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CHAPITRE VII

DEUX JOURS A PARIS. — MA PREMIÈRE VISITE A LA PRÉFECTURE DE POLICE. — DE RAOUL RIGAULT A GAMBETTA EN PASSANT PAR CRÉMIEUX. — COM- MENT .lE DEVINS PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.

Estimant qu'il importait d'appeler au plutôt l'attention du Gouvernement de la Défense nationale sur la gravité de ce qui se passait à Lyon, je n'avais pas cru devoir refuser le mandat du Club de la Rotonde. Je partis le 9 septembre au soir, en compagnie de Jaclard et d'Albert Richard, que je me réservais de piloter de façon à préparer un heureux échouement de leurs encombrantes prétentions.

Le lendemain, comme je sortais de déjeuner dans un restaurant du boulevard, je fus accosté près du théâtre des Variétés par nn inconnu, correctement vêtu d'une redingote, qui, levant son chapeau haut de forme, m'interrogea :

— Monsieur Andrieux?

— Oui, Monsieur.

— Je suis le citoyen Raoul Rigault, commissaire de police.

Ce nom ne me disait rien. Le futur « délégué à Tex-préfectuce de police », le futur procureur de la Commune n'avait pas sur les mains le sang des otages et rien dans son insignifiaute physionomie ne faisait présager la sinistre destinée qui lui était réservée.

— Je suis chargé, reprit-il, par M. le Garde des Sceaux, de vous prier de venir le voir vers deux heures au Ministère de la Justice, et par M. Antonin Dubost, secrétaire général de la Préfecture de police, de vous dire qu'il vous attendra toute la matinée à son cabinet.

Sanstarder,jeme rendis à la vieille préfecture de police qui, adossée au palais de justice, s'ouvrait alors sur la rue de llarlay, à l'extrémité de la place Dauphine, et s'étendait du quai de l'Horloge au quai des Orfèvres. A travers des couloirs sombres et par de mauvais escaliers, j'arrivai au cabinet du secrétaire général. Nulle administration n'était plus mal logée.

Quand je l'avais connu, Antonin Dubost était premier clerc cliez M*" Terme, avoué près le tribunal civil de Lyon. Grâce à la bienveillance du patron, je plaidais quelquefois pour les clients de l'étude.

Jeune, ardent, les cheveux en brosse, le teint coloré, d'une activité toujours en éveil, Antonin Dubost menait comme en tandem la basoche et la politique. Il avait dans ces deux branches la confiance de Le Hoyer, avocat distingué du barreau de Lyon, alors Vénérable de la loge le Parfait silence, en attendant qu'il le devint de celle du Luxembourg, disons du Sénat pour les profanes.

Mis en vedette par les élections législatives de 1809, son candidat lîancel, qu'il avait i-amené de Belgique, ayant battu le D' llénon, Dubost avait accompagné le nouvel élu à Paris et s'y rencontrait à point lors des événements du 4 septembre.

Je trouvai Antonin Dubost affairé, entouré de ses secrétaires, leur dictant ses ordres, aussi à son aise dans l'exercice de sa récente fonction

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qu'autrefois en Tétude de AP Terme. Je le remerciai du soin qu'il avait pris de me faire rechercher dès mon arrivée par son collaborateur Raoul Rigault, et je témoignai ma surprise d'avoir été si promptement retrouvé par ce zélé fonctionnaire.

— Raoul Rigault! me dit Dubost, c'est mon meilleur commissaire de police.

Nous causâmes de Lyon, des difficultés qu'y rencontrait le nouveau préfet, des empiétements de la Commune révolutionnaire, des arrestations arbitraires, de la nécessité de rétablir l'autorité du pouvoir central.

Dubost insista sur l'urgence d'un entretien avec les Ministres de l'Intérieur et de la Justice ; il me donna rendez-vous chez ce dernier. Je le quittai après qu'il m'eût, en passant, présenté à son préfet; c'était le comte de Kératry, homme aimable, frais émoulu de l'orléanisme.

Désireux d'appliquer au pouvoir les principes qu'avait professé le parti républicain dans l'opposition, M. de Kératry caressait le rêve d'être le dernier préfet de police et préparait naïve-

ment un rapport dont, les conclusions tendaient à la suppression de sa préfecture, sans se douter que cette institution, après avoir été la plus solide citadelle de TEmpire, deviendrait le plus ferme rempart de la République, disposerait d'un budget et d'un nombre d'agents que n'avaient jamais connus les régimes autoritaires et serait, avec la même énergie, défendue contre tous ses assiégeants par tous les ministres modérés, progressistes, radicaux, voire même socialistes que le hasard des combinainaisons de groupes ou la confiance du Parlement installerait désormais dans l'immeuble de la place Beauvau.

A deux heures j'étais place Vendôme, et j'entrais au Ministère de la Justice. Je fus introduit aussitôt dans le cabinet du Ministre. Perdu dans un large fauteuil, sa tête crépue reposant sur son bureau, un vieillard rabougri somnolait : c'était l'avocat Adolphe Crémieux, Garde des Sceaux de la Défense nationale.

A côté de lui siégeait Antonin Dubost qui faisait l'intérim du Ministre endormi. Tout en

feuilletant un dossier, il interrogeait un personnage orné de la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et cet interrogatoire semblait celui d'un accusé.

S'interrompant à mon arrivée:

— Cela suffit. Monsieur, dit-il. Vous pouvez vous retirer.

Puis, se penchant vers moi, tandis que s'éloignait l'homme à la rosette :

— C'est, me dit-il, un premier président. Crémieux s'était réveillé et levait sur moi

des yeux percés à la vrille aux côtés d'un nez camus.

Après les présentations, j'exposai au Garde des Sceaux l'objet de ma visite; je lui fis le récit des événements qui venaient de s'accomplir à Lyon ; j'insistai sur ceux qui devaient particulièrement retenir son attention ; je lui parlai du cours de la justice interrompu, des arrestations arbitraires, des incarcérations de magistrats, de son procureur général enfermé à la maison d'arrêt.

Et le vénérable Crémieux, que le temps de

sa jeunesse paraissait intéresser davantage, m'interrompait pour me raconter ses souvenirs d'autrefois :

— Oui! Oui! disait-il ; c'est comme en 1848, quand Emmanuel Arago était commissaire de la République pour le département du Rhône. Membre du Gouvernement provisoire, j'étais alors pour la première fois Garde des Sceaux. Ah ! cela ne me rajeunit pas! Vous avez encore à Lyon des magistrats dont j'ai signé le décret de nomination !

Je compris avec tristesse que je perdais mon temps chez ce vieillard verbeux et j'allais le quitter pour me rendre chez son collègue de l'Intérieur, quand il me retint pour m'offrir le choix entre la fonction de premier avocat général, — supprimée depuis lors, — et celle de procureur de la République à Lyon.

— Le Royer, me dit-il, accepte d'être nommé procureur général. Choisissez entre les deux situations que je vous offre; celle que vous laisserez sera pourMillaud.

Déjà, avant mon départ de Lyon, Le Royer

m'avait fait j)art des intentions dn Gouvernement; je l'avais prié de répondre en ce qui me concernait par un refus; il me répugnait de paraître recevoir le prix de mon opposition à l'Empire.

J'exposai au Garde des Sceaux les scrupules qui m'empêchaient d'accepter ; je cédai toutefois à ses instances auxquelles se joignaient celles d'Antonin Dubost.

Laissant à l'éloquence de mon confrère Edouard IVlillaud l'emploi plus solennel et hiérarchiquement plus élevé de premier avocat général, j'optai pour la fonction plus militante de procureur de la République, où je croyais pouvoir rendre quelques services à mes concitoyens.

Bientôt après je fus reçu par Gambetta au Ministère de l'Intérieur. L'accueil fut tout différent ; cet orateur savait écouter. Il me questionna longuement sur la composition, les tendances, les actes, les projets du Comité de Salut public, sur les moyens de mettre fin à une anarchie intolérable et de faire prévaloir l'autorité du re-

présentant de la Défense nationale. 11 me fit le plus vif éloge de (Ihalleniel-Lacour qu'il tenait en grande estime, autant pour l'élévation de son esprit que pour la conception autoritaire qu'il avait de la liberté.

Comme il ne fallait pas oublier la mission du Club de la Rotonde, un peu négligée pendant cette première journée, je demandai à Gambetta la permission de lui présenter mes deux codélégués. Rende/.-vous fut pris pour le lendemain, avec prière d'abréger l'entretien.

Le 11 septembre, à l'heure convenue, j'arrivais place Beauvau, Manqué de Jaclard et d'Albert Richard. L'audience fut courte; Jaclard ne dit rien ; Albert Richard prit à peine la parole ; Gambetta nous aspergea d'une eau bénite dont mes compagnons, plus accommodants que je ne l'eusse cru, parurent se contenter, et nous prîmes congé, avec le sentiment du devoir accompli.

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LE COMITÉ DE SALCï PUBLIC LÉ(;iFÈHE. — LA LI- BERTÉ DE LA PRESSE ET LES « COMMUNIQUÉS ». — LES ARRESTATIONS CONTINUENT.

Le 12 septembre, au malin, je m'acheminai vers la gare.

De Paris à L\on le voyage fui lugubre : à chaque station s'engou (traient dans les wagons des familles qui fuyaient Tapproche des Allemands; mes regards ne se détachaient pas de rhorizon brumeux, où il semblait à chaque instant qu'allaient paraître les aigles noires et les casques à j)ointe des envahisseui's. J'arrivai à temps pour communiquer au Comité de Salut public, dans la dernière séance du même jour, les impressions que je rapportais de mon voyage : <' La révolution à Paris s'était accomplie sans violences, sans arrestations, sans confiscations ; les magistrats de l'Empire, voire môme les com-

missaires de police, restaient au service de la République; parmi ces derniers, ceux-là seulement avaient été révoqués qui avaient pris part au coup d'Etat du 2 décembre; les préoccupations patriotiques dominant toutes les autres, unissaient les citoyens, sans distinction d'opinions, dans une fraternelle ardeur pour la défense du territoire. »

J'exprimai l'espoir que l'exemple de Paris serait suivi par Lyon. Le procès-verbal de la séance, après avoir résumé mon discours, en formule ainsi les conclusions :

Le citoyen Andrieux termine en invitant tous les membres du Comité à s'inspirer des sentiments d'union et de concorde qui, seuls, dans les rapports que I^yon doit avoir avec le Gouvernement, peuvent assurer le salut de la République.

Le Comité avait continué à légiférer; il avait supprimé l'octroi', qui représentait en même

1. L'octroi fut rétabli le 4 juillet 1S71, après de violentes discussions au cours desquelles le conseiller municipal Ducarre avait écrit : « Dans une de vos rues, la rue Grenette, il y a une grille ronde, en saillie sur la voie publique; c'était, dit-on, le pilori, où la Justice commerciale de nos pères exposait les banqueroutiers, coiffés du bonnet vert. L'indignation publique y

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temps qu'un revenu important du Trésor public, plus des trois quarts des recettes de la ville, et l'avait remplacé par un impôt annuel de 60 centimes pour 100 sur la valeur des immeubles et sur le capital de toutes les valeurs mobilières ; il avait décrété que les commissaires de police seraient élus au suffrage universel; que les sergents de ville seraient révoqués, désarmés et expulsés de leurs casernes ; il avait voté l'amnistie pour tous les délits politiques et pour les délits de grève, la suppression des communautés religieuses, la confiscation de leurs biens, une réquisition de vingt millions sur les riches, en attendant l'impôt trop long à percevoir, et à défaut dun emprunt trop difficile à réaliser :

En cas de malheur, avaient dit les orateurs, l'ennemi ne se gênerait guère et prendrait plus que nous ne demandons. Les capitalistes et les propriétaires, pour défendre leur avoir, peuvent bien faire un sacrifice moins grand, après tout, que celui des personnes dont la défense a le droit de démolir les maisons sans indemnité.

enverra peut-être un jour «eux qui auront déshonoré la ville de Lyon : je ne veu\ pas qu'il y ait place pour moi. »

LE COMITE DE SALUT PUBLIC LEGIFERE iS

J'essayai en vain d'enrayer les usurpations de la Commune sur les droits du pouvoir central.

Je lis au procès-verbal de la séance du 14 septembre :

Le citoyen Andrieux dit que nous faisons une œuvre inutile en décrétant des lois que nous ne pourrons faire exécuter; que nous empiétons sur le pouvoir central et que nous créons une dualité funeste.

Mais j'avais compté sans la superbe assurrance du citoyen Grinand qui répondait : « Des lois ! Y en a-t-il? N'y a-t-il pas eu une révolution? »

Le citoyen Chapitet, venant en aide au précédent orateur, invitait ses collègues à donner l'exemple des audacieuses initiatives aux autres communes de la République.

Le Comité oITril d'abord à la presse un témoignage de sympathie en volant la suppression du privilège des annonces judiciaires. Mais, troublé dans la contemplation des principes par les attaques des journaux conservateurs, il se demanda si la liberté de la ])resse, excellente

pour combattre les régimes monarchiques, ne devait pas être tenue en laisse, et muselée comme dangereuse, dans l'État républicain ?

Il eut le sang-froid de résister aux suggestions de Tamour-propre blessé et se borna à de sévères censures contre les journalistes d'opposition.

Le 9 septembre, c'était la Décentralisation et son rédacteur en chef, Charles Garnier, qui, sur la proposition du citoyen Vincent Guillaume, étaient « vigoureusement blâmés » pour un article relatif à la convocation d'une Convention nationale devant se prononcer sur la forme définitive du Gouvernement de la France.

Le 1 1 septembre, le citoyen Vaille demandait l'arrestation de tous les rédacteurs du Salut Public et du Coiu-iier de Lyon. Mais le Comité, faisant appel « à l'indignation des honnêtes gens )>, se bornait à envoyer à ces deux journaux une lettre peu mesurée, où l'on pouvait lire : « Nous balayons l'ordure du passé. Devriez-vous survivre? »

Le citoyen Jean n in, homme modeste, qui parlait peu et ne faisait pas parler de lui, fut délégué pour signifier cette lettre aux journaux intéressés et leur intimer Tordre de la publier en tête de leurs colonnes.

Suspectant les généraux de l'Empire et soucieux de donner à l'armée des chefs républicains, le Comité de Salut public avait fait appel à Garibaldi et à Cluseret dont nous aurons à parler bientôt. A ce dernier le président du Comité avait écrit :

9 septembre.

Les généraux de cour tueraient notre nationalité. Général républicain des Etats-Unis d'Amérique venez nous aider à fonder les États-Unis d'Europe.

Le Comité avait otîert un commandement de moindre importance à Gustave Flourens, tandis que je ne sais quel Club lyonnais le nommait son représentant à une assemblée révolutionnaire en projet.

Elourens avait répondu à ce double témoi-

gnage de coiiliaiice par la leltre suivante en style d'affiche qui est restée en ma possession :

11 septembre 1810.

Le Peuple lyonnais m'a nommé son délégué à une Assemblée Nationale révolutionnaire.

De grand cœur j'accepte.

Le Comité de Salut public de Lyon m'appelle au commandement d'un corps franc.

De grand cœur j'accepte.

Je commanderai ce corps franc en même temps que le 63'' bataillon de Belleville dont je suis cbef, et chaque jour nous ferons des sorties, et nous serons les premiers sous le feu de l'ennemi.

La grande et noble cité de Lyon me comble d'honneur. J'espère bien lui prouver autrement que par des mots que je veux être digne de cet honneur.

A la vie, à la mort, citoyens de Lyon,

Tout vôtre.

Signe' : (iustave Floumexs.

Les ariestations conliniiaient et terrorisaient la ville. Tantôt elles émanaient du Comité de Sûreté générale el de son chef Timon ; tantôt elles étaient ordonnées par une fraction du

Comité de Salut public, la Sous-Commission des Intérêts publics, dont Baudy était Tagent' ; souvent elles étaient l'œuvre de quelques gardes nationaux sans autre mandat que celui qu'ils tenaient de leur civisme, et c'étaient les plus

1. Je dois rendre à Baudy cette justice qu'il apporta, aux rigueurs dont il était chargé, tous les adoucissements possibles, et qu'il empêcha ou abrégea, quand il le pût, les détentions arbitraires. J'ai sous les yeux une lettre à lui adressée quatre ans plus tard par l'abbé de Cosnac, vicaire de Saint-Louis des Français à Moscou :

Monsieur,

Je ne sais sur qui doit relombtT la l'csponsabilité de l'inqualitialde arrestation dont j'ai été la victime à Lyon le G septembre I87(i. J'ai élé arrêté en pleine rue par une troupe de gens armés, qui malgré l'(^\hibitiond'uu passeport iiarfaitement en règle délivré par M. le Consul général de France à Moscou m'ont conduit à l'hôtel de ville, et après plusieurs longues heures on s'est décidé, sans que j'aie pu en savoir la cause, à me jeter en prison. C'est vous. Monsieur, qui avez élé chargé de me conduire, et je reconnais que vous avez accoiupli votre mission avec toutes les convenances et les adoucissements possibles. La personne qui vous accompagnait me promit en votre nom que, le lendemain, on viendrait me délivrer parce qu'on voyait bien qu'on s'était trompé, mais qu'il y aurait danger pour moi à être délivré le soir même. Le lendemain en effet, vous êtes venu dans l'après-midi me faire sortir de prison et, le même soir, vous avez contresigné mon passeport à l'hôtel de ville.

En terminant, pern^ettez à un prêtre de vous rappeler les enseignements de votre jeunesse. Une seulechose est nécessaire, servir Dieu, tout finit, tout passe sur la terre, honneurs, plaisirs, richesses, gloire, tout a bientôt fait de s'évanouir. Dieu veuille faire pénétrer de nouveau ces vérités en votre cœur, et quel que soit le sort qui vous attend, vous trouverez toujours en Dieu toutes les consolations que vous refuseront toujours les choses de la terre.

Veuillez agréer, etc.

Signé : de Cosnac, vicaire de Saint-Louis.

nombreuses, ceux-ci voyant parlent des Prussiens, des espions et des traîtres,

La circulation n'était pas libre ; pour sortir de la ville, il fallait un laissez-passer'; on arrêtait aux portes les citoyens suspects de vouloir se soustraire au service militaire, et les biens soupçonnés de se dérober à l'impôt ou à l'emprunt forcé.

Ces attentats contre la liberté n'avaient pas toujours le caractère dramatique que nous avons rencontré dans les arrestations de magistrats ; l'élément comique s'y mêlait parfois.

Le 6 septembre, je vis arriver à l'hôtel de ville, entre quatre gardes nationaux, un pacifique citoyen, dont le visage rembruni s'éclaircit en me voyant.

— Ah! Monsieur Andrieux, s'éci-ia-t-il, vous allez me faire rendre justice !

1. Je relrnuve l'autorisation suivante de (|uitter l^\'on, accordée à mon père, comme une faveur, par le citoyen Grusbois, fabricant de formes et de sabots, l'un des membres les phis actifs et les plus bruyants de la Commission des Intérêts publics :

Le Comité des Intérêts publics autorise le citoyen L. Andrieux a circuler nu dehors de Lyon.

l'our le Comité :

Sif/nc : Grosbois.

Et il me conta sa mésaventure.

C'était M. Pierre Gay, propriétaire d'un jardin qui se développait en amphithéâtre sur la colline de Fourvières.

Il fallait autrefois, pour arriver au sanctuaire de la Vierge miraculeuse, poursuivre un longpèlerinage à travers des rues étroites, montueuses, durement pavées de cailloux pointus. En vérité, après cette épreuve, les fidèles avaient bien mérité la rémission de plusieurs jours de purgatoire.

M. Gay avait imaginé de leur adoucir le chemin dusancluaire et celui du paradis en traçant à travers son jardin, sous l'ombre des grands arbres, un passage en pente douce, mollement sablé. Pour ce service, il percevait un droit de péage, cinq ou dix centimes, je ne sais plus.

Or, au lendemain du 4 septembre, quelques membres zélés de la Commission des Intérêts publics avaient pris entre eux une délibération ignorée du plus grand nombre, par laquelle ils « atTranchissaient le passage Gay ». Et comme

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rinforluné propriétaire récalcilrait et continuait à percevoir, quatre gardes nationaux étaient allés arrêter l'homme et saisir sa recette, que Tun d'entre eux portait dans une sacoche.

Je conduisis le hrave Gay devant le Comité. Je plaidai sa cause, faisant observer à ses juges qu'il n'était pas équitable d'affranchir le passage Gay, quand on n'affranchissait pas les maisons de location, les voitures publiques et les bateaux-omnibus.

Gay acheva de gagner son procès en s'écriant : « Ah! Messieurs, me traiter ainsi, moi qui suis un embellissement de Lyon ! » Pierre Gay était un des meilleurs, mais à coup sûr un des plus laids parmi les Lyonnais. L'éclat de rire qui accueillit son exclamation acheva de désarmer le Comité qui lui l'endit sa sacoche avec la liberté.

La terreur était telle que les magistrats, membres de la Légion d'honneur, revenant du palais, enlevaient de leur boutonnière le ruban qui pouvait les désigner aux soupçons comme anciens fonctionnaires de l'Empire.

Je rencontrai sur le pont du Palais M. le président Barafort qui tenait, comme négligemment et par habitude, le pli de sa redingote dans sa main gauche.

— Que cachez-vous là, Monsieur le président, lui dis-je en plaisantant?

— Eh bien ! me répondit-il sur le même ton, je cache ma décoration. Moi, du moins, je ne l'ai pas enlevée !

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