IV. — LE RETABLISSEMENT DE L’'AUTORITE
Au moment où il sacrifiait à ses amis, son collaborateur, ie commissaire extraordinaire se savait lui-même condamné par le Gouvernement de Versailles. L’insurrection kabyle qui s'était étendue dans la Mitidja avait inquiété celui-ci. D’Alger lui étaient parvenus les rapports du général Lallemand et de l'amiral, signalant les dangers que faisaient courir à l'Algérie tout entière la menace perpétuelle d’une révolution et le discrédit d’un gouvernement faible et trop souvent humilié. « Si Alger faisait sa révolution, écrivait Fabre La Maurelle, l’insurrection arabe deviendrait extrêmement grave. Il y a urgence à envoyer un gouverneur nommé avec pleins pouvoirs de la République » (2).
Comprenant la nécessité de rétablir le prestige français aux yeux des indigènes, le Gouvernement voulait appeler au Gouvernement général de l’Algérie un homme énergique, capable de réprimer également la révolte kabyle et l'agitation française. Thiers désigna le vice-amiral de Gueydon, son ami, qui avait administré sagement la Martinique sous l’Empire. Ia fermeté de son caractère et sa loyauté faisaient espérer qu'i imposerait l’ordre, sans abuser de ses pouvoirs ; mais il n’était pas douteux que ce marin monarchiste et catholique rencentrerait de grosses difficultés à son arrivée (3).
Lambert se plaignit amèrement de l’ingratitude d’un Gouvernement qui le renvoyait lorsque, par sa diplomatie, il lui avait fait faire l’économie d’une révolution. Le rétablissement
(1) Rapport La Sicotière, p. 125 c et seq. Vérité Algérienne, 2 et 5 avril. Arch. Nat. Rapport d’Hélot au Ministre de l'Intérieur, 17 avril 1871.
(2) Fabre La Maurelle à Gouvernement, 2 avril. Contre-Amiral à Ministre de la Marine, 4 avril 1871.
(3) Bulletin Officiel du Gouvernement Général de l'Algérie, 1871, p. 177. Donr- NiQuE. Un Gouverneur Général de l'Algérie, le Vice-Amiral de Gueydon, ch. I.
du Gouvernement général qu’il avait voulu détruire, le choix d’un militaire l’indignaient (1). Ces sentiments étaient partagés par toute la population civile. Pour les radicaux, Lambert était un républicain trop timide (2), et les Versaillais leur donnaient un comte, un amiral! A quoi bon avoir chassé les généraux ? La République rétablissait, sous le nom de Gouvernement civil, l’autorité militaire. La promesse de l’Empire était oubliée, l'Algérie retombait sous la férule des bureaux arabes (3).
Les Conseils municipaux et les Comités de défense songèrent à résister à cette réaction monstrueuse. Vuillermoz prit la tête du mouvement de protestation. Il proposait aux provinciaux de constituer une représentation des Conseils municipaux de la colonie afin d'organiser la défense des libertés, mais il avait bien soin de spécifier que celle-ci serait « exclusivement pacifique et légale ». Lambert, Thuillier le secondaient dans ce dessein.
Le 8 avril, l'Association républicaine réunissait au Grand Théâtre, deux mille citoyens sous la présidence de Vuillermoz. A l’unanimité, l’assemblée demandait la suppression du Gouvernement général militaire, des bureaux arabes et « protestait contre la nomination de l’amiral comte de Gueydon ». Enfin, elle demandait l'ouverture d’une enquête au sujet de l’insurrection kabyle, qu’aveuglés par leur haine de l'autorité militaire, les républicains algériens attribuaient aux intrigues des bureaux arabes (4).
Ces plaintes ne trouvèrent pas d’écho auprès du Gouvernement. Pour combattre la révolte kabyle, celui-ci envoyait en Algérie des régiments qui renforçaient les miliciens qu’on avait appelés sous les drapeaux. Le Gouverneur n’était plus dès lors exposé aux caprices des émeutiers. Il pouvait donner des ordres sans crainte de voir son palais envahi, et les radicaux algérois lui dicter leur volonté. Le temps des coups de main anti-militaristes était révolu.
C’est ce que la population d’Alger comprenait. Le 9 avril, veille du débarquement du Gouverneur, les extrémistes avaient invité leurs amis à se munir de sifflets et à manifester contre
(1) Lambert au Gouvernement, 28 et 51 mars 1871. Rapport La Sicotière, p. 126 c et 127 à. à
(2) Solidarité, 5 avril 1871.
(3) Rapport La Sicotièrè, p. 127 b. Seybouse de Bône, 15 avril.
(4) Maire d’Alger à Chef du Pouvoir exécutif. Versailles, 8 avril 1871.
lui (1). Ces directives ne furent pas suivies. La foule restait silencieuse, mais ne manifestait pas contre le Gouverneur, qui avait revêtu un frac et ne portait que la Légion d'honneur pour montrer le caractère civil de sa fonction. Quelques conservateurs applaudissaient même timidement. Vuillermoz et son Conseil s'étaient bien abstenus pour marquer leur désapprobation, mais on était loin de l’arrivée tumultueuse du général Walsin-Esterhazy. Les marins qu'on avait placés au palais n’eurent à aucun moment à intervenir. Alger accueillait sans joie, mais correctement, le représentant du Gouvernement de Versailles (2).
Les passions des militants n'étaient cependant pas éteintes. Les journaux radicaux attaquaient violemment « l’amirailcomte ». Les orateurs de club continuaient à pérorer et le Gouverneur, peu patient, souffrait difficilement cette guerre à coups d’épingle. Une de ses premières décisions avait replacé la milice sous le commandement du général Lallemand. On s’aperçut vite de ia présence d'étrangers et particulièrement d'anciens garibaldiens dans certaines compagnies connues pour leur dévouement à Vuillermoz. Cette découverte fit penser à l’amiral que le maire d'Alger avait préparé un mouvement séditieux. Aussi, désireux de réduire au plus tôt la résistance de la municipalité pour convaincre les chefs arabes du retour à un pouvoir fort, il demanda le rétablissement de l’état de siège dans l’arrondissement d'Alger (3).
Les radicaux se soumirent à cette mesure rigoureuse. Ils ne protestèrent pas davantage lorsque Hélot fut rétabli dans ses fonctions de préfet et que le commissariat central de police, supprimé par Warnier, fut réorganisé. La menace qu'avait fait peser sur Alger la révolte des indigènes dans la Mitradja les rendait circonspects. Et puis, privés de leur chef, depuis le départ d'Alexandre Lambert, les violents se montraient désemparés. Ils essayèrent, une dernière fois, de se réunir à l’Association républicaine, mais des mesures de sécurité ayant été prises, il ne se trouva qu’une cinquantaine d’exaltés pour braver les ordres du Gouvernement. Devant leur impuissance, ils se dispersèrent. Leurs journaux ne vivaient plus qu'avec difficulté.
(1) Rapport La Sicotière, p. 129. Lamy, op. cit., p. 105.
(2) Fabre La Maurelle au Ministre de la Marine, 10 avril; de Guevdon à Thiers 11 avril 1871.
(3) Rapport de Gueydon à Ministre de l’Intérieur, 29 avril 1871. Arch. Nat. F. 80, 1682. i
« L'Algérie Française » était vendue par autorité de justice, « La Voix du Peuple » était mise en faillite. L'heure des Jacobins était passée.
L’horreur soulevée par l'exécution des otages et l'incendie des monuments publics de Paris par les « Communeux » achevèrent de discréditer les partisans de la violence. Versailles gagnait la partie et il n’était pas bon de montrer trop d'amitié pour des vaincus. Des hommes comme Vuillermoz, s'ils partageaient les idées des insurgés parisiens, avaient horreur du sang versé (1). Eux qui n'avaient jamais osé se révolter ouvertement, eux qui s'étaient contentés de rhétorique révolutionnaire, invoquant la Terreur et le Salut public sans jamais passer aux actes, reculaient en présence des tueries parisiennes. Ils ne renonçaient pas à leur lutte légale contre l’amiral, ils n’abandonnaient pas leur programme de colonisation, ni leur opposition à toute forme de gouvernement militaire, mais ils renonçaient à l’illégalité.
La Commune d'Alger cessait d’être révolutionnaire.
(1) Arch. Nat., F. 80, 1682. Rapports du Préfet Hélot au Ministre de l’Intérieur, 20 et 27 mai 1871
Conclusion
« L’insuffisance, les faiblesses, les sottises ont perdu la plus belle des situations qui se soient offertes à l’Algérie de rentrer dans la libre administration d’elle-même », écrivait quelques mois après le rétablissement de l’ordre, le radical intransigeant Georges Tillier (1).
De fait, les agitateurs algérois avaient bénéficié d’une situation exceptionnellement favorable. Un gouvernement sans force, confié à des vieillards ou à des gens de bonne volonté, mais sans expérience de la chose publique, une population aigrie par un régime sévère et des calamités publiques, facilitaient les tentatives les plus hardies. Mais Vuillermoz et la plupart de ses amis ne voulaient pas faire une révolution contre la République. Ils désiraient simplement imposer le régime civil, que les Algériens réclamaient depuis près de trente ans, fût-ce par l’illégalité. Sans doute, beaucoup d’entre eux pensaient que la base de la démocratie algérienne devait être la Commune autonome, et, en cela, ils ne différaient guère des révolutionnaires français (2). Sans doute, comme ceux-ci, les défaites militaires et le retard apporté au châtiment des traîtres les poussaient à d’absurdes manifestations contre d’innocents agents du pouvoir central. Mais, la cause première des mouvements incohérents que, pendant six mois, Alger subit, fut le désir de ses coloniaux de s'affranchir de l’administration militaire, dont ils se croyaient sans cesse menacés, afin de coloniser l'Algérie sans tenir compte des indigènes.
L'idée de recourir à la violence n’appartenait qu’à quelques extrémistes, anciens déportés qui n’avaient pas réussi à se créer une situation avantageuse dans la colonie ou bohèmes révolutionnaires. À la fois fiers et aigris de leurs souffrances pour la cause de la liberté, ils demandaient à la République qu’ils avaient contribué à fonder leur récompense, et, ne la recevant pas, ils accusaient volontiers le Gouvernement de pactiser avec
(1) G. Tizcxen, op. cit.
.{2) Voir les OŒuvres de Juillet Saint-Laget, Fawtier.
les serviteurs de l’Empire et d’assassiner ainsi le régime. Pour ces gens hantés par la légende révolutionnaire, l'insurrection contre les mauvais hommes d'Etat s'imposait pour faire prévaloir la volonté populaire. De là leurs excitations à la révolte, les articles furieux de leurs journaux ou leurs discours de déments. Mais, dès que le Gouvernement capitulait, leurs troupes, cessant de les suivre, écoutaient les propos modérés de Vuillermoz.
Les conservateurs ont accusé le maire d'Alger d’avoir désiré la Révolution et les radicaux extrémistes lui ont reproché d’être lâche et d’avoir fait échouer leurs projets. Les uns et les autres ont eu tort sans être tout à fait injustes. Adversaire résolu du régime militaire, Vuillermoz employa bien l’émeute pour le renverser. Son but atteint, il s’efforca de maintenir ses amis dans la voie légale, tout en n’osant pas les désapprouver lorsqu'ils en sortaient. Ce chef improvisé avait une propension fâcheuse à suivre ses soldats faute de savoir les retenir. Cela lui valut une réputation de duplicité peu méritée. En fait, il aimait trop la popularité pour entrer en conflit avec les siens, mais dénué d'ambition et d’esprit d'aventure, il ne pouvait pas guider des révoltés. C’est sans doute cette timidité qui empêcha le mouvement révolutionnaire d’aller plus loin. On peut croire qu’à sa place, un Alexandre Lambert aurait osé, mais il aurait aussi causé de bien plus graves dommages à la colonie, sinon réalisé une révolution impossible.
On ne fait pas en effet une révolution dans une colonie, on ne le peut pas ; tout mouvement insurrectionnel tourne fatalement à la sécession. La volonté d'Alger n'avait aucune infiuence sur les actes du Gouvernement de la Métropole, mais celle-ci exerçait encore son autorité sur l'Algérie. Pour y échapper, même affaiblie, il eût fallu fonder une République algérienne indépendante, ce que les circonstances ne permettaient pas. Pays neuf, sans Capitaux, sans équipement et sans industrie, cherchant encore quelles cultures étaient susceptibles de donner un rendement avantageux, l'Algérie ne pouvait pas se suffire. T1 lui fallait une Métropole pour avancer les fonds qui lui manquaient et acheter les produits qu’elle ne consommait,. pas ellemême. Si l’économie algérienne rendait une scission impossible, sa situation démographique lui interdisait encore plus toute idée d'indépendance. Une population européenne, de 260. 000 âmes ne pouvait pas prétendre dominer plus de deux! millions d’indigènes, sans l’aide de l’armée. C’eûñt été abandonner les
colons de l’intérieur du pays au massacre. Qu'un instant les radicaux obnubilés par leur idéologie aient pu s'arrêter à cette chimère, montre leur étonnante absence de sens des réalités.
C’est ce que leur apprit l'insurrection kabyle. Le massacre des colons de Palestro et de la Mitidja constituait une leçon douloureuse, mais lourde de sens. On ne peut pas déterminer jusqu’à quel point l'agitation continuelle des grandes villes contribua à ruiner le crédit des représentants français auprès des grands chefs arabes, mais ce spectacle était bien fait pour les inciter à la révolte. Né des défaites françaises et de l’absence d'armée, le soulèvement kabyle aurait peut-être été évité si la population civile s'était montrée plus prudente dans ses propos envers les indigènes qu’elle menaçait en pleine guerre du « cantonnement », et moins turbulente dans ses actions. Il servit, du moins, à la ramener à la compréhension de l’ordre.
Au fond, ces libéraux, exaspérés par vingt ans de domination militaire, avaient été grisés par la liberté reconquise. Leur passé d’opposants irréductibles les avait habitués à détester non seulement l’autorité impériale, mais toute autorité quelle qu’elle fût.
Par malheur, ils purent imposer cette anarchie de fait qu'ils appelaient démocratie et les féodaux indigènes, devant la faiblesse de l'Etat, que soulignaient cruellement ces mouvements incohérents, crurent que le temps de la libération était venu, et ils entreprirent la guerre sainte.
Certes, les radicaux algériens n’avaient pas voulu cela, mais ils avaient eu le tort de méconnaître l’existence de la population indigène, de croire que la politique à Alger pouvait être identique à celle de Paris, de Lyon et de Marseille. Pour avoir ignoré la réalité coloniale, ils n’accomplirent que des actions vaines ou néfastes. C’est une leçon qu’il ne faudrait peut-être pas dédaigner de nos jours.
Vu le 7 Janvier 1936.
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, H. DELACROIX.
Vu et permis d'imprimer.
Le Recteur de l’Académie de Paris, CHARLÉTY.
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