LETAÏ SOCIAL ET INTELLECTUEL DES MAITRES CHIRURGIENS
Armoiries des chirurgiens. — Leurs charges militaires. — Ils sont obligés de faire escorte au maire. — Le port des armes. — La chirurgie déclarée art libéral. — La fortune des chirurgiens. — Ils prennent des fermes en location. — Les vêtements qu'ils portent. — Les titres qu'ils recherchent. — Chirurgiens des princes apanagistes, de la milice, des pompiers et des prisonniers. — Les exemptious qu'on leur accorde. — Les suppôts de l'Université. — Caractère agressif de quelques chirurgiens. — Les bibliothèques des maîtres. — Les écrivains Pierre André, Etienne Thevet et Brise Gay. — Fin de la communauté.
Les chirurgiens font à Poitiers, comme dans les autres villes de France, partie des maîtrises et jurandes. De ce fait, ils restent sous la juridiction de la police locale, représentée par le maire et les échevins jusqu'en 1700, puis ensuite par le lieutenant civil, et en dernier lieu par le lieutenant de police au présidial.
Leur maîtrise, comme toutes les autres, possède des armoiries ; mais nous ignorons si elles furent semblables à celles que d'Hozier leur donna, en 1698, qui se composaient de gueule à un sautoir d'or, chargé de cinq lancettes de sable.
Plus tard, au xvnie siècle, les chirurgiens de Poitiers adoptèrent celles de leurs confrères de Paris : d'azur à trois boîtes d'or, deux en chef et une en pointe avec une fleur de lys d'or en abîme.
Au xvie siècle, les chirurgiens sont astreints, comme tous les membres des corporations de la ville, à subir les charges militaires. Ils font partie de la milice, et, par conséquent, sont tenus de monter des gardes. En 1549, le maire les oblige à fournir vingt-sept boulets du poids de 7 livres, avec « une bougette de cuir étiquetée : barbier » (1). Le 8 novembre 1552, leur doyen, Gilles Amaury, bourgeois de l'hôtel de ville, conserve chez lui la pièce d'artillerie de sa communauté, ainsi que la poudre et les boulets qu'il doit tenir à la disposition du maire (2). Cette obligation cesse au xvne siècle.
Il en exista une autre qui fut particulièrement désagréable aux chirurgiens, de même qu'aux apothicaires, orfèvres et horlogers. Chacune de leurs jurandes devait déléguer deux de ses membres, revêtus des livrées de la ville, mi-partie blanches et rouges, chaque fois que le maire assistait à une cérémonie publique ou présidait à une exécution capitale.
C'est à partir de 1630 que commence la lutte entreprise par les maîtres pour se faire exempter de cette charge. Ayant tous refusé, le 16 octobre de cette même année, de laccompagner lors de l'exécution capitale de Louise Domault, on les condamne chacun à 200 livres d'amende (3). Huit jours plus tard, ils s'excusent en déclarant y avoir envoyé, à leur place, deux individus parfaitement convenables (4). Le maire ne les jugeant point tels, répond qu'ils sont « vils et abjects ». L'un est un
(1) Reg. dél. mun., n° 38, p. 177.
(2) Id , n° 32, p. 147.
(3) Id., n°81.
(4) Min. André Chaigneau, notaire.
ramasseur de vipères et l'autre un simple journalier. Tous les deux sont, en outre, fort mal vêtus.
Le 16 décembre de la même année, les chirurgiens font opposition à cette sentence et obtiennent gain de cause au Parlement. Aussi, le 30 juin 1631, le conseilmunicipal se voit-il obligé de leur remettre cette somme de 200 livres depuis longtemps employée pour les besoins des pestiférés (1). Toutefois, ils restent astreints, comme par le passé, à se faire représenter aux exécutions capitales.
Cette affaire, assoupie pendant plusieurs années, recommence à la suite d'une délibération prise par les chirurgiens, dans leur salle Saint-Côme. Ils déclarent d'un commun accord, le 22 décembre 1640, ne vouloir point assister à la pendaison d'un criminel, « d'autant que le maire n'a aucun pouvoir sur eux mais seulement le Grand Conseil du roi » (2). En cas de condamnation par la police des échevins, ils emprunteront l'argent nécessaire pour aller en appel. C'est ce qui eut lien deux jours plus tard (3). Ils furent frappés d'une nouvelle amende de 200 livres pour n'avoir point assisté à l'exécution de Jacques Daget, dont le cadavre leur avait cependant été remis, afin « de le disséquer et de s'instruire en anatomie );.
Suivant ce qu'ils en avaient décidé, les chirurgiens font appel au Grand Conseil qui, tout d'abord, leur donne raison quant au fond, le 4 janvier 1634 ; puis ordonne, le 8 février suivant, la restitution de leur amende (4). Toutefois, un arrêt prononcé par cette Cour,
(1) Reg. dél. mun., no 81.
(2) Min. Bourbeaiij notaire.
(3) Reg. dél. mun., n^ 91, p. 98.
(4) Id , no 91, p. 119.
le 17 novembre 1642, les astreint à se faire représenter dans le cortège du maire par des personnes convenables (1). Une dernière fois ils refusent, en 1659, d'envoyer des individus pour les remplacer, prétextant qu'ils n'ont plus de casaques et que le temps leur a manqué pour en faire fabriquer (2). Aussi, sont-ils de nouveau condamnés à 200 livres d'amende.
A partir de cette époque, jusqu'au milieu du xvme siècle, la communauté des chirurgiens figure toujours la dernière sur la liste de celles qui sont tenues d'assister aux cérémonies publiques dans le cortège du maire. Gomme les apothicaires, les maîtres se font remplacer par des individus quelconques sans qu'il y ait eu de difficulté de la part de la municipalité.
Au xvie siècle, les gens des métiers sont tous tenus d'avoir des armes. Il en est de même des chirurgiens. En 1523, Grégoire Rogier achète, moyennant 12 livres 10 sols, une arquebuse que lui vend l'hôtel de ville (3). Le 24 avril 1653, Jean Bellon en possède une à rouet avec, en plus, deux mousquets et un espadon (4). Le 28 mai 1707, Emery Gourtin est propriétaire d'une paire de pistolets, et Etienne Garron, le 8 février 1724, de deux fusils et de deux épées (5). Enfin, le 19 décembre de la même année, Bourdon de Beaupuy, chirurgien du prince de Conti, laisse en mourant une épée à poignée d'argent (6).
(1) Reg. dél. mun., n° 94, p. 79.
(2) 7d.,nQllO, p. i50.
(3) Ici., n» 18, p. 315.
(4) Min. Royer, notaire.
(5) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial. — Min. Duchasteigner., notaire.
(6) Min. Hélion, notaire.
A cette époque, les membres des corporations d'arts et métiers ont l'habitude de porter cette arme.
La situation sociale des chirurgiens tend à se modifier graduellement à partir de l'édit de 1692 qui dit que leur art « ne pourra ny estre compris, ny censez estre de la qualité des mestiers ». Les statuts de Versailles de 1723, viennent à leur tour déclarer que les maîtres jouiront des privilèges attribués aux arts libéraux. Il est vrai que ces prescriptions restent de longues années sans recevoir aucune application.
En conformité des arrêts du Conseil d'Etat, des 2 et 10 août 1756, paraissent des lettres patentes du roi qui déclarent que tous les chirurgiens « exerçant sans aucun mélange de profession mécanique et sans faire aucun commerce ou trafic, soit par eux, soit par leurs femmes, seront réputés exercer un art libéral ». On les comprendra parmi les notables bourgeois dans les villes de leur résidence et ils pourront être revêtus des offices municipaux. Toutefois, ils n auront droit à aucune exemption en ce qui concernera la taxe d'industrie, tout en restant exemptés de la garde, du guet, des corvées et des autres charges du même genre.
Ils pourront garder avec eux un ou deux élèves qui ne devront point tirer à la milice. Les lettres patentes du 24 août 1743 ajoutent qu'ils seront tenus de suivre les cours d'une Université et de se faire recevoir maîtres es arts(l). Ces nouvelles dispositions sont enregistrées par le Conseil municipal de Poitiers, le 22 novembre 1756.
(1) Reg. dél. mun., n° 172. La Faculté de Médecine de Poitiers s'unit à celle de Paris pour s'opposer à l'enregistrement des lettres patentes du 26 octobre 1743, autorisant les chirurgiens à enseigner. (Verdier, loc. cit )
Les chirurgiens, au point de vue de leur fortune, peuvent être rangés dans la catégorie des petits propriétaires. Certains d'entre eux possèdent des maisons à Poitiers. Le 16 juin 1621, Armel Porcher loue son hôtel du Saulmon, situé place du Marché-Vieil. Pierre Demairé donne en location, le 8 août 1641, la maison qu'il possède rue de la Jabrouille, au coin du carrefour de Janoilhac (1). Le 29 août 1646, Jehan Boucault est propriétaire de celle qu'il habite dans la rue Saint-Michel (2). Les exemples de ce genre sont fort nombreux.
Certains maîtres ont aussi quelques propriétés aux environs de Poitiers. Le 6 novembre 1625, Charles Dardin fait visiter sa ferme d'Anxaumont (3). Le 20 mai 1629, Martin Delongueil loue son moulin de La Payre, situé sur le Clain (4). Le 3 septembre 1648, Jean Thevenet donne à ferme sa métairie de la Bégaudière, paroisse de Biard (5). Enfin, le 12 mars 1678, Etienne Bironnet achète une vigne au clos Poullet dépendant de l'abbaye de Saint-Cyprien (6). Il nous serait facile de dresser une liste de ces chirurgiens petits propriétaires fonciers qui furent assez nombreux dans la ville de Poitiers.
Selon l'usage de l'époque, ils prennent à ferme des terres appartenant soit au clergé, soit à des particuliers. Le 3 mai 1601, François Ferrand, fermier des biens du prieuré deSaint-Porchaire, sous-afferme un pré qui en dépend (7). Le 12 juin 1636, P^ené Laurentin
(1) Min. Chesneau (Daniel), notaire.
(2) Min. Bourbeau, notaire.
(3) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial.
(4) Min. André Chaigneau, notaire.
(5) Min. Bourbeau, notaire.
(6) Id.
(7) Id.
prend à bail les dépendances de l'abbaye de Saint-Benoît (1). Le 13 juin 1653, Charles Delafontaine est locataire des métairies de la Combe* du Chêne et de Lanjibaudière, paroisse d'Adriers (2). La surveillance de ces terres ne les empêche point d'exercer leur profession et même d'y ajouter certains commerces ; Dufour est mis, le 24 octobre 1711, au nombre de ceux qui vendent « du vin à boire », chose fort commune alors à Poitiers (3). En résumé, ils agissent de la même façon qUe la plupart des petits bourgeois et des petits fonctionnaires de la ville.
Les chirurgiens sont habillés comme les gens de leur condition ; mais ils semblent, toutefois* mettre plus de recherche dans leurs vêtements, à partir du xvme siècle. Le 28 mai 1707, Emery Courtin laisse à sa mort « un habit et une veste de peschina d'Amboise de couleur verdâtre,une culotte de panne bleue avec deux glands d'or au côté* un gilet brodé d'or avec des boutons dorés, ainsi que les coutures des poches » (4)» Il possède en outre : « deux perruques, des bas de laine blanche et grise, trois cravattes de mousseline, trois paires de manchettes de baptiste, un manteau bleu et une canne de jonc à pomme d'argent ».
Le 19 décembre 1724, l'habit de François Bourdon de Beaupuy est de drap avec boutons mêlés de fils d'argent et la culotte couleur de tabac d'Espagne. Un second, couleur de musc, possède des boutons de cuivre.
(1) Min. Bourbeau, notaire.
(2) là.
(3) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial.
(4) là., ib.
Un troisième est de drap noir et un quatrième, gris de fer avec boutons ornés de fils d'argent (1). Une petite veste de toile blanche a ses deux devants piqués et garnis de fils d'or. Son manteau est écarlate, sa tabatière d'argent, son manchon en peaii de loup et ses boucles de souliers en argent. Il possède deux cachets et deux crayons renfermés dans un étui d'argent, « façon d'Alexandre, horloger à Poitiers ». Enfin, son portrait figure dans un cadre doré, fixé au mur de sa chambre à coucher.
Les chirurgiens de Poitiers cherchent, autant que possible, à s'attacher aux grands personnages afin d'en acquérir quelques privilèges. En 1586, Etienne Thevet se dit chirurgien du prince de Conti. Le 8 septembre 1719, François Boudon-Beaupuy demande à la mairie l'enregistrement du brevet que lui a délivré Louis- Armand de Bourbon, prince de Conti, « à cause de sa capacité et expérience en fait de chirurgie, ayant été chirurgien du fort Saint-Louis et des îles de Saint- Domingue, puis à l'armée de la côte de Léoganne, ayant servi Vingt-cinq ans, tant dans les troupes du roy que dans les hôpitaux des armées » (2). Le 15 décembre 1724, Jacques Charrier le remplace, grâce à « son expérience dans l'art de chirurgie, de sa probité et de sa bonne conduite » (3). Il est autorisé à mettre « liri tapis aux armes du prince devant sa maison et à jouir de tous les privilèges que lui donne son titre ».
Les chirurgiens du comte d'Artois sont en plus grand
(1) Min. Hélion, notaire.
(2l Reg. dél. mun., n° 128, p. 19. — Enregistrée le même jour. (3) Reg. dél. mun., n° 142. — Cette nomination est enregistrée à la mairie, le 2 janvier 1725.
nombre. On rencontre parmi eux : Louis Dabon-Coupelle (1778), Jean-Jacques Rivault (1784) et Urbin Douxamy (1785) (1). Ce titre n'est porté par aucun chirurgien à partir de 1790.
La mairie de Poitiers accorde aussi des titres du même genre, au début de la Résolution. Le 28 août 1789, Maury est nommé à la fois chirurgien de la milice de Poitiers et de la compagnie des pompiers (2). Enfin, l'année suivante, il est attaché avec cette même qualité à l'hôtel de ville.
Le 31 juillet 1726, Louis Regnault, maître chirurgien, demande au lieutenant général la place de Jean Michault qui, avant sa mort, soignait les prisonniers. Il revendiqueles immunités dont jouissait son prédécesseur, comme exemptions de guet, de garde de logement des gens de guerre, des tutelles et des curatelles. Tout cela constituait des privilèges attachés à cette charge (3). Elles lui sont accordées et, le 10 août suivant, sa nomination est enregistrée à la mairie.
Les maîtres ne sont point tous aussi heureux dans leurs demandes. Le 4 février 1726. Ronaventure Chambellain, exhibant de sa qualité de lieutenant du premier chirurgien du roi, désire être exempté du logement des soldats (4). La municipalité lui refuse ce qu'il lui demande. Le 11 janvier 1740, Raymond Dumont voulant, en qualité de chirurgien de l'Hospice des incurables, être déchargé de l'impôt décapitation, n'obtient aucunrésultat.
(1) Almanach du Poitou.
(2) Reg.dél. mun., n«* 195 et 197.
(3) Id., n°s 141 et 152.
(4) Arch. Vienne, Gref. de la cour conservatoire.
Un titre souvent recherché par les marchands et les petits bourgeois de Poitiers est celui de suppôt de l'Université. Il permet à ceux qui le possèdent de se soustraire à la juridiction de l'échevinage et de s'adresser directement à celle de la Cour conservatoire du présidial (1). Parmi les nombreux chirurgiens qui se rendent acquéreurs d'un tel titre, nous trouvons : Pierre Thevenet (1647), François Paillé (1660), René Servant, sr du Coutault(1720), Jean Motheau (1721), Etienne Herbert, s' de Beaulieu (1728) et Gabriel Texereau (1744).
Si la plupart des chirurgiens sont gens honnêtes et modestes, il en est d'autres dont l'orgueil et la vanité excitent l'indignation de leurconfrère Etienne Thevet (2). Il nous montre ces individus « barbares, flatteurs, ignorants des belles-lettres, sans principes et vantards. Chacun d'eux parle constamment de son baume, de son onguent, de son cautère, de son bandage, parfaitement inconnu du reste, de sa décoction, de son secret, de sa diète, de sa douceur de mercure et de son essence. Pas un qui ne dise tenir ces remèdes d'un Turc ou d'un Egyptien ».
Tout chirurgien appartenant à cette catégorie est ignorant et barbare. « Il brûle, taille, coupe et tranche plutôt comme un vrai barbare, que comme un chrétien ». Bref, si parmi les gens de cette profession il en est de doucereux qui se rangeant toujours à l'avis du malade, il en est d'autres, au contraire, d'une brutalité révoltante.
(1) Arch. Vienne, Gref. de la cour conservatoire.
(2) Etienne Thevet, loc . cit.
Cette brutalité se retrouve, parfois, dans la vie privé des chirurgiens. Le 14 septembre 1709, Pierre Roy frappe et blesse la femme d'un nommé Bergeron (1). Le 18 septembre 1711, Nicolas Degennes, violent et emporté, bat sa femme, la jette à terre et la tire par les cheveux (2). Le 1er octobre 1761, Guyonrteau est poursuivi pour avoir battu le nommé Mothe qui refusait d'aller jouer avec lui à l'hôtel Saint-Jacques, dans le faubourg de la Tranchée (7). A là veille de là Révolution, le 28 août 1765, Piorry ose invectiver et injurier le médecin Decressac dans l'exercice de sa profession (3). Une lettre du doyen de la Faculté le rappelle, le jour même, au respect qu'il doit à chacun de ses membres, et le menace de poursuites, s'il recommence (4). L'antique respect des chirurgiens pour les docteurs en médecine semble avoir singulièrement décliné à cette époque.
A part quelques honorables exceptions, dont nous parlerons plus loin, les chirurgiens de Poitiers ne paraissent pas avoir possédé un goût bien prononcé pour les ouvrages concernant leur profession. Dans l'inventaire du protestant Charles Bourceau, nous trouvons seize tomes de livres, dont une bible (5). Louis Charrier laisse, à sa mort, quarante volumes de chirurgie et de « sainteté » estimés seulement 5 livres 24 sols (6). Le 17 janvier 1720, l'inventaire, après décès, de Jacques Toyon nous indique vingt volumes servant à sa profes-
(1) Arcli. Vienne, Gref. crim. du présidial.
(2) Id., Gref. civil du présidial.
(3) Id., Gref. crim. du présidial.
(4) Id., Reg. 8 S.
(5) Id., Gref. civil du présidial.
16) Min Dubois, notaire.
sioil (1). Enfin, lé 10 septembre 1724, Jean-François Bourdon-Beatipuy en Compte cinquante-trois dans sa bibliothèque, parmi lesquels, la Vie des saints (2). En résumé, peu de traités de chirurgie, avec quelques livres de piété.
Plusieurs chirurgiens de Poitiers ont écrit sur leur art, aux xvie et xvne siècles. Le premier que nous trouvions est Pierre André, né ait Dorât, qui, pendant vingt ans, parcourut l'Europe, après avoir travaillé dans les villes de Paris, Toulouse, Montpellier, Lyon. Il fit la guerre en Ecosse, en Allemagne et en Bohême, où il visita Prague. Il assista au siège de Boulogne, et, en 1552, à celui de Metz, où il dut connaître Ambroise Paré, son illustre confrère.
Vertu à Poitiers vers 1558, il est attaché, en 1563, à l'hôpital des pestiférés. Ayant combattu l'épidémie qui désola la ville à cette époque, il profita des connaissances professionnelles qu'il sut acquérir au lit des malades, pour publier un ouvrage qu'il intitula :
Traité || de la Peste et || la cure dicelle \\ avec la préparation de l antimoine [| et les vertus et propriétés d'icelny, ser || vans grandement à la curation de la\\ dicte Peste.
Plus un petit traicté de la Disse nterie et de || ses remèdes. Le tout par bon ordre et || rédigé en sommaire par Pierre André natif \\ du Dorât apoictiers, par Nicolas Logeroys, 1563, in-8°.
L'ouvrage est dédié à Jehan de la Haye, écuyer,
(1) Min. Rousseau, notaire.
(2) Min. Hélion. En 1616, le libraire Jean Rontemps met en vente la chirurgie des ulcères, in-12, relié, au prix de 10 sols (Min Aubineau, notaire*.
conseiller du roy et lieutenant général en Poitou. Cette dédicace porte la date du 9 septembre de la même année.
André cite souvent, dans son travail, les anciens comme Hippocrate, Galien et même Homère. Il s'étend ensuite fort longuement sur la prophylaxie de la peste et donne de nombreuses indications sur le régime alimentaire à suivre et les remèdes à prendre. Il s'arrête aussi longuement sur le traitement des bubons dont les procédés curatifs qu'il conseille, sont plus ou moins bizarres. Après avoir signalé les nombreuses précautions qu'il convient de prendre pour éviter la propagation du mal, il fait connaître un instrument spécial fabriqué à Croutelle. Cet instrument, qui remplace l'antique seringue, permet aux malades de se donner des clystères sans l'aide de personne.
Le travail de notre chirurgien, rempli de formules de tout genre, plus ou moins bizarres, ne sort guère de la moyenne de ceux qui sont publiés à cette époque.
Dans un traité concernant l'antimoine, il cite souvent Pline et Galien. Son but est de conseiller l'emploi de ce produit pour combattre la peste. L'ayant lui-même ordonné à ses malades, lors d'une épidémie qui sévit à Prague en Bohême, il en obtint les meilleurs résultats.
Pour guérir les personnes atteintes de la dysenterie, il donne diverses formules dans lesquelles doivent entrer nombre de produits plus ou moins bizarres, comme le foie de loutre macéré dans du vin blanc puis séché au four. Cependant, il s'attache surtout, d'une façon très régulière, à indiquer les régimes alimentaires que les malades doivent suivre.
Quelques années après l'arrivée de Pierre André, un de ses confrères vient à son tour s'établir à Poitiers dans les mêmes conditions que lui. C'est Etienne Thevet, originaire d'Angoulème. qui, après avoir servi aux armées, s'engage, en 1586, à soigner les pestiférés. Toutefois, il ne publie son travail sur cette maladie qu'en 1603, époque à laquelle on voit le fléau reparaître. Son livre est intitulé :
Traicté II de la peste || préservation, ordre || et règlement qu'il y || faut observer, avec plusieurs || choses remarquées contre |j l opinion commune || ensemble la curation \\ d'icelle, et du Bubon et Charbon. || Par Estienne Thevet, Angou \\ moisien, Chirurgien de Monseigneur le || Prince de Conty et Juré || A Poictiers || Par Jean de Marnef, imprimeur et || Libraire ordinaire du Roy. j| 1603, in-8°, 12 f.f. lim. et 200 p.
Ce livre, dédié au maire et aux échevins de Poitiers, est réimprimé plus tard, en 1613 (1). Toutefois, le titre en est modifié de la façon suivante :
Avis sur la pré \\ servation et curation de la pe\\ ste avec une exacte et simple recher \\ che des plus utiles et principales difficultés qui s y puissent remarquer. \\ Par Estienne Thevet, chirurgien, etc.
Cet auteur nous parle longuement des épidémies qu'il eut occasion de voir à Poitiers, à partir de 1586. Tl en donne les causes, dont les principales sont l'infection des égouts et la malpropreté des habitations. Il attribue aussi une grande importance au dicton, bien connu adis, qui les résume presque toutes. Ce sont : « la faim,
(1) De la Bouralière, « l'Imprimerie et la Librairie à Poitiers au xvne siècle )) [Mém. Soc. Ant. Ouest, t. I, 3e série.)
la fatigue, les fruits, les femmes, le froid et la frayeur ». Ses remarques sont toujours fort judicieuses, tant au point de vue du traitement des malades que des précautions à prendre pour éviter le mal (1). Il s'étend, avant tout, sur la nécessité de combattre les diverses causes de contamination.
L'ouvrage de Thevet est bien supérieur à la plupart de ceux du même genre qui parurent à cette époque. Il savait voir et comprendre ce qui se passait autour de lui. Nombre de ses réflexions sont frappées au coin du bon sens. Par malheur, lui aussi s'attarda, sans succès, aux vieilles thérapeutiques suivies à son époque, celles d'Hippocrate et de Galien.
Le second ouvrage publié par Thevet a pour titre :
Les erreurs et \\ abus ordinaires II commis au fait |j de la Chirurgie || Divisez en quatre livres \\ Par Etienne Thevet, Chirurgien de \\ Monseigneur le prince de Conty \\ et Juré, a Poitiers. || A Poitiers || par Jean Blanchet, Imprimeur ordinaire |j du Roy et de l'Université || 1603.
Thevet y retrace les qualités que doit posséder un bon chirurgien qu'il met en parallèle avec les charlatans de cette profession. Il parle de ses confrère complaisants, toujours disposés à soigner leurs semblables sans rien connaître des maladies qui les frappent. Il s'élève surtout contre les guérisseurs de tout genre, si communs à cette époque.
^'auteur indique ensuite certaines croyances populaires qui attribuent à diverses personnes, comme au septième enfant mâle né d'une même mère, le pouvoir de guérir
(1) P. Rambaud, « ptienne Thevelt, niaître chirurgien à Poitiers )) {Bull. Soc. Ant. Ouest, t. I, S* série, p. 382.)
des maladies. Il termine en démontrant l'inanité, an point de vue médical, de quelques remèdes, comme les pierres précieuses. En revanche, en vrai fils de l'Angoumois, il parle fort longuement des multiples propriétés que possède le vin. Il en connaît et en sait apprécier toute la valeur, tant au point de vue des malades que des gens qui ne le sont pas.
Au cours de son travail, Thevet nous cite nombre d'auteurs anciens comme Hippocrate, Galien, Celse, Mathéole, Dioscoride Aétius, Ovide, etc. Il parle aussi des- savants d'une époque plus rapprochée, tels que Guy de Çhauliac, Arnault de Villeneuve, Vigo, Ambroise Paré et Jqubert. Son érudition semble avoir été à la hauteur de celle des médecins de son temps. Aussi, nous donne-t-il souvent des aperçus fort judicieux sur diverses parties de sa profession. Il est facile de se rendre compte qu'il sut voir et comprendre ce qui se passait autour de lui dans les milieux médicaux.
Le dernier chirurgien qui ait publié uii ouvrage est BriceGay, le successeur de Thevet, comme lieutenant du premier chirurgien du roi. Il traduisit un livre espagnol publié, en 1585, par le médecin Jeau Galvet. Cette traduction, parue en 1614, fut dédiée à Pierre MUon, éc, sr de J'Arnay, qui avait été premier médecin du roi Henri IV.
Le livre de Gay a pour titre :
Epitome \\ des || Ulcères, \\ ou les Recherches || tant théorique que pratique || suricelles. \\ Composé par le docteur Iean Calve \\ Médecin Espagnol. \\ Traduict d'Espagnol en Français, \\ Par Brice Gay, Me chirurgien || Iuré a poictiers.
A Poictiers. || Par René Bugeaut, imprimeur et libraire, |! demeurant en l'Allée du Palais || 1614, in-8° de 8 f.f. lim. et 310 p.
Cet auteur nous fait connaître un certain nombre de préparations pharmaceutiques dont les substances qui les composent représentent, au point de vue allégorique, différentes vertus. Ainsi, les feuilles de bourrache signifient la gloire, celles d'ortie la mort, de même que celles de rue, etc. C'est, en somme, un travail bizarre, sans aucune portée scientifique ou professionnelle.
A ces noms, nous ajouterons ceux de Joseph Maury, professeur d'obstétrique, d'Henry LeChasseux, professeur de chirurgie, de Gabriel Texereau, professeur d'anatomie à l'Ecole royale de peinture, et de Dabon-Coupellequi, en 1776 et 1782, mena dans les Affiches du Poitou une intéressante campagne pour exhorter les mères de famille à se charger elles-mêmes de l'allaitement de leurs enfants.
En résumé, les chirurgiens de Poitiers comptèrent parmi eux nombre de maîtres qui ne furent point sans valeur. Quand arriva la suppression de leur communauté, en vertu des décrets du 2 mars 1791 et du 18 avril 1792, ils étaient depuis de nombreuses années dans la voie du progrès, tant au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel.