‹ La Commission du muséum et la création du Musée du Louvre (1792-1793). Par Alexandre Tuetey et Jean GuiffreyChapitre 34 sur 132 · BUREL · texte numérisé non relu

BUREL

Le citoyen Lenoir, garde du dépôt des monuments, aux Petits-Augustins.

Archives nationales, F'^*243, fol. 53.

Roland a la Commission du Muséum.

Le ministre de l'Intérieur aux commissaires inspecteurs du Muséum national.

Paris, le 19 décembre 1792.

Informé de la demande par vous faite des bordures restées aux Carmélites pour les réunir aux tableaux provenant de cette église, que vous avez transférés

52 LA COMMISSION DU MUSlÉUM

au Muséum \ j'ai jugé convenable d'inviter le Département à l'accueillir, en en vérifiant toutefois l'avantage et la possibilité, et je joins ici sous cachet volant l'autorisation que je lui adresse à cet égard. Archives nationales, pi^ioSg, n" i.

Roland au département de Paris.

Le ministre de l'Intérieur aux administrateurs du département de Paris.

Paris, le 19 décembre 1792, l'an i<='^ de la République.

Les commissaires par moi nommés pour la formation et inspection du Muséum national, et qui, en vertu de mon autorisation et de concert avec la Commission des monuments, ont déjà procédé à la translation à ce Muséum d'une partie des tableaux rassemblés au Dépôt des Petits-Augustins, réclament les bordures restées aux Carmélites, qui accompagnaient les tableaux retirés de cette église, et exposent que l'emploi de ces bordures, inutiles où on les a laissées, formerait une économie pour la République en dispensant d'en faire de nouvelles pour les tableaux qu'elles renfermaient. Cette vue me paraît très susceptible d'être accueillie, et je vous prie, en consé-

I. Le 22 septembre 1793, Le Blond, secrétaire de la Commission des monuments, avait annoncé à Roland qu'il avait envoyé aux Petits-Augustins trois voitures chargées de tableaux extraits de la maison des Carmélites (Arch. nat., F''^ loSg, n" I ; L. Tuetey, t. I, p. 121, note 2). Le 20 mai 1793, Le Blond se plaindra à la Commission des monuments de n'avoir pas reçu encore les bordures des tableaux des Carmélites (L. Tuetey, t. I, p. 226). Les tableaux provenant des Carmélites sont mentionnés dans la pièce n" 14, p. 37 et suivantes.

quencc, d'en vérifier la possibilité et les avantages, et, s'ils se trouvent conformes à l'exposé qui m'est fait, je vous invite et vous autorise, en tant que de besoin, à délivrer aux commissaires du Muséum, que je rends pour plus d'accélération porteurs de la présente, les bordures dont il s'agit, à la charge par eux d'en donner à vos commissaires bonne et valable décharge. Archives nationales, pi'' io5g, n° i.

La Commission du Muséum a Lenoir.

Paris, 20 décembre 1792, l'an premier de la République.

D'après le zèle que vous aviez montré, Monsieur, de concourir avec nous de tous vos moyens à la formation du Muséum national, nous avions espéré que vous mettriez la plus grande exactitude à nous livrer les tableaux dont vous êtes le gardien, mais nous voyons avec douleur que les effets ne répondent pas à ces dispositions présumées. Nos porteurs se sont présentés deux jours de suite inutilement à votre dépôt; vous étiez absent, et on n'a pu leur indiquer l'heure à laquelle vous rentreriez. Vous sentez. Monsieur, que ces voyages sont dispendieux pour la nation, et que, d'ailleurs, ils nous font perdre un temps précieux. Nous vous prions de vouloir bien nous marquer positivement si, à l'avenir, nous pouvons compter sur plus d'exactitude de votre part. Nous attendons votre réponse avec impatience.

Vincent, Jollain, Pasquier, Regnault, Bossut.

Archives nationales, Fi''*243, fol. 66.

La Commission du Muséum a Lenoir.

Paris, 2 janvier, l'an 2^ de la République.

Le temps que vous nous aviez demandé, Monsieur, pour nous livrer le Christ mis au tombeau, de Raphaële et la Madeleine, de Le Brun^, étant expiré, nous vous prions de vouloir bien nous envoyer ces deux tableaux, dont nous avons un besoin très pressant. Nos porteurs iront les chercher samedi matin, à neuf heures. Vous êtes trop honnête, Monsieur, et trop économe des deniers de la nation pour exposer nos porteurs à un voyage inutile. Une plus forte considération est que par là vous retarderiez un travail important et qui doit être utile et agréable à la nation.

Quant aux tableaux dont nous avons déjà pris note

1. N° 276 du Catalogue du Muséum de 1793. Aucun tableau de Raphaël n'est cité par Piganiol de la Force dans l'église de la congrégation de Saint-Lazare. Le tableau qui est mentionné ici n'était qu'une copie de la Mise an tombeau de la villa Borghèse à Rome. On crut avoir découvert un original du maître, et cette découverte fut annoncée à la Convention (voir Bulletin de l'alliance des Arts, t. II, p. 11). Cette erreur fut vivement reprochée plus tard à la Commission des monuments. Faut-il reconnaître ce tableau dans la copie ancienne sèche et dure du Musée de Rouen (n° 255 du Catalogue de 1846) ?

2. Sainte Aladeleine renonçant aux vanités de ce monde. Ce tableau ne fut remis aux commissaires du Muséum que le 26 juillet 1793 {Louis Courajod, A lexand}-e Lenoir, son Journal et le Musée des Monuments français, 2 vol. Champion, éd. in-8", 1878, t. I, p. 145). Ce tableau avait été commandé par M. Le Camus pour l'église du couvent des Carmélites déchaussées de la rue Saint-Jacques. Cette peinture était fort célèbre; la tradition voulait que, sous les traits de la Madeleine, M""" de La Vallière y fût représentée. Villot, n" 66; C. S., n° 5o5.

et aux autres dont nous aurons besoin, nous vous indiquerons les jours et les heures auxquels nous les enverrons chercher.

JOLLAIN, ReGNAULT, P. COSSARD,

Pasquier, Bossur.

Archives nationales, F''*24^, fol. 86.

Commune de Paris. Commission de l'administration des biens nationaux .

Extrait des registres des délibérations du 4 janvier 1793, l'an 2^ de la République française. Communication prise d'une lettre, en date du 2 de ce mois, signée Jollain, Regnault^ Cossard^ Pasquier et Bossut, par laquelle les citoyens ci-dessus dénommés invitent le citoyen Lenoir, gardien du Dépôt national établi en la maison ci-devant conventuelle des Petits-Augustins, à remettre à des porteurs les tableaux représentant le Christ mis au tombeau^ peint par Raphaël, et la Madeleine , peinte par Le Brun, le Comité, considérant que, si les lois du i5 septembre et les lois subséquentes ont mis sous la surveillance immédiate du ministre de l'Intérieur les effets mobiliers appartenant à la nation, et entre autres ceux existant dans ledit dépôt, l'ordre et la régularité la plus exacte doivent être maintenus dans les enlèvements et dispositions desdits effets, que le Dépôt des Petits-Augustins, ayant été dès l'origine établi par la Commission municipale administrative des biens nationaux, est resté sous la garde du citoyen Lenoir, et que les objets qui pourraient être retirés

de ses mains ne doivent l'être que par des procèsverbaux en règle ou des actes dressés ensuite de ceux constatant les enlèvements faits dans les maisons religieuses par les commissaires administrateurs des biens nationaux, qu'il est surtout très inconvenable de confier à des porteurs des objets aussi précieux que ceux désignés dans la lettre ci-dessus citée : arrête que le citoyen Lenoir sera invité à ne remettre aucun des objets laissés à sa garde sans qu'au préalable la Commission n'ait été prévenue et appelée, et qu'il n'y ait un procès-verbal qui constate la remise faite par le citoyen Lenoir, qui opère la décharge de ce gardien et assure à la nation la conservation d'objets d'une aussi grande conséquence.

Pour extrait conforme à la minute :

Friry, Archives nationales, Fi7 io32.

Le Brun, marchand de tableaux, a Roland.

Ce 14 janvier, l'an 2^ de la République. Monsieur, J'ai dû vous donner sur l'établissement du Muséum les avis que je croyais utiles et que mon expérience me dictait'; vous n'avez pas cru devoir en profiter, c'est au peuple que je vous dénonce dans l'écrit que je vous envoie ci-joint^. C'est lui qui appréciera les

1. Voir la lettre des commissaires du Muséum à Roland (n° 10, p. 32) du 14 novembre 1792, rejetant la proposition de Le Brun d'entrer dans la Commission du Muséum.

2. Réflexions sur le Muséum national. Paris, 1793, in-8°, 20 p. Dans cet opuscule, l'organisation et le personnel du Muséum

ET LA CRÉATION DU MUSEE DU LOUVRE. 5j

réflexions que j'élève entre vous et moi ; toute voie tortueuse est indigne de mon caractère. Je vous attaque avec franchise, comme Je vous ai parlé avec vérité. C'est donc à vous que j'adresse le premier exemplaire de mon écrit.

Rue du Gros-Chenet, n° 47.

Aixhives nationales, F'' io5g, n° i.

Roland aux rédacteurs du Journal.

Aux rédacteurs du Journal.

Paris, le 16 janvier 1793, l'an 2^ de la République.

Il y a environ deux mois que le marchand de tableaux Le Brun, mari d'une femme célèbre par ses talents, vint chez moi, d'abord seul, puis avec l'illustre mais trop séductible David \ pour me prou-

sont violemment attaqués. Roland y est accusé d'avoir placé dans la Commission du Muséum des amis personnels et des artistes ayant rendu des services soit à lui-même, soit à sa femme. Il répondra à ces calomnies dans la pièce suivante. Quelque antipathie que l'on éprouve pour l'insistance de Le Brun à faire partie de cette Commission du Muséum, dans laquelle il devait du reste bientôt entrer, et pour ses attaques injurieuses, il faut convenir que ses connaissances techniques auraient pu être dès ce moment utilement employées. Courajod a reproduit le passage de la brochure de Le Brun concernant les commissaires du Muséum dans l'introduction du Journal d'Alexandre Lenoir, p. lu et lui. La brochure de Le Brun se divise en plusieurs chapitres : Comment le Muséum doit être composé. Supériorité des connaisseurs sur les artistes pour l'appréciation des œuvres d'art. Comité du Muséum, sa composition actuelle. Nécessité du renouvellement du Comité. Plus tard, en l'an III, Le Brun publiera une autre brochure : Quelques idées sur la disposition, l'arrangement et la décoration du Muséum.

1. David semble en effet avoir toujours agi, dans ses attaques

ver : i" que les peintres ne se connaissaient point en peinture; 2° que les marchands s'y connaissaient mieux qu'eux; 3° que je manquerais à mon devoir si je ne lui donnais une commission générale qui le chargeât de parcourir toute la République pour faire, à lui seul, le triage et la prisée de tous les monuments des arts, à réserver pour leur gloire et pour l'instruction publique.

J'avoue que je pris quelque plaisir à entendre tout ce qui lui échappait de facile sur cet objet, et qu'il me parût avoir appris, comme beaucoup d'autres, à force de voir, d'entendre et de courir'. J'avouerai même que je recueillis de sa conversation quelques observations, purement de faits, mais dont il était possible de tirer parti, et je ne le lui dissimulai pas. Mais je me refusai néanmoins à le substituer à la Commission des monuments, cela n'était pas en mon pouvoir. Je refusai même de le donner pour directeur à la Commission du Muséum, et mes raisons furent : 1° que la confiance ne se commande pas, et que j'ai quelque droit dans mes choix à n'obéir qu'à ma confiance, ne fût-ce que pour ne pas rendre ma responsabilité illusoire ; 2° qu'à la vérité les marchands connaissent mieux que les peintres les tableaux qui se vendent, mais non la manière de les faire; 3° que ce serait peut-être servir l'art que de saisir cette occasion de rappeler les peintres à leur dignité en les portant à rechercher avec plus de soin les suf-

contre l'organisation et le personnel du Muséum, à l'instigation de Le Brun.

I. Le Brun avait été souvent utilisé, nous l'avons dit, à acquérir, soit à Paris aux ventes publiques, soit à l'étranger, des tableaux pour le Cabinet du roi.

frages de leurs émules que le cours de la place; 4° que par là je réussirais peut-être, au moins indirectement, à dégager la langue et, dès lors, l'étude des arts de mots nouveaux et conventionnels que les marchands y ont jeté, mots mal compris par celui qui sent les arts, mots propres à faire croire à celui qui les a pu retenir qu'il ne faut que cela pour [être] connaisseur, mais dont l'usage a peut-être plus que toute autre chose contribué à retarder les progrès de notre école; 5° et ce fut là ma principale raison, que la commission que me demandait le marchand Lebrun pourrait bien entre ses mains n'être que l'occasion de grands coups à faire pour lui et que les voyages qu'il offrait d'entreprendre concourraient peut-être plus à meubler son magasin et sa bourse que nos musées. Je ne dis, je l'avoue, qu'une partie de ces raisons au marchand Lebrun, mais je le remerciai de son zèle; il se retira, et je croyais n'en plus entendre parlera

Je reçois aujourd'hui de lui une courte lettre non signée, mais accompagnée d'un imprimé très menaçant, auquel je pourrais peut-être me dispenser de répondre si les arts, destinés, si on me le permet, à être le refuge consolateur de mes derniers instants, m'entraînaient, en dépit de moi-même, à m'occuper avec intérêt de tout ce qui y touche. Que veut de moi le marchand Lebrun? J'ai parcouru sa brochure, et ceux qui auront lu ce qui précède trouveront peutêtre que j'y ai déjà répondu. J'ajouterai cependant

I. Il faut convenir que les raisons données ici par Roland, sauf la première et la dernière, pour refuser le concours de Le Brun, sont assez faibles.

que j'y ai vu avec plus d'édification que de surprise le mari de rémigrée Lebrun ^ m'attaquer, en criant contre le despotisme et en chantant la liberté, et que je n'ai pu m'empêcher de sourire à cette métamorphose toute pareille à tant d'autres qui se multiplient sous nos yeux. Quant aux aveux de Boucher et de Vien et aux erreurs de Vernet^ Doyen, Renoud et Cochin^^ qu'en conclure? Que les marchands se connaissent mieux aux arts que les artistes? Non, mais qu'un homme riche connaît souvent moins bien l'état de ses affaires et de ses revenus que son intendant. Je n'ajouterai plus qu'un mot, et, qu'on me le pardonne, il sera pour deux de mes amis et pour des gens que j'estime. Bossiit était nécessaire au Muséum, car les productions des arts n'y seront pas seules, et celles des sciences aussi sont appelées à les enrichir. Quant à Jollain, il n'a jamais donné de leçons à ma femme, il était, si l'on veut, l'ami de son père^, artiste lui-même, et qu'elle a seul eu pour maître. Pasquier est mon ami, je l'avoue, mais les injures de Lebrun prouvent, non qu'il soit sans talent, mais uniquement que Lebrun est désolé de ne pas être à sa place. Que dirais-je de plus? Je n'en ai pas le temps, et j'ai

1. Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun, suspecte comme peintre attitré de Marie-Antoinette, avait quitté Paris dans les premiers jours d'octobre 1789, probablement après les journées des 5 et 6 octobre, et se rendit en Italie; son mari fit, dès le mois de décembre 1792, des démarches pour obtenir sa radiation de la liste des émigrés, démarches qui furent maintes fois renouvelées, toujours en pure perte.

2. Roland fait allusion ici à la note des pages 8, g et 10 de la brochure de Le Brun, où il est raconté comment ces peintres durent reconnaître s'être trompés dans des appréciations de tableaux anciens, ce que Le Brxin trouvait écrasant pour tous les jugements émis par des artistes.

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