III. — LA DERNIERE TENTATIVE DES EXTREMISTES
Si Lambert avait trouvé grâce devant les extrémistes, il n’en était pas de même du préfet Hélot. Ce fonctionnaire fidèle à la royauté légitime, plein de mépris pour les radicaux, qu’il considérait comme de dangereux ennemis de la société, avait contribué pour beaucoup à l’impopularité de du Bouzet. Il avait réussi à se maintenir, mais il restait l’ennemi qu'il fallait abattre, l’obstacle à la pacification générale. Les campagnes de presse persistèrent donc contre lui. Il en ressentait une vive colère et une réelle inquiétude. Persuadé que les extrémistes méditaient un coup de force contre lui, il prêtait une attention peutêtre exagérée aux rapports de police et s’imaginait que sa vigilance seule et une intransigeance absolue feraient échec à ses adversaires (4).
Une fois encore, la question de la milice servit de prétexte au conflit. Les journaux radicaux avaient demandé pendant toute la durée de la guerre, avec leur véhémence habituelle, que les Conseils municipaux soumissent à un entraînement
(1) Moniteur de l'Algérie, 16-21 novembre 1871. Rapport La Sicotière, p. 124. (2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du capitaine d’'Hincourt, p. 312 a. (3) Arch. Nat., F. 80, 1682.
(4) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Lambert, p. 244 à.
intensif les miliciens. L’armistice ne les avait pas fait renoncer à ce thème, car ils pensaient que la guerre devait reprendre ensuite et leur plan d’une République indépendante algérienne, au cas où la France aurait voulu la paix, exigeait une garde nationale capable de résister aux troupes des « despotes ». L’émeute indigène du premier mars leur donna un argument plus sérieux. Mais, au lieu de s'adresser au commissaire extraordinaire, c’est la municipalité qu'ils adjuraient d'agir, comme si le décret de novembre et les arrêtés de du Bouzet n’existaient point (1).
Le Conseil municipal obéit. Prétextant que l’organisation de Warnier était mauvaise, elle prépara un nouveau projet d’organisation, qui supprimait le corps franc des volontaires algériens et modifiait le mode de recrutement de la compagnie des francs-tireurs. Celle-ci groupait les jeunes gens des meilleures familles de la ville et passait pour dévouée au parti conservateur. Le plan de Vuillermoz donnait au Conseil de recensement la moitié des places plus une, ce qui lui aurait permis de « noyauter » les forces de ses adversaires (2). Hélot refusant de ratifier ce projet qui aurait livré la milice à la municipalité, les partisans de celle-ci manifestèrent un vif mécontentement.
L'insurrection parisienne venait d’éclater et les extrémistes algérois la considéraient avec sympathie. Les journaux radicaux relataient chaque jour les actes de la Commune et les commentaient avec faveur. A Miliana, les gardes nationaux
d'Alger reçus par les miliciens de la ville, manifestaient aux,
cris de : « Vive Paris! A bas Versailles ! » (3). La situation économique ayant empiré depuis le début de la guerre, les chômeurs, malgré l’ouverture de quelques chantiers destinés à ies employer, étaient de plus en plus nombreux. La Préfecture de Marseille, pour se débarrasser des volontaires garibaldiens, dont elle redoutait la turbulence, les envoyait à Alger où, sans ressources, vivant des secours de l'assistance publique, ils prêchaient la révolte aux sans-travail qui n'étaient que trop disposés à les écouter (4). L'exemple de la capitale pouvait inciter les radicaux d'Alger à imposer leur volonté par la force. Ils avaient en ceux-ci des auxiliaires résolus.
(1) Algérie Française, 23-29 octobre, 14-24 novembre 1870, 16 février, 11 mars
(2) Rapport du Préfet au Ministre de l'Intérieur, 1% avril 1871. Arch. Nat. F. 80, 1682. À
(3) Lamy, op. cit., p. 103. Solidarité, 3 mai 1871.
(4) Arch. Nat., F. 80, 1682. Préfet à Ministre de l'Intérieur, 16 mars 1871.
Connaissant leur faiblesse, les autorités ne cachaient pas leurs craintes. Lambert redoutait l’arrivée, qu’on disait prochaine, de Menotti Garibaldi qu’appelait Crispo. Le Préfet poussait le zèle jusqu’à soupçonner tout immigrant de rapports avec la Commune de Paris (1). Cette méfiance n'était pas tout à fait vaine. Dans la soirée du 26 mars, les gardes nationaux que conduisait Flasselière, qui espérait devenir colonel de la garde nationale, envahirent l'Hôtel de la Préfecture et sommèrent Hélot de ratifier le projet municipal de réorganisation de la milice. Menacé, le Préfet répondit par des menaces et réussit à éloigner les meneurs qui rapportèrent l'incident à l'Association républicaine.
Le Club délibéra, les violents demandèrent de jeter le commissaire et le Préfet à la mer, mais les partisans de la légalité triomphèrent. Les délégués des radicaux se rendirent auprès de Lambert et lui demandèrent la révocation d’Hélot, la dissolution du bataïllon des francs-tireurs, la signature de l’arrêté réorganisant la milice et l'éloignement dans l’intérieur du pays de l’escadron de spahis cantonné à Alger. Si leur ultimatum était repoussé, ils ne répondaient plus de l’ordre (2).
Surpris, Lambert demanda un délai de quarante-huit heures que les délégués lui accordèrent. Ils commettaient ainsi la faute que du Bouzet avait exploitée lorsqu'il avait décrété l’état de siège. Lambert songea d’abord à se défendre de la même façon que son prédécesseur.
En plein accord avec le Préfet et le général, il prépara un arrêt rétablissant l’état de siège, et lé fit porter à l’imprimerie. A ce moment, ils ne doutaient pas que la situation était très grave et qu'ils se trouvaient en présence d’une tentative de révolution analogue à celle de Paris. Mais, à la réflexion, Lambert jugea que l'attitude des radicaux manquait par trop de violence pour qu’on pût les soupçonner sérieusement d’aussi noirs desseins.
I1 fit appeler Vuillermoz, et celui-ci l’assura de sa volonté de paix. Le maire se faisait fort de maintenir les extrémistes si une résistance obstinée des autorités ne donnait pas à ceux-ci des arguments irrésistibles. Le commissaire extraordi-
(1) C’est ainsi qu’un journaliste provençal, Allan, venu em Algérie à la poursuite d’une épouse infidèle, élait considéré par Hélot comme un émissaire de la Commune et étroitement surveillé. Rapport La Sicolière, p. 125 b. Lamy, op. cit., p. 106.
(2) Rapport La Sicotière, p. 125 c. Vérité Algérienne, 2 avril 1871. Dépositions Hélot et Lambert. Arch. Nat., F. 80, 1682
naire désirait sauvegarder le calme de la ville. Ses opinions et son passé lui faisaient préférer les républicains du Conseil municipai au Préfet. Puisque celui-ci, aux dires du maire, était l’obstacle à la pacification, il le supprimerait. Il le releva donc de ses fonctions tandis qu'il ratifiait lui-même l'arrêté municipal sur la milice. Il abdiquait ainsi devant la Commune d'Alger, mais il évitait l’émeute (1).