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A LA PRISON SAINT-JOSEPH ÉVASIONS OU MISES EN LIBERTÉ

Le 10 septembre, jour même où j'avais été reçu par le Garde des Sceaux, avait été signé le décret qui me nommait procureur de la République à Lyon. Je devenais le chef ou le collègue des magistrats qui, trois mois plus tôt, avaient requis ou prononcé ma condamnation, et qui d'ailleurs n'ont jamais paru m'en garder rancune.

Je pouvais me coiffer d'un bonnet cerclé d'argent et dans les solennités ceinturonner de moire bleue ma robe noire ; mais quant à remplir ma fonction, c'était une entreprise plus téméraire. Je n'avais qu'un titre nu, sans autorité réelle, sans moyens et sans agents d'exécution. Mes plus indispensables auxiliaires, les commissaires de police, étaient tous en prison ; les ser-

gents de ville révoqués et dispersés; la police faite par les agents de la Commune et par des gardes nationnaux qui ne reconnaissaient d'autre autorité que celle du Comité de Salut public. On comprendra de quel crédit jouissait le Parquet quand on saura qu'un de mes substituts, iM. Morin, avait été arrêté sur son siège, tandis qu'il requérait en police correctionnelle contre des prévenus de droit commun.

Le plus impérieux de mes devoirs, et j'étais impatient de l'accomplir, était de faire mettre en liberté les victimes des arrestations arbitraires ; mais, la prison étant surveillée par les forces révolutionnaires, tout élargissement d'un détenu politique, dans l'état de l'opinion, pouvait entraîner les désordres les plus graves et compromettre la sécurité des prisonniers.

Quoique ma nouvelle fonction ne parût guère compatible avec celte qualité, j'étais resté membre du Comité de Salut public. Je profitais de ce cumul pour avoir accès au Comité, y porter mes doléances et y puiser l'appoint d'autorité qui m'était nécessaire.

C'est ainsi que j'avais pu, le 13 septembre, mettre en accusation, devant cette Assemblée, Timon, le chef redouté de la bande de la rue Luizerne, et obtenir sa révocation, après que, par un odieux chantage, il eut emprisonné M. Grizard-Delaroue, syndic de faillite, à qui il avait tenté d'extorquer une somme d'argent.

Mais mon insistance pour obtenir du Comité une décision qui facilitât les mises en liberté restait vaine, *parce que les membres les mieux intentionnés rentraient sous terre dès qu'il s'agissait d'affronter les colères et peut-être les représailles de la rue.

Le procureur général Le Rover, qui avait bien voulu s'entendre sur ce point avec le premier avocat général Millaud, et avec le procureur de la [République, avait décidé que la cérémonie officielle de notre installation serait retardée jusqu'à ce que tous les magistrats détenus eussent quitté la prison. Ce n'était là qu'une protestation protocolaire dont le Comité ne paraissait guère s'émouvoir.

Cependant, le 1(3 septembre, je me rendis à

Saint-Joseph et j'en fis ouvrir les portes à M. le procureur général Massin, à M. l'avocat général Bérenger, àM. le substitut Morin, sans que leur départ éveillât l'attention.

Les difficultés étaient plus graves pour les fonctionnaires de l'ordre administratif, et surtout pour M. Sencier, l'ancien préfet.

Le 17 sepdcmbre, je reçus au parquet la visite de iM""' Sencier qu'accompagnait un ami de sa famille, M. Aubert, agent de change, honorablement connu à Lyon. Les démarches qu'elle avait faites auparavant auprès de Le Royer et de Challemel-Lacour pour obtenir la mise en liberté de son mari avaient été accueillies avec sympathie; mais le procureur général, comme le préfet, avait conseillé la temporisation et la patience, craignant qu'en ces jours d'anarchie la mise en liberté de l'ancien préfet de l'Empire ne fût aussi périlleuse pour lui-même que pour l'ordre public.

Le général Trochu, qui avait avec la famille Sencier d'anciennes relations, était intervenu sans plus de succès. Challemel-Lacour télégra-

pbiail, le 9 septembre, à Gambetta : « Faites donc comprendre au général Trocbu que délivrer d'emblée M. Sencier, c'est provoquer une lutte sanglante, .le veux traîner jusqu'aux élections municipales, dont je fixerai le jour demain. »

M'"' Sencier insista auprès de moi avec autant de dignité que d'émotion ; elle craignait que l'agitation populaire n'aboutit d'un moment à l'autre à un massacre dans les prisons, et les souvenirs de 1793 remplissaient son cœur d'une mortelle angoisse.

Je fus profondément touché de sa douleur et de ses larmes.

— Madame, lui dis-je, peut-être serai-je demain à la place de M. Sencier; mais il sera libre dès ce soir; j'irai moi-même veillera son élargissement.

Il s'agissait de présider à une évasion plutôt qu'à une mise en liberté ; car, si je pouvais compter sur le personnel des gardiens et particulièrement sur le gardien chef, le brave Pernin, auquel je dois un souvenir reconnaissant,

il importait de dépister la surveillance des estafiers de la rue Luizerne et autres malandrins, capables des plus graves violences contre l'ancien préfet, s'il tombait entre leurs mains. La connaissance des lieux, que je devais à ma récente villégiature à Saint-Joseph, facilita ma tâche.

Les détenus politiques étaient enfermés à la maison d'arrêt, prison neuve, placée sons le vocable de Saint-Joseph ; à côté, s'élevait la maison de correction, ou prison Saint-Paul, beaucoup plus ancienne. Ces deux prisons n'étaient séparées que par la largeur de la rue Delandine, sous laquelle avait été ménagé un passage souterrain.

Je connaissais cette voie de communication et comme la maison d'arrêt était la plus sévèrement gardée à cause de l'affectation qu'elle avait reçue, je me servis du tunnel pour faire échapper par la porte moins bien surveillée de la prison Saint-Paul les prisonniers dont il fallait dissimuler le départ.

M. Sencier inaugura ce mode d'évasion le

17 septembre. Je sortis avec lui à la faveur de la nuit et je l'accompagnai à la gare de Perrache, où l'attendait un wagon, préparé par les soins du chef de gare.

Les issues de la voie étant surveillées, nous passâmes par une porte d'ordinaire interdite aux voyageurs. Là un garde national était en faction ; son salut nous causa un moment d'alerte ; mais je fus vite rassuré, en reconnaissant sous le képi le regard sympathique et le visage ami de M. Allut, l'un de mes substituts, que les hasards du service avaient placé à l'entrée de ce passage.

Après le départ du train qui emportait l'ancien préfet, je retournai à la prison où, pour la même nuit, je m'étais imposé un autre devoir.

Parmi les fonctionnaires arrêtés le 4 septembre était M. Chevreuse, commissaire de police du quartier de la Croix-Rousse, plus particulièrement désigné aux rancunes des républicains par la part qu'il avait prise aux poursuites politiques dans les derniers mois de l'Empire : on lui reprochait l'exagération de

ses rapports, la partialité de ses dépositions devant les tribunaux de répression ; sans mettre en doute sa bonne foi, j'avais constaté moimême le peu de fidélité de ses souvenirs dans ses comptes rendus de réunions [)ubliques ; son témoignage avait été le principal argument du procureur impérial requérant ma condamnation à l'emprisonnement poui- outrage envers l'Empereur.

D'un tempérament nerveux et maladif, le malheureux Chevreuse, depuis qu'il était k Saint-Joseph, avait des hallucinations qui n'eussent pas tardé à l'acheminer vers la folie : il rêvait que des bandes armées pénétraient dans sa cellule ; il voyait autour de lui se lever des poignards sanglants.

Le grief personnel que j'avais contre lui, autant que le souci de son état de santé, me décida à mettre en liberté dès cette même nuit le commissaire de la Croix-Rousse.

Les autres levées d'écrou se succédèrent les jours suivants ; mais il fut nécessaire de les espacer pour les dissimuler à l'attention des

hommes armés qui surveillaient la prison, et ne pas provoquer des attentats plus graves peut-être que ceux dont nous voulions faire cesser les efîets.

Plusieurs fois je suis venu, la nuit, à la maison d'arrêt ; j'ai fuit monter les prisonniers dans une voiture amenée pour eux et stationnant, lanternes éteintes, dans l'obscurité d'une rue voisine ; je les ai accompagnés à une gare ou à un domicile où ils devaient être en sûreté.

Quels que fussent le droit et le devoir de ma fonction, mon rôle semblait moins celui d'un magistrat mettant (in à l'injustice d'une arrestation illégale que celui d'un conspirateur, complice d'une évasion.

Je dois ajouter que, dans l'accomplissement de ma tâche, l'appui et les encouragements du procureur général et du préfet ne m'ontjamais fait défaut.

Le président Baudrier avait été emprisonné, moins à raison de sa fonction de magistrat qu'il remplissait avec indépendance, que pour sa qualité de membre de la Commisssion muni-

cipale durant les dernières années de rEmpire.

Les gens qui vinrent le chercher lui exhibèrent un mandat ainsi libellé :

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