‹ La communauté n'est plus une utopie conséqences du procés des communistes, par l'un des condamnésChapitre 5 sur 6 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Origine de la palingénésie moderne, conséquence forcée de la victoire de quatre-vingt-treize.

Personne n'a encore saisi , ni, pariant, démontré le véritable caractère du grand acte de quatre-vingt-treize ; et comme l'avenir devait en être la conséquence directe, cet oubli a été sans contredit la cause première de l'incertitude au milieu de laquelle nous avons vécu depuis cette époque; incertitude qui enfante toutes les anomalies et tous les déchirements auxquels notre malheureuse société est en proie, parce qu'elle permet aux esprits timides, paresseux ou corrompus, de conserver des prétentions qui ont été reconnues stupides et iniques, d'une part; en outre, parce que, n'offrant aucune garantie aux esprits

ardents, sincères et éclairés qu'exaspère un lel outrage à la raison et à l'équité, elle les pousse au delà des bornes du vrai, qui est possible dans toute son étendue, mais qui seul est possible maintenant. Je pense que je n'ai pas besoin de préciser des faits pour que la vérité de celle assertion ne soit controversée par personne. Oui, c'est l'incertitude qui nous tue aujourd'hui!.... Eh! qui donc pourrait en douter?... Y a-t-il dans notre société actuelle une seule classe d'hommes à qui leur position ou leurs principes assurent sécurité dans le présent et quiétude pour l'avenir?... Y a-t-il parmi nous un seul être pensant dont tous les instants de la vie ne soient empoisonnés par celle cruelle maladie de l'intelligence que l'on appelle le doute ?. . .

Serait-ce le prêtre, espèce bizarre, qui a audacieusement renié les plus beaux attributs de l'humanité, pour se créer une vie toute d'extravagance et de vice, et qui, fier de la proteciion de son Dieu, prétend imposer à la terre les lois et les coutumes qu'enfanta son imagination ivre d'orgueil et de haine?... Mais l'imposture de cette vie anormale est devenue si noloire, que les enfants euxmêmes rougissent qu'on les en croie dupes. Que feront donc les générations futures?....

Serait-ce cet homme fiction qui n'est, dans l'état, ni citoyen ni étranger, mythe incarné par l'opération du constitulionnalisme, pour ressusciter, au profit d'une coterie de plébéiens apostats, tous les us, coutumes, largesses et débauches que couvrait le manteau de l'antique royauté?.... Mais le peuple de quatre-vingt-treize réfula, combattit, vainquit, jugea et tua la royauté, parce que, disait-il, il lui était démontré qu'ils ne pouvaient plus vivre désormais l'un et l'autre. Et si, depuis, il con-

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sentit à en entendre prononcer \e nom, c'est qu'on lui promit solennellement qu'elle ne serait jamais ce qu'elle avait toujours été.

Serait-ce l'équivoque rejeton des vieilles castes nobiliaires, qui, n'ayant lu l'histoire que dans ses litres et sur ses blasons, n'a appris ni à connaître le passé, ni à comprendre le présent, ni à prévoir l'avenir?.... Mais qui ne sait pas que son nom et ses privilèges furent ensevelis avec le cadavre de la royauté? qui ne voit pas que ce qu'il croit être en lui de l'espérance n'est en réalité que du regret? qui ne s'aperçoit pas qu'avec ses idées et ses prétentions, il ne peut être considéré que comme un retar^ dataire des générations mortes à jamais?....

Serait-ce le bourgeois exploiteur, ce pontife du monopole, qui immole tant de victimes à son dieu Protit?.... Mais il sait bien que nul autre pouvoir que l'ignorance de leurs véritables intérêts ne retient ses victimes sous son coutelas, et que le jour où ces bêtes de somme à face humaine auront compris qu'elles n'ont pas besoin de son patronage pour vivre, son idole tombera en poussière,, et le laissera seul en face de son inutilité.

Serait-ce le prolétaire laborieux et économe, qui parvient à procurer un peu de pain et quelques misérables haillons à sa femme et à ses enfants, au prix de dix-huit heures de travail sur vingi-quaire d'existence?.... Mais, qui donc, autant que lui, est en proie aux angoisses cruelles de l'incertitude? N'a-t-il pas mille raisons, la veille, deredouter les révélalionsdu lendemain? L'homme à qui il donne sa vie pour un peu d'or voudra-t-il conr linuer avec lui ce trafic avilissant et criminel, préférable pourtant à l'infamie qui précède souvent une mort causée par la faim, et aux souffrances horribles qui l'accom-

pagnent toujours? Ne lui onnoncera-t-on pas bientôt qu'une nouvelle combinaison politique nécessite une diminution dans son salaire, ou que l'usage d'une invention récente permet de supprimer son emploi, ou que ses opinions sont de nature à compromettre l'établissement, ou qu'il est deveuu trop vieux pour qu'on puisse le garder plus longtemps, car il est déjà usé, quoiqu'il ait un enfant au berceau; et combien d'autres prétextes semblables?

Est-ce donc une société que celle qui se constitue de tels éléments? Non, ce n'est qu'une agglomération confuse d'êtres sans cesse en suspicion les uns contre les autres, et toujours prêts à s'entre-déchirer au moindre prétexte de mécontentement. Est-ce donc vivre, que vivre ainsi? Non, c'est mourir à chaque heure de son existence. Et nul de nous ne peut se flatter d'être à l'abri des coups de celte mort incessante; car, nous venons de le voir, croyance, pouvoir, titres, fortune, industrie, crime ou vertu, tout est précaire, tout est niable, tout peut être méconnu demain ! Voilà le sort que nous a faitla génération de quatre-vingl-treize. Elle ne pouvait agir autrement : elle avait mission de détruire, elle ne comprenait queladestruction. Elledevait déblayer le mondedes idées, des institutions, des préjugés etde loutesles monstruosités qui constituaient l'ancien édifice social. Elle a tout jugé, elle a tout renversé, elle a tout balayé! Elle a obéi à l'évidence d'une démonstration, comme l'arithméticien qui pose zéro à la différence, lorsqu'il trouve que deux nombres comparés sont égaux; comme le voyageur surpris, qui lâche la détente de son arme pointée sur la poitrine de l'assassin, lorsqu'il voit briller le fer meurtrier dont sa vie est menacée.

Parmi les hommes qui concoururent à l'accomplisse-

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ment de celle œuvre, quelques uns comprirent que l'humanité ne peul vivre longtemps au milieu des ruines et des tombeaux; et, pour la préserver d'une mort certaine, à leurs yeux, les Héberlistes tentèrent de travailler à l'édification du monde nouveau. Mais la destruction n'était pas encore achevée; elle concentrait toutes les préoccupations du moment, et leurs conseils, ainsi que leurs efforts, furent jugés inopportuns. Us payèrent de leurs tètes la gloire impérissable d'avoir, les premiers, constaté la nécessité d'opposer une barrière infranchissable au retour des erreurs passées, en s'empressant d'établir les bases sur lesquelles doit reposer l'avenir.

Malgré leur idée bien arrêtée de réorganisation immédiate, ils n'en étaient pas moins déterminés à effacer jusqu'aux moindres traces du monde gangréné dont l'arrêt était prononcé; et lorsqu'ils furent disparus, la société ne se sentant plus sous l'influence de leur puissante impulsion, ne Larda pas à défaillir dans sa marche, et elle fit halte au milieu de leurs cadavres encore palpitants. Promenant alors avec inquiétude ses regards autour de soi, elle reconnut, mais trop lard, la sagesse de leurs conseils et de leurs tentatives; elle s'aperçut avec effroi qu'elle n'avait créé qu'un immense désert, et que les hommes propres à la guider dans cette route perdue n'étaient plus ! Elle s'empressa donc de rassembler quelques débris du passé pour constituer son présent à la hâte, et elle s'abrita sous des pans de ruines échappés à son imprudence.

Babœuf el ses vertueux compagnons vinrent bientôt l'avertir du danger d'une semblable détermination; ils démontrèrent que la révolution ayant été faite nu nom de la dignité el des droits étemeh-de l'homme, dont le

vieux régime était une violation criminelle et permanente, elle ne pouvait point se réduire à une simple substitution de personnes, parce que le privilège serait un crime dans l'avenir comme il avait été dans le passé; parce que les nouveaux privilégiés seraient nécessairement aussi injustes et plus insolents que les anciens. H était trop tard! Leur voix n'excita que la haine d'un grand nombre : la coupe empoisonnée du privilège avait déjà circulé dans les rangs! Cependant, les courageux apôtres de l'égalité, persuadés que leur dévoûment, quel qu'en fût le résultat actuel, ne serait point perdu pour l'humanité, résolurent de braver les vociférations des corrompus, et ils publièrent le manifeste des Égaux.

Cette formulede l'égalité, la plus rationnelle, et, parconséquent, la plus pratiquement vraie, malgré son peu de développement, de toutes celles qui avaient été produites jusqu'à cette époque, fit une immense sensation dans le monde. La communauté des travaux et des jouissances, c'est-à-dire le concours à la place de la rivalité, la démonstration à la place de l'autorité arbitraire, l'harmonie à la place de la contrainte, en un mot, la dignité et le contentement de tous à la place de l'orgueil et des excès dégradants de quelques uns achetés au prix de l'avilissement et des privations continuelles du plus grand nombre, y fut démontrée, comme étant non seulement la conséquence forcée de quatre-vingt-treize, mais encore le seul mode d'association conforme au tempérament essentiel de la nature humaine, le seul capable de donner satisfaction entière à ses véritables besoins, et de réprimer ses écarts, seules causes de tous les malheurs de notre espèce.

Certes, le peuple, encore tout plein du souvenir de son abaissement et de ses souffrances, n'eût pas tardé à con>

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prendre la sublime vérité de celle doctrine; et, une fois imbu de ses démonstrations, d'une évidence si complètement saisissablc à tous les esprits, il n'eût jamais consenti à se ployer à un système d'où la partialité n'eût point été radicalement extirpée, si l'on ne se fût empressé d'étouffer les voix puissantes d'enthousiasme et de conviction qui le conviaient au bonheur.

Les nouveaux privilégiés savaient d'autant mieux à quoi s'en tenir à cet égard, qu'ayant, presque tous, pris une part très active aux travaux de la révolution, ils connaissaient l'étonnante rapidité avec laquelle les principes favorables au nivellement social se propageaient dans les masses. Aussi se montrèrent-ils plus acharnés contre les Communistes qu'ils ne le furent jamais contre les misérables qui, dans leur aveuglement, nourrissaient le criminel espoir de ramener la patrie à son ancienne abjection, fût-ce même au prix de son sang versé par la main des étrangers, et de son honneur prostitué à ses assassins.

Les corrompus s'étaient habitués à dire, et môme à croire, à force de le répéter, que la révolution n'avait été faite que dans le but de punir les anciens privilégiés de leurs forfaits, et de leur en substituer de plus éclairés et de plus justes dans leurs exigences. Comment auraient-ils pu pardonner à des hommes qui, pouvant prétendre, aux mômes titres qu'eux, à la possession du privilège, le rejetaient avec horreur, et proclamaient au contraire que le privilège étant une violation flagrante et manifeste des droits les plus chers à l'humanité, il ne peut être excusé qu'eu égard à l'ignorance de ceux qui le subissent, et même de ceux qui en jouissent ; mais que sa nature, étant une fois reconnue, il faut se résoudre à en effacer jusqu'aux moindres apparences, sous peine de livrer la so-

ciéléaux horreurs d'une guerre incessanle, mille fois plus funeste que l'avilissant et farouche abrutissement d'une sauvagerie complète? On leur trancha la tête, et le peuple laissa faire!... Mais, les tuer, était-ce donc les réfuter et les convaincre?

Levez-vous, hommes généreux qui fûtes contraints à entendre un lâche démenti en descendant au tombeau! Secouez l'opprobre dont vous couvrit l'imposture, et venez la confondre à la face de l'univers, aujourd'hui que l'expérience a prouvé votre vertu, ainsi que l'ignorance ou la perfidie de vos juges.

Comptez les plaies et les souillures dont l'odieux privilège a flétri l'humanité pour se soustraire à l'anéantissement auquel votre sagesse et votre courage l'avaient condamné. Apprenez les doctrines insensées, les flatteries hypocrites, les promesses menteuses, les actions iraîtresses à l'aide desquelles il a cherché à duper ses victimes, lorsqu'il s'est cru trop faible pour les opprimer sans détour ; voyez les travaux accablants, les privations cruelles, les vexations outrageuses, le mépris insolent dont il les a écrasées, toutes les fois qu'il a fallu saturer les besoins monstrueux de ses débauches et de son orgueil. Oh! que vous serez grands en face de semblables malheurs, vous qui avez préféré la mort à l'infamie d'y contribuer et à la honte de les subir! Oh! que vos bourreaux seront confondus lorsque vous leur direz : Quoi, vous nous avez traités comme de vils assassins parce que nous voulions constituer l'humanité en une société de frères et d'amis, et voilà ce que vous en avez fait!...

Mais, que dis-je? avez-vous donc besoin de vengeance et de consolations?... Ah! pardonnez-moi d'avoir attristé la douce et puissante conviction qui vous ouvrit en sou-

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riant les porles du trépas, et vous montra l'avenir! Dormez, dormez en paix votre glorieux sommeil de martyrs; votre pensée n'est point morte! Le fidèle Buonarotti l'ensevelit dans son cœur au moment où le bourreau vous traînait à la mort, et il nous Pa conservée, à travers quarante ans de captivité, de persécution et de tyrannie, pure et belle, comme il l'aimait avec vous, alors qu'il partageait vos travaux, vos espérances et vos fers.

S'il ne partagea pas votre mort, c'est que vos juges lui firent injure : il s'en est montré digne à tous les instants de sa vie, et par les tendres souvenirs d'amitié qu'il a conservés de vous, et par le zèle ardent avec lequel il nous a dit vos noms et vos vertus, et par sa ferme espérance en la réalisation de vos généreux desseins, qui, par lui, sont devenus les nôtres. Nul d'entre vous n'a donc failli à son devoir! Soyez à jamais vénérés dans notre mémoire, 6 immortels bienfaiteurs de l'humanité!

Nous sommes dans les fers comme vous y avez été vousmêmes; comme vous, nous souffrons* en témoignage de la vérité éternelle dont l'aurore doit sécher les pleurs du genre humain, et le purifier de ses souillures; comme vous aussi, peut-être, nous mourrons avant le temps, pour prouver au monde que notre conviction est pure et inébranlable, car il lui faut parfois de semblables démonstrations. Alors, d'autres continueront la tâche que nous avons reçue de vous; et, instruits par nous, ils conserveront votre souvenir. Mais si, ô jour mille et mille foifr heureux ! si, un jour, la terre répond à notre appel par un long cri d'amour, d'oubli et de réconciliation; si les fourbes et les dupes, les rois et les sujets, les castes et la populace, les bourgeois et les prolétaires, les riches orgueilleux et les mendiants avilis, les juges et les criminels,

rejouent les folies du passé, pour ne reconnailre, à l'avenir, que les préceptes de la sainte égalité, dictés parla science; s'il nous est réservé de jouir du spectacle ineffable de l'enfance devenue l'objet des soins et des plus chères espérances de la société; de la jeune fille cultivée comme une fleur tendre et pure, dont les doux parfums doivent remplir de délices la vie du morterfortuné qui l'aura méritée et recueillie dans son sein; de l'heureuse mère , pressant sur son cœur enivré d'orgueil et de joie le fruit de ses véritables amours; de l'épouse vertueuse et fière de son bonheur, reposant sa tête avec confiance sur le cœur du bien-aimé qu'elle aura choisi; de l'homme fait, devenu citoyen, l'égal et l'ami de tous, portant avec majesté la conscience de sa dignité et de sa liberté ; du vieillard calme et heureux, attendant, entouré des soins, de la reconnaissance et de la vénération de ceux qu'il a vus naître et guidés dans la carrière de la vie , le moment où il leur dira en souriant un éternel adieu ; de l'humanité tout entière, commençant une vie de délices et d'amour, où les jouissances seront toujours sans remords et sans crainte, et les souffrances inséparables de notre nature une suite d'occasions réservées à chacun pour lui faire goûter tous les charmes de la fraternité, soil qu'il l'exerce envers les autres, soit qu'il en reçoive les doux témoignages; si nos yeux ne se ferment point à la lumière avant d'avoir contemplé l'aurore de ce beau jour, comptez sur notre parole, ô vous qui êtes morts pour nous convaincre : nous dirons à tous avec quelle ardeur vous avez travaillé à leur faire ce bonheur, et vos noms glorieux seront répétés avec amour tant que l'astre éternel éclairera des heureux sur la terre.

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