LA BATAILLE DE NUITS
Le 19 décembre, on apprit à Lyon la bataille de Nuits, où deux légions du Rhône, orgauisées par les soins de Chalieniel-Lacour, s'étaient vaillamment battues, mais écrasées par des forces supérieures, avaient subi des pertes considérables.
Des rumeurs sinistres se répandaient dans la ville; on prétendait que nos légions avaient été enlièrement détruites; on exagérait le nombre des morts.
Ces douloureuses nouvelles arrivaient à point pour favoriser, dans leur criminelle entreprise, les instigateurs d'un nouveau complot.
Le même jour, 19 décembre, une réunion a lieu à la Croix-Rousse, salle Valentino, où les orateurs les plus violents d'une basse démagogie, Bruyas, Chol, Denys Brack, Christophe Deloche font appel à l'émeute et nomment des délégués pour aller soulever les sections dans les divers quartiers de la ville.
Le lendemain mardi, nouvelle réunion dans la même salle, où la population se porte en foule. Bruyas préside. Les actes suivent de
près les discours. Sur une table, près de la tribune, des cartoucbes sont disposées; on les distribue aux hommes armés. Une délégation de quatre hommes et deux femmes est nommée pour faire battre la générale dans les rues de la Croix-Rousse ; une autre pour sonner le tocsin dans les églises du quartier (Saint-Denis, Saint-Augustin, Saint-Eucher).Deloche va chercher les ouvrières de la cartoucherie de Cuire; elles font leur entrée en habits de deuil ; quelques-unes avec de longs voiles.
Avis est donné à la réunion que le commandant Chavant, du 10" bataillon (Croix-Rousse), est à la mairie. Une bande va le sommer de faire battre la générale. Chavant est un homme de cœur, il répond qu'il n'a pas d'ordres à recevoir de mauvais citoyens, insurgés contre le Gouvernement de la Ré|)ublique ; la femme Brun se jette sur lui ; elle lui arrache son képi et le soufflette. Le commandant est emmené à Valentino, où le président Bruyas explique le but de la réunion qui est « de substituer un Gouvernement révolutionnaire à celui qui siège à
l'hôtel de ville ». Chavant s'indigne et proteste cnergiquement.
Vers midi, arrive sur la place le tisseur Arnaud, commandant du 15" bataillon (Croix- Rousse), républicain couvai ncu,excellenthomme aimé et estimé de tous ses concitoyens. Il a appris l'arrestation de son collègue Chavant ;il veut le secourir. Lui aussi est sommé de faire battre la générale ; comme Chavant, il refuse ; il est hué aux abords de la salle ; une femme lui crache à lafigui'e;il est renversé, roulé par terre, au moment où il cherche à dégainer son sabre. 11 se relève et veut s'échapper ; il est poursuivi, assailli à coups de pieds, à coups de poings ; il est atteint de deux coups de baïonettes. Tout sanglant, il saisit son revolver, moins pour se défendre que pour intimider la meute qui le menace et appeler au secours.
Deux coups retentissent qui ne visaient, qui n'ont atteint personne.
— A mort! crie la foule. Il a tiré sur le peuple !
Et lui, faisant face à ses agresseurs, les invective avec mépris.
— Tas de lâches ! Tas de traîtres I Vous demandez une République et vous ne voulez que le pillage !
Désarm«'' par ses bourreaux, abandonné par ceux qui pouvaient lui porter secours, il est entraîné à la salle Valentino.
— (ju'on remmène à Valentino, vocifère près de lui un énergumène, et qu'il n'en sorte que pour être fusillé !
Quand il entre dans la salle de réunion, la fureur de la foule éclate en injures et devient du délire. Le cordonnier Chol, ancien commissaire de police du 4 septembre, s'élance à la tribune et montrant, comme pièce à conviction, le revolver qui vient d'être enlevé au mallieureux commandant : « Le lâche ! dit-il pour tout réquisitoire, il a tiré sur le peuple! »
Un autre brandit le sabre d'Arnaud. Le commandant demande en vain la parole ; la justice révolutionnaire ne s'embarrasse pas des formalités de la défense ; elle frappe ; elle n'écoute pas.
— A mort ! A mort î crie la foule.
Le verdict (Hait rendu. On condamnait alors comme on élisait, par acclamation.
Arnaud est traîné hors de la salle. Un cortège se forme qui se dirige vers la place d'armes et le clos Jouve. La marche est ouverte par cinq gardes nationaux ; derrière eux une troupe de femmes porte des drapeaux, les uns rouges, les autres noirs. Un peloton de quarante hommes entoure laviclime. x\leur tète s'açiriie un individu qu'on remarque pour ses guêtres blanches et son chapeau à larges ailes ; c'est ce même Deloche qui est allé chercher les ouvrières à la cartoucherie.
Il tient le commandant par le collet de son uniforme et le pousse vers le lieu de son martyre par la pente du boulevard de la Croix-Rousse.
Le cortège continue sa marche au milieu d'une foule énorme qui crie: « Fusillez-le! »
Arnaudest père de famille : sans doute, à cette heure désespérée, il songe à ceux qu'il aime, et qui ont besoin de son soutien; ce n'est pas sur lui-même que son cœur viril s'apitoie ; c'est sur sa pauvre femme, sur ses malheureux enfants.
Mais voilà ({irini hasard heureux le rattache à l'espoir de vivre : à quelques pas il vient d'apercevoir en armes la compagnie qu'il a commandée comme capitaine avant d'être élu chef de bataillon. D'un regard, il reconnaît des camarades, des membres de ce cercle de la Ruclie où, durant de longues veillées, sous l'Empire, on buvait ensemble « à la République ! »
— A moi mes amis ! crie-t-il. A moi !
— A mort ! A mort ! répond la foule.
VA jtas un homme de la compagnie ne répond à son appel ; pas un ne se détache du rang. Plus loin c'est le poste de la mairie :
— A moi, la garde nationale ! A moi ! crie une dernière fois Arnaud.
Le tambour bat aux champs ; les hommes du poste sortis en armes rendent les honneurs militaires « à hi justice du peuple! »
On est arrivé au clos Jouve. L'homme aux guêtres blanches commande ; il fait placer Arnaud à quelques i)as du mur. Quinze hommes se détachent du peloton et se mettent en face
ASSASSINAT DU Cf»MMANDANT ARNAUD 151
de lui; les autres s'alignent à droite et à gauche pour contenir la foule.
AlorsArnauil, voyant que tout espoir est perdu, n'a plus qu'un souci : mourir en soldat et en républicain.
Il jette au loin son képi ; il ouvre sa tunique, découvre sa poitrine, et, le visage tourné vers ses assassins, mêlant, dans une dernière pensée, au culte de laRépublique, lesouvenir dugénéral populaire qui la défend, de tout ce qui lui reste de voix, il crie : (( Vive la République ! Vive Garibaldi ! »
Ce fut le signal.
Les fusils s'abaissent ; un feu de peloton retentit. Arnaud tombe la face contre terre; mais il n'est pas mort ; son corps se débat et sursaute dans la poussière et dans le sang.
A ce moment, un enfant de quinze ans s'avance hors du peloton et réclame l'honneur de « donner le coup de grâce ». C'est le jeune Boyer, qui, entendant battre la générale, a pris le fusil de son père, près du métier à tisser, et s'est rendu à Valentino.
Deloche saisit Tarme de ce gamin : il la recharge et l'approche de la tempe d'Arnaud, la main du mourant, qui s'agite encore, écarte le canon; Deloche ramène le fusil, vise lentement et, d'un dernier coup à bout portant, met fin à celte horrible agonie.
Surpris par le bruit lointain des détonations, j'accourus du palais de justice à l'hôtel de ville. Sur les marches du perron, je rencontrai M. Ganguet, conseiller municipal, ami du commandant Arnaud, qui, avec des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix, me raconta le drame qu'il venait d'apprendre.
Je signais aussitôt des ordres d'arrestation contre Deloche, Bru vas, Chol, Gros Denis dit Denys Brack, et contre tous ceux qui m'étaient signalés comme ayant pris part soit au crime même, soit aux désordres qui l'avaient précédé. Je confiai l'exécution de ces mandats à M. Goudchaud, colonel d'état-major de la garde nationale, car nous n'avions toujours pas de police régulière ; et je montai à la Croix-Rousse avec
l'un (le mes substituts, M. Duiaïul, et M. Bonafos, juge d'instruction.
Je rencontrai, près de la gare du funiculaire, la 4" compagnie du 12'' bataillon, l'ancienne compagnie d'Arnaud, <à laquelle il avait en vain demandé secours. Ces hommes, l'arme au pied, sur deux rangs, restaient là comme pétrifiés. Lâchement, croyant peut-être au droit du peuple et à l'application de la loi martiale, ils avaient laissé assassiner leur ancien capitaine, leur camarade, leur ami. J'apostrophai vivement leur officier qui, dans l'alignement, le sabre au poing, ne trouvait pas une parole d'excuse ou de regret!
La foule était menaçante :
— Il n'a que ce qu'il mérite, disait un vieux canut, en mâchant sa pipe.
— Si on avait fait plus tôt des exemples, disait un autre, il n'y aurait pas tant de traîtres et de vendus.
Un peu plus loin, je rencontrai le pharmacien Francfort, et tandis que je recueillais son témoignage, près de son officine, nous vîmes passer l'affreux cortège qui revenait du clos Jouve, pré-
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cédé par les mégères qui portaient les drapeaux noirs. Sur l'un de ces drapeaux, on lisait l'ironique devise : Liberté! Egalité! Fraternité! Parmi ces femmes qu'on eût dit échappées d'un roman de Zola, on me montra la citoyenne Burnier, qui, en 1848, dans une fête civique, avait figuré «■ la déesse delà liberté ».
Recouvert d'un voile, le corps d'Arnaud avait été transporté sur une civière à la mairie de la Croix-Rousse ; là eût lieu une scène déchirante. Prévenue par des voisins, ne pouvant croire à son malheur, M'"' Arnaud était accourue ; quand ses mains tremblantes eurent soulevé le voile qui le cachait à sa vue, elle tomba évanouie sur le cadavre de son mari. On la porta à son domicile sans qu'elle eût repris connaissance.
Le jour même et les jours suivants, nous pûmes procéder à près de cinquante arrestations. L'instruction fut commencée par MM. Bonafos et Journel, juges d'instruction ; l'affaire fut ensuite déférée à la justice militaire en vertu de l'état de siège, en suite d'un rapport de M. le substitut Clai)i)ier.
Reprise par les juges militaires, rinstriiction fiitlongue etmiiiiilieuse, et ne put aboutir qu'au mois de mais 1871.
Après un énergique réquisitoire du capitaine Barret, commissaire du Gouvernement, et par arrêt du deuxième Gonseil de guerre de la 8" division militaire, on date du 21 mars 1871, Deloclie (Christophe) fut condamné à mort; il l'ut exécute". D'autres détenus furent l'objet de condamnations diverses : nux travaux forcés, à la réclusion, à l'emprisonnement. Trois fugitifs, Ballas, lîouveret etJas furent condamnés à mort |»ar contumace; trois autres, pour excitation à la guerre civile, à la peine politique de la déportation : c'étaient Bruyas, Chol et Denys Brack, contre lesquels on n'avait pu relever des charges suffisantes de crime de droit commun.
Vers la même date, la Cour d'assises du Rhône condamnait uu autre Deloche, frère du précédent, qui avait tenté d'assassiner sa femme avec son fusil de garde national dans son atelier de tisseur.
Il serait injuste de confondre tous les Croix-
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Roiissiensdans la réprobation qu'excite Tassassinat du commandant Arnaud. Soitqu'ilsfussent descendus en ville à l'iienre où les chefs d'ateliers ont coutume de visiter les fabricants, soit qu'ils fussent retenus cliez eux par les exigences de leur travail, la plupart des habitants du quartier ne connurent qu'après son accomplissement l'atli'ntat dont les péripéties n'avaient pas duré' trois qiiails d'heure.
Le Conseil municipal s'inspira du senliment public en prenant une délibération par laquelle il décidait que la ville de Lyon adoptait les trois enfants du commandant Arnaud; qu'elle leur allouait une pension, ainsi qu'à sa veuve; que les funérailles seraient faites aux frais de la ville ; qu'un emplacement de terrain serait cédé gratuitement et à perpétuité à la famille.
Le 22 décembre, la population lyonnaise fit au commandant Arnaud de solennelles funérailles. Gambetta vint à Lyon, accompagné de Spuller, attester par sa présence les douloureuses sympathies du Gouvernement.
Lorsqu'il descendit les marches de l'hôtel de
ville, avec le préfet, le maire, le Conseil municipal, il fut chaleureusement acclamé. Inspirées par des sentiments de patriotisme, cesacclamations s'adressaient à Tliomme qui représentait alors la défense nalionale ella lutte à outrance.
Derrière Gambetla, le Conseil municipal, les corps judiciaires et administratifs, le général de la garde nationale et son étal-major, les délégations de tous les corps composant la gardenationale, les généraux et les officiers de l'armée accompagnèrent, au milieu d'un concours immense de population, le ceicueil couvert de fleurs et de couronnes.
Aucun prêtre n'assistait à ces funérailles.