‹ La comédienneChapitre 43 sur 48 · LES PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

LES PRESSENTIMENTS

EUX qui vont mourir ne songent qu'à changer d'habitation, parce qu'ils ne sont bien nulle part. A son retour à Paris, Esther vendit son hôtel et se réfugia place Royale, là même où elle avait chanté si gaiement et si tristement ses premières chansons.

Pourquoi alla-t-elle là dans ce campo-santo

Les pressentiments 283

OÙ s'agitent les fantômes du passé? C'est qu'elle se sentait déjà d'un autre temps, c'est que sa mélancolie l'entraînait dans cette solitude qui fut douce à son ami Hugo.

A ma première visite, elle me dit en souriant :

— N'est-ce pas que je suis bien ici pour mourir?

— Pour vivre ! Mais vous étiez si bien dans votre hôtel?

Elle m'expliqua avec beaucoup d'éloquence comment son hôtel, où on avait soupe, joué, chanté, valsé, n'était plus le cadre d'Esther se préparant à la mort ; elle se voyait trop grande dans son cercueil, elle se voyait trop d'amis au*tour d'elle, tandis que, place Royale, ce grave salon et ce grand escalier semblaient destinés à ses funérailles. **

Elle était très occupée aux tentures avec les tapissiers, passant du style italien au style flamand.

— Voyez, je travaille à ma chambre funéraire.

— Je n'en crois pas un mot. On m'a toujours dit que les habitants de la place Royale vivaient cent ans. Vos deux voisines, iMarion Delorme et Ninon Lenclos, sont mortes si vieilles qu'on ne savait plus leur âge. On assure même que Marion Delorme n'est pas encore morte.

2 8^ La mort

— Tant pis pour elle! d'autant plus qu'elle n'était pas mère. Moi, ce qui me retient, ce sont mes enfants. là

Nous nous penchâmes à une des fenêtres.

— Je fais l'esprit fort, continua Esther : la vérité, c'est que, s'il était temps encore, je ne viendrais pas ici. Je vais vous dire pourquoi : Quand ma sœur Valia traînait une harpe et que je jouais de la guitare ou de la mandoline, j'ai vu un matin sous la porte de cette maison un cerceuil couvert de fleurs ; je me suis figuré que c'était moi qu'on avait mise dans le cercueil et j'en suis demeurée triste toute la journée. J'avais beau me dire que je n'étais pas morte, je me voyais toujours toute blanche sous les fleurs. J'ai loué ici sans que ce souvenir me fût revenu; mais hier j'ai vu passer un enterrement et je ne pense plus qu'à cela. Aussi, pour m'égayer, vous allez dîner avec moi. J'espère, d'ailleurs, que Valia viendra tout à l'heure. Nous nous étions un peu perdues de vue, mais elle est si gaie que je lui pardonne toujours ses torts. Il n'y a qu'elle qui m'amuse, même quand je ne veux pas être amusée.

C'est vrai que Valia était intarissable de toutes les gaietés : elle contait, elle contait en-

Les pressentiments 2 85

core, elle contait toujours. Sa causerie était cmaillée de mots gaulois et de lazzi imprévus. Comme disait Esther, on ne pouvait pas s'encanailler plus agréablement, ce qui n'empêchait pas Valia d'avoir ses jours de grand air.

Ce soir-là elle ne vint pas, mais les deux plus jeunes soeurs d'Esther parurent bientôt, deux comédiennes encore, deux comédiennes de race, qui laisseront leur nom dans le livre d'or. La première, une contre-épreuve d'Esther, qui en plus d'une soirée a rappelé les triomphes de sa sœur, moins déesse, mais plus humaine; la seconde a joué Molière dans l'esprit du maître. Jolie forte en gueule au théâtre, charmante femme du monde chez elle, sachant tout, hormis le métier de femme savante.

Pendant le dîner on s'efforça de prouver à Esther qu'elle ne s'était jamais mieux portée.

— Hélas ! dit-elle, le soleil s'en va.

A peine dans son appartement depuis huit jours, elle rêvait de courir ailleurs. Aussi elle nous parla de Madère, de Menton, d'Alger.

— C'est décidé, dit-elle tout à coup, je n'irai plus m'asseoir à l'ombre des Pyramides, mais j'irai à Cannes.

On croyait que c'était une fantaisie. Mais

2 86 La 7nort

deux jours après les journaux annoncèrent que M"° Esther passerait l'hiver à Cannes. J

Page 1