‹ La comédienneChapitre 48 sur 48 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

De l'esprit du plus gai et du meilleur. Perrier lui dit un jour :

— Il est grand temps que ça finisse ! Voilà huit mois que je suis occupé de cette représentation... Dès que j'aurai un moment, j'irai prendre un bain!

— Bah! attendez donc le déluge! lui dit-elle.

Souvenirs 32-j

Je mets la scène à l'Odéon pour ne pas la mettre au Théâtre-Français. Dans les coulisses, deux inséparables se prennent aux cheveux. On dit : « Où est la femme? » pourquoi ne dit-on pas : « Où est l'homme ? »

Un beau chignon reste aux mains de la plus vaillante. Oh ! ma chère, dit Esther à l'héroïne, vous venez de lui arracher une de nos illusions.

Une de ses camarades parlait de son petit piedà-terre du côté de Versailles, Elle lui souleva la jupe du bout de son ombrelle. « Un petit pied à terre!» C'était Berthe aux longs pieds. Aussi Esther ajouta en se tournant vers xMonrose: avec des pieds à dormir debout!

Elle écrivait en 1852 :

«Le temps voudrait m'attraperen route, mais je le laisse passer sans qu'il me touche. Pas si bête!

« Mettez en regard une bonne bourgeoise et une bonne comédienne : vous m'en direz des nouvelles. La bourgeoise quarantenaire est déjà fripée, parce qu'elle a trop pensé aux soins du ménage; l'actrice de quarante ans est en pleine jeunesse, parce qu'elle n'a jamais regardé les

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mémoires de sa blanchisseuse ni de sa cuisinière.

«La bourgeoise a vécu avec des préoccupations bourgeoises, tandis que l'actrice a vécu dans des préoccupations d'art ou d'amour, deux choses éternellement jeunes, deux bains de Jouvence !

« Mais ici je suis bien près de parler comme Brantôme., car c'est lui qui l'a dit : Vis comme les roses : plus les belles fleurs sont cultivées, plus elles durent longtemps... »

Esther et Rosine Stoltz qui régnent impérieusement à la Comédie-Française et à l'Opéra ont passé toutes les deux à l'école de l'âpre misère. Combien d'autres seraient mortes à cette école où il faut se nourrir de ses larmes ; mais stoïques toutes les deux, elles entretenaient avec foi le feu sacré, vraies vestales de l'art !

Je les ai vues un soir qui se précipitaient dans les bras l'une et l'autre. J'ai cru qu'elles allaient se briser, tant elles sont maigres. La renommée n'aime pas les grasses, cette maigreur leur sied bien, elles ont failli prendre feu.

— Quelle voix vous avez ! a dit Rosine Stoltz à Esther, c'est pour moi la plus adorable musique.

Souvenirs 32g

— Quel jeu merveilleux que le vôtre, a dit Esther à la cantatrice, vous savez que je viens vous étudier dans la Rachel quand vous jouez la Juive.

Esther, sympathique à toutes les personnalités, ne comprenait pas George Sand, qu'elle jugeait déclamatoire et solennelle. Elle aurait voulu qu'un cri du cœur ou de vérité éclatât çà et là. On lui répondait que ce cri de cœur ou de vérité est à chaque page de George Sand. Un malin de ses amis murmura :

— Elle n'ose pas le dire ! Ce qu'elle voudrait trouver dans George Sand, c'est un mot canaille, exprimant bien la familiarité moderne.

— Vous y êtes, dit Esther.

— C'est égal, reprit son ami, lisez George Sand, car vous parlez d'elle comme les Parisiens parlent de la Chine, sans y être allés.

— Eh bien! non, dit Esther; je n'irai pas.

— Pourquoi ?

La comédienne prit son air railleur ;

— J'aurais peur de trop l'admirer !

On n'a jamais réuni les sept merveilles du monde, parce qu'elles se seraient battues.

33o La mort

Quand on parlait à George Sand d'Esther, elle lui opposait Dorval.

La princesse Belgiojoso invita Esther à un souper.

— Non, je n'irai pas, parce que j'y trouverais George Sand fumant un brûle-gueule.

La comédienne avait surpris George Sand fumant une cigarette sur la scène pendant une répétition; elle s'était détournée dédaigneuse en disant : «Quel mauvais tabac ! » Un peu plus elle appelait les pompiers pour éteindre le feu. Elle oubliait qu'à douze ans elle fumait du caporal en bien mauvaise compagnie.

George Sand n'aimait M"® Esther que dans la Marseillaise.

« Tous les artistes qui ont à concourir pour

les figures de la République et de la Liberté

iront étudier les poses toutes sculpturales de

M"« Esther chantant la Marseillaise. QntX élégant

symbole de fierté, d'audace, d'énergie! C'est le

marbre par la noblesse, mais c'est le marbre qui

palpite. »

Souvenirs 33 1

M"' Esther a noté elle-même ses victoires et ses conquêtes dans les départements. Curieuse odyssée. Le Théâtre-Français lui donnait trois mois de congé. Elle joua quatre-vingt-sept fois en quatre-vingt-dix jours (et non soixante- dix fois). « Quel travail et quelle dot! » s'écriait-elle. Pour qui la dot : « Ces voyages me font plus de bien que de mal», écrivait-elle au docteur Véron; le mouvement chasse les malaises, l'agitation, les mauvaises pensées ; cela fait taire les mauvais penchants.

Les lettres au Bourgeois de Paris , qu'on supposait fort légères, sont tout simplement des lettres de comédienne à spectateur. Les fautes d'orthographe ne prouvent rien, disait-elle. Le 19 octobre 1841, Esther écrit au docteur Véron : « J'ai gâté la première partie de mon existence par des étourderies de jeune fille, mais il est temps encore de la réparer. Encouragez-moi dans la seconde que j'ai toujours rêvée. Esther. » Une autre lettre qui d'abord paraît plus compromettante, parce qu'elle est signée minuit édemie :

< Je veux vous dire que vous êtes cause de ma bonne tenue à l'Opéra ce soir. Ma foi, mon cher ami, ne vous en déplaise pour Halévy, j'ai

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eu grand'peine à avaler un acte de la Reine de Chypre. Chef-d'œuvre ennuyeux à périr. »

Il paraît pourtant qu'il y eut un échange de bagues, car le Bourgeois de Paris était sentimental; mais vous comprenez bien que cet échange de bagues ne prouve pas que le mariage ait été consommé.

Esther donnait un œuf pour avoir un bœuf; n'était-ce pas de bonne" comédie.^

On a souvent marié Esther, mais elle ne s'est jamais mariée elle-même; elle disait avec beaucoup de raison :

« Si je me marie, c'en est fait de la grande comédienne, et il n'y aura qu'une femme mariée de plus. »

Une fois pourtant elle envoya un ambassadeur à un de mes amis pour lui offrir sa main. Mon ami se hâta de courir chez elle. Il lui dit qu'il serait l'homme le plus heureux du monde si le mariage enchaînait les cœurs ; mais il lui représenta si gaiement toutes les catastrophes qui allaient survenir, qu'elle se dépêcha de retirer sa main si galamment offerte.

Souvenirs 333

A propos de ses mariages toujours annoncés :

« J'ai ouï dire à bon nombre de gens d'esprit

« qu'il valait mieux être maltraité par la presse

« que de subir son silence et son oubli. Je viens

a donc vous remercier encore du souvenir que

« vous me donnez dans Mais pourquoi, cher

« ami, ne- vous préoccupez-vous depuis longci temps que des toccades de mariage. J'ai deux 1 fils que j'adore ; j'ai trente-deux ans sur mon « acte de naissance; je ne dirai pas combien a a le reste.

« Dix-huit ans de tirades passionnées exhumées « sur le théâtre, des courses folles au bout de « tous les mondes, des hivers de iMoskow, des « trahisons de Waterloo, la mer perfide, la terre t ingrate; voilà qui vieillit vite un pauvre petit « bout de femme comme moi ! Mais Dieu protège « les braves, et il semble avoir créé tout exprès « pour moi un petit coin inconnu de toutes les « géographies, où je puis oublier mes fatigues, « mes peines, ma vieillesse prématurée... et pour- « tant vous lancez votre vilain canard au milieu « des oiseaux qui perchent sur mes branches, et « qui me chantent les petites et bonnes chansons « du retour I le mien invraisemblable, et celui du « printemps î »

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Ceux qui voulaient que la grande actrice fût sortie tout armée du cerveau de Minerve niaient qu'elle aitjoué de la guitare à travers Paris. C'était tout simplement couper une des plus jolies pages de sa vie: aussi riait-elle bien de leur solennité quand ils parlaient d'elle. Aucun des amis ne s'y laissait prendre, Janin tout le premier. Quand on vendit les meubles, il salua la guitare en disant : « Achetez la guitare. Elle fut retrouvée « en un jour de bonne humeur, et, semblable « aux sabots de ce berger phrygien devenu roi, « elle devait rappeler à cette éloquente et su- « perbe Esther les accidents, les chansons, les « fronfrons de son origine.

« Hélas! elle est muecte, elle est un sourire, « une dérision! C'était un chant si plaintif! « C'étaient des peines si violentes, la soif et la (( faim, l'isolement, l'hiver, l'abandon, qui sor- « taient de ce bois maudit ! La petite main qui a frôlait ces cordes gémissantes était roidie et « gercée par le froid. »

Comme Lamartine, qui à ses dernières heures reprenait la plume pour fixer des rimes à des images fuyantes ;"comme Dumas, qui croyait dicter

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un feuilleton ; comme Talma, qui se croyait en scène, Esther étudiait encore en mourant son rôle de Pauline dans Polyeucte, disant à sa sœur : Pour étudier, il faut penser et pleurer, mais je ne vois plus que des fantômes qui fuient.

Quelques autres paroles d'Esther à ses dernières heures.

Valia la surprit parlant presque bas. Elle écouta. Que disait-elle ?

Albe ! mon cher pays et mon premier amour.

Quelques minutes après, Esther était en pleine Bible. « Esther, murmurait-elle, fut la belle de son temps. » Et rouvrant les yeux: «Quelle blancheur d'âme toute blanche, sous son voile blanc.» Elle dit encore : « Tu peux prendre mon cachet, je ne m'en servirai plus. J'avais dit : Tout ou rien. Tout n'est rien. »

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