CHAPITRE IV
Développements progressas des principes de lu communauté . depuis la révolution de 1830 jusqu'au commencement du procès de 4841.
Les différents gouvernements qui se succédèrent depuis la chute de la Convention jusqu'en 1830 ne furent, à proprement dire, qu'une longue suite d'expérimentations, à l'aide desquelles on s'efforça, toujours de plus en plus audacieusement d'effacer les profondes empreintes de quatre-vingt-treize, cl d'étouffer le développement des principes régénérateurs qui ont successivement vu le jour après cette grande époque. La prudence des gouvernants se mesura uniquement sur l'art plus ou moins subtile avec lequel ils surent ménager les susceptibilités de la nation, qui n'a jamais cessé, quelles qu'aient été ses préoccupations du moment, de manifester sa haine et son mépris pour l'ensemble de l'ancien régime, ainsi que son horreur de tout ee qui pouvait l'en rapprocher. C'est là l'écueil inébranlable contre lequel ils sont tous venus se briser les uns après les autres; et si elle ne se souvient de la dernière forme gouvernementale de celle longue série qu'avec un sentiment profond et durable d'une véritable indignation, tandis qu'elle ne conserve pour les autres que de l'indifférence, il ne faut attribuer cette distinction qu'à la parenté directe de ce gouvernement avec la royauté décapitée, et à ses préteniions avouées de la faire revivre au milieu des générations futures.
La bourgeoisie, dont les corrompus, qui tuèrent suc-
îiO LA COMMUNAUTÉ
cessivement la Montagne, les Hébertistes et les Communistes, étaient les coryphées et les premiers instituteurs, en tant que nous l'examinons comme coterie politique , fut définitivement substituée à la noblesse par le fait de ces trois victoires remportées sur les représentants du principe égalitaire. fclle a seule gouverné la France depuis cette époque, et elle la gouverne encore aujourd'hui. Le Directoire, le Consulat temporaire, le Consulat à vie, l'Empire et la Restauration, voilà cinq formes de gouvernement, essentiellement différentes, qu'elle a usées dans l'espace de trente et quelques années; et le gouvernement constitutionnel ou parlementaire, adopté par elle en 1830, comme la dernière raison de sa science politique et sociale, comme le dernier chef-d'œuvre après lequel elle a dû briser le moule de ses conceptions, croule déjà de toutes parts sous les coups redoublés qu'elle lui porte elle-même. Six gouvernements différents en quarante- cinq ans! L'ancienne monarchie, gouvernant le même peuple, avait duré quatorze siècles.
Quelle est la véritable cause , la cause première de cette immense différence? Voilà une question dont la solution certaine mettrait fin à bien des perplexités , et nous épargnerait infailliblement bien des malheurs. Le cadre restreint de cet écrit, l'impossibilité de recueillir, dans mon cachot, les matériaux nécessaires pour traiter un semblable sujet, et, par dessus tout cela, le peu de confiance que j'ai dans mes faibles lumières, ne me permettent pas d'entreprendre ce travail aujourd'hui. Je me contenterai donc; de constater quelques vérités qui tiennent à l'objet dont je m'occupe, avec le bien vif désir de voir un homme de talent et de conviction s'emparer de ces données, pour les élaborer avec toute la science et
n'est plus une utopie. 31
avec lout le développement qu'elles comportent, me réservant de tenter moi-même, plus tard, celte entreprise, si je ne la vois pas exécutée par un autre d'ici là , si je ne suis pas destiné à passer le reste de mes jours sous les verroux, et si en6n je prends un peu plus de confiance en mes propres forces.
Pourquoi l'ancienne monarchie dura-t-elle quatorze siècles, sans subir, pendant ce long espace de temps, une seule transformation qui mit son existence en péril ? Pourquoi la bourgeoisie, se croyant seule capable de gouverner le monde à sa place, ne peut-elle trouver de forme gouvernementale qui lui assure la jouissance du lendemain? Ce phénomène social n'a point échappé à nos publicistes modernes; mais ils semblent s'éloigner à l'envi de l'examen des vérités primordiales, dont la théorie peut, seule, en amener l'explication satisfaisante.
Les uns, prenant le fait pour le droit, concluent : que le droit divin est la vérité fondamentale de toute constitution sociale , et que, par conséquent, hors de là il n'y a point possibilité de maintenir le pouvoir de l'homme sur l'homme. Je suis complètement de leur avis, quant à la dernière partie de celle affirmation.
Les autres, tout aussi mauvais logiciens que les premiers, prétendent, d'une part, que le droit divin est une chimère, ou plutôt une absurdité; d'autre part, que le fait seul de gouverner constitue, au profit de ceux qui sont revêtus de celte prérogative, la faculté, dont ils usent largement, comme vous vous en doutez bien, de vivre autrement, c'est-à-dire beaucoup plus copieusement que la multitude; et ils ne veulent faire émaner leur autorité que de son consentement.
Vous êtes beaucoup plus fort que moi , et j'ai la fan-
32 i-a communal ri:
taisie de vous battre. Si nous étions d'accord sur ce point, que je suis un petit être privilégié par la nature, aux caprices duquel, voire aux plus bizarres, vous devez vous ployer à priori, cela ne souffrirait aucune difficulté. J'exercerais ma prérogative au gré de mon bon plaisir, et nous nous séparerions bons amis comme devant. Mais le contraire arrive: il est irrévocablement admis, par vous et par moi, que nous sommes deux êtres absolument identiques : je ne puis prétendre ouvertement au droit de vous traiter à ma guise; vous sauriez bien me châtier d'une prétention aussi évidemment absurde, pour peu qu'elle vous parût gênante. Prêtez-moi donc des verges, et présentez-moi votre dos : vous n'aurez plus de raisons de vous plaindre. C'est admirable de science!
11 me semble que, pour procéder avec quelque méthode dans la recherche de cette solution, il eût fallu résoudre avant tout, n'importe comment, les questions suivantes:
Qu'est-ce qu'un gouvernement proprement dit ?
Une société peut-elle atteindre à un degré de lumières tel qu'un gouvernement quelconque ne puisse plus trouver de prétextes plausibles pour l'amener à subir son autorité?
Qu'est-ce que l'anarchie?
Quelle différence y a-t-il entre l'anarchie et le désordre?
L'anarchie organisée, c'est-à-dire l'harmonie scientifique et rationnelle, n'cst-elle point l'état essentiellement normal dans lequel l'humanité doit vivre?
RÉGÉNÉRATION DU MONDH
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