‹ La Commission du muséum et la création du Musée du Louvre (1792-1793). Par Alexandre Tuetey et Jean GuiffreyChapitre 54 sur 132 · Villot, n° 63; C. 5., n" 5o · texte numérisé non relu

Villot, n° 63; C. 5., n" 5o

4. Probablement le Paradis. Villot, n° 35i; Tauzia, n° 336; C. 5., n° 1465.

La Commission du Muséum a Garât.

Paris, le ig avril 1793, l'an 2= de la République.

Citoyen ministre,

En conséquence de la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 14 de ce mois\ nous nous sommes concertés avec la Commission des monuments : elle a nommé quatre de ses membres qui se sont rendus au Dépôt des Petits-Augustins et qui ont procédé, conjointement avec nous, à la désignation des tableaux qui doivent entrer dans le Muséum national; nous nous sommes bornés en ce moment à en désigner seulement quarante-sept, mais nous n'avons pu les faire enlever, le citoyen Lenoir, garde de ce Dépôt, nous ayant exhibé un arrêté de la Municipalité, en date du 4 janvier dernier, par lequel elle l'invite à ne remettre à qui que ce soit les objets laissés à sa garde, qu'au préalable la Commission municipale administrative des biens nationaux n'ait été prévenue et appelée, et qu'il y ait eu procès-verbal constatant la remise des dits objets.

Dans cet état de choses, nous vous prions, citoyen ministre, de faire disparaître un obstacle auquel nous ne pouvions pas nous attendre; nous pensons que si vous voulez bien faire connaître vos intentions à la Commission municipale administrative des biens

I. Cette lettre n'a pu être retrouvée. Sur l'accueil fait par la Commission des monuments aux commissaires du Muséum dans la séance du 16 avril, voir L. Tuctcy, t. I, p. 211 et 212.

nationaux, elle s'y conformera sans difficulté. Nous désirons ardemment, citoyen ministre, que vous nous mettiez le plus promptement possible à portée de vous donner ^de nouvelles preuves de notre zèle à remplir vos vues pour tout ce qui peut concourir à la gloire et aux progrès des arts.

Vincent, Pasquier, P. Cossard, Jollain, Regnault, Bossut.

Archives nationales, Pi' io32.

Garât a la Commission des monuments ET A celle du Muséum.

Le ministre de l'Intérieur aux citoyens composant la Commission des monuments.

Paris, le 21 avril 1793, l'an 2*= de la République.

Conformément au vœu de la loi du 19 septembre, je vous ai invités, citoyens, par ma lettre du 3i mars, à vous concerter avec les commissaires chargés par mon prédécesseur des détails relatifs à la disposition du Muséum national, dont cette loi a fixé le local au Louvre, pour y faire incessamment transporter les objets précieux qui méritent d'y être admis et qui se trouvent en ce moment au Dépôt provisoire des Petits-Augustins, et pour hâter autant qu'il sera possible l'époque à laquelle le public pourra jouir de ce rassemblement, dont les circonstances actuelles accroîtront encore l'intérêt. Cette victoire à remporter, en ce moment même, sur nos orages intestins et sur nos ennemis du dehors ne sera point en effet la

moins importante de celles auxquelles doivent tendre les efforts nationaux, elle peut surtout commander infiniment à l'opinion, cette maîtresse si souvent souveraine de la destinée des empires. J'attache, à ce titre, un plus grand prix encore à cette entreprise, et ce point de vue doit la rendre également chère aux amis des arts, à ceux de la patrie et aux amis mêmes de l'humanité qu'elle tend à consoler des fureurs de nos passions et des calamités de la guerre. Il est digne de vous, citoyens, de concourir de plus en plus à son succès et de favoriser tous les développements qui peuvent en augmenter l'utilité. L'un des principaux moyens d'y parvenir serait de déterminer avec quelque précision le système d'après lequel les musées, que le résultat définitif de vos travaux tend à former, doivent être ordonnés pour le plus grand bien de l'instruction publique et de la gloire de nos arts. Le choix de ce système m'a paru d'un assez singulier intérêt pour me déterminer à y appeler votre attention, et ISnfluence qu'il peut avoir sur la direction des mesures administratives y ajoute de plus le mérite de l'urgence. En livrant cet objet à vos méditations, je ne puis ni ne dois songer à diriger l'opinion d'hommes, juges naturels et plus éclairés que moi de ces sortes de questions, mais je ne craindrai pas néanmoins devons soumettre quelques-unes de mes idées à cet égard, en vous les offrant uniquement comme base peut-être utiles de la discussion plus approfondie qui est réservée à vos lumières. L'ordonnance ou le classement des objets destinés à former un Muséum peut être considéré sous divers points de vue, dont il n'est pas un qui, selon le but d'utilité ou de circonstance, ne soit susceptible de réunir quelques opinions

en sa faveur. Le choix à faire entre eux tient principalement à ridée précise du motif de l'institution. Il est ici indiqué par les mots mêmes de la loi que j'ai déjà tracés, c'est l'instruction publique et la gloire des arts. C'est donc sous ce point de vue que vous avez à examiner si l'on doit se décider pour le système des écoles diverses, pour celui de l'histoire chronologique ou progressive, pour celui des genres, pour celui des styles, ou pour celui de la simple variété pittoresque de curiosité ou de coup d'œil. Vous aurez également à examiner jusqu'à quel point la comparaison instructive destinée à former le sentiment éclairé des arts peut gagner au rapprochement, à l'isolement ouàl'espacementconvenablementréparti des productions de même espèce. Vous aurez aussi à discuter plusieurs questions accessoires que le sujet vous offrira de lui-même, et parmi lesquelles vous jugerez peut-être convenable d'admettre par exemple celle de savoir si l'exclusion de nos musées de toutes les productions d'artistes vivants ne tendrait pas à donner à leur destination uu caractère plus auguste et à dégager leur formation de toutes les influences si corruptrices de l'amour-propre et des petites cabales personnelles. Cette idée m'a été suggérée par un artiste qui lui-même peut-être est dans le cas de perdre à ce qu'elle soit adoptée, et cette circonstance est faite pour y ajouter un intérêt de plus. Indépendamment de ces considérations générales et applicables à tous les musées, il en est de locales qui tiennent aux dispositions mêmes de tel ou tel emplacement donné. C'est sous cet aspect particulier que vous aurez à considérer les mesures à prendre pour l'ordonnance du Muséum du Louvre, pour sa plus

convenable disposition, pour les ouvrages à faire à Tcdifice afin de le rendre parfaitement propre à sa destination et pour lesquels il serait peut-être convenable de m'aider à obtenir quelques secours de la munificence nationale'. J'ai pensé que les commissaires nommés par mon prédécesseur pour disposer ce Muséum pourraient vous aider de quelques lumières et de quelques renseignements locaux et que, confrères d'ailleurs de plusieurs d'entre vous, le concert auquel vous pourriez les admettre dans cet examen ne pouvait ni vous nuire ni vous déplaire. Je les ai autorisés en conséquence à vous voir et à vous communiquer toutes les indications qu'ils sont en état de vous donner, et je vous invite vous mêmes à les accueillir en cette circonstance avec cette fraternité dont les effets ne peuvent être qu'infiniment utiles au vœu commun qui vous anime, celui du

I. L'installation du Muséum au Louvre avait été fort critiquée, la galerie du Louvre paraissant trop étroite et trop mal éclairée; il semblait enfin critiquable d'en chasser les artistes vivants qui, chaque année depuis longtemps, organisaient au Louvre et pendant de longues années encore après qu'un Musée y eut été installé, leurs expositions annuelles. La galerie du Louvre paraissait plutôt apte à recevoir la bibliothèque. Le peintre Doyen avait lu, à l'une des premières séances de la Commission des monuments, un mémoire pour afïecter au Muséum l'église de la Madeleine alors en construction. Le i5 décembre 1791, le député Kcrsaint voulait affecter l'église de la Madeleine à un palais du Corps législatif et condamnait le projet d'installer un Muséum au Louvre, jugeant : « Que cette galerie serait beaucoup trop étroite et que les tableaux et autres objets n'y seraient pas exposés au gré des connaisseurs et des artistes. » Une compagnie s'oftrait justement pour construire une galerie spéciale pour le Muséum, « à condition que la nation lui laissera le terrain et lui accordera les bâtiments et l'emplacement qu'occupe la Bibliothèque nationale ». Sur ce projet de construction, voir les Mémoires de Barère ; L. Tuetey, t. I, p. xlvii, note.

progrès des arts et de l'instruction. Les questions que je vous propose de résoudre ne se borneront point à une utilité locale et du moment; leur examen traité par vous peut produire un ouvrage aussi utile que piquant et même classique dans l'histoire des arts, et je ne doute pas que l'amour éclairé que vous leur portez ne vous engage à mettre dans le travail que j'ose attendre de votre zèle tout le soin et tout le développement dont vous êtes capables.

Archives nationales, F*' io32.

Le ministre de l'Intérieur aux commissaires inspecteurs du Muséum national.

Paris, le 21 avril 1793, etc.

J'ai appris avec satisfaction, citoyens, la disposition où était la Commission des monuments de concourir, ainsi que je l'en avais priée par ma lettre du 3i mars, à seconder vos travaux pour le rassemblement au Muséum du Louvre des monuments précieux qu'elle a déjà recueillis et qui peuvent mériter d'y trouver place. De très importantes questions tiennent à l'ensemble de ce travail. Vous les trouverez développées dans la nouvelle lettre que je viens d'écrire à cette Commission, et dont je joins ici la copie. Vous y verrez que je l'engage à vous appeler à l'examen de ces questions, et je ne doute pas que vous n'apportiez à procurer à cette Commission les secours qu'elle peut attendre de vos lumières, tout l'intérêt que de tels objets comportent et tout le soin et le zèle que l'amour des arts peut vous inspirer.

Archives nationales, pi'" loSa.

Garât a Lenoir^.

Le ministre de l'Intérieur au citoyen Lenoir.

Paris, ce 24 avril.

Pour remplir le but de la loi du 19 septembre 1792, citoyen, j'avais chargé la Commission des monuments et celle du Muséum de se concerter ensemble à l'effet de désigner dans le Dépôt provisoire commis à votre garde les tableaux qui doivent enfin servir à l'ornement du Muséum. J'apprends que l'enlèvement des quarante-sept tableaux désignés éprouve de votre part des obstacles dont il m'est impossible de deviner la cause : l'article cinq de la loi du 18 octobre, qui met spécialement tous les gardiens des dépôts provisoires sous ma dépendance, m'autorise à vous recommander de faire cesser sur-le-champ toutes les difficultés qui pourraient empêcher l'arrivée des tableaux à leur destination définitive. Il est surtout essentiel qu'aucun intérêt privé ne nuise à l'intérêt général de l'établissement du Muséum français et du progrès des arts, et Je vous enjoins de la manière la plus positive d'avoir à délivrer sur-le-champ aux commissaires réunis les quarante-sept tableaux que vos commettants ont

I. La Commission des monuments avait, dans sa séance du 16 avril 1793, nommé une commission composée de David, Moi eau, Lemonnier et Regnault pour désigner les tableaux du Dépôt des Petits-Augustins qu'il serait convenable de faire transporter au Muséum. Dans la séance suivante (23 avril), la Commission déposa son rapport qui a été publié dans les Archives du Musée des Monuments français, t. II, p. 49 (voir L. Tuetey, t. I, p. 212 et 2i5).

arrêté de leur remettre, sauf à vous en faire donner tous récépissés de droit.

Archives nationales, F"' idii.

Garât a la Commission du Muséum.

Le ministre de Flntérieur aux commissaires inspecteurs du Muséum national.

Le 24 avril.

D'après votre lettre du 19 de ce mois, citoyens, je viens d'expédier au gardien du Dépôt provisoire des ci-devant Petits-Augustins l'injonction de faire cesser tout obstacle à l'enlèvement des tableaux désignés, et je ne doute pas qu'il ne s'y conforme sur-le-champ. Vous voudrez bien au surplus me rendre compte à l'instant même des difficultés nouvelles qui pourraient s'élever.

Archives nationales, pi' io32.

Lenoir a Garât.

Au citoyen Garât ^ ministre de l'Intérieur.

Paris, le 24 avril 1793, l'an 2<^ de la République.

Citoyen ministre, — Je ne me suis jamais opposé à l'exécution de la loi, ainsi que votre lettre l'annonce. Je me suis toujours pénétré de cette maxime importante au bonheur de tous : « Que le véritable patriotisme réside dans l'obéissance aux pouvoirs constitués et dans la soumission aux lois. »

Lorsqu'en vertu d'un pouvoir de l'ex-ministrc

l3o LA COMMISSION DU MUSÉUM

Roland, les commissaires nommés par lui pour l'établissement du Muséum provisoire se présentèrent au Dépôt qui m'est confié, je leur livrai sans difficulté tous les objets choisis par eux, ce que la Municipalité vit avec étonnement, puisqu'elle m'en fit des reproches ; aussi a-t-elle pris un arrêté, le 4 janvier 1793, qui m'enjoint de ne rien délivrer du Dépôt, qu'elle ne soit appelée et présente pour dresser procès-verbal et constater l'enlèvement des objets déposés entre mes mains par elle, d'après les inventaires qui en ont été dressés. Établi garde de ce Dépôt par elle, salarié par elle jusqu'à ce jour, je crois qu'il est de mon devoir de respecter ses arrêtés, ainsi que je respecte vos ordres.

Le 18 du présent, lorsque les citoyens artistes des deux Comités réunis vinrent au Dépôt pour choisir de nouveau ce qui doit orner la galerie du Louvre, je ne m'opposai point à leurs pouvoirs, ils remplirent leur mission; je leur exhibai seulement l'arrêté de la Municipalité, ils en dressèrent procès-verbal que, depuis, ils ont dû vous communiquer.

Veuillez donc, citoyen ministre, faire retirer l'arrêté de la Municipalité, alors je serai libre d'obéir à vos désirs.

Je vous prie, citoyen, de vous persuader de mon zèle infatigable pour le bien de la chose publique et pour celui des arts. Je n'ai cessé et ne cesserai jamais d'en donner des preuves.

Votre concitoyen.

Lenoir, Garde du Dépôt des monuments.

Archives nationales, F'''io32.

Lenoir a la Commission du Muséum.

Copie de la lettre écrite par le citoyen Lenoir, garde du Dépôt des Petits- Aiigustins, aux commissaires du Muséum national^ à la date du 24 avril i ygS.

J'ai répondu sur-le-champ, citoyens, à la lettre du ministre de l'Intérieur. Je ne puis rien délivrer (vous le savez) sans que l'arrêté pris par la Municipalité ne soit annullé, ce qui ne dépend pas de moi.

Je ne me suis jamais opposé aux intentions des ministres ni au bien public, mais je suis lié par la Municipalité. C'est au ministre seul à enjoindre à la Municipalité ce qu'il croira nécessaire à ce sujet, ne vous donnez pas la peine de passer demain au Dépôt, je ferai part de votre demande à la Municipalité.

Vous savez, citoyens, combien j'aime les arts et que

je désire leur avancement autant que vous.

Votre concitoyen.

Signé : Lenoir, Garde du Dépôt des monuments.

Archives nationales, F" io32.

La Commission du Muséum a Carat.

Paris, 25 avril 1793, l'an 2«

En conséquence de la lettre que vous nous avez

l32 LA COMMISSION DU MUSÉUM

fait l'honneur de nous écrire le 24, par laquelle vous nous prescrivez de vous rendre compte à l'instant même des difficultés nouvelles qui pourraient s'élever relativement à l'enlèvement des tableaux désignés au Dépôt des Petits-Augustins , nous avons écrit au citoyen Lenoir, garde de ce Dépôt; nous lui avons assigné un rendez-vous pour ce matin, persuadés que, d'après vos ordres, aucun obstacle ne s'opposerait à cet enlèvement. Nous vous envoyons, citoyen ministre, la copie de la réponse qu'il nous a faite surle-champ et nous vous prions de vouloir bien faire cesser tout empêchement à l'exécution de vos ordres. JoLLAiN, Vincent, Regnault, Pasquier.

Archives nationales, F^'' io32.

Commune de Paris.

La Commission de l'Administration des biens nationaux a Garât.

Le 26 avril 1793, l'an 2^ de la République.

Nous sommes instruits, citoyens, que vous avez chargé la Commission des monuments' de faire l'enlèvement de 47 tableaux confiés à la garde du citoyen Lenoir, gardien des Petits-Augustins. Nous sommes loin de vouloir contrarier cette opération, mais nous vous observons que nous avons pris, le 4 janvier dernier, une délibération dont les dispositions tendent à mettre dans ces sortes d'enlèvements tout l'ordre

ET LA CRÉATION DU MUSÉE DU LOUVRE. l33

que leur importance exige. Nous vous l'adressons, pour que vous jugiez vous-même qu'il est intéressant qu'elle soit suivie scrupuleusement; nous ne doutons pas que vous n'en soyez pénétré et que vous l'acceptiez dans tout son contenu.

Les commissaires à l'Administration des biens nationaux.

Friry, Roard, Delepine.

Archives nationales, pi" io32.

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