LUS IDKES 1)K LA COMMUN K
proclamation de la Commune de Pans aux départements (1) ; les décisions relatives au système militaire et à l’organisation de la magistrature répondirent aux exigences temporaires d’une situation difficile.
Les idées socialistes, au contraire, avaient un caractère de précision et de préméditation, qui prouvaitàquel point l’Internationale se tient préparée à tout événement: « Si la commune triomphe, comme c’est certain, disait Lefrançais, tout ce qui s’appelle assistance publique, hôpital, maison de secours, mont-de-piété, disparaîtra sûrement. Mais ceci correspond à une série d’institutions économiques nouvelles, que vous ne pouvez formuler dans un article de décret (2) ».
Ces « institutions économiques nouvelles » ne sont pas difficiles à déterminer, d’après les décrets nombreux portés par la Commune, à mesure que, de pouvoir municipal qu’elle avait été d’abord (3), elle usurpait peu à peu la puissance politique. C’était, comme principe, la revanche des prolétaires. « Travailleurs, ne vous y trompez pas; c’est la grande lutte, c’est le parasitisme et le travail, l’exploitation et la production qui sont aux prises.
« Si vous êtes las de végéter dans l’ignorance et de croupir dans la misère ; si vous voulez que vos
(1) Journal Officiel du 7 avril.
(2) Séance de la Commune, du :25 avril.
(3) « La révolution accomplie h Paris, ayant un caractère purement municipal... » Lettre du comité central au commandant des armées prussiennes, du 22 mars 1871.
— « Pour moi, la commune n’était pas un gouvernement elle devait, a l’origine, se restreindre aux questions munici- , pales. »
Interrogatoire de Rastoul, audience du 10 août.
enfants soient des hommes, ayant le bénéfice de leur travail, et non des sortes d’animaux dressés pour l’atelier et pour le combat, fécondant de leurs sueurs la fortune d'un exploiteur, ou répandant leur sang pour un despote; si vous ne voulez plus que vos filles, que vous ne pouvez éleveret surveiller à votre gré, soient des instruments de plaisir aux bras de l’aristocratie d'argent ; si vous ne voulez plus que la débauche et la misère poussent les hommes dans la police et les femmes à la prostitution ; si vous voulez enfin le règne de la justice, travailleurs, soyez intelligents, debout ! et que vos fortes mains jettent sous vos talons l’immonde réaction 1 » (1)
Pour arriver à ce but, Paris se réservait d’opérer, comme il l’entendrait, « des réformes dans l’instruction, la production, l’échange, le crédit, la propriété,.» qui devaient amener « la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage (2) », On essaya quel ques-unes de ces réformes. En morale, on eût voulu l’athéisme, si on avait eu le temps de le décréter (3); à la séance de la Commune du 19 mai, le ci-
(1) Proclamation du comité central aux habitants de Paris, le 5 avril 1871.
(2) Déclaration de la commune de Paris Au peuple français, du 19 avril 1871.
(3) « La commune a décidé l’envoi de deux de ses membres aux funérailles de Pierre Leroux, après avoir déclaré qu’elle rendait cet hommage, non au philosophe partisan de l’idce mystique dont nous portons la peine aujourd’hui, mais à l’homme politique qui,’ le lendemain des journées de juin, a pris courageusement la défense des vaincus. »
Journal Officiel du 11 avril 1871.
LES IDÉES DE LA COMMUNE 13
toyen Mortier désirait « voir les églises ouvertes pour y traiter de l’athéisme et anéantir par la science les vieux préjugés et les germes que la séquelle jésuitique a su infiltrer dans la cervelle des pauvres d’esprit. »
L’instruction publique était déclarée gratuite, obligatoire et laïque, au nom de la liberté de conscience.
Au nom de la justice sociale, les bâtards étaient assimilés aux enfants légitimes, et jouissaient des mêmes droits.
Au nom du droit de propriété, paraissaient les décrets sur les loyers et sur les échéances.
Au nom de l’égalité, on parlait d’émanciper les femmes, les futures pétroleuses : « l’arbre de la liberté, écrivait la commission exécutive de leur comité central, croît arrosé par le sang de ses ennemis (1). »
Au nom du droit, on assassinait les otages!
Et comme pour associer tous les peuples dans la même complicité, on décrétait ces réalités barbares au nom d’une utopie : la République universelle.
Nous examinerons ces actes et ces tentatives, en recherchant, pour les mieux apprécier, leur filiation dans l’histoire.
L’expérience des sociétés et des peuples est faite de ces rudes épreuves, douloureusement traversées, et seulement condamnables par ceux qui s’efforcent d’en prévenir le retour. Il ne suffit pas de protester contre les crimes de la Commune, de condamner les
(1) Manifeste du comité central de l’Union des femmes. — Journal Officiel du 8 mai 1871.
auteurs, d’honorer les victimes : ces légitimes satisfactions de la conscience publique sont le premier devoir d’un peuple civilisé. Ce qu’il faut encore, c’est protéger l’avenir contre de semblables hontes, rassurer pleinement les esprits et les intérêts, et éclairer enfin le peuple sur la limite de ses droits et sur l’étendue de scs devoirs.
LA COMMUNE DE PARIS
Depuis 1848, Paris ne put obtenir d'aucun gouvernement l’élection d’une assemblée communale ; cette revendication, qui av ait été si souvent formulée par le parti libéral pendant la durée de l’Empire, devint, sous le gouvernement du 4 septembre, le mot d’ordre du parti radical, notamment aux émeutes du 8 octobre, du 31 octobre et du 22 janvier : aussi ce fut la première affirmation de l’insurrection victorieuse. 11 faut reconnaître, qu’au début, larésolu- , tion du Comité central ne fut pas généralement blâmée; elle flattait le civisme parisien, et cette population, lassée d’un siège de cinq mois pendant lequel elle avait vraiment et inutilement souffert, et surexcitée par les appréhensions que l’Assemblée de Bordeaux ne cherchait nullement à calmer, voyait tomber enfin avec joie les hommes de Septembre, qu’elle avait acceptés un moment, et qui ne lui avaient apporté, après d’éloquentes bravades, que les plus dures humiliations. Il y avait dans cette foule bien des espérances brisées; on peut accuser
l’aveuglement de ce patriotisme, mais il était réel, il était ardent, il tressaillait à chacun de nos désastres , et s'il trouvait souvent des gens habiles à l’exploiter, comme le 31 octobre, à la nouvelle delà capitulation de Metz, et le 22 janvier, après la désastreuse sortie de Buzenval, c’est qu’il cherchait partout des hommes capables de le satisfaire.
Paris avait compté sur la France, vainement; il ne compta plus avec elle; c’eût été d’ailleurs un fait nouveau, la France aj^ant toujours ratifié docilement les révolutions de Paris; 1871 est la première résistance.
Le premier programme du Comité central sauvegardait les droits de Paris sans avoir rien de menaçant, il déclarait que la révolution n’avait qu’un caractère essentiellement municipalÇï). Le comité ne se considérait que comme « chargé d’organiser la manifestation définitive de la volonté populaire , c’est-à-dire l’élection libre d’une assemblée qui représente, non pas seulement les idées, mais aussi les intérêts de la population parisienne (2). »
Cette dernière phrase, due à Vaillant, membre de l’Internationale, et signée par lui, annonçait q uelque chose de plus que les premiers manifestes du Comité central (3), l’action prochaine de l’Internationale; les élections du lendemain, 26 mars, amenèrent en effet à la commune les membres les plus actifs de cette association.
(1; Lettre du délégué aux relations extérieures au commandant des armées prussiennes
(-2) Circulaire du 25 mars.
(3j Dans les proclamations du 21 au 21 mars, il n’est question que de l’élection des officiers de la garde nationale, et des membres de la municipalité.
LA COMMUNE DE PARIS
La limite du droit était déjà dépassée; la France et l’Assemblée eussent peut-être pu accepter dans Paris un pouvoir municipal,, librement élu, quoiqu’on dehors d’elles, et se renfermant strictement dans ses attributions communales; mais qui eût pu tolérer, au mépris de toutes les lois, cette scission violente d’une grande capitale, qui, moins que toute autre ville, peut se vanter de s’appartenir, puisque sa gloire et sa grandeur sont faites des grandeurs et des gloires de la France entière?
« L’affranchissement de la commune de Paris, disait le doyen d’âge à la séance d’ouverture, est l’affranchissement de toutes les communes de la République (1). Grêlier avait déjà dit que le conseil communal & aurait à traiter des rapports de la cité avec le gouvernement central, de façon à assurer et garantir l’indépendance et l’autonomie de la commune (2), » programme qui ne tendait à rien moins qu’au morcellement de la France en une multitude de souverainetés, sans autre unité qu’un : fantôme de gouvernement central. Ce n’était plus seulement à l’affranchissement communal que Paris i faisait appel; il ressaisissait le drapeau rouge (3), prêchait la haine des classes (4), déclarait la guerre sociale (5); en face de l’ennemi, tout prêt à profiter
(1) Journal Officiel de la commune, du 2 avril.
(2) Proclamation du 23 mars, des délégués à l'intérieur.
(3) Proclamation de la commission exécutive du 7 avril.
| (4) Proclamation de la commission exécutive, du 2 avril :
| « Les conspirateurs royalistes ont attaqué ce matin ; les ; Chouans de Charetle, les Vendéens de Cathelineau, les Bre- I tons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, ont engagé la guerre civile. »
(5) Proclamation du 19 avril : « C’est la fin du vieux monde gouvernemental... » déjà cite.
de nouveaux désastres, Paris osait provoquer la France à une révolution, qui ne pouvait qu’aggraver ses maux (1).
Etait-ce donc là un mouvement essentiellement communal? La France, dont la voix était méconnue, dont la sécurité, à pei ne retrouvée, et à quel prix, étai t de nouveau compromise, avait le devoir d’intervenir.
Le pouvoir, élu à Paris le 26 mars, avait dès le premier jour outrepassé son mandat.
Les souvenirs de l’histoire étaient bien faits pour inspirer aux membres de la Commune l’audace et la présomption dont ils ont fait preuve : aussi ces hommes, pour qui le mot de réactionnaire est une insulte, se rattachèrent-ils au passé, empruntant à 93 ses idées, ses moyens, son vocabulaire. Ils suc- } combèrent, et ce fut justice, comme avaient succombé avant eux tous ceux pour qui la révolution est , œuvre de violence , de vengeance et d’ambition , \ comme Etienne Marcel, comme Hébert, Chaumette, et Robespierre, leurs modèles.
Le nom de la commune de Paris est lié dans l’histoire aux souvenirs de tous nos malheurs.
Sous l’ancienne monarchie, Paris ne fut jamais ! commune, au sens exact du mot. Aussi loin que va \ la certitude historique, elle montre Paris doté de larges libertés municipales, dont l’origine, attribuée quelquefois aux Romains (2), se rattache plutôt aux l
(1) Proclamations aux departements des G et 19 avril.
(2) Bcllcforcst : « Qui avisera de près la forme de police '
fondée en ce corps de ville de Paris, il verra que la gravité romaine y reluit encore, et qu’il semble que ce soient les . anciens bourgeois de la Gaule, lesquels, policés par les Romains, en ont gardé, jusqu’à cette heure, l'ordonnance et la coutume. ■> I
LA COMMUNE DE PARIS
vieux privilèges accordés aux marchands de l'eau. Le P. Dubreul croit que ces marchands avaient un tribunal de police communale dès le temps de C'tiildebert; la Maison des Marchands , comme on l'appelait, fut donc la première gardienne des franchises de la cité, et ses attributions passèrent successivement au Parloir aux Bourgeois et à l’Hôtel de- I ville (1).
En ces temps, et pendant les longs siècles de la , monarchie, le premier magistrat de Paris fut toujours le magistrat populaire, élu tous les deux ans, à trois degrés, par les électeurs de quartiers, et connu depuis 1220, en raison de son origine, sous i le titre de Prévôt des marchands. C’est à lui que se plaignait, comme à son meilleur conseiller et à son plus sûr interprète, le pauvre peuple, opprimé
Ipar les charges, par les trafics honteux auxquels donnaient lieu les perpétuelles altérations des monnaies; c’est lui qui se faisait auprès des Rois l’a- ! vocat de la misère, et qui triomphait plutôt encore par l’énergie de ses plaintes que par la justice de ;] son droit.
Les rois le craignaient, de Là l’honoraient, et i lorsqu’ils faisaient leur entrée dans « leur bonne ville », c’était le prévôt dos marchands qui les recevait et les haranguait (2). Dans toules les cérémonies, le corps de ville, élu, avait le pas sur les ofli- I ciersdu roi, même sur les maréchaux de France(h).
(1) Voir les Dissertations sur l’Ilôtel-de -ville, Flist. de Paris I de Dom Félibien.
(2) Entrées d’IIenry II, 1549, d’Henry IV, 1594, de Louis 1 XIV, 1G13.
(3) Retour de Louis XIII à Paris, le 10 janvier 1G23. — Le
Les émeutes, fréquentes, trouvaient toujours un point d’appui ou un secours dans la connivence ou l’intervention de l’hôtel de ville et, sans avoir le titre officiel de commune, Paris suivait avec intérêt les mouvements d’indépendance qui agitèrent les riches bourgeoisies des villes à partir de Louis-le- Gros.
Avec une telle disposition d’esprit, il suffisait, aux heures critiques, qu’un homme actif et ambitieux se plaçât à la tête des mécontents, pour donner à ces « effrois » passagers une importance et une force redoutables.
Étienne Marcel fut un de ces hommes : son caractère, le but de son entreprise ont été diversement jugés; on a voulu voir en lui un réformateur, un précurseur des libertés futures (1); malheureusement pour sa mémoire, il eut du factieux vulgaire la haine furieuse, et l’audace désordonnée des plus coupables moyens (2) .
La défaite de Poitiers venait de livrer à l’Angleterre le roi Jean, presque la France, selon les conditions onéreuses du traité inévitable (1356). Le peuple, sur qui retombait en définitive le poids le plus lourd des malheurs publics, était soulevé contre une partie de la noblesse qui, en fuyant du champ de bataille, n’avait sauvé ni le roi ni son honneur; aussi aux États généraux, convoqués en hâte par le dauphin, le tiers-état fit-il entendre de dures
roi décide qu’il n'y aura personne entre lui et les officiers de ville, à son entrée.
(1) M. Quicherat, Plutarque français. — M. Perrens, 'Étienne Marcel.
(2) Naudet — Conjuration d'Etienne Marcel.
LA COMMUNE DE PARIS
paroles; « or vous dy, remarque Froissart (1), que les nobles et les prélats commencèrent à ennuyer de l’emprise et ordonnance des trois Etats; si en lais— soient le Prévôt des Marchans convenir, et aucuns des bourgeois de Paris ; pour ce qu’ils s’entremettoient plus avant qu’ils ne vousissent . »
Ce prévôt était Marcel, élu par le Tiers, aux États- Généraux, pour le représenter ; sa plus grande force était dans le peuple de Paris, dont il savait exciter, dans des réunions, le patriotisme et l’énergie; aux Halles, à Saint-Jacques de l’Hôpital, devant un auditoire si impressionnable, surtout en un pareil temps, il accusait hautement le dauphin et ses conseillers de « négliger le l'aict des besongnes du royaume » (2) ; son influence devint si grande que le dauphin résolut de se rendre lui- même le 11 janvier 1358 à l’assemblée populaire provoquée par Marcel, devant Saint-Jacques, et de s’y défendre.
Il y vint en effet, et fit parler en son nom Jean de Dormans, son chancelier de Normandie; mais il perdit tout le fruit de cette courageuse démarche, en partant au moment où l’avocat de Marcel, l’é— chevin Toussac, prit la parole pour lui répondre.
Les acclamations du peuple donnèrent raison au prévôt, et bientôt l’assassinat de Baillet, trésorier du dauphin, par Perrin Marc, qui lui réclamait vainement le prix des chevaux vendus au duc Charles, fut le début sanglant des excès populaires.
Charles et ses conseillers résolurent de faire un exemple, et pour s’emparer de l’assassin ne craigni-
(1) Chroniques, I, CLXXXIX.
(2) Froissart — id., ibid.
rent pas dû vioier le droit d’asile de l’église Saint- Merry; l’Université protesta en vain ; il était difficile aux Etats-Généraux, réunis le 12-février, au milieu de ces déplorables circonstances, d’arriver à une œuvre de conciliation; le peuple de Paris ne le voulait pas, et le 22 février, après la mystérieuse réunion des métiers à Saint-Éloy, trois mille hommes armés envahirent le Palais, ayant Marcel à leur tête; Marcel fit à Charles d’aigres reproches, et se tournant vers ses amis : « Faites ce que vous êtes venu faire ici. » A ce signal, deux conseillers du dauphin tombèrent sous leurs coups; le sang rejaillit sur le pourpoint du régent, que Marcel prit sous sa protection, en le coiffant du chaperon rouge et bleu, qui était le signe de ralliement du parti populaire, moins funeste encore à la tête des rois que le bonnet rouge du 20 juin 92.
Etienne Marcel triomphait, mais le dauphin réussit à s’échapper, et réunit à Provins une assemblée, dont les premiers actes menacèrent le toutpuissant prévôt; celui-ci n’hésite plus, il s’empare du Louvre, dont il conduit les canons à l’Hôtel-de- Ville (1), fortifie la capitale, et le 11 juillet, adresse aux bonnes villes une lettre de j ustification, prétendant que le dauphin avait voulu l’assassiner et soulever le peuple.
Les procédés révolutionnaires changent peu, on le voit, et l'appel adressé aux départements , le 20 mars, par la Commune de 1871, rappelle singulièrement la lettre d’Étienne Marcel.
Le dauphin mit le siège devant Paris et ne vou-
(1) Trésor des chartes, reg. 89.
lut parler de paix qu’à la condition qu’on lui livrerait « cinq ou six des plus capables de l’affaire faite à Paris (1). » En vain Marcel ranima-t-il la haine populaire, en faisant détruire et brûler par l’orfèvre Pierre des Barres et l'épicier Gilles, ses officiers, les châteaux et hôtels des nobles situés autour de Paris (2); en vain excita-t-il contre les riches la révolte sanglante des Jacques (3), il fut tué, au moment où, par une dernière ressourcent la plus odieuse, il ou\rait. à l’étranger, aux Anglais, les portes de Paris. .Sa mort délivra Paris, « le prévôt des marchans avait si tiré à luy toutes manières de gens, que nul ne l’osait dédire, s’il ne se voulait faire tuer sans mercy. »
Ainsi finit ce premier essai do Commune parisienne, qui n’eut jamais la confiance même de ceux qui devaient le plus en profiter; « le roy de Navarre qui veoit les variements entre ceux de Paris et le Duc, si pensait et supposait que cette
! chose ne se pouvait longuement tenir en tel estât; et n’avoit mie trop grand'fiance à la Communauté de Paris (4). »
Quels étaient les desseins de Marcel ? on ne saurait le dire; au début de l’insurrection, le peuple de Paris, comptant sur le secours des provinces dont quelques villes, Amiens, Laon, avaient accepté le chaperon mi-partie rouge et bleu (3), disait « qu’il ferait bien voir ce que pouvait la ferme volonté des communes réunies » ; l’appui
(1) Acheiy. Spicilegium III, 117.
' (2) Archives nationales. Parlement X, 14.
(3) Ms. Bibl. nat. Suppl, français — N. 530.
I (4) Froissart I, 193 et seq.
(5) Chron. de S' Denis, fol. 178.
des communes de Flandres, que le prévôt cherchait à se ménager par sa lettre du 11 juillet, a laissé croire qu’il avait en vue une confédération analogue des communes françaises ; ces assertions manquent de preuves décisives; parvenu au pouvoir par son audace, Marcel ne put contenir le flot révolutionnaire qu’il avait soulevé, et qui, après l’avoir poussé de violence en violence, finit par l’engloutir.
Ce terrible nom de Commune fut souvent relevé depuis; quelques années après, Froissart constate avec crainte quel progrès ont fait les idées de libertés municipales : (1) « or, regardez la grand’diablerie qui se commençait à élever en France ; et tous prenoient pié et ordonnance sur les Gandois, et disoient les Communautez adonc, par tout le monde, qu’iceux Gandois estoient bonnes gens, et que vaillamment ils soutenoient leurs franchises, dont ils dévoient de toutes gens estre aimez, prisez et honorez. »
Les « émotions de sa bonne ville » mécontentaient Charles VI, qui lui en gardait rancune; en 1382, les communes, dit Froissart, ayant pris les armes, et ayant tué « ceux qui avoient assis les gabelles et les débiteraents », la paix fut rétablie, moyennant finances, et sur la promesse que le roi reviendrait à Paris ; « mais le rov ne venait point, dont ceux de Paris étaient courroucez. »
Charles préparait en ce moment sa victorieuse expédition contre les communes de Flandres (1382), dont les succès éphémères avaient fort réjoui les Parisiens (2); les paysans révoltés d’Angleterre cor-
(1) Chroniques, II, 128.
(2) Froissart, p. 185.
LA COMMUNE DE PARIS
respondaient avec le peuple de Paris, et le Moine de Saint-Denis se trouvant à la Cour de Richard II, et témoignant son horreur pour les massacres commis par les paysans, quelqu’un lui dit qu’il arriverait bientôt en France des révolutions encore plus étranges (1) ; une lettre du peuple de Paris, écrite aux Flamands pour faire alliance avec eux, fut trouvée ,a Courtray (2) : ce ne fut donc pas seulement contre les communes de Flandres que Charles VI j gagna la bataille de Rosbecque, mais aussi contre les révoltés d’Angleterre et contre les Parisiens. Froissart atteste que ces derniers furent consternés de la victoire de Rosbecque; aussi, comme le roi revenait, résolurent-ils de lui montrer leur force ; plus de 30 000 hommes armés sortirent au-devant de lui, dans la plaine de Saint-Denis.
Le roi comprit que sa victoire était incomplète et qu'il fallait en finir; le désarmement de la milice fut la condition qu’il mit à son entrée; les armes furent remises, et Charles entra dans Paris en foulant sous les pieds de son cheval les portes renversées ; quelques jours après, une ordonnance royale supprimait la prévôté des marchands, abolissait les maîtrises et communautés de métiers avec défense de faire aucune assemblée, supprimait la garde bourgeoise, interdisait toute assemblée, cassait lo corps de ville et remettait toute l’autorité entre les mains du Prévôt royal, installé à l’Hôtel-de-villo devenue la Maison de la Prévôté de Paris (3).
Cette suppression de toute autorité populaire ne
(1) Moine de S1 Denis, p. G5.
1 (2) Ttivénal des Ursins, p. 32.
(3) Ordon. du 27 janvier 1382 — VI, G85.
dura pas longtemps ; l’embarras pour le seul prévôt de Paris de s’occuper de toutes les affaires fut, dès 1388, le prétexte de la réinstallation d’un prévôt des marchands, avec cette seule restriction qu’au lieu d’exercer sa charge au nom de la bourgeoisie, le 3 prévôt des marchands pour le roi l’exercerait désormais au nom de la couronne (1).
Cet acte de concession royale porta ses fruits et Paris, au milieu des luttes de ce malheureux règne, | sentit si peu l’absence des anciennes libertés, que, . lorsqu’en 1409, Jean-sans-Peur, maître de la capitale et jaloux de l’attacher à son parti, lui restitua I ses privilèges et son prévôt des marchands, les tour- | geois refusèrent les armes qu’il leur offrait, peu soucieux d’ailleurs de devenir les soldats du duc j de Bourgogne. Ce n’était qu’après la destruction de j la démagogie cabochienne et la fin des luttes sanglantes des Armagnacs et des Bourguignons, que J l'esprit politique pouvait se réveiller; les bourgeois j de Paris étaient fatigués de séditions (2), toute assemblée « à corps, ne a nopces, ne en quelque manière » était interdite, sans la permission des prévôts de Paris, au point « qu’en ce temps, avoit, quand , on faisoit nopces, certains commissaires et sergents aux despens de l’espousé, pour garder que homme ; ne murmurast de rien. » (3)
Les malheurs de la France, déjà épuisée par les guerres civiles et livrée aux Anglais, ne laissaient place qu’au découragement. Le pauvre roi était mort, Charles VII était loin, au delà de la Loire, et
(1) Juvénal des Ursins, p. G9.
(2) Le Laboureur, XXXIII, 3. an 1413.
(3) Journal d’un bourgeois de Paris, an. 141G.
LA COMMUNE DE PARIS
les échos de Saint-Denis avaient répété le cri funeste : Vive Henry de Lancastre, roi de France et d’Angleterre! Le duc de I3ed fort avait exigé des bourgeois le serment de fidélité; le peuple était misérable, « mal gouverné par la malle et convoiteuse voulenté des gros, qui toujours estoient avec les seigneurs, et n’avoient nulle pitié du pauvre peuple, qui tant avoit de pouvreté » (1). Le seul patriotisme le soutenait encore; les partisans du roi d’Angleterre eurent quelquefois grand’peine à empêcher les Parisiens de sc révolter en faveur de Charles VIT, et quand Jeanne d’Arc eut rappelé la victoire sous l’oriflamme de la France, et que le roi marcha contre Paris, il espéra le succès « par commotion du peuple, plus que par puissance ou force d’armes » (2).
Un long repos suivit ces terribles agitations. La centralisation entreprise par Louis XI, au profit du pouvoir royal, avait affaibli les diverses influences locales; les préoccupations de la politique extérieure de Louis XII et de François Pr, les guerres religieuses de Henry II et de Charles IX avaient bouleversé les partis. Le commerce d’ailleurs s’était développé, de nouvelles industries appelaient l’activité populaire, et dans cette capitale embellie par les arts et curieusement attentive aux premiers efforts de la Renaissance, les problèmes politiques avaient beaucoup perdu de leur opportunité; le progrès matériel, dont les bienfaits sont le mieux sentis, avait jeté, sur les questions spéculatives, assez d’indifférence : l’esprit populaire n’était guère resté vul-
(1) Journ. d’un bourgeois de Paris, an 1J23.
(2) Keg. Parlement 8 sept. 3 129.
28 LA COMMUNE DANS l’hISTOIRK
ncrable que sur un point : le sentiment religieux lu
Le peuple ne comprit jamais la Réforme, et il h ';I repoussa toujours ; il s'irritait des concessions que les nécessités politiques arrachaient, assez facilement du reste, à l’incertaine et sceptique Catherine de Médicis. La foi, faite de résignation et d’espérance, est le premier besoin de ceux qui souffrent. 11 et pour eux surtout ne se discute pas.
Ce fut à Paris, et à l’ombre même de l’Hôtel-de- Ville, que la Sainte Ligue commença à se nouer. 1 Pierre Brucre et Mathias son fils, lieutenant du prévôt de Paris, en furent les premiers instigateurs, et un autre bourgeois de Paris, Charles Hotman, eut l’idée de tirer de la Ligue une sorte de comité directeur, sous le nom de conseil clés Seize (1). Ce conseil, formé d'un certain nombre de chefs, s’était partagé les seize quartiers de Paris, d’où son nom ; et, tandis que le roi Henry III, fidèle à son sang italien, suivait entre ses mignons les processions et les mascarades, et temporisait avec les réformés de jour en jour plus hardis, le pouvoir occulte des Seize , fortement assis dans la bourgeoisie parisienne, ne se préparait à rien moins qu’à enlever et à enfermer le roi. Le secret du complot fut livré, et ! les Seize appelèrent à leur secours le vaillant duc de Guise, le chef reconnu du parti catholique. Henry de Lorraine vint à Paris, malgré le roi, et reçut ! du peuple un accueil enthousiaste; la cour s’effraya; 4000 Suisses ayant été appelés au Louvre, le peuple couvrit Paris de barricades, le jeudi 12 mai 1588; les troupes royales, vigoureusement chargées
(1) Mémoire sur la Satire Ménippée ; p. 411.
LA COMMUNE DE PARIS
par les bourgeois, se replièrent sur tous les points, et le soir le duc de Guise était maître de la ville; quels que fussent ses projets, Henry III les redouta; dès le lendemain, il réussit à s’échapper, et se réfugia à Chartres.
Guise voulut assurer sa victoire; une nouvelle municipalité fut élue, et les Parisiens écrivirent aux provinces une longue lettre pour justifier leur conduite (1). La lutte ouverte n’entrait pas dans les desseins du roi, et Catherine de Médicis fut chargée le négocier une réconciliation, d’autant plus facile, ]ue Henry III avait déjà pris une résolution; le 23 décembre, le duc de Guise, venu aux Etats de Blois, périssait assassiné dans l’antichambre royale.
Ce crime produisit à Paris une immense émotion ; les portes furent fermées, et à l’assemblée de ville, lean Rolland, premier échevin, excita le peuple à la révolte. Deux jours plus tard, à la nouvelle que le frère du duc de Guise, le cardinal de Lorraine, avait également été tué, les bourgeois s’armèrent, 3 1 , dans les églises, les prédicateurs vouèrent Henry de Valois à l’exécration publique, et le désignèrent au poignard vengeur des ligueurs (2).
La Faculté de théologie, consultée, décréta la légitimité de l’insurrection; le Parlement, qu’on trouvait tiède, fut enfermé à la Bastille, et un nouveau Parlement siégea, sous la présidence de Barnabe Brisson (3) .
Le 31 décembre, une assemblée importante se tint
(1) Mérri. de la Ligue II, 232 et seq.
(2) Journal de Loysel. — Sermon de Pigenat, curé de S1 2 3 Nicolas aux champs.
(3) Mém. de Godefroy, p. 259.
à P II ô tel- de- V i 1 le , pour aviser aux mesures nécessaires; entre autres résolutions, on décida que « pour éviter aux tumultes qui pourraient advenir en ladite ville, par le menu peuple, lequel, demeurant oyseux et en nécessité, pourrait s’émouvoir et se mutiner, il fallait subvenir aux frais des gens de guerre qu’il convient lever pour la manutention de la religion
catholique . A quoy il convient employer partie
dudit menu peuple, et l'autre partie en des ateliers publics qu’il convient ouvrir pour travailler aux fortifications et réparations d’icelle ville, et autres affaires nécessaires d’icelle (1). » Le nouveau Parlement homologua cette délibération.
Le roi voulut réduire Paris par la force et, avec l’appui des réformés, il investit la capitale : le poignard de Jacques Clément se fit l’instrument des vengeances de la Ligue. En apprenant l’assassinat du tyran , Paris fit éclater sa joie; le peuple se para d’écharpes vertes, à la couleur de la maison de Lorraine, Jacques Clément fut glorifié comme un martyr, et pour affirmer la volonté de résister à outrance au roi de Navarre, qui poursuivait le siège, on proclama le vieux cardinal de Bourbon roi de France, sous le nom de Charles X, avec le duc de Mayenne pour lieutenant-général du royaume.
Le siège de Paris, tour à tour repris et abandonné par le roi de Navarre, fut troublé par des émeutes intérieures, dues au despotisme des Seize, dont l’autorité ne connaissait plus aucune mesure : ils firent pendre Barnabé Brisson, pour n’avoirpas condamné, à leur gré, un procureur accusé de royalisme.
(1) Ext) ait des registres de l’Hotei-de-villc. Bib. Nat. Pièce.
LA COMMUNE DE PARIS
Mayenne interposa maintes l'ois son pouvoir; il venait enlin de faire désarmer les bourgeois, et il opposait aux Seize, étroitement surveillés, le parti nouveau des Politiques , lorsque l’abjuration de Henry IY amena une pacification générale.
On a pu remarquer que cette dernière entreprise de la municipalité parisienne n’a plus le caractère d’originalité, on dirait presque d’égoïsme, qui distingue les mouvements précédents. Paris ne se i soulève plus en effet pour la défense de ses libertés ou la sauvegarde de ses intérêts, Paris prête seulement à une cause générale la force de son bras et le prestige de son nom; et, bien que par une force d’attraction inévitable Paris arrive à absorber et à individualiser en lui la cause qu’il défend, on trouve de moins en moins, dans ces tentatives, la préoccupation des idées municipales et des tendan- 1 ces exclusives qu’on a voulu quelquefois éveiller en
J.a centralisation monarchique qui ne convient ; aux peuples que dans la période instinctive de leur unification, avait identifié les intérêts de Paris avec fi s intérêts de la France : désormais Paris ne sera plus qu’une force, souvent aveugle, facilement rei doutablc aux mains des habiles qui sauront la saisir et la diriger; mais, de quelque nom qu’on le flatte,
| de quelque promesse qu’on le berce, il ne sera le plus souvent que l’instrument et la victime d’un parti.
C’est sur Paris d’abord que compteront les mé- I contents de tous les régimes, les ambitieux de tous les étals; ils s’efforceront avant tout d’intéresser à l leur cause ce peuple ardent et mobile, toujours prêt | à écouter ceux qui parlent de le soulager.
La complicité de Paris lit, seule, le danger de la Fronde et le succès de la Terreur.
La vieille indépendance de la noblesse et des Parlements, courbée sous l’inflexible main de Richelieu, n’avait tenté de se redresser, à la mort du cardinal, que pour sentir qu’elle avait un nouveau maître, aussi résolu quoique plus souple, aussi absolu quoique plus rusé : à l’implacable volonté du vainqueur de la Rochelle et du dominateur de Louis XIII, succédait l’infatigable persévérance et la dissimulation italienne du favori d’Anne d’Autriche : d’un cardinal à l’autre, il n’y avait que la différence des moyens, dans la poursuite d’un but unique.
L’emprisonnement de deux membres du Parlement, Blanc-Mesnil et Broussel, donna aux grands et aux légistes l’occasion d’attaquer Mazarin (26 août 1648); le peuple excité prit les armes, et dressa des barricades; on voyait des poignards aux mains des enfants (1), les jeunes seigneurs, les femmes les plus belles et les plus illustres, se jetaient étourdiment dans la Fronde, dont la mode avait consacré le suprême bon ton.
Mazarin céda, et fit mettre les conseillers en liberté; mais une fois le tumulte apaisé, il emmena le roi à Saint-Germain; de nombreuses députations parisiennes sollicitèrent le retour du roi à Paris, et parvinrent à l’y ramener à la fin d’octobre; mais les dissentiments entre Mazarin et les mécontents s’accentuaient toujours davantage, et, le 6 janvier 1649, la cour abandonnait de nouveau la capitale.
(1) Joly — Mémoires 1, 35.
LA COMMUNE UE PARIS
Dans la lettre adressée aux officiers municipaux pour expliquer son départ, le jeune roi accusait le Parlement de complot contre sa personne; le Parlement répondit par un arrêt de bannissement contre Mazarin; puis il s’occupa de mettre la ville en état de défense, et vit accourir bientôt autour de lui les princes mécoutents, à qui le coadjuteur, que la vivacité de son esprit semblait appeler à un premier rôle dans cette émeute de gens d’épée et de gens de , loi, faisait les honneurs de la capitale révoltée. Il était impossible au Parlement de contenter les prin- . ?es accourus à son service : il leur permit de se t oartager à leur gré les commandements (1) ; les jourgeois prirent les armes, fiers de servir sous ces hauts seigneurs qui enviaient la popularité du roi 'les halles, et satisfaits de former, comme on disait . tu parloir des Haudriettes, « une sorte de république utécienne, » de prendre part aux affaires publiques . 2t de recevoir des envoyés, comme le vieux Sénat . de Rome (2).
L’Hôtel-de-Ville veillait à tout; il décrétait les taxes, pourvoyait aux subsistances, et occupait le menu peuple, toujours gênant au début contenu des révolutions, à des travaux de terrassement et de défense qu’adoucissaient des distributions gratuites . le vivres, sous le paternel contrôle des officiers de . quartiers.
. Le lever des révolutions a toujours une aurore de endresse et de fraternité; mais les passions n’abdi- [uent jamais, et ces radieux matins ont des soirs d’orage.
I (1) Journal du Parlement, p. 123.
(2) Capefigue. — Richelieu, Mazarin et la Fronde, II, 7.
La division ne tarda pas à se mettre au milieu d’intérêts si opposés; les princes dédaignaient le Parlement; le Parlement se déliait de tous, des princes, du coadjuteur et des bourgeois, dont les assemblées étaient déclarées illégales, et qu’il accusait de vouloir créer une Chambre des Communes (1); le menu peuple, qui n’avait rien à perdre, et qu’on flattait fort, conserva le mieux l'enthousiasme de l’émeute; les bourgeois, dont l’égoïsme refroidit vite le zèle, commençaient à dire : à quoi bon? La municipalité était dominée par les quarteniers, élus par le peuple; on proposait, contre des troubles populaires devenus probables, une sorte de dictature militaire (2); les mesures vexatoires, telles que la défense de quitter la ville, la nécessité de passe ports délivrés par la municipalité, provoquaient maladroitement les gens paisibles, qui ne voient souvent dans les révolutions qu’une distrac-1 * 3 tion politique, un peu plus attachante que les autres; les tribuns populaires, qui péroraient sur les bornes, avaient de dangereuses hardiesses (3); au dehors,' les affaires prenaient mauvaise tournure; le cardinal; pouvait couper les vivres à Paris, qui souffrait déjà de la famine, et l’on se rappelait ce qui avait été dit; sous le dernier règne : « si ces badauds de Paris pensent faire les entendus, ce sera assez d’empêcher l’arrivée du pain de Gonesse et du beurre de Vannes (4). »
(1) Sainte-Aulaire. — Histoire de ta Fronde, 1, 9.
(2j Nomination d'un major des troupes parisiennes. — Registres de l’Hôtel-de-viür, 18 janvier IG 19 .
(3) Collect. d’Estampes. Ribl. nat. ad. an. 1619.
(d) Paroles du P. Joseph. — Catholicon français ou Colloque entre trois châteaux, Vincennes, la Bastille et Bieêlre.
LA COMMUNE DE PARIS 35
Lo peuple murmurait à son tour : le travail avait cessé, la misère lui dictait de sinistres paroles : « Ne le dissimulons plus, les grands se jouent de notre patience (1). » On demandait une conspiration générale des communes : « sortons de nos gîtes, de nos tanières; quittons nos foyers, faisons voltiger nos vieux drapeaux; battons nos caisses, alarmons tous les quartiers, tenions nos chaînes, finissons nos maux; rétablissons nos lois, renouvelons les barricades, mettons nos épées au vent; tuons, saccageons, brisons, sacrifions à notre juste vengeance tout ce qui ne se croisera point pour marquer le véritable parti du roi et de la liberté (2). »
Il y avait à craindre pour tous dans ce nouveau péril : « Après avoir remarqué lequel des deux partis nous sommes en dessein de renforcer par un soulèvement général, faisons carnage de l’autre, sans
I respecter ni les grands ni les petits, ni les jeunes ni le s vieux, ni les mâles ni les femelles, afin que môme il n’en reste pas un seul pour en conserver le nom 1(3) » Pris entre le roi et la populace, Paris se rendit au I roi ; l’Hotel-de-Ville et Molé, le garde des sceaux, acceptaient une transaction ; la cour autorisait les
1 bourgeois à s'armer contre la multitude; Mazarin dirigea les conférences de Reuil et de Saint-Germain, et signa une paix, qui, sous des concessions apparentes, maintenait intactes l’autorité royale et la puissance du cardinal.
Le parti des princes, vaincu à Paris, essaya de soulever les provinces (1650), toujours « au nom du
(1) Le Point de VOvale, libelle de Bosq-Momnndré.
(3) Id.
parlement et du peuple de Paris. » La reine fît arrêter et conduire à Vincennes les princes de Condé et. de Conti cl le duc de Longueville, qu’un de ces revirements étranges qu’éprouvent les âmes de femme, amenait quelques mois plus tard à la place de Mazarin exilé. Le départ du cardinal fut le signal des luttes entre les princes : ce parti brillant, hardi dans l’attaque, n’avait ni la sagesse ni le talent qui profitent des victoires ; en s’éloignant pour un temps, Mazarin mettait habilementen scène leur présomptueuse incapacité.
Cette seconde partie de la Fronde, dans laquelle il n’y a, selon le mot de Patru, qu’à « brousser à l’aveugle, et qui commence au retour de Mazarin, no fut qu’une succession d’intrigues et une lutte d’ambitions personnelles, au milieu desquelles l’Hôtel-de- Vi 1 le, sinon la populace, joua un rôle de plus en plus effacé : après avoir épuisé tous les partis, énervé tous les caractères, la Fronde amena noblesse, parlement et peuple, fatigués, découragés, aux pieds de Louis XIV, qui allait substituer les1 réalités enivrantes de la gloire aux rêves de la li berté. | L’éblouissement dura plus d’un siècle : l’ironie philosophique du xviiP siècle décliira, la première, le voile de grandeur et montra nue au peuple inquiet, oublié, l’idole royale à la couronne d’or, mais aux pieds d’argile; le peuple la renversa sur les débris d’une crosse et d’une épée qui l’avaient étayée jusqu’à la nuit du 4 août : à partir de ce moment la révolution ne fut plus chez le peuple que le vertige ! de la victoire ; moins différée, elle eût été moins terrible : en face des mêmes abus, elle était en retard d’un siècle et demi sur l’Angleterre.
LA COMMUNE DE PARIS
La révolution française, la révolution nécessaire, véritable, admirable de justice et d’humanité, commence à l’ouverture des États-généraux, le 5 mai 1789, et finit au 20 juin 1792, à l’abdication du parti constitutionnel et national, en face du pouvoir insurrectionnel de la commune de Paris.
A partir de ce moment, Paris mène la France, la Législative et la Convention, on sait où.
Aucune histoire de la Révolution ne signale peutêtre suffisamment le rôle prédominant de la Commune; son influence funeste éclate à chaque page dans les annales de ces sombres jours, et explique seule tant d’incertitudes, tant de complotset tant de crimes; il est juste d’ajouter que cette commune paraît devoir être, pour longtemps encore, l’objectif poursuivi des révolutions.
Les réformes politiques et municipales entreprises par la Constituante avaient enflammé les esprits, surtout à Paris, foyer d'où rayonnait la lumière nouvelle, d’un ardent patriotisme et de l’amour de la liberté, qui malheureusement, dit M. Mignet, « est un peu, en France, le goût du pouvoir (1). » Dans les districts « tout le monde usait ses poumons pour être président ou secrétaire, et chacun se disputait et tirait à soi la chaise curule (2). »
Dès les débuts de la révolution, les électeurs parisiens avaient pris, sous le titre de comité permanent, l’administration municipale; l’opposition des districts renversa, le 25 juillet, ce pouvoir que l’élection populaire n’avait pas consacré; mais bien-
(1) Révol. franc. I, chap. 2.
(2) Journal de Camille Desmoulins.
tôt « la mésintelligence qui régna dans les districts , la contradiction de leurs principes, offrirent le spectacle d’une épouvantable anarchie : on avait multiplié les comités pour partager l’autorité sans la perdre; l’amour du pouvoir avait pris la place de l’amour de la patrie (1). »
« Si quelque chose pouvait faire regretter l’ancienne police, la police à mouchards, à lettres de cachets, à bastille, ce serait le régime violent et anarchique des districts (2). » Ces plaintes présageaient et appelaient une transformation municipale; à la fin d’août, les districts élurent une assemblée générale de trois cents membres, dont soixante formèrent le conseil de ville chargé de l’administration; le maire était élu pour deux ans. Cette nouvelle commune, visiblement sous l’influence du maire Bailly et de Lafayette, chef de la garde nationale, essaya de dominer la situation difficile qui attendait à Paris toute autorité légale, en face des violences et des prétentions incessantes de la multitude. Elle osa condamner les troubles du Palais- 1 Royal à l’occasion du veto (fin d’août 89), et ne put s’opposer, malgré ses lenteurs calculées (la délibération dura huit heures) au départ des femmes pour Versailles, le 5 octobre, mouvement qui allait | mettre définitivement entre ses mains le roi et l’assemblée, c’est-à-dire la révolution.
A partir de ce moment, son action se précipite ;
(1) Journal de Prudhomine. Révolutions do Paris — 13 août I
(2) Journal de Prudhomme — 23 août. Loustalot qui signe ! Prudhomme était révolutionnaire convaincu. Son journal eut deux cent mille souscripteurs.
LA COMMUNE DE PARIS
le 21 octobre, elle crée le comité desrecherches, que Loustalot appelle une « inquisition civile », qui reçoit les dénonciations, s’assure des personnes dénoncées (1), et elle soumet à l’assemblée nationale un plan de municipalité. L’assemblée avait promis un règlement particulier pour Paris, et la commune • s’était empressée de prendre le droit de se municipaliser; son plan, qui laissait beaucoup trop demarge à l’initiative municipale, déplut au public et à l’asl semblée. « Leplan municipal proposé est essentiel- | lement vicieux et contraire à la liberté. Au lieu i d’être à la merci de cinq ou six ministres, nous serons à la merci de deux à trois cents personnes. Les ministres prenaient à poignée dans nos poches, les municipaux y prendront à pincée... Ce n’était pas la peine de prendre la Bastille, de suspendre le commerce et les affaires, pour changer de fers, pour substituer l’aristocratie municipale au régime ministériel (2). »
Devant le rejet du plan municipal par l’assem-
ée constituante, la commune donna sa démission (avril 90), et un décret de l’assemblée partagea Paris en 48 sections et organisa une Commune formée d’un maire et de seize administrateurs, qui composaient le bureau; de trente-deux conseillers , ou conseil municipal ; et de quatre-vingt-seize notables, qui, réunis aux autres, complétaient le conseil général. Le maire était élu par les sections; la Commune avait en outre un procureur général et des substituts, dont l’autorité ne tarda pas à devenir directrice.
(1) Journal du 8 au 11 novembre.
'2) Journal... du 27 février au 6 mars 1790.
40 la commune dans l’histoire
Les événements qui suivirent la fuite du roi (20 juin 1791) révélèrent à la Commune toute sa puissance. Le peuple voulut arracher à l’assemblée la déchéance du roi, et le décret ayant trompé son attente, il menaça d’attaquer les Tuileries; la Constituante ordonna à la municipalité « de réprimer le désordre. » La garde nationale occupa immédiatement les rues, et pour arrêter la manifestation clubiste qui se faisait au champ de Mars, autour de la pétition de déchéance, la Commune proclama la loi martiale, et se dirigea avec le drapeau rouge vers l’autel de la patrie. On la reçut à coups de pierres, la garde nationale fit feu : « à partir de ce jour, Bailly, Lafayette et leurs complices ne furent plus que des assassins » (1) aux yeux des sections.
Aux élections pour l’assemblée législative, Bailly et Lafayette, n’ayant pas été choisis à Paris, donnèrent leur démission, et les sections élurent pour maire de Paris, Pétion, de ce parti de la Gironde, sur qui semblaient reposer alors le sort de la république et l’avenir de la liberté.
Les Girondins poursuivaient en effet l’œuvre révolutionnaire avec une persévérance qui s’irritait des obstacles, et, il faut bien le dire, au milieu des agitations jacobines qu’on devait à tout prix dominer, sous peine d’être débordé par elles, ave- plus de loyauté dans les intentions que dans les actes : ils voulaient briser la royauté par le peuple, et par la commune maîtriser l’assemblée. Danton était substitut du procureur de la commune : c’était la reine qui l’avait poussé à l’Hôtel-de-Ville, en haine de
(1) Lavallée. — Histoire de Paris. II.
LA COMMUNE DE PARIS
Pétion; « il se trouvait recevoir, pour ainsi dire, des mains du royalisme, les armes dont il devait percer la royauté. La commune de Paris fut dès lors la machine, la pièce d’artillerie dont il joua sans se montrer encore » (1). La Gironde ne prévoyait pas que bientôt cette arme, dont elle attaquait la royauté, la frapperait elle-même à mort.
Si l’envahissement de l’assemblée, le 20 juin, toléré par Yergniaud, fut plutôt l’œuvre de la multitude qu’une manœuvre politique, la responsabilité de l’attentat du 10 août appartient tout entière à la commune, poussée par la Gironde. Le 3 août, Pétion, à la tête de la commune, pénètre à la barre de l’assemblée ; Danton était auprès de lui; « la commune, dit-il, vous dénonce le pouvoir exécutif! » « C'était la grande Commune qui prenait l’avantgarde, qui sommait l’Assemblée de la suivre (2). » Les Girondins voulaient la déchéance, rien de plus; Danton et la Montagne voulaient davantage; des j sections annonçaient que si la déchéance n’était pas i prononcée, elles feraient appel à l’insurrection ; le procureur de la commune et le maire, mandés à i l’assemblée, avouaient qu’ils ne pouvaient plus exer- 1 cer sur le peuple qu’une influence de persuasion.
Leur impuissance les condamne.
La nuit du 10 août vit la chute de la Commune girondine, qui disait vainement au peuple : tu n’iras ; pas plus loin ; un Conseil provisoire de la commune • | devint l’àme de cette insurrection qui renversa la royauté insultée, et imposa aux Girondins une ému- : lation courte, mais horrible, de violence et d’audace,
■1) -Michelet . — Révolution française, III, 6, 8.
(2) Michelet. Révolution. III, 6, 9.
avec les adversaires impitoyables qu’elle leur donna.
« La Commune, dit M. Miguet, voulait dominer Paris, au moyen de Paris, l’assemblée, et au moyen de l’assemblée, la France (1) ». Elle y parvint. A partir du 10 Août jusqu’au 9 Thermidor la révolution française n’est que la succession des défaites de l’Assemblée et de la Convention par la Commune.
Ses premiers actes furent l’incarcération de Louis XVI au Temple, la destruction des emblèmes royaux, et des statues de Henry IV, de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV. A la nouvelle de la prise de Verdun par les Prussiens, elle excite pardes affiches menaçantes le peuple aux massacres des prisons (septembre 92) ; Billaud-Varennes, membre de la commune, promet à chaque assassin 24 livres « pour son travail; » Pétion ne peut se faire entendre; Roland est menacé de mort; la Commune revendique d’ailleurs l’honneur du massacre.
Les Girondins craignirent pour eux-mêmes, et la lutte désespérée commença. Le 25 septembre: « Je crains, dit Lasource, le despotisme de Paris, et je ne veux pas que ceux qui y disposent de l’opinion des hommes qu’ils égarent, dominent la convention nationale et la France entière. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vmgt-troisième d’influence; jamais je ne plierai sous son joug (2) ». Robespierre, qui s’appuie sur la Commune afin de perdre les Girondins, essaie de la défendre : « Je vois dans Paris, lui répond Barbaroux, une commune désor¬
ti) Mignet. Révolution française, I, 5.
(2) Ces extraits et ceux qui suivent sont tirés des Débats de la convention et des Affiches de la commune de Paris : nous 11e ferons plus de notes à ce sujet.
LA COMMUNE DE PARIS
ganisatrice, qui envoie des commissaires dans toutes les parties de la république pour commander aux autres communes, qui brave l’assemblée et se met au-dessus des lois : elle écrit à toutes les communes de la république de se coaliser avec elle. » Sur les dénégations de Tallien, Cambon réplique : « Les lois ne sont-elles pas obligatoires pour cette commune comme pour toutes les autres? Est-elle donc souveraine, cette commune, est-elle donc seule la nation? »
Et afin de se protéger contre elle, comme ils demandaient pour la Convention une garde formée de citoyens de tous les départements, la Commune venait déclarer à la barre, que ce projetétait «odieux en soi » et exiger inutilement de l’assemblée, encore Girondine, qu’elle s’y opposât.
La dissolution de la Commune fut un instant discutée par le parti Girondin; le 26 octobre, Kersaint et Camus la demandent à la tribune de la Convention, et Barrère lui-même, si habile à se mettre toujours du côté du plus fort, avoue, le 4 novembre, « qu’il faut attaquer et abattre le monstre de l’anarchie, dont la tête s’élève au sein de la commune de Paris, et dont les bras s’étendent sur toute la cité. »
A l’instigation du parti, les départements s’émeuvent; à la séance du 5 janvier 1793, la Convention reçoit une adresse de la Haute-Loire, qui engage les autres départements à résister à la domination de Paris. A ces mots, la Montagne proteste, et réclame un blâme énergique de l’adresse : l’Assemblée se contente de passer à l’ordre du jour. Elle ne retrouvait sa force de résistance que lorsque les
sections, envahissant sa barre , venaient ouvertement lui dicter leurs décisions; et que de fois elles s’y présentèrent, hardies, menaçantes! Le 11 janvier, elles réclament la suspension de la marche des troupes des départements vers Paris : « Pourquoi? demanda Buzot. Quels seraient les motifs d’une faveur particulière pour Paris ? Dans les départements, les lois sont observées, les autorités sont respectées, les impôts sont payés : à Paris, les lois sont ouvertement violées, les autorités méconnues. Sont-ce là, sectionnaires de Paris, vos droits à l’insurrection ? »
Ce fut la Commune qui, le 9 mars, demanda à la Convention la création du tribunal révolutionnaire. La Gironde était à bout de forces : « Je demande, dit Lanjuinais, que ce soit au seul département de i Paris que s’applique ce décret, affreux par les circonstances qui nous environnent , affreux par la violation de tous les principes des droits de l’homme, affreux par l’abominable irrégularité de la suppression d’appel en matière criminelle » (1). Déjà docile à la tyrannie des sections, la Convention décrète le tribunal révolutionnaire. C’était un acheminement à la lutte directe, décisive, entre la Commune, complice de la Montagne, et les Girondins, perdus à jamais par leurs concessions impolitiques, citoyens de plus de qualités que de vertus, de plus de talent que de courage, et qui, pour gage de leur civisme, avaient follement jeté la tête du roi à la Terreur qui les menaçait ; mais la Terreur était insatiable, et après le martyre de
(1) Séance du 9 mars 93.
LA COMMUNE DE PARIS
Louis XVI, aucun nom n’était trop grand ni trop illustre pour l’échafaud.
Le 28 mars, une pétition réclame l’expulsion des Girondins des fonctions de commissaires dans les départements et aux armées, et, pendant cette lecture, une députation des sections de Paris est introduite à la barre, et demande si la Convention peut sauver la patrie, menacée à l’ouest par la Vendée triomphante, et aux portes de Paris par les victoires de l’étranger. La capitale, dont l’ennemi n’est pas loin, s’agite; les commissaires des sections, de leur autorité privée, se constituent en Comité central de salut 'public, sur la proposition de la section du Mail ; Fonfrède sollicite de la Convention épouvantée la déclaration que la section du Mail a bien mérité de la patrie (2 avril), et le lendemain, le procureur de la Commune, Chaumette, qui avait donné aux commissaires le local de l’Evêché pour se réunir, voit ses actes approuvés par l’Assemblée, malgré les efforts de Buzot.
La Gironde est perdue; ses derniers efforts, d’une sublimité touchante, ne seront plus que les prodigieux et impuissants coups d’aile de l’oiseau blessé à mort. Dès le 10 avril, une pétition des sections, rédigée dans la section de la Halle aux blés contre une partie des membres de l’Assemblée, est attaquée par les Girondins à la Convention : Robespierre se lève et, pour la première fois, accuse en face les Girondins de dénoncer chaque jour le vertueux peuple de Paris, de vouloir détruire « ce foyer de républicanisme et des lumières publiques; » Vergniaud lui réplique, trop tard : « Si, sous prétexte de révolution, il faut, pour être patriote, se
déclarer le protecteur du meurtre et du brigandage, je suis modéré ! » Le 15, les sections, conduites par le maire Pache, demandent l’expulsion des Girondins : la Convention hésite encore; Lasource avait dit : « Les députés dénoncés n’ont pas perdu la confiance publique, ils n’ont perdu que la confiance du département de Paris » (1) et, sur la proposition de soumettre les députés au jugement des assemblées primaires, la Convention avait improuvé, comme calomnieuse, la pétition des sections.
La Gironde voulut profiter de ce succès, qui n’était qu’un répit; le 18 avril, Guadet propose que « les autorités de Paris soient cassées, que la municipalité soit remplacée par les présidents des sections, que les suppléants des membres de la Convention se réunissent à Bourges, et soient prêts à siéger, en cas de dissolution de P Assemblée par la violence. » L’intervention de Barrère, que sa prudence fit toujours le prophète des dénouements prochains , réduit cette proposition à la nomination d’une commission de 12 membres , chargée de prendre connaissance des complots tramés contre la liberté.
La commission fait arrêter le substitut de Chaumette, Hébert, et au moment où, sur ce fait, Marat attaque les Douze, le peuple envahit la Convention et la force à fui rendre son père Duchesne, à casser la commission des Douze, et à remettre le jugement de leur conduite au Comité de sûreté générale (27 mai). Le lendemain, la Convention révoque la cassation de la commission des Douze; le 30, Lan-
(1) Séance du IG avril 93.
LA COMMUNE DE PARIS
juinais dénonce à la tribune le complot tramé par la Commune; la Gironde, sûre de son droit, et, à ce moment suprême, seule dépositaire de ce qui restait encore, en une pareille tourmente, d’ordre, de légalité et de patriotisme, éclate, menace : « Si jamais, s’écrie Isnard, il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti : oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur quelle rive de la Seine Paris a existé. » Mais, par ses commissaires, la Commune dominait la France aussi bien que l’Assemblée. Une députation du département de Paris annonce à la Convention une insurrection morale; le 31 mai, la Commune se déclare révolutionnaire et prend la dictature; elle offre 40 sous à tout insurgé, et HeDriot, général des sections, braque sur la Convention les canons de la Commune. La Convention cède, casse de nouveau la commission des Douze et proclame que Paris a bien mérité de la patrie. Ce n’était pas assez : le 1er juin, une députation des sections demande qu’on punisse les traîtres, et l’émeute recommence ; le 2, une nouvelle députation « des autorités révolutionnaires et constituées du département de Paris » obtient l’arrestation des vingt-deux Girondins, et déclare que ce décret est le salut de la République.
Les annales de la Convention ne nous signalent qu’une protestation « contre les excès des Jacobins et les tentatives de la Commune », due à la ville d’Angers; Barrère en profite pour demander , au nom de la souveraineté de la Convention, la suppression des comités révolutionnaires (6 juin); mais
l’opposition de Robespierre et de Lejeune, et les clameurs de la Montagne (séance du 8 juin), appuyées sur la vague accusation de fédéralisme de Thuriot, repoussent tout compromis; Danton précise énergiquement la portée de la victoire (séance du 13 juin): « Je le proclame à la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans l’insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la loi... que nous reste-t-il à faire? à nous identifier avec le peuple de Paris. » Et la Convention épurée vote d’enthousiasme la proposition de Couthon : « La Convention nationale déclare que, dans les journées des 31 mai, l'1', 2 et 3 juin, le conseil général révolutionnaire de la Commune et le peuple de Paris ont puissamment concouru à sauver la liberté, l’unité et l’indivisibilité de la République! » On eût dit, dès lors, que la populace parisienne avait droit de siège à la Convention ; les défilés se succèdent, l’Assemblée règne et ne gouverne pas. Le pouvoir de la Commune est si solide que sa dignité ne se blesse pas pour quelques réceptions assez cavalières, ou quelques revendications de détail : la Convention avait espéré trouver, dans cette servitude, le calme relatif que réclamait la discussion d’une constitution, promise depuis longtemps. Les sections venaient périodiquement se plaindre que la constifution ne fût pas assez démocratique ; on s’y habituait; quelquefois cependant on les mettait à la porte, comme le 25 juin, quand elles menaçaient de diviser l’Assemblée ; l’orateur congédié avait eu un mouvement oratoire malheureux : « Vous qui habitez la Montagne, dignes sans-culottes, resterezvous toujours immobiles sur le sommet de ce rocher
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immortel? » La ConventioD, qui désirait enfin l’union, et que cette accusation d’immobilité pouvait à bon droit étonner, fit prendre la porte à l’éloquent sectionnaire . Que voulait donc Paris? A la séance du 5 septembre, Chaumelte en personne vint le dire; il demanda gravement au nom des sections la mort des Girondins: «Jetons entre eux et nous la barrière de l’Éternité. » — « En profitant de l’énergie du peuple, appuie Billaud-Varennes, nous allons enfin exterminer les ennemis de la Révolution. » La séance devait être profitable : une députation des sections et des Jacobins succède à Chaumette; même pétition, la mort des Girondins : « Il est temps que l’égalité promène sa faux sur toutes les tètes ». Drouet les soutient: « Soyons brigands pour le bonheur du peuple, s’écrie-t-il, soyons brigands! » Cet enthousiasme avait au moins le mérite j de la sincérité!
Le soir, à la séance de la Commune, Chaumette raconta avec lyrisme « la sublime attitude du I peuple de Paris en cette grande journée, l'importante séance de la Convention qui a décrété que l’armée révolutionnaire, précédée de la guillotine, marcherait dans les départements. » La Commune applaudissait, quand, tout-à-coup, ce discours tourna en une demande d’épuration de la Commune elle-même; Chaumette voulait bien finir sa journée ; il accuse Lebeuf d’aimer les rois et les reines, Léger d’avoir demandé la fourniture du vin aux captifs du Temple, Frémont et Massé de protéger les prêtres qui viennent demander des cartes de civisme. Pouvait-on refuser d’aussi minces victimes au vainqueur de la Convention? Chaumette fut satis-
fait, et annonça négligemment pour un jour prochain une nouvelle épuration.
L’épouvantable tyrannie de la Commune se personnifie dans ces deux noms : Chaumette, Hébert; par eux, la loi des suspects remplit les prisons; la raison, doublement prostituée, entra à Notre-Dame; les monuments furent profanés et pillés, la démolition des clochers fut décrétée , parce que , disait Hébert, « leur domination sur les autres édifices semble contrarier le principe de légalité; » par eux aussi périrent les Girondins, noblement, et au nom de la patrie qu’ils n’avaient pas su sauver : l’histoire dira que leur seul crime est d’avoir sacrifié un instant à la Terreur, qui les accabla.
La violence est incapable de durée, sa loi fatale de croissance la pousse vite aux extrémités. Les' hommes d’état de la Convention rêvaient une dictature durable, impossible avec de tels moyens; il était manifeste que la dêprêtrisation et les saturnales impies de novembre 93 justifiaient trop la; Vendée. Robespierre, qui se voyait seul debout suri les ruines déjà faites, abandonne tout-à-coup la Commune, son ancienne alliée; il voulait établir, à son profit, un gouvernement sur des principes stables; il attendait de la reconnaissance de la France: rassurée le pouvoir qui devait passer plus tard aux; mains de Bonaparte, que Mme de Staël a appelé un Robespierre à cheval. De là, les décrets sur l’Étrei Suprême, sur la liberté des cultes, moins par conviction que par politique. Les Ilébertisles, ou enragés , s’alarment; à la séance du 31 mars 94, Robespierre fait arrêter Ronsin, Hébert, Chaumette et les au- : très : « Une société populaire livrée à Chaumette, '
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dit Saint-Just, osa censurer votre décret sur les cultes, et loua dans une adresse l’opinion athée Id’Hébertet de Chaumette. On attaqua l’immortalité de l’âme, qui consolait Socrate mourant ; on s’efforça d ériger l’athéisme en un culte plus intolérant que la superstition. »
Le comité de salut public, dirigé par Robespierre, l’emportait sur la Commune, amoindrie d’Hébert et de Chaumette : elle fut condamnée sans être entendue, entraînant dans sa chute tous les obstacles qui pouvaient s’opposer à la dictature jacobine, Camille Desmoulins, parce qu’il avait été l’ami de Danton, Danton, parce qu’il n’était plus l’ami de Robespierre.
LaTerreurredoubla ; laCommune, épurée, rivalisa d’audace avec la Montagne : « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas, » disait Barrère ! Robespierre ne dissimula pas ses projets, il se mettait en évidence à la fête de l’Etre Suprême, il annonçait un plan de démocratie morale; il avait remplacé Chaumette, le procureur, et Pache, le maire, par Payan et Fleuriot, ses créatures : cette alliance avec la Commune effraya la Montagne; les comités, où elle dominait, attaquèrent sourdement le tyran. Robespierre ne parut plus aux comités; il allait aux Jacobins, les haranguait, les réchauffait, et lorsqu’il crut la Commune prête pour l’insurrection, il reparut à la Convention, et attaqua résolûment les comités (séance du 26 juillet 94) : « Il faut, dit-il, chasser de la Convention tous les hommes corrompus! » — « Ce Robespierre est insatiable, murmurait Barrère! » La Montagne, étourdie du coup, hésite un moment : « Il faut arracher le masque, crie Billaud-Varennes : j’aime mieux que mon cadavre
serve de trône à un ambitieux, que de devenir par mon silence complice de ses forfaits. » L’assemblée se sépare, flottante, tandis que Robespierre prépare l’insurrection; la Commune l'appuie, Henriot marchera sur l’assemblée; c’est dans ces conditions que s’ouvre la séance du 9 thermidor. La Montagne, sûre cette fois de la droite, est décidée à en finir. Billaud-Varennes accuse; les cris : A bas le tyran! empêchent Robespierre de se défendre; Tallien, un poignard à la main , fait décréter l’arrestation d’Henriot; Robespierre, écumant, désespéré d’entendre à son oreille l’implacable sonnette du président Thuriot, qui couvre sa voix : « Pour la dernière fois, président d’assassins, hurle-t-il, je te demande la parole! » Il retombe épuisé, sous l’insulte de la Montagne, le sang de Danton l’étouffe! On l’arrête, on le conduit au Luxembourg; la Commune le délivre, se met en marche, et Henriot fait pointer pour la seconde fois ses canons sur la Convention. Les canonniers ne tirèrent pas. La Convention, prête à mourir, fut sauvée; Barras mit en fuite les bataillons d’Henriot, etla Commune, cernée dans l’Hôtel-de-Ville, fut prise, jugée et exécutée avec les deux Robespierres, Saint-Just, Couthon, Henriot.
L’échafaud de thermidor mit fin au règne de la Commune et de la Terreur; Paris cessa, ce jour-là, de dominer la France, qui lui renvoya, accusés et condamnés, Carrier, Lebon et tant d’autres, qui l’avaient terrorisée en son nom. La dernière tentative d’insurrection parisienne pour la délivrance des montagnards arrêtés échoua , le 20 mai 95 , grâce à l’armée; la France tout entière salua d’indi-
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: gnation, avec Boissv d’Anglas, la tête saDglante de Féraud, et le dernier crime du parti démagogique 6 assura définitivement la victoire des thermidoriens. A cette dictature communale , l’Hôtel-de-Ville
Jgagnaun prestigeque le temps effacera difficilement. Elle devint le palladium des mécontents, la Bastille du peuple, plus redoutable que la Bastille des rois, le berceau naturel de toute résistance, le Temple de la Fortune des révolutions. Il sembla que sa possession légitimait l’émeute ; dès qu’elle s’abritait :sous son ombre, la violence s’appelait le droit. La Commune disparut, mais son souvenir, maintes fois, hanta le palais municipal; la monarchie de juillet vint s’y faire sacrer par Lafayette, la révolution de 1848 y installa son gouvernement provisoire, le 4 septembre y proclama sa république, la Commune du 18 mars y régularisa son insurrection.
Les insurgés de 1848 ne purent ressusciter la Commune, l’ Ilôtel-de- Ville leur manqua; ils firent d’incroyables efforts pour occuper le eapitole révolutionnaire; l’église Saint-Gervais fut pleine de cadavres (25 juin), le général Duvivier fut tué ; l’Hôtelde-Yille ne put être pris; la répression fut prompte; 1848 fut un mouvement, mais n’eut pas le temps d’être un pouvoir.
L’insurrection de 1871 rajeunitles souvenirs de la Terreur ; en dehors de l’influence de l'Internationale, pas une idée nouvelle, pas un système original ne i sortit de la Commune du 26 mars: lligault avait d’Hébert et de Chaumette le rôle, l’athéisme effronté, les vices sauvages; Lullier et Henriot ne différaient que par l’intensité de la folie; Yermersch continuait dignement le père Duchesne; les fédérés n’avaient
rien à envier aux sans-culottes, et il y a entre les massacres de la Roquette, après l’entrée des Français à Paris, et les massacres de l’Abbaye, après l’entrée des Prussiens à Verdun, la même proportion d’horreur et de honte, qu’entre les tricoteuses de 93 et les pétroleuses de 71.
Le feu, qui purifie tout, a purifié l’Hôtel-de-Ville de son passé et des crimes faits en son nom; la révolution a brûlé elle-même son palais héréditaire, elle a fait sauter la vieille citadelle qui ne la protégeait plus.
Le talisman est brisé, et, comme les Juifs après l’incendie de leur Temple, les révolutionnaires dispersés ont perdu leur arche sainte. Sur ces ruines méconnaissables, Paris peut relever maintenant le vieil et majestueux asile de sa gloire et de ses franchises.
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Le système de centralisation appliqué à la France, depuis deux siècles, a fini par susciter entre Paris et la province un antagonisme réel : le despotisme d’une ville n’est pas moins lourd aux autres communes que le despotisme d’un homme aux autres pitoyens. La France s’est habituée à trembler, dès que Paris s’agite, et Paris s’agite souvent. Les révolutions justes, dignes de ce nom, sont rares : elles ne sont pas l’œuvre d’une classe, d'une ville, mais plu peuple tout entier ; de là leur force, leur fatalité inexorable, leur légitimité. Mais de quel droit, lorsque la France a réalisé 89, la commune de Paris fait-elle 93? Pourquoi le suooès légitimerait-il mieux des insurrections que des tyrannies, 1830 mieux que le 18 brumaire, 1848 mieux que le 2 décembre? Entre les coups de force que la poste et le télégraphe lui apportent, la province ne distingue pas, qu’ils soient d’un homme ou de cent, de l’Élysée ou de l’Hôtel-de-Ville.
L’insurrection, qu’elle parte d’en bas ou d’en
haut, n’est jamais que l’insurrection. Paris, le vrai Paris, nous le savons, n’est coupable que de faiblesse; en se laissant voler son nom, en se laissant calomnier, il n’est plus dans la géographie révolutionnaire que Paris près Belleville ; par deux fois le fétichisme de son grand nom a failli nous coûter cher, en juin 48, en mai 71.
L'effet produit à Paris par la discussion du retour dans la capitale, provoquée à l’assemblée de Bordeaux après la conclusion de la paix, ne laisse aucun doute sur la mésintelligence profonde que la ; solution donnée jetait entre Paris et les ruraux. Dans le plus grand nombre des bureaux, on avait élu pour commissaires les membres les plus opposés au retour, et à ce moment l'installation à \rersailles fut accueillie à Paris par une protestation unanime.
« L’assemblée n’a pas plus le droit de se retirer sur un mont Aventin, disait déjà la Cloche, que la Commune n’a le droit de s’installer à Belleville ou aux Batignolles. » Et le Times prévoyait « qu’en se retirant à Versailles, on laissait le champ libre à Belleville. »
Paris à qui Anacharsis Clootz, à qui Victor Hugo avaientpromisle titredecapitale de l’Europe, nepouvaitpasnepas s’émouvoir à la pensée de n’ètreplusen France qu’une ville de province, et ne pas redouter l’égalité nouvelle méditée par les monarchistes.
Cette scission éclatante accrut l’influence des comités qui, sous le nom de Fédération de la garde nationale, avaient déjà pris en mains la seule force armée que la capitulation eût laissée dans Paris. Il fut aisé de prêter à l’assemblée des projets hostiles à la république, dont le nom plus que la
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:kose est tout puissant sur les masses, peut-être par
1e prestige du malheur. Paris menacé par la province dans sa suprématie, dans sa république, se orépara à lutter, et se livra à ceux qui promettaient le le protéger et de le défendre.
La manœuvre d’isolement, rapidement exécutée bar le gouvernement autour de l’insurrection déclarée du 18 mars, confirma les comités dans les dées séparatistes, « essentiellement municipales » , disaient ils alors, qui seules pouvaient sauvegarder eur nouveau pouvoir.
Les grandes villes allaient certainement ratifier ce mouvement fait au nom et dans l’intérêt delarépuolique ; quelle porte ouverte aux ambitions locales, et aux moins timides ; quand il était républicain, le ipremier rang dans son village eût comblé les vœux de César!
Lyon, Marseille, Toulouse se soulevèrent en effet, mais sans les préparatifs, sans les ressources, sans les circonstances de Paris, sans la fièvre de la défaite s’ajoutant aux ardeurs patriotiques trop peu dépensées dans la lutte ; le télégraphe coupé, plus de courant électrique : quelle que fut la crise cérébrale, le corps était insensible, paralysé. Ce fut alors que, des exigences mêmes de la situation, en face des préparatifs offensifs et de l’énergie inattendue du gouvernement de Versailles, l’idée d’une fédération communale, basée sur l’indépendance à peu près complète des assemblées municipales, s’imposa à la commune de Paris.
On avait sans doute espéré mieux : les Jacobins de 93, dont la tradition était renouée par les noms sortis de l’urne du 26 mars, avaient opprimé Paris,
et par Paris la France ; c’est avec l’accusation de fédéralisme qu’ils avaient tué les Girondins. La république une et indivisible fut aussi le mot d’ordre de 1871, et, quoique ce soit en politique que les mots s’usent le moins, celui-ci fut sans effet au dehors, et du reste peu entendu.
A défaut de la France restait Paris, et la part était belle encore : la Commune se résigna à une fédération. Aussi cette idée n’apparaît-elle que tard dans son programme, après les défaites; le 20 avril seulement, le mot est jeté comme en passant dans la longue déclaration au peuple français : « Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition bien entendu de retrouver dans la grande^ administration centrale, délégation des communes : fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes principes. » Et ce n’était encore que le mot, puis-1 que Paris déclarait qu’il ne reconnaissait la délé- ! gation centrale des communes fédérées, qu’à la condition de voir d’abord son programme accepté par elles, ce qu’un journal de la Commune exprimait] en disant « qu’elle accepterait l’assemblée, si l’assemblée était une convention. »
Sous le coup de nouveaux désastres militaires, la Commune accepta enfin la fédération sans conditions : « Les villes de France ont compris que Paris ! ne \ eut plus les opprimer ni leur imposer sa volonté; qu’il leur offre seulement son exemple à suivre, en les invitant à se proclamer libres et à se fédérer avec lui. » (Journal officiel de la commune, numéro du 4 mai.)
L’idée fédérative n’a laissé que ces deux traces dans les actes de la Commune de 1871 ; mais ce point
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u programme insurrectionnel, plus intéressant our la France dont il réglait la destinée, que pour i Commune de Paris aux prises avec les difficultés icales, mérite d’être discuté.
Si l'on veut bien remarquer que cette idée n’est ntrée dans le plan de la Commune que par la force es choses, et que les hommes du 26 mars l’ont
Iioins proposée que subie, on reconnaîtra qu’elle e mérite pSas d’être frappée à priori de la réprobalon assez légitime, qui est due aux idées personelles de la Commune. Une même idée politique a u la bonne fortune, en France, de réunir deux paris fort opposés ; contre le pouvoir, auquel ils ne articipaient pas, monarchistes et démocrates ont evendiqué, ceux-ci avec violence, ceux-là avec la atience de bon goût qui est une partie de leur faidesse, et chacun sous un nom différent, les libérés provinciales ou municipales ; si bien qu’on peut ire que la fédération n’est que le nom de guerre de a décentralisation .
\ Fédération ou décentralisation, c’est toujours 'indépendance locale limitant l’autorité centrale, l’est, il faut bien le dire, l’avenir de la liberté, le îéritable programme républicain, et le fondement le la démocratie moderne. « En Amérique, la Comnune prête ses agents à l’Etat, dit M. de Tocqueille, tandis que chez nous c’est l’Etat qui prête ses gents à la Commune (1). »
La question se précise donc dans lasuprématie de Etatsur la Commune, ou dans l’indépendance de la Commune vis-à-vis de l’Etat. Les monarchistes et
(1) La Démocratie en Amérique.
les radicaux voient également, dans ce système, une limitation et une diminution du pouvoir central, mais ils ne s’accordent plus sur les conséquences ultérieures du système, les premiers comptant surtout sur les vieilles influences de nom, de fortune, peur s’emparer de l’autorité locale, les seconds fondant tout leur espoir sur la propagande des idées démocratiques et sur le bon sens du suffrage universel ; le temps présent est un temps de lutte, mais qui serait assez peu perspicace pour ne pas prévoir l’issue de la bataille entre le passé et l’avenir?
L’idée fédérative ou décentralisatrice (1), comme on voudra, reparaît dans l’histoire, à chaque effort nouveau de la liberté.
Au milieu des monarchies absolues de l’antiquité, la Grèce, à qui nous devons les noms de presque tous nos partis politiques, a essayé la première: cette forme de gouvernement, qui maintient l’unité de direction des intérêts nationaux, sans opprimer les intérêts particuliers.
Les Etats fédératifs, impuissantspour la conquête, présentent une force de résistance proportionnelle1 à la proximité des intérêts en danger. Darius et Xerxès l’ont bien éprouvé; et quand Philippe de
(1) Dans le programme des partis, la fédération et la décentralisation diffèrent de forme, nullement de fond. Les monarchistes désirent la décentralisation par le rétablissement des assemblées provinciales d’avant 89, c’est-à-dire la monarchie: de Louis XVI avec la charte de Louis XVIII; les démocrates préfèrent une fédération républicaine des communes ; maisi quel que soit le nom que prenne l’autorité centrale, très- 1 amoindrie dans un pareil gouvernement, le centre d’action est] le même dans les deux cas, à savoir l’indépendance politique' de la Province ou de la commune.
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Macédoine voulut dominer la Grèce, il eut l’habileté de dissoudre la ligue Achéenne en poussant chaque cité, qui la composait, dans des vues particulières.
L’influence de l'esprit grec, épanché par la colonisation, perçait dans l’organisation des douze lucumonies étrusques, indépendantes sous le lien fédératif, et puissantes avant Rome; l’une d’elles, la florissante Atria, laissa son nom à la mer qui la baignait.
Cette forme de gouvernement paisible et libérale jne convenait guère à l’âge de fer de l’antiquité. On ne peut appeler exactement des fédérations ces ligues que Rome naissante conclut parfois avec ses voisins, et qui n’étaient que la tyrannie de sa suprématie, non plus que les alliances défensives qui permirent aux Barbares, appelés par Tacite les confédérés , !de résister sur le Rhin aux légions romaines.
Le travail d’organisation et d’établissement qu i suivit les invasions des barbares dans l’Empire, l’absence ou l’impuissance de l’autorité centrale (aboutirent, vers le dixième siècle, à une fédération effective, que nous appelons la féodalité; l’hommage [était le pacte fédéral, et de ce pacte de protection mutuelle, qui termina les invasions et assit sur des lois stables la société nouvelle, sont sorties les nations modernes.
« La France avec ses états de province, ses droits coutumiers et ses bourgeoisies, n’était, a dit Proudhon, qu’une vaste confédération, le roi de France un président fédéral (1). » Le triomphe de la royauté, c’est-à-dire du pouvoir absolu, vint de l’injustice et
(1) Le principe fédératif. III. — M. Michelet, Ilist. de la ré- \i Volution française, émet la même opinion.
des oppressions des nobles, qui s’aliénèrent le peuple (1) et en firent l’allié du roi.
En plusieurs Etats de l’Europe, la forme fédérative subsiste encore, en Suisse, en Allemagne. Les Pays- Bas furent longtemps une fédération d’aristocraties, ayant pour pouvoir central les états-généraux e< pour pouvoir exécutif le Stathouder. Les luttes que ce pays soutint si longtemps contre Philippe II pour sa foi, contre Louis XIV pour sa liberté, et la facilité que l’indépendance de chaque Etat offrail à la corruption et à l’intrigue ont fait douter de l’efficacité du gouvernement fédératif ; Grotius disail I que la haine de la maison d’Autriche avait seule sauvé sa patrie des vices de sa constitution. Nonseulement la Hollande ne périt pas, mais, en dépit de ces épreuves, sa puissance maritime et commerciale prit une merveilleuse extension.
Les résistances que provoqua maintes fois le despotisme, le vif et ardent désir de la liberté n’eurent pas de plus ferme appui, de meilleure sauvegarde que le pacte fédératif. Dans le terrible mouvement socialiste qui ébranla l’Allemagne au xvie siècle, et que l’histoire appelle la Guerre des Paysans, le signe de ralliement des révoltés fut le rustique soulier qui marquait leur servitude, et qui donna son nom à une des sociétés secrètes les plus puissantes des bords duRhin, Bundschuh, soulier delà fédération.
Ce qui causa l'irrémédiable faiblesse de l’Italie au moyen-âge, et fit d’elle le champ clos du duel de la France et de l’Empire, c’est que ses républiques étaient sans lien entre elles : après avoir réalisé
(l)Hamilton. — Discussion de la constitution Américaine de
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l’unité du monde, l’Ttalie avait perdu jusqu'à sa propre unité.
L’idée fédérative se retrouva, en France, aux temps troublés de la Ligue et de la Fronde, car ces émeutes, sous un prétexte populaire d’indépendance religieuse ou politique, n’étaient que les protestations violentes de la féodalité et des franchises provinciales contre l’omnipotence de la Couronne.
L 'édit d’union de la Ligue consenti par Henry III", île 21 juillet 1588, créa une fédération des villes catholiques. L’article IX portait : « Déclarons rebelles 'ceux qui refuseront de signer la présente union, et seront les villes qui désobéiront à la présente ordonnance privées de tous privilèges précédemment accordés (1). »
La Réforme devait user des mêmes armes, un peu plus tard, contre Richelieu : ici encore, le prétexte religieux cachait la révolte féodale des princes contre la toute-puissante autorité du cardinal.
Ce fut l’avant-dernière tentative de l’aristocratie •insoumise, et la plus rude : les princes calvinistes, réveillant la vieille haine du nord contre le midi, ne songeaient à rien moins, en s’appuyant sur le peuple, qu’à chasser les rois et à fonder des républiques fédératives, sur le modèle de celle des Pays- Bas; c’était la seule forme qui leur parût compatible avec la liberté de conscience et la liberté politique qu’ils revendiquaient. Maîtres des villes fortes du centre et du midi, ils rêvaient de prendre la
(1) Mémoires de la Ligue, III, 285. — Voir notamment les articles de VXJnion j urée et promise par les Consuls, Echevins, manants et habitants Catholiques de tous les ordres et états de la "Aile de Lyon, p. 285.
Loire pour frontière septentrionale du nouvel Etat, et de réaliser ainsi en France l’œuvre du prince d’Orange dans les Pays-Bas (1).
La politique de Richelieu mit ordre à ces tentatives, qui précipitèrent, en essayant de le combattre, j F avènement de l’absolutisme royal.
Mazarin acheva contre la Fronde l’œuvre com- 1 mencée par Richelieu contre la Réforme : la centralisation monarchique. Ce fut surtout dans la seconde i période de la Fronde, en province, que l’esprit fédé- j ratif tenta d’organiser fortement la résistance; « la j province, dit M. Capefigue, visait au fédéralisme I local (2); » elle y cherche en effet la plus sûre ga- | rantie pour ses intérêts et pour sa sécurité. Qu’apportent au laboureur, à l’artisan, au citoyen paisible, les luttes des partis, les disputes du pouvoir, sinon des craintes incessantes et des charges plus lourdes? En quoi le touchent les problèmes constitutionnels, quand, sous ses yeux, ses premiers intérêts, les intérêts locaux ou régionaux, les intérêts de son travail et de son industrie sont négligés, compromis?
Le système fédératif n’est pas seulement un bon système d’organisation intérieure, il a encore offert à quelques grands esprits une solution des questions de politique internationale.
Après avoir sauvé la F rance de l’anarchie, Henry IY méditait de réunir l’Europe en une sorte de fédéra- • tion d’Etats, indépendants les uns des autres quant à leurs lois et à leur gouvernement, et confiant à un sénat suprême le jugement de leurs querelles.
(1) Capefigue. — Richelieu, Mazarin et la Fronde. I. VIII. fî) Richelieu, Mazarin.... II, vu.
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Napoléon Ier devait reprendre la même idée, en l’élargissant à la mesure de son génie; dans sa Lettre pour le ministre de France à Varsovie , il exposait le plan d’une fédération européenne, ayant pour base et pour garantie la France à l’ouest, la Russie à l'est, l’Allemagne au centre. Au xvme siècle, et pour les théoriciens de la révolution française, la forme fédérative fut l’idéal des gouvernements. Montesquieu reconnaissait que « c’était par là que la Hollande, l’Allemagne, les ligues suisses, étaient regardées en Europe comme des républiques éternelles ; que cette sorte de république, capable de résister à la force extérieure, pouvait se maintenir dans sa grandeur sans que l'intérieur se corrompe; » en un mot, « que la forme de cette société prévenait tous les inçonvénients (1). » Rousseau , dont l’influence sur le mouvement révolutionnaire fut si personnelle, avouait « que cette forme fédérative, qui peut-être dans son origine eut une cause fortuite, lui paraissait être un chef-d’œuvre de politique (2). »
L’épreuve du fédéralisme n’avait pas été faite encore en 89 ; la révolution, et plus tard la Gironde, qui la représenta le mieux, s’en emparèrent et l’opposèrent à la monarchie; ils pensaient, comme on l’a remarqué depuis, que « le gouvernement unitaire ne représente qu’une seule souveraineté, et condamne la liberté à une lutte incessante contre la force (3). »
La création des départements par l’assemblée de
(1) Esprit de; lois, IX, chap. I.
(2) Considérations sur le gouvernement de Pologne, IX. — Même idée dans le Contrat social, III, xm.
(3) Gustave Chaudey. — Courrier du dimanche, 186,2.
1789 avait brisé la vieille autonomie provinciale; les communes alarmées, isolées, par une résistance instinctive à la centralisation excessive qui se préparait plus complète encore que sous Louis XIV, se fédérèrent, en Bretagne, en Vivarais, en Bourgogne, ailleurs encore, au nom de leur sécurité (1), principalement en janvier 90. Le parti avancé s’empara de cette idée ; Barnave avait dit : « Il faut que la France choisisse entre la fédération ou la monarchie; » les révolutionnaires choisirent la fédération, afin d’éliminer la monarchie. Peu de différence entre le plan de Brissot de 1789 et le plan de la commune de 1871 : tous deux tendaient à une fédération plutôt communale que provinciale, dont le signal serait donné par l’organisation indépendante de la commune de Paris; c’était sans doute plus qu’un expédient contre la royauté, comme l’ont cru plusieurs historiens, c’était un système : nul parti ne fut mieux discipliné, plus réfléchi que la Gironde.
Au début de la révolution, l’idée fut acclamée; on la fêta solennellement le 14 juillet' 90, et on baptisa « la plaine, souillée par les vestiges du despotisme (2), » où la fête fut célébrée, du beau nom de Champ de la Fédération. Le même jour, par toute la France, on échangeait les mêmes serments de concorde et d’union.
Le despotisme de la commune de Paris, en rompant l’équilibre nécessaire, compromit cette harmonie. Les partis, qu’elle menaçait, s’appuyèrent
(1) Admirable tableau de M. Michelet. — Révolution française. 11, IV, xi.
(2) Rabaud S1 2 Etienne. — Précis de l'histoire de la révolution française. IV.
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sur les départements; au nom des départements, Camille Desmoulins menaçait Paris d’une scission : « Paris verra les départements indignés s’ériger en États-Unis, et l’abandonner à sa corruption (1). »
C’est en ce sens que l’accusation de fédéralisme fut portée contre la Gironde et l’abattit : les circonstances extrêmes où l’on se trouvait avaient rendu le programme de ce parti insuffisant , dangereux même; il fallait opposer à l’étranger, à la Vendée, une unité écrasante : M. de Maistre reconnaît, qu’à ce moment, lavage infernale des Jacobins pouvait seule sauver la France. Mais, malgré sa défaite, il est certain « que la Gironde, accusée de fédéralisme, représentait mieux que les Jacobins la pensée de la révolution. La république une et indivisible des Jacobins a fait plus que détruire le vieux fédéralisme provincial : elle a rendu la liberté impossible en France, et la révolution illusoire (2). » Le jugement est formel, et il est d’un maître.
La Gironde eut d’ailleurs assez d’esprit politique pour sacrifier ses espérances, dès qu’elle y vit un danger; le 19 octobre 92, Gensonné, une des victimes du 31 octobre 93, disait à la tribune de la Convention au sujet des fédérations : « Ces idées commencent à se propager, et si, par malheur, on suivait ce système, au lieu d’une république unique on verrait bientôt 24000 républiques fédératives. Repoussons tout système de désorganisation sociale et de division. »
11 y avait au reste opposition manifeste entre l’esprit fédératif et l’esprit de la Terreur. La France
(1) Le vieux Cordelier. Juin, juillet 91.
(2) Proudhon. — Le principe fédératif, II, i.
selon la Terreur rappelle, avec une sinistre ressemblance, l’appareil du licteur romain : un faisceau serré et la hache au milieu. Au contraire, l’union volontaire des populations communales ou régionales au nom de la fraternité n’avait pu s’accomplir sans développer le sentiment, jeune alors, de la sympathie sociale. Les premières fédérations des provinces s’étaient faites « pour s’unir et s’aimer les uns les autres. » Le 4 novembre 92, une députation de fédérés des départements vint demander à la barre de la Convention la fédération des citoyens des départements avec ceux de Paris. Quelles paroles, deux mois avant la condamnation de l’infortuné LouisXVI : « Ona dit que nous voulions assassiner le ci-devant roi. Nous ne nous souvenons pas plus de Louis XVI que s’il n’eût jamais existé. Si nous nous rappelons les maux que nous fit l’ancien despotisme, c’est pour détester les anarchistes, qui en préparent, de plus horribles encore. » Sans les ambitions jacobines, la fédération eût peut-être sauvé la Gironde de l’échafaud et la France de la Terreur; justice fut rendue, dès 1795, à cette idée civilisatrice et libérale, quand Chénier déplora, devant la Convention, la mort « des milliers de républicains égorgés dans le midi et dans l’ouest sous le prétexte ridicule de fédéralisme, qui n’a jamais existé que dans quelques brochures de leurs ennemis. » (Séance du 24 mars.)
Avant de triompher , l’idée fédérative devra lutter contre beaucoup de préjugés. Comment abandonner cette unité un peu étroite, mais qui avait fait si longtemps notre prospérité et notre grandeur? Pourquoi bouleverser cette administration,
IDÉE FÉDÉRATIVE
dont les rouages fonctionnent depuis longtemps? — On oublie trop facilement que, si la centralisation monarchique a hâté l’unité française, pour aboutir, enfin de compte, à Louis XIV, à Napoléon Ier, le principe fédératif n’a empêché ni l’unité d’action de la Suisse, ni celle de l’Allemagne, et a conduit bien plus vite et bien plus démocratiquement les Etats-Unis à un degré de puissance qui étonne et effraie déjà les unitaires européens. Les Etals-Unis d'Europe, dont on a reparlé encore sous la dernière commune, ne seraient-ils qu’un piège, par la prépondérance naturelle des grands États? Mais cette prépondérance des grands Etats étant nécessairement équilibrée par la prépondérance de tous sur chacun, le piège entrevu n’existe vraiment pas.
Nous ajouterons que l’institution fédérative est probablement appelée à devenir le correctif du suffrage universel. Avecle suffrage universel, à un seul degré, tel qu’il existe aujourd’hui, le pouvoir réel appartient à la multitude, et nous savons quel usage elle en fait souvent. « De la politique, dit Proudhon, la multitude ne comprend que l’intrigue, du gouvernement que les profusions et la force, de la justice que la vindicte, de la liberté que la faculté de s’ériger des idoles qu’elle démolit le lendemain » (1). Elle n’est pas vile, comme on l’a dit, elle est aveugle : c’est une force dont il s’agit de faire une intelligence. Il convient donc d’opposer à ces entraînements irréfléchis des masses l’obstacle des influences locales, légitimes, non pas de la nais-
(I) Le principe fédératif, chap. V.
sance ou de la richesse, mais de l’instruction et du talent ; il faut donner à cette force aveugle des directeurs, des instituteurs sur place, qui éveillent en elle l’instinct de ses véritables intérêts et lui montrent le but utile de ses efforts, progrès qui est visiblement et étroitement lié au développement normal et complet des libertés provinciales et surtout municipales.
SOCIALISME
Il n’y a pas de question sur laquelle la fantasmagorie des mots et l’ignorance des choses aient amassé plus de préjugés et de haines , violentesparce qu’elles sont aveugles, que sur la question sociale. On verrait des étonnements bien sincères, si l’on apprenait à beaucoup de gens, que le mot effraie, ce que c’est en vérité que le socialisme, et si on leur découvrait par là même qu’ils sont socialistes sans le savoir.
Trop d’esprits sont indifférents à ces problèmes , dont la solution éclaire plus qu’elle ne menace l’avenir. Les intérêts satisfaits, qui forment la majorité de la classe moyenne, se soucient peu, nous le savons, des intérêts en souffrance des classes inférieures : cette égoïste indifférence ne laisse place qu’aux revendications violentes; car c’est surtout pour ceux qui souffrent que le droit strict n’est plus le droit.
Ils ne savent réellement pas ce qu’ils font, ceux qui prononcent avec horreur ce mot ; socialiste ! Le
socialisme, dirai-je aux philanthropes, a ses racines dans la charité humaine ; c'est plus que le secours temporaire, c’est le remède, ou, comme on dit en thérapeutique, le régime; c’est l’égalité véritable, le droit contre la misère ; le socialisme, dirai- je aux catholiques, c’est le principe même du christianisme : « Aimez votre prochain comme vous-même, » c’est l’idéal terrestre de la vie chrétienne, moins radical encore que le communisme des couvents catholiques ; c’est le droit à la charité, corollaire incontestable du devoir.
J’ai visité à Paris des ouvriers, des maçons par exemple, qui gagnent cinq francs par jour ; ils travaillent loin de chez eux, sont obligés de se nourrir au dehors ; l’homme qui travaille ne peut dépenser pour sa nourriture moins de deux francs par jour : il a, à la maison, trois ou quatre enfants, en bas âge, la femme assez occupée des soins domestiques, souvent malade, dans les taudis malsains des vieilles rues de Paris ; prélevez un minimum de vingt-cinq francs par mois pour le loyer, et quel loyer ! restent soixante-cinq francs par mois pour nourrir, entretenir, vêtir, chauff.r une famille : peuvent-ils vivre? Voilà un fait.
Que de misères morales et physiques ce fait explique! La statistique officielle donne pour Paris des chiffres effrayants : en 1866, Paris comptait 468,337 ouvriers proprement dits, sans les contremaîtres, agents, employés, classés à part; ils avaient à leur charge 286,670 personnes, vieillards, femmes, enfants ; 200,000 gagnaient un salaire inférieur à cinq francs, 100,000 étaient secourus par les établissements de bienfaisance.
SOCIALISME
Quand on parle d’améliorer le sort des ouvriers, il y a beaucoup de bonnes gens qui croient que c’est une phrase.
Le commerce et l’industrie reposent sur deux forces : 1° le capital, que représentent personnellement le patron ou les actionnaires ;
2° le travail, que représentent les ouvriers.
On a calculé que le salaire de l’ouvrier équivaut à un cinquième du produit total des affaires, et que le capital prend les quatre cinquièmes (1). Un exemple : une maison fait cent mille francs d’affaires; tous les ouvriers ensemble touchent 20,000 francs, et la part du capital (actionnaires ou patron) est de 80,000 francs.
Cette proportion est-elle juste? Les ouvriers souffrent, ont des besoins; peut-on les laisser dans cette situation vis-à-vis du sac d’argent, impassible, et qui signifie déjà jouissances, plaisirs, luxe? est-il légitime que 80 0/0 aille tranquillement au superflu, tandis que 20 0/0 seulement arrive au nécessaire, actif, travaillant huit heures par jour, et roulant ■jusqu’à la mort l'éternel rocher de la misère; cela peut-il, cela doit il changer? Oui, mille fois oui! — Voilà du socialisme!
Ne nous étonnons plus que les insurrections politiques qui inscrivent sur leur drapeau ce mot, cette 'espérance, trouvent aussitôt tant de défenseurs. La négligence publiquea laissé s’organiser sous ses yeux mette force redoutable des intérêts méconnus, qui, sous le nom d’internationale, embrasse le monde ;
1 (1) Statistique de l’industrie , résultant de l’enquête faite
■ par la chambre de commerce à Paris, publiée par le ministère du commerce.
au fond, vaine menace, car que deviendrait le prcr ducteur, c’est-à-dire l’ouvrier, s’il supprimait le consommateur, c’est-à-dire le rentier, propriétaire ou bourgeois : il mourrait de pléthore au lieu de périr d’indigence.
L’équilibre entre le droit du capital et le droit de l’ouvrier, en un mot l’organisation du travail, tel est le programme du socialisme vrai, sincère. Depuis quarante ans, une foule de systèmes ont prétendu offrir la solution de la question, les uns, les théoriciens, en exagérant le droit social (Communistes, Saint-Simoniens, Phalanstériens , etc.), les autres, moins spéculatifs, en s’autorisant d’axiomes individuels, absolument contestables (Proudhon, Louis Blanc) : ces solutions sont toutes subversives, elles dépassent le but, et le manquent par conséquent; il ne s’agit en effet ni de droit au travail, ni de fruits communs, ni de droit de propriété, ni de liquidation sociale, il s’agit seulement de la proportion des salaires; mais la réforme qui suffirait à l’ouvrier ne suffit point aux gens à systèmes.
L’élection de plusieurs membres de l’Internationale à la Commune de Paris, le 26 mars, imprima au mouvement une direction socialiste telle qu’elle domina promptement l’influence militaire des comités de la garde nationale, et, bien qu’auteurs de la révolte, les relégua au second plan. On peut être surpris de voir quelle place les discussions économiques ont tenue dans les séances de la Commune: ce fut même la seule force de ce pouvoir insurrectionnel, si peu pourvu de talents militaires. Dès le 24 mars, le comité centrai annonçait que la révolution, qui venait d’être faite, n’était pas autre chose
SOCIALISME
que « l’avénement du monde des travailleurs; » « l’exploitation et la production aux prises » était le mot de la lutte, il fallait « ouvrir les portes au prolétariat instruit, au vrai peuple, à la seule classe pure encore de nos fautes et de nos déchéances, à la seule, enfin, capable de sauver le pays (1). »
Les projets étaient vastes, on voulait la « liquidation sociale (2), » mot vague, par conséquent dangereux en pareilles bouches , et indiscutable , puisqu’il ne précise rien; le 20 avril, était créé, sous le titre de Travail et échange, un ministère ou délégation, dont Frankel, de l’Internationale, devenait titulaire; les rapports sérieux, que la Commune eut à examiner, furent rédigés par ce Frankel, sur les échéances, sur les monts-de-piété, sur les marchés d’habillement. Les événements politiques entravèrent le développement et les applications des idées de l’Internationale ; ce qu’on put en connaître fut peu révolutionnaire : le décret sur les échéances était transitoire, et cet échelonnement des termes, exigibles par huitième, ménageait les droits du créancier, tout en soulageant le débiteur; la suppression des monts-de-piété, qui ne sont, en réalité, que des banques privilégiées de prêts sur gages, était un souvenir de 93; les considérants du décret (3), les arguments de la discussion laissent croire que la Commune mtendait reconnaître le droit au travail, et ce doit Itre en effet un des desiderata de l’Internationale.
Le respect de la propriété fut plusieurs fois pro-
(1) Proclamation du maire Régère, aux électeurs du Ve arrondissement, le 25 mars.
(2) Séance de la Commune du 14 avril.
(3) Séance de la Commune du 25 avril.
clamé : « Détruire brusquement les monts-de-piéte1 dit Jourde, ce serait porter atteinte à la propriété1 ce que nous n’avons encore jamais fait (1). » Lj Commune dit qu’elle considérait comme une ma nœuvre de Versailles l’insertion à ['Officiel de 1; note du citoyen Grêlier (2) : « Les habitants de Pari sont invités à se rendre à leur domicile sous qua rante-huit heures; passé ce délai, leurs titres d<
rente et le grand livre seront brûlés. » Elle accueilli;
par des murmures ces paroles de Paschal Grousset « Tout en blâmant l’insertion de cette note, je demande qu’on prenne des mesures pour l’anéantisse ment de tous les titres appartenant aux Versaillais le jour où ils entreraient à Paris. »
Le décret, qui supprimait le travail de nuit pou les ouvriers boulangers, paraît avoir été demandt par une réunion d’ouvriers, du consentement des patrons; c’était encore une réminiscence de 93; le 4 frimaire an II, le procureur de la Commune, Chaumette, avait même été bien plus égalitaire : « Ls richesse et la pauvreté, dit-il, devant également disparaître du régime de l’égalité, il ne sera plus composé un pain de fleur de farine pour le riche, et ud pain de son pour le pauvre. Tous les boulangers sont tenus, sous peine d’incarcération, de fabriquer une bonne et seule espèce de pain, \epain de l’égalité fi). » Le socialisme de 1871 était moins radical, et Fran-J kel trouvait que ce décret sur la boulangerie « était' le seul décret véritablement socialiste qui ait été rendu par la Commune : les autres décrets peuvent
(]) Séance du 25 avril.
(2) Séance du 1 prairial an 79 (22 mai).
(3) Affiches de la Commune de Paris , fol. 4 frimaire an II.
SOCIALISME
§tre plus complets que celui-là, mais aucun n’a xussi complètement le caractère social (1). »
Le droit au travail n’est qu’une des solutions du vaste problème de Y organisation du travail : étaitce la solution préférée par les membres de la Commune? l’affirmative n’est pas indiscutable : la Commune n’eut que le temps de poser le problème. :< La commission du travail, dit le rapporteur, n’a cas entendu conseiller une liquidation immédiate 'des monts-de-piété). Quand nous aurons réformé cotre état économique, on pourra liquider cette situation; mais pour réformer l’état économique, il faut organiser le travail (2). » Au sujet des marchés pour habillements militaires, le même Frankel ajouta ; « Il est inutile et immoral d’avoir recours à un intermédiaire qui n’a d’autres fonctions que de urélever un impôt sur la journée des travailleurs qu’il occupe; c’est continuer l’asservissement des travailleurs par la centralisation du travail entre les mains de l’exploiteur; c’est continuer les traditions esclavagistes des régimes bourgeois, ennemis acharnés, par intérêt, de toute émancipation de la classe ouvrière. En principe, nous l'avons admis dans toutes nos études sociales, lorsque, dans Vépome transitoire , l’individu soumissionnera pour un ravail de l’Etat, il devra, par un cahier des charges, ndiquer le prix de la main-d’œuvre, car le prix de a main-d’œuvre reste comme aléa dans les marchés, c’est lui qui supporte les rabais (3). »
Cette mesure protectrice n’était qu’un expédient,
(1) Séance du 28 avril.
(2) Séance du 6 mai.
(3) Séance du 12 mai.
bon pour l'époque transitoire ; les actes de la Commune ne portent pas trace des mesures qui devaienl être définitives , et révéler sa solution officielle de l'organisation du travail.
Si l’on considère la Commune comme l’avantgarde de l’Internationale, ce qui est exact, on croil pouvoir trouver, dans les doctrines de cette associa-^ tion, quelques éclaircissements sur les réformes qui étaient réservées à Paris et à la France. Mais les' membres de cette société se divisent eux-mêmes en plusieurs groupes sur les questions sociales, et n’arrivent à l’unanimité que sur la question négative : la tyrannie du capital.
La courte histoire de l’Internationale, qui domina la Commune, n’est pas étrangère à notre sujet (1). A l’exposition de 1862, à Londres, les ouvriers délégués des différents pays de l’Europe furent frappés de la situation prospère de l’ouvrier anglais qui, en produisantà un prix de revient moindre, percevait cependant : un salaire plus élevé. L’économie des sociétés coopératives anglaises, Trades-Unions, résolvait cette contradiction apparente; les ouvriers délégués s’occupèrent aussitôt d’organiser chez eux le mouvement coopératif, et de réclamer l’abrogation des lois contre les associations et les coalitions, qui y faisaient obstacle.
Un bureau fut installé à Paris, relevant, comme les autres, du comité directeur, Conseil général , siégeant à Londres; il tenait séance chaque jeudi, rue des Gravilliers.
Le congrès de Genève (1865-66) réunit les délégués de différents pays; le mémoire des délégués français
(1) L’association internationale des travailleurs , par E. E. Fribourg, l’un des fondateurs.
SOCIALISME
se faisait remarquer par sa modération relative : il s’élevait contre l’ intérêt du capital, s’autorisant même des Pères de l’Eglise ; il réclamait l’instruction par la famille, en dehors de l’Etat ; l’éloignement de la femme des ateliers et des manufactures, « qui la iémoralisent et la tuent, qui ne respectent pas sa dignité, qu’elle ne pourra jamais reconquérir que dans la famille. » Comme mode d'organisation du travail, le mémoire mettait au premier rang la coopération , [en la distinguant nettement de F association ; en ma-
ij °
ftière d’impôt, il réclamait « l’impôt aussi direct que possible » au nom de Injustice; il protestait contre les armées permanentes au nom de la production, de la liberté et de la paix, et terminait en proclamant sa neutralité à l’égard des opinions religieuses.
Les Anglais et les Allemands n’adoptèrent ce mémoire qu’en faisant certaines réserves. Cette scission devait s’accentuer définitivement au congrès de Lausanne, en 1867. Le droit de propriété, menacé par an délégué belge, César de Paëpe, communiste ou collectiviste, comme on dit aujourd’hui, fut sauvé à grand’peine, pour cette fois, par l’intervention des délégués français. En fait important termina ce congrès : ce fut l’alliance proposée par la Ligue républicaine cle la Paix, siégeant à Genève, et acceptée par l’Internationale : premier pas dans la politique, « première faute, » dit son historiographe.
A Genève, ce fut Gustave Chaudey, future victime de la Commune, qui formula le rapprochement en ces termes : les travailleurs aideront les bourgeois à reconquérir les libertés politiques; en retour, la bourgeoisie coopérera à l’affranchissement économique du prolétariat.
Voilà comment l’Internationale se trouva amenée à prêter son concours aux émeutes républicaines de la fin de l’Empire; poursuivie, condamnée, elle vit crouler, à Paris, l’œuvre qu’elle avait entreprise.
La suppression du bureau français, et l’impossibilité d’envoyer des délégués officiels au Congrès de Bruxelles, en 1868, y laissa le champ libre aux théories communistes, qui s’affirmèrent énergiquement ; la collectivité de la propriété fut votée, et, par l’influence de Blanqui, le parti exalté de la Ligua de la paix, réunie en ce moment à Berne, voulut s’associer à ce vote en proposant V égalisation des classes et des individus MM. Lemonnier, Chaudey, Barni , Fribourg firent rejeter cette doctrine, et le vote provoqua le départ de l’élément extrême, représenté par un Russe, Bakounine, nihiliste, et par un Allemand, Becker, qui fondèrent V Alliance internationale de la Démocratie socialiste , ayant pour base l’athéisme, le communisme, la négation du patriotisme, la république universelle.
Le Congrès de Bâle (1869) couronna la victoire de ce parti, en adoptant ses propositions; le programme actuel de l’Internationale, « de Karl Marx, le communiste allemand, de Bakounine, le barbare russe, de Blanqui, l’autoritaire forcené, » comporte officiellement :
L’abolition de la propriété foncière;
L’expropriation des propriétaires actuels, par tous les moyens;
La solidarisation des Communes;
La destruction de tous les Etats nationaux et territoriaux.
SOCIALISME
Nous ne doutons pas que telles eussent été aussi les tendances de la Commune de 1871, si, par impossible, elle eût triomphé.
Le danger est grand, il faut aviser.
Dieu accule périodiquement le monde à un de ces terribles dilemmes, qui demandent un suprême effort, angoisses de l’enfantement d’un monde nouveau; toute résistance à cet ordre providentiel est impitoyablement brisée: l’histoire a baptisé ces événements de noms mémorables; l’ordre s’appelle 89, la résistance se nomme 93.
Le mouvement socialiste, pratique, de l’Internationale est récent, et déjà formidable (1) ; les théories sont aussi anciennes que variées, et les expériences qu’on en a faites, aussi éphémères que malheureuses : toutes pèchent par un radicalisme exagéré; réformer n’est pas renverser.
Platon, dans la République et dans les Lois, fonda sur le sentiment la communauté des biens , l’égalité et la promiscuité des sexes; « l’Etat le meilleur est celui où l’on pratique le plus à la lettre le vieux proverbe : tout est véritablement commun entre amis. » Platon, même en^Grèce, ne futjamais considéré comme un homme d’Etat. Six sièclesplus tard, dans l’Ecole néo-platonicienne d’Alexandrie, Plotin voulut fonder une ville sur le modèle du maître : l’empereur de ce temps-là, Gallien, ne le permit pas. L’antiquité compte quelques sectes, des couvents payens, qui pratiquèrent le communisme; tels les Pythagoriciens, ancêtres des Saints-Simoniens, et qui furent gratifiés comme eux, à vingt-
(1) Le mot socialiste fut créé, en 1835, par M. Louis Reybaud, dans la Revue des Deux Mondes.
quatre siècles de distance, des huées et des pierres de la foule, tant le monde change peu ! les Esséniens, secte juive, que Pline (1) nous montre « sans femmes, sans amour, sans argent, compagnons des palmiers, se recrutant sans cesse parmi les fatigués de la vie et les naufragés de la fortune. »
Rome, enivrée de conquêtes, protégée d’ailleurs par le bouclier d’airain de ses inflexibles lois, ne connut pas le socialisme. Les lois agraires des Gracques n’attaquaient nullement le droit de propriété, elles tendaient seulement à donner aux plébéiens une part dans les terres conquises, distribuées alors en-| tre les patriciens.
Le moyen-âge , ère de force et de barbarie J ne vit du socialisme que les violences sans système. Ceux qui souffrent se soulèvent ; étant sans droits, ils étaient presque sans devoirs ; lutte sauvage, désespérée, de la brutalité contre la force, du serf contre le maître. En Angleterre « un fol prestre de la Comté de Kent, » (2) prêche, au xme siècle : « Bonnes gens, les choses ne peuvent pas bien aller, jusques à tant que biens iront tout de commun, et qu’il ne sera ni vilains, ni gentils-hommes, et que les seigneurs ne seront plus grands maîtres que nous. Nous sommes tous venus d’un père et d’une mère.... Ils ont le séjour et les beaux manoirs, et nous avons la peine et le travail, la pluie et le vent aux champs; ils ont les vins, les épices et les bons pains, et nous avons le seigle, et le rejet de la paille, et si ne buvons que de l’eau.... Nous voulons qu’il soit autrement,, et nous y pourvoiyerons de remède . Ainsi di-
(1) Histoire naturelle, V. xv.
1 (2) Froissart, II, 125 etsuiv.
SOCIALISME
soit Jehan Yalée; par quoy trop de menues gens l’aimoyent. »
Les paysans révoltés prirent Londres, pillèrent la ville, tuèrent l’archevêque de Cantorbéry, firent signer au Roi tout ce qu’ils voulurent : les nobles les attaquèrent dans la confiance de leur victoire, et les mirent en pièces.
En France, c’est la Jacquerie (xive siècle). « En ces assemblées avait gens de labour le plus » (1), et beaucoup d’artisans; le but était la guerre sans merci aux prêtres et aux nobles (2) : « Honni soit, criaient-ils, celui par qui il demourra que tous les gentilshommes ne soient détruits! » Le meurtre, l’incendie, le pillage, le viol, marquaient leur passage ; trait caractéristique : « ils habillaient curieusement leurs femmes, dit un chroniqueur contemporain, Jean de Yenette, des vêtements volés chez les nobles.... Mais cette monstruosité ne pouvait durer ». Ils furent battus à Meaux, et massacrés en partie (1358) ; cette Terreur avait duré six semaines.
Un siècle plus tard, les paysans allemands se soulèvent à leur tour. Qu’on nous permette une parenthèse : les révolutions sociales ou politiques, suivent la même route : l’étincelle, lancée par l’Angleterre, incendie la France, et court de là en Allemagne ; l’itinéraire est facile à tracer:
Angleterre. France. Allemagne.
xme siècle. xive siècle. xvie siècle.
Exposition de 8 janvier 186b, 1869 (congrès de
1862. fondation du Càle) , triomphe
bureau de Pa- de l'élément rus -
ris. so-allemand.
(1) Grandes chroniques de S' Denis, cbap. 76.
(2) Trésor des chartes, reg. 86. — p. 357.
Guerre des paysans.
Révolution politique.
Internationale.
La Russie vient chez nous au-devant de la révolution, qui n’est pas encore naturalisée chez elle (Bakounine, Alexieff et autres ultra-internationaux) : Paris, Londres, Bruxelles et Genève sont les citadelles du quadrilatère révolutionnaire, la base d’opérations.
Les mouvements allemands sont moins violents, • la guerre des paysans exceptée, et ce sont les der- 1 niers : la révolution, épuisée, change alors de forme.
Au xvie siècle, Münzer arma les paysans allemands au nom de l’égalité, au nom du communisme biblique. « Dans la primitive Eglise, tous les: biens étaient à tous... mettons tous les biens communs; pourquoi gémirions-nous dans la pauvreté et serions-nous accablés de maux, tandis que les riches nagent dans les délices » (1).
En vertu de ces principes, les Anabaptistes se mirent à piller les couvents, les maisons des riches; . battu à Frankenhausen (15 mai 1525), Münzer est pris, torturé et décapité; les Anabaptistes continuent sous Jean de Leyde leur apostolat compliqué i de la communauté des femmes sous le nom de « liberté chrétienne. » Ces saturnales durèrent dix ans. 1 Assiégé dans Munster, le roi de Sion, comme se faisait appeler Jean de Leyde, fut mis à mort après des J supplices horribles; ses partisans et ses femmes furent massacrés.
Quel dénouement à ces violentes tragédies ? la misère et la mort, répondent les faits; le bonheur du peuple, prétendent les livres. Qui lit des oeuvres écrites en ces malheureux temps est stupéfait; au
(1) Meshovius. — llistoria Anabaptislica . — Cologne, 1617.
SOCIALISME
plus fort de la Terreur, Fabre d’Eglantine, le montagnard, composait la romance :
Il pleut, il pleut, bergère,
Ramène tes moutons .
En 1516, entre les Jacques et les Anabaptistes, Thomas Morus écrit l 'Utopie, une pastorale, semée d’attaques contre la propriété et contre les riches [< « qui diminuent par leurs lois le salaire des pauvres, et qui font des voleurs pour avoir le plaisir de les pendre. »
La Civitas Solis, de Campanella, moine dominicain, reproduit les mêmes idées, en 1630, avec le même illuminisme : communauté des biens, promiscuité des sexes, travail en commun, et des détails charmants sur l’étude des arts, les cérémonies, et la fatalité de la vertu.
Le communisme n’était encore qu’une opinion, le xvmc siècle en fit un système.
Morellv commence par une épopée, la Basiliadc , dont les rêveries, prises au sérieux, lui inspirent le Code de la nature, véritable philosophie du communisme ; il commence la chaîne de ces cœurs sensibles, qui imaginent l’homme si bon que tout le mal vient de la société; ils rêvent tout haut du bonheur de l’humanité : au début douce folie, mais qui, après avoir passé par l’envieux égoïsme de Rousseau, aboutira à la vertu, à la philanthropie, à la sensibilité de Robespierre !
« Le seul vice est l’avarice, remarque Morellv, les autres ne sont que des tons, des degrés de celuici ; plus de propriété; chaque citoyen serviteur de l’état sera nourri par l’état. »
« Tous les vices, ajoute Mably (1), viennent de la propriété : ambition, avarice, vanité, jalousie ; l’inégalité des fortunes est contre nature. »
Rousseau est plus habile, il n’attaque pas en face ; il expose, il déplore les calamités causées par l’inégalité des conditions (2) ; c’est au malheureux à conclure, et Rousseau l’exaspère encore par son indécision désespérée: Cela est injuste, affreux, intolérable, mais le moyen que cela soit autrement! .
Et le pauvre peuple essaiera de tous les moyens. Dès 1780, Brissot de Warville lui suggère les plus extrêmes, dans ses Recherches philosophiques sur le j droit de propriété et le vol , pamphlet déclamatoire et matérialiste jusqu’au cynisme. « Le droit finit où le besoin cesse, » écrit Brissot de Warville. M. Louis Blanc n’a pas eu d’autre principe; « la propriété exclusive est un vol dans la nature ; dans ; l’état naturel, le voleur est le riche, » Proudhon a prêché cette doctrine.
Brissot célèbre le communisme le plus complet, le plus brutal ; l’accouplement des femmes otahitiennes le transporte : « Ils sont époux, dit-il, ils ne ■ se font point de serments, ils s’aiment parce qu’ils | ont besoin de s’aimer. Ce besoin satisfait, le titre d’époux disparaît ». Parler ainsi, c’était faire du communisme la tentation grossière de tous les appétits et de tous les vices.
Ne dirait-on pas que le droit de propriété est la première sauvegarde sociale et que , cette barrière franchie, tout système roule hors des voies de la nature et de la raison! La philosophie du xviii0 siècle
(1) Doutes sur l'ordre naturel et essentiel des sociétés. — 1768.
(2) Discours sur l’origine de l’inégalité.
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avait miné ce droit, et c’est en cela surtout qu’elle nous paraît responsable des catastrophes qui suivirent; Bentham en Angleterre, Montesquieu en
(France, Beccaria en Italie, ne faisaient reposer la propriété que sur un privilège de la loi civile : « Droit terrible, avait écrit l’illustre auteur du Traité des délits et des ‘peines, et qui n’est peut-être pas nécessaire. » Mirabeau, qui fut le tribun de cette école, disait, en pleine Constituante : « La loi seule constitue la propriété. » C’était donc assez de changer la loi pour détruire la propriété.
Aussi, dans son Projet de déclaration des droits de l’homme, art. Il , 12,... Robespierre inscrivit le droit au travail, le droit à l’aumône, l’impôt progressif, et Marat proposa de réduire « MM. les riches à la condition des sans-culottes, en ne leur laissant pas de quoi se couvrir le derrière (1). »
Le bon sens de la Gironde protesta par la bouche de Vergniaud : « Le maintien des propriétés est le premier objet de l’union sociale; qu’elles ne soient pas respectées, la liberté elle-même disparaît. »
Les Jacobins devaient reprendre l’œuvre du bonheur commun ; battus aux émeutes de prairial an III, puis amnistiés le 3 brumaire an IV, ils formèrent une société au Panthéon, sous la direction de Babeuf, Buonarotti, Sylvain Maréchal, Antonelle. Babeuf, dans le Tribun du peuple, avait pris pour tâche « de désabuser progressivement les hommes sur le droit de propriété,... et de rétablir les lois de la nature, au prix d’une guerre sainte et vénérable ». Le Directoire chargea Bonaparte de disperser le
(1) Convention nationale. Séance du 8 mai 93.
club; les babouvistes méditèrent alors une insurrec- j tion; ils disposaient de 20,000 sans-culottes, Jacobins ou mécontents. L'acte d’insurrection , art. 12, près- i crivait l’extermination de tout opposant et, art. 14, il installait le peuple dans les meubles et maisons des! conspirateurs. Sylvain Maréchal avait donné la formule : l’égalité ou la mort! Les babouvistes furent trahis par un complice effrayé de leur programme; on les jugea à Vendôme, et Babeuf fut exécuté après avoir tenté de se donner la mort.
Le xixe siècle a vu naître beaucoup de systèmes ! communistes; nous les examinerons rapidement, car aucun n’apporte le remède spécifique. Robert ' ■ Owen déclare « au monde entier, que l’homme jusqu’à ce jour, sur tous les points du globe habitable, a été l’esclave de la monstrueuse trinité de la propriété, des religions, du mariage » (1); la colonie, établie par ses soins et d’après ses théories, à New- Lanark,près Glasgow, prospéra quelque temps; mais la Commune absolue , New-Harmony, qu’il fonda, en 1823, aux Etats-Unis, fut dissoute, après avoir dévoré sa fortune, de près de 13 millions de francs, ,1 Owen créa alors une banq ue, National labour équitable exhange, dans le but d’abolir l’argent : l’heure de II travail était la valeur représentative; le proverbe ;j américain, le temps est de l’argent, fût devenu une formule économique. La faillite survint au bout de quelques mois; ses entreprises successives eurent le même sort; il mourut, en 1859, pauvre, oublié, à l’âge de quatre-vingt huit ans.
L’école Saint-Simonienne primitive ne fut pas
(1) Déclaration of in tell.1 dual independence.
SOCIALISME
omrauniste; elle reconnaît la supériorité de l’homme le travail, en prenant pour devise : « tout pour l’in lustrie, tout par elle (1) » ; elle parle « pour les indusriels contre les courtisans et contre les nobles, pour es abeilles contre les frelons (2) ». On connaît la :élèbre boutade (3) qui valut à Saint-Simon des loursuites judiciaires terminées par un acquitte- ’ nent : « Si la France perdait en un jour ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers beintres...en tout trois mille savants, artistes, industriels, il faudrait à la France plus d’une génération pour réparer ce malheur; tandis que si elle perdait la famille ro}rale, les ministres, cardinaux.... les dix mille propriétaires les plus riches, en tout trente mille individus, réputés les plus importants do l’état, la France les remplacerait aisément; elle pourrait en ressentir du chagrin, mais elle n’en ressentirait à coup sûr aucun mal. »
Le communisme de Cabet (4) et de Fourier (5) n’est nouveau que par des aperçus philosophiques ou physiologiques, qui aboutissent aux mêmes conclusions.
Le problème particulier de l’organisation du travail a inspiré des systèmes moins radicaux : là est le vrai problème social, et par conséquent l’intérêt précis de la question. Nous ne parlerons pas des communistes, qui mettent le travail en commun, ni des Saint-Simoniens, qui font de l’Etat une banque organisée, et proportionnent le salaire à
(1) Saint-Simon. — L’industrie ou Discussio?is politiques... etc.
(2) id. Adresses aux philanthropes.
(3) id. La Parabole.
(4) Voyage en Icarie.
(5) Le Phalanstère ou la reforme industrielle.
la capacité et aux œuvres, ruais des systèmes spé | ciaux applicables ou même appliqués.
Il faut classer à part la théorie de M. Pierri Leroux (1), qui, daus sa patrie-humanité, n’exigi pas même de travail. M. Pierre Leroux a considéri l’homme comme consommateur et comme resliluleur ; c’est ce qu’il nomme, en latin, la loi du circulus, dont la formule est : l’homme restitue plus qu’i n’absorbe. « L’homme qui se refuserait au travail, dit-il, aurait encore le droit de vivre en se mettant à l’abri sous la loi du circulus ; seulement il ne serait plus ni citoyen, ni associé, ni fonctionnaire. »;|
Nous savons des gens sur qui cette peine ne se- ! rait pas d’une grande efficacité: M. Leroux croyait en une espèce de Dieu qu’il avait inventé ; il est mort pendant la Commune ; la Commune a envoyé ' une députation à ses funérailles, en protestant contre ses idées mystiques !
Nous restons en face de trois solutions :
Le droit au travail , de M. Louis Blanc ;
Le droit à la possession de M. Proudhon ;
Le droit au capital, de l’Internationale.
L’expérience a fait justice des idées de M. Louis Blanc.
Du droit au travail, proclamé par l’art. 7 de la constitution du 20 juin 1848, et modifié après les journées de Juin, M. Louis Blanc tira la nécessité de confier au gouvernement la direction et la responsabilité suprême de la production. S’il n’y a plus d’industrie privée, il n’y a plus de propriété, plus d’hérédité, et M . Louis Blanc sacrifie l’une et l’autre.
(1) De l’humanité.
SOCIALISME
On créa donc des ateliers sociaux; les capitalistes toucheraient l’intérêt du capital prêté, mais ils ne participeraient aux bénéfices qu’enqualité de travailleurs ; cette unité d’action et d’intérêts tuerait la concurrence, « combat atroce, combat qui ne peut faire de vainqueurs sans faire de vaincus, et qui, comme tous les combats, attelle des esclaves aux chars des triomphateurs (1). » A la rétribution par capacités de l’école Saint-Simonienne, à l'égalité absolue des communistes a priori , M. Louis Blanc opposait la hiérarchie des capacités , et le droit à la consommation selon les besoins. Mais les ateliers organisés, ridiculement au champ de Mars, fraternellement rue de Clichy, durent fermer, malgré les secours de l’Etat.
Ces faits sont encore plus péremptoires que les arguments par lesquels MM. Michel Chevalier et Léon Faucher, entre autres, réfutèrent le droit au travail.
Proudhon, qui a combattu tour à tour tous les systèmes, sans donner lui-même un exposé net et complet de ses idées, a condamné le droit au travail : «Je n’entends pas par droit au travail l’établissement aux frais de l’état, des départements ou des communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés. Avec ce régime, loin d’éteindre le prolétariat, on le ferait pulluler (2). » Il le jugeait d’une telle importance qu'il disait au comité des finances de 1848 : « Donnez-moi le droit au travail, et je vous abandonne le droit de propriété. » Ce puissant esprit, nourri de la métaphy-
(1) Louis Blanc. — Organisation du travail.
(2) Proudhon. — Le droit au travail et le droit de propriété.
sique allemande des antinomies kantiennes, s’est | efforcé de prouver les contradictions économiques , , par la fausseté de la thèse et de l’antithèse, pour I aboutir à une synthèse vague, indéterminée, qu’il appelle la liberté. Voici un exemple de sa méthode : j « La propriété, (thèse), c’est le vol ; il ne se dit pas, en mille ans, deux mots comme celui-là (1)1 » I « Le communisme, (antithèse), supprime tant de mots, tant d'idées, tant de faits, que les sujets formés par ses soins n’auront plus le besoin de parler, de penser, ni d’agir : ce seront des huîtres, attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher.... de la fraternité. (2) »
« La liberté, (synthèse), est la possession; l’état est seulpropriét aire, l’hérédité bornée aux instruments de travail ; plus de loyers, ni de fermages. (3) »
Il est plus aisé de dire ce que Proudhon n’est pas, que de comprendre ce qu’il peut être. Comme gouvernement, il préfère Y anarchie, mais l’étymologie, science qu’il possédait à fond, l’excuse; à-v-apyja n’est, exactement, que l’absence d’un pouvoir central ; il ne l’abolit pas d’ailleurs, il le transporte seulement du Palais-Bourbon à l’Institut : « La science du gouvernement appartient de droit à l’une des sections de l’Académie des sciences, dont le secrétaire perpétuel devient premier ministre; et, puisque tout citoyen peut adresser un mémoire à l’Académie, tout citoyen est législateur. (4) »
Etait-il socialiste? Non : « Le socialisme est une
(1) Proudhon. — Systems des contradictions économiques.
(2) Id. — Ibid.
(3) ld. — Qu’est-ce que la propriété ?.. . passim.
(4) Id. — Qu'est-ce que la propriété 7
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logomachie. Je le déclare, en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d’esprit et ' de cœur qui commence à gagner une partie des travailleurs, jesuis pur des infamies socialistes. (1) » Etait-il humanitaire? Pas davantage : « Je nie le dévouement, c’est du mysticisme. Parlez-moi de doit et d’avoir, seul critérium du juste et de l’injuste, du bien et du mal dans la société. (2) »
Il ne voulait ni de l’impôt progressif « qui se résout en un déni de justice, une défense de produire, une confiscation, » ni des impôts somptuaires, « car luxe est synonyme de progrès : c’est, à chaque instant de la vie sociale, l’expression du maximum de bien-être réalisé par le travail. (3) »
On cherche vainement, à travers les négations ardentes et multipliées de Proudhon, sur quoi s’appuie le droit à la possession, sous quelle forme il s’organise : ses idées, d’une intensité étrange, ont passé sur ces problèmes avec la fureur et la stérilité de l’ouragan.
Aujourd’hui, Y Association internationale des travailleurs invoque le droit au capital; ce ne sont plus des théoriciens qui dissertent, c’est une société ouvrière, nombreuse, qui veut réaliser son programme, dont elle a puisé les idees dans les associations coopératives d’Angleterre.
La société coopérative peut avoir un double but: société de consommation (4), ou société de produc-
(1) Proudhon, Systems des contradictions economiques.
(2) Ibid.
(3) Ibid,
(4) Dans le Travail, M. Jules Simon décrit, au point de vue
tion (1) ; la seconde seule est une forme de l’organ sation du travail, quoique la première contribu 1 également au bien-être et à l’aisance du travailleui Eliminer tout intermédiaire entre le producteur t le consommateur, tel est le principe de la sociét coopérative; le bénéfice de l’intermédiaire, du ruar cband, est prélevé en effet sur le producteur e sur le consommateur; ceux-ci ne peuvent donc qu' ' gagner à s'entendre directement, autant que pos; sible, et comme ce n’est pas toujours possible , b marchand reste nécessaire, en dépit de certains sys tèmes qui le suppriment complètement. Le nombrt, des intermédiaires est d’ailleurs assez grand, poui 1 qu’on essaie de le restreindre peu à peu.
Les Trades-Unions d’Angleterre sont un premier I pas en ce sens. Depuis 1824, les ouvriers anglais avaient le droit de se coaliser librement, et par ce moyen, de traiter d’égal à égal avec les patrons ; i une union étroite pouvait même leur permettre ' d’imposer leurs volontés, le jour où ils disposeraient : de ressources suffisantes pour alimenter les grèves. Des associations de métiers se formèrent, et constituèrent par des taxes d’entrée et des cotisations heb- 1 domadaires, de 12 centimes à 1 franc 50, mais égales ' pour les membres d'une même association , des caisses de grève et de chômage ; un conseil de surveillance fut élu annuellement au scrutin secret, pour être l’organe des ouvriers et régler tous les rapports avec les patrons.
de l’épargne, les bienfaits des Sociétés coopératives de consommation, en Angleterre.
(1) Les associations ouvrières en Angleterre, Trades-Unions , par M. le comte de Paris.
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Celte force, contre laquelle fléchit plus d’une fois a puissance du capital, permit aux ouvriers anglais l’obtenir des salaires plus élevés et la diminution les heures de travail : sur ce dernier point la prolosition, acceptée, de payer le travail par heures et ion plus par journée, a concilié toutes les prétenions. La caisse est aussi une caisse d’épargne et me caisse de secours mutuels ; elle permet de souenir de longues grèves; l’Internationale a pour mission d’étendre l’union dans le monde entier.
| Les Trades- Unions mettent ainsi peu à peu, entre es mains de l’ouvrier, un capital accumulé par l’épargne; mais le capital est nécessaire au début, à la ondation même de la société coopérative et, dans les conditions actuelles, l’ouvrier doit subir ses exigences. C’est vis-à-vis du capital que les théories de /Internationale cessent d’être justes et acceptables, t paraissent à bon droit entachées de communisme. En face du capital, dont elle a besoin, l’Interna- •ionale nie la légitimité de l’intérêt, et comme représentant le travail d’aujourd’hui, se déclare créancière, vis-à-vis de la société, du travail non conommé d’hier, ou du travail accumulé, c’est-à-dire lu capital.
Le travail d’hier ou capital, prêté, dit-on, ne peut ,-xiger comme remboursement qu’un travail équivalent : or nous sommes les travailleurs, donc nous ivons droit au capital, sans autre intérêt que notre ravail même, ou pour tout dire, sans intérêt. — Le ;apital n’est autre chose que des produits transormés; en échange de votre capital nous vous donions des produits : c’est l’échange, dans sa forme la plus directe.
Cette créance, si elle est admise, ne mène à ri. moins qu’à l’abolition de l'hérédité, en niant le dre de transmission du travail accumulé ; à l’abolitiij de la propriété, au profit d’une possession limit aux besoins; à l’obligation effective du travail po tous; à l’inutilité de l’épargne, puisque le trava leur n’a aucun droit personnel au travail non coi sommé devenu dette sociale ; au découragement toute initiative individuelle; au mécanisme humai au parasitisme forcé des paresseux et des incapable à moins de faire de l’Etat une grande maison pén tentiaire dont les surveillants formeraient le goi vernement : en deux mots, à l’égalité correctionnel! L’Internationale accepte ces conséquences : « Peu on supposer l’égalité possible avec l’idée de rentes ? le but de l’association est d’amener, par les voi< scientifiques, — et pacifiquement, s’il est possibli — le prolétariat à l’ émancipation, à l’égalité d droits, non plus en théorie, mais en pratique. » (I
En fait et en droit, le capitaliste n’a qu’à répondre Par le travail , par l’épargne , mon père ou me avons amassé ce travail accumulé que vous appelé le capital : ce capital est bien à moi, car, pièce pa pièce, il représente chaque minute de ma vie, hon nête, laborieuse; chacune de ces pièces est un privation que je me suis imposée, c’est le travai prolongé jusque dans la nuit, ce sont mes veilles mes inquiétudes, le prix de mes fatigues, c’est m; volonté réalisée, et aussi vrai que la pensée de moi âme esc à moi, le fruit de mon activité n’appartien qu’à moi. J’étais comme vous, faites comme moi, tra
(1) Mémoire des délégués français au congrès de Genève, 1865
SOCIALISME
/aillez, économisez; la société vous aidera, et vous mrichira. Mais respectez mon travail, mon droit !. . St pourquoi les malheureux, perdus de débauches et le vices, ne viendraient-ils pas aussi me demander :omptedu sang vermeil que je don ne à mes enfants?..
Les fausses théories n’ont chance de réussir que fans les milieux où l’on ne veut pas même accepter es théories justes: résistance appelle violence. Il est ion de le répéter sans cesse : le remède est dans la liberté. L’Angleterre l’a reconnu depuis 1824 ; les ou- •riers anglais sont mieux payés, mieux nourris ju’ailleurs, ils produisent à meilleur marché, etnous îe voyons pas que l’industrie anglaise en aitsoufïert. Effaçons de nos lois les dispositions contraires à la iberté de coalition et aux associations coopératives ; 1 y aura un moment, une période pénible à traverser, ;’est la condition et le signe d’un progrès : l’Angleerre en a fait l’épreuve, essayons a notre tour.
On raconte que Voltaire rencontrant un mendiant ui refusa l’aumône : Il faut pourtant bien que je dve, dit le mendiant. — Je n’en vois pas la nécessité, repartit le philosophe. Sous cette cruauté ap- )arente, il y avait une vérité. Le mendiant est le mritable parasite. Pour n’en plus avoir, il est plus îrgent de sanctionner le devoir du travail, que de upprimer violemment les droits acquis par le travail. Contre de criminelles tentatives, n’est-il pas ppportun de combattre l’idée fausse de l’dvdyxr, social, les prétentions irréalisables à l’égalité des conditions, et d'affirmer la vérité et la justice en prodamantla liberté des droits et l’égalité des devoirs?
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
Après avoir examiné le problème d’égalité que pose l’idée sociale, nous nous trouvons en face dej la question de liberté que soulève l’idée religieuse.
Pour discuter le fait au point de vue politique, le principe de liberté est le meilleur guide entre les prétentions de deux partis extrêmes, l’un supprimant brusquement l’Eglise dans son existence et dans ses droits, l’autre au contraire exagérant son pouvoir, et substituant à la juridiction intime des âmes une omnipotence toute terrestre et des prérogatives de caste, en désaccord formel avec la lettre et l’esprit de l’évangile de pauvreté, d’obéissance et d’humilité.
Que des hommes aient le droit de se réunir où et quand il leur plaît, de prier suivant un rite et des formules convenues, qui peut en douter? Rien n’est plus sacré dans l’homme que le libre élan de sa conscience vers l’infini ; respect à ceux qui prient, à ceux qui interrogent le mystère qui a plissé d’une ride profonde les plus hauts fronts de l’humanité. Au
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
delà du mode de la prière, variable, souvent personnel, il y a le sentiment religieux, vrai, éternellement humain : « Toute expression méprisante ou légère est déplacée, a dit un libre penseur, quand il s’agit des pratiques d’une religion. L’esprit souffle où il veut; s’il lui plaît d’attacher l’idéal à ceci, à cela, qu’avez-vous à dire ? »
Le sentiment religieux, suprême épanouissement du sens moral, est un des plus élevés de l’âme : il m’exprime chez chaque peuple, en chaque climat, sous mille formes variées, d’autant plus grossières et sensibles que l’intelligence qui se le représente est plus inculte et plus bornée; le plus grand nombre, à qui l’abstraction métaphysique est inaccessible, s’arrête à la figure qui sollicite ses sens, et c’est ainsi que, pour la foule, le culte et les cérémonies deviennent le support et l’expression vivante de la loi morale, tout en livrant d’ailleurs à son vague et tremblant besoin d’idéal, le fantôme insaisissable et mystérieux du dogme.
Rien ne heurte plus violemment, ne bouleverse plus profondément le sens moral populaire que de briser brutalement cette forme respectée, ï laquelle l’attachent les traditions de l’enfance, la crainte salutaire de la mort et le pieux ressouvenir de ceux qui ne sont plus; les religions sont véritablement des bienfaits sociaux, car elles élèvent le mieux le niveau de la moralité humaine.
Mais c’est le sort des institutions de ce monde que les idées les plus légitimes soient compromises par l’abus auquel elles prêtent en de certaines mains. Autant la religion consolatrice et moralisatrice est vénérable, autant elle devient odieuse chez
ceux qui en font un instrument de domination, ui chemin de fortune et d’ambition ; nous ne parlon; pas au nom de la foi, qui ale devoir d’être aveugle nous parlons au nom de la justice et de l’histoire l’hypocrisie des choses saintes s’est vue souvent.
Les premiers gouvernements ont été des théocraties, et dans l’antiquité la religion est demeurée , le plus ferme instrumenlum regni. La plus haut( expression delà puissance romaine, le premier titre des Césars était Imperacor Pontifex Maximus, commandant aux armées et aux consciences : le monde antique vécut sous cette formidable dualité. Le christianisme l’ébranla profondément, en distinguant nettement la foi de la politique, et en face de l’isolement des peuples, de la nationalité des cultes, de la diversité des gouvernements, en annonçant à tous l’unité fraternelle de la conscience du genre humain. Quel réformateur que le Nazaréen qui séparait tout d’un coup l’Eglise de l’Etat, par cette parole décisive : Rendez à César ce qui est à César', et à Dieu ce qui est à Dieu; qui réunissait les âmes dans la philosophie universelle de la charité et de la prière, abolissant les temples et les cultes, égoïstes et par conséquent ennemis: « Car le temps vient où les vrais adorateurs n’adoreront plus le père sur la montagne ni dans le temple, mais en esprit et en vérité. » (1) De là, haine mortelle des princes, des pharisiens et des prêtres.
Nous sommes loin de ces doctrines, nous sommes loin du tempsoù Saint Jean appelletous les chrétiens regnum et sacerdotes Deo (2), et Saint Pierre les hc-
(1) Evangile de S1 Jean, cap. IV.
(2) A2)ocahjpse, I, G.
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
ritiers de Dieu, xX^poi, le clergé, où Tertullien disait : Nonne et laïci sacerdotcs sumus? (1).
La tribu de Lévi se reconstitua promptement ; la aouyelle caste des prêtres renoua l’alliance avec le pouvoir civil dès Constantin, et troubla bientôt par des disputes byzantines la limpide clarté du simple évangile de fraternité et d’amour. Quel destin! Avec le temps, l’église populaire deviendra l’amie flattée des rois, le doux pasteur de la brebis égarée se fera le pourvoyeur de l’Inquisition, et quand le peuple, dans son long martyre qui s’appelle le moyen-âge, cherchera des yeux et du cœur le représentant du üvin couronné d’épines, on lui montrera, dans les splendeurs d’un palais, un impassible vieillard au ront sévère, incliné sous le poids des trois couronnes d’or de sa tiare orientale.
Chez ce peuple, trouvant trop lourd le joug que e Christ voulait si doux, beaucoup se voueront au diable, et quitteront la messe pour le sabbat, folle messe des désespérés. Les autres tireront de leur mémoire et de leur imagination une religion nouvelle, empreinte d’un naturalisme instinctif, la religion de la légende fleurie et animée des beaux saints aux robes d’or, mêlant à ces touchants tableaux les objets et les êtres familiers, et cherchant la personnification des vertus et des vices dans un zoomoohisme ingénieux et naïf, origine non encore entrevue et pourtant certaine de la longue épopée des fabliaux et des romans (2).
(1) De exhortât, castitat. VII.
(2) De là dérivent aussi les caractéristiques des saints. Les fables de l’antiquité, qui mettent également les animaux en scène, restent ignorées jusqu’à la Renaissance.
Il arrivera ainsi que le peuple, au jour de se: I vengeances, confondra dans la même haine les deu) pouvoirs qui se sont unis contre lui, et que, comme on le voit trop souvent, les plus innocents paie- . ront pour les plus coupables.
Dans son Histoire clc la Révolution Française , | Mj Michelet montre d’un mot à quelles consé- | quences fatales mène l’ingérence du clergé dans la politique; sa question est pressante : « Les amis de la liberté politique peuvent-ils pactiser avec les ennemis de la liberté religieuse? »
La Commune de 1871, dans sa lutte à outrance contre toute autorité qui n’émanait pas d’elle, se servit des mêmes armes, bien émoussées aujourd’hui : « Considérant que le clergé a été le complice i des crimes de la monarchie contre la liberté, la Commune de Paris décrète : (1)
L’Église est séparée de l’État ;
Le budjet des cultes est supprimé;
Les biens, dits de main-morte, appartenant aux congrégations religieuses, sont déclarés propriétés nationales. »
Ce décret ne précéda que de deux jours l’arrestation de l’Archevêque de Paris, de M. Deguerry, curé de la Madeleine, des P. Jésuites, et d’autres victimes, comme otages entre les mains de la Commune, réponse à cette note du Journal officiel de Versailles : « Quelques hommes reconnus pour appartenir à l’armée et saisis les armes à la main ont été passés par les armes suivant la rigueur de la loi militaire qui frappe les soldais combattant leur drapeau . »
(1) Décret au journal officiel du 3 avril.
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
Vengeances cruelles, représailles de la guerre civile, crimes sans pitié! Voilà ce qui reste à raconter, à maudire.
Pourquoi principalement contre les prêtres? Parce qu’ils n’avaient pas fui, parce qu’ils étaient là; sans compter la fureur de l’égalité, se réveillant à la seule pensée d’une classe autrefois largement privilégiée, et la tentation des riches églises, et le calme forcé du prêtre au milieu de la fièvre de ■poudre et de sang, enfin l’aveugle réaction du mal, de l’immoralité débordée. La populace, avant même la Commune, visait deux ennemis : le prêtre et le gendarme. Le 18 mars les mit en ses mains. Il y avait, dans cette Commune, un homme, qui se fit l’exécuteur infatigable des honteuses passions d’en bas; nous l’avions vu traîner autrefois sur les pavés du quartier latin sa paresse sordide et sa blague obscène : on le croyait fou, et il l’était, mais d’une folie raisonnée, implacable. Il disait bien haut qu’il était athée, collectiviste, synonyme pour lui de voleur, et il voulait, disait-il, remplacer la guillotine par une batterie électrique de son invention « qui foudroierait cinq cents réactionnaires à la minute. » Ses intimités avec les « citoyennes prostituées » lui avaient donné des habitudes de langage dont il ne se départait que quand la fureur de ses attaques contre Dieu l’emportait hors de luimême. Ce fut devant ce misérable, Raoul Rigault, que comparut l’Archevêque de Paris. Comme le vénérable prélat prononçait quelques paroles de paix : « Quant à votre blague, lui répondit Rigault, nous la connaissons; voilà dix-huit cents ans que vous nous la faites. »
î 04 LA COMMUNE DANS L’HISTOIRE
Quelques jours plus tard, M. l’abbé F. étant allé ; demander à Rigault, qui occupait la préfecture de police, l’autorisation de voir les otages, celui-ci avait donné un laissez-passer « au citoyen F. se disant serviteur d’un nommé Dieu. »
Dans un journal qu’il avait fondé en novembre ! 1868, et qu'il avait bien nommé le Barbare, Rigault i avait exposé ses principes grossièrement matérialistes : « Qu’il suffise au public de savoir que nous ; avons l’intention de donner un nouvel organe à l’athéisme. Nous montrerons la révolution se développant par l’athéisme; nous la montrerons arrivée | à son apogée avec la Commune de Paris, avec le réquisitoire anti-religieux de Chaumette, avec le journal spirituel et profond d’Hébert. »
Dans la question religieuse, sous la Commune de i 1871, Rigault fut à peu près seul de son parti, isolé -i par l’ardeur même de sa haine. Nous retrouverons au chapitre des Crimes le principal auteur de la loi des otages, le lâche assassin de Chaudey.
Les politiques de la Commune suivaient plutôt un plan de réforme générale que les idées de violence, il auxquelles se laissèrent aller quelques-uns de ses j membres. Ils ne furent pas absolument hostiles au culte et l’on ne saurait dire précisément, avec t M. de'Pressensé, qu’il y eût, sous le gouvernement du 26 mars, une irréligion d’état : les églises, déclarées propriétés de la nation, étaient malheureusement ouvertes aux clubs, mais le service religieux n’était pas interrompu; nous savons une église qu’on avait divisée en deux; à Saint-Sulpice, l’office du mois de Marie eut lieu tous les jours, à cinq heures du soir; à huit heures, se tenait le club; plusieurs
IDEE A XTI- RELIGIEUSE
prêtres furent sauvés par Régère et par Verdure. Les perquisitions, les vols et pillages furent le plus souvent l’œuvre de bandes libres, de rancunes ou de misères personnelles, assurées de l'impunité en de tels troubles ; l’intérêt de la Commune lui défendait d’irriter inutilement aucune opinion. Les clubs s’installèrent dans les églises abandonnées par leurs prêtres, à Notre-Dame-des-Champs par exemple, mais la Commune, tout en occupant les -églises comme biens nationaux, se proposait de les louer aux fidèles pour l’exercice du culte (1); elle ne prit même aucune mesure générale concernant les cultes ; le premier arrêté, qui déclare l’enseignement exclusivement laïque, « laissant entièrement l’instruction religieuse ou dogmatique à l’initiative et à la direction libre des familles, » est pris par la municipalité du XVIe arrondissement (2) ; l’arrêté qui change les noms « des salles des hôpitaux et des hospices ne rappelant à l’esprit que des souvenirs du fanatisme » (3) est dû au directeur de l’asssistance publique, Treillard ; le rapport odieusement absurde et ridiculement emphatique sur les Crimes de l’église Saint-Laurent part de la municipalité du XIe arrondissement (4); une seule note du membre de la Commune délégué à l’enseignement enjoint de « fai î c disparaître des écoles les crucifix, madones, et autres symboles, dont la présence offense la liberté de conscience (5), » mesure déjà prise sous le gou-
(1) Séance de la commune du 3 mai 1871.
(2) Journal officiel de la Commune du 13 avril.
(3) Journal officiel de la Commune du 9 mai.
(1) Journal officiel de la Commune du 21 mai.
•(5) Journal officiel de la Commune du 12 mai.
reniement du 4 septembre par le maire du XIe s '[ rondissement. On ne peut pas imputer exclusiv ' ment à la haine religieuse les crimes atroces q ensanglantèrent les derniers jours de la Commune il y eut parmi ces martyrs des hommes de toutes 1 conditions; et le malheureux sergent de ville no1 à trois reprises par la foule ameutée, les gendarmi h de la rue Haxo, victimes de leur devoir et plus a , tachés à la vie étant pères, sont aussi grands au ^ yeux de la pitié et de la justice que l’infortur ,, et éminent archevêque de Paris.
La conduite de la Commune dans les question f religieuses marque pourtant un progrès de toit b rance sur les révolutions antérieures. es
Pendant les persécutions des trois premier ,B siècles, l’Eglise fut admirable de courage et de cha 1 rité; l’alliance avec le pouvoir politique des Césars vers 323, lui fit bientôt perdre sa liberté, sa sim' plicité primitives; dès 325 s’assemble à Nicée h premier concile qui fonde le dogme. Les évêques, favoris du prince, enrichis, revêtus d’un pouvoii politique ( Defensores civitatis ), gouvernèrent réellement pendant six siècles yen Gaule, ils appelèrent Clovis converti, lui livrèrent les royaumes des Ariens; pour secouer leur joug, pour rompre leur vieil attachement à la docile famille de Mérovée, Pépin, fondateur de dynastie, leur oppose le pape, est sacré par lui ; sa reconnaissance offre une principauté à qui lui donnait un royaume, et la papauté timide, humble jusqu’alors, va se dresser sur le monde, tenant d’une main les clefs qui ouvrent le ciel, et de l’autre l’épée qui gouverne la terre : la loi de l’E-
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
lise et le droit de la force, n’est-ce pas tout le îoyen-âge, sorti de là ?
Ainsi, par une étrange contradiction, les miistres de la religion à Rome, n’étant pas exclus des liarges de la société civile, s’embarrassèrent peu e ses affaires ; les premiers prêtres cbétiens, plus éparés des affaires du monde, s’en mêlèrent avec îodération ; et les moines du Bas-Empire ne cesèrent d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté. (1)
Le clergé prit une belle part dans la curée féodale; église et le monastère se dressèrent en face du bâteau, souvent fortifiés aussi, quoique assez proigés par l’arme autrement terrible de l’excommuication. Trois longs siècles sont remplis du bruit es querelles acharnées entre le couvent et le don- >n, pilleries des gens d’armes, plaintes des moines, kc des églises, imprécations et anathèmes contre is châteaux, et à la fin, quand le seigneur est aincu, épuisé contre cet ennemi qui se recrute sans psse et ne s’affaiblit jamais, capitulations, rançons, bnations interminables à cette Eglise, dontlefondaur avait dit : « Vendez ce que vous avez, et suivezoi ; » et encore : « Qu’il est difficile à ceux qui posaient des richesses d’entrer au royaume du ciel! »
; Le peuple, lui, serf de la glèbe, serf de l’évêque r du seigneur, foulé, piétiné par ces guerres sans n, souffre, se plaint tout bas, se révolte parfois, n’y nant plus.
Son instinct religieux cherche une religion, des têtres, autres que l’évêque batailleur, que le moine donné à large et douce vie, que le bas clergé op-
i(l) Montesquieu. — Considérations. Ch. XXJI.
primé aussi : l’Église d’alors est pleine de vices; c’est elle qui l’avoue, les fréquents conciles du temps le constatent sans relâche, et, paraît-il, sans succès Dès le xui° siècle, soulèvements populaires vers les frontières d’Allemagne et des Pays-Bas ; les Bégards se choisissent parmi eux des apôtres , des frères dt Içi pauvre vie (1); plus de prêtres, plus de seigneurs Duns Scot fut contre eux le champion de l’Eglise; les seigneurs firent le reste.
Le xiii0 siècle popularise le mouvement anti -catholique du xiie siècle, commencé par le rationalisme d’Erigène et d’Abélard; condamné et vaincs ' dans l’école, il est recueilli et accepté par le peuple, grâce à la littérature nouvelle où la reconnaissance des trouvères paie en attaques mordantes contre l'ennemi commun, le clergé, les faveurs du seigneui féodal. Ces satires préparent Rabelais, et aident à le comprendre; Rabelais plus prudent , plus obscui dans la forme, car les temps sont plus difficiles,! mais aussi terrible dans le fond, et dont le cri cynique résume, sous l’énorme rictus du scepticisme,un long passé de souffrances et de malédictions.
Le peuple aussi quand il rit, est désarmé; la1 satire peut être un moyen, de gouvernement. Son . travail Uni, aux jours de répit que lui fait l’Eglise' par ses fêtes, le roi et les grands par leurs tournois,* leurs entrées, leurs mariages, ou qu’il s’accorde luimême (la fête des fous par exemple), comme il raille, le peuple, en ces saturnales d’esprit, qui le soulagent de la contrainte du respect; c’est sa seule liberté, et sans limite il. en use; il emplit gaiement
(1) Laurent de Mosheim, De Beghardis, p. 232.
IDÉE ANTI-RELI(iIEl)SE
lüD
’escarcelle du hardi jongleur ou ménestrel qui lui lit le roman de « l’Evesque, » ou qui lui raconte les ribulations
Du prestre qui menja les meures (mûres)
Quand il devoit dire ses heures ;
a terrible vengeance d’un époux outragé dans « Le orestre qu’on porte, » la misère et les vertus du petit flergé populaire dans « Le povre clers, » le dénouenent malencontreusement comique d’aventures trèsi'réquentesdans « Le Prestre teinct » avec sa moralité :
Car fuissent or si atorné,
Tuit li prestre de mère né,
Qui sacrement de mariage,
Tornent k honte et à putage.
Chaque vice est mis à nu, impitoyablement flagellé : l’opulence des moines dans « Le sacristain de Cluny ; » leur convoitise dans « Le dit de la vessie du curé, » et bien d’autres. Dans la grande épopée du xm°siècle, le Roman du Renart, l’àne est l’archi prêtre.
1 Au milieu de tels désordres publics, éhontés, le matérialisme trace sa double voie, matérialisme de la science, affirmant six cents ans avant le docteur Gall la localisation de la pensée dans le cerveau, l« l’intellect en avant, le discernement au milieu, la 'mémoire en arrière (1), » et matérialisme de l’ignorance : <i Moult de simples gens ne scèvent quelle * chose c’est de l’arme (Ame), et que quan-t le corps est mort, qu’ils n’auront jamais ne bien ne mal : il est malvaise hérésie de le dire (2). »
Par instants, la protestation douloureuse et conti-
(1) Itérius, bibliothécaire de l’Abbaye S1 Martial, à Limoges. Bib. nation Ms latin. N° 1338, fol. 108.
(i) Doctrinal des simples gens. Ms Bibl. nat. Nu 7885.
nue éclate; en 1395 le peuple se soulève en Auvergne, en Limousin, en Poitou; on coupait les doigt; aux prêtres, on pendait les moines (1); ces incendies rapidement éteints, prouvent le feu qui couve, e éclairent de lueurs vagues la masse humaine refoulé j dans l’ombre de l’histoire.
L’Eglise est forte, puissante; elle peut dédaigne les cris des faibles; ses coups terrassent bien d’autreil adversaires, et son pied vainqueur s’appuie sur h tête des empereurs et des rois, sans se soucier di peuple, qui, pareil à l’esclave antique, insulte d’ei bas au triomphateur. Et pourtant la haine inspirée déborde partout ; découragé du ciel, le peuple prenc l’enfer à témoin, il y condamne, il y traîne le prêtre, pape ou cardinal, aux portails mêmes de leurs églises, comme aux jugements derniers de Notre-Dame du; Mans, ou de Saint- Jean à Nuremberg, aux murs de ses cimetières, dans ces ironies funèbres appelées danses macabres, à Bâle, au Charnier des Innocents, au Temple-Neuf de Strasbourg, et jusqu’aux fresques > vengeresses du Campo Santo de Pise.
Et de ces grondements, s’élèvent parfois des voix formidables , l’indignation épique de Dante , laplainte touchante d’Alain Chartier, le rire strident de Rabelais, l’ironie incisive de Hutten. « O saincte mère Église, s’écrie l’ami de Marguerite d’Ecosse, tu fus fondée sur humilité; tes ministres et prédicateurs de foy furent jadis en sang martyrez : et ils sont ades (maintenant) tirans d’argent et négociateurs de la terre (2). »
(1) D’Argentré. — Coll. Judic. 1, part. Il, p. 153.
(2) Alain Chartier. — L’ Espérance ou Consolation des trois oerlus. Col. Duchesne, p. 305 (1420).
IDEE ANTI-RELIGIEUSE
Ulric Hutten, « l’éveilleur, » ne précède Luther que de quelques années, et lance contre les « Praevaricatores, hoc est Praedicatores , » ou dominicains, ses Epistolae obscurorum virorum, les Provinciales de ce temps-là (1).
L’Eglise même parlait de réforme, quand Luther parut; si Luther n’eût attaqué que les abus, que le clergé, il aurait eu pour alliés, outre les seigneurs envieux des richesses ecclésiastiques, les oubliés, les opprimés; mais le protestantisme rationaliste, incompris du peuple, s’attaquait précisément à sa foi à lui, à ses douces légendes des saints, à ses miracles, à son beau culte embaumé d’encens, éblouissant d’or et de cierges : les fêtes de monseigneur Saint-Denis ou de monseigneur Saint-Jeann’étaientelles pas les vraies fêtes du peuple (2), le peuple les aimait, il ne pouvait accepter l’austère Réforme.
La lutte religieuse donna l’élan, le prétexte à la lutte politique ; les dissidents devinrent des révoltés en France, comme dans les Pays-Bas, comme dans le Saint-Empire; l’action absorba tout, la parole resta au poignard et à l’arquebuse. Et que dire? fl y allait du bûcher. Rome en danger était inexorable; ses moines inventaient l’inquisition, raffinaient la torture (3), ne pardonnaient jamais.
De pareilles querelles, les esprits sortaient épuisés, nullement convaincus, également las de catho-
(1) Hutten soutenait Reuchlin dans sa lutte en faveur des auteurs profanes contre les livres sacrés : sa verve est inépuisable, acérée, bien peu allemande (1514).
(2) Foires aujourd’hui, toute foire ancienne a pour origine un pèlerinage.
(3) Voyez la chambre des tortures à Nuremberg, spectacle
horrible 1 2 3
licisme et de réforme, également éloignés de Rome et de Genève. Les coups d'épées, les batailles gagnées, les traités jurés et rompus ne prouvent pas la vérité, que les compromis, tôt ou tard inévitables, finissent par sacrifier. L’âme, qui aspire alors au repos à tout prix, s’endort sur « l’oreiller le plus commode pour une tête bien faicte, » scepticisme de l’indifférence, ou se résigne à ne plus croire devant les antinomies de la foi, scepticisme rationnel. Le premier plaît à Montaigne :
Carpamus dulcia.
dit-il avec Perse,
nostrum est
Quod vivis : cinis, et mânes, et fabula fies.
Son « desseing est de passer doulcement et non laborieusement ce qui lui reste de vie; » il fuit les opinions extrêmes et son symbole religieux est court: « Nous sommes chrestiens à mesme titre que nous sommes ou Périgordins ou Allemans (1). » Le second désole Pascal, le vrai, le sincère Pascal (2) , non pas l’auteur corrigé par les pieuses : mains de Port-Royal; « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie, dit-il ; » si vous voulez croire,
« suivez la manière par où les autres ont commencé; c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. » Le titre d’un de ses chapitres pose la conclusion : « Infini, Rien (3)1 »
(1) Essais. I, 38 — II, 10 — II, 12.
(2) Restitué par M. Cousin, d’après les manuscrits. (3j Ms. page 3.
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
Ce scepticisme inquiet n’attaque que les âmes naïves et droites, sans faire école comme l’épicurisme de Montaigne, ou le pyrrhonisme de Bayle. Le Dictionnaire historique et critique de ce dernier a été l’arsenal où le siècle suivant a trouvé ses meilleures armes contre les idées religieuses, et d’où il a dégagé ses plus habiles arguments, enfouis dans les obscurités d’une critique laborieuse ou dans les subtilités du paradoxe.
Le xvme siècle naît et grandit dans ce scepticisme; le haut clergé lui-même ne croit plus à rien : sorti des caprices du Régent ou de la Pompadour, que pouvait-il être ? L’incrédulité est à la mode, être déiste passe presque pour une faiblesse. D’Holbach offre à l’athéisme une hospitalité élégante et recherchée ; Helvétius expose le matérialisme le plus formel dans son livre De l'esprit, dont Mme du Deffand assurait qu’il révélait le secret de tout le monde; Diderot meurt en déclarant que « le premier pas vers la philosophie, c’est l’incrédulité, » et on l’enterre tout droit à Saint-Roch, dans lachapelle delà Vierge.
Les déistes sont encore plus ardents. « Écrasez l’infâme! » s’écrie Voltaire; il nie et raille la révélation, dont Rousseau conteste la nécessité morale et la possibilité historique.
La vieille société monarchique et religieuse court ainsi follement à l’abîme; le trône et l'autel seront renversés ensemble, pour être plus tard relevés ensemble; delà une alliance indissoluble, une étrange solidarité de fortune qui ne peut désormais qu’être fatale à l’Église.
Quand la révolution fut lancée, ni la royauté, ni l’Eglise n’étaient capables de résister au choc.
Les prêtres ne se défendaient plus eux-mèmes; ils s’étonnèrent de voir la bourgeoisie appliquer ces maximes qu’ils avaient si complaisamment écoutées ! de la bouche des philosophes, et quand le peuple vint annoncer à ces prélats d’orgueil, à ces abbés d’amour, qu’il fallait redevenir prêtres, que la joyeuse folie avait duré assez longtemps, qu’on devait renoncer aux boudoirs, aux festins, aux riches prébendes, i ils résistèrent; le haut clergé du moins ne voulut rien entendre.
Les biens immenses, dont la piété des fidèles les avait constitués dépositaires, non propriétaires (lisez toutes les chartes du moyen âge, propter eleemosynas , ad missam cclebrandam), et auprès desquels les pauvres mouraient de faim, d’impôts, de misère, on les leur redemanda; l’Assemblée constituante offrait un budget énorme de cent trente trois millions, trois fois plus qu’aujourd’hui ; le moindre prêtre eût eu 1200 livres de revenu ; mais les évêques ne considéraient que leur mense diminuée, ils protestèrent ; quand on parla de supprimer les dîmes, l’archevêque d’Aix qui n’avait que 32,000 livres de revenu épiscopal, s’écria : « On nous a donc fait venir pour nous égorger! » Ajoutez que le clergé fut le dernier à avoir des serfs en France, même ; après que la noblesse eût renoncé au servage dans la nuit du 4 août.
Pour provoquer de telles alarmes, que demandait donc à ce moment la nation ? Peu de chose : « les prêtres de la loi de Jésus-Christ, disait-on, possèdent, entre autres, cet avantage précieux, c’est qu’en les rappelant à leurs fonctions et à leur institution, ce
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
sont des êtres respectables et utiles. » (1) L’Assemblée constituante dut briser l’opposition épiscopale, et décréta, le 2 décembre 1789, que les biens du clergé étaient à la disposition de la nation, comme garantie hypothécaire de l’émission du papier-monnaie, des assignats.
Toute autre mesure, par exemple l’abolition des vœux monastiques (13 février 1790), était moins sensible au clergé; il s’opposa de tout son pouvoir à la vente annoncée de quatre cents millions de ses biens, alarma les consciences, ameuta les catholiques, au printemps de 90, à Nîmes, à Toulouse, à Montauban, à Bordeaux.
La constitution civile, projet imprudent, pis que cela, absurde, le poussa au schisme. Que signifie cela, constitution civile du clergé? Constitution civile des consciences? mais la conscience est libre, en dehors de toute constitution; constitution civile des prêtres ? mais on fait donc encore du prêtre un homme à part, un citoyen privilégié ; pourquoi pas la loi générale, pourquoi toujours des castes?
Ces mots jurent; la résistance fut légitime, au nom de la liberté , comme au nom de l’égalité.
« La religion, dit M. Mignet, devenait, selon les passions et les intérêts, un instrument ou un obstacle ; et lorsque les prêtres firent des fanatiques, les révolutionnaires firent des incrédules. »
Ainsi commença la longue persécution à laquelle tant de prêtres opposèrent un courage qui rachète bien des fautes. La Vendée prit les armes, insurrection essentiellement catholique, conduite par le
(1) Loustalot, Révolutions de l’aris. — Introduction.
taux évêque d’Agra et par le curé Bernier. La Convention, entre Verdun et Saumur, se leva terrible, une tête de Méduse en chaque main, tête de roi contre les rois de la coalition, tête de prêtre contre les prêtres du Bocage.
La fortune fut encore cette fois du parti de l’audace.
A Paris surtout, plus menacé, plus facilement excitable, la terreur anti-religieuse oublia toute justice, toute pitié. Les prêtres furent traqués, ac- j cusés, non jugés, exécutés. La Commune poussée par Chaumette, par Hébert, cyniquement athées, se mit à la tête du mouvement. Le 23 septembre 93, la municipalité arrête « que toutes les effigies religieuses qui existent dans les différents quartiers seront enlevées ; que tous les marbres, bronzes, etc. | sur lesquels sont gravés les arrêts du parlement contre les victimes du fanatisme et de la férocité des prêtres, seront également anéantis. » (1)
Un autre jour, le 7 octobre, Chaumette « requiert qu’ordre soit donné à tous les postes d’arrêter tout prêtre qui osera aller dans les rues avec le costume ci-devant ecclésiastique. »
Puis à côté du drame, la parodie, la bouffonnerie sacrilège.
Les vivres manquent à Paris, le peuple murmure;
« l’assemblée générale de la Section de i’Hommearmé, considérant que les républicains savent se réduire au strict nécessaire, a juré à l’unanimité de faire un carême civique de six semaines , et de ne point manger de viande pendant ledit temps. »
(1) Ces citations et celles qui suivent sont extraites des Affiches de la Commune de Paris.
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
Chaumette approuve l’expédient, et après avoir remarqué « que le carême était moins l’ouvrage de la superstition que d’une saine politique de la part du législateur, ajoute que ce carême de six semaines durera jusqu’au 10 août : ce jour là ce sera la Pâques républicaine à laquelle tous ensemble chanteront Alléluia. »
Le zèle anti-religieux enflammait Chaumette au point qu’il ne désespérait pas de convertir le pape lui-même. A la séance du 11 brumaire 93, il remarque « que Dorât de Cubières sait très-bien l’italien, et il requiert qu’il traduise en cette langue tous les arrêtés révolutionnaires et anti-ecclésiastiques, et que tous ces arrêtés soient envoyés au pape pour le guérir de ses erreurs. » Et la Commune de voter à l’unanimité la conversion du Saint-Père!
Nous savons quelle autorité Robespierre exerçait déjà sur la Commune; cette haine forcenée contrariait le futur grand-prêtre del’Ètre-Suprême ; il détestait les prêtres, il n’aimait pas le catholicisme, mais il avait besoin d’une religion. Sous son influence, nous voyons Chaumette, incapable par lui-même de modération, s’adoucir peu à peu. La Commune avait arrêté que l’on supprimerait tous les Saints qui sont au portail de Notre-Dame; Chaumette s’oppose à la mesure ; il annonce « que le citoyen Dupuis, fameux astronome, a trouvé son système planétaire dans les deux portes latérales, et qu'il faut concilier ce que l’on doit aux arts et à la philosophie; il obtient que le citoyen Dupuis sera adjoint aux administrateurs des travaux publics, afin de conserver les monuments dignes d’être transmis à la postérité » (séance du 22 brumaire an II).
US LA COMMUNE DANg L’HISTOIIIE
Moins d’un mois après, Chaumette ose proposer la liberté des cultes : « Mêlons-nous d’administrer, dit-il, d’assurer au citoyen le libre exercice de ses droits, même de celui de rêver. Je. requiers donc :
1° Que la Commune arrête qu’elle n’entendra aucune proposition, pétition ou motion sur aucun culte, ni sur aucune idée métaphysique et religieuse;
2° Que le culte soit permis pourvu qu’il ne nuise pas à la société par sa manifestation. »
L’idée fixe de Robespierre apparaît visiblement dans une proposition si étrange dans la bouche de Chaumette. Le dictateur présomptif propose d’abord la liberté des croyances, et Chaumette n’y prend pas garde, puisqu’on lui laisse le droit d’être athée ; mais quand Robespierre imposera l'Être -Suprême, l’athéisme autrefois toléré sera un crime capital que Chaumette et Hébert paieront de la vie.
Robespierre, maître à la Convention, et voulant briser la Commune pour être maître partout, se servit-il de l’Être-Suprême comme d’un piège tendu à l’athéisme aveugle de ses ennemis? On peu. le croire, carie culte de la vertu sous plusieurs formes, qu’alors il improvisa, fut tout platonique : jamais la Terreur ne fut plus cruelle, plus insatiable. Le mielleux avocat d’église avait dans ses affirmations, dans ses volontés, comme Saint-Just dans sa personne, je ne sais quoi de pontifical; avec toute la bassesse des moyens, il affichait tous les scrupules de l’hypocrisie ; ce bourreau solennel rêvait de pudeur, d’amitié, de bonne foi, de justice, surhumainement ambitieux et féroce, Hildebrand doublé de Torquemada.
A la fête de l’Etre-Suprême, Robespierre officia
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
lui-même; car s’il avait reconnu, dans son célèbre rapport, que « l’idée de l’Etre-Suprême et de l'immortalité de l’âme est un rappel continuel à la justice, et par conséquent sociale et républicaine, » il s’était empressé d’ajouter que « les prêtres avaient été à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. »
La métaphysique de Robespierre, dégénérée eu la puérile théophilanthropie du Directoire, reçut le coup de mort du ridicule ; il s’agissait bien pour la jeunesse dorée, pour la réaction qui rentrait, des pastorales liturgiques du bon La Réveillère : la Terreur blanche voulait son tour ; elle le prit, surtout dans le Midi. On toléra ses vengeances, mais quand elle prétendit dominer, on la cauonna le 13 vendémiaire, on la décima le 18 fructidor.
Bientôt des événements considérables, inattendus, allaient captiver l’attention; les prodigieuses campagnes d’Egypte et d’Italie flattaient l’orgueil national, et l’admiration populaire absolvait du 18 brumaire le signataire de Cam po-Formio et le vainqueur des Pyramides. Les partis épuisés voyaient en Bonaparte un pacificateur, le restaurateur de la religion et de l’ordre, un Monk peut-être. Il leleva le trône pour s’y asseoir, et l’autel pour y appuyer son trône. Le concordat de 1802 fut un compromis imposé alors au pouvoir religieux par le pouvoir politique, un expédient qui régit encore les rapports de l’Eglise avec l’Etat; on ne peut en effet considérer comme définitif, au nom même de la liberté religieuse, un régime qui soumet les décisions doctrinales de l’Eglise catholique au bon plaisir du gouvernement civil, et fait des ministres
de la conscience les subordonnés du Conseil d’Etat.
L’Eglise a repris ainsi un rôle politique, elle a siégé aux assemblées délibérantes, au sénat, et sans se souvenir du beau titre des premiers évêques, défenseurs des citoyens, on l’a toujours vue, oublieuse de ses anciennes chutes, pencher du côté du pouvoir.
Il faut donc moins s’étonner de la voir partager les disgrâces des régimes dont elle avait flatté la fortune. « Toute puissance vient de Dieu, » dit-elle; que n’ajoute-t-elle avec Saint-Chrysostôme : « mais tout prince n’en vient pas (1). » L’Eglise doit reconnaître les souverains, se soumettre aux gouvernements de ce monde, rendre à César, même quand César est Tibère, ce qui appartient à César; mais compromettre l’autorité, la vérité de sa parole à flatter les puissants, à bénir les coups d'Etat, est un rôle indigne d’elle; est-ce affaire de conscience, lorsque M. Emery, directeur de Saint-Sulpice, a découvert, en fouillant les Bollandistes, un Saint Napoléon, que l’évêque de Cahors, Mgr Grainvllle, le déclare aussitôt dans son Ordo le patron de l’empire français? Le culte de Dieu et de la justice n’est pas le culte des rois du monde.
Les systèmes socialistes, inventés ou rajeunis depuis le commencement du siècle, ont tous inscrit dans leur programme une réforme religieuse, appropriée à l’idée qu’ils se font de Dieu. Ces opinions, qui rallient toujours quelques partisans, tantôt par la franchise de leur matérialisme, tantôt par l’exagération de leur mysticisme, jettent cependant moins
(1) S' Chrysostôme. Ilomclie 33, sur l’épître aux Romains.
IDÉE ANTI-RELIGIEUSE
de trouble dans les consciences que la grave question qui divise aujourd’hui les catholiques euxmêmes en deux camps, les ultramontains et les libéraux.
L’Eglise gagnerait sans doute à la conciliation plus qu’à la résistance ; et quand on considère sans parti pris la situation actuelle, on songe à ces résistances fatales dont les anciens attribuaient l’aveugle folie à la haine même des dieux. Rendue à elle-même, complètement délivrée des préoccupations terrestres de la faveur, de la fortune et du pouvoir, l'Eglise serait encore le meilleur et le plus sûr maître de morale et de charité, l’asile de la vertu, de l’espérance et du malheur. Que Dieu sauve donc l’Eglise du royaume de ce monde, qui n’est pas le sien! « Oh! Constantin, s’écriait déjà Dante, que de malheurs sont nés, non de ta conversion, mais de cette dot que reçut de toi le premier pape enrichi ! »
Ahi, Constantin, di quanto mal fu matre,
Non la tua conversion, ma quella dote Che da te prese il primo ricco Pâtre! (1)
(1) La divina commedia. — Inferno — Canto XIX.
Omnia præstiteris.
Da, femina ne sim,
Ces mots de la nymphe Cænis résument les aspirations émancipatrices de la femme dans leur plus complet essor : être homme, par droit de conquête. Pour entrer sur ce nouveau domaine, il leur a fallu sortir de leur domaine accoutumé ; découronnées de leur pudeur divine en même temps que de leurs longs cheveux, elles sont parties, succinctes , pour le club ou pour le combat. Je suis, dit Olympe de Gouges, un animal amphibie (1).
Des femmes ont demandé le droit de représenter le pays ou de nommer ceux qui le représentent, c’est-à-dire leur majorité politique, puis l’égalité sociale et la république dans la famille; non conlentes de vouloir s’affranchir du mari maître et seigneur, elles ont voulu s’affranchir du mariage et
(1) Pronostic sur \I. Robespierre .
voici venir l’union libre, plus réclamée par elles que par l’homme, car c’est sur-l’épouse que nos mœurs font porter presque tout le poids de la fidélité, des serments.
La Commune de 1871 ne paraît pas avoir été trèsjalouse de l’émancipation des femmes; les deux courants, traditionnel et social, qui se partageaient les esprits, les entraînaient cette fois dans le même sens. Chaumette, procureur général de la Commune de 93, voulait en effet réduire la femme au rôle de « divinité du sanctuaire domestique et au charme invincible de la beauté, des grâces et de la vertu (1) ; » il y a quelques années, la section française de l’Internationale avait décidé à une grande majorité (2) que la place de la femme est au foyer domestique.
L'initiative de l’émancipation des femmes vint, comme toujours, d’elles-mêmes. Un Comité central des citoyennes, dont les pouvoirs semblent avoir été moins réguliers encore que ceux du comité central de la garde nationale, en offrant son concours à la Commune pour les ambulances et les barricades, exprima l’espoir de voir s’accomplir, dans un avenir prochain, la rénovation sociale tout entière et déclara que (3) « la distinction du sexe est créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernantes. »
Une prétention aussi radicale était jusqu’alors sans exemple aussi bien que sans application. En parcourant l’histoire on n’y rencontre la femme que dans les bas-fonds et sur les sommets ; la femme y
(1) Séance du 28 Brumaire an II.
(2) Fribourg. Association internationale.
(3) Officiel du 14 avril.
•î'24 LA COMMUNE DANS L’HISTOIFE
■est esclave ou reine. L’homme antique met le femme à genoux ou s’agenouille devant elle ; il nt sait rien au monde, hors le pouvoir et l’amour.
Cicéron, (1) voulant, après Platon, peindre h monde renversé, représente les femmes égales er droits à leurs maris, et les chiens, les chevaux or des ânes obligeant les passants à leur céder la route Le même sujet fournit à Molière (2) un trait analogue. Les poules dévorent les renards, les juges sont jugés par les criminels et « les femmes combattent. »
Corneille Agrippa fait tout un traité pour prouver l’excellence de la femme sur l'homme; il la loue, entre autres supériorités, d’avoir un plus petil nombre de dents et, jetée à l’eau, de surnager plus longtemps que l’homme. La raison, suivant le paradoxal philosophe, en est qu’elle a été créée de chair et non de boue.
De tous les rêves d’émancipation de la femme, celui des saint-simoniens a les plus larges horizons; ils prétendaient la tirer de la « subalternité » et de « l’interdiction religieuse, politique et civile dont elle est frappée. » Dans une brochure du 1er octobre 1830, répondant aux attaques de* tribune de MM. Dupuis et Mauguin, MM. Bazard et Enfantin disaient : l’épouse doit être associée à son époux « dans l’exercice de la triple fonction du temple, de l’état et de la famille ; de manière à ce que l’individu social qui, jusqu’à ce jour, a été l’homme seulement, soit désormais l’homme et la femme. »
C’est sur la question des femmes que M. Enfantin
(1) De Rep. XLIII.
<{2) Le Dépit amoureux, acte II, sc. YI1I.
ompit avec ses anciens amis. « Tout homme, dit-il in jour, q ui prétendrait imposer une loi à la femme, l’est pas saint-simonien, et la seule position du aint-simonien à l’égard de la femme, c’est de délarer son incompétence à la juger. » Il comparait 'olontiers la femme et le prolétaire, alors exclus tous leux du droit électoral fondé sur l’impôt ; et cepenlant les femmes deviennent mères et les prolétaires ;ont soldats.
Les saint-simoniens savaient par l’exemple de a plupart des religions que les femmes, qui ont un si ijrand besoin du surnaturel, ne sont pas moins néces- ;aires au surnaturel, et que, pas plus que les hommes, les dieux ne peuvent grandir loin d’elles. Aussi prirent-ils soin de les attirer aux prédications de la rue Taitbout et aux fêtes de la rue Monsigny.
Devant ses juges, Enfantin choisit pour conseils deux femmes, Cécile Fournelet Aglaé Saint-Hilaire; il disait que sa cause devait intéresser surtout les femmes, puisqu’il avait défendu la leur.
Une femme avait voulu paraître à la barre dans un procès bien différent. Madame de Gouges avait demandé à défendre Louis XVI concurremment avec Malesherbes. « Qu’importe le sexe, écrivaitelle le 15 Décembre au président de la Convention, l’âme fait tout. » Cette démarche contribua à sa propre condamnation.
Par leur tempérament nerveux, leur esprit ardent et subtil, les femmes seraient d’excellents avocats. Doivent-elles être également médecins ? Oui, répond, d’un mot charmant, une comédie (1) mo-
(1) Miss Suzanne, par M. Ernest Legouvé.
derne, oui, puisqu’il y a des femmes malades Cabet (1) leur promet qu’elles seront médecins ei Icarie, elles le sont aux Etats-Unis, elles l’ont ét( j au moyen-âge ; il ne faut pas oublier que la sorcière, la bonne femme fut, pendant des siècles, 1( seul médecin de campagne. « L’Harmonie, dit Fourier (2), ne commettra pas, comme nous, la sottise d’exclure les femmes de la médecine, de renseignement, de les réduire à la couture et au pot-au-feu. x Rien de plus juste. Mais peut-être Fourier a-t-ii tort de considérer l’aptitude aux beaux-arts comme « plus spécialement affectée aux femmes. » Les arts sont actuellement la seule branche développée de l’éducation des femmes et cependant un bien petit nombre d’entre elles s’élève au-dessus du niveau des exécutants. Les riches palettes sont rares en leurs mains ; on compte les femmes compositeurs presque comme les femmes militaires ; que d’actrices pour une femme auteur !
Au moyen-âge, des femmes ont figuré comme pairs de France au sacre de nos rois ; en la même qualité elles ont siégé au parlement. Plusieurs ont présidé des plaids et rendu la justice sur leurs terres (3). L’ancien régime eut des ambassadrices, la Révolution attacha une femme au Comité de salut public; la France actuelle ne nous montre les femmes fonctionnaires publics que dans l’administration des postes et dans celle du timbre. Cette étroite expérience leur a été favorable. Dans une motion adressée à la Constituante le 28 Octobre 1789 (4), des
(1) Voyage en Icarie.
(2) Traité de l'association, t. nr, p. 338 et 339.
(3) Merlin.
(4) Moniteur, n" 99.
femmes demandèrent, pour celles qui n’ont pas de moyens d’existence, les places et les emplois qui sont à leur portée. Les cahiers du tiers contenaient peu de mots plus justes.
Laissant même à part les fonctions publiques, il audrait commencer par la restitution des professions nombreuses (1) où, par une déloyale concurrence, des hommes dans la force de l’âge mangent le pain des femmes. Si l’on cherchait une formule à la diverse aptitude des sexes, on pourrait dire que l’homme est fait pour l’industrie et la femme pour le commerce.
' Certains révolutionnaires ou socialistes, ayant abjuré la foi chrétienne, se remirent à attendre le Messie et, comme les rabbins juifs, ils le cherchèrent dans les journées d’orage, en 89, en 1830, an 48. Le 2 Août 93, le président des Jacobins appelait Robespierre « le Sauveur ». Des femmes portaient au cou son portrait en miniature ; elles y avaient grande dévotion. « Le monde, dit l'Exposition de la doctrine de Saint-Simon, attendait un sauveur.... Saint-Simon est venu. » Enfantin apipuie : « Dieu a de nouveau envoyé son Christ. » En 1848 on porta dans plus d’un banquet la santé de Lamartine, « le nouveau Messie. »
Les Messies révolutionnaires, par une sorte d’instinctif sentiment d’égalité des sexes, ne vont guère sans un Messie féminin, présent ou espéré.
En 1793, dans un grenier de la rue Contrescarpe, îabitait une vieille femme qui se disait tantôt Eve, tantôt le Messie, tantôt la Vierge. De son nom
(1) La profession de la danse leur a été en partie restituée. Les corps de ballet mâles, ces monstres, s'en vont.
'428 LA COMMUNE DANS L’HISïOIRE
Théot on avait fait Theos pour les besoins de b cause. Une lettre qu’elle adressa à la Commune fui •renvoyée par le conseil à l’administration de la police (1). La Commune tenait pour la raison. Robespierre devait être moins hostile à Catherine. Le! thermidor, ses relations avec elle devinrent une arme terrible dans la main de ses adversaires. « I y avait, dit Yadier, sous les matelas de la mère de Dieu, une lettre adressée à Robespierre qui lui annonçait que sa mission était prédite dans Ezé- -ehiel; que c’était à lui qu’on devrait le rétablissement de la religion qu’il débarrassait des prêtres, On lui faisait l’honneur d’un culte nouveau. » Robespierre ne fut pas admis à s’expliquer sur ce qu’à la séance de la veille, il avait nommé avec affectation « une farce mystique. » Ses collègues ne lui avaient pas pardonné la fête de l’Etre suprême où il s’était montré seul en avant delà Convention. Us disaient de lui comme Olympe de Gouges : (2) « Cromwell caresse ta raison et Mahomet la subjugue ».
Il y avait chez Catherine Theos trois fauteuils, i’un blanc, l’autre rouge, le troisième bleu : nombre mystique, couleurs politiques. Ce détail caractérise les tendances de la mère de Dieu, ses prophéties étaient pleines d’actualité. L’inspiration de Robes- . pierre, à qui, dit-on, l’un des trois fauteuils était réservé, est sensible dans les prophéties de Catherine. La révolution est, suivant elle, le troisième sceau de l’Evangile et la mort des rois, le quatrième. Dans des strophes saisies chez elle on lisait ces mots :
-(1) Séance du 11 août 1793.
-p2) Mon dernier mot.
ÉMANCIPATION DES FEMMES k’T'
De l’ennemi la tête altière
Doit dans peu tomber sous nos coups;
Catherine annonçait que le prochain déluge serait un déluge de sang.
Un illuminé du xvi' siècle, Guillaume Postel, l’auteur des « Très -merveilleuses victoires des femmes •* voyait dans la mère Jeanne, « la vergine venet* tana », le pontife envoyé pour la réformation de l’Eglise universelle.
Schwammerdam , Fénelon crurent à Antoinette Bourignon, à Madame Guyon ; les plus hauts esprits sont les plus enclins au mysticisme, le vertige est le mal des sommets.
Le père Enfantin qui se plaisait à être appelé Loi vivante, attendait un Messie féminin, sans doute pour constituer ensemble le suprême couple-prêtre. Si la vierge anglaise qui, l’an 1300, passa la Manche, se disant Messie, pour prêcher la rédemption de son sexe sur cette terre de France où la femme et la liberté ont toujours eu des autels, avait attendu cinq cents ans, nui doute qu’Enfantin ne lui eût fait accueil.
Tacite (1) prête aux Germains l’opinion qu’il y a dans les femmes un je ne sais quoi de saint et de prophétique; prédire l’avenir, elles le peuvent bien, car il dépend d’elles. Il est venu sur terre, le Messie féminin; mais ce n’est point une femme c’est la femme. Elle a d’un Messie le mystère et la rédemption, l’inévitable passion, la guérison des plaies et des doutes; elle est comme lui prêtre et médecin.
La plupart des religions ont senti ce caractère
(1) De moribus Germ. VIII.
La femme est sur l’autel, elle es1
sacré de la femme
devant l’autel; objet du culte, elle en est aussi mi nistre. Pour ne parler que de la Gaule, lesmonas tères de druidesses n’y étaient pas rares (1) . Les unes comme ces prêtresses Namnètes de l’embouchur ! de la Loire, sont mariées, mais ne rencontren leur époux qu’à des époques déterminées, la nuit au bord des flots. Les Vestales de l’île de Sein, condition d’ignorer l’amour, ont reçu en partage science des maux et le commandement des tem pètes. Pline parle d’une congrégation de prophétesse:
à qui la violence seule arrachait leui
gauloises
secret, vivant et sombre symbole de la manière dom répond la nature aux questions humaines.
Dans le christianisme, les femmes n’ont jamais
exercé la plénitude du sacerdoce; le baptême est le seul sacrement qui puisse, en de certains cas, être administré par leurs mains. Les couvents de femmes n’en ont pas moins été puissants. Devant certaines abbesses on portait la crosse, comme devant les Vestales les faisceaux. Les bénédictines de Fonte-
vrault avaient sur les religieux de l’ordre une véri¬
table suprématie, la communauté était administrée et gouvernée par une abbesse; l’abbesse Théophénie obtint même en 1349 le droit de juger les religieux.
Au profit de la femme ou à son détriment, n’importe, c’est toujours l’inégalité. Il était réservé à la révolution d’assister à de nombreux efforts qui, sans aller aussi loin que le « comité des femmes » de 1871, tentèrent de soustraire à la loi salique la souverai-
(1) Henri Martin, I, 1. i.
été populaire, d’établir l’égalité politique des sexes, ase de toutes les autres.
Une femme, Olympe de Gouges, répondit à la léclaration des droits de l’homme par une brochure ititulée : « Déclaration des droits de la femme à écréler par l'Assemblée nationale; » elle dédiait ce rojet à la reine, l’assurant qu’en se déclarant la rotectrice de son sexe, elle se rattacherait « une loitié du royaume et un tiers au moins de l’autre mitié. » L’auteur supposait que sur trois hommes, y avait un partisan de l’émancipation des femles; c’était peut-être vrai, mais celles-ci auraientles, toutes, voulu de la liberté?
Un préambule demande que les femmes soient constituées en assemblée nationale » et pose en rincipe, art. 1er, que :« La femme naît libre et égale l’homme en droits. » Plus loin : « La constitution 3t nulle si la majorité des individus qui composent t nation n’a pas coopéré à sa rédaction. » D’autres rticles établissent que les citoyennes ont le droit, mcurremment avec les citoyens, de voter les im- 5ts et d’en surveiller l’emploi. Dans un « postamule », elle répond à un argument « théologique » : Craignez-vous que les Législateurs Français, corîcteurs de cette morale longtemps accrochée aux ranches de la politique, mais qui n’est plus de dson, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de immun entre vous et nous? Tout, auriez-vous à ipondre. » Les femmes, dit-elle, ont fait plus de lal que de bien, et le gouvernement français surtout dépendu, pendant des siècles, de leur « adminisation nocturne. »
C’est dans l’article X de ce projet que se trouve
la phrase souvent citée : « La femme a le droit ( monter sur l’échafaud; elle doit avoir celui de mo: ter à la tribune. » En la rappelant à l’assembh législative le 21 novembre 1851, Pierre Leroi ajoute : « Cette parole tranche la question. » Noi car pour que la question restât entière, il suffira de ne plus livrer de femme au bourreau et de co.; sidérer que le Christ a fait grâce à toutes les femnn; dans la personne de la femme adultère. Il faut fai: un choix : déclarer la femme majeure devant droit politique ou la déclarer mineure devant la b pénale.
Olympe s’adressa directement aux dames fran' çaises dans un autre opuscule : « Mes concitoyenne; ne serait il pas temps qu’il se fit aussi parmi noi une révolution? Les femmes seront-elles toujouilj isolées les unes des autres? Ne feront-elles jama corps avec la société que pour médire de leur sex et faire pitié à l’autre? »
Bientôt la république mettra une effigie de femm sur les monnaies où s’étaient succédé les trois dy nasties de la loi salique.
Des femmes allaient représenter la raison, cell du xvme siècle, armée mais souriante, humaine e vivante sous son manteau d’azur. Le 20 brumaire 93 la Convention dont bien des membres avaient en tendu la messe de la Fédération et qui, peu de moi après, devait fêter l’Etre suprême sur les pas d Robespierre, se laissa amener la Raison par la Com mune. Le président de la Convention donna l’acco lade à MUe Maillart que l’assemblée en corps recon duisit à Notre-Dame. Ces fêtes de la Raison ou de 1; Liberté étaient plutôt encore celles de la Nature res
uscitée et de la femme, son « chef-d’œuvre (1) ; » m blanc cortège de jeunes filles suivait la Raison :t sur leur front reverdissait le chêne gaulois.
Olympe de Gouges avait beaucoup compté sur dirabeau pour la réalisation de ses idées. Dans la :omédie qu’elle donna au théâtre Italien, treize ours seulement après la mort du grand orateur, ous le titre de Mirabeau aux Champs-Elysées, elle ui fait dire par Mrae de Sévigné (sc. vii) : « As-tu lissé en main sûre ce plan dans lequel tu destinais mon sexe un passage utile à son bonheur et à sa loire ? »
Un peu plus loin, Mme Deshoulières exprime l’esoir que les femmes trouveront « le moyen de régéérer leur empire », et Ninon de l’Enclos dit que les )is resteront vaines « tant qu’on ne fera rien pour lever l’âme des femmes. »
Mlle d’Orbe, présidente de la Société des amies de l constitution de Saint-Dominique, prononçant de m côté l’éloge de Mirabeau, parle aussi de ses bienfaits envers les femmes. »
Cependant Mirabeau désirait seulement l’extenon des droits civils des femmes et leur admission j conseil de famille; il estimait que leur présence ix assemblées « occasionne des désordres de plus un genre » et que les fonctions publiques « ne leur mviennent sous aucun rapport. » C’est à une voix us austère qu’était réservée la revendication du oit intégral des femmes.
Condorcet, qui avait tant hésité à se marier, fut .vocat assidu de la cause des femmes, l’infatigable
1) Le Père Duchesne.
apôtre de leur émancipation. Il traita dans le four nal de la Société de 1789 (1) la question de leu I admission au droit de cité. L’énumération qu’il fai | des femmes illustres n’est peut-être pas très-com | cluante; les femmes illustres ne sauraient donner 1; mesure de leur sexe, puisqu’elles sont illustres pré ; cisément pour l’avoir dépassée. La supériorité d< 1 Mme de Lambert sur le garde des sceaux d’Armenonville, même en matière de législation, ne prouve pas surabondammen t que toutes les Françaises soien capables de légiférer. Condorcet se sert ensuite d’ur argument que nous avons déjà rencontré, l’influencel des femmes « plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique. » Il est en effet bier certain qu’admises au scrutin, les voix de toutes les: citoyennes de France n’auront jamais sur les destinées du pays l’influence du sourire de la Pompadour.
L’auteur de l’Esquisse des progrès de l’Esprit humain montre enfin que la vie domestique, ellemême, et l’avenir des enfants profiteraient des moments que la femme leur déroberait pour étudier les affaires publiques. C’est au moins un beau rêve : ■' la femme; éducatrice en quelque sorte avant même d’être mère et, plus tard, chaque mère parlant aux enfants de l’autre mère, la patrie.
Condorcet avait soutenu, à l’Académie des sciences, le droit des femmes ; il le fit monter à la tribune de la Convention, et l’on sait qu’il ne prenait la parole que lorsqu’il y voyait un devoir. « Le droit d’élire et d’être élu, dit-il, est fondé pour les hom-
mes sur leur seul titre de créatures intelligentes et libres. Est-ce que les femmes ne sont pas des créatures libres et intelligentes? »
Sieyès fit une proposition analogue; elle fut rejetée sur l’initiative de Robespierre.
L’abbé Fauchet avait, dès les premiers jours de la révolution, prêché l’émancipation des femmes, au cirque du Palais-Royal. « Ce saint Paul, dit M. Michelet, parle entre deux Thécla, l’une qui ne le quitte point, qui, bon gré, mal gré, le suit au club, à l’autel, tant est grande sa ferveur; l’autre dame, une hollandaise, de bon cœur et de noble esprit, c’est madame Palm Aelder, l’orateur des femmes, qui prêche leur émancipation. »
Sous le Directoire, l’Empire, la Restauration, les salons rouverts suffirent à l’ambition des femmes; mais la révolution littéraire allait avoir son contrecoup dans la question. Les romantiques, ces grands artistes, ne tardèrent pas à s’apercevoir que la rime féminine manquait au poème humain; la Tribune des femmes, le Conseiller des femmes, la Gazette des femmes, d’autres feuilles encore éclosent au soleil de juillet. Afin de permettre aux femmes d’user librement de ce puissant levier de la presse à l’aide duquel madame de Gouges avait tenté d’ébranler la puissance même de Robespierre, des pétitions demandèrent à la chambre des députés de leur restituer le droit d’être gérante de journal, droit quelles avaient perdu sous la Restauration. La campagne d’émancipation se faisait hardiment, on ne conseillait aux femmes rien moins que le refus de l’impôt comme mode pratique d’affranchissement.
L’époque était sentimentale, c’est-à-dire sérieuse, Echapper à « l’édit de la mode » était considéré avec raison comme un des plus désirables fruits de cette liberté rêvée. Il n’est pas douteux en effet qu’un bulletin de vote dans la main de la femme en fit aussitôt glisser diamants et bracelets qui sont le signe en même temps que le prix de sa soumission. Pour péroraison de son plus beau discours, Théroigne se dépouilla de ses bijoux sur la tribune des Cordeliers. Nombre de femmes l’imitèrent, à commencer par dix-neuf femmes d’artistes, « modernes Cornélies, » dit le procès-verbal de laConstituante (1), ( parmi lesquelles mesdames Fragonard, David, Gérard. Comme la foudre qui fond les métaux, la révolution fondit les bijoux, les femmes les donnaient pour la guerre, l’or vil se changeait en plomb pur.
La question de l’émancipation des femmes devait reparaître après Février. « Le plus hardi novateur, écrivait Proudhon (2), n’a pas encore osé demander (il oublie Condorcet) le suffrage pour les femmes, les enfants, les domestiques, les repris de justice. Ce sont environ les quatre cinquièmes du peuple qui ne sont pas représentés, qui sont retranchés de la communion du peuple. Je veux voir, je veux entendre le peuple dans sa variété et sa multitude, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, toutes les vertus, toutes les misères : car tout cela, c’est le peuple. » Le vœu de Proudhon est réalisé en ce qui concerne les domestiques; en ce qui concerne les femmes il le sera peut-être aussi; dans ses
(1) 19 sept. 1789.
(2) Solution du prollème social, II, 2.
deux autres termes il nous parait désirable qu’il ne le soit pas.
Pierre Leroux, qui avait été le collaborateur de George Sand à la Revue indépendante , proposa, le 20 novembre 1851, l’amendement suivant à l’art. 20 de la loi de l’administration intérieure : « La liste des électeurs communaux comprend , par ordre alphabétique : 1° les Français et les Françaises majeurs, etc... » L’orateur rappela que dans les pays coutumiers, libres , le droit communal appartint à la femme. Alors, comme il arrive souvent, c’est au moyen-âge que le socialisme cherche et trouve ses précédents et ses exemples. L’heure d’ailleurs était peu favorable. L’assemblée à laquelle s’adressait Pierre Leroux était celle-là même qui avait volé la loi de mutilation du 31 mai; douze jours après la séance où il avait parlé en faveur des droits de la femme , le coup d’état allait remettre les droits mêmes de l’homme en question.
Les femmes, que 89 a faites les égales de l’homme dans le droit successoral, partageront-elles avec lui le suffrage universel, l’héritage de 48? Malgré tant et de si généreuses tentatives, le droit électoral de la femme ne semble pas, en France, près d’être établi. Les pays protestants sont en avant de nous dans cette voie, probablement parce qu’ils admettent le divorce. Une partie des Etats-Unis a appelé les femmes au scrutin et le Parlement anglais ne le leur a refusé qu’à une assez faible majorité. Il faut d’ailleurs remarquer que celte idée grandit à mesure que l’humanité s’éloigne de son berceau d’Asie. Que lajeune miss américaine, en ses libres allures, est loin de la Chinoise, esclave d’immobilité ! Le
paradis terrestre n’est plus que le jardin d’un sérail.
Bien plus vivement encore que l’entrée de la femme au forum, a été réclamée son émancipation au foyer. Il ne s'agit plus sans doute, comme dans l’ancienne Egypte ou comme aujourd’hui chez certaines tribus noires, de faire de la femme le maître ; de l’union conjugale ou, pour retourner le mot de ! i Saint Paul, le chef de l’homme, sa tête et sa pensée, * J ce qui serait une autre forme de l’inégalité. On voudrait, outre le don de l’égalité civile, relever la ! femme du devoir d’obéissance et de l’état de roture (1) où la tiennent les hommes, caste assise sur la force, ce mensonge du droit.
Non content de saper l’institution matrimoniale' en tant que gouvernement par la négation du principe d’autorité, on a voulu l’abolir en tant que société constituée et ramener l’amour à l’état nomade. On a voulu ériger en loi la parole de Saint Just : « Ceux qui s’aiment sont époux; » on a voulu, suivant le souhait de Victor Hugo, « mettre en liberté l’amour. » Laissant bien loin le divorce, qu’on appelait dans une réunion publique un « expédient orléaniste (1), » on a réclamé l’union libre que j nous définirons le droit réciproque de répudiation. Tous les peuples qui ont admis la répudiation en réservaient le droit à l'homme.
Un clubiste disait au mois de novembre 1868, à une réunion du Pré-aux-Clercs : « Je pense du mariage ceci : je suis pour le divorce tant que la loi nous imposera le mariage. » Il ajoutait que « le concubinage est le seul mariage de l’homme d’hon-
(1) Stuart Mill., La liberté.
(2) Pré-aux-Clercs, 9 Nov. 18G8.
3ur. » Raoul Rigault disait de son côté : « L’union bre, c’est l’accomplissement des lois de la nature, est cet accomplissement des lois de la nature que ippelle la morale. »
Le mariage était un des objets catalogués, inventés pour la liquidation sociale. La Commune ceîndant le conserva; ses membres, délégués aux unicipaütés, le célébrèrent en écharpe rouge, mais usieurs en perdaient leur sérieux. « Je marie, privait J. B. Clément à Assi , vous voyez cela ici. »
A la séance du 17 mai, Vésinier déposa la prôpotion suivante, à la discussion de laquelle le temps îanqua, mais que néanmoins on peut regarder mime l’expression de l’opinion dominant dans les ubs, dans la presse radicale et probablement dans t Commune :
« La loi du 18 mai 1816 est rapportée; le décret u 21 mars 1803, promulgué le 31 du même mois, st remis en vigueur.
« Tous les enfants reconnus sont légitimes et miront de tous les droits des enfants légitimes.
« Tous les enfants dits naturels non reconnus )nt reconnus par la Commune et légitimés.
« Tous les citoyens âgés de dix-huit ans et toutes s citoyennes âgées de seize ans qui déclareront îvant le magistrat municipal qu’ils veulent s’unir ir les liens du mariage seront unis, à la condition Tils déclareront en outre qu’ils ne sont pas maés, ni parents jusqu’au degré qui, aux yeux de la i, est un empêchement au mariage. »
Le premier paragraphe de ce projet en rétablisint le divorce; le quatrième, en affranchissant la
célébration du mariage de toute publicité et de te te autorisation préalable; le second et le troisièp,, en déclarant légitime l’état naturel, ne laiss'it guère subsister du mariage que le nom.
C’est au mariage que la plupart des réformate rs de la société ont porté leurs premiers coups. Plan bannissait la monogamie de sa république, de pu sans doute qu’elle y ramenât la poésie. Il vouit de l’oubli de tout le reste composer l’amour de a patrie, comme si l’indigence du cœur pouvait fee la force d’un sentiment. « On fera, dit-il, tirer -s époux au sort » (1) dans des fêtes périodiques i tituées à cet effet. Les mères se verront enlever le 's enfants et l’on veillera à ce qu’elles ne puissent s reconnaître lorsqu’elles iront allaiter les nouvetnés sous la surveillance des magistrats. L’enfat buvant la vie au sein maternel, cet idéal de Roieau, Platon l’écarte, afin que le lait même nchappe pas à la loi de communauté. D’après si système, spirituellement parodié par Aristophai, « les enfants regarderont comme leurs pères tes les hommes plus âgés qu’eux. » (2).
Saint Epiphane (3) dit que les Adamiens ccdamnent le mariage. Pareil reproche fut plus tal adressé aux Turlupins que Du Haillan compare ac anciens cyniques et qui semblent avoir été u; branche des Yaudois. On a parlé de l’égalité da> la misère, les Turlupins réalisaient la fraternité dai le vice. « Cette vermine, dit Du Haillan, fut ausitôt éteinte que née ».
(1) R ep., 1. v.
(î) Les Harangueuses.
(3) Sommaire de l’hérésie L1I.
D’après Enée Sylvius, (1) chez les nouveaux Adamites, ainsi nommés à cause de leur nudité religieuse, l’amour était libre moyennant présentation préalable de la compagne choisie au patriarche. Sauf la facilité de rupture, plus grande encore pour les Adamites, cela ressemble singulièrement au § 4 de la proposition Yésinier. La secte des Adamites de Bohême s’était emparée d’une île dans la rivière de Luschnitz. Bien qu’hérétique lui-même, Ziska, à la tête des Taborites, les attaqua, les prit, et, à l’exception de deux hommes qu’il sauva par curiosité, les traita comme Calvin devait traiter Servet.
Les idées des Taborites étaient tout opposées. Les 13e et 15e de leurs articles, lus en latin et en boîémien par le notaire Pierre de Maldonowitz, l’an 1420, à la conférence que leur avaient offerte les üalixtins, présentent comme dernier terme du progrès l’accouchement sans douleurs et la conception iolitaire.
Un siècle plus tard, les Anabaptistes pratiquaient i Miinster sous Jean de Leyde la communauté des ’emmes.
La distance que nous signalions tout à l’heure des kdamites aux Taborites est comparable à celle qui lépare la doctrine de Fourier et celle de l’école lositiviste.
Fourier voulait établir le « ménage progressif (2) » lans lequel une hiérarchie de favoris, de géniteurs 4 d’époux, de favorites, de génitrices et d’épouses ipporte , suivant son titie, plus ou moins d’en-
(1) Hist. Bob. c. XLI.
(2) Théorie des quatre mouvements.
tants, trouve dans le titre supérieur au sien u « appât de courtoisie » et dans la pluralité d ceux qui de leur côté lui demandent des « grade amoureux » une sûre garantie contre les « attrr pes » du mariage civilisé. « Le vil caractère de femmes sauvages et barbares, dit Fourier, aurai • dû prouver aux civilisés que le bonheur de l’homme en amour, se proportionne à la liberté dont jouisseï : les femmes. »
Auguste Comte avait du mariage et de la femm un idéal très-élevé. Il n’admettait pas le divorce sauf pour condamnation infamante, ni même kj secondes noces, « polygamie subjective, à moinl que la' précédente épouse ne soit oubliée. » (1) J côté du veuvage éternel, le « mariage chaste entre « les couples incapables de concourir digne ■ ment à la propagation de l’espèce humaine. » 11 fa’ de la femme le prêtre du foyer et exige d’elle le vertus sacerdotales, « abstinence du vin », « libr exhérédation des hiles, seul moyen de supprime l’usage des dots » (2), « affranchissement de la vi active », « renonciation à tout commandement. L’opposition aux doctrines fouriéristes et à la chai sanctifiée est nettement indiquée d’ailleurs dans le; lignes suivantes : « La plus méprisable des- secte éphémères que suscita l’anarchie moderne me pa raît être celle qui voulut ériger l’inconstance e: condition de bonheur, comme l’instabilité des oc1 2 cupations en moyen de perfectionnement. »
(1) Catéchisme positiviste.
(2) Le 28 octobre 89, une motion avait été adressée à l’As semblée par des femmes qui demandaient un décret contrai gnant les hommes à épouser les femmes sans dot.
Toute une école d’écrivains, dans le second quart le notre siècle principalement, a attaqué le mariage ians la personne du mari. On poursuivait en lui es derniers reflets du roi, l’autorité, la tradition. On t appelé le mariage « un esclavage » (1), on l’a représenté comme une loterie qui n’aurait pas de bons ruméros. En regard du mari enlaidi de tous les dces et de toutes les bassesses, l’amant rayonnant le toutes les séductions humaines se dessine sur un ond d’azur. On pourrait demander à ces romanciers, qui cependant sont maîtres des événements qu’ils racontent, pourquoi leurs amants ne se marient amais; ils feraient de la sorte aimer le mariage lutant qu’ils le font haïr. En face de l’épouse heur- ;ant aux barreaux bénits son front plein de rêves, grelottant dans le bonheur légal, on a peint la emme qui en est violemment sortie ou qui a toujours ■eculé devant ses verrous éternels. Le bonheur est i elle; bien plus, s’est-elle évadée du mariage, il :n est alors d’elle comme de l’oiseau apprivoisé qui, ■edevenu sauvage, retrouve dans la liberté ses beaués natives et son type primitif. Le mot amour a ité jeté au mariage comme une menace et comme in reproche; nous ne nierons pas que ce reproche soit souvent fondé et qu’il y ait des femmes « mésonnues»; mais pourquoi la plupart de «elles qui >nt voulu revenir sur l’erreur commise, l’ont-elles, plusieurs fois, réparée?
Quant aux femmes incapables d’amour autant qu’indignes d’estime, et sur les lèvres desquelles les serments sèchent plus vite que les baisers, nous n’a-
(1) Indiana.
vons rien à en dire, n’admettant pas que les sens puissent avoir la parole dans une question de li berté.
Toute doctrine qui veut émanciper la femme en émancipant l’amour fait fausse route; la liberté ne se trouve que dans la dignité : le rameau d’or ne croit pas hors du bois sacré. L’instinct même des! femmes le leur enseigne ; sur le seuil de la politique, Théroigne dit adieu aux amants.
La communauté des femmes suppose la communauté des hommes, c’est par là qu’on l’a prise pour une forme de l’émancipation ; quant à la polygamie, elle n’en a même pas l’apparence, car elle a plus de voiles et de grilles que la jalousie monogame. L’adultère en effet n’existant pas pour les hommes, les femmes ne sont plus défendues d’eux que par des barrières matérielles. Smith, le législateur des Mormons, qui, moyennant le consentement des épouses en pied, permet à l’époux un nombre indéfini de noces nouvelles, décide que la femme adultère sera « détruite». Les flots du Bosphore attestent assez que la jalousie est une des hôtesses du Sérail.
Les deuxième et troisième paragraphes du projet Vesinier présentent, au point de vue du mariage.
une grande importance. Assimiler la condition des
enfants nés hors mariage à celle des enfants nés
dans le mariage, ôter à la fille-mère l’amertume
d’enfanter dans la honte en même temps que dans la douleur, greffer la légitimité sur le concubinage, c’est absoudre celui-ci, puisque c’est lui ôter son châtiment. D’autre part, n’y a-t-il pas progrès à ne plus frapper la faute dans son fruit innocent, à éloigner de cet enfant, qui n’a commis que le crime
e naître, l’avortement et l’infanticide, monstres ui le guettent au seuil de la vie!
Un décret de la Commune, en date du 11 Avril, ui accorde aux orphelins des gardes nationaux tués pour la défense des droits du peuple » une penon et même, s’ils sont privés de leur mère, « Péucation intégrale », déclare ne pas faire de distincon entre les enfants « reconnus ou non. » Que la iconnaissance ait été négligée, ou rendue imposble par le vice originel d’adultère ou d’inceste, le écret ne distingue pas, la pension sera accordée à ms les enfants qui auront la possession d’état.
La loi du 12 brumaire an II n’allait pas si loin, i elle assimilait aux enfants légitimes les enfants aturels simples, elle s'arrêtait devant l’inceste et adultère et n’accordait aux enfants d’une telle oriine que « le tiers en propriété de la portion à , quelle ils auraient droit s’ils étaient nés dans le ariage » (art. 13).
L’ancien droit français n’accordait en général que 3S aliments aux enfants naturels. Il avait oublié , tradition mérovingienne, les bâtards couronnés: hierry, fils de Clovis, Sigebert, Louis et Carlo- <an (1). Les lois celtiques (2) de Ilywel Dda et la mturue du Gabail Cine, appliquée en Irlande jusue sous Jacques Ier, montrent même les bâtards Imis au partage des biens du père.
En déclarant que les enfants non reconnus sont iconnus par la Commune, le projet Vésinier sousatend probablement qu’elle veillera sur eux et
(1) D'Aguesseau, Dissertation sur les baslards.
(2) Acollas, L’enfant né Ilovs mariage.
146 LA COMMUNE ÜANS l'hiSTOIRE
pourvoiera à leur éducation, comme le Code (1) i la Convention en chargeait les procureurs de coït mune pour tous mineurs orphelins.
La légitimation des enfants naturels suppo d’autre part un retour aux secours accordés par Convention aux filles-mères et dont on a très-bit montré la corrélation avec les sévérités qu’elle dtj ploya contre les filles publiques, traquées, pou suivies. « En réalité, dit M. Michelet, si les flll< qui ont failli ne sont point secourues, elles devier nent la plupart des filles publiques. »
La délégation communale du 2e arrondissemei prit le 17 Mai deux arrêtés qui paraissent être resté isolés au milieu d’un mal encore accru par l’ana chie née du 18 Mars. Le premier, invoquant la lé gislation qui abolit la traite des noirs et punit le négriers, considérant en outre « que la suppressio des armées permanentes mise à l’ordre du jour del révolution communale doit entraîner la suppressio:, du trafic odieux des marchands d’hommes », ferm les maisons de tolérance et met les scellés sur leur portes ; le second, tout en excusant sur le manqu d’instruction et de travail les femmes livrées à h prostitution, « plaie monarchique », leur interdi sous peine d’arrestation la circulation sur la voit publique. La garde nationale est chargée de l’exécu tion des deux arrêtés.
Telles furent les tendances sociales de la corn-l mune dans la question des femmes, mais elle étai absorbée par la guerre* et les femmes qui s’étaient rangées autour du drapeau rouge l’accompagnaient
(1) Art. 25 et 26.
,ux avant-postes. La femme armée, d’ailleurs, l’est-ce pas la femme émancipée dans sa plus auacieuse expression? Terrible curiosité, celle qui rit mordre Eve aux cartouches.
Une femme, une institutrice, nommée Louise dichel, qui montra jusque devant le conseil de ;uerre une résolution sauvage, obtenait du Père fuchène (1) une mention spéciale.
Des femmes communément désignées sous le nom 'amazones de la commune furent réunies et armées l’Ecole de Droit. On en détachait quatre ou huit chaque bataillon qui entrait en campagne; elles (aient ambulancières pour les fédérés et soldats antre les « Versaillais ». On les retrouve, acharnées, errière les barricades de Mai.
Est-il besoin de dire que nous ne comprenons 'autre rôle pour la femme dans la guerre civile que alui des Gauloises (2) apaisant le différend ou celui es Sabines se jetant entre les épées.
Une tradition grecque place par-delà le Cauase les Amazones, peuple de femmes, puissantes, idoutées au loin, vaincues seulement par Hernie (3).
L’Iliade ne va pas jusqu’à Penthésilée. Cette une des Amazones, les ayant amenées au secours s Troie agonisante, tomba bientôt elle-même sous is murs, fleur d’Asie brisée par un javelot d’Eire. Propercej(4) et Quintus de Smyrne peignent a
(2) Plut., De Mulierum virtutibus, VI.
(3) Diod. III, 55.
(1) El. III, 11.
Penvi la douleur d’Achille, lorsqu’en désarmant s victime, il apprend à la connaître.
Hérodote, qui le premier a parlé des Amazone; leur fait dire (1) : Nous nous servons d’arc, de flè ches, nous sommes cavaliers, nous sommes ign< rantes des arts féminins. On leur donne tantôt ] haste, tantôt la bipenne, le bouclier, rond d’aborc plus tard en forme de demi-lune, souvent le bonm phrygien.
On les regardait comme les architectes du templ d’Ephèse et aussi de celui de Smyrne ; des médaille de Mœsa les représentent ce dernier temple à 1 main, comme plus tard furent représentés les fonds teurs de cathédrales. Phidias, qui ne passa qu’aprè Polyclète dans un concours de statues d’amazone ouvert au temple d’Ephèse (2), avait représenté le Amazonesà l’extérieurdu bouclier de sa Minerve (3) tandis que sur la partie concave il faisait lutter le dieux et les géants. Signe de l’importance qu’avaien les Amazones, au moins dans la légende religieuse M. Bergmann veut qu’elles n’aient été que des prê tresses d’Artémis dont les autels, hérissant les rivages cimmériens, demandaient des victimes à 1; tempête. Chez les Lyciens, qui avaient peut-êtn dans les veines du sang d’ Amazones, car elle.1 avaient habité la Lycie, les hommes prenaient le nom de leur mère (4) ; chez ce peuple, pour nous servir d’une expression juridique, le ventre anoblissait, comme dans l’ancienne Champagne (5).
(1) L. iv. m.
(2) Pline, 1. XX'XIV, 19.
(3) Pline, 1. XXXVI, 4.
(4) Hérodote, 1. I, 173.
(5) V. Coutumes de Chaalons, art. II; du Bailliage de Troyes,
On rêva d’Amazones sur le Palatin (1). Suétone nous montre Néron, dans ses vains préparatifs con- ;re Yindex, faisant couper les cheveux à toutes ses concubines, les armant de haches et du bouclier imazonien.
Au viii6 siècle, le diacre Paul (2) raconte que les Longobards, sortant de la Scandinavie, rencontrèrent des Amazones. Certains noms de bourgs bobéniens , Dêwyn , appartenant aux filles, ont fait croire à des Amazones slaves. Les anciens voyageurs avaient parlé d’Amazones africaines, les Espagnols racontèrent qu’en Amérique ils avaient rencontré un peuple de femmes guerrières au bord l’un fleuve par eux baptisé fleuve des Amazones, si grande était l’obstination à ensemencer le nouveau monde de toutes les traditions de l’ancien !
Mademoiselle de Montpensier, qui avait rencontré dans Virgile et le Tasse, Camille et Clorinde, ces Penthésilées poétiques, se met en scène (3) sous e nom de Reine des A mazones, assurément bien médité, moins peut-être encore par le canon de la Basille que par cette brillante expédition qu’elle fit à Irléans accompagnée des comtesses de Fiesque et le Frontenac, maréchales de camp dans l’armée de na fille, disait Gaston d’Orléans. Toutes trois, élégantes guerrières, la main gantée, l’épée nue, enrèrent comme à l’assaut, à l’aide d’une échelle, lans la ville, tandis que se morfondaient à la porte it durent bientôt se retirer les envoyés du cardinal
I, art. I ; du Bailliage de Chaulmont en Bassigny, ch. I,art. II.
(1) Ner. XL1V.
(2) De gestis Longob. I, 15.
(3) Princesse de Trébizonde.
ministre, le garde-des-sceaux et ses quarante ca rosses !
La phraséologie révolutionnaire, si l’on en excep le mot guillotine, vécut d’emprunts à l’antiquité. Lt Amazones ne pouvaient faire défaut à ce classiqu rendez-vous. Dès la prise de la Bastille il se form un escadron d’amazones; elles parcouraient les dii tricts, enthousiastes, une pique à la main. On lit a! bas d’une gravuredu temps : « Et nous aussi nous st vons combattre et vaincre ; nous savons manier d’ai très armes que l’aiguille et le fuseau... O Bellone!.. ; compagne de Mars ! A ton exemple, toutes le femmes ne devraient-elles pas marcher d’un pas éga avec les hommes ? Déesse de la force et du courage i du moins tu n’auras pas à rougir des Françaises. 1 1
Les dames d’Aulnov en Poitou se fédérèrent pe i après et prêtèrent le serment civique sous le non d’Amazones nationales; c’était le temps où les fem mes des Pyrénées pétitionnaient pour être incorporées dans la garde nationale.
En 1848 des femmes furent enrégimentées sou; les auspices de Caussidière, devenu préfet de police et, assure-t-on, à l’aide des registres dont il disposait. Elles méritaient leur nom de Yésuviennes pai l’ardeur de leur haine contre « la Coalition des souverains étrangers ». Elles n’eurent d’ailleurs qu’un jour et, après un pèlerinage en armes à l’Hôtel-de- Ville, rentrèrent dans la vie privée.
Un essai d’organisation d’un corps d’amazones fut tenté sans succès après le 4 septembre (1).
Les Françaises ont toujours aimé la guerre. Cette
(1) M, Félix Belly, qui eu eut l’idée, couvrit Paris d'affiches.
ame que sa brillante armure avait fait surnommer Jied-d’or et qui suivit, à la tête d’une troupe de emmes armées, Eléonore à la croisade, n’était pas ine exception sur la terre sainte. La Chanson d’Anioehe (1) dit en parlant de la première croisade : Et bien vint mille famés avecques iaus ala. » Qu’on ne s’y trompe pas. Parmi les femmes qui irirent la croix aux différents départs, plus d’une menait eu même temps le heaume et la lance. Nous ’en voulons d’autre preuve que les Etablissements e Saint-Louis (2) qui croient nécessaire d’exempter ommément du service « les boulangers, les meuiers et les femmes. » Cinq cents ans plus tard, le ’omitéde salut public prend un arrêté défendant de onserver aucune femme dans les cadres.
Les anciens Templiers admettaient des oblats des eux sexes; les nouveaux Templiers qui eurent une pparence de vie sous le gouvernement de juillet, îçurent quelques femmes au nombre des « chevaers » qui s’assemblaient cour des Miracles.
Les innombrables sièges des xv° et xvie siècles îontrent partout des femmes sur les murailles, à la rèche. Les femmes de Beauvais, par leur belle conuite contre les Bourguignons, méritèrent qu’une rdonnance de Louis XI (3) leur conférât le droit e précéder les hommes à la procession de Saiutegadresmc, honneurs analogues en la forme à ceux j’obtinreut les femmes d’octobre 89. On se rapdle la jolie page que Montluc (4) consacre à ces
(3) Amboise, juillet 1473.
(4) Commentaires, 1. III.
trois mille dames, « gentils-femmes ou bourgeo ses », qui l’aidèrent dans sa défense de Sienne ; dont les trois escadrons remuaient la terre des ren | parts vêtues de « blanc » ou de « violet » ou de « sat incarnadin. » Comme celles de Sienne, les femm de Metz (1) contribuèrent à l’échec de Charles-Qui en travaillant « et nuit et jour » aux fortification . Les huguenotes de la Rochelle (2) se divisent < vingt-et-une compagnies lors du siège du ducd’A jou; à Autun (1591) l’assaut des calvinistes est r<|| poussé par des dames cuirassées.
De pareils exemples abondent, surtout au temj des luttes religieuses ; de toutes les guerres celles qi intéressent le plus les femmes sontcellesqui touchei au royaume du ciel, le seul où elles aient droit de cite
On trouve dans la Fronde la main des harengère à côté de la main des duchesses. Celles-ci donner aux princes des leçons d’infidélité; celles-là sont le collaboratrices assidues des barricades et des maza rinades, elles remuent boue et pavés. Rôle analogu des femmes en province. Les registres du Parle ment de Provence (3) font mention d’une jeune fil! d’Aix qui, une épée à chaque main, resta plusieur heures à l’entrée d’une rue, couvrant une barricad qui grandissait derrière elle.
La grande révolution va agiter les femmes commt elles ne l’ont point encore été; plus d’une de se.1 2 3 pages est de leur main.
(1) Bref discours du siège de Metz rédigé par escrit par it? soldat à la requête d’un sien amy.
(2) L’exercice militaire faicte à présent par les femmes de la Rochelle avec les ordonnances a ce suhiect. MDCXXI.
(3) Ann. 1649.
Le 5 octobre surtout est à elles. Depuis le 14 juillet, grâce aux hommes, l’ombre de la Bastille n’était plus sur Paris; les femmes firent Paris maître et geôlier du roi.
La faim d’ailleurs fut leur principal mobile. Le banquet des gardes-du-corps les irritait moins à coup sûr que le manque de pain à Paris. Un opuscule du temps (1) dit que « sur les drapeaux qui les précédaient elles avaient pendu une balance, où en effet elles allaient peser nos destinées. » N’étaitce pas plutôt une représentation des balances des boulangers dont plus d’une était faussée en pleine famine.
Une jeune fille se saisit d’un tambour dans un corps de garde, bat le rappel des affamées et avec les affamées accourent sur ses pas grisettes, portières avides de bruit, actrices curieuses comme toujours de jouer dans le drame réel. La faim ameuta les faubourgs et la pitié les halles (aux tendances royalistes) : on y sait par le détail jusqu’où va la misère du peuple, quel est le menu de ses privations. En traversant Sèvres, Maillard fit faire des perquisitions chez les boulangers, on trouva en tout huit pains. Le lendemain, amenant à Paris le roi, la reine et le dauphin, les femmes criaient : « Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron, » parole où la confiance traditionnelle en la royauté est visible, bien que nuancée d’irrévérence révolutionnaire. Ce fut bien véritablement le mouvement de la faim ; le cri « du pain » ne se présenta
(1) Les héroïnes de Paris ou l’entière liberté de la France par les femmes,
pas, surtout dans la bouche des femmes, accompagné, comme en juin 48, de l’alternative : « ou du plomb. »
Ce n’est pas que ces journées aient été pures de violences. Bien des femmes avaient été entraînées de force dans l’énorme flot murmurant; un boulanger faillit être mis à la lanterne; l’ Hôtel-de-Ville eût été brûlé le 5 au matin sans l’intervention de Maillard, un des vainqueurs de la Bastille pourtant, et qui s’en vantait. C’est Maillard qui fut à la barre de l’Assemblée l’orateur des femmes; quinze d’entre elles seulement étaient entrées avec lui. L’Assemblée ne pouvant rien pour elles, envoya au roi une députation à laquelle des femmes se joignirent. Un peu sabrées en route par une patrouille de gardesdu-corps, elles arrivent pourtant. La toute jeune Louison Chabry, bouquetière, au Palais-Royal, avait été chargée de présenter au roi l’épineux bouquet des doléances populaires. Elle ne put que murmurer « du pain » et perdit connaissance. Inanition ou respect, le roi en fut touché, il embrassa la jolie ambassadrice. Elle sortit en criant : « Vive le roi! » Les femmes qui l’attendaient au dehors, se jetèrent sur elle, furieuses, prêtes à étouffer le cri et la jeune enthousiaste, accusant de vénalité la promptitude de sa conversion. Remontée au château, elle en descendit avec un ordre écrit pour l’approvisionnement de Paris.
Revenant de son côté à l’assemblée avec la signature du roi au bas de la Déclaration des droits de l’homme, le président Mounier trouve la séance levée, mais la salle n’est pas vide. Une grande femme est au fauteuil, elle agite la sonnette au-
dessus des discussions dont la faim est toujours le texte. Mounier fait chercher des vivres; elles dévorent cet argument et la séance peut être reprise.
Quand le lendemain a lieu le retour à Paris, les femmes reparaissent, mais alors dans le désordre du triomphe. Coiffées de chapeaux pris aux gardes-ducorps, portant des branches de peuplier comme une bacchanale antique, elles chantent, montées sur les canons.
Au-dessus des femmes du 5 octobre s’élève la jolie tête de Théroigne de Méricourt. Elle fit à elle seule la conquête du régiment de Flandre. Charmante dans son habit de soie rouge, elle parcourut les rangs des soldats, les désarma en les regardant. Ils se mirent à donner leurs cartouches aux gardes nationaux de Versailles. Théroigne était comme Maillard un des vainqueurs de la Bastille; un jour elle avait proposé au club des Cordeliers d’élever sur l’emplacement de la prison détruite un palais digne de l’assemblée. A son entrée au club, un des assistants s’était écrié : C’est la reine de Saba qui vient voir le Salomon du district! Prouvez que vous êtes Salomon, répondit-elle, bâtissez le temple, coupez les cèdres du Liban.
Une autre femme, Louise Audu, lit prêter le serment aux dragons. Ce fut elle aussi qui arrêta les cinq voitures qui allaient emporter la famille royale sur le chemin de l’émigration. Le 10 août elle reçut des fédérés une couronne civique comme Rose Lacombe et plus tard uue épée d’honneur comme, au 14 juillet, Théroigne. On l’a surnommée la reine des halles; elle partage ce trône dans l’histoire avec le duc de Beaufort.
Les femmes d'octobre ne tardèrent pas à obteni ,,t comme récompense des médailles avec brevet. L ^ 2 brumaire an II, elles les portèrent à la Commune y afin de les échanger contre des insignes républi cains. Leur députation d’octobre 89 avait été em ^ brassée par Louis XVI, celle de brumaire an I jf] reçut l'accolade du président de la Commune. ^ Elles obtinrent aussi une mention civique ai ^ procès-verbal de la Convention et une place « dis- 1 tinguée » aux fûtes commémoratives des grande! dates de la révolution. „■
David leur éleva, pour la fête du 10 août 93, ur petit arc de triomphe où on les voyait sur leurs ca- , nons ; c’était bien l’appareil du jour, mais l'artist€ avait défiguré leurs traits par une expression de hardiesse et de passions qui n’étaient pas de 89. Le mo i nument portait l'inscription suivante : Ainsi qu’une vile proie, elles ont chassé le tyran devant elles.
Sur une pétition de la Société des femmes républicaines et révolutionnaires, la Commune décida (I que cette inscription serait mise sur une bannière et1 que cette bannière précéderait les femmes des 5 et 6 octobre aux cérémonies publiques. La Commune chargea l’administration des travaux publics de la confection de cette bannière qui devait, dans l’intervalle des fêtes civiques, être déposée à la maison commune.
Il n’est pas besoin de rappeler combien il y eut de femmes dans les armées de la république, déguisées d’un fusil ou d’une pique, armées d’un courage viril. Les lettres de la mère Duchesne la représentent,
(1) 6 Nivôse an II.
n tête de chaque numéro, personnification de la emme du peuple sous le régime révolutionnaire, un abre dans la main droite et une quenouille dans la :auche. « J’abandonne volontiers, dit-elle (1), la arrière du raisonnement aux femmes qui ont plus l’éloquence que moi, et j’offre mes services à la
Iiation en qualité de guerrière : de mon naturel ’aime beaucoup la gourmade et puis je suis accouumée à faire le coup de poing avec mon cher ipouv. A.u premier coup de tambour, je prends les irmes; je lève un escadron d’amazones : je me mets à, leur tête, et le sabre à la main, j’enfonce les bataillons ennemis comme du beurre. » « Savez-vous bien que mon style s’ennoblit, mes idées s’élèvent, mon génie s’aggrandit depuis que j’ai le sabre à la main? » Elle s’en prend ensuite à Molière et promet de lui démontrer que son « cheval pégase est une bête. »
Elle peint (2) les femmes de la révolution, le bonnet sur l'oreille « à la dragonne, » l’air de « housards en jupe, » « moustaches aux tempes. » Les Actes des apôtres (3) font reprocher par Barnave à Mirabeau de prendre pour appui les femmes qui élèvent
L’empire des harengs sur l’empire des lis.
Le 1er Prairial an III, l’invasion de la Convention, qui se fit au cri : « Du pain et la constitution de 93 », avait une avant-garde de femmes. C’est d’ailleurs
(1) 5e lettre.
(2) 3e lettre.
(3) Th ér oigne et Populus, acte II, sc. V,
l’habitude des insurrections de mettre des femmes au premier rang par le calcul qui fit mettre àCambyse, en tête de ses troupes marchant contre les ; Egyptiens, les animaux sacrés d’Egypte. L’une de ces femmes, Aspasie Carlemigelli, fut un des assassins du représentant Féraud.
Des femmes furent mêlées d’une façon plus inoffensive à la conspiration socialiste de Babeuf qu’avait bercée, naissante, la jolie voix de Sophie Lapierre, chantant la carmagnole au café des Bains- Chinois. Je vis là, dit le dénonciateur Grisel, un assemblage confus des deux sexes. Sophie et ses compagnes furent acquittées par la haute cour de Vendôme.
Et dans notre 19e siècle, quand une «journée » déchire la ville, toujours la femme est là.
Leur instinct féminin les porte à s’envelopper des plis du drapeau, robe flottante de l’idée.
Le 24 février, la chambre des députés en vit une, le sabre à la main, au plus fort du flot populaire où allait s’éteindre le soleil de juillet. Elle demanda 'Lamartine, et, silencieuse, alla s’incliner devant lui. Quelques journaux du temps la décorèrent du nom de Jeanne d’Arc des barricades.
Auxjournéesdejuinelles servirent de courriersaux insurgés. L’une, chargée d’un avis important, l’enroule en papillottes à ses cheveux; une autre feint une grossesse : elle porte de la poudre et des balles.
Le 4 décembre 1851 vit des femmes sur ses légitimes barricades. On en remarqua particulièrement deux sur celle de la porte Saint-Denis. L’une d’elles lisait à haute voix l’appel au peuple des représentants de la gauche, elle s’appuyait à la hampe d’un
Irapeau tricolore. En ce même lieu, aux journées le juin, une femme, portant le drapeau rouge, était ombée pour ne plus se relever, mais une autre ’emme avait relevé le drapeau.
Tant d’exemples ne nous gagneront pas à l’idée de Platon (1) qui veut que les femmes partagent « comme font les femelles des chiens », les fatigues de la chasse et de la guerre et qui n’y voit rien de contraire à la nature de la femme, puisqu’elle est faite pour vivre avec l’homme. Il serait peut-être plus vrai de dire que la guerre est contraire à notre destinée, puisque la nature de la femnîe ne lui permet pas d’en partager les fatigues. L’émancipation delà femme par la guerre a toujours été et demeurera exceptionnelle.
Combien elles manient mieux l’arme delà parole; grâce à la lettre du 19 janvier, nombre de femmes avaient, au moment de la Commune, trois ans de salle, nous voulons dire de club. Si elles n’avaient plus le droit d’y tricoter, elles en paraissaient peu jalouses, estimant que les travaux d’aiguille ont trop longtemps retenu la femme captive dans leurs mailles serrées et que le tricot est encore une forme de la servitude.
Il y avait, sous la Commune, dans chaque arrondissement, un comité féminin de renseignements, d’armement, de défense, ébauche de municipalité féminine. On n’alla pas jusqu’à une commune en bonnet, mais il y avait un comité central de citoyennes; ses membres signaient ; N ouvrière. Dans l’Officiel du 14 avril nous le voyons dé¬
fi) Rep. 1. V.
mander à la commission exécutive un local pou les réunions publiques des citoyennes. Le numér< de l’avant-veille renfermait une convocation de: citoyennes patriotes au grand café de la Nation, pour organiser la participation des femmes à la défense. Beaucoup plus tard, le 18 mai, le comité s’occupe de l’organisation du travail des femmes, sui l’invitation de la commission du travail et de l’échange . Toutes les ouvrières sont invitées à se réunir à la Bourse afin de nommer des déléguées de chaque corporation pour constituer les chambres syndicales qui, à leur tour, formeraient ■ par délégation la chambre fédérale des travailleuses, j
Il y avait beaucoup de femmes aux séances des ; clubs, notamment à l’ouverture de celui de Notre- \ Dame-des-Champs, la première église envahie.
La femme orientale a un sceau sur les lèvres. La pudeur est sa loi et le silence est un de ses voiles. Voyez la Vierge, les Ecritures parlent peu d’elle et elle y parle moins encore. Ses larmes seules parlent sur le Calvaire; elle est vouée au silence, la mère du Verbe incarné.
Saint Paul défendait aux femmes non-seulement de prendre laparole à l’église, mais de mêler leur voix aux louanges chantées du Seigneur. Un concile de Nantes (l)invoque les prescriptions de l’apôtre contre certaines femmes qui ont l’indiscrétion d’aborder les plaids et les assemblées, au lieu de rester chez elles, inter genitiariassuas, et de filer de la laine, quæ de laneficiis suis. Il ne permet aux religieuses de venir aux assemblées qu’appelées par le prince ou
(1) Can. XIX.
leur évêque ou pour quelque impérieuse raison personnelle et cette fois même avec l’autorisation épiscopale. Corneille Agrippa voulait que la chaire fût ouverte aux femmes; volontiers eût-il pour les chrétiennes relevé la chaire de la païenne Hypathie; il eût applaudi à madame Guyon prêchant aux Ursulines de Thonon , il eût vanté « l’excellence» de Suzette Labrousse , protégée du Chartreux dom Gerle, et prêchant la constitution de 91 sur tous les toits du royaume; elle voulait l’inscrire partout, en gros caractères, « à hauteur d’homme. » Elle parle, à Lyon dans l’église Saint-Polycarpe, à Toulouse au club, à Béziers dans les maisons, à Montpellier sur la scène. On voit que ce n’est pas toujours le trépied qui fait la pythonisse.
On cite quelques femmes dans le barreau romain. Le code théodosien ne leur permet de parler en justice que dans leur propre cause.
Dans les Harangueuses d’Aristophane, qui n’est qu’une satire des revendications en faveur des femmes, un personnage s’écrie : « Comment dans une assemblée de femmes trouvera-t-on des orateurs ? » Ce n’est pas là ce qui embarrassait les femmes réunies, rue Saint-Honoré, dans la crypte de l’église occupée par les Jacobins. Ces deux clubs superposés, c’était le socialisme en germe sous le jacobinisme épanoui. La « société fraternelle des patriotes des deux sexes défenseurs de la constitution » était néanmoins sous le patronage des Jacobins, alors « amis de la constitution » et recevait des orateurs de leur main. Elle se ramifiait en province comme la société-mère elle-même. En 1792 elle inonda la barre de l’assemblée d’un flot de péti-
tiens, demandant que la guerre fût déclarée à F Autriche, réclamant des armes pour faire la police de la ville pendant que les citoyens marcheraient à l’ennemi. La pétition fut honorablement mentionnée au procès-verbal.
Cette société, qui avait eu l’honneur de compter madame Roland parmi ses membres, conserva tou- , jours un caractère de modération relative. Lorsque la Société de femmes républicaines et révolutionnaires se fût signalée par ses excès, la société fraternelle protesta contre toute confusion avec elle par une lettre qu'écrivit au Moniteur un de ses mem- 1 bres, la citoyenne Boudroy, qui tenait le café des I Bains-Chinois.
Une Société populaire des deux sexes s’établit sous le titre d’Harmonie (le mot de Fourier) dans 1 une des salles de l’Institution des enfants aveugles ; une Société fraternelle des deux sexes siégeait rue Saint-Jean de Beauvais, numéro 10; Théroigne de j Méricourt avait établi un club dans sa propre demeure, rue de Tournon.
Les sociétés de citoyennes ou les sociétés des deux sexes n’étaient pas seules ouvertes aux femmes. Elles allaient à tous les clubs, elles étaient de tous les combats de la parole comme de toutes les fêtes de l’épée. Nous avons vu Théroigne à la tribune des Cordeliers; aux Jacobins, en mars 92, des femmes demandent des piques pour défendre la constitution.
Nulle société de femmes n’eut un rôle comparable à celui de la Société de citoyennes républicaines et révolutionnaires présidée par Rose Lacombe. Le 26 août 93, se souvenant probablement que, l’année précédente, un club de femmes avait, avant l’assem-
blée, déclaré la guerre à l’Empereur, elle va, à la tête de ses citoyennes, demander à la Convention la levée en masse qui fut décrétée au bout de trois mois. Le 4 octobre suivant, elle dénonce à la Commune le monopole des cabaretiers qui frelatent leur vin et l’allongent afin de se procurer «. la facilité de faire sortir de Paris ce qu’ils ont de meilleur, » raison presque plausible, puisque les octrois avaient été supprimés en 1791.
Les femmes des clubs avaient toujours aimé Marat pour sa violence qui répondait à la leur. Le 24 avril, après son acquittement, elles avaient grossi son cortège triomphal, elles l’avaient ce même jour acclamé à la Convention et couronné aux Jacobins. Sa mort les toucha d’autant plus qu’elle avait été donnée par une femme.
Elle nous touche aussi, mais d’une autre façon. Il est immoral qu’il y ait des êtres assez purs pour que le sang même ne les tache pas et que les sympathies humaines ne soient pas toujours du côté de la victime. Le poignard entre les mains de Charlotte se rehausse d’un tel héroïsme qu’il éblouit jusqu’à la conscience et fait hésiter sur les lèvres de l’homme l'affirmation de l’inviolabilité humaine.
La Société fraternelle envoya la citoyenne Colombe demander à la Convention une statue pour l’Ami du peuple. La Société des citoyennes révolutionnaires protesta contre toute solidarité. « Charlotte, s’écria Rose Lacombe, était-elle de notre société? » La Société demanda pour Marat un obélisque (1 ) sur la place de la Réunion, elle n’obtint qu’un buste qui
(1) Aff. de la Commune, 31 juillet 93.
fut placé solennellement, en présence d’une députa- If tion de la Commune. Les images de Marat se mul- ]>i ti plièrent, on en mit partout, sur les autels profanés, p dans des niches au coin des rues ; son buste hideux remplaçait la madone.
A partir de cette époque, grande agitation dans 1 la Société. A la séance de la Convention du 16 septembre 1793, Bazire et Chabot se plaignirent des citoyennes révolutionnaires ; un autre membre, désignant Rose Lacombe, dit que dans un discours de la veille elle avait « tiré à boulets rouges » sur les Jacobins et la Convention. Rose, qui naturellement assistait à la séance, s’élança à la tribune pour ré- i pondre, mais le tumulte qui s’éleva ne le lui permit point. Le calme rétabli, l’assemblée décrète : 1° Qu’il sera écrit à la Société des citoyennes révolutionnaires t pour l’engager à se purger, par un scrutin épura- I toire, de toutes les intrigantes qu’elle renferme;
2° que le Comité de sûreté générale sera invité à faire arrêter toutes les femmes suspectes; 3° qu’il sera nommé des commissaires chargés de dénoncer au Comité de sûreté générale Rose Lacombe. Elle ne fut pourtant pas arrêtée (1) et le 25 septembre elle menaçait d’une « volée de coups de canne » le rédacteur de la Gazette française qui l’avait faussement annoncé.
A la fin d’octobre, une violente rixe s’éleva entre les poissardes et les citoyennes révolutionnaires, à l’occasion du bonnet rouge dont les premières ne voulaient pas, et non, comme on l’a dit, à l’occasion de la cocarde tricolore. Les poissardes allèrent jus-
(1) Lairtuillier, Les femmes célèbres, 1789-1795.
qu’à infliger à leurs adversaires l’indécent affront qu’avait peu auparavant subi, en plein jardin des Tuileries, l’infortunée Théroigne. La Commune donna tort aux citoyennes révolutionnaires. Elle décida (1) qu’une députation de ses membres irait représenter aux citoyennes révolutionnaires « qu’une mère de famille, occupée du soin de préparer les repas de son époux, du soin de sa famille et d’entretenir la propreté dans sa maison remplissait également les devoirs d’une bonne patriote »; au sujet du bonnet rouge, que les citoyennes révolutionnaires seraient libres de le porter, mais non de l’imposer aux autres.
La Convention s’émouvait de son côté (2) et y mettait moins de ménagements. « Je vous dénonce, disait Amar au nom du Comité de sûreté générale, un rassemblement de plus de six mille femmes, soidisant Jacobines et d’une prétendue société révolutionnaire. Plusieurs d’entre elles, sans doute, n’ont été égarées que par un excès de patriotisme, mais d’autres ne sont que les instruments des ennemis de la chose publique, et n’ont pris le masque d’un patriotisme exagéré que pour exciter un mouvement sectionnaire et une espèce de contre-révolution. » L’orateur examine ensuite si les femmes sont propres à un rôle politique et se prononce pour la négative, attendu « la différence de force et de conformation, et par conséquent de destination. » « Nous balbutions encore le mot liberté, à plus forte raison les femmes, dont l’éducation morale est
(1) Aff. de la Com. 8 Brumaire an II.
(2) Séance du 19 Brumaire.
presque nulle, sont-elles moins éclairées dans les principes. » S’il ne veut pas qu’elles prennent part aux délibérations publiques, il leur permet d’y assister « pour mieux faire chérir la liberté à leurs enfants. » Le député Charlier prit la défense des femmes : « A moins que l’on ne constate, comme dans un ancien concile (1), que les femmes ne fassent pas partie du genre humain, on ne saurait leur ôter ce droit commun à tout être pensant». Bazire répond que le voile est pour un instant jeté sur les principes, qu’il s’agit du danger des sociétés de femmes démontré par l’expérience; il conclut à ce que « révolutionnairement ces associations soient interdites, au moins pendant la révolution. »
La Convention rendit un décret par lequel tous les clubs et toutes les sociétés populaires de femmes furent interdits.
En vain une députation de citoyennes vint-elle le 7 novembre réclamer contre cette mesure. On passa à l’ordre du jour et elle dut se retirer précipitamment.
Un fait analogue eut lieu peu de jours après à la Commune. Malgré le vote de défiance dont le bonnet rouge avait été l’objet, une députation, qui se présenta le 28 brumaire an II, comprenait des femmes ainsi coiffées. Des murmures éclatent dans le sein de la Commune qui cependant s’était, y compris Chaumette, coiffée du bonnet rouge, il n’y avait pas quinze jours, lors de la visite de la section du Bonnet rouge. Le président se couvre. Le procureur général
(1) Le concile de Mâcon, 585. Il décida, après discussion, que les femmes ont une âme. On avait fait valoir cet argument que le i Fils de l’homme » n’est en réalité que le fils de la femme.
ÉMANCIPATION des femmes 167
prend la parole et ce n’est pas sans surprise qu’on entend Chaumelte parler par instantscomineChrysale : « Et depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur sexe, de se faire des hommes? » « A qui donc la nature, cette mère commune, a-t-elle confié ces soins domestiques, est-ce à nous ? Nous a-t-elle ionnédes mamelles pour allaiter nos enfants? A-tdle assez assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte, de la cabane, du mariage? Elle a dit à la femme : Sois femme, les tendres soins dus à l’enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux. » Il adresse ensuite aux femmes cette parole consolante, que leur despotisme est le seul qu’on ne peut abattre parce qu’il est celui de l’amour et l’ouvrage de la nature. « Au nom de cette même nature, restez ce que vous êtes, et loin de nous envier les périls d’une vie orageuse, contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en reposant aos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfans, heureux par vos tendres soins. » A ce passage du discours de Chaumette, toutes les femmes qui étaient en bonnet rouge l’ôtèrent et remirent leurs coiffes, beau succès assurément pour l’orateur. Il rappelle alors « ces femmes audacieuses, payées par les puissances étrangères, qui nous donnèrent le bizarre spectacle d’un vêtement de soie avec un bonnet de laine sur la tête et qui, pendant le jugement des traîtres à la patrie, excitaient des troubles funestes dans les marchés de Paris ». Chaumette, afin de détourner les femmes de la politique, cite l’exemple de Madame Roland et de Madame de Gouges qui serait, semblet-il, plus propre à les y conduire. Voici comment il
s’exprime, au lendemain de la mort de ces deux femmes, inégales assurément, mais dont la moindre est grande encore. « Cette femme hautaine d’un époux sot et perfide, la Rolland, qui se crut propre à gouverner la république, et qui concourut à sa perte »; « cette Virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première institua des sociétés de femmes, voulut politiquer et commit des crimes. » « Sous le règne de la monarchie, dit-il encore, les femmes étaient tout parce que les hommes n’étaient rien. »
Sur ces réquisitions , le conseil général décide qu’il ne recevra plus de femmes désormais qu’après un arrêté spécial, sans préjudice du droit qu’ont les citoyennes d’apporter aux magistrats leurs demandes et leurs plaintes individuelles. C’est à peu près la décision du concile de Nantes.
Des religieuses, quittant le voile, allaient prêter serment à la République entre les mains de la Commune ou des sections. (1) Le 1er Brumaire an II la citoyenne Louise Loulan demandait à changer de prénom et recevait delà Commune celui de Porcie. Quelques jours avant, une femme était venue afin d’arracher son fils « à l’opprobre et au fardeau de son nom ». Il s’appelait Leroi, il prit le nom d’Unité.
La supériorité intellectuelle d’Olympe de Gouges, de Théroigne les préserva des violences auxquelles les femmes du peuple se laissaientemporter; elles ne dépassèrent pas la Gironde. Un jour, Madame de Gouges provoquait par affiches Robespierre à un combat singulier. Théroigne avait fait le 14 juillet
(1) Affiches de la commune.
la connaissance de Brissot à qui les vainqueurs l’avaient chargée de remettre les clefs de cette prison, jadis fermée sur lui; elle proposa la médiation des femmes entre la Montagne et la Gironde. C’est pour avoir pris la défense de Brissot qu’elle subit au jardin des Tuileries le cruel outrage qui tua sa raison. La seconde mort des fous , terrible pléonasme de la nature , se fit attendre vingt-quatre rns. Plus heureuse, Madame de Gouges avait porté sur l’échafaud son front jeune encore, mais déjà ilanchi, sépulcre de son illusion.
Les clubs de femmes devaient reparaître en 48; es orages qui s’élevèrent dans celui du boulevard Bonne-Nouvelle eurent un certain retentissement.
Les femmes clubistes de la première révolution itaient naturellement assidues aux tribunes des assemblées; elles y allaient chercher des exemples et souvent donner des conseils. Un jour qu’elles itaient plus bruyantes encore que de coutume, ’abbé Maury dit au président de la Constituante :
; Monsieur le président, faites taire ce tas de sansulottes; » telle fut l’origine du nom de sans- culottes ievenu si cher aux patriotes et indirectement du 10m de sans-culotides donné aux fêtes nationales uxq uelles on desti na les cinq j ours complémentaires u calendrier républicain. Sans-culottes signifie tymologiquement semblable aux femmes, aussi vancé qu’elles dans la voie révolutionnaire.
Le rôle des tribunes augmenta sous la Convenon qui si souvent ne fut que le moule où les vointés des sociétés populaires venaient prendre i figure de la loi. Quand la septième femme des 'arangueuses, montrant de la laine à ses compa-
gnes, leur dit : J’ai apporté ceci afin de pouvoir carder pendant l’assemblée, Praxagora répond : Pendant l’assemblée, malheureuse! Les femmes des tribunes de la Convention se montrèrent heureuses d’obtenir le droit de tricoter aux séances. C’est que les harangueuses d’Aristophane se font passer pour des hommes, tandis que les tricoteuses de Robespierre prétendent affirmer le droit de leur sexe. Bien des fois les tribunes descendirent dans la salle; l’élément féminin dominait au 12 Germinal, au 1er Prairial; après cette dernière journée, la Convention interdit aux femmes l’entrée des tribunes.
Après avoir suivi au club, à la Convention, au tribunal révolutionnaire, les péripéties des procès, les « furies » allaient en applaudir le dénoûment sur la place de la Révolution. Et puisqu’elles nous y conduisent, qu’on nous permette une réflexion. La Révolution voulait transformer le vieux monde et commençait par se modeler sur lui, par lui rendre l’hommage de l’imitation et de l’absurde talion. Qu’est-ce que le sang versé pouvait apprendre à l’ombre de Charles IX? Loin de là, le sang des prêtres a lavé le sang des Huguenots. Comme les esclaves aux Saturnales, le premier soin du peuple fut d’entrer dans les vices de ses maîtres et de se revêtir de leurs passions.
Un recueil du temps (1) fait des « furies de guillotine » le tableau suivant ;
De ces effrayantes femelles Les intarissables mamelles.
Comme de publiques gamelles,
Offrent à boire à tout passant:
(t) La République ou le livre de sang.
Et la liqueur qui toujours coule,
Et dont l’abominable foule Avec avidité se saoule,
Ce n’est pas du lait, mais du sang.
Voilà les ancêtres de la femme (1) qui, d’un coup de revolver, tua l’abbé Surat place de la Roquette, et de celles qui prirent part au massacre des Dominicains d’Arcueil et présidèrent, dit-on, à celui de la rue Haxo. Pareilles aux Bacchantes, elles eurent le cruel délire, l’ivresse de vin altérée de sang.
Quant aux pétroleuses, c’est en vain qu’on leur chercherait une filiation. Le temple d’Ephèse avait été brûlé avant le palais des Tuileries et la bibliothèque d’Alexandrie avant la bibliothèque du Louvre, mais à ces incendies-là aucune femme du moins n’avait mis la main. Los femmes qui, debout sur les remparts battus en brèche, versaient l'huile bouillante ou la poix aux ennemis, qui par exemple à Orléans (2), en 1428, jetaient aux Anglais «cercles liés et croisés, cendres vives, chaux, graisses fondues et eaux chaudes », n’ont, en leur patriotisme, rien de commun avec les pétroleuses. Celles-ci sont sorties du sol même de Paris, ouvert jusqu’aux égoûts par de formidables secousses. Elles sont l’incarnation sinistre de cette révolution qui était en même temps un cas pathologique.
Leur torche éclaire la plaie de notre époque, ces ouvrières du néant sont filles de la négation.
Mais les crimes des femmes ne nous feront pas
(1) 3e Conseil de guerre, audience du 9 août, déposition de M. Puymoyen.
(2) Cousinot de Montreuil, Chronique de la Pacelle.
douter d’elles, nous sommes de ceux qui croient que le crime prouve une loi et que celle des femmes demande une formule.
Rappelons-nous aussi que le devoir, le droit sont jumeaux, qu’ils naissent et grandissent ensemble. Le droit des femmes, approprié à leur nature, serait, nous en avons la conviction , une garantie pour la société et pour la morale. Que le scandaleux exemple donné par certaines femmes qui se sont piqué de liberté ne fasse naître aucun doute à ce sujet : juge-t-on une armée sur ses enfants perdus?
Beaucoup d’hommes voudraient payer aux femmes, à l’exemple de cette province d’Asie dont parle Plutarque, la totalité de leur tribut en parures, en galanterie française, en vieille monnaie du bon temps.
Les temps sont changés, l’heure est grave. La femme, qui fut créée après l’homme, est éternellement la plus jeune; peut-être apportera-t-elle au traitement de nos maux quelqu’un de ces secrets que la nature enseigne et que la société oublie.
Cherchons notre force dans le respect de la faiblesse, laissons à l’antique justice ses balances fausses qui ne trébuchent qu’au poids des épées. Le droit ancien disait: Hors de la force pas de salut. Le droit moderne dit : Laissez venir à moi les femmes.
RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE
La commune de 1871 eut souci de toutes choses, excepté de la France. Du masque municipal qu’elle avait pris sortaient des paroles cosmopolites; elle s’adressait Urbi et Orbi, comme par une réminiscence de ce mot d’Anacharsis Clootz ; « Paris est le Vatican de la raison. » Dès le 28 Mars, la Fédération de la garde nationale présentait la république universelle comme le « but prochain » et celui qui se disait président de la Commune de Paris exprimait dans son discours d’installation l’espoir que la France devînt le « fondement de cette république universelle. » A la séance du 27 avril, la Commune accueillait une adresse d’adhésion envoyée par le « Comité central de la section républicaine belge des Etats-Unis d’Europe. »
Nous avons déjà montré deux idées en lutte dans le sein de la Commune. D’une part, la révolution autoritaire et traditionnelle, les Jacobins évoqués comme des ancêtres, le plagiat des choses et des mots de 93, la revanche attendue de Ther-
midor, l’école française en un mot. Aux yeux de l’école cosmopolite aucontraire, une république natio nale est surtout le moyen du socialisme internatio nal ; si elle choisit la France pour ces sortes d’expé riences, c’est uniquement à cause de son sol merveil leux où toute moisson lève assez vite pour bientô ensemencer le monde. Les vrais internationau: restent froids devant tant de cadavres de nation jonchant la carte du monde. A la conférence tenu par l’Internationale à Londres, en 1865, une tenta tive est faite en vue d’écarter la question polonaise; et, chose triste à dire, elle a précisément pour au teurs les délégués français. Ils échouèrent cette fois mais furent plus heureux au congrès de Genève Le mémoire qu’ils y lurent, tout en condamnant 1 despotisme russe comme devant conduire au « com munisme », déclarait n’avoir, dans un congrès éco nomique, rien à dire sur la reconstitution politiqn de la Pologne; développés par un futur membre dla Commune, Longuet, qui demanda qu’on n’op posât plus les peuples les uns aux autres , ces con sidérants furent adoptés par le congrès.
Au rebours de la République de Platon qui écar tait les étrangers dans la crainte qu’ils ne corrompissent l’esprit de ses institutions, la Commum admit les étrangers parmi ses membres, parmi se: soldats et ses généraux; le comité central aval même espéré que Garibaldi accepterait le comman dement des forces fédérées et que, dit Lullier devant le conseil de guerre, sa chemise deviendrait ur drapeau. Garibaldi refusa, mais eut le tort de ne pas répudier nettement l’insurrection. A son défaut, or compta sur un de ses fils; un officier garibaldien fut
RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE 175
même pris pour l’un d’eux le 18 Mars, rue des Rosiers.
L’armistice avait rendu disponibles les francstireurs de l’Est et des Vosges. Quelques-uns d’entre eux, étrangers à Paris et même à la France, n’ayant pas les circonstances atténuantes de la garde nationale, se montrèrent, en prenant part à l’insurrection, les héritiers des grandes bandes des xive et xve siècles qui combattaient moins pour la cause que pour la solde. Ils ne doivent s'en prendre qu’à eux-mêmes de l’oubli systématique où l’on met aujourd’hui les services qu’il ont rendus pendant la guerre étrangère. Il vint à Paris des Italiens, des Belges, des Suisses, quelques Russes; il vint beaucoup de Polonais, la plupart « séduits par les phrases humanitaires de la commune et par ses promesses de délivrance de tous les peuples (1). » Il n’est pas besoin de rappeler les noms d’Okolowicz, de Wroblewski, chargé du commandement de la rive gauche, de Dombrowski dont la commission exécutive mit le nom sous la protection de celui de Garibaldi ; signalant le rôle joué en Pologne et au Caucase par le nouveau commandant de la place de Paris, elle le présentait à la garde nationale comme un « soldat dévoué de la République universelle. »
La Cécilia était napolitain d’origine, Cluseret était naturalisé américain. Après la mort de Duval et de Flourens et la disgrâce de Bergeret, avant l’avénement du colonel llossel, il y eut un moment
(1) Mémoire adressé à l'Assemblée nationale, le 5 juillet 1871, par le comité de l’émigration polonaise.
où tous les commandements en chef se trouvèrei aux mains d’étrangers.
Ce rôle des étrangers n’est d’ailleurs pas non veau. Si la Commune de 71 eut le prussien Fran kel, celle de 93 eut le prussien Clootz. Des voi s’élevèrent même alors pour demander qu’on com damnât à la prison les étrangers qui se mêlaiei. de la révolution française; Fâche, Marat étaien1 suisses. Après le 10 Août, Clootz offrit à l’assemblé! législative de lever contre la Prusse une légio! prussienne qu’on appellerait légion vandale, non1 qu’il a été question de donner à la Prusse elle même lorsqu’elle fut érigée en royaume. Au xvi° siè cle, le roi de France eut à son service des lansquenet dont plusieurs bandes furent passées au fil de l'épée parleurs concitoyens, après la bataille de Pavie. En 1848 il vint à Marseille un bataillon qui prenait h titre de « volontaires Italiens de Paris ; » le gouver-t nement provisoire de Milan avait refusé de l’ad-1 mettre. Dans le complot dit du sud-est, en 1850. parmi les principaux condamnés, figure un personnage cosmopolite, Longomazino. Soixante-huit Polonais furent bannis de France sous Louis-Phi-'j lippe pour participation aux émeutes; une cinquantaine furent arrêtés après l’attentat du 15 mai 48. Madame Paul Mink, qui appartenait à l’extrême^ gauche des clubs communistes de l’empire, est une Polonaise. Mais si quelques Polonais ne savent plus ce que c’est que le droit, qui donc leur en1 enseigna l’oubli ?
Dion Cassius (1) montrait, au deuxième siècle de
(1) Fragments à ia suite du liv. I.XXIX.
RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE
i re ère, combien le mélange des étrangers dans sdèbe de Rome la rendait prompte aux soulèvernts et aux résolutions extrêmes. Rome avait eu bord la pudeur jalouse des peuples enfants, elle , signait d’un seul nom l’étranger etl’ennemi ; ceux i n’étaient pas nés à Rome ne pouvaient devenir i mains que par une concession individuelle. Puis jtitre de citoyen, perdant son prestige antique, fut jîordé aux Italiens et, répandu de plus en plus, vint enfin sous Caracalla le commun patrimoine tous les habitants de l’empire. Les barbares, qui .lis n’entraient à Rome que les fers aux pieds, y irent eux-mêmes en armes, défenseurs d’abord, 3ntôt maîtres. Un mouvement religieux se pourivit parallèlement. A l’étroite théogonie latine une annexa d’abord le ciel étrusque, puis le ciel lac et le ciel égyptien; elle finit par faire accueil à as les dietîx de la terre dans son panthéon hospiier; le Christ lui-même serait devenu divinité de mpire s’il eût pu s’accommoder de l’hospitalité .'Alexandre Sévère donnait à son image.
Les régiments suisses qui, depuis Marignan et la ix perpétuelle, louèrent leur sang au roi de •ance, étaient devenus , d’une certaine façon, un ,nger pour l’ordre public. Leur présence, exaspént les fureurs populaires, les rendit plus sanguitires le 10 août, le 29 juillet; cette garde montée itour du trône de France par des soldats qui n’éient pas français avait le tort immense d’ennoblir ; cadavres étrangers le champ de nos guerres viles auquel il eût été plus politique de laisser son .ractère fratricide.
Que de fois, dans les actes de nos rois eux mêmes,
parle la race maternelle! C’est par des mouvemefil de leur sang espagnol que Louis IX, Louis XI, grandes figures, ont, à de certains moments , n profil d'inquisiteur. Henry IV, fils d’une Françaii, l a toutes les générosités de notre sol, toutes les cil mences de notre ciel.
Les étrangers, qui avaient rencontré dans lydienne France les aménités des droits d’aubaine1! de détraction, furent admis aux fêtes de la fédé tion dont le sympathique écho se prolongea jusq à Londres et jusqu'à Hambourg. Plus tard la Co mune de Paris adoptait les Liégeois, ces descenda s des premiers amants de la liberté municipale ; 's habitants de Neufchâtel faisaient don à la Fraie du quart de leurs revenus, touchante applicatin du sentiment de solidarité.
L’unité du monde n’a pas toujours été conçue i point de vue fraternel : elle fut surtout le rêve <s oreillers de pourpre. C’est au galop des escadro;, au pas pressé des colonnes d’attaque que fut le ph souvent confié l'effacement des frontières et es couleurs variées de la mappemonde. La statuaire 3 met le globe que dans la main des rois. Les de! têtesde l’aiglegermanique, laquadruple couronne a Charles VIII entrant à Naples furent des tendants visibles à la monarchie universelle. Elle fut surtol l’idée fixe de l’Orient; ceux qui ignorent la dign ; humaine veulent la quantité humaine, beaucoup : sujets, beaucoup de femmes. En confirmation de ; caractère oriental, nous voyons la plupart des erpereurs de Rome être envoyés par les légions d’Asi; le mouvement oriental qui finit par l’abandon i1 Rome pour Byzance était profondément logiqut
république universelle 17‘J
c peut en dire autant de l’expédition d Alexandre c Macédoine allant chercher, loin du sourire athéisn, la pompe et l’adoration. Il est instinctif aux cnquérants de remonter le chemin de la civilisa-
tm.
La religion chrétienne seule à pu appeler son idte catholique et ses assemblées œcuméniques; la Iggia du Vatican est la seule tribune qui ose s’alesser au monde. Les croisades ont longtemps :uni l’Europe dans la fraternité du rêve et du aceul ; Français, Anglais, Allemands commuaient à la même mort en disant : Ceci est notre ,ug.
C’est d’ailleurs le caractère général des religions gnes de ce nom de ne pas accepter de frontières de ne pas connaître de gentils. Les religions naonales peuvent avoir leurs avantages politiques, ,ais, au point de vue religieux, elles se condamsnt en se circonscrivant : religion anglicane, autant ire vérité anglicane. Il en est de la religion comme e toutes les choses de l’âme, le vol peut être court, lais il faut que l’essor soit infini. Comment d’ailmrs arriver à faire des peuples une famille, si on ne ;s groupe autour d’un commun foyer d’idées et de 3ntiments? A défaut de l’unité de culte, ne réali- 3rons-nous pas du moins l'unité de morale et de ode ; quel beau jour, celui où la vérité pourra dire son tour : Il n’v a plus de Pyrénées.
Pourquoi toutes les bibles et jusqu’à l’Évangile nt-ils tenté l’apostolat armé, la diffusion des lanières par le fer et le feu ? Le cimeterre, croissant îacier, heurte le glaive surmonté d’une croix, les roisades se font commanditer par les Juifs; dis-
persé au milieu de la théocratie catholique, cet.; de tous les peuples celui qui avait le plus à gage? à l’avénement de cette « humanité » dont parle don Juan de Molière. Us « demeurent la risée d peuples » et ne font que « s’enfoncer de plus i plus dans l’ignorance et dans la misère, » dit Bc suet en parlant de la race qui, de nos jours, personnifie en Rachel et Rothschild.
La famille des peuples ne nous apparaît, dans cours de l’histoire, guère plus unie que cette h mille des Labdacides dont la Muse tragique por encore le deuil. Les Hébreux font de Dieu ur propriété nationale. Les Espagnols découvrent VA mérique, non pour agrandir le monde, mais pou agrandir l’Espagne; cette terre nouvelle devier entre leurs mains le tombeau de ses enfants et 1 bagne de ceux d’Afrique. Les Turcs violent la Cir cassie, la Russie assassine la Pologne, l’Angleterr empoisonne la Chine.
Les républiques antiques furent, au moins ai degré des monarchies, nationales, exclusives et jalouses. Ce n’est qu’aux abords de notre révolution que le monde entend parler delà fraternité des peuples; ainsi, en approchant de l’ère chrétienne, la littérature latine, la philosophie grecque semblent avoir des pressentiments. Et même le rôle grandis-1 sant des affranchis à Rome , si honteux pour la ville, l’est moins pour l’humanité.
Vingt-sept ans avant 89, Rousseau avait écrit (1) : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. Je tiens pour impossible que les
(1) Emile, il, liv. III.
RÉPUBLIQUE UNIVERSELLE
randes monarchies de l’Europe aient encore longjmps à durer. »
Une illuminée, Suzette Labrousse annonçait de an côté la réunion de toutes les nations en une suie famille. Le chartreux dom Gerle dit(l) à la lonstituante , en 1790, que onze ans auparavant, lie lui avait communiqué un ouvrage qui, parmi es prédictions déjà réalisées, telle que la réunion 'une assemblée nationale et la cassation des vœux îonastiques, annonçait * la fédération de tous les euples de la terre pour ne former plus qu’un peule de frères. » L’Assemblée passa à l’ordre du jour. D’après la vieille Théot, autre amie de dom Gerle, î cinquième sceau du nouvel évangile devait être i réunion des peuples ; on sait que le quatrième était i mort des rois.
Le 19 juin 1790, l’Assemblée nationale, qui venait e faire porter à la France le deuil de Franklin, vit sa barre un comité d’étrangers, qui se déclarèrent, n face des protestations de la tribune diplomatique, mbassadeurs des vrais souverains, des peuples oprimés. A leur tête, entre un Arabe et un Chaldéen, tait Anacharsis Clootz;néà Clèvés, élevé en France, yant habité l’Angleterre , décoré du nom grec 'Anacharsis, il prenait le titre d’orateur du genre umain. L’Assemblée accueillit favorablement la létition , et le « genre humain » eut sa place au lhamp-de-Mars. On y vit aussi, parmi les objets ymboliques que portait le cortège de la fédération, in globe aux couleurs françaises sur toutes les faces ..uquel on lisait : ça ira.
(1) Moniteur de 1790, n° 175.
Sous la Commune toute-puissaute, Clootz repré : senta l’élément cosmopolite au sein du parti lié bertiste. Avocat d’office de la République univei selle, il plaidait sa cause avec un certain écla « Les Italiens de Gênes, écrivait-il (1), font la guéri aux Italiens de Venise; mais les Français de Nanti t n’ont que des procès avec les Français de Bordeaux. Victor Hugo disait en 1867 qu’une bataille enti Prussiens et Français apparaîtra au vingtième siècll comme nous apparaît une bataille entre Picards t Bourguignons. « Le jour approche, poursuit Cloot: où un décret sur la famille universelle ne paraîti pas plus surprenant que le décret sur la couleur in digo et le bouton jaune de la garde nationale d France. » Il condamnait les frontières des étacomme Rousseau (2) « le fossé » et « les pieux » lira tant les propriétés. Pas de fédération par conséq uen « pas plus de peuples que de despotes, » mais un « confédération individuelle » attendu que l’acier t le marbre doivent leur solidité à la « ténuité de parties intégrantes. » « Il n’y a pas deux genres hd mains, il n’y a donc pas deux souverains ! La fa mille du souverain compte autant de princes d sang que d'individus. » La République universelle une et indivisible, république française élevée à 1 puissance du monde, n’eût en rien ressemblé au « treize cantons, aux sept provinces, aux quatorz états. »
Elle eût eu pour capitale Paris à qui « l’ascen
(1) La République universelle ou Adresse aux tyrannicides par Anacharsis Clootz, orateur du genre humain. — L’an I' de la Rédemption.
(2) De l’inégalité, il.
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dant des lumières combiné avec la force et la justice » confère naturellement le rôle de chambre haute de l’humanité. Cette chambre haute fondée sur « les lumières » rappelle l’idée de Proudhon et de Victor Hugo demandant que l’Institut de France fût, suivant l’un, le gouvernement et, suivant l’autre, le sénat de notre pays. Les censitaires de Juillet ont toujours refusé l’adjonction des capacités ; les capacités contesteront peut-être un jour l’adjonction des fortunes.
Ne se doutant guère que, moins d’un siècle plus tard, les adversaires de l’égalité des hommes, pris d’un zèle soudain pour l’égalité des villes, dénieraient à Paris sa couronne de capitale de la France au moment même où elle venait de se changer en couronne d’épines, les hommes de 92 appelaient Paris le chef-lieu du globe et la ville centrale des hommes. On se souvenait que, puissant flambeau, il avait dissipé le moyen âge, qu’il était, depuis deux siècles, l’échanson des esprits parmi les nations attentives. La France est le pays qui a le plus de voisins; sa merveilleuse situation qui confine à l’Orient par Marseille, à l’Amérique par le Havre, fait d’elle le confluent des courants opposés, le carrefour où les peuples demandent le chemin et l’heure; le doge aujourd’hui serait étonné de ne pas s’y voir.
Voyez-vous en Allemagne ce Français écouté des rois; c’est un missionnaire, c’est Voltaire. Quoi qu’on en ait dit, le despotisme de Paris est surtout un despotisme de rayonnement, car ses idées atteignent plus loin que ses décrets, nos tremblements de terre font sonner les tocsins flamands.
Par malheur, et surtout depuis la seconde moitié du xixe siècle, Paris tend à devenir moins la capitale cosmopolite de l’idée que celle du plaisir et le tournoi des excentricités exotiques, ce qui a fait de la vie parisienne une mascarade à visage découvert où tous les climats se rencontrent face à face. On a jeté les pierreries des deux mondes dans les vitres du goût français ; le jardin français a courbé ses allées correctes, la tragédie est morte une seconde fois, le vaudeville s’est éteint sur les lèvres de notre Muse dépaysée ; le dollar et le rouble exercent dans Paris tous les droits du Seigneur ; pleurez, Muses et Grâces, le Minotaure est à Athènes ; moins d’esprit qu’autrefois aux vitrines des libraires, mais plus de chair que jamais sur l’étal de la débauche.
La Révolution avait eu beaucoup de tendances cosmopolites. Elle avait proclamé les droits de l’homme et non les droits du Français. L’ère nouvelle, le calendrier nouveau, le système décimal étaient des réformes de portée universelle, le système décimal surtout, dont les unités, prises dans la nature, ont le cosmopolitisme de la vérité.
La faute de la Révolution fut celle des apostolats religieux, elle crut trop au labour par l’épée, pas assez aux ailes de la parole et à la contagion des exemples. Elle réussit à jeter autour d’elle les républiques batave, ligurienne, romaine, parthénopéenne, mais la main qui les avait plantés arracha bientôt ces jalons ; les rois tombèrent encore, mais non plus les trônes. Napoléon aussi voulait le monde, Tilsitt n’est que la moitié du rêve.
Cependant Pitt réalisait contre notre grandeur
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l’unité de la coalition et, plus tard, Alexandre celle de la Sainte-Alliance contre notre résurrection possible.
Des défenseurs de la Commune sont morts au cri de vive l’humanité, qui comprend à la fois la négation de la guerre et la négation de la patrie. A la séance du 12 Mai, mettant à l’ordre du jour le 128e bataillon de la garde nationale, la Commune à l’unanimité substitua à la formule proposée : Bien mérité de la patrie et de la Commune, la formule : Bien mérité de la république et de la Commune. Le drapeau rouge dont la Commune fit, deux mois durant, l’effrayant pavillon du vaisseau parisien, était présenté par elle (1) comme le drapeau de la république universelle. Le drapeau rouge n’est pas en effet un drapeau national, il n’a jamais fait que la guerre des rues et l’étranger ne le connaît pas. Par une de ces inconséquences dont abonde l’histoire, après avoir été sous la première Constituante le drapeau de la loi martiale et de la répression des émeutes, il fut arboré par elles et l’on sait que Lamartine l’épargna au gouvernement provisoire en disant à la foule, avec autant de politique peut-être que d’héroïsme : « le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple; » l’exemple concluait peu, puisque ce jourlà le drapeau rouge était du côté de la loi et dans la main de Lafayette.
Le drapeau de l’Internationale (2), arboré en 1866, sur le lac de Genève, au grand mât du bateau le Chablais et sous lequel frissonnaient les drapeaux
(1) Rapport de la commission des élections, Officiel du 31 mars.
(2) Fribourg.
de toutes les nations, était rouge aussi, avec l’inscription :
Pas de droits sans devoirs
Pas de devoirs sans droits
en lettres blanches.
L’idée de la république universelleen suppose deux autres : l’abolition de la guerre et la haine des rois. La corrélation de la république universelle et de la paix perpétuelle a été sentie par Clootz lui-même ; il se plaint cependant qu’on ait comparé son « plan utopique » au « rêve » de l’abbé de Saint-Pierre. Celui-ci mitson projet sous l’invocation de Henry IV qui, après avoir pacifié la France, avait en effet médité la pacification de l’Europe, d’accord avec la reine Elisabeth à laquelle était due, dit Sully (1), « une très -grande partie des articles du projet. » L’empereur n’eût plus été que le premier magistrat de l’Europe, réduite à quinze états, dont quatre républiques, n’ayant « rien à envier les uns aux autres du côté de l’égalité, ni rien à craindre du côté de l’équilibre. » Sur la carte d’Europe que LIenry eût voulu rendre définitive, figurait la Pologne, royaume, et le Brandebourg, marquisat. Un conseil général de soixante membres, sur le modèle, dit Sully, des anciens Amphictions de la Grèce, siégeant par exemple à Metz ou à Strasbourg, eût non-seulement réglé les différends des confédérés, mais encore, et ce point suffirait à faire de Henry IV un précurseur de 89, établi un règlement entre les souverains et leurs sujets afin d’em-
(1) Mémoires, liv. XXX.
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pêcher la tyrannie aussi bien que la rébellion. Henry IV voulait en outre faire reconnaître le pape même par les pays protestants comme le premier * prince temporel » (1) et, à l’aide des forces de la confédération, rejeter les Turcs, et peut-être les Moscovites, hors de l’Europe chrétienne ; il estimait sans doute que la paix vaut bien une croisade.
En 1623, Emery de la Croix publia sous le nom le Nouveau Cynée un projet pour une « paix général le et la liberté du commerce par tout le inonde. » [1 voulait réunir en permanence à Venise, comme dans un lieu central, les ambassadeurs de tous les rois et les agents de toutes les républiques; cette assemblée eût été souveraine. L’auteur établit entre les représentants des puissances une hiérarchie dans laquelle il donne au légat du pape le premier rang tant à cause du « faict de spiritualité » que « pour le respect de l’ancienne Rome, » l’ambassadeur de l’empereur des Turcs eût eu le second, attendu que son maître tient le siège de l’ancien empire d’Orient.
L’abbé de Saint-Pierre, infatigable champion d'apaisement, voulait la suppression des procès entre particuliers et, par la création d’un tribunal européen, le changement des guerres en procès ; ce qui est pour les hommes usage coupable et condamné est l’idéal pour les états. Les plaideurs pèsent leurs différends, les belligérants ne pèsent que leurs épées; ils en sont encore aux barbaries de ce qu’on a eu l’impiété d’appeler le jugement de Dieu; de là ces prières qui s’élèvent des deux camps avant l’ef-
(1) Pérétixe,
fusion du sang. 11 y a dans les écoles de droit des chaires de droit des gens, mais les professeurs avouent que la matière manque à leur cours. Les peuples pasteurs comme Abel ont vu les peuples agriculteurs comme Caïn compléter sinistrement le parallélisme. Conséquent avec son admiration pour Henry IY, l’abbé de Saint-Pierre (1) refuse à Louis XIY le titre de Grand.
La paix perpétuelle rencontra, à la fin du siècle, un autre défenseur, cette fois sur la rive droite du Rhin; est-il d’ailleurs question mieux faite pour convier des esprits lointains ? Ce qui distingue le projet de Kant, c’est qu’il ne croit au droit « cosmopolitique » des chances sérieuses d’établissement et de durée qu’après que chaque Etat sera devenu république, ce qui veut dire pour lui suffrage uni- I versel, soumission de chacun à la loi, égalité de • tous devant elle. On a reproché à l’abbé de Saint- Pierre de n’avoir pas eu la même vue; le reproche est peu mérité ; il a été aussi loin que le permettait son temps : antérieur à 89, il ne pouvait placer son idéal au-dessus de Henry IV.
Vingt ans après Kant, arrive Saint-Simon (2), dont l’idée, assez simple, consiste, tout en conservant les divers états d’Europe, à faire de l’Europe elle-même un pays constitutionnel avec un roi responsable, un ministère amovible, deux chambres.
Il veut que le parlement européen soit propriétaire et souverain de la ville où il réside ainsi que de son territoire ; il lui donne le droit de lever des impôts sur la confédération. Ces deux idées sont un em-
(1) Annales politiques.
(2) De la réorganisation de la société européenne.
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prunt évident au saint-siège. On ne pourra pas être élu membre de la seconde chambre à moins de 25,000 livres de rentes en terres ou être nommé par le roi à la chambre haute à moins de 500,000.
Le mérite individuel aura également accès au Parlement; il y entrera avec une dotation égale au revenu exigé des membres propriétaires. Saint- Simon avait cette tendance, signalée déjà chez des écrivains plus voisins de nous, à faire de la noblesse personnelle une éligibilité suffisante. Il avait une autre idée, assurément neuve en 1814, puisqu’elle semble l’être encore aujourd’hui, c’était de ne conférer le droit électoral qu’à ceux qui savent lire et écrire. Comme puissant embryon de son parlement européen, il voulait un parlement anglo-français, étrange rêve entre Toulouse et Waterloo.
C’est surtout le soir des grandes luttes que ces rêves consolants viennent au chevet des hommes; ils ramènent sur les déluges de sang l’ombre du rameau d’olivier. Tandis que les diplomates font un pansement, les philosophes cherchent le remède et, se frappant le cœur, se demandent si vraiment le mal participe à l’éternité de Dieu. Le projet de Saint-Simon parut pendant le congrès de Vienne, il en fut même question autour du tapis vert où M. deTalleyrand disputait la France désarmée aux ciseaux de la diplomatie. Le projet de Kant remonte au duel de l’Europe avec la Révolution. Le projet de l’abbé de Saint-Pierre est de l'année de la paix d’Utrecht, il est daté de cette ville où son auteur avait accompagné le plénipotentiaire français, l’abbé de Polignac. Il vit de près ce que coûte la paix et la désira perpétuelle.
Le congrès, dont il fut un moment question sous le second empire pour le règlement des difficultés européennes, est un reflet lointain des systèmes que nous venons d’énumérer. Comme progrès relatifs, rappelons la neutralisation des ambulances, la proscription des balles explosibles, l’abolition du droit de visite.
Par une étrange ironie du sort, l’abbé de Saint- Pierre avait souvent préconisé son projet de paix perpétuelle au club de l’Entre-sol, fondé par d’Argenson et Bolingbroke place Vendôme où, quatrevingts ans plus tard, la victoire dressait son « pilier souverain » qu’après soixante autres années la Commune renversait comme « attentat à la fraternité (1); » la Restauration avait fait flotter le drapeau blanc à la place de la statue dépossédée, la Commune arbora le drapeau rouge sur le soubassement vide de la colonne.
Qu’est-ce que la guerre et comment faut-il la juger? On ne peut, l’histoire à la main, s’empêcher d’y voir, pour les peuples, l’épanouissement de la virilité et souvent le déchirement fécond ; quant au guerrier qui tue et meurt, il réalise à leur paroxysme l’action et le sacrifice, l’idéal humain en deux mots.
Proudhon (2), tout en admirant, avec M. de Maistre, dans la guerre, les signes de la divinité de notre nature et la puissante source esthétique dont l’absence eût borné l’art aux fadeurs de l’Idylle, tout en considérant la paix perpétuelle comme « déjà condamnée, sous le nom de quiétisme, par l’Eglise
(1) Décret du 12 avril.
(2) La guerre et la paix.
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de Jésus-Christ, » espère que la guerre a trouvé un successeur dans l’industrie. « Comment, dit-il admirablement, la guerre ne compterait- elle pas avec l’industrie, dont elle ne saurait seulement se distinguer? » On avait espéré, jusqu’à ces derniers temps, que la guerre serait elle-même la victime des armes perfectionnées et que les moissonneuses des champs de bataille, plus rapides et nombreuses, finiraient par essouffler la mort. Quelques philanthropes l’espèrent encore et appellent de nouveaux progrès; ils ont la conviction qu’un jour guerre et misère, sombres agonies, seront supprimées par la science, comme le pain efface les ombres d’un dessin. Chasser le nuage, c’est en effet chasser l’orage.
Un des principaux obstacles à l’établissement d’une nation unique est dans la diversité des idiomes. Serait-il possible de les ramener à un seul, de rendre par exemple un gosier castillan susceptible d’autant de consonnes qu’un gosier tudesque, ou de faire parler une langue analytique à certains peuples orientaux, dont i’esprit est encore enfant ? La langue, c’est la race. D’autre part, proclamer la République universelle sans avoir unifié le langage, ce serait travailler à la restauration de la tour de Babel.
Un avis de l’Officiel de la Commune convoquait les « professeurs des deux sexes » à une réunion qui devait avoir lieu à l’école Turgot, et dont l’ordre du jour portait ; « Explication détaillée de la langue universelle inventée par François Sudre, et, s’il y a lieu, décision de son introduction dans l’enseignement public. » La réunion était fixée au 21 mai. Rappelons ici que parmi les desiderata de
l’Internationale se trouvait « l’organisation d’un enseignement professionnel international (1). »
Anacharsis Clootz se flattait que le français pourrait devenir la langue universelle. Nos anciennes conquêtes ont fait du français la langue diplomatique, nos écrivains en ont fait la langue des salons, toutes les aristocraties d’Europe entendent le français, il fait en quelque sorte partie de la noblesse comme le latin fait partie de la foi.
S’il est difficile de trouver une langue qui serve de trait d’union entre tous les esprits, si la syllabe et la lettre varient à chaque pas, il n’en est pas de même du chiffre, signe universellement compris parce qu’il représente des rapports absolus. Le même compte est lisible des deux côtés de l’Atlantique parce que l’addition qui est juste à Bordeaux est également juste à Boston. Le chiffre est la lan- 1 gue du commerce; c’est au commerce que sont dus les grands rendez-vous des peuples; l’exposition de 1867 en a appelé un plus grand nombre que le siège de Troie. Après les foires qui étaient les expositions des provinces, les expositions qui sont les foires des nations. Après Leipsick, après Beaucaire, Paris et Londres, étapes nouvelles sur la route infinie. Les douaniers d’état, pour prendre le mouvement dans son ensemble et sans tenir compte des nécessités de l’instant présent, sont en train de rejoindre les douaniers de province, congédiés par 89. Cette toute-puissance du commerce a pour ministres la vapeur et l’électricité, grands agents de pacification; aussi le premier soin de la
(1) Congrès de Genève.
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guerre est-il de couper fils et rails. C’est à ce cosmopolitisme que se rattachent les traités de commerce et les conventions monétaires, les projets de création d’une lettre de change internationale et l’invention d’un système uniforme de signaux entre tous les pavillons. Un jour viendra où les relations économiques suffiront à satisfaire le double besoin des peuples : antagonisme, expansion.
La paix universelle, c’est la république universelle, une ou fédérée; un prince pacifique est un contre-sens peu durable. La royauté a été couvée sous les ailes de la victoire; les Rubicons ne sont franchissables qu’aux conquérants. Comme César, la royauté a besoin d’avoir au front une couronne de lauriers qui cache les signes de la faiblesse humaine.
A côté de la haine de la guerre, la haine des rois; on repousse l’épée, mais on fait accueil au poignard. Félix Pyat est le maître du genre, en paroles bien entendu. En 1867, à Londres, aux obsèques d’un proscrit, il exprimait à des Français, qui arrivaient du congrès de Genève, l’espoir qu’ils avaient rapporté de Suisse la « flèche de Guillaume Tell. » En 1869, à Charonne, dans une réunion privée, il présentait Berezowski, Juarez & exécutant un empereur », comme l’idéal des ouvriers. On sait son toast « à la petite balle » en 1870. A cette époque, l'italien Tibaldi, condamné comme complice d’Orsini et qui était alors à la Guyane, était, par acclamations, nommé président d’honneur de maintes réunions publiques, On se rappelle qu’un banquet eut lieu à Saint-Mandé, le 21 janvier d’une des dernières années de l’empire. Un arreté
du « 16 floréal an 79 » devait bientôt décider la démolition de « l’immeuble connu sous le nom de chapelle expiatoire de Louis XVI. » « C’est sur les débris de tous les trônes, disait Clootz, que nous bâtirons l’édifice de la république universelle. »
Il avait la haine impartiale; en votant la mort de ; Louis XVI, il ajouta : «Je condamne pareillement à mort l’infâme Frédéric-Guillaume. »
Les ennemis de la guerre et de la royauté devaient l’être aussi des armées permanentes qui sont la matière de la guerre et le soutien de la royauté, ■) Les Voraces, les Marianne supprimaient l’armée I en principe et minaient en fait la discipline. On entreprit, vers la fin de l’empire, une véritable i campagne contre l’armée. On redemanda tous ces bras pour l’agriculture et, pour le mariage, un peu de cette chair à canon, On réveilla les griefs an- i ciens et récents, on rappela que tous les pouvoirs, même usurpés, s’étaient appuyés sur la « force des baïonnettes '> et que maintes fois elles avaient déchiré la toge parlementaire. « Pauvre armée, disait Félix Pyat, sa liberté est la consigne. Son égalité le sou. Sa fraternité le chassepot. » On se souvint en même temps que toute émeute heureuse avait été portée au pouvoir sur des crosses mises en l’air; de là l’idée de la tribune militaire ouverte, dans le Rappel, aux « revendications » des soldats , de là aussi la souscription organisée par le même journal alin d’exonérer les deux soldats du 71e envoyés de Belleville en Afrique.
Plusieurs écrivains de la presse républicaine avaient rapporté de l’exil certaines tendances cosmopolites; cependant il faut moins voir dans leurs
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■fforts la négation des armées permanentes que le lésir de faire passer dans le camp de la Révolution 'armée dontNapoléon III était le « commandant en :hef. » Leur programme de conviction était la réluction du contingent, la mise sur le pied de paix, le ■établissement des gardes nationales et, en cas d’invasion, la levée en masse et la Marseillaise. Le tort le quelques journaux fut de prêcher tout à la fois e désarmement et la revanche de Sadowa. Une elle contradiction n’était à leurs yeux qu’une habieté de tactique contre un gouvernement qui ne lonna pas toujours l'exemple du scrupule, mais c’était une tactique dangereuse, la France pouvait périr à ce jeu.
L’Internationale, plus logique, ne voulant pas de la guerre, le disait hautement; erreur ou vérité, elle se restait fidèle. Un manifeste de la section parisienne, en 1866, prenait pour épigraphe : « La cause première de la guerre, c’est l’armée; » il ajoutait qu’en faisant de la guerre un métier, on rendait la guerre inévitable. Dans leur mémoire au congrès de Genève, les délégués français présentaient la discipline comme « la négation de la liberté, par conséquent de la moralité du soldat; » et énuméraient ce que la guerre coûte à la production. Les Internationaux parisiens eussent voulu que les apprentis des différents pays fissent tous un tour d’Europe afin d’en rapporter, avec un perfectionnement professionnel, des sentiments de fraternité. Les événements de 1870 ont trop prouvé qu'il y a des hommes qui savent faire la guerre à leurs hôtes.
Lors de la guerre de 1866, la section française échangea avec les socialistes allemands des protes-
tâtions pacifiques. « La démocratie, écrivait-elfi dans le Courrier français, n’est ni française ni anglaise; elle n’est pas plus autrichienne que prussienne; » « en un mot la démocratie est universel^ et c’est cette universalité qui est le gage de sor succès. » Elle disait encore aux Allemands : « I ne s’agit point de décider par les armes la nationalité d’un lambeau de territoire, mais bien de réunir nos efforts pour y faire régner l’équité. »
« Vainqueurs, vaincus, nous n’en serons pas moins victimes. La guerre entre peuples ne doit être considérée que comme une guerre civile. » A quoi le congrès de Bruxelles ajoutait deux ans plus tard qu’entre la France et l’Allemagne ce serait une guerre civile au profit de la Russie. Il invitait les travailleurs de tous pays à organiser la grève des t peuples contre la guerre. En 1871, l’assemblée générale des sections génevoises entrait dans certains détails à ce sujet et préconisait le refus de travailler aux engins et munitions de guerre, avec une organisation solidaire en vue de refuser l’impôt du sang.
Le congrès de Lausanne avait adhéré par avance à la Ligue de la paix et promis son concours pour l’abolition des armées permanentes et le maintien de la paix dans le but d’arriver à l’émancipation de la classe ouvrière, ainsi qu’à la formation d’une « confédération d’États libres dans toute l’Europe, » Le congrès de Bruxelles alla jusqu’à inviter la Ligue à se dissoudre, comme n’ayant pas de raison d’être « en présence de l'œuvre de l’Internationale.» La Ligue se divisa et la minorité se constitua en Alliance internationale de la démocratie socialiste
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résentée par elle comme une branche de l’associaon internationale des travailleurs. Son chef était akounine, Russe et nihiliste, car on voit constamlent le radicalisme des internationaux s’exagérer n raison inverse du libéralisme de leurs gouvernements respectifs. Au programme de l’Alliance gurait la disparition des Etats politiques dans union universelle des libres associations, tantagrioles qu’industrielles. Bakounine faisait voter par 3 congrès de Bâle, en 1869, « la destruction de ous les Etats nationaux et territoriaux, et, sur buts ruines, la fondation de l’Etat international des ravailleurs. » Ces hommes sont concitoyens de l’inarêt, et ne veulent pas d’autre patrie. Un membre e la minorité de la Ligue de la Paix, plus tard membre de la Commune, poussa le cynisme jusqu’à ire, à Berne : « Plutôt que rien conserver de cette ncienne organisation sociale, je serais peut-être mené à demander l’invasion des barbares. »
A la veille de la déclaration de la guerre, un manifeste de la section parisienne aux « travailleurs ,e tous pays, » particulièrement aux « frères d’Alsmagne » et aux « frères d’Espagne, » condamnait a guerre au nom de la liberté; après Sedan, elle 'adressait de nouveau au peuple allemand pour lui appeler que, de l’aveu même de son gouvernement, 1 ne faisait pas la guerre au peuple français. Le nanifeste parlait ensuite de la liberté, de l’égalité, le la fraternité des peuples, des Etats-Unis d’Euope, de la République universelle. De leur côté, [uelques internationaux allemands protestèrent :ontre l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine.
La Commune, imbue des idées de l’Internatio-
nale, ne voulait d’autre armée que la garde natit nale, armée citoyenne, mariée, élective; elle décrét l’abolition de la conscription; il est vrai qu’elle dé crétait aussi la poursuite des réfractaires; la guerr civile, voilà donc le dernier mot de ces pa'cificateui des peuples. Ils se disaient, ils se montrèrent prêt à respecter les conditions de la paix, mais enver les Prussiens seulement; ils n’hésitèrent pas à frap1 per la France amputée. Marcel avait appelé le Anglais, la Ligue et la Fronde les Espagnols, 1;| Commune n’appela pas les Prussiens, mais elli profita au moins du « moment psychologique » q ut leur présence lui offrait. Elle déploya du côté de. Saint-Denis le fanion blanc, tandis que du côté de Versailles elle déployait le drapeau rouge.
De toutes les conditions faites au gouvernement de Versailles dans ces essais de conciliation, d’ailleurs trop sévèrement jugés, la plus inacceptable était assurément l’interdiction de la capitale à l’armée régulière.
Les ligues de conciliation eurent l’immense tort de montrer moins de penchant pour le gouvernement légal que pour le gouvernement insurrectionnel dont, chacune, elles représentaient quelq ne tendance. La Ligue républicaine des droits de Paris se rencontrait avec la Commune dans la foi républicaine, les délégués des conseils municipaux, qui tentèrent de se réunir à Bordeaux, partageaient peut-être, dans une certaine mesure, ses idées fédéralistes ou, du moins, voulaient une large décentralisation; les francs-maçons enfin étaient, comme la Commune, empreints de cosmopolitisme.
Les francs- maçons, qui prétendent rattacher le
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remier lien de leur association à la construction 1 temple de Salomon dont les Templiers ont pris nom comme habitants de ses ruines, surtout imme soldats de Dieu, se sont faits, au xvme siècle, s défenseurs de la mémoire des célèbres cheiliers; comme eux, comme tant d’ordres religieux, 3 ont véritablement un caractère cosmopolite, ous le premier empire1, durant cette épopée qui oit les lointains de l’Odyssée aux cliquetis de Iliade, un grand nombre de nos compatriotes renmtrèrent au loin des frères dans la bonne accepon du mot, et éprouvèrent ce que vaut, à certaines eures, la poignée de main maçonnique.
Les loges parisiennes firent en faveur de la conciation plusieurs démarches. Des milliers de francslaçons escortés d’un piquet de chasseurs fédérés, avancèrent entre les lignes des combattants, banières déployées. Plus heureux auprès des troupes e Versailles que ne l’avait été auprès des fédérés i manifestation de la place Vendôme, ils virent ssser le feu à l’approche de leur « bannière blanche : .imons-nous les uns les autres. » Les hostilités e furent reprises que le lendemain; déjà une préédente démarche de la maçonnerie avait obtenu u chef du pouvoir exécutif une suspension d’armes e neuf heures, grâce à laquelle les habitants de Jeuilly étaient sortis de leurs caves, bien près de evenir leurs tombes, comme ces amphores qui ervaient d’urnes cinéraires dans les cimetières ihocéens. La canonnade ayant recommencé, malgré es soixante-deux bannières qu’ils avaient plantées ur le rempart, les francs-maçons de Paris, ou eux qui disaient représenter leur « fédération, » se
prononcèrent nettement pour la Commune et adres sèrent « à leurs frères de France et du monde entier un appel à la « maçonnerie universelle, » disai que la cause de Paris était celle de l’humanité, qu l’embrasser était bien mériter de la « patrie uni verselle » et assurer le bonheur des peuples dar l’avenir.
Quelle conclusion doit être la nôtre? Se rappe lant qu’ils sont tous parents et que« la (1) distance de lieux n’amoindrit point la proximité du sang, » le hommes s’appelleront-ils un jour : mon frère, comna les rois se disent : mon cousin? L’humanité, qu aujourd’hui a les mille centres d’un polype, par viendra-t-elle à l’unité des êtres supérieurs ? Le cœu humain ne battra-t-il pas un jour assez fort pou briser les vieilles armures sanglantes qui le glacen et l’isolent? Déjà l’humanité rougit d’être homicide à son front monte la pudeur, et c’est l’aurôre dt l’amour.
De même qu’un entassement d’éphémères forme à la longue un continent, la superposition des utopies finit par faire un progrès. Je suis homme, dit le Chremes de Térence, rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Je suis citoyen du monde, dit Cicéron, et il eut le droit de le dire, lui l’avocat des Allobroges et de la Sicile. Fénelon veut qu’on préfère l’humanité à la patrie, Lamartine dit que l’égoïsme et la haine ont seuls une patrie.
Ces grands esprits vont trop loin, le choix dont ils parlent ne peut s’offrir à l’homme; à cette heure plus qu’à toute autre le devoir suprême est envers
(1) Le Nouveau Cynée.
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a France, nous nous devons au chevet maternel, à a douleur, à son espoir, à sa guérison. Quand le oyer saigne et pleure, ce n’est pas le temps de s’aclouder rêveur devant l’élargissement de l’horizon.
Cette heure viendra après celle de la justice. Hors nous verrons l’homme lancer à la guerre son /ade rétro, l’exorcisant avec toutes les larmes qu’elle it répandre, la palme passer de celui qui tue le plus i celui qui crée le mieux, et, de plus en plus, dans e ciel adouci, Prométhée éclipser Hercule.
Nous comprenons sous ce titre les réformes qi furent annoncées ou tentées par la Commune d 1871, dans l’ordre judiciaire et militaire, ainsi qu dans l’instruction publique. Ici encore le pass sert de guide : en dehors de la réforme sociale la Commune n’eut point d’idées originales; le hommes qui la composaient avaient plus l’érudi tion que la science révolutionnaire, et ils vécuren à la hâte d’emprunts aux précédentes révolutions.
Dans l’ordre judiciaire , ils proclamèrent de; principes si vrais et si sûrs , qu’ils durent n’er point user pour les tristes besoins de leur cause el que, tout en les affirmant, ils instituèrent, au nom du salut public, des tribunaux d’exception, des procédures rapides, des formes de jugement auxquelles même ils ne s’astreignirent guère dans l’exécution.
Ils déclaraient le secret immoral et pourtant ils le maintenaient, pour un temps, disaient-ils, pour com-
■lai re à Rigault ; ils voulaient le jugement par les iairs, la liberté de la défense, et ils votaient le ury d'accusation et la loi des otages. Nous avons loue plus à nous occuper de ce qu’ils prétendaient aire, de ce qu’ils auraient peut-être fait en des emps calmes, que de ce qu’ils ont exécuté en réaité; et, comme les principes, qu’ils ont relevés ans les suivre, font parti du programme révoluionnaire moderne et menacent notre organisation ictuelle, nous avons intérêt à les connaître.
Les principes d’ailleurs ne sont pas nouveaux ; on es retrouve compris et appliqués en France avant jue la centralisation monarchique eût fait de la suzeraineté de l’Ile-de-France une royauté absoue, pendant tout le moyen-âge, qui fut une ère de panne liberté politique pour les classes privilégiées. Les révolutions n’ont fait souvent que reveniiquer en les systématisant les vieilles franchises parbares, que le triomphe des invasions avait imposées à l’empire romain, et qui substituèrent pendant six siècles un instinct puissant de liberté et un fier sentiment de dignité individuelle à l’esprit corrompu et dégénéré de la servitude impériale.
Le jugement par les pairs,
L’élection des magistrats,
La liberté de la défense,
Tels sont les principes « d’intérêt social et d’équité, supérieurs à tous les événements » que formula le délégué à la justice de la Commune du 26 mars (1) .
Le jugement par les pairs est la forme la plus an-
(1) Décret du 22 avril, Journal officiel du 25 avril
cienne de la justice humaine ; les Hébreux le troi vaient dans leurs Sophctim, les Grecs dans leu Dicastères institués par Solon ; à Rome, le peupl jugeait lui-même les causes criminelles, dans s( comices, et, par l’élection des magistrats tempe raires, intervenait dans l’administration de la jus tice.
Les placita germains, les plaids francs, qui n’é taient que des tribunaux barbares, se composaier. de la réunion des hommes libres; et même aprè que Charlemagne se fût saisi de la puissance judi ciaire, en s’arrogeant la nomination des scabini, le seigneurs féodaux conservèrent toujours avec soi le droit primitif de n’être jugés que par leurs pairs
De cet antique droit est né le jury, emprunt par nous, dans sa forme moderne, à l’Angleterre, qu nous a toujours précédés en révolution politique
Montesquieu, dont l’admiration pour la Constitu tion anglaise prépara la Constitution de 91, disait « La puissance de juger ne doit pas être donnée: un sénat permanent, mais exercée par des person nés tirées du corps du peuple. Il faut que les juge soient de la condition de l’accusé, ou ses pairs. (1) :
Le principe du jury fut accepté sans oppositioi à l’Assemblée constituante de 1789 ; on ne discut; que l’application, car « si tout le monde voulait h jury, disait Thouret, tout le monde ne le voulait pa: de la même manière. »
Contre la prudence des Girondins qui désiraien restreindre l’intervention du jury aux matières criminelles, le radicalisme des Jacobins voulait faire du jury la base même de l’organisation judiciaire
(1) Esprit des lois, XI, vi.
aussi bien au civil qu’au criminel. Robespierre soutenait ce système, plus voisin du système anglais, par des arguments qui ne manquent ni de force ni deloquence :
« Il est impossible, disait-il, de juger légitimement, même au civil, sans jurés. C’est comme si l’on disait au peuple : Nous voulons bien vous laisser le droit de votre vie, mais non de votre fortune. Quelles différences peut-on trouver entre les deux parties de notre procédure ! Dans l’une il s’agit de l’honneur et de la vie, dans l’autre, de l’honneur et de la fortune. Si l’ordre judiciaire au criminel sans jurés est insuffisant pour garantir ma vie et mon honneur, il l’est également au civil, et je réclame les jurés pour mon honneur et pour ma fortune. »
L’Assemblée Constituante n’admit le jury qu’en matière criminelle, et la Constitution de 1791 portait : « Nul citoyen ne peut être jugé en matière eriminelle que par des jurés. » Les nombreuses Constitutions que nous avons traversées depuis n’ont ipporté que des changements de détail sans modifier le fait principal.
La Commune reprenait en ce point l’idée jacobine ou, ce qui est plus exact et moins effrayant, e système anglais.
L’élection des magistrats, que la Commune rédamait ensuite, a été la forme primitive et, il semble, la plus naturelle de l’organisation judiciaire ;hez la plupart des peuples. Les Grecs et les Ronains élisaient leurs magistrats ; ce droit, pratiqué iar les Barbares, puis souvent contesté et parfois :upprimé par le caprice des seigneurs féodaux, ne
périt pourtant pas entièrement au moyen-âge; mais l’extension des prérogatives royales l’amoindrit peu à peu, et la vénalité des offices, le déplorable expédient financier de François Ier, le fît disparaître.
La justice, qui doit éclairer le pouvoir, devint son humble servante, et on sait les abus, les complaisances dont elle se rendit coupable pour le bon plaisir du maître. La Révolution revint à l’ancien système, et la loi du 24 août 1790 décida que la justice serait rendue au nom du roi, mais que les juges, élus par les justiciables, ne recevraient du roi que l’institution, de pure forme.
La Constitution de l’an VIII, qui fut comme le nid d’où l’aigle allait bientôt s’envoler, porta une première atteinte au droit électif, en décidant que les juges seraient nommés à vie par le gouvernement , sur des listes d’éligibles comprenant le dixième des citoyens appelés à les dresser. Elle laissait les juges de paix à l’élection.
La Restauration supprima même cette dernière apparence, et le gouvernement centralisa lajustice, en lui laissant l’étiquette d’une inamovibilité plus que neutralisée par les intérêts de l’avancement et de l’ambition.
La Commune poursuivait toujours l’œuvre de la Révolution en proclamant la liberté de la défense, et en abrogeant le monopole discutable des avocats. Il est très-juste que des plaideurs ou des accusés puissent réclamer le secours de la science ou de l’éloquence d’hommes nourris dans le sérail des lois, mais on comprend peu que chacun n’ait pas le droit absolu de confier la défense de ses intérêts ou de sa personne à qui lui plaît.
Le monopole des avocats parut nécessaire au moyen-âge, avant le XVIe siècle, à une époque où le droit n’était qu’une compilation d’arrêts ou de législations barbares , dans une langue barbare aussi ; ce fut Philippe de Valois, alors régent, qui l’établit par l’ordonnance du 13 février 1327 : « que l’advocat ne sera receuà plaider, s’il n’est juré suffisamment, ou son nom escrit au Roole des advocats. » (Art. 41.) La Révolution ne fit pas grâce à ce privilège, et l’art. lOdudécret du 11 septembre 1790 déclara «que les hommes de loi, ci-devant avocats, ne formeraient ni ordre, ni corporation. »
Après de nombreuses tentatives de centralisation, sous prétexte de réorganisation, le pouvoir impérial fut amené à rétablir définitivement le monopole, par le décret du 14 décembre 1810.
On voit que si nous renonçons à l’Empire, nous ne paraissons pas disposés à renoncer à ses bienfaits ; c’est pourtant la pression despotique de l’administration impériale, si chère à tous les pouvoirs, qui a empêché et empêche encore en France le fonctionnement régulier des institutions libérales, en mettant aux mains de l’autorité, roi, empereur ou ministres, une force qui les tente et dont il ne leur déplaît pas d’user ; l’administration française s’est montrée assez docile à tous les régimes pour qu’on puisse la comparer sans irrévérence à un pantin qui marche par un seul fil; pour gouverner la France, il a suffi et il suffira encore de tenir ce fil-là.
Le programme des réformes militaires tentées par la Commune lui fut inspiré autant par les nécessités de sa propre situation que par l’influence
des idées qui avaient cours depuis longtemps dans le parti libéral sur la question. En supprimant les armées permanentes (1), en décrétant l’obligation du service dans la garde nationale et par suite l’abolition de la conscription (2), et en maintenant l’élection des officiers, le gouvernement insurrectionnel de Paris ne faisait que réaliser les vœux que les réclamations de l’opposition sous tous les régimes avaient rendus populaires.
En dépit de quelques opinions surannées, que l’expérience la plus décisive (3) ne parvient pas, même à éclairer, l’incompatibilité du système des armées permanentes avec le sincère désir de la paix, avec les nécessités économiques des budgets, ; et les intérêts moraux et industriels d’une nation, doit être désormais reconnue.
La parole de Montesquieu : « La France sera perdue par les gens de guerre (4) » ne nous paraît- l elle pas aujourd’hui une parole tristement prophétique, et n’avons-nous pas le devoir de méditer la pensée qu’exprimait, en 1816, après l’autre invasion, M. de Rotteck (5), publiciste allemand : « Un peuple qui abandonne la défense de sa liberté à une classe particulière, devient incapable de résister par lui-même aux agressions les plus injustes. » L’histoire nous montre toujours les armées permanentes, dont l’établissement en France remonte à
(1) Proclamation du comité central, du 24 mars.
(2) Décret de la Commune, au Journal officiel du 30 mars.
(3) Expérience des États-Unis, par exemple, et des guerres î de la Convention.
(4) Montesquieu. — Pensées diverses.
(5) De Rotteck, — Des armées permanentes et des milices nationales.
Charles VII , instigateurs de conquêtes ou instruments de despotisme, fort onéreux aux budgets.
Le maintien de la profession de soldat est encore pour nous un expédient qui perpétue les vices de notre organisation, et entretient fatalement des espérances de revanche qu’il lui est difficile de remplir : même après nos défaites, tout citoyen n’a pas le patriotisme d’être soldat, tout gouvernement ne se sent pas l’énergie de l’exiger : il règne en toute chose une désespérante atonie; il n’y a que les petits hommes qui aiment les petits moyens.
La suppression de la caste militaire entraîne l’organisation des forces nationales sur un vaste plan régional et la création de milices qui se rapprochent à certains égards de la garde nationale moderne.
Le service militaire était autrefois obligatoire pour tous; il permit aux Francs en désordre de vaincre les magnifiques légions de Rome; au milieu de la vie civile et commerciale qui devait bientôt les plier à une civilisation nouvelle, le foyer domestique garda les armes que la tente avait abritées et qui, la conquête une fois assurée, n’étaient plus que les gages de la liberté privée et de la sécurité publique. Chaque ville avait une milice bourgeoise qui veillait à la sûreté des citoyens; un capitulaire de Charlemagne, de l’an 813, punit de quatre sols d’amende ceux qui refusaient le service de garde auquel ils étaient tenus.
Quand vint le mouvement de liberté des communes, au moyen-âge, le droit de s’armer, réclamé par les bourgeois, leur fut accordé par Louis-le-
Gros et ses successeurs « pour le maintien et la défense de leurs libertés publiques (1). »
Sous saint Louis, les habitants de Paris demandèrent au roi la permission de faire le guet pendant la nuit (ordonn. de déc. 1254), et les corporations de métiers furent contraintes à ce service par de nombreux arrêts du Parlement (XIIIe siècle). Ces bourgeois armés, placés sous la direction de leur magistrat élu, le Prévôt des marchands, formaient le guet assis, par opposition au guet royal , composé de soldats et chargé des rondes.
Le guet assis fut supprimé par un édit royal de 1559, à l’occasion des troubles de la Ligue, puis rétabli par l’autorité des bourgeois dès 1561. Les officiers recevaient leur commission du prévôt desi marchands et des échevins, élus par le peuple; un édit de septembre 1703 attribua au roi les nominations; les colonels seuls restèrent soumis à l’élection.
Cette organisation n’était pas particulière à Paris, les villes avaient leurs milices, et dans les campagnes mêmes, les paysans aimaient à manier l’arquebuse ou le fusil dont ils devaient faire usage ; plus tard, à la révolution; pendant les troubles de la Fronde (2), les paysans du Limousin se réunissaient encore chaque dimanche, suivant une ancienne coutume, pour faire en commun des exercices militaires, sous la conduite de vieux soldats chargés par les seigneurs de les diriger.
La garde bourgeoise parisienne , réorganisée par le comité de la ville de Paris, le 13 juillet 1789,
(1) Voyez les nombreuses Chartes de Commune.
(2) Saint-Aulaire. — Hist, de la Fronde, I. — xi.
RÉFORMES ADMINISTRATIVES 21 l
rit le 7 août suivant le nom de garde natioale.
Une loi de décembre 1790 étendit le système à la rance entière, et une autre loi, du 19 août 1792, institua la garde nationale de Paris en véritable ■inée, partagée entre les 48 sections, avec artillerie cavalerie à chaque section.
Dans le sublime élan patriotique de 1793 contre Europe coalisée, la Convention, au nom de la itrie en danger, décréta la levée de 300,000 gardes itionaux volontaires. La Vendée se souleva, mais , France fut sauvée.
Des lois nombreuses ont modilié fréquemment îtte institution; nous ne nous arrêterons qu’aux deux matus-consultes de 1805 et de 1812, où les Prusens, qui ont tant étudié Napoléon et ses œuvres, nt pris visiblement l’idée organisatrice de leur indwehr. Ces sénatus-consultcs faisaient entrer les doyens de 20 à 60 ans que ne prenait pas le service stif, dans la garde nationale sédentaire divisée en ’ois bans, le premier, de 20 à 26 ans, destiné à la éfense des frontières et à la garde des places fortes, 3 second, de 26 à 40 ans, et l’arrière-ban, de 40 à 0 ans, appelés, en temps de guerre, au service îtérieur. On ne leva que 88 cohortes du premier an, qui donnèrent 92,400 hommes.
La garde nationale de 1792 (loi du 14 octobre, iction 2, art. 16) avait le droit d’élire ses officiers la majorité absolue et ses sous-officiers à la majoté relative.
Napoléon III, par le Sénatus-consulte de 1805, attribua la nomination des officiers, qui ne fut 3ndue dans toute son intégrité à la garde nationale
que par la loi du 25 mars 1831 (section 4, a ticle 50) .
Au point de vue militaire, la Commune de 18’ ne décrétait donc que le retour à des formes dé anciennes et plusieurs fois essayées.
On croit assez généralement que sur la questic de l’instruction publique, la Commune tenta d< innovations hardies, en décrétant l’enseignemei i laïque, gratuit et obligatoire. Mais la gratuité > l’obligation de l’enseignement ne sont choses noi velles et redoutables que pour ceux qui paraisseï précisément en avoir le plus besoin, puisqu’i ignorent ce dont ils parlent, et qu’ils craignent cj.i qu’ils ne connaissent point.
Richelieu, peu partisan de l’instruction oblige toire, a dit dans son Testament politique : « L’in;, truction ferait déserter en peu de temps la pépinièi des soldats, qui s’élève plutôt dans la rudesse d l’ignorance que dans la politesse des sciences. Nous avons appris malheureusement depuis que 1 cardinal se trompait.
Voltaire croyait aussi qu’il ne convenait pas qui le plus grand nombre des enfants apprissent à lira à écrire, à chiffrer, parce que la culture de la terr ne demande qu’une intelligence très-commune (1)
Mais la grave question de l’instruction publique! si grosse d’intérêts pour le peuple, qui ne peut trou; ver que là les véritables garanties de liberté, de dignité, d’émancipation morale et sociale, futtoujour; agitée en France, et si la trace qu’elle a laissée dan; l’histoire est peu profonde et surtout peu suivie, i
(1) Dictionnaire philosophique, art. Fertilisation. — Relir. aussi la lettre du 18 nov. 1771, adressée à Catherine II.
est pas moins curieux de la relever aujourd’hui. Dès 1560, les Etats-généraux d’Orléans demanmt que « les pères et mères soient tenus, à peine amende, d’envoyer leurs enfants aux écoles qu’on lait établir pour l’instruction de la pauvre jeuîsse du plat pays. » Henry III reçoit en 1582 une jtition de la noblesse de France, qui le supplie appliquer des peines à ceux qui n’enverraient pas urs enfants à l’école.
Henry IV, qui avait l’amour et l’intelligence des asses populaires, OBLIGEA enfin les parents envoyer les enfants aux écoles, jusqu’à l’âge de t ans (édit de 1598). Une déclaration royale de '24 renouvela la même obligation; les procureurs yaux durent dresser un état des parents qui. n’enirraient pas leurs enfants à l’école pour qu’ils ssent poursuivis.
S’il eût été instruit de ces faits, M. Verhœgen, iputé catholique belge, qui parlait à la Chambre îs représentants de Bruxelles, le 24 janvier 1859, intre l’instruction obligatoire, n’eût pas émis cette sertion aussi fausse que singulière : « Il y a eu rtains jeunes libéraux, comme Louis XIV et Fré- ;ric II, qui ont proclamé l’instruction obligatoire. » Sous l’ancien régime, l’Université même se plailait que l’instruction fût trop répandue; dans ses quêtes contre les jésuites, qui donnaient l’instrucm gratuite, l’Université leur reprochait d’avoir >uvert la France « d’écoles qui dérobaient des as à l’agriculture, à la milice et au commerce, ns utilité pour le pays. »
L’Université comprit cependant quelle ne pou- .it lutter qu’en offrant elle aussi l’instruction gra -
tuite, « pour ouvrir plus que jamais les écoles ai pauvres (1). »
Il était réservé au Régent, pendant la minorj de Louis XV, d’attacher son nom à cette réforn populaire dont le retentissement fut immense alo.
Des lettres-patentes du 14 avril 1719 déclarèret « que l’instruction de la jeunesse serait donnée g tuitement dans les collèges de plein exercice, sa:$j que, sous quelque prétexte que ce fût, les régeia pussent exiger aucuns honoraires de leurs écoliers
L’Université témoigna sa reconnaissance dai ses compliments au roi, au régent, au garde -d'jj sceaux, par une procession solennelle à St-Rocht par des pièces tant en vers qu’en prose, en frança, en latin et en grec, qui célébraient ce grand bienfa!, « Vous avez compris, monseigneur, disait le recter Coffin dans sa harangue au duc d’Orléans, que l’éd cation de la jeunesse est le premier et le plus soli * fondement de la gloire et de la félicité des Etats, Au mois de décembre suivant, Rollin pronon son beau discours sur la gratuité de l’instruction.
L’Assemblée constituante ne voulut qu’étendi le principe de la gratuité ; le rapport sur l’il struction publique, présenté par M. de Talleyran, et qui accordait, avec la plus complète liberté d’e.'i seignement, la gratuité au degré primaire, ne f, pas suivi d’exécution.
La question fut remise à l’étude, et le nouvel, rapport, lu le 21 avril 1792, et dû à Condorcet, e> prima des opinions dont la Commune de 1871 s’e, certainement inspirée : « La Constitution ne pe
(1) Mémoire du recteur Demontampuys.
iet point, disait-il, d’admettre dans l’instruction ublique l’enseignement religieux, qui, en repousmt les enfants d’une partie des citoyens, détruirait ■ égalité des avantages sociaux, ou donnerait à des l Ogmes particuliers un avantage contraire à la lierté des opinions. »
Ce point délicat n’offre plus de difficultés si, à ôté de la gratuité et de l’obligation, on décrète la berté de l’enseignement ; il est bon que le père oit obligé d’envoyer son fils à l’école, mais à l’éole qu’il choisira pour lui : le reste est l’œuvre du emps, de la vérité, du progrès.
Le monopole universitaire fut aboli par la Conention et rétabli naturellement par Napoléon 1er, ui voulait un enseignement d’Etat, comme il avait me religion d’Etat.
Un peu plus tard, pendant les Cent jours, dans 'accès de libéralisme inspiré par le désir de faire mblier la Charte, l’Empereur voulut déclarer l’insruction obligatoire, « désirant porter cette partie de 10s institutions à la hauteur des lumières du siè- •le. » (Décret du 27 avril 1815.) Les événements emportèrent le projet et son auteur, et.... le dernier ■ecensement prouve qu’en France 1 million 600 000 infants ne reçoivent aucune espèce d’instruction.
L’instruction est obligatoire :
En Suède et en Norwége, depuis le 16 mai 1860;
En Danemark, en Prusse, en Autriche;
En Suisse, depuis 1832 ;
En Espagne, depuis le 9 sept. 1857 ;
En Portugal, depuis 1844 ;
En Italie, depuis le mois de novembre 1859 ;
Dans plusieurs Etats de l’Amérique ;
En Turquie, l’instruction est gratuite et oblig gatoire depuis 1846.
Nous demandons pour la France l’instructi comme en Turquie.
« Une nation, dit J. B Say, dont tout memb ne sait pas lire, écrire et compter, n’est pas enco complètement tirée de la barbarie. » (1)
« L’Etat, disait au parlement de Francfort, l’ém ! nent archevêque de Mayence, Mgr de Ketteler, l’I tat a le droit d’exiger de chaque citoyen un certai degré d’instruction, et d’obliger les parents à l’assi rer à leurs enfants. »
Voilà comment parlent les évêques . en Aile
magne.
A titre d’expédient financier, la Commune d 1 1871 accomplit par un simple décret une grave ré forme économique, devant laquelle paraissent avoi reculé les révolutions antérieures, au moins sou une forme aussi radicale.
Nous voulons parler de l’abolition de la vénalit des charges d’huissiers, notaires, commissaires priseurs et greffiers de tribunaux, insérée au Jour nal officiel de la Commune du 24 avril ; la Com mune leur allouait un traitement fixe, les obligeai à verser chaque mois, entre les mains du délégut aux finances, les sommes perçues pour les actes d< leur compétence, et les mettait ainsi au rang de| fonctionnaires publics.
Les économistes ont signaléde tout temps les abus qu’entretient la vénalité des offices publics, née des besoins d’argent des rois, autorisée par François Ier,
(IJ Économie politique, III, 7.
légalisée et imposée par Henri IV (édit de Paulette). Elle met certaines fonctions exclusivement à prix d’argent, et laisse en outre l’examen des faibles conditions de capacité requises à la discrétion de ceux qui ont intérêt à se contenter des plus ordinaires ; elle favorise l'usage illégal des contre-lettres, et, par l’exagération possible du prix de cession, encourage des trafics dont le public doit ensuite porter tout le poids.
« Plus on avance, plus le mal s’aggrave, disait Rossi (1). Le jour où le gouvernement voudrait recouvrer sa liberté d’action , il n’aurait à opter qu’entre deux graves inconvénients, une spoliation révolutionnaire , ou un sacrifice énorme pour le Trésor, et cela pour avoir sanctionné la transformation d’une fonction personnelle en une propriété transmissible, et laissé revivre en partie une vieille coutume, qui devait rester à jamais ensevelie avec les fiefs, les jurandes, les substitutions et le servage, sous les ruines de l’ancien régime. »
Le fait de propriété, qui résulte aujourd’hui de la tolérance du premier empire, et de la sanclion de la loi de finances de 1816, impose au réformateur, vis-à-vis des titulaires actuels, le respect d’un droit icquis ; la Commune , moins délicate dans ses moyens, adopta le système plus expéditif de la spoliation, et rétablit, sans compensation pour les privilégiés dépossédés, le régime primitif en vigueur à l’époque de la création des offices.
Les notaires et autres officiers de justice n’étaient i l’origine que les fonctionnaires du roi ou des sei-
(L) Cours d’ Economie politique .
gneurs; en 1270, Louis IX établissait à Paris 60 no taires qui intitulaientl eurs actes du nom du prévôt de Paris ; Phi li ppe-le-Rel , en 1302, étendit cette organisation à tout le domaine royal ; puis on vit bientôt des seigneurs à court d’argent céder les charges moyennant finances; les rois les imitèrent et François Ier généralisa ce commerce. Les Etatsgénéraux protestèrent souvent ; en 1614, notamment, le corps de la noblesse demanda « que les' charges ayant titre d’office ne fussent pas transmissibles par vente ou autrement, mais que le roi y \ nommât gratuitement les plus dignes. »
La Révolution, qui liquida si consciencieusement le vieux bilan monarchique, retrouva ce souhait dans l’inventaire des vœux oubliés, et y fi| droit parla loi du 6 octobre 1791, qui déclarait que les notaires seraient délégués directement par le pouvoir exécutif, nommés au concours (art. 1, tit. IY), et choisis par rang d’inscription (art. 14 et 15,; tit. IY) ; la même loi réglait (tit. V) le droit au; remboursement des anciennes charges pour les notaires en exercice.
En dépit de la loi, la cession de la clientèle et des minutes donna lieu encore à des marchés, qui cons-i tituaient une vénalité déguisée; la loi de ventôse an XI exigea bientôt un cautionnement, enfin la loi de 1816 attribua aux notaires, en échange d’une augmentation du cautionnement, le droit de présenter leurs successeurs, et rétablit en fait la vénalité abolie par la Révolution.
Une tentative de retour à la législation de 92 rencontra en 1848 la résistance absolue des parties intéressées, et céda la place à de plus graves com-
plications politiques. Le décret de la Commune de 1871 reçut à peine un commencement d’exécution : l’état de guerre et de violences était peu favorable à l’expérience de simples réformes administratives, moins nouvelles , on le voit, que ne le feraient supposer les anathèmes dont les couvrent les ignorants qui eussent été contraints d’aller à l’école, et les privilégiés qui eussent été réduits à l’égalité.