‹ La Commune a Lyon en 1870 et 1871Chapitre 6 sur 77 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

E.^ROUTE POUR L'HOTEL DE VILLE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC. — LE DESSUS DU PANIER

Précédé de drapeaux et de tambours, grossissant de minute en minute par l'incessante alluvion de l'insurrection victorieuse, le cortège se mit en marche ; il suivit le quai du Rhône, la place Napoléon, aujourd'hui place Carnot, la ci-devant rue Bourbon, devenue rue Yictor-Hugo, la place Bellecour, la rue Impériale, promue depuis rue de la République, par avancement; — sans aucune opposition de la police ni de l'armée, — et me conduisit jusqu'à l'hôtel de ville, où je fus nommé par acclamation « membre du Comité de Salut public ».

J'appris ainsi l'existence de ce Comité, dont le titre semblait choisi pour donner aux conservateurs un avant-goùt de la Terreur. Je dus interroger mes amis afin de connaître son ori-

gine, sa composition, les circonstances de son avènement.

Les responsabilités accumulées par l'imprévoyance du Gouvernement, riiumiliation de nos premières défaites, l'irritation qui se propageait dans toutes les classes de la société avaient réveillé pour le parti de la révolution des espérances momentanément découragées par le succès du plébiscite impérial. Prévoyant la fin du régime et résolus à ne pas laisser échapper l'occasion longtemps attendue de mettre la main sur la puissance publique, les révolutionnaires lyonnais préparèrent les éléments d'un gouvernement populaire.

Des groupements occultes, formés dans divers quartiers, fur? nt consultés — on n'a jamais bien su par qui, ni comment — et de leurs délibérations sortit une liste de commissaires qui pouvaient ainsi se réclamer d'une sorte d'élection.

Sur cette liste, mon nom ne figurait pas ; les vieilles barbes, blanchies dans la discipline du parti, trouvaient que je n'étais pas assez dans

le rang-, et m'eussent volontiers laissé à Saint- Joseph.

La nouvelle du désastre de Sedan avait été connue à Lyon dans la nuit du 3 au 4 septembre ; le lendemain, dès huit heures du matin, la place des Terreaux, qui s'étend devant la façade principale de Thôtel de ville, était remplie d'une foule compacte, venue surtout des quartiers ouvriers. L'hôtel de ville étant à la fois la résidence du préfet et le siège de la commission municipale, imposée à Lyon, comme à Paris, en vertu d'une loi d'exception', c'était devant ce monument que devaient se concentrer lesmanifestations dirigées contre le régime impérial et contre l'usurpation des pouvoirs municipaux.

Les troupes envoyées pour disperser la foule s'étaient retirées à peine arrivées : les cavaliers, après avoir remis le sabre au fourreau ; les fantassins, après avoir levé la crosse en l'air.

Bientôt les plus hardis parmi les instigateurs

L Un projet de loi déposé par le ministère Ollivier, le l""" juillet 1870, devait faire rentrer Lyon dans le droit commun, sauf les attributions d'administration et de police dont le préfet restait chargé.

du mouvement populaire, sans se laisser arrêter par la résistance des quelques agents de police qui formaient seuls la garde du Préfet, étaient entrés à l'hôtel de ville et, tandis que Tun d'eux hissait le drapeau rouge sur le dôme du vieux palais, les autres se montraient au balcon, à côté du préfet Sensier qui, d'une voix étouffée par l'émotion, avait vainement essayé de faire entendre ses protestations. Prenant la parole au nom de leurs amis, les citoyens Durand et Barodet proclamaient la République et faisaient ratifier par les acclamations d'une foule confiante la composition d'un Comité de Salut public, dont les membres lui étaient pour la plupart inconnus.

Ces meneurs d'ailleurs ne se conformaient-ils pas à la tradition lyon'aaise, suivie de tout temps par tous les partis? Et cette procédure d'insurrection n'était-elle pas à peu près la même qu'avaient adoptée les royalistes en 1793, après l'arrestation de Chalier, pour constituer contre la Convention, la « Commission républicaine de Salut public? »

L'inclination de la foule la porte à applaudir les démolisseurs heureux de tout gouvernement, surtout quand ils la dominent et lui parlent du haut du balcon. Elle acclame et ratifie, en un plébiscite ébauché, hommes et choses, tout ce qu'ils lui proposent, sans discuter, ni même discerner.

Dans le courant de juillet, à la suite des premiers tumultes, afin d'obvier à l'insuffisance de la force publique, amoindrie pour le départ des troupes, l'élite de la jeunesse conservatrice s'était groupée, sous les auspices de la préfecture, pour assurer le maintien de l'ordre dans la rue. Dans la journée du 4 septembre, on ne vit pas trace de ces volontaires de la police que la malignité populaire avait appelés « les gourdins réunis ».

Comme j'arrivais à l'hôtel de ville, et tandis que les gardes nationaux, s'emparant du fort Lamothe et du fort de la Vitriolerie, y prenaient les fusils qu'on leur avait jusqu'alors refusés, le Comité venait d'organiser son bureau et de se partager en trois Commissions, celle

des Intérêts publics, celle des Finances et celle de la Guerre. Quelle que fut mon incompétence je me fis inscrire à celte dernière, car la préoccupation de la lutte contre l'envahisseur dominait en moi, à cette heure douloureuse, tout autre sentiment. Tel ne semblait pas être l'état d'âme de la plupart de mes nouveaux collègues ; tout entiers à la joie d'avoir renversé l'Empire, ils ne doutaient pas que la proclamation de la République ne fût le signal des victoires prochaines : nous allions revoir les volontaires de 92 et l'irrésistible élan d'une armée de citoyens! D'ailleurs Guillaume n'avait-il pas dit qu'il faisait la guerre à l'empereur, non à la France?

Pour quelques-uns, pour le petit groupe des affiliés à l'Internationale, peu importait les victoires de l'Allemagne ; il'j ne voyaient dans la disparition de toute force de résistance que la possibilité d'appliquer leur programme : « Plus de frontières! Plus de patrie ! La solidarité des travailleurs de toutes les nationalités dans la lutte, contre le capital et la propriété ! »

Parmi les soixante 7 dix-huit membres qui

composaient le Comité de Salut public, il convient de citer ceux qu'un mérite relatif, un signe d'originalité, ou le simple caprice des circonstances distingua du plus grand nombre.

Chepié, l'un des présidents, ouvrier tisseur, conseiller prud'homme, plus tard député, décédé dans une recelte particulière qui lui fut octroyée comme compensation aux infidélités du suffrage universel. Esprit plus délié que cultivé, Chepié présidait avec tact et autorité. 11 sut conserver son influence et accroître sa popularité, tout en les faisant servir à contenir les exaltés et à écarter les propositions excessives. La réaction, toujours frivole, ne voulait connaître que ses outrages à la grammaire et l'art, dont il abusait, de prévenir la cacophonie des hiatus par l'adjonction de consonnes imprévues.

Chaverot, plâtrier, et Perret, comptable, ne se recommandaientàl'attention que parce qu'ils partageaient avec Chepié l'honneur de la présidence.

Louis Garel, l'un des secrétaires ^ autonomiste

1. Trois autres secrétaires plus effacés étaient les citoyens Maynard, Despeignes et Vallier.

LE COMITÉ DE SALUT l'UBLIC

intransigeant, pourfendeur de TFtal, ennemi personnel du ca[)ital, avait des idées et, pour mauvaises qu'elles fussent, savait les exprimer et les défendre. Il a publié sur la Révolution Lyonnaise une brochure intéressante à consulter.

Le D' Ilénon, le plus silencieux des « Cinq » à la Chambre des députés, battu comme trop modéré aux élections de 1869 par Bancel dont l'éloquence fougueuse et imagée contrastait avec sa réserve, fut plus tard maire de Lyon. Homme simple, juste et bon, il croyait aux vertus républicaines, et souleva les détlances des républicains en les pratiquant.

Varambon, futur sous-secrétaire d'Etat à la Justice, avocat sans clients, mais non sans talent, portait élégamment des revers conventionnels et des chapeaux régicides, préparant ainsi à Lyon, comme Charles Floquet à Paris, la chute du « gouvernement personnel ».

Barodet, ancien instituteur, avait été après le 2 décembre l'objet de persécutions obscures qui ne lui permettaient encore d'entrevoir dans ses rêves ni la mairie de Lyon, ni le mandat de

député (le Paris, ni ce recueil parlementaire, confident indiscret des promesses trahies qui devait un jour immortaliser son nom.

Le mystique Lentillon, que nous connaissons déjà, et dont nous n'aurons plus à parler, météore éteint à peine entrevu.

Grinand, voyageur de commerce, Gaudissart sans illustration, présida la Commission des Finances. Plus soucieux d'expériences hasardées que d'équilibre budgétaire, il orienta d'un cœur léger la ville de Lyon vers la banqueroute par la suppression de l'octroi qu'il ne réussit pas à remplacer.

Ganguet, tisseur, président de YHarmonie gauloise, société chorale, et du Comité de la Guerre; bon patriote et bon musicien.

Langlade, pharmacien, vendait les produits et propageait les idées de François-Vincent Raspail, récemment élu député du Rhône. Quand le peuple chantait la Marseillaise, après chaque couplet, Langlade, en l'honneur de son grand homme, entonnait d'une voixnasale un supplément de retVain, (}ui traduisait alors les enthou-

siasmes et les haines de la foule lyonnaise ^ Durand, officier de santé, d'aspect grave et austère, profond à la surface, si j'ose combiner ces deux mots; orateur troublant dans les réunions démocratiques, où son regard chargé de menaces et de colères, son geste brusquement jeté, les vibrations communicatives de sa voix barytonnante venaient en aide à l'insuffisance de son argumentation ; — paralysé d'ailleurs par le sentiment exact de son aptitude, quand il fallait parler devant un auditoire plus exigeant, tel que celui du Palais Bourbon, où l'envoyèrent plus tard ses admirateurs lyonnais. Baudy, cordonnier de son état, chevronné d'une condamnation politique-, conseiller d'arrondissement sous l'Empire, nommé secrétaire général pour la police par le Comité ^', fut vic-

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