‹ La communauté des maitres chirurgiens de PoitiersChapitre 17 sur 19 · L EXERCICE ILLEGAL DE LA CHIRURGIE · texte numérisé non relu

L EXERCICE ILLEGAL DE LA CHIRURGIE

Règlements qui la défendent. — Exercice illégal par les compagnons. — Guérisseurs et opérateurs poitevins. — Charlatans de passage. — Règlements qui leur sont imposés. — Les médecins poursuivent l'un d'eux. — Les variétés d'empiriques. — L'apprentissage du métier. — Les spectacles et les boniments sur les tréteaux. — Les dentistes, litothomistes, oculistes, herniaires, pédicures. — Les sorciers de Croutelle. — Le charlatan, dernier espoir des malades inguérissables.

De même que la médecine et la pharmacie, nous voyons la chirurgie exploitée sans vergogne par des gens non seulement incapables, mais encore, souvent, dénués de tout sens moral. Pendant longtemps, ni les communautés des chirurgiens ni même les pouvoirs publics ne semblent s'en préoccuper d'une façon sérieuse. Il faut en arriver à l'ordonnance de François Ier, du 8 juillet 1546, pour qu'il soit officiellement interdit aux imposteurs d'exercer cet art et aux apothicaires de leur délivrer des médicaments, sans le visa d'un docteur en médecine de Poitiers (1). De semblables défenses se retrouvent dans les statuts de 1556 et de 1571.

L'ordonnance de 1692 est plus explicite. Elle interdit de délivrer des remèdes chirurgicaux et de faire des

(1) Arch. Vienne, D 11.

opérations, sans avoir été reçu préalablement à la maîtrise. Cette interdiction s'étend aux religieux, sans toutefois comprendre les Sœurs de charité établies dans les campagnes. Il leur est simplement permis de panser et de soigner les malades. Les juges reçoivent l'ordre de refuser aux délinquants le droit de réclamer des salaires pour les soins qu'ils ont pu donner.

L'article 74 des statuts de 1723 concerne les barbiersperruquiers et les domestiques qu'ils emploient. Ils ne peuvent exercer la chirurgie, sous peine de confiscation de leurs instruments et d'une amende de 500 livres. Enfin, le 15 juillet 1755, Pichault de la Martinière, premier chirurgien du roi, obtient un arrêt du Parlement qui défend aux empiriques, charlatans, vendeurs d'orviétan et autres particuliers qui l'exercent, de se livrer au commerce des baumes et des onguents sans avoir obtenu de brevet.

Les maîtres chirurgiens se chargent de poursuivre les compagnons qui pratiquent illégalement leur art. Les poursuites sont faites par le lieutenant, après constatation du délit. Ainsi, le 19 avril 1641, Brice Gay se transporte chez Jacquart qui, sans aucun droit, s'est permis d'ouvrir boutique, et de pendre des bassins à sa devanture (1). Il lui signifie l'arrêt du 4 mars précédent-, obtenu contre lui au Grand Conseil, et le menace de poursuites s'il continue. En janvier 1657, Nicolas Dardin va chez Nicolas Poirier, compagnon, demeurant près de l'église des Jacobins. Il lui demande à voir son acte de réception, sans quoi il le fera poursuivre (2). Ayant répondu qu'il n'exerce

(1) Min. Maxias, notaire.

(2) Min. Berthonneau, notaire. — Le 22 mai 1673, les maîtres pour-

qu'en qualité de serviteur de maître Jehan Chicard, le lieutenant ne manque point de lui faire remarquer que son maître, habitant près de la Celle, ne peut contrôler ses actes, et que, dans ce cas, il est préférable de ne point continuer.

L'exercice de la chirurgie, pratiqué parfois par des compagnons, l'est encore par nombre d'individus, les uns habitant dans le pays et les autres simplement de passage.

Pendant le xvic siècle, les charlatans semblent avoir été tolérés ainsi que les guérisseurs de tout genre établis à Poitiers. Nicole Michel, doyen de la Faculté de médecine, écrit en 1510: « Les opérations ont été laissées à aucuns médiocrement doctes qui se sont appelés chirurgiens, ainsi que voyons les oculistes, tireurs de dents, réparateurs de fractures et de dislocations, inciseurs de vessies et génitoires, choses que les doctes médecins ne veulent pas faire » (1). Des femmes soignent les enfants atteints de la teigne (2). Le bureau de l'Assistance publique confie un orphelin, le 2 décembre 1571, à Marie Regnault « qui gouverne les malades de maladie de la teigne». Jusqu'en 1600, nous rencontrons les noms de cinq à six autres femmes chargées d'un semblable service.

Au siècle suivant, apparaissent à Poitiers les opéra-

suivent Jean de Laubardie qui, après deux aus d'apprentissage, est allé se loger chez un chanoine de Saint-Pierre tout en apparaissant de temps en temps dans la boutique du chirurgien Roy, mais en pratiquant surtout son métier au dehors. Il se contente d'avouer qu'il a saigné quelques personnes pour leur être agréable. (Min. Gauvin, notaire.)

(1) Michel Nicole, De V Administration du Saint-Bois, etc., Poitiers, chez Demarnef, 1540.

(2) Bibl. Poitiers, cart. 53 et 54.

leurs. Un nommé Ga)% qualifié de a bon catholiques1, est enterré, le 1er mai 1615, à Sainte-Opportune (1). Guillaume Degennes est aussi appelle opérateur dans un acte passé le 10 août 1616 (2). Il en est de même d'Etienne Sauvage, le 1er septembre 1617, sur le registre paroissial de Notre-Dame-la-Petite.

Les Ghavagné exercent pendant une bonne partie du xvne siècle le métier d'opérateur à Poitiers. Le plus ancien, Etienne, marié à Jehanne Ghausmier, habite paroisse de Notre-Dame-la-Petite. Ses nombreux enfants, baptisés entre 1617 et 1629, ont pour parrains et marraines, non seulement des personnes de distinction, mais encore des apothicaires et même des chirurgiens (3). Ces derniers ne semblent point avoir été jaloux de la concurrence qu'il pouvait leur faire au point de vue professionnel.

Deux de ses enfants, Jehan et Olivier, lui succèdent. Le premier épouse, par contrat du 9 août 1639, Anne Guillegault, veuve de l'imprimeur André Mesmer (4). Le second, marié à Suzanne Mathé, demeure près de Saint- Didier. Le 5 mars 1650, il prend en location, moyennant 200 livres par an, une maison paroisse de Notre-Damela-Petite (5). Il est également fermier de terres et de vignes à Vendeuvre.

(1) Reg. par. Sainte-Opportune.

(2) Min. Douadic, notaire.

(3) Reg. par. Notre-Dame-la-Petite. — .Comme parrainSj on trouve un conseiller au présidial, un receveur des domaines du roi et un chanoine. — Comme marraines, la femme d'un professeur de droit, celle d'un conseiller au présidial et même Marie de Brilhac, d'une bonne famille de la noblesse.

(4) Min. Bourbeau, notaire.

(5) Id. — Min. Chauvet, notaire.

Les Ghavagné ne sont point les seuls rebouteurs que l'on trouve à cette époque à Poitiers. Le 8 août 1629, Jean Gobilleau, qui se dit opérateur du roi, achète une rente (1). Le 29 janvier 1646, David Girodon, surnommé Mathieu du Tron, épouse la femme de chambre de Mme Madronet (2). Enfin, Pelletier, également opérateur, fait enterrer sa femme, le 2 avril 1654, à Sainte- Radegonde.

Au xvme siècle, c'est le bourreau de Poitiers, François Verdier, qui exerce cette profession. Le 15 juillet 1755, Jacques Charrier, lieutenant des maîtres chirurgiens, promet à ses confrères d'obtenir une commission pour corriger les abus qui se commettent, et s'engage à poursuivre l'exécuteur des hautes œuvres qui leur fait concurrence. Toutefois, il veut que chacun de ses confrères participe aux frais que nécessiteront de telles poursuites (3). Nous ignorons si elles eurent lieu, mais en tout cas, lors du décès de François Verdier, arrivé le 7 septembre 1764, le curé de Saint-Michel lui donna sur son registre le titre de restaurateur du corps humain. Son fils, Pierre François, prit également ce titre, quand il- fit baptiser son fils, le 18 mars 1764, à Saint-Hilaire-le-Grand.

Nombreux sont les guérisseurs qui habitent plus ou moins longtemps à Poitiers (4). Certains ont fait leur

(1) Min. Bourbeau, notaire.

(2) Reg. par. Sainte-Radegonde.

(3) Arch Vienne, f. Ant. de l'Ouest. — Verdier, fils du bourreau d'Angers, et de Catherine Renéteau, sœur de celui de Poitiers, vint dans cette ville prendre la place de son oncle, le 4 février 1727. (Min. Bourbeau, notaire.) — Les Verdier se succédèrent les uns aux autres jusqu'à la fin du xvine siècle. Il en est parmi eux qui se retirèrent et vécurent en petits bourgeois.

(4) Dans les campagnes voisines de Poitiers, se trouvaient aussi des

apprentissage de chirurgien. Tel, Germain Airault qui, après avoir débuté chez Rocroy, de 1673 à 1675, s'installe dans cette ville, trois ans plus tard, en qualité de restaurateur du corps humain (1). Un compagnon chirurgien s'associe, le 22 août 1605, avec un compagnon apothicaire. Le premier, nommé Claude Bourcier, né à Luçon, se disant opérateur, prend rengagement d'enseigner pendant un an, à son associé, toutes les opérations qui sont de sa compétence. En revanche, l'apothicaire Guillaume Corre lui apprendra la pharmacie spargirique (2). Ils partageront ensemble les bénéfices provenante la vente des drogues, mais chacun d'eux gardera le produit de ses interventions chirurgicales.

Aux xvie et xvne siècles, les charlatans de passage sont tenus d'avoir une autorisation du maire quand ils veulent séjourner plus ou moins longtemps dans la ville. Comme il est incompétent dans ces sortes de matières, il lui faut s'adresser à la Faculté de médecine pour avoir son avis ou se contenter de certificats attestant desguérisons plus ou moins authentiques.

En 1516, certain guérisseur ayant placardé des affiches aux portes de la ville, le maire charge le doyen de la

rebouteurs. Théodore Roulleau exerçait à Lusignan, en 1677. Il était en même temps chirurgien, mais ne dédaignait point d'ajouter à ce titre celui d'opérateur (Gref. civil de Lusignan) — On trouve Jacques Robineau, s'' d'Iversay, opérateur (1616), et Jean Bordeau, s1' de Beauregard, à Sanxay (1676). Pierre Terrasson est dit adoubeur à La Villedieu (Reg. par de Sanxay, 1681). — Le 5 juin 17J3, le curé de Charroux déclare que Jean Ghesnier, sr Desmars opérateur, qu'il vient d'enterrer, « était habile en son art qui l'obligeoit d'aller çà et là » (Reg. par. de Charroux). Nombre de curés possèdent, eux aussi, des remèdes contre les plaies et contre diverses affections [Aff. du Poitou, 1777-1779).

(2) Min. Chauvet, notaire.

Faculté de médecine de l'examiner avant de lui permettre d'exercer (1). En 1626, deux apothicaires et deux chirurgiens sont adjoints au médecin, qui doit interroger un oculiste (2). Le 20 août 1675, la municipalité se contente d'examiner les certificats qu'on lui présente, sans demander l'avis de personne (3). Enfin, des conflits surgissent parfois entre 1 echèvinage et le présidial. Ce dernier, à partir du xvm° siècle, est seul à s'occuper des charlatans de passage.

En général, tous les rebouteurs sont assez bien accueillis par les échevins. Etienne Thévet nous raconte, en 1603, que l'un de ces derniers s'étant rompu une jambe se fit d'abord soigner par deux chirurgiens en présence d'un médecin. Malgré cela, il envoya chercher, à sept ou huit lieues de Poitiers, un paj^san pour voir si l'appareil était bien en place (4). On l'empêcha de l'enlever, mais il n'en revint pas moins quelques semaines plus tard, afin de constater si la guérison était complète. Il en fut ainsi, raconte le même auteur, pour une luxation du coude.

La protection que l'échevinage accorde au charlatanisme est cause que, le 24 septembre 1624, les trois corporations qui exercent l'art de guérir se voient dans l'obligation de s'entendre pour le combattre. Elles commencent par poursuivre un certain Desiderio Decombes qui, d'abord, gagne son procès devant la juri-

(1) Reg. dél. inmi. n° 15, p. 128. Déjà, le 20 juillet 1515, le médecin Poitevin se plaignait d'un individu qui soignait les malades sans autorisation. [Ici , p. 8 )

(2) Reg. dél. mua., n°80, p. 3G.

(3) Id., n° 125.

(4) Etienne Thevet, loc- cit.

diction de l'échevinage, puis le perd devant celle du présidial (1). Après s'être muni de lettres patentes du roi, il porte l'affaire au Grand Conseil. Là, il obtient gain de cause, le 10 mai 1627. Défense est faite à ses adversaires de l'empêcher de vendre ses drogues, mais il lui est formellement interdit d'exercer la médecine, la chirurgie et la pharmacie.

Ce demi-succès atténue pendant longtemps le zèle du corps médical (2). Pourtant, en 1650, le docteur Messonnier vient encore affirmer les droits que la Faculté possède sur les herboristes, empiriques, litho touristes, mages, astrologues, gardes-malades, et même sur les malades.

Le 4 mars 1701, époque à laquelle le présidial commence à exercer le droit de police, à la place de la mairie, les médecins portent plainte contre André Godet, sr de Bienaize, qui se dit chirurgien du duc d'Orléans. « Il se jacte, disent-ils, de connoître par les urines toutes les maladies, de les guérir par remèdes infaillibles qu'il compose seul et qu'il fait payer auparavant que de donner son avis, ce qui est d'une pure charlatannerie et contraire aux déclarations du roi de 1696. » L'accusé répond qu'étant chirurgien du duc d'Orléans, par provision du 6 mai 1698, personne n'a le droit de l'empêcher de voir des malades ni de le traiter de charlatan, lui qui est officier du roi (3). Le tribunal se contente d'enregistrer la déclaration qu'il fait, de ne point posséder le titre de

(1) Arch. Vienne, D. 11.

(2) Lazare Messonnier, Juris mcdicorum, chirurgicoium, phnrinaoopœcuin, programma, Lyon, 1650.

(3) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial.

médecin, mais, d'un autre côté, défend à ses adversaires de le traiter de charlatan.

Etienne Thevet nous parle assez longuement des empiriques. Il les divise en deux catégories. La première comprend ceux qui* peuvent posséder quelques notions de médecine. La seconde comporte les ignorants qui vendent des remèdes secrets et promettent de guérir toutes les maladies. En arrivant dans une localité, ils posent leurs affiches à la porte de quelque église ou au coin d'une rue. Toutes sont rédigées, à peu de chose près, sur le modèle suivant : « En cette ville, que Dieu garde, est arrivé un grand médecin ou chirurgien qui guérit l'épilepsie, paralysie, migraine ou douleurs de tête, les gouttes, escrouelles, cancers, coliques, vérole, carnosités, toutes sortes d'hernies, la cataracte ou toile des yeux, la pierre, et possède aussi plusieurs autres beaux secrets » (1). Ces affiches sont complétées par l'exposition d'un tableau représentant nombre de cures merveilleuses.

Les charlatans prennent des élèves qu'ils instruisent à titre gratuit. Ainsi, le 13 mai 1635, l'opérateur Eguen se charge d'un enfant assisté, âgé de 10 ans. Il l'élèvera dans la religion catholique, le nourrira, lui enseignera son métier et lui fera accomplir tous ses devoirs religieux (2). Le saltimbanque Charles Richard se charge gratuitement, en 1646, de Jean Deschamps, âgé de 14 ans (3).

1) Etienne Thevet, loc.cit. — En 1621, le sieur Chastelet répand un prospectus d'après lequel il promet d'apprendre nombre de sciences. Il affirme que dans l'espace de quinze jours, il fera connaître la manière de distinguer les maladies les unes des autres. (Arch. Vienne, D. 11 )

<2) Min. Bourbeau, notaire.

(3) Min. Dubois, notaire.

Il lui apprendra à jouer de plusieurs instruments, à voltiger et à faire d'autres exercices du même genre.

Les opérateurs se font généralement accompagner de saltimbanques chargés d'attirer le public autour de leurs tréteaux. Le 15 juillet 1666, François Désaulgier, s' de Fontblanche, prend à son service toute une famille qui le suivra partout où il ira, Ceux qui la composent «feront farces, ballets, saults et danses sur cordes, voltiges et autres exercices de leur profession, pendant un an » (1). Us auront deux parts et demie de ce que produira le boniment et seront logés et nourris gratuitement. On leur verse à l'avance une somme de 75 livres. Le 8 juillet 1693, le chirurgien opérateur Oudefond se fait accompagner de deux gagistes, qui, moyennant 6 livres l'un et 12 livres l'autre, se livreront également à divers exercices sur son théâtre (2). Us auront le droit de donner des leçons de danse dont le produit sera partagé entre eux et leur maître.

Au xvue siècle, les charlatans de ce genre semblent être venus en assez grand nombre à Poitiers. Un certain François Désalgier, sr de Fontblanche, se dit « opérateur de la ville de Poitiers, nommé par MM. du corps de ville à cause des preuves données de son remède appelé 1 Antitan » (3;. Son produit ayant été l'objet d'une contrefaçon, il obtient, le 26 juillet 1666, un arrêt du présidial qui en interdit la vente.

Le 14 septembre 1665, Charles des Bouliers, opérateur

(1) Min. Dubois, notaire.

(2; Min. Dubois, notaire. — L'opérateur Drouin se contenta, en 1751, d'employer deux soldats du régiment de Conti (Arch. Vienne, Gref. civil du présidial )

(3) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial.

du roi, est autorisé à pratiquer son art à Poitiers (1). Le 6 août de la même année, le sieur Basse, son collègue, reçoit, avant de lui céder la place, un certificat de la mairie attestant que personne n'a eu à se plaindre de sa conduite, de celle de sa troupe et de la qualité de ses marchandises.

En général, ces guérisseurs de passage ne paraissent point emporter beaucoup d'argent, lors de leur départ de Poitiers, carie métier n'est guère lucratif. Le 21 janvier 1645, dans le règlement de compte qui a lieu entre Audebert Caillé, médecin spargirique et opérateur d'une part, et Besignen de la Grange d'autre part, associés, depuis le (S avril de l'année précédente, nous voyons que sur les sept clients qu'ils ont soignés, il en est d'abord trois qui n'ont rien voulu payer. L'un d'eux, ayant promis 500 livres, avait négligé de les verser (2). Ils reçoivent d'une demoiselle de la Favrie 400 livres, d'une femme atteinte d'une maladie secrète, 12 livres, et pour un enfant soigné d'une hernie, 8 livres. A ce dernier, ils s'étaient contentés de mettre des emplâtres et un bandage.

D'une manière générale, comme dit Thevet, les charlatans n'ont chacun qu'une ou deux spécialités, ce qui est peut-être la cause pour laquelle les chirurgiens semblent s'en désintéresser. De plus, nombre de ces gué-

(1) Reg. dél. mun., n<> 130, p. 58, 60.

(2) Arch. Vienne, Gref. civil du présidial. Au xvn° siècle, nous trouvons à Poitiers le sieur Toscan La Raphée, opérateur privilégié de ducs et de maires. « Il tire avec une adresse toute particulière les dens recouvertes de leur gencive, les nettoie, les égalise et les plombe ». — Dufour, dentiste de Paris, blanchit et nettoie les dents, les plombe, les égalise, en remet d'artificielles et confectionne des râteliers sans odeur. (Arch. Vienne, F. 4.)

risseurs sont privilégiés du roi, des princes de la maison rovale on même de souverains étrangers. Ils ont ainsi de puissantes protections qui les rendent difficilement attaquables.

Les dentistes semblent être venus souvent, au xvic siècle, exercer à Poitiers. Thevet nous dit que certains Espagnols, tout en faisant des farces, vendaient « à un nombre infini de personnes une petite pilule contre le mal de dent ».

Dans la seconde moitié du xvmc siècle, ils y apparaissent fort nombreux. Le 9 mai 1764, l'Italien Annibal Rubini fait baptiser une fille à Saint-Porchaire (1). Le 20 avril 1766, l'Alsacien François Desvaux en fait autant pour son fils, dans la même église (1). Les Affiches du Poitou annoncent, en 1773, l'arrivée de l'Italien Bossis de Beausoleil, et, l'année suivante, celle de Cacbée. Ce dernier vend l'élixir d'Agadie, bon pour guérir « le scorbut des dents », et soigne gratuitement les pauvres. Le 25 mai 1780, Gariot, quia succédé à son père établi dentiste à Poitiers, annonce, dans le même journal, la mise en vente d'un opiat et d'un élixir. Enfin, le 22 novembre 1785, François Vaugelade, portant le même titre que le précédent, épouse Anne Frucbon dans l'église de Notre-Dame l'Ancienne.

Pendant tout le second semestre de l'année 1789, les Affiches du Poitou font savoir que Bonnesse, originaire de Prague, donne ses soins aux deux extrêmes parties du

(1) Rcg. par. Saînt-Porchàire. — En 1705, le chapitre de Saint-Hilaire accorde à Jean-Louis Hubert, ch. de Saint-Hubert, le droit de toucher les personnes atteintes de rage, et celles qui veulent s'en préserver. (Arch. Vienne, G. 527.)

corps humain. Comme pédicure, il extirpe les cors aux pieds en y mettant la plus grande dextérité. Gomme dentiste, il blanchit les dents, les plombe et en met de postiches. En plus de ces divers talents, il fait connaître un secret qui lui est personnel, pour détruire les punaises.

Les dentistes se montrent sans aménité à l'égard de leurs concurrents. G est ainsi que, le 5 avril 1755, ce même Bossis, dont nous avons déjà parlé, se plaint, en exhibant sa qualité de dentiste de la duchesse d'Orléans, de son confrère Dufour qui, condamné en justice, vint lui proposer un duel (1). Ayant refusé, il le poursuivit dans la rue des Basses-Treilles et le frappa de plusieurs coups de bâton.

Peu nombreux apparaissent ceux qui pratiquent l'extraction de la pierre sous le nom de lithotomistes. Le 21 janvier 1699, les échevins demandent aux chirurgiens de la ville de vouloir bien recevoir à la maîtrise le nommé Dufresne, à condition qu'il traite les pauvres affligés soit delà pierre, soit d'hernies (2). Le 10 juillet 1650, deux enfants sont envoyés à l'Hôtel-Dieu afin qu'un opérateur puisse les guérir « sans lucre ». Ils sont atteints tous les deux de la première de ces maladies (3). Les charlatans de cette catégorie ne semblent pas avoir fait beaucoup de réclame à Poitiers.

Les oculistes, marchands de remèdes ou opérateurs, passent assez souvent par Poitiers, surtout vers la fin du xvme siècle (4). Parfois, ils y séjournent un temps

(i) Arch. Vienne, Gref. criminel du présidial.

(2) Reg dél. miin, n° 79, p. 221-238.

(3) Bibl. Poitiers, Cart. 45, Reg. 14

(4) Avant cette époque, il est parlé d'un opérateur oculiste, le 30 juillet 1629. (Reg. dél. mun, n° 80, p. 36.)

plus ou moins long, comme le font Laurent Lemaire et son fils Laurentin. Le 29 avril 1773, Le Bayle, chirurgien juré et oculiste à Melle, annonce qu'il opère les loupes, traite les yeux et fabrique des bandages (1). Le 23 septembre suivant, le chevalier Tendini, oculiste du duc d'Orléans, après avoir visité Sain t-Maixent, Niort et Fontenay, fait savoir qu'il passera quinze jours à Poitiers (2). Viennent ensuite Ghalibert,en 1777, puis Grandjean. oculiste du roi. Il opère la cataracte, faisant ainsi concurrence au chirurgien Gabriel Texereau, fort connu pour pratiquer les opérations de ce genre. Enfin, en 1780, Gleize guérit aussi de la cataracte, de même qu'en 1783, Helmer, oculiste du roi de Prusse. Le dernier des opérateurs de ce genre que nous ayons rencontré est Lemercier de Davel, venu de Montpellier (3). Lui aussi se chargeait d'opérer cette même maladie.

Etienne Thevet nous parle des chirurgiens herniaires, dont il se plaint assez amèrement. Sous le nom de châtreux, ils coupent indistinctement les hernies et vont même jusqu'à transformer à l'état d'eunuques une grande quantité de petits enfants. Le 14 novembre 1557, le bureau de l'Assistance publique chargea Goubilleau, chirurgien et opérateur, « de tailler l'hernie et rompture de Garigner, tellement l'intestin lui en alloit et eut esté inapte à exercer son métier » (4). L'opération dut réus-

(i) Arch. Vienne, E. 272. — Affiches du Poitou, 1773.

(2) En 1728, les P. Récollets guérissent la fille de François Gourdon, atteinte de cataracte, et reçoivent en cadeau un encensoir avec une petite cuillère d'argent. (Arch. Vienne, G. 83, p. 68.) — Le 4 novembre 1773, Oudin, employé aux tabacs, annonce une eau pour la guérison des yeux. (Affiches du Poitou.)

(3) Journal de Poitiers.

(4) Arch. hôpitaux de Poitiers..

sir, car quelques mois plus tard le malade reçut un pourpoint de futaine. Le 1er mars 1781, Antoine Dumay annonce dans les Affiches du Poitou qu'il est à la fois chirurgien herniaire et bandagiste.

Un autre chirurgien, nommé Rabiot, fait savoir dans ce même journal, le 15 décembre 1791, qu'il est « pelliculiste ». Son maître, le médecin Delair, docteur de Montpellier, lui a enseigné la manière d'extirper les cors aux pieds sans douleur et sans les faire saigner. Il possède, en outre, une pommade qui en détruit les racines ainsi que celles des verrues et des durillons.

Nous ne parlerons pas des sorciers, jadis fort nombreux en Poitou. Etienne Thevet nous raconte que leurs recettes sont pleines de belles oraisons, psaumes, du nom de Jésus-Christ, de la Trinité et de signes de croix « ou eau bénite à chaque mot ». Ils soignent surtout les varices ou veines très en saillie, en marmottant certains mots (1). « Ceux de Croutelle, près de Poitiers, appartiennent, dit-il, à une race de gens qui, depuis le début du xvic siècle, possèdent le secret de guérir (< les morsures venimeuses >; .

Dans toutes les classes de la société, nombre de personnes crurent jadis aux sorciers et aux empiriques. Nous savons par ce même Thevet que Charles IX versa 10.000 francs, et le connétable de Montmorency 50.000 francs pour obtenir, de certains individus de ce genre, des remèdes destinés à les guérir de la goutte. Comme à cette époque, et môme longtemps après, ni les médecins ni les chirurgiens n'obtinrent la guérison de

(1) Saint-Thevet, loc. cit.

celte maladie pas plus que de beaucoup d'autres, il ne faut pas s'étonner que l'on ait eu recours, en haut comme en bas de l'échelle sociale, à toutes les variétés de guérisseurs. Au surplus, il en est de même de nos jours. Le patient et son entourage qui conservent jusqu'à la fin l'espoir d'une guérison, n'hésitent point à la demander à tous les charlatans qui veulent bien la leur promettre.

Page 1