‹ La Commune a Lyon en 1870 et 1871Chapitre 45 sur 77 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

LE COMITÉ LYONNAIS DE l/ARMÉE DES VOSIiES. — LETTRES DE GARIBALDI. — LE CARTEL DU COLONEL BORDONE.

Pendant cette période de trouble et de confusion, SOUS l'autorité d'un procureur généi"al, dont la confiance s'en rapportait à moi pour toutes les initiatives, à côté d'un [)iéfet étranger à la ville qu'il administrait autant qu'à la fonction dont il était investi, je suis souvent sorli de mes attributions de magistrat, ou du moins je les ai cumulées avec les cbarges les plus diverses.

A peine investi i)ar Gambetta du commandement général de « l'armée des Vosges », c'est-àdire d'une armée à former dans un pays envahi, Garibaldi n'imaginait-il pas de s'adresser à moi, soit pour le recrutement, soit pour l'équipement de ses volontaires?

11 m'écrivait de Dôle le 21 octobre :

Mon Cher Andrieux,

Nous voulons faire quelque chose et nous sommes entravés par des difficultés infinies.

Voulez-vous me servir de pourvoyeur pour Farmée que j"ai l'honneur de commander?

Je vous remets une copie de mes pouvoirs, émanés du Ministre de l'Intérieur et de la Guerre, et je vous prie de m'acheter en attendant dix mille couvertures de laine bonnes, dix mille chemises de laine et dix mille paires de bons souliers.

Si on peut trouver des «gibernes et des ceinturons confectionnés, ayez la complaisance d'en ordonner cinq mille.

Ma lettre vous servira de pouvoir pour ces acquisitions.

Votre dévoué,

G. Gabibaldi.

La pièce suivante était incluse dans cette lettre.

Le Ministre de l'Intérieur et de la Guerre autorise le général Garibaldi personnellement à signer les réquisitions relatives à l'exécution de la mission

de guerre dont il a été chargé et qu'il a acceptée. Les réquisitions devront toujours porter la signature du général Garibaldi.

Fait à Besançon, le 18 octobre 1870.

Le Minialre de l' Inle'rieur et de la Guerre, Signé : Léon Gambetta.

Je ne connaissais pas Garibaldi; je ne l'avais jamais vu ; il m'écrivait pour la première fois, et j'étais d'emblée sacré « son cher Andrieux ».

On comprendra quel honneur c'était pour moi, si Ton veut bien songera l'exlraordinaire popularité dont (iaiibaldi jouissait à Lyon. Appelé comme un sauveur par délibérations successives du Comité de Salut public et du Conseil municipal, il venait d'être nommé <( citoyen de Lyon » par cette dernière Assemblée en un ordre du jour vraiment ditityrambique, dont je retiens les dernières lignes : « Considérant que l'Amérique s'est fait un point d'honneur de décerner à ce glorieux soldat de la liberté, à ce redoutable ennemi de loules les tyrannies, le titre de citoyen de la République américaine ;

186 LA COMMUNE A LVON EN l870 ET 1871

— décerne au général Garibaldi, citoyen italien et américain, le titre de citoyen lyonnais, et se déclare fier de l'attacher ainsi àla Ré|niblique Française par celte nouvelle initiative de Lyon. »

Un conseiller municipal, le D'Crestin, maire du IIl^ arrondissement de la ville, trouvant sans doute trop platonique cette manifestation de confiance et de sympathie, avait, par surenchère, proposé que Garibaldi fût adjoint au Gouvernement de la Défense nationale.

A vrai dire, le Gouvernement était loin de s'associer à l'emballement des Lyonnais. Gambetta avait subi le concours de Garibaldi que lui imposait l'opinion populaire ; mais il eut préféré que le héros de l'indépendance italienne ne quittât pas son rocher de Caprera.

Quant à Challemel-Lacour, la dépêche suivante, adressée au Ministre de la Guerre, dit assez clairement ce qu'il en pensait :

On annonce de tous côtés la venue de Garibaldi à Lyon. Dans les réunions politiques, on décide qu'il sera nommé général en chef des armées de la Repu-

blique. Plusieurs veulent l'associer à Cluseret. Sa venue à Lyon serait le signal de l'anarchie. Veuillez donner des ordres pour qu'il demeure à Chagny.

Le préfet, Signé : P. Challemel.

Je ne partageais ni l'enthousiasme du Conseil municipal pour Tancien adversaire de nos généraux à Rome et à Mentana, ni les appréhensions excessives et la sourde hostilité du préfet. J'étais reconnaissant à Garibaldi de nous avoir apporté le prestige de sa renommée, le concours de son expérience et de son courage, comme je l'étais à M. de Cathelineau d'avoir mis au service de la patrie en danger l'appui des royalistes vendéens. Je fis de mon mieux pour aider dans sa tâche le général en chef de l'armée des Vosges.

Ne pouvant me charger moi-même desdiverses acquisitions qu'il me demandait et désirant que la responsabilité en fut partagée, je formai sous ma présidence un Comité qui prit le titre de « Comité lyonnais de l'armée des Vosges ».

Les braves gens qui le composaient étaient fort désintéressés; mais, en échange de leurs soins et de leur dévouement, il leur parut qu'on pouvait bien leur octroyer quelques-uns de ces galons d'or ou d'argent qui flattent un citoyen d'autant plus qu'il est moins militaire, et dont le Gouvernement se montrait alors si prodigue. Je ne pus refuser de faire connaître leur désir au général Garibaldi qui me répondit :

Amange, 27 octobre 1810.

Mon cher Andhieux,

Ignorant comme je suis du personnel du Comité organisateur de Lyon, je ne pourrais déterminer leur grade.

Ayez donc la bonté de réunir une Commission compétente à ce sujet; et je demanderai l'approbation du Gouvernement.

J'accepte l'offre des médecins pour compléter notre ambulance, et je vous prie de les diriger au D"' Riboli qui en est le chef.

Merci pour tout ce que vous faites et ferez pour nous.

Votre dévoué,

(t. GAlilIlALDI.

Je priai mes collègues de ne pas insister : ils firent à la Patrie le sacrifice des galons rêvés.

Ils n'en furent pas moins zélés à remplir la mission qu'ils avaient acceptée, et, dans sa lettre du 8 novembre, Garibaldi m'exprima de nouveau sa satisfaction :

Dôle, S novembre 1870.

Mon cHiiH Andrieux,

Merci de cœur pour tout ce que vous avez fait pour nous.

Nous allons effectuer un mouvement sur la gauche et après, le colonel Bordone (peut-être dénia iii) ira à Lyon pour régler toutes choses avec vous.

En attendant, nous vous avons envoyé le major Castellazzo se charger du dépôt de t^yon.

Castellazzo est un officier de beaucoup de mérite. Les prisons de l'Autriche et du Pape, desquelles il vient de sortir, l'ont un peu affecté moralement et physiquement. Il aura donc besoin de votre précieuse assistance.

Votre dévoué,

G. Garibaldi.

Le colonel Bordone, dont il est question dans cette lettre, était le chef d'état-major de Gari-

baldi donl il avait toute la confiance, malgré quelques antécédents fâcheux. Alors âgé de quarante-neuf ans, d'après les notes que j'ai conservées, né à Avignon de Joseph-Antoine Bordone, et de Christine Marchisio, il exerçait au chef-lieu du département de Vaucluse la profession de pharmacien.

11 avait échangé le tablier professionnel contre un bel uniforme, à aiguillettes d'or, qui, sous sa barbe blonde, enfermait une corpulence im- |)Osanlo, voisine de l'obésité.

Quant il entra chez moi, Bordone était fort irrité contre Challemel-Lacour. Le chef d'étatmajor de Garibaldi avait fait demander des fusils au préfet du Rhône; il prétendait que Challemel avait répondu : « Je n'ai pas de fusils à donner à ces gens-là; des bâtons sont bien bons pour les Garibaldiens! » Bordone, entendant venger cet outrage, me demandait d'aller trouver Challemel-Lacour, avec un second témoin non encore désigné, pour exiger, au nom du chef d'état-major de l'armée des \ osges, une réparation par les armes.

J'essayais de faire comprendre au colonel Bordone que la réponse du préfet ne pouvait être conforme au to.vte invraisemblable qu'il m'en rapportait ; que, dans tous les cas, à rapproche de l'ennemi, nous avions mieux k faire que d'échanger entre Français des balles ou des coups d'épée. Je fus assez heureux pour éviter un choc entre l'exhubérante indignation du pliarmacien avignonnais et le froid dédain de Challemel-Lacour. Le malentendu fut dissij)é ; j'imagine bien (jue 'Hordone, en s'adrcssant à moi pour porter son cartel, avail |>révu cette pacifique solution.

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