RÉPUBLIQUE FRANÇAISE COMMUNE DE LYON
Le Comité de Salut public a reçu le citoyen Challemel- Lacour délégué du Gouvernement provisoire.
De concert avec lui, toutes mesures seront prises pour la défense et le salut de la République.
Les Secrétaires, Les Présidents,
Despeigxes, Garel. Chepié, L. Ch.werot.
Le premier acte de Challemel-Lacour fut de nommer un secrétaire général, le titulaire de la fonction étant incarcéré àla prisonSaint-Joseph. Son choix se porta sur M. Gomot, chef de bureau sous l'Empire, qui se recommandait aux sympathies de la démocratie lyonnaise par sa bonhomie, la familiarité de ses manières, son aspect négligé, sa qualité de franc-maçon et l'affirmation récente de ses opinions républicaines.
Gomot ajusta sur son nez ses lunettes d'or et prit i)lace aussitôt dans l'entresol afTeetc au citoyen délégué, où déjà travaillaient, recevaient, fumaient, mangeaient et dormaient Challemel, son neveu et Dionys Ordinaire.
Le nouveau préfet n'était pas seulement dépouillé de son titre et de ses fonctions ; il était prisonnier à l'hôtel de ville. J'ai dit que personne ne pouvait arriver jusqu'à lui sans la permission du Comité; je conserve une autorisation qui me fut accordée d'aller lui rendre visite; elle est signée « Chaverot, président », et porte le timbre du Comité, orné d'un bonnet
phrygien. Pour ne rien celer, je dois ajouter qu'au bout de quelques jours Challemel, lui aussi, obtint un laissez-passer qui lui permit de promener en ville son humeur contenue et ses réflexions mélancoliques.
Sa correspondance n'était pas mieux traitée que ses visiteurs. Nulles lettres, nuls télégrammes, même du ministre de Tlntérieur, ne lui arrivaient sans avoir été lus et visés par l'un des présidents. Si la correspondance avait quelque intérêt politique, il en était donné connaissance au Comité, qui en délibérait et décidait si elle serait livrée au destinataire. Par un renversement de toutes les traditions administratives, c'était contre le préfet que fonctionnait le cabinet noir. Mais le visa du Comité ne suffisait pas toujours à assurer la transmission du courrier préfectoral : des gardes nationaux triés parmi les plus purs formaient à l'hôtel de ville une sorte de garde prétorienne ; chargés du service du Comité, ils ne craignaient pas d'en reviser les décisions quand elles leur paraissaient entachées de tiédeur^ et d'iulercepler, dans l'in-
térêt supérieur de la République, les dépêches qu'ils avaient mission de porter au « délégué ».
Challemel voulut s'en ouvrir au citoyen Varambon, membre du Comité, qu'on lui avait représenté comme un esprit sage et pondéré, fourvoyé dans la bagarre révolutionnaire, mais plutôt enclin à servir la cause du pouvoir central contre les usurpations de la Commune.
Le procès-verbal de la séance du 6 septembre au soir contient le passage suivant :
Un huissier ' vient, de la part du préfet, demander le citoyen Varambon. Plusieurs citoyens désireraient que le citoyen Varambon ne s'absentât pointpour aller communiquer avec le délégué. Il est établi que le citoyen Varambon est libre.
Au risque de tomber en suspicion, Varambon eut le courage d'user de la liberté qui lui était reconnue.
11 conféra longuement avec Challemel, tandis que le citoyen Barodet lisait un rapport sur
1. La démocratie s'acrommodant de tout ce qui peut rehausser la majesté du peuple et la dignité de ses représentants, nous avions conservé les huissiers en habits noirs, parés de chaînes d'argent.
u une balle nouvelle pouvant tuer cinq hommes à la fois », et sur « un plastron en cuir, formé de spirales, capable de rendre inoiïensives les balles » .
Varambon rentre en séance et le procès-verbal continue :
« Le citoyen Varambon, (le retour d'auprès du préfet, expose que le préfet est profondément peiné de la position qui lui est faite; il se considère comme prisonnier; il ne peut voir personne ; ses dépêches lui arrivent ouvertes; il ne peut s'expliquer qu'on le laisse dans cette situation. »
En négociateur habile, Varambon expose que le préfet va publier « une proclamation vigoureusement républicaine ». Le préfet a vu le général ; il a obtenu que dès le lendemain « la poudre et les balles seraient distribuées aux gardes nationaux».
Varambon estime qu'un préfet qui s'emploie à combler les désirs de la garde nationale mérite la confiance du Comité; il propose, en conséquence, «qu'une délégation lui soit envoyée
afia d'expliquer qu'un malatendu est cause de ce dont il se plaint ».
Puis voilà que le citoyen Andrieux, en passe lui aussi de devenir suspect, se mêle de conseiller une politique de conciliation avec le représentant du Gouvernement de la Défense nationale :
« Le citoyen Andrieux, lit-on au procès-verbal, définit le mandat de la Commission de délégation; selon lui, il doit consister à favoriser les bons rapports qui doivent exister entre le Comité et le préfet. »
La délégation paraît avoir rempli son mandat avec succès; car, lorsqu'elle rentre en séance, elle expose que « le préfet a compris tout de suite que les inconvénients dont il s'est plaint provenaient de la nature de la situation que nous traversons ».
En vérité, voilà un fonctionnaire aussi accommodant que perspicace! Aussi, après discussion, est-il décidé qu'une lettre lui sera écrite au nom du Comité par les présidents pour définir les pouvoirs de chacun et arrêter un modus
Vivendi. Le Comité se réserve tout ce qui regarde la commune de Lyon ; il abandonne à Challemel-Lacour le sur})lus du département du Rliône et promet que « les bureaux répondant aux besoins du département seront mis sur le pied convenable». 11 est dit en outre : « La médiation entre nous et le Gouvernement provisoire^ pour les intérêts généraux et la défense nationale, vous sera attribuée au titre de délégué du Gouvernement provisoire . 11 va sans dire que nous nous communiquerons réciproquement les dépêches d'intérêt général. »
Pour mince qu'il fût. c'était un progrès; un autre plus important semblait devoir résulter d'une décision prise à la fin de la même séance.
Un modéré, le citoyen Carlod proposa que les électeurs fussent appelés, à une date prochaine, à nommer un Conseil municipal.
L'élection d'un Conseil municipal, c'était la fin de la Dictature révolutionnaire ; c'était le rétablissement des lois et d'un ordre régulier.
GHALLEMEL-LACOUR ET LE COMITE 5o
La proposition Carlocl souleva de violentes protestations ; je pris la parole pour l'appuyer; Durand me répondit de sa voix la |)lus caverneuse, et l'heure avancée de la nuit, la demiobscurité de la salle favorisaient les effets de son genre d'éloquence. J'entends encore l'accablante apostrophe de son exorde ex abrupto : « Jeune homme, s'écria-t-il, avec un sourire amer, éprouvez-vous déjà la fatigue révolutionnaire? »)
Non! le quousque tandem de Cicéron ne fit pas courir plus de frissons parmi ses sénateurs romains que le ; <( Jeune homme, éprouvez-vous déjà •), du citoyen Durand parmi ses collègues du Comité !
Et cependant, au grand scandale de ceux qui jugeaient nécessaire ])our le salut de la République, le maintien du pouvoir révolutionnaire, la proposition Carlod fut adoptée. Il était trois heures et demie du matin.