partie de leur mission, fussent dispensés de cet amour
brûlant de la liberté sans lequel il est impossible de servir utilement ni les arts, ni la patrie. %
Elle a voulu que le ministre de l'Intérieur secon- *
dât ses vues en protégeant, en aidant tous les arts, et que le ministre lui-même se pénétrât de cette utile et grande vérité; que ce n'est pas assez d'avoir bâti le temple de la liberté, qu'il convient encore à un grand peuple de l'embellir et de l'orner d'une manière digne de lui.
Si ce principe est démontré, consacré dans toutes les pages des annales de la Convention, il est instant d'arracher la Commission du Muséum à l'insouciance coupable où elle est plongée, et de chercher, par de grandes vues, le moyen de tendre tous les ressorts à ce précieux établissement.
Il y va de la gloire de Paris; il y va de la gloire de la France entière, de toutes parts accusée de laisser périr les immortels chefs-d'œuvre des arts.
L'expérience n'a que trop prouvé que l'ignorance, mère de tous les vices et de tous les maux, est le plus grand obstacle au bonheur de l'espèce humaine que la Convention se propose de fonder.
Examinons donc quelle fut l'organisation ancienne de la Commission du Muséum, et de qui elle était composée; et si nous parvenons à prouver tout le mal qu'elle a déjà fait aux productions du génie, on
ET LA CRÉATION Dl" MUSÉE DU LOUVRE. 355
en sentira mieux la nécessité de Torganiser d'une manière nouvelle et de substituer à des hommes inhabiles et intrigants des artistes éclairés et patriotes.
i*^ Cette Commission est à la nomination du ministre de l'Intérieur.
2° Elle est composée de six membres. Chaque membre est salarié à 3,ooo« par année et est logé au Louvre, comme gardien du Muséum.
3^ Les membres sont :
Jollain, ancien garde des tableaux du roi.
Cossard, peintre; mais qui n'en a que le nom.
Pasquier, ami intime de M. Roland.
Renard, / Ceux-ci ont du talent; mais leur patrio-
Vincent, \ tisme est sans couleur.
L'abbé Bossut, géomètre.
En confiant au ministre le choix de ceux qui doivent composer la Commission du Muséum, on laisse un vaste champ à l'intrigue. L'artiste éclairé et philosophe n'est guère propre à courir dans les bureaux des ministres pour obtenir le poste auquel son talent l'appelle.
L'homme médiocre, au contraire, accoutumé à ramper, sait prendre toutes les formes qui plaisent à ceux qui sont en place. Pendant que l'artiste, amoureux de son art, consacre tout son temps à l'étude, l'intrigant s'agite pour se faire remarquer; il ne néglige aucuns des petits moyens capables de séduire et finit presque toujours par écarter celui qui n'a que son mérite et sa franchise.
En laissant à la Convention le soin de cette nomination, d'après la présentation du Comité d'instruction publique, chargé de révolutionner les arts, les inconvénients n'existent plus; l'artiste franc et loyal,
la basse et présomptueuse ignorance trouveront des juges capables de les apprécier l'un et l'autre, et le génie des arts n'aura plus à gémir des coups funestes qui lui ont été portés jusqu'à ce jour.
Ceux qui composent la Commission actuelle ont perdu plusieurs chefs-d'œuvre en employant des hommes inhabiles pour les réparer. Pour se convaincre de cette vérité, il faut lire les observations sur le Muséum, publiées par les citoyens les plus éclairés de l'Europe dans cette partie'.
Qu'on examine l'état des restaurateurs des tableaux et des personnes qu'ils ont employées à détruire les tableaux de la République, on y verra les prix arbitrairement distribués, sans ordre, sans principes et sans base déterminée; dans de telles mains, plus il en coûte pour la réparation des tableaux, et plus ils sont gâtés. D'un autre côté, n'est-il pas honteux que les logements du Louvre, qui ne devraient être accordés qu'à des hommes d'un talent et d'un patriotisme prononcés, n'aient été donnés par Roland et ses dignes amis qu'à leurs viles créatures et à leurs valets. Que la Convention se hâte de réparer les torts de la malveillance et de l'ignâtrerie; qu'elle confie promptement à des artistes, aussi éclairés que patriotes, le soin de conserver et de transmettre à la postérité les sublimes travaux des grands artistes de tous les pays.
C'est ainsi qu'elle rendra l'Europe entière tributaire de son génie; et en n'offrant aux jeunes élèves des arts que de beaux modèles, l'on verra bientôt disparaître ce goût factice et maniéré qui a caractérisé
j. Allusion aux publications de Le Brun dont nous avons déjà parlé.
jusqu'à présent presque tous les maiires de rÉcole française.
La composition du Muséum des arts était répréhensible sous le rapport du patriotisme, je vous en propose la réforme ; son organisation était vicieuse, je vous présente un mode nouveau propre à diriger et à garantir son action. Le mot de Commission était devenu insignifiant, parce qu'il signifiait tout; je vous présente l'idée et la dénomination d'un Conservatoire ^ du Muséum des arts, qui sera sans cesse, par son nom même, rappelé à ses devoirs; son objet, qui a un centre commun, se ramifie en plusieurs branches assez distinctes, pour exiger des hommes particulièrement éclairés dans chacune des parties principales. Ainsi, plusieurs des membres du Conservatoire seront attachés à la peinture, plusieurs à la sculpture, quelques-uns à l'architecture, et d'autres aux antiquités, ce qui formera quatre sections résultantes naturellement de la différence des objets. On conçoit que ces sections travailleront séparément ou en commun, selon les divers objets qui seront envoyés au Conservatoire par le ministre de l'Intérieur^.
Le ministre, de son côté, trouvera par ce moyen des artistes disponibles et prêts à fournir les matériaux des rapports que le Corps législatif pourra lui demander. Il me reste, citoyens, à vous dire un mot sur ces motifs qui ont dirigé le choix fait par votre Comité d'instruction publique pour composer le
1. Ce nom fut longtemps conservé. Il s'est transmis officiellement aux fonctionnaires qui constituaient cette assemblée.
2. La seconde Commission du Muséum fonctionna à peu près comme l'indique David et sauf les modifications amenées par Taccroissement des collections nationales. Cette organisation a subsisté à peu près semblable jusqu'à nos jours.
nouveau Conservatoire du Muséum des arts. Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages; chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre. Bonvoisin\ il a pour lui son talent, ses vertus, et un refus de la ci-devant Académie. Le Suettr'^, jeune et intéressant paysagiste, entendant très bien la tenue administrative que Ton peut établir dans un Conservatoire; Picault^, restaurateur de tableaux, le plus entendu dans cette partie. Voilà, citoyens, pour la section de peinture.
Pour la sculpture, nous vous proposons Dardel^, tête active et républicaine, rempli de talents et doué d'une heureuse imagination ; je n'en dirai qu'un mot : il a sculpté Jean la Fontaine, et Jean la Fontaine est tout entier dans son image.
1. Bonvoisin [Jean), né à Paris en 1752, élève de Doyen et de Callet, peintre et graveur, prix de Rome en 1775, exposa aux Salons de 1791 à 1821. Professeur de dessin à Paris puis à Saint-Quentin; dans cette dernière ville, il fut conservateur du Musée des arts. Le Musée du Havre possède des œuvres de cet artiste qui mourut à Paris en 1837.
2. Le Sueur {Pierre-Etienne), élève de Pillement, exposa aux Salons de 1791 à 1810.
3. Picaiilt [Jean-Michel), voir p. 98 à loi et 114 à 117. 11 fut f,' exclu de la Société des artistes pour les attaques violentes
qu'il dirigea contre la Commission du Muséum, il signala au ministre les méfaits de cette Commission, demandant son remplacement par un comité d'artistes qu'il désigne.
4. Dardel [Robert-Gnillaumé], né à Paris en 1749, élève de .• Pajou, sculpteur et graveur, concourut pour le prix de Rome ^ en 1773. Il exposa au Salon de la Correspondance de 1781 à j^ 1787, puis aux Salons de 1791 à 1817. Il exécuta un des grenadiers de l'arc de triomphe de la place du Carrousel. Il fut administrateur du Musée de Versailles et mourut à Paris en
En architecture, nous vous indiquons Delaiinoy\ artiste à la fois correct et grand, autant que ces deux qualités peuvent se réunir, faisant sortir le beau de l'utile, l'ornement du sein de la simplicité même.
David LeroP, artiste et homme de lettres, connu par ses recherches et par ses écrits sur l'architecture civile et navale des anciens.
Pour les antiquités, nous vous proposons Wicar^^ dessinateur justement célèbre, connaisseur exercé par le long séjour qu'il a fait en Italie, et notamment à Florence. On a gravé, d'après ses dessins, toutes les pierres antiques du Muséum de Florence.
Varon^, avantageusement connu comme artiste et
1. Delaunoy {François-Jean), né à Paris en 1745, mort à Sèvres en i835, élève d'A}îtoine, prix de Rome en 1779 {Muséum des arts). Inspecteur des restaurations du Palais de Justice, architecte du théâtre de la République (l'Opéra ?), du Conservatoire de musique, du Magasin des fêtes nationales, de l'Ecole polytechnique, du Palais du Temple, de la Bibliothèque du roi, du Théâtre italien, des bâtiments de la réserve de Paris, des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Il exécuta les piédestaux des Chevaux de Marly à l'entrée de l'avenue des Champs- Elysées: on lui doit l'aménagement de l'hôtel de Toulouse pour l'installation de la Banque de France, le passage Vivienne, le palais de justice et la prison de Dijon.
2. Leroy {Jean-David), né à Paris en 1728, mort à Paris en i8o3, voyagea en Grèce et publia plusieurs ouvrages importants en 1758, 1764, 1767, etc. Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et de l'Académie des beaux-arts.
3. Wicar {Jean-Baptiste), né à Lille en 1762, mort à Rome en 1834, élève de David. Il accompagna David à Rome en 1780. Plus tard, en 1797, il fit partie de la commission chargée de désigner en Italie les œuvres d'art pouvant enrichir le Muséum. Il se fixa en Italie en 1800, il y devint professeur à l'Académie de Saint-Luc à Rome et, en 1807, directeur général de l'Académie des beaux-arts à Naples. Il exposa peu aux Salons. Les Musées de Versailles, de Lille, etc., possèdent de ses œuvres. Il légua à sa ville natale les riches collections (surtout des dessins) qu'il avait réunies en Italie.