‹ La comédienneChapitre 47 sur 48 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

STHER fut la grande dominatrice pendant dix-sept ans, du 13 septembre 1838 au 17 décembre 1855. Et ce ne fut pas seulement en France que cette figure s'imposa aux admirations, ce fut aussi à l'étranger. Ses voyages ont été une marche triomphale à travers le monde. Toute la critique européenne a étudié son génie. Il m'arrive aujourd'hui même un nouveau livre sur elle

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d'un prince étranger qui a dit éioquemment ses admirations. En Egypte, quand elle ne jouait plus, quand elle allait mourir, on la saluait, celle qui avait joué Cléopâtre, comme on eût salué Cléopâtre passant dans les rues du Caire et de Thèbes. Voilà pourquoi tout ce qui la touche, touche l'historien. Sous l'artiste il y a la femme, c'est encore une étude pour le philosophe.

La mère d'Esther avait la beauté des filles de la bible. Ni David ni Salomon n'ont appelé à leurs festins de plus merveilleuses créatures. C'était toute une poésie que cette femme qui avait traverse les misères de la vie de bohème, sans jamais effacer son sourire rêveur et charmant.

C'est elle qui a créé ses enfants, comme font toutes les fortes mères. Ses enfants étaient à son image, corps et âme.

Toute silencieuse qu'elle fût, c'était un cœur et un esprit. Rien n'avait altéré en elle sa race primitive. Elle aurait pu être Noémie , Judith et Suzanne. Oui! Suzanne, car elle eut au plus haut point le sentiment de l'altière vertu. Quand ses filles tombèrent une à une dans les coulisses du théâtre, elle les pleura et couvrit chastement

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leur déchéance du voile de Suzanne en disant la prière des filles de Jephté. Elle se consola à cette idée que l'art refait une virginité.

L'art avait doué ses cinq filles. Quand Esther s'annonçait comme un miracle de génie, Valia, Lili, Léa et Nina remuaient déjà avec magie les mots et les sentiments. Elles furent toutes de vraies artistes avec la réverbération, mais aussi sous l'ombre de la grande Esther.

Dans les quatre, il y eut deux comédiennes, Valia et surtout Nina, cette fille de Molière. Il y eut deux tragédiennes, Nini et Léa, qui ont eu leurs heures de génie. Léa fut l'Esther du drame : moins de grandeur, plus de passion. Lili lutta au Théâtre-Français en face d'Esther , et tout le monde a reconnu que, dans le duel des deux sœurs, il y eut deux victorieuses.

Il faut saluer les mères de famille, quelle que soit leur situation dans le monde, hormis les mères adultères, parce que chaque adultère est une forfaiture, qui conduit fatalement au crime, ou à la désolation des désolations. Mais qui donc aurait le courage de mal regarder une mère qui se sacrifie à ses enfants.^ Dieu ne se détourne

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pas d'elle, puisqu'il a voulu qu'elle fût féconde. On est donc mal venu à réprouver une comédienne, sacrée par la maternité, si elle n'a pas pris un mari à sa femme. Il y a deux morales : la première, la morale absolue, est hors de toute atteinte; la seconde, la morale du cœur, qui se sauve par ses attaches divines.

Esther, dans la période des passions et quand les emportements de la jeunesse aveuglent les plus clairvoyantes, mit au monde deux enfants, le premier un petit-fils de Napoléon, le second un petitfils d'un ami' de la dernière heure de l'Alexandre français.

Comme son poète Alfred de Musset, elle avait un culte pour Napoléon. Ce ne lui fut donc pas un chagrin d'être devenue mère, en pensant à l'origine de ses enfants. Elle ne s'inquiéta guère des malices qui se débitaient au théâtre, où on disait: « Esther, ayant eu un petit-fils de Napoléon, pour la revanche de Waterloo, en a eu un du général X — pour l'accompagner à Sainte- Hélène. »

Jamais enfants ne furent mieux élevés. Jamais mère ne fut plus grave ni plus douce avec les siens, aussi ont-ils toujours eu le respect de cette grande figure. Le premier des fils, esprit très

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distingué, n'en est pas encore à la revanche de Waterloo, parce que la diplomatie française ne parle pas assez haut; le second, un vaillant officier de marine, est allé plus d'une fois à Sainte- Hélène, cueillir une branche du saule légendaire pourl'apporter pieusement à la tombe de samère.

Les lettres d'Esther prouvent qu'elle n'était pas de l'école de George Sand, car elle gaminait toujours avec la plume, pour se reposer des alexandrins de Corneille et de Racine. Sa vie privée ne fut jamais solennelle que pour ceux qui ne la connaissaient pas.

Peut-être un jour publiera- t-on sa correspondance. Je sais d'elle trois ou quatre cents lettres qui ne compromettraient pas son cœur ni sa renommée, quoique beaucoup d'entre elles soient encore remuées dans le coffret d'ébène des souvenirs.

Les autographiles recherchent avec passion les lettres de M"* Esther. Il y en a de fort touchantes, il y en a de fort spirituelles : elles se vendent depuis cinq louis jusqu'à dix louis. Il arrive pour ces lettres ce qui est arrivé à certaines eauxfortes de Rembrandt : celles qui ont la marque

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doublent de prix. Or, la marque, pour IVri^'Ésther, c'est une faute d'orthographe.

La vie d'Esther est toute marquée par des œuvres de charité. Elle disait: « Je ne suis pas la morale en action, mais je ne suis pas fâchée de mettre de côté dans mon secrétaire quelques bonnes actions pour quand il n'y aura plus d'argent. »

Un prince russe venait régulièrement deux fois par semaine lui faire une visite cérémoniale. « La jolie épingle, » disait-elle.

Et elle détachait la jolie épingle de la cravate. Il revenait avec une autre épingle qu'elle détachait encore. Cela l'amusait, mais après la dixième il vint en cravate courte.

La femme de chambre, avant d'annoncer le prince, dit tout effarée :

— Madame, c'est le prince, il n'a pas d'épingle.

— Et bien, qu'il s'en aille.

A propos de cette histoire, on accusait Esther de faire sa pelotte, car toutes les épingles du prince étaient fichées à une pelote au coin de la cheminée du petit salon. Mais vint le premier janvier. On s'aperçut alors que chaque machi-

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niste du théâtre portait une épingle du prince. Quand il apprit cela :

— Ah! mon Dieu, dit-il, j'avais tant déplaisir à les voir sur la pelote !

Et en effet, à chaque visite chez la grande actrice il les comptait, en contemplant avec mélancolie le feu qu'elles jetaient.

Voici comment Esther tirait son épingle du jeu.

Elle était assaillie par tous les futurs Corneilles et les futurs Molières ; elle les recommandait au Théâtre-Français. Un de ces pauvres diables qui, après avoir été reçu à correction, s'était vu refusé tout à fait, vient désolé à l'hôtel de la comédienne.

-^ Je suis perdu ! et je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau. — Vous n'avez donc aucune fortune? — Pas un sou ! — Il me vient une idée, apportez-moi votre manuscrit, celui qui est écrit de votre main. — Pourquoi faire, hélas ! — J'ai un Anglais de mes amis qui achète les autographes curieux, j'écrirai sur la première page : « Refusée deux fois par le Théâtre-Français, » je signerai et je suis sûre qu'il me donnera mille francs.

L'auteur exécuté va chercher son manuscrit ; quand il revient, Esther déploie sous ses yeux un

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billet de mille francs. « Dites-moi, madame, j'ai bien envie de faire encore des tragédies. — Et de les faire refuser, » ajoute Esther en riant.

Huit jours après, on pouvait voir le manuscrit dans la bibliothèque d'Esther, car on a deviné qu'il n'y avait pas d'Anglais du tout.

« Ah! si j'étais un portraitiste », disait Delacroix quand il voyait jouer Esther ou quand il dînait avec elle. Et ni Delacroix ni Ingres n'ont peint cette figure radieuse ; mais Gérôme, Muller et Clésinger ont fixé cette charmante figure faite d'intelligence et de charme.

On la retrouve aussi dans les deux célèbres tableaux de Geffroy représentant toute la Comédie-Française en 1840 et en 1852.

Elle est bien vraie dans ce portrait de Muller, qui l'a peinte chez elle, tête nue, vêtue d'une casaque de velours vert brodée d'or, chemisette à jabot. C'est là surtout qu'on peut l'étudier de près ; car elle n'a pas l'air de poser. Ses cheveux se séparent sur son front en ondes légères, laissant échapper tout au milieu cette petite boucle enjouée qui donne tant de mordant à sa figure.

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Voilà qui a accroché tous les cœurs. Il n'y a pas au monde de figure mieux construite pour l'intelligence ; le front pense sur des sourcils presque droits qui semblent porter un monde; les yeux sont merveilleusement enchâssés, sous les arcades ombragées d'oîi s'élancent deux vives lumières adoucies par les cils. Rien aux oreilles ; mais les oreilles sont deux bijoux ; le nez n'est pas antique; du moins, il l'est dans la forme juive ; la ligne en est fine, légèrement recourbée ; la vie éclate dans ces deux narines qui battent des ailes. La bouche est du plus beau dessin du monde, un fruit rouge qui rit. Et quelles merveilleuses dents si Esther entr'ouvre les lèvres ! L'ovale atteint à la perfection, s'achevant dans un menton fièrement indiqué. Et quel beau cou cygnéen pour porter cette tête superbe!

Si le Paris d'aujourd'hui ne renversait pas le Pans d'hier nous serions curieux de faire un petit pèlerinage à l'hôtel d'Esther. Hélas ! après sept ou huit années, il a fallu l'abattre pour les coudées franches de l'Opéra; il n'en reste donc plus que le souvenir. Reconstruisons-le par le souvenir.

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Ubi Trojafuit! Je ne me tromperai pas, car je suivrai presque mot à mot une chronique faite sous les yeux d'Estlier, dictée par Esther ellemême à ses amis Jules Lecomte et X... X... X... Grâce au rêve vaiiiqueur de la vie, je frappe encore à la porte hospitalière de l'hôtel; j'entre, après avoir jeté un regard sur la façade, dont l'aspect a une sévérité élégante. Un entresol, un grand étage, p/^no nobile, comme on dit en Italie, un attique cachant les mansardes, quatre fenêtres de front encadrant souvent de charmantes figures.

En franchissant la première marche de l'escalier, vous avez foulé un tapis turc, que vous trouverez par tout l'étage, jusqu'au haut de l'escalier. Ouvrons la porte de gauche : nous voilà dans la salle à manger, se développant par quatre fenêtres sur la façade de la maison, etplongant dans la cour de face, toute plantée d'arbres. L'aspect en est sévère. C'est Hermione qui a voulu ces murs, ce plafond, ces draperies ; c'est sa main grecque qui a garni de tous ces vases de terre toscane les crédences encombrées. La décoration est étrusque ; des figures fauves ourlées de noir, avivées de cinabre, se profilant sur le stuc blanc des parois. Aux fenêtres, la laine soyeuse de

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Métilène, filée par Lucrèce sans doute, et peutêtre brodée par Pénélope en ses grecques vertus, se détachant sur le tissu chamois, se relève sur les patcres, dont le modèle vient d'Herculanum. Partout, àhauteur d'appui, s'étend un revêtement de bois précieux, une œuvre d'ébénisterie qui s'est surtout prodiguée aux merveilles de la cheminée. Cette cheminée, qui porte l'initiale dans un cartouche, est garnie d'admirables vases étrusques dont la rare collection se continue sur les crédences. Table au milieu, lampe au milieu. L'aspect antique de cette salle, où l'on goûte heureusement autre chose que du brouet et des plies d'Utique, perd de son aspect sévère seulement à propos des sièges, dont le maroquin moderne et la forme confortable font sans regret oublier le cubiculus sur lequel Rome mangeait horizontalement.

Voici le salon de conversation ; passons brusquement de Rome à Smyrne, des Étrusques aux Japonais! Ici tout est riant. Ce salon s'ouvre par trois fenêtres sur la cour; par-dessus l'enceinte de ces fenêtres, perspectives verdoyantes des jardins voisins.

Le plafond est blanc. La tenture, de riche étoffe perse à grands fleurages chinois aux vives teintes

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carminées, sur un fond vert d'eau. Rideaux, portières, meuble de même, le tout doublé, frangé, galonné de soie. Entre chaque fenêtre, consoles de Boule niellées. Au fond, à droite, une grande armoire dans le même goût; vers un angle, une table ovale pareille. Les consoles et l'armoire contiennent et supportent ces mille curiosités de tous les temps et de tous les pays qu'une main délicate et qu'un goût raffiné peuvent réunir. Le vieux saxe a donné rendez-vous là à ses figurines les plus miraculeusement conservées; Sèvres y a ses pâtes les plus tendres et les plus tendrement ornées d'or et d'harmonieuses couleurs. Tous les émaux de Louis XIV et de Louis XV, en boîtes, en médaillons, en étuis qui ont passé dans les ventes d'amateurs depuis quinze ans, les chinoiseries les plus grotesques, les filigranes les plus déliés, lesivoireslesplus délicats, lesbronzes les plus antiques, les pierres les plus précieuses, les bijoux les mieux ciselés, et quoi encore? Et tout, pour plus exactement dire, tout est là, en un choix exquis, en un petit musée qui vaudrait son catalogue, ses origines, son histoire et, si vous voulez, ses commentaires!

Passez, madame la duchesse, M"^ Esther est au salon.

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Les lambris de belle ébénisterie dans le goût pompeux de Louis XIV sont revêtus de blanc mat et rehaussés de moulures, de sculptures dorées mat et bruni. Dans chaque panneau, Charles Muller a peint des groupes d'Amours, d'enfants, à la manière du fameux Puttini du Corrège, à la chambre Saint-Paul de Parme. Les glaces, qui sont prodiguées, s'entourent de ces sculptures dorées d'où jaillit le chiffre, blason des dieux, qu'on conservera comme une relique et qui double la valeur des choses où il se dresse. La cheminée, de marbre blanc, ornée de masques allégoriques fouillés d'arabesques, travail des plus remarquables de Deschamps, porte une pendule à sphère d'heures, d'un modèle rare, et deux splendides candélabres d'or moulu, fournis par Denière, comme les embrasses et les bras qui supportent les bougies. Tout cela est du grand luxe, luxe princier, royal, divin, je ne sais que dire! et les noms des plus fameux artistes s'attachent à tous ces objets pour le choix desquels un architecte ingénieux et une femme du grand goût ont réuni leur intelligence en prodiguant l'or. Louis XIV eût pu s'asseoir dans ce salon. Il est venu deux siècles trop tôt!

Le meuble enfin, de bois sculpté, doré, style

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du grand siècle, est recouvert de brocatelle pourpre. Canapés, vis-à-vis, fauteuils, tabourets — avoir son tabouret dans ce lieu est quelque chose! — le tout est du plus haut confortable. Les rideaux de brocatelle, ouatés, doublés de soie blanche, ont pour sous-rideaux du damas blanc. Les meubles de bois de rose, à plaques de camaïeu en rose et bronze ciselés, dorés, qui occupent les entre-fenêtres, portent des objets d'art inestimables: coupes antiques ou de Sèvres, vases, groupes. Au premier plan, un admirable buste de Napoléon, premier Consul, par Canova. N'en cherchez pour cause qu'un souvenir qui enorgueillit l'art et l'amour.

Un adieu à ce salon superbe, et nous trouvons au-dessus du salon de perse de l'entresol une chambre à coucher d'un luxe égal. Je dis une et non pas la, parce que M"'' Esther s'était plus simplement réfugiée à l'étage supérieur, dans une pièce de forme semblable à sa bibliothèque. Cette autre chambre à coucher, c'est sa cabine. La chambre de lit d'apparat est à peu près dans le même goût que le salon, bien qu'un peu plus coquette de style et garnie d'un lit somptueux, sur estrade, dans le goût le plus Versailles. Les dorures disparaissent sous la

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pourpre des courtines de velours et de damas ; un tapis de soie brodé d'or à Constantinople le recouvre; une incomparable peau de lion, tête ardente, œil flamboyant, règne au-dessous, rappelant ce dragon des Hespérides qui ne fait pas oublier l'enchanteresse pomme d'or du jardin. A une des parois pend un étonnant portrait d'Adrienne Lecouvreur en tapisserie de Beauvais. Çà et là quelques autres images. Puis une statuette d'ivoire et offrant la dame du lieu dans le rôle de Phèdre. Puis des chinoiseries, des coupes, des groupes, tout ce dont le luxe intelligent recouvre les étagères. La cheminée de marbre blanc , d'un riche modèle , porte la Joueuse d'osselets pour pendule, marbre, mosaïque et bronze, candélabres assortis. Le meuble, enfin, est de bois de rose à plaques de porcelaine de Sèvres et bronzes dorés. Mombro sculpsit.

Mais voici un curieux qui s'en va fouillant, tapant partout, et qui, botte Deus ! a fait jaillir une porte d'un ressort de la boiserie, près de la tète de ce lit semblable à l'aigle moscovite !

Où va cette porte, ô jeune indiscret? Eh! mon Dieu, elle va dans le plus délicieux réduit, dans la plus ingénieuse cachette que puisse contenir grande ou petite maison 1 C'est un boudoir chi-

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nois, s'il vous plaît, et d'un imprévu, et d'un luxe ! comment vous le décrire ? Et d'ailleurs, faut-il tout décrire? Voyons! quelques mots encore sur ce boudoir apporté pièce à pièce des rives du fleuve Jaune, et qui réunit par leurs extrémités la grande chambre à coucher et le grand salon. Les meubles sont de Canton ; les vitraux et les lanternes, de Pékin; la tenture et les rideaux, de Nankin. Tout y pétille d'or, de vermillon, de laque, de verroteries, de porcelaines, jusqu'à la cheminée, qui fut émaillée à Macao! Pendule, candélabres, lustre, tout est du japonais le plus pur, d'un tartare accompli, et il n'y a pas jusqu'au joli portrait pendu au milieu du principal panneau de soie soutaché d'oiseaux impossibles et de fleurs improbables, qui ne représente, dans son uniforme de hussard du Céleste Empire, un des Chinois les plus charmants qui puissent contraster avec les êtres extravagants trouvés dans les racines du kao-lé, ou qui montrent leur panse de grès fauve dans des éclats de rire qui menacent de fêler la porcelaine des figurines !

Voilà donc un hôtel luxueux, un hôtel de femme trois fois millionnaire, au milieu du siècle. Aujourd'hui, on mettrait sur une étagère ce joli

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bâton de perroquet, comme disait le prince de Ligne de sa maison de Vienne, car on ne se contente plus d'avoir trois millions pour vivre ; quand on est une femme à la mode, on met trois millions à son hôtel.

Ce petit bijou d'Esther n'en passa pas moins pour un chef-d'œuvre de goût architectural et décoratif. Il ne coûta guère que deux cent mille francs. Il coûterait aujourd'hui deux fois autant avec le même architecte; quatre fois autant avec un architecte de l'école Païva.

Esther se préoccupait toujours de ses portraits, comme toutes celles qui doivent se survivre.

« Je voudrais bien vous faire voir le portrait

« que mon camarade Geffroy vient de finir de

« votre tragédienne dans son beau costume her-

« miné de la Czarine! Le portrait durera plus

a que la pièce, que la femme, que le souvenir

« de tous les deux. »

M^'O'Connell a peintRachelvivante* et morte.

* Je lis dans le Figaro de 1858, sous la signature Jules Lecomte :

Un soir qu'elle jouait le Moineau de Lesbie, elle s'en

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L'Esther vivante est dans un des salons de la comtesse de Loynes; l'Esther comme une relique morte a été donnée par Valia à Emile de Girardin, qui l'a donnée à Sarah Bernhardt. Cette figure est dans la chambre à coucher de la célèbre

va faire visite à son directeur spirituel (comme elle appelait, par un jeu de mots bien fondé, M. Arsène Houssaye). Le cabinet de M. le Directeur de la maison de Molière était toujours encombré d'objets d'art, portraits de célébrités du dix-huitième siècle, que le futur historien de ce siècle rassemblait : bustes, estampes, tableaux.

Ses yeux sont attirés par un portrait de M™" Préville, destiné à la collection des artistes fameux du théâtre, que, d'accord avec M. Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, M. Arsène Houssaye faisait compléter pour l'ornement du foyer public. — Oh! le beau portrait! s'écria-t-elle, de qui est-il? — De M"" Frédéricque O'Connell, une étrangère, petite fille de Van Dyck et du Titien... — Eh bien ! je veux que vous me meniez demain chez elle... Je veux la prier de me peindre, car voilà mon artiste trouvée !

Elle posa sept ou huit fois, amenant toujours des amis pour babiller et tromper l'ennui de la corvée ! Elle était enchantée! Elle avait choisi un costume de ville noir : robe de velours, dentelles, quelques bijoux. La main droite était posée sur le socle d'un buste de Corneille, que prêta expressément le Théâtre-Français. Tout cela avait grand air, austérité, noblesse. La ressemblance était vive dans cette œuvre magistrale. M"" Esther amena pour la voir une foule de personnes. L'une de ces personnes, un personnage, dit ce mot : — On ne peut regarder ce portrait sans ôter son chapeau !

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artiste, qui aime le souvenir d'Esther comme Esther aimait le souvenir de Lecouvreur.

Il y a encore un portrait tiré à deux exemplaires par un photographe qui l'effaça sous les yeux mêmes de M"° Rachel. Elle avait voulu poser dans son rôle de Sicisca, s'enivrant sur la table du festin et brandissant la coupe pleine de falerne et provoquant son partenaire ; la tunique était fendue jusqu'au dessus du genou. Elle commençait son chant d'amour, mis en musique par Offenbach, où elle scandait si bien ce vers par moitié :

Jupiter fou — droyant les monts!

Elle fut elle-même effrayée de cette pose voluptueuse. On lui offrit mille francs d'une des deux épreuves, elle la jeta au feu.

Horace Vernet était émerveillé de cette figure mobile qui exprimait tous les sentiments ; il disait :

— J'ai tout vu en Orient, j'ai peint une Rebecca à la fontaine, après avoir étudié je ne sais com-

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bien de juives orientales. Ah! si j'avais alors rencontré Esther, je lui eusse payé mille francs l'heure pour poser.

— Sans la cruche 1 s'écria Esther, car j'avais cassé la mienne.

Jouffroy avait commencé un buste de la tragédienne, sur l'inspiration de M. et de M'"'' de Lamartine, mais Esther ne posa qu'un jour, et Jouffroy n'était pas un artiste à l'emporte-pièce.

jy^me (jg Lamartine, elle-même, fit une aquarelle d'Esther qui ne posa pas non plus pour elle, mais qui posa, sans y penser, dans les trois salons « où elle illustra le grand poète tout en s'illustrant elle-même ».

Les enfants du roi citoyen furent doués du sentiment de l'art. Tous aimaient l'atelier des peintres, tous savaient tenir un crayon, un fusain, un pinceau, une plume, fixant les images visibles ou des images rêvées. C'est ainsi que le prince de Joinville composa une allégorie pour le livre d'heures de sa mère, représentant l'âme du roi sur le navire désolé de la France après les tempêtes de 1848. La reine, ravie de ce dessin, le fit graver pour les amis les plus fidèles de la royauté

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déchue. M"° Esther, amie, on le sait, du prince de Joinville, passant par Londres, fit demander à la reine, qui avait bien parlé d'elle, une des épreuves de la gravure.

Marie-Amélie répondit: « Quand mademoiselle Esther se convertira au catholicisme. »

Mais celle qui, dans Polyeucte, disait je crois ! avec tant d'âme, ne devait pas se convertir au catholicisme. Elle fit ses enfants chrétiens, mais elle resta fidèle au Dieu de Moïse, de Jacob, de David et de Salomon.

Parmi les témoignages de bon cœur, voici une lettre qui rappelle un horrible suicide dont tout Paris fut effrayé.

« ïe ne saurais que faiblement vous dire l'effet que m' a fait la mort de ce pauvre Saint-Edme, dont fai lu la confession si pitoyable dans les journaux, et le chagrin que fai eu de n'avoir pas su sa terrible position, car je me plais à croire que j'ai d'assez bons amis en haut pour être sûre que nous l'aurions tiré de là; depuis trois mois, je vois ce pauvre homme pendu à ce morceau de bois économisé sur son chauffage, et posé en travers sur les portes de la bibliothèque sans livres.

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« Jai relu dans sa biographie des hommes du jour les éloges qu'il faisait de la petite Esther, et je me suis demandé, et presque reproché, si un homme qui m'avait aidé sitôt, devait périr ainsi de froid, de faim, de misère, tous fléaux devant lesquels ma seule excuse est de n'avoir rien su...

« // paraît qu'il n'avait pas même assez d'argent pour acheter un pistolet ! Celte phrase de son propre Procès-verbal de sensations est terrible. 6 Seul, entraîné, abusé, sans consolation, a sans espoir, poursuivi par le besoin, la misère, 0 humilié, calomnié, outragé, je n'ai ru qu'un « moyen de sortir de celte situation extrême : c'est « le suicide. »

« Le malheureux ! il laisse quatre enfants, et il

a eu ce courage ou cette faiblesse de mourir

Découvrez-moi ces enfants-là, je veux leur envoyer cinq cents francs, mon feu d'hier en jouant Camille. « Esther. »

A propos ds la question d'argent, Esther était toujours calomniée; si elle arrivait dans une ville pour une représentation à l'emporte-pièce, les édiles n'étaient pas contents si elle ne destinait pas aux pauvres la part des pauvres, c'est-à-dire tout.

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Si bien qu'il aurait fallu qu'elle ne voyageât que pour les pauvres de tous les pays. Elle donnait beaucoup, mais' celui qui ne donne pas tout ne donne rien. Quand elle alla jouer Corneille à Rouen, on s'étonna qu'elle osât emporter cent louis, dans un pays où Corneille raccommodait ses chausses, aussi on lui dédia une couronne d'or pour son talent et une couronne de chardon pour son cœur.

Ce qui ne l'empêchait pas quand elle mit le pied sur la terre américaine d'envoyer mille dollars pour les pauvres. Naturellement on trouva que c'était bien peu.

On ne saura jamais toutes ses colères, ni toutes ses larmes pour l'injustice de l'opinion.

Le baron de Rothschild, son ami, voulait la consoler en lui disant.

— Sijavais donné des deux mains à tous ceux qui m'ont demandé, je serais forcé de vous emprunter cent sous.

— Mon cher baron, vous n'êtes assailli qu'à Paris, puisque vous ne donnez pas en province des représentations de votre fortune, tandis que moi je suis assaillie jusqu'au bout du monde.

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Un jour, au foyer du Théâtre-Français, elle entendit qu'on parlait de ses trésors.

— Mon cher ami, dit-elle à un camarade, si vous étiez mon intendant, je serais de moitié plus riche, même si vous me voliez de moitié.

Elle écrivait à un emprunteur :

« Si je vous envoyais ces cinq cents francs, je « serais peut-être à en avoir besoin quand vous a seriez gêné de me les rendre. Si vous me per- (f mettez de vous envoyer cent francs, je suis au « contraire bien certaine qu'ils ne me feront « jamais défaut, ce qui vous permettra d'en agir « à votre aise. En voici deux cents : comprenez- « moi.

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