IV
(3) Henri Martin.
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. 3t le déluge venir à son heure. Il fut question de marcher sur Versailles et d’aller demander des comptes au lit royal. Ce n’est guère que quand un pareil impôt est levé sur un peuple qu’il s’aperçoit de la pesanteur des autres, c’est là l’extrémité de la patience , l’infranchissable borne où trébuchèrent les décemvirs et les Tarquins. Dans le délire de cette fièvre, le peuple parlait de brûler Versailles.
On lit dans le plan de Babeuf : « Si quelques royalistes comptaient faire résistance, qu’une colonne armée de torches ardentes se porte à l’instant sur le point qu’ils auraient choisi , qu’ils soient sommés de rendre les armes, ou qu’à l’instant les flammes vengent et la liberté et la souveraineté du peuple. » On se rappelle le préfet Caussidière menaçant Paris d’une allumette chimique, cette foudre démocratisée. Dans un appel aux armes affiché sur les murs du quartier Saint-Antoine aux dernières heures des journées de Juin, on lisait : « Nous voulons la République démocratique et sociale... nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg. » Un drapeau pris sur une barricade portait, dit-on, ces mots : « Vaincus , l’incendie ! » Il n’y a pas bien longtemps, une proclamation d’un nihiliste russe menaçait les villes du « coq rouge. » Une lettre écrite d’Amérique par Cluseret à Varlin, le 17 février 1870, et citée dans le troisième procès de l’Internationale (juin 1870), disait en parlant de la révolution: « Ce jour- là, nous ou le néant ! Ce jourlà Paris sera à nous ou Paris n’existera plus. » Chez un des prévenus, Pindy , plus tard de la Commune, on avait trouvé la recette de la nytroglycérine et celle d’autres mélanges détonants; cer-
taines recettes étaient suivies des mots : A jeter paip les fenêtres, ou : A jeter dans les égoûts. Chez unL autre affilié avait été saisi un dictionnaire donnant!} la clef des mots les plus usuels d’une correspondance chiffrée parmi lesquels figuraient nitroglycérine etL picrate de potasse. |!(
Une certaine préméditation de l’incendie de Paris |0 n’est pas douteuse. La menace du Cri du 'peuple An j- 15 mai, que devait comprendre M. Thiers, s’il était « chimiste », les réquisitions de pétrole, ne sauraient f laisser de doute à ce sujet. On s’attendait toutefois ■. à l’explosion plutôt qu’à l’incendie ; certains monu- lf ments d’ailleurs, et par exemple l’Hôtel-de-Ville, furent détruits par la poudre non moins que par le pétrole. C’est sans doute à l’insuffisance des préparatifs et aux plus grandes facilités d’exécution que l’incendie a dû d’être préféré. A ces destructions on pourrait chercher un sens et sous chacune des ruines, tentées ou accomplies, reconnaître le cadavre d’un principe, aux Tuileries la souveraineté, aux Finances la fortune publique, à la Légion d’honneur la hiérarchie, au Palais la justice, à Notre-Dame le culte, à l’Hôtel-Dieu l’assistance. Le faubourg Saint-Germain a été frappé rue de Lille et le faubourg Saint-Honoré rue Royale. Laissant à part les raisons stratégiques qu’on ne pourrait discuter que si l’on admettait le droit insurrectionnel , il est vrai de dire que, telle qu’un moribond qui, de son dernier souffle voudrait éteindre le soleil, la Commune voulut que sa fin fût celle de ce Paris, qu’elle disait aimer, de cette ville si riche de passé et d’avenir, et qui n’est même pas le patrimoine d’une gé- i nération, car elle appartient aussi aux morts et aux
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nfants. Cette crise déchaîna les instincts ; la bête mmaine, qui vient des forêts et qui y retourne, se ua à travers l’épanouissement d’une civilisation, ornme un fauve dans un jardin ; elle ne respecta ni :ette fleur qui est l’art, ni ce fruit qui est l’histoire.
Contre ces prétendus révolutionnaires, l’ombre de lobespierre ne protégea pas les Tuileries, ni celle de darcel PHôtel-de-Ville. On vit des flambeaux par es rues comme dans la Rome qui eut Tacite pour ueintre de ses laideurs et Néron pour architecte de les ruines, plus coupable, disons-le en passant, que îe le fut jamais Catilina, car l’incendie n’eût été ju’un moyen pour l’élève deSylla; il était un spectacle pour le fils d’Agrippine. En ces sinistres jours que la nuit n’interrompait plus, plongé, les veines Ouvertes, dans une mer de flammes, Paris fit penser i Pompéï.
L’incendie du 24 mai 1871 n’est pas le premier qu’ait eu à subir l’ Hôtel-de-Ville. Le 4 juillet 1652, pendant que les échevins et les mandés étaient assemblés et délibéraient de l’union avec les princes, l’incendie fut allumé en deux endroits, du côté de Saint-Jean. Cette nouvelle trouva d’abord l’assemblée incrédule, mais bientôt une fusillade nourrie vint interrompre la parole du gouverneur. Tout comme le 22 janvier 1871, les assaillants, afin d’assurer leur tir, étaient montés dans ies maisons de la place de Grève faisant face à l’Hôtel-de-Ville. Les assiégés organisèrent la résistance , élevèrent des barricades et firent chercher le Saint-Sacrement. Cependant les assaillants étaient allés prendre du bois sur le port, et, l’entassant aux diverses portes, y avaient versé de l’huile et y avaient mis le feu.
Le feu gagua la salle « qui est du côté de la grand ,, arche » (1), « les pierres de la voulte esclattoient pt la violence du feu ; » il fut éteint par « quantité d crochepteurs et de gens d'eau là présens. » Les re , gistres de l’Hôtel-de-Ville disent qu’il y a là de qui tirer « des larmes de sang à tous les bons bourgeoi| et habitans de Paris » et l’avocat-général Orne j Talon que ç’a été « l’action la plus farouche, la plu brutale et la plus sauvage » qui ait été faite e: France. Bien que les registres hésitent à se pronon cer nettement, la responsabilité de cet attentat ap partient aux princes, irrités de ce que le conseil d< ville n’ait ouvert les portes de Paris aux troupes dt Condé que sous la menace populaire. On vit place de Grève des distributions d’argent faites par des hommes ayant au chapeau le brin de paille qui était (2), depuis le combat de la porte Saint- Antoine, où il leur avait servi à se reconnaître, le signe* de ralliement des ennemis de Mazarin, étrange cocarde pour un parti qui ne reculait pas devant l’incendie. Le chef d’une des bandes d’assaillants , Blanchart, ayant été tué dans la lutte, fut porté par les siens à l’hôtel de Condé ; un des condamnés à mort à la suite de ces événements était « officier de cuisine » du prince. Un fripier de la rue Quincampoix déposa d’ailleurs avoir loué deux cents habits d’artisans aux soldats du régiment de Bourgogne, : dont plusieurs furent reconnus parmi lesmorts. Dans l’espoir d’apaiser la furie des agresseurs, on avait vainement jeté de nombreux projets d’union, de ces
(1) Registres de l’Hôtel-de-Ville.
(2) Mémoires de Conrart, p. 142.
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mètres, d’où tant de noms plus tard devaient tomer souverains. L’incendie fut d’ailleurs éteint et uelques victimes sauvées par le duc de Beaufort et îademoiselle de Montpensier qu’avaient tardiveîent envoyés Gaston et Condé.
Le 5 octobre 1789, après que les femmes eurent à oups de pierre écarté la garde nationale, qui ne put 3 décider à riposter, des hommes à pique entrèrent leur suite à l’Hôtel-de-Ville ou plutôt forcèrent i petite porte de l’arcade Saint-Jean. Ces forcenés, uelques femmes aussi, parlaient de mettre le feu u palais du peuple. Maillard parvint à le présrver en détournant sur Versailles la foule et sa olère.
L’inquisition crut à la vertu du feu. La folie de r croix devint parfois folie furieuse sous le ciel dûlant d'Espagne, et rêva pour le paradis l’éclaiage des jardins de Néron. Poursuivie dans homme, on poursuivait aussi la pensée dans le ivre. L’Eglise sentait Gutemberg plus dangereux ncore que Luther. L’index indiquait le bûcher. C’est d’ailleurs un procédé immémorial. Antiohus Epiphane brûle la Bible, Dioclétien l’Evani le , Ximenès le Coran, Innocent IV l’Evangile ternel , Luther la bulle du pape, le Parlement Imileen 1762, la section du Muséum les oraisons e sainte Brigitte le 22 brumaire 93.
Ailleurs c’est une hécatombe, toute une bibliohèque. La bibliothèque d’Alexandrie est brûlée iar un homme qui avait passé un bras de mer à la iage, un manuscrit dans une main, et la bibliothèue palatine, par un homme qui avait un jour eu honneur d’être le commensal de Molière.
L’odieux de ce genre de crimes augmente à me sure que le temps marche, ceux qui les commetter . savent de plus en plus ce qu’ils font. Par cela mêm qu’il est le dernier en date, l’incendie de la biblio tbèque du Louvre est le plus criminel de tous. Pou nous, l’incendie d’une bibliothèque nous fait l’efft des sacrifices humains.
La Commune de 93 avait pris le 24 brumaire u; arrêté décidant « que le théâtre de la Montansie au Palais-Royal sera fermé , de crainte qu’il n brûle la bibliothèque nationale qui est en face. »
L’islamisme interdit la peinture, la statuaire, di I peur quelles ne créent des dieux. Et de fait, ci n’est pas Jupiter, c’est Phidias qui est le père d» Minerve, qui la tira de son cerveau, armée d’uni beauté divine. Les vieux Romains proscrivaient h luxe; les dames romaines restèrent fidèles tant qui la vaisselle fut en bois, et si les armes romaine; conquirent la Grèce, à son tour Rome fut conquis* par les vases de Corinthe et les tissus de Milet « Laissons croire aux Italiens, disait Mably, (1) que leurs babioles honorent les nations; qu’on vienne chercher parmi nous des modèles de lois, de mœurs et de bonheur et non pas de peinture. »
En dépit du communisme iconoclaste, la cause de l’art est définitivement gagnée. C’est l’indiscutable couronne, l’effigie de l’idéal sur l’argile humaine et, au-dessus de notre lit de douleurs, le grand rêve étoilé auquel chaque siècle ajoute une constellation! Ce ne fut qu’un cri quand on vit les; flammes approcher des galeries du Louvre, et le
(1) De la Législation, 1. Il, ch. I.
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bûcher se préparer où allaient monter ensemble Raphaël et Rubens, l’Infante Marguerite, saint Bruno, la Joeonde!
L’arrêté du 11 mai par lequel le Comité de Salu public décréta la saisie des meubles de M. Thiers et la démolition de son hôtel ne laisse pas que de rappeler les mesures de confiscation prises par le Parlement révolté contre Mazarin, qui avait transféré le Gouvernement à Saint-Germain et, à la veille d’une guerre contre les Parisiens, avait laissé la Bastille avec une garnison de vingt-deux hommes. Un premier arrêt mit la tête du cardinal, après consultation des registres, au même prix que celle de l’amiral Coligny sous la Ligue : cinquante mille écus. L’arrêt ne fut d’ailleurs qu’un texte à commentaires plaisants pour cette révolution qui riait, quand elle ne chantait pas. Un pamphlet du temps (1) promet vingt mille livres « à l’apothicaire qui, lui donnant un lavement, empoisonnera le canon. A toutes femmes et filles de la cour ou autres de la ville qui l’éventeront avec des éventails empoisonnés, cinquante mille écus. » Un second arrêt décida la vente de ses meubles et de sa bibliothèque, afin de payer un assassin, dit Voltaire. On trouva chez Mazarin moins d’œuvres d’art que place : Saint-Georges, en revanche on vendit « pour quatre cent mille livres d’essence et de parfums qui se trou-
(1) Tarif da prix dont on est convenu dans une assemblée de i notables tenue en présence de MM. les princes, pour récompenser ceux qui délivreront la France de Mazarin, lequel a été justement condamné par arrêt du Parlement . — Paris, chez Nicolas Vivenay, imprimeur ordinaire de monseigneur le prince de Condé. 1G52.
vèrent chez lui (1). » On sait, ajoute l’abbé Richard, qu’il en avait besoin.
La destruction de la colonne de la grande armée, de la chapelle expiatoire, de la chapelle Bréa, marqua mieux que tout le reste l’esprit absolutiste de la Commune, son autocratique tendance à faire la loi aux morts et la guerre aux souvenirs. Interlignant l’histoire, elle data ses décrets de l’an 79 de la République, comme Louis XVIII ses ordonnances de la vingtième année de son règne. Les gouvernements, quels qu’ils soient, ressemblent tous au nouveau mari d’une veuve; leur premier soin est de faire disparaître l’image du défunt afin d’écarter toute pensée de comparaison. C’est ainsi que la révolution de Février a banni du Carrousel la statue du duc d’Orléans qui n’était pourtant que le souvenir d’une espérance, c’est ainsi que le 4 septembre noya sous le pont de Neuilly la redingote, le petit chapeau qui avaient vu fuir les Prussiens à Montmirail, à Ligny. Pas un de nos régimes ne s’est senti assez fort ou assez pur pour évoquer en face de lui le passé et dire au pays: Comparez.
La destruction de la colonne a surtout un sens profond. Le drapeau tricolore attaché à sa chute qui allait accomplir un vœu des Prussiens, c’est là un crime de lèse-France, la plus sacrilège impiété. Le Saint-Siège, qui blâma toujours aussi le militarisme en théorie, a respecté la colonne Trajane, seulement il a couronné les défaites des Laces de la statue de saint Pierre.
(1) Parallèle du cardinal de Richelieu et du card nal Mazarin, par l’abbé Richard .
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Il n’entre pas dans notre plan de montrer la grande part prise aux crimes de la Commune par le Comité de Salut public, emprunt fait par elle non à la première Commune, mais à la Convention. Le seul comité que nous comprenions dans une guerre civile est celui que demanda en vain Camille Desmoulins, le comité de la Clémence.
La démocratie, c’est la défiance, a dit Proudhon (1). Désillusionné du merveilleux, le peuple est resté crédule à l’absurde; le soupçon se plaît dans l’ignorance, c’est un oiseau de nuit. La Commune rétablit les cartes de civisme sous le nom de cartes d’identité. Elle vida certaines prisons, mais les remplit toutes; les écharpes de ses délégués étaient surtout bonnes à garrotter. Cette révolution s’est montrée digne de relever la Bastille.
Un grand nombre d’églises furent pillées par les fédérés, par les compagnes de leurs aventures; ceci nous remet en mémoire un passage d’un auteur ecclésiastique (2), qui montre les routiers donnant à leurs concubines les corporaux pour s’en faire des voiles.
Un des plus détestables crimes de la Commune est le recrutement de son armée. Elle prit pour racoleuses la menace et la misère, rendit la guerre civile obligatoire ; les ateliers furent fermés par sa faute, et quelquefois par ses soins. Elle arma des forçats comme Rostopchin, autre incendiaire, mais sans avoir comme lui la suprême excuse de la patrie. Elle admit parmi ses défenseurs des femmes,
(1) La Révolution sociale démontrée par le coup d’état.
(2) St Antonin, Hist. eecl.. II. 759.
elle admit des enfants, les « pupilles » ; que de cadavres sur les barricades n’avaient pas la taille militaire! Elle noircit de la poudre de la guerre civile les mains d’une génération qui en était restée pure jusque-là; par elle, enfin, il y a en France, à cette heure, des yeux en larmes et qui ne sont pas tournés vers la frontière !