‹ La Commune a Lyon en 1870 et 1871Chapitre 66 sur 77 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L'INSURRECTION DU .^O AVRIL. — LES BARRICADES A LAGUILLOTIÈRE. — VALENTIN BLESSÉ. — LA RÉPRES- SION.

Fût-ce riieureux efï'et des arrestations du 29 avril ? Toujours est-il que la colonne annoncée ne partit pas de Genève. Nous devions craindre, néanmoins, des désordres pour le lendemain.

LeSOavril, avaient lieu dans toutes les communes de France des élections municipales, en exécution de la nouvelle loi, votée le 14 avril par TAssemblée nationale. C'est contre ces élections que protestait Taftiche de la « Commune provisoire », comme n'étant ni « logiques », ni « opportunes », el comme devant être « le dernier coup porté à la République ».

Elles avaient le tort d'être ordonnées |)ar TAssemblée nationale, en vertu d'une loi qui n'acceptait pas le principe d'autonomie, et sur-

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tout de devoir tourner, selon toute apparence, contre le parti de la Commune.

Je vis le préfet le 30 avril au matin ; il me fit connaître qu'au cas d'émeute, le canon du fort Saint-Just donnerait le signal du rassemblement des troupes sur la place Perrache, où luimême retrouverait le général Crouzat.

J'allai à la maison d'arrêt me rendre compte de l'importance des arrestations de la veille et interroger les |)risonniers.

Sur l'invitation du directeur, j'y restai à déjeuner. Nous avions quitté la table et j'avais repris mon interrogatoire, lorsque des coups de canon répétés retentirent longuement et me serrèrent le cœur : c'était le signal des événements redoutés.

Je me rendis en bâte à l'bôtel de ville ; j'y arrivai au moment où le préfet partait pour rejoindre le général; je montai dans la voiture de Valentin et, durant le trajet de la place des Terreaux à la place de Perracbe, j'appris de sa bouche ce qui s'était passé depuis que je l'avais quitté.

Quand les électeurs s'étaient présentés le matin pour voter à la mairie de la Guillotière, ils avaient trouvé la salle occupée par des bandits en armes qui les avaient repoussés, après avoir déclaré, au nom de la Commune de Lyon, que les élections n'auraient pas lieu. Une trentaine d'entre eux formaient un demicercle de sentinelles devant la porte ; vêtus presque tous d'uniformes de gardes nationaux, ils comptaient dans leurs rangs trois déserteurs de l'armée.

Le général Crouzat avait envoyé, pour rétablir l'ordre et faire respecter le scrutin, deux bataillons du 38- de ligne.

C'est toujours une grave imprudence de mettre en contact des troupes d'infanterie avec une foule ameutée sans les faire précéder par des forces de cavalerie, de gendarmerie ou de police, surtout en des temps où l'autorité du Gouvernement est contestée, le devoir incertain, la discipline chancelante.

Ce qu'il fallait |)rcvolr arriva ; le iîS" fut accueilli aux cris de : <* V'ive la ligne! » Des

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gardes nationaux se glissèrent dans les rangs ; les femmes, qui ont toujours un rôle dans les émeutes, entourèrent les soldats, leur criant : a Vous ne tirerez pas sur vos frères ! »

Les soldats levèrent-ils la crosse en l'air!

Des témoins l'ont affirmé; Valentin à ce moment le croyait. Depuis, les officiers du 38* ont assuré qu'on avait calomnié leurs hommes; que des crosses assez nombreuses en effet avaient été levées, mais par des gardes nationaux entrés dans les rangs des soldats pour y jeter le désordre et la confusion.

Il faut tenir compte de la protestation des officiers, inspirée par le souci de l'honneur du régiment. Mais il est certain que la discipline de ces bataillons, noyés dans la foule, confondus avec elle, était compromise et que les officiers prirent le bon parti en ramenant le 38" vers la place Perrache, tandis qu'il en était temps encore.

Depuis, des bai-ricades avaient été élevées aux abords de la mairie ; les insurgés avaient fait de nombreuses recrues, venues de tous

côlés; ils occupaienltout le quartier et s'étaient fortement retranchés à la maiiie et dans les rues Yoisines.

Nous ne pouvions compter pour la répression que sur Tarmée, et l'aventure de la journée disait assez sous quelles réserves. Il fallait d'ailleurs agir sans relard. Fière du succès de ses prévisions dans l'affaire du 22 mars, la municipalité avait insisté pour éviter une fois encore une intervention militaire; mais chaque heure augmentait les forces de l'insurrection en même temps que sa confiance et son audace.

Les émeutiers étaient armés de chassepots et pourvus abondamment de cartouches, des armes et des munitions provenant encore du pillage des forts dans la journée du 4 septembre.

Ayant rejoint le général Crouzat, nous tînmes avec lui et ses principaux officiers un conseil d'où sortit une prompte décision. Les troupes furent divisées en deux colonnes : la principale, commandée par le général, devait

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s'avancer avec le préfet, qu'accompagnait M. de Goiirlet, commissaire central, par les quais de la rive droite du Rhône, traverser le fleuve au pont de la Guillolière, et déboucher en face de la mairie. L'autre, moins importante, comprenant une demi-batterie d'artillerie, commandée par le capitaine Nicolas, deux bataillons du 38^ de ligne, sous les ordres du lieutenant-colonel Courtot, et quelques cavaliers, traverserait le Rhône, en sortant de la place Perrache, par l'ancien pont Napoléon, suivrait les quais de la rive gauche, puis la rue de Marseille, jusqu'aux barricades. Je marchais en tête de cette seconde colonne; j'avais dans le dos les bataillons inquiétants du 38% si malheureux dans leur précédente tentative. Je devais faire les sommations.

A peine en route, l'orficier qui commandait la batterie me déclara qu'il se bornerait à faire tirer<à blanc. J'insistai vivement, lui demandant de faire tirer deux coups à blanc, mais ensuite,, quand la foule plus ou moins inoffensive serait ainsi avertie et écartée, de ne pas hésiter à

canon ner sérieusement les barricades et leurs défenseurs.

Les officiers des autres corps m'entourèrent et m'appuyèrent, rappelant que le général Crouzat venait de me confier le soin de diriger l'attaque et que j'en avais la responsabilité ; que nous n'allions pas à une parade ; que nous ne serions pas ménagés par les balles des insurgés ; que nous avions le devoir de rétablir l'ordre.

L'artilleur me demanda un ordre écrit, voulant, disait-il, dégager sa responsabilité, au cas où, après l'action, le procureur de la République ne serait plus là pour lui prêter son témoignage.

Je déchirai une {>age de mon carnet, et j'écrivis en ces termes, au crayon, Tordre qui m'était demandé :

Après les sommations légales, deux coups à blanc; après quoi tirer sérieusement.

Le Procureur de la République , Am)iui:i"X.

.le l'eprodiiislexluellement ce document parce que Tofticier (jiii lavait reçu me l'a renvoyé de

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Dijon, avec sa carie, il y a quelques années.

Quand nous fûmes en haut de la rue de Marseille, je fis, à la tête des troupes, trois sommations, accompagnées de roulements de tambours. Les insurgés répondirent par des coups de fusil ; ce sont eux qui ont commencé le feu ; un tambour du 38" tomba, gravement blessé, près de moi.

Puis il y eut comme un moment d'hésilalion. Croyant encore à la popularité dont j'avais joui, à l'ascendant de ma parole auprès de ces républicains lyonnais qui, sous l'Empire, m'avaient si souvent acclamé, et préoccupé d'éviter, s'il était possible, TelTusion du sang, je m'avançai en parlementaire et, faisant signe que je voulais parler, j'essayais de haranguer les insurgés.

J'avais obéi à l'impulsion d'une confiance insensée : je fus saisi, enlevé par ces hommes, et séparé des soldais qui bien vile me perdirent de vue dans l'obscurité de la nuit tombante.

A ce moment je me crus perdu ; ma poitrine

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était menacée par les baïonnettes des gens à la merci desquels je me trouvais; l'un d'eux, à bout portant me mettait en joue ; je doute qu'il eût tiré ; cai' il ne le pouvait sans risquer d'atteindre ses complices; je n'en suis pas moins l'econnaissanl à un tisseur, nommé Fuzier, qui releva le canon du fusil. Instinctivement j'avais mis la main sur le revolver qui, depuis mon arrestation à la (Iroix-Kousse, ne me quittait pas ; mais le souvenir du commandant Arnaud élait trop près de moi pour que je fusse tenté de me servir de cette arme et je dissimulai bien vite un geste à peine commencé.

Aidé de quelques boutiquiers du quartier, le brave Fuzier chercliait à gagner du temps. Je Tenlendais qui disait : '( 11 faut le faire passer devant un Conseil de guerre ! On ne peut pas l'exécuter sans jugement ! »

Je me débattais sans violence et sans prétendre me dégager, eberchant seulement à me rapproclier des troupes, d'où pouvait venir le salut.

Tous ces faits, rapides, précipités, prirent

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moins de temps qu'il ne m'en faut pour en écrire le récit.

Tout à coup je sentis une violente secousse ; je tombais pêle-mêle avec les gens qui me tenaient par le collet et par les bras. Une charge de cavalerie venait de balayer la chaussée. Je me relevai, mes vêtements en lambeaux, avec de douloureuses contusions.

Sans m'attarder à regarder les insurgés qui grouillaient autour de moi, parmi leurs armes éparses, craignant de ne pouvoir rejoindre ma colonne, je m'échappai par une petite rue perpendiculaire au quai du Rhône et à la rue de Marseille.

Débouchant par le pont de la Guillotière, la colonne de Valentin venait d'ouvrir le feu contre la mairie, et quoique je fusse fort à droite de la direction du tir, des balles égarées sifflaient de mon côté.

Je gagnai, en me baissant, le parapet du quai du Rhône, et, sous la protection de cet abri, j'arrivai jusqu'à l'entrée du pont, où je me fis reconnaître.

— Dans quel état vous a-t-on mis? me dit Valentin en me tendant la main.

Hélas! il ne devait pas tardera être lui-même plus gravement atteint.

Suivant le cours de Brosses (aujourd'hui cours Gambetta), nous marcliions vers la mairie, point de jonction des deux colonnes, quand Valentin toml^a à côté de moi, en poussant une exclamation qui paraissait trahir plutôt de la surprise que delà douleur.

Il venait d'être blessé à la jambe par une balle qui, ayant traversé le mollet de bas en haut, n'avait pu êti'e tirée que de l'intérieur d'une cave.

J'aidai à relever Valentin et à le transporter dans une voilure du train des équipages, où sa jambe étendue reposait sur une banquette faisant face à celle sur laquelle il était assis.

Déjà dans cette même voiture avait été recueilli un insurgé, dont les arcades sourcilières avaient été brisées et le front horriblement labouré par une balle. Inconscient de ce qui se

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passait autour de lui, ce malheureux laissa retomber sa tête sur l'épaule du préfet dout le manteau fut couvei'l de sang et d'immondiees. Je voulus délivrer Valentin de cet importun voisinage et repousserl'insurgé vers l'autre extrémité de la voiture; mais, avec cette exquise bonté dont il ne se départit jamais au milieu des sévérités que lui imposèrent les circonstances et ses fonctions, Valentin, oubliant sa propre blessure, exigea qu'on ne dérangeât pas l'homme qui tout à l'heure n'eût point hésité à le tuer; il continua à lui servir d'oreiller jusqu'à l'hôpital militaire, où je laissai Tun et l'autre aux soins également dévoués des bonnes Sœurs.

J'allai de là à l'hôtel de ville, où j'appris qu'à deux pas du palais municipal, dans une brasserie de la rue Puits-Gaillot, entourés de leurs amis, les délégués de la Commune de Paris attendaient l'issue de la lutte.

Je requis quelques gardes nationaux, parmi lesquels M. Chaumer, négociant, M. Ratin, ancien agentde change, M. Radisson, raftineur, et

avec eux j'entrais dans une salle enfumée où deux des signataires de Faffiche de la Commune, attablés devant des bocks à côté de soucoupes amoncelées, Dumont et Caulet de Tayac, se laissèrent arrêter et dépouiller de leurs revolvers sans résistance.

Puis, accompagné jusqu'au pont par M. Crozier, secrétaire du parquet, je retournai à la Guillotière. La troupe avait enfoncé les portes de la mairie et avait fait ses défenseurs prisonniers; le combat était presque terminé; cependant on entendait encore le sifflement prolongé des balles, que de temps en temps nous envoyaient les émeutiers, hasardant leur coup de fusil à Fangie d'une rue. dans l'obscurité de laquelle ils disparaissaient aussitôt. Leurs balles traversaient le Rhône et tirent des victimes parmi les passants inoffensifs qui longeaient le quai de l'Hôtel-Dieu. Quelques coups de feu partaient aussi des fenêtres ; chaque fois la troupe ripostait ; mais ces fusillades se faisaient de plus en plus espacées.

Je passai le reste de la nuit près du général

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Crouzat qui, dans la répression de cette émeute, montra autant de sentiments d'humanité que

d'énergie et de résolution ^

[. Un inritleiit iléplorable de la journée du 30 avril fut la débandade d'un peloton du train des équipages qui fraternisa avec les éiueiitiers. Les hommes qui le composaient furent arrêtés et conduits à l'état-major di' la place par des gardes nationaux.

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