher, mais parce qu'il lui apportait l'air de Paris. Ah! l'air de Paris pour les e.xilés, quelle que soit la raison de l'exil, c'est l'air de vie. 11 semblait déjà à Esther qu'elle fut séparée de son hôtel et de son théâtre par tous les siècles égyptiens qu'elle avait vécus en sa pensée.

— Ah ! mon ami, dit-elle à M. de La Marche, vous arrivez à point. Figurez-vous que vous trouvez une momie et que vous la ressuscitez ; Vite, dépêchez-vous de me retirer les bandelettes qui m'ensevelissent.

Cela alla bien pendant quinze jours, mais M. de

TIlèbes aux cent portes

La Marche lui-même fut rappelé; il ne lui dit pas que, s'il était venu pour elle, il était venu aussi pour un emprunt du vice-roi. Il fut bon prince; comme cet emprunt lui donnait de l'or à poignées, il en laissa beaucoup à Esther, voulant qu'elle vécût à Thèbes comme une Sésostris. Il promit de revenir. Mais il ne revint pas. Toute la vie est ainsi faite, qu'elle sépare toujours les cœurs. Heureusement que jusqu'à la fin on se rattache à d'autres cœurs qu'on n'attendait pas.

Ainsi, parmi les voyageurs qui remontent le Nil, un officier enthousiaste d'Esther se hasarda à venir frapper à sa porte. A Paris, il n'eût pas osé, mais là-bas, du côté des Pyramides, on ne connaît pas d'obstacles. Il avait tant admiré la comédienne en France, qu'il se sentait déjà de ses amis. Esther en était revenue, de ses palais égyptiens. L'officier de marine lui vanta les vignes de Montpellier, lui disant que là seul on reprenait toute la sève de la jeunesse dans la fleur du cep.

Esther fut si convaincue qu'elle ne tarda pas à

se décider à revenir dans le midi de la France.

Pour voir Esther à son retour d'Egypte, il

fallut aller à Montpellier, où elle vécut tout le

printemps dans la famille de l'officier de marine.

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11 lui avait offert son cœur et sa main, mais elle comprit qu'il était trop tard, car elle sentait bien que ni le soleil d'Egypte, ni la fleur des vignes n'avaient la vertu de lui rendre ses forces. Elle achevait de se consumer et elle perdait les dernières illusions de la vie. Elle se tourna alors vaillamment du côté de la mort, disant d'un air résigné : « A moins d'un miracle ! »

Pourquoi Dieu ne fit-il pas le miracle ? Pourquoi ne pas conserver pour le théâtre et pour elle-même, cette femme si jeune encore, dont l'âme était toujours toute de feu ? C'est que tout se paye sur la terre. Plus on a gravi les montagnes de l'orgueil, plus on est précipité de haut.

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