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La Commune et ses idées à travers l'histoire

L’insurrection du 18 mars dut être prévue bien plus par ses adversaires que par ses autours. Le gouvernement connaissait ou devait connaître la résistance qu’il auraità vaincre; il était le maître de l’heure et des moyens contre une insoumission fatiguée même de l’attendre; depuis plusieurs jours, la reprise des canons était imminente, et si le gouvernement avait laissé à l’insurrection le loisir de s’organiser quelque peu sous la direction d’un comité central, tout homme d’ordre comprenait qu’on avait voulu épuiser ainsi leschauces de conciliation, et que le secret de la patience du pouvoir était dans sa force même. Les hommes d’ordre se trompaient : l’excès de leur confiance suffirait à justifier leur surprise, leur désarroi, leur inertie.

LA COMMUNE DANS i/lUSTOlRE

Il y a toujours profit à être juste : ceux qui ont . assisté à cette révolution singulière savent que si le gouvernement, en reprenant les canons, ne faisait qu’user de son droit, l'insuffi-ance des mesures mi- j litaires prises le 18 mars, le trop faible effectif des colonnes expéditionnaires, le retard dans l’arrivée des attelages, mettant nos jeunes soldats en contact avec la garde nationale, donnèrent à celle-ci l’occasion et le temps d’achever la démoralisation des troupes, de se mêler à elles, de les disperser dans les cabarets environnants, d’accomplir enfin, en fraternisant, ce qui n’eût pas été possible de vive force. Les soldats mirent la crosse en l’air; ils ne firent feu que rue des Rosiers.

On sait le reste : une partie de la garde nationale de l’ordre hésitant à donner son concours à un pouvoir qui n’en avait pas voulu contre l’étranger et | qui datait de Versailles ses appels à la résistance; les faubourgs debout, paralysant par la position, le nombre, l’armement, la résistance qui s’ébauchait , au centre, et qui, résolue mais trop faible, allait, au bout de six jours, de sa dernière citadelle, la gare Saint-Lazare, être contrainte à se replier sur Versailles.

L’insurrection parisienne avait été une surprise pour tous : pour le comité central qui, après avoir abandonné les canons, ne pouvait pas s’attendre à les reprendre; pour les fédérés qui, après s’être retirés devant l'armée, l’entraînaient maintenant avec eux; pour les hommes d’ordre qui n’avaient jamais supposé une défaite; pour le gouvernement qui n’avait pas compris la résistance.

Moins préparé à vaincre qu’à profiter de la vie-

LES IDÉES DE LA COMMUNE

toire, le Comité central, en permanence, et qui n’avait à délibérer que de l’audace, fut le premier prêt à tirer parti des événements.

Le 31 octobre elle 22 janvier s’étaient faits au cri de vive la Commune dès le 19 mars, le comité central, se posant uniquement en « gouvernement provisoire » (1), faisait appel aux électeurs (2), éclatante répudiation des traditions du gouvernement du 4 septembre.

Des vingt-trois membres, presque tous inconnus, qui le composaient, la moitié seulement fit partie de la Commune, et ce n'est que lorsqu’on eut vu sortir des élections du 26 mars les noms moins obscurs des Delescluze, des Rigault, des Pyat, des Gambon, des Vallès, etc., qu’on put prédire que cette insurrection allait prendre une forme définitive et tenter, par tous les moyens, de devenir, ce qu’elle n’avait jamais pensé être, une révolution.

Les influences personnelles, qui allaient se faire jour, lui donnent, à ce moment seulement, des origines particulières, outre les origines de toute révolution, l’exploitation par les habiles des souffrances et de l’ignorance sociales. Si la puissance révolutionnaire est dans le peuple, qui est le bras, le plan et le but n’appartiennent qu’à ceux qui le dirigent, à la tête, dans laquelle les tentatives avortées, les échecs successifs ont produit, avec le temps, une redoutable fixité de résolution. La longue gestation de l’idée personnelledé veloppe, chez de tels hommes, tribuns ou prophètes, et presque à leur insu, un in-

(1) Adresse du conseil general de l’Association internationale des travailleurs.

(2) Aux gardes nationaux de Paris.

dividualisme tyrannique; nul n’est plus despote, plus impitoyable que ces fanatiques triomphants : toute révolution qui se fait leur appartient; le peuple n’est que le levier grossier qui soulève le;ir idée, et il n’v a pas un do ces Louis XIV de la brasserie et du ruisseau qui ne pense et ne dise : La révolution, c’est moi !

Un des habitués, qui est dans le secret, vient de l’avouer avec amertume (1) : « Les pontifes du jacobinisme ne cachèrent pas leur haine pour cette révolution faite par des prolétaires, trahissant ainsi leur véritable ambition , qui est de gouverner le peuple, nullement de l’émanciper. »

La persévérance de ces idées qui reviennent sans cesse depuis des siècles, et qui parviennent toujours à séduire les masses, malgré leur insuccès, est biem faite pour frapper les hommes d’ordre et de réflexion. Il nous appartient de rechercher ce qu’il y a de légitime dans ces revendications, dans ces exigences, qui bouleversent périodiquement les états et les sociétés, et d’indiquer, s’il est possible, le terme de la conciliation de tous les droits et de tous les devoirs.

Les idées sociales, dont l’insurrection du 18 mars a été la dernière affirmation et la plus terrible, n’empruntent à notre temps qu’un plus grand degré d’énergie et une plus redoutable puissance d’organisation. En elles-mêmes, elles sont vieilles comme les sociétés; elles recrutent leurs plus hardis sectaires parmi les ambitieux de bas-étage, parmi ceux que foulent aux pieds , comme on dit chez eux,

(1) Lissagaray. — Les huit dernières journées de mai derrière les barricades.

LES IDÉES DE LA COMMUNE

la justice et la loi; hommes de haine et rarement de conviction, qui se vendent souvent, qui ne se livrent jamais. Us connaissent à fond le métier révolutionnaire, et ils en vivent; l’habitude de l'émeute les rend adroits, nécessaires, hardis et froids dans la décision; ils disent au prolétaire : « Va te faire tuer pour vivre heureux! » Et le prolétaire va se faire tuer, tandis qu’ils se ménagent, et, grâce à l’Angleterre, arrivent tranquillement aux cheveux blancs.

Nous ne pouvons pas croire qu'il n’v ait rien à faire pour les obscures victimes qu’attendent obstinément les balles, les pontons et l’exil. Nous ne songeons pas assez que la victoire a d’autres devoirs que de triompher, qu’il n’v a rien de changé dans l’esprit des vaincus, mais seulement une rancune de plus, qu’il nous est d’autant plus necessaire de ; délibérer de ces choses que la lévolution sociale est en permanence au seuil de la société. Quel obstacle lui opposons-nous? Un seul, la force, l’ar- 1 mée; qui oserait dire que cela suffira toujours, et d’ailleurs qui ne désirerait délier le nœud gordien j en laissant l’épée au fourreau?

Il faut des remèdes efficaces.

On a dit que c’était l’avénement d’un quatrième ! état (1); non, en France ces anciennes distinctions I sont effacées; le tiers-état n’existe plus, la lutte n’est pas une lutte politique : deux puissances sont maintenant aux prises : le capital et le travail. La l; crise politique finit à 93, et nous sommes en pleine I crise sociale.

(1) Lissagaray. — Les huit dernières journées .

Le 18 mars, ou plutôt le 26 mars, l’élection de là Commune est un des actes de ce long drame, élaboré pendant des siècles, et mis à la scène depuis 1830 seulement. Tout parti qui triomphe est oppressif, et la bourgeoisie triomphante trouva alors au-dessous d’elle sur qui peser : aussi c’est elle qu’ont menacée les émeutes, les journées de juin, les clubs, l’Internationale, et que menacent encore les vaincus de mai 71. 11 n’v a pas à s’y tromper, les origines de l’insurrection sont profondes.

Ceux qui l’excusent (1) en rejettent la faute sur le patriotisme du peuple de Paris ulcéré par la capitulation, par les idées de décapitalisation attribuées à l’Assemblée, et sur un amour farouche de la République; ceux qui s’excusent (2) en chargent lourdement l’Empire, qui, s’il mérite une part de responsabilité dans la préparation de celte conspiration sociale, eut du moins la volonté et la force d’en comprimer l’explosion.

La fuite du gouvernement à Versailles avait laissé le champ libre à l’insurrection : le Comité central, mis en demeure de ratifier ce que ses bataillons avaient fait, n’eut en vue que des mesures administratives; le 20 mars, il prenait en main tous les services publics, abandonnés par ordre, et désavouait, sans le condamner, l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas; le 21, il affirmait la liberté de la presse, dont il devait tenir si peu do compte, et, vis-à-vis des Prussiens, s’engageait à respecter les préliminaires de paix. Il est manifeste

(1) E. Lockroy. — La Commune et V Assemblée.

(2) Circulaire de M. Jules Favre à nos arjents diplomatiques à l'étranger.

LUS IDÉES DE LA COMMUNE

que lo Comité central avait hâte d’établir un gouvernement insurrectionnel, à qui une apparence de légalité donnât une force qu’il n’avait pas luimême; de là, son obstination à précipiter les élections municipales, et à repousser, sur la seule question de date, l’intervention des maires de Paris et l’accord avec l’Assemblée de Versailles; Assi et Lullic-r étaient les seuls hommes marquants du Comité, et lo rôle secondaire qu’ils ont tenu sous la Commune, montre combien ils étaient incapables> seuls, de donner à l’insurrection une impulsion énergique.

La fédération de la garde nationale , qui avait fait l’insurrection du 18 mars, et qui n’avait qu’un but politique, maintenir le gouvernement républicain par l’organisation de la garde nationale en dehors du pouvoir, se sentit bientôt débordée par l’Internationale qui vit, dans ce soulèvement inattendu, l’occasion de faire prévaloir ses doctrines socialistes. L’union entre les comités de la garde nationale et le comité de la fédération socialiste, qui siégeait rue de la Corderie, avait été préparée depuis quelque temps; dès le 7 mars, le Çri du peuple annonçait la fusion « avec une véritable joie patriotique », fusion qui avait été imposée au Comité central, plutôt qu’acceptée par lui, au témoignage d’un de ses membres, Ferrât : « Lullier nous avait imposé l’Internationale et la fédération corporative » (1).

Ce fut en réalité l’Internationale qui triompha aux élections du 26 mars : le Comité central fut

Mj Interrogatoire Je Ferrât, audience du 18 août.

réduit, au moins en apparence, à l'administration de la guerre qu’il n’obtint même qu’en avril. Le triomphe de l’Internationale allait donner au mouvement une direction nouvelle, et l’influence de l’Internationale fut telle à ce moment que bien que cette société comptât, dans la nouvelle Commune, douze ennemis avoués au moins (1) et beaucoup d'indifférents, elle dirigea dans la séance du 29 mars l’élection des commissions à l’ Hôtelde-Ville, s’emparant presque exclusivement de celles dont les travaux intéressaient le plus ses doctrines, telles que la commission du travail et la commission des finances , et plaçant ses adversaires aux postes les plus dangereux et les plus difficiles, à la guerre, aux relations extérieures, à la sûreté générale.

Il est à remarquer que, dans la courte histoire de la Commune, les membres de l’Internationale jouèrent le rôle le plus sérieux et le moins violent; ils fournirent à la commune des administrateurs, et des théoriciens, comme Theisz aux postes, Frankel à l’industrie, Vaillant à l’instruction publique, Beslay à la Banque, Vésinier à Y Officiel, qui donnèrent un moment, à cette émeute sans principes et sans but, une apparence de régularité et de vie ; ils votèrent intrépidement contre les mesures violentes, contre le Comité de salut public (2) ; ils poursuivi-

(1) Delescluze, Tridon, Cournet, Régère, Ranvier, Eudes, Pyat, Ferré, Lefrançais, Oudet, Protot, Miot, etc.

(2) Séance du 2 mai. Votes motivés contre : Clément, Avrial, Theisz, Pindy, Gérardin, Beslay, Vaillant, Longuet, Malon, Serrailler, Langevin, Varlin, tous de l’Internationale; Frankel vote pour quoiqu’il ne voie pas l’utilité de ce comité, et tout en sc réservant le droit d’insurrection contre lui.

LES IDÉES DE LA COMMUNE h

rent toujours l’œuvre socialiste : « Nous ue devons pas oublier, disait Frankel, à la séance du 12 mai, que la révolution a été faite exclusivement par la classe ouvrière. Si nous faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d'être de la Commune. » Et ce ne fut que lorsque cette minorité socialiste protesta, le 16 mai, contre la dictature révolutionnaire des Pyat, des Rigault, et déclara qu’elle ne siégerait plus à l’Hôtel- de-vi lie, que Rigault et Urbain osèrent, dès le lendemain, proposer et faire voter la loi des otages (1).

La Commune de Paris, la vieille Commune révolutionnaire de Chaumette, d’IIébert et de Paclie, le Paris du 15 mai et du 23 juin 1848, allaient renaître, dans la rage des premiers revers militaires, et dans le pressentiment d’une défaite prochaine, et trouver d’inexorables continuateurs parmi ceux qui, placés au poste le plus compromis, n'avaient plus que la terreur pour arme et la résolution du désespoir.

Il y eut ainsi dans la révolte de 1871 trois phases distinctes : provoquée et exécutée par l’élément républicain, sans autre programme que le maintien de la république, puis recueillie et organisée par l'élément socialiste, qui lui apportait l’appui considérable de l’Internationale, elle tomba rapidement entre les mains des révolutionnaires proprement dits. Cette triste évolution amène successivement au pouvoir le Comité central de la garde nationale, la Commune de Paris, et le Comité de salut public.

Les tendances de ces trois autorités furent variées,

(1) Séance du 17 mai.

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et parfois contradictoires; les plus précises et les plus populaires appartiennent à l’Internationale, seul parti qui possédât une organisation solide et des vues arrêtées, pour lequel le mouvement politique était un moyen, et la révolution sociale le véritable but. C’étaient des hommes nouveaux, ennemis naturels des traditions révolutionnaires purement politiques auxquelles se rattachaient quand même les révolutionnaires violents, les jacobins (1). Les uns et les autres avaient le même programme politique, mais ceux-ci s’en tenaient là, tandis que les membres de l’Internationale poursuivaient, au delà, la réforme sociale.

Aussi les idées politiques de la Commune sortirent-elles peu à peu des événements mêmes plutôt que d’un plan préalablementconçu ; l'isolement où Versailles et la France mirent Paris inspira l’idée de la commune indépendante, et de Paris, « ville libre dans le pays libre » (2) ; la nécessité de trouver dans les départements un appui, qui gênât l’action vigoureuse de l’Assemblée nationale et entravât la répression, provoqua l’union fédérative et dicta la

(1) Attendu que le inot do salut public est absolument de la même époque que les mots de République française et de Commune de Paris, je vote pour.

Pyat.

— Espérant que le comité de salut public sera, en 1871, ce que l’on croit généralement, mais à tort, qu’il a été en 1798, je vote pour.

Rigault.

— Les titres : Salut publie, Montagnards, Jacobins, ne peuvent être employés dans ce mouvement socialiste républicain.

Courbet.

Séance de la Commune du 1“' mai 1871.

(2) Proclamation du Comité central du 22 mars 1871.

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