PREMIÈRE PARTIE
D'heure en heure, sur la place de la Bastille, où les boulevards Beaumarchais et Richard-Lenoir, la rue et le faubourg Saint-Antoine,, les quais du canal Saint- Martin dégorgeaient leurs flots compacts, la foule s'enflait, bourdonnait. G'e'tait le 26 février 1871.
Depuis deux jours, dans une immense manifestation sans cesse renaissante, Paris, autour de la colonne de Juillet, s'exaltait. Tous ceux qui avaient souffert du siège affluaient là, ouvriers des faubourgs, petits bourgeois des quatre-vingts quartiers, soldats désarmés, — un peuple en fièvre, à demi fou de sa longue séquestration. Les badauds du dimanche se mêlaient aux inconsolables de la capitulation, aux patriotes célébrant l'anniversaire de 48, cette République qu'avait étranglée l'Empire et que l'Assemblée, après la résurrection de Septembre, menaçait de nouveau.
De longs siUages, des remous ondulaient. Près de cent bataillons de la garde nationale avaient défilé déjà, musique en tête, un bouquet d immortelles à la boutonnière. Ils portaient, avec de grandes couronnes,
des faisceaux de drapeaux. Accroche'es aux grilles, entassées sur le soubassement, escaladant les coqs de bronze, des grappes humaines oscillaient, à l'assaut de l'énorme colonne, qui de la base au faîte disparaissait sous l'amas des fleurs de deuil et de commémoration, les bannières suspendues, les étendards tricolores et noirs. Des groupes de clairons, chaque fois qu'apparaissait un bataillon, sonnaient, stridents, aux quatre coins. De la galerie d'en haut, d'autres clairons répondaient. En plein ciel, couronné de verdure, le génie d'or de la liberté s'élançait, secouant d'une main les chaînes brisées et, de l'autre, lié au flambeau, un drapeau rouge, claquant au vent.
— C'est pas Chambord qui grimpera l'enlever! dit un gros homme roux, qui avait une loupe sur l'œil.
— Ni Badin gue !
Une voix fraîche d'ouvrière perlait, dans un rire. Chatouillée, elle se retourna :
— Bas les pattes, Médorl
— Vous direz ce que vous voudrez, citoyen, — un garde national en blouse, avec conviction, tapa sur l'épaule de l'homme roux : — si je tenais le tas d'avocats qui nous a livrés aux Prussiens...
Il fit le geste d'écraser des poux. La loupe approuva, véhémente :
~ Et ça se dit répubUcains ! Favre, Picard, Simon, des foies blancs, v'ià ce que c'est...
On rit. Une bonne humeur frondeuse soulageait la douleur, la colère concentrées.
— Toutes les réactions se conjurent, reprit un bourgeois, doctrinal dans sa redingote. A la tête de l'armée, un suppôt du Deux-décembre, un sénateur de l'Empire, le fusilleur de janvier, Vinoy... Au pouvoir exécutif, ïhiers, l'orléaniste!... Si Paris ne veillait
pas...
Un brouhaha lointain, des acclamations s'élevèrent.
— Qu'est-ce que c'est ? dit l'ouvrière, tendant son visage souff'reteux, où des yeux ardents luisaient. Elle
avait dans sa maigreur une grâce, les épaules serrëes encore des longues attentes grelottantes, aux queues des boucheries, sous le froid, la neige...
— Des chasseurs à pied, ma belle.
Ils approchaient d'un pas vif, défilaient, bleus et gris. On applaudit. Des marins erraient dans les groupes, le cou rouge dans l'échancrure des cols carrés. Un artilleur tenait un quartier-maître par la taille. L'ouvrière mit ses mains en cornet, lança un aigu :
— Vive l'armée ! Vive la Commune I
La Commune 1 c'était devenu peu à peu le cri de la garde nationale presque entière !... L'armée citoyenne, déjà délestée à cette heure du poids mort des riches, partis dès les portes ouvertes, courant à leurs intérêts de famille ou d'affaires, était partagée en deux classes, bourgeoisie et peuple, l'une passive : boutiquiers, employés, gens d'ordre qui ne souhaitaient que les affaires et les habitudes reprises, un tranquille progrès; Tautre active, faite des ouvriers, les excellents et les pires, et aussi des déclassés, des réfractaires, masse grossie par tous ceux qu'avaient attirés la prospérité du règne, les grands travaux d'Haussmann, et qui, à eux seuls, étaient toute une population, écrasée par la cherté de la vie, sans emploi depuis la guerre.
A tous, unis le 4 septembre pour jeter bas l'Empire, fonder la Répubhque, l'annonce des élections municipales avait été une grande joie, leur ajournement une déception cruelle. Paris réclamait le juste droit de se gérer lui-même, de nommer son conseil municipal, sa Commune. Mots différents, même chose. La plupart ne voyaient dans le second qu'un synonyme, beaucoup un terme vague, qui faisait bien, complétait avantageusement celui de République; quelques-uns seuls en élargissaient le sens, à la mesure de leurs ambitions, ou à l'étendue de leurs rancœurs.
Le cri se prolongeait : « Vive la Commune î »
Soudain, une bagarre. Des poings s'acharnaient sur un individu, secoué, pris aux bras, à la gorge, et
qu'on vit passer sous les cris et les coups : « C'est un mouchard ! Il relevait sur son calepin les numéros des bataillons ! — A mort, à l'eau f » Une indignation bouleversait les nerfs à vif. Le magnétisme de la foule, l'irritation des quatre mois du siège, la vieille haine des faubourgs contre les argousins de l'Empire tremblaient aux mains des furieux, qui là-bas pourchassaient l'agent, traîné par deux chasseurs à pied. L'homme à la loupe, qui de sang-froid n'eût point fait de mal à une mouche, et le garde en blouse jouèrent des jambes. Ils arrivaient comme la meute forçait un poste où un officier haranguait en Tain, jurant de déférer le prévenu à la justice.
— Nont Non!... A l'eau! A mort, le flicl... Il avait un revolver chargé ! . . . On a trouvé sur lui une carte d'inspecteur de police !... A l'eau, Vicenzini !
Il y eut un ah ! ah ! satisfait. La proie hagarde était reprise, ballottée, portée vers le boulevard Bourdon. Suspendu au bord du quai, le malheureux, à bout d'agonie, pria : « Laissez-moi me brûler la cervelle. » Les soldats, montés sur un banc^ prirent les avis. Les voix hurlèrent : « Non ! Non ! il n'aurait qu'à tirer sur nous 1 » Ligotté, il sauta de péniche en péniche, et balancé par ses bourreaux, une, deux, trois! fit plouf, au milieu du canal. L'eau rejaillit, avec les applaudissements. Épave vivante, l'homme surnageait, coulait à la Seine sous les huées, poursuivi, sandant, par une grêle de pierres et des plongeons de gaffes.
Sur la place, où l'on ne se souciait pas plus de cette disparition que de celle d'un chien qu'on noie, l'âme violente de la foule, blasée sur la souffrance et la mort, se divertissait au changeant spectacle. Des vendeurs de pain blanc et de beignets circulaient, avec des marchandes d'emblèmes. Au pied de la colonne, en mémoire des six cent quinze héros de Juillet, une délégation de femmes vêtues de noir attachaient une bannière : « Aux martyrs, les femmes républicaines ! »
LA COMiMUNE S
A l'intérieur des grilles, des commissaires à rosette rouge disposaient les couronnes. Sur une échelle de gazier, un commandant galonné discourut. Des francstireurs, des soldats de la ligne, des zouaves, des mobiles, des francs-maçons avec leurs insignes se succédaient. Le bataillon qui s'éloignait conquit tous les suffrages ; son drapeau arborait : « La République ou la mort ! »
Les têtes se tournèrent. Une fanfare, dans le jour tombant, éclatait, saluant l'approche d'un bataillon nouveau dont les tambours, du côté de la rue Saint- Antoine, résonnaient en cadence.
— On arrive ! dit le père, avec une joie grave. Regarde...
Du rang où, coude à coude avec son fils Louis, il marquait le pas, le vieux cordonnier Pierre Simon haussait la tête. Son front têtu s illuminait, sous la broussaille des cheveux gris. 11 agitait le bras, saluait de son képi la colonne debout dans le soir bleu, le génie d'or étendant sur la ville et le monde son geste libérateur, le drapeau rouge, couleur du sang versé pour la République. Il ne sentait plus, à sa jambe traînante, Tankylose de la balle de Juin.
— Tu vois, Louis, c'est pourtant là qu'était la barricade ! C'est là que je suis tombé, avec Taîné !
11 montrait les marches de Téglise Saint-Paul. Une franchise bourrue animait sa face camuse, où les yeux noirs et fiers sous les sourcils en toufl'es, la bouche maligne dans une barbe épaisse mettaient quelque chose de tendre, de sincère et de rude. Taillé en chêne noueux, il respirait avec force, redressant son torse trapu, courbé de travail. Il nallait pas à l'épaule de son fils Louis, le regardait avec orgueil ; il avait mis en lui ses longs espoirs, la revanche d un meilleur avenir, ses confuses aspirations sociales.
Louis, grand et beau garçon dont le déluré gardait une distinction, souriait gentiment, gagné par l'en-
thousiasme du "père. Malgré les cuirs qui noircissent les mains, la poix qui salit, il était très propre, les cheveux et la barbe d'un blond fauve, les yeux bleus, avec des dents si blanches et la peau du cou si fine que bien des filles l'enviaient.
Les compagnies marchaient alignées tant bien que mal, amalgame de gens de toute condition, de tous costumes, vieux, jeunes, glabres, barbus, bourgeois, commerçants, ouvriers, tout un quartier du Panthéon rassemblé d'un élan pour venir, sans armes, témoigner devant la colonne anniversaire. On se conformait au vœu adopté, l'avant-veillCj à la réunion du Vaux-Hall. Deux mille délégués des bataillons y avaient décidé que la garde nationale, unie pour la défense du pays et le maintien de la République, résisterait, fût-ce par la force, à toute tentative de désarmement, comme, au premier signal de l'entrée des Prussiens, elle marcherait à l'ennemi.
— Garde à vos ! brailla soudain, en tête de la troisième compagnie, un petit capitaine décoré, dont la croix jurait avec la face blême, l'allure canaille. Il poitrinait avec ostentation. Un sabre démesuré lui battait aux jambes.
— Hein î citoyen lieutenant, dit Simon, en interpellant un jeune homme aux yeux intelligents et tristes, il n'a plus ses rhumatismes, Louchard...
— C'était bon du temps des sorties 1 gouailla Louis.
Martial Poucet sourit, écœuré au souvenir du concierge tapi dans les caves, de la blessure fameuse qui lui avait valu le ruban, — l'éclat de bois d'un tonneau de lard défoncé, pendant que les autres se battaient à Buzenval.
n essaya de chasser la hantise, baissa le front sous le poids funèbre des souvenirs... Son art si loin! l'ébauchoir abandonné, les maquettes d'argile enlinceulées avec une raideur de cadavres, dans l'atelier poudreux... Et tout le siège ressurgit, les jours noirs, le vain désir de se battre, l'espérance trompée... 11
LA COxMMUNE 7
remâcha sa douleur et son impuissance devant la mort de son amie. — Pauvre Nini, petit être délicat et charmant, en qui avait palpité l'âme héroïque de Paris ! Il repassa par la boue et la neige, l'horreur finale de la capitulation... Ah! ce gouvernement d'incapables, Favre, Trochu, ces faiseurs qui avaient trahi leur devoir, gâché, méprisé les forces inépuisables de Paris, qui avaient nourri son peuple ardent, patriotique, de perpétuels mensonges, — et qui en avaient peur à présenti Comme il les haïssait!...
Et il n'était pas le seul à les maudire, ces hommes funestes, qui avaient sombré sous le mépris public... On en avait fait justice aux élections; la haute bourgeoisie n'avait osé repêcher que Jules Favre... Martial partageait presque la rage ulcérée deThérould, — d'un coup d'oeil il enveloppa le rapin, qui rattrapait sa distance, dégingandé et loquace; leur camaraderie s'était resserrée de tout le vide laissé par Nini... Et cette rancœur envers les maîtres d'hier, qui se mettaient à l'attache derrière les maîtres d'aujourd'hui, les plus modérés ne l'éprouvaient-ils pas, témoin ce bon Delourmel, vieux bourgeois paisible, les épaules voûtées, là, à son rang ?
Mais ceux dont Martial se sentait le plus près, son cœur à l'unisson des leurs, c'étaient, aux deux extrêmes, son glorieux ami l'historien Thédenat, dont l'esprit d'élite éclairait le présent comme il ressuscitait le passé, et ces humbles qui marchaient du même pas que lui, ces Simon aux mains calleuses et au regard droit. Il les connaissait depuis peu, s'étant rencontré dans leur boutique avec Thédenat, qui en eux aimait le bon sens du peuple, prenait plaisir à leur procurer de l'ouvrage, à causer entre temps, dans une entente familière où la clairvoyance d'en haut et l'intuition d'en bas se rejoignaient.
Oui, ils étaient dans le vrai, ces ouvriers qu'il trouvait toujours au travail, dans le demi-jour de leur échoppe, ou à la lueur de la maigre lampe^ cerclant sous sa
clarté jaune la famille réunie : Simon et Louis martelant; Anatole, le cadet, faisant à haute voix une lecture; la mère taillant la soupe, et — l'aiguille preste sans cesse allante — un joli visage attentif de jeune fille, penchée sur son ouvrage... Rose, une nièce recueillie par les Simon... C'est étonnant comme ses attitudes, par instants, rappelaient Nini!
Des braves gens, ces Simon ! Leur exemple lui faisait mieux comprendre la raison d'être, les droits de cette République pour laquelle, en dépit des leçons de son père, il n'avait jusque-là, dans son indifférence d'artiste, qu'une sympathie platonique. Le charme faubourien de sa maîtresse morte, et d'avoir éprouvé dans son deuil la pitié de ces humbles, dans sa détresse de vaincu la solidarité des heures de fatigue et d'angoisse, l'avaient rapproché de ces frères inférieurs, en qui, pour la première fois, il apercevait des égaux. Avec eux il se prenait à chérir Paris pour qui ils avaient souffert, et qui avait souffert avec eux, à vouloir défendre ses libertés menacées et, la plus chère de toutes, cette République qui, par la résistance épique de la grande ville et les efforts désespérés de Gambetta, avait essayé de galvaniser le pays.
Quelle chute et quel aplatissement! Thédenat avait raison et les Simon ne flairaient que trop juste, dans leur instinct ombrageux... Non! elle n'était pas l'image de la France, cette Assemblée élue dans un jour de malheur, tapie à Bordeaux, d'où elle épiait hargneusement Paris î
Elle avait, avant de naître, exploité la défaillance ignoble des campagnes, la discorde et la lassitude des villes. Hobereaux fossiles, bourgeois couards, tous les débris d'anciens régimes, ils étaient sortis de leurs trous, prêchant la croisade de la paix, identifiant la République et la guerre, pour les supprimer du même coup. Et maintenant, la paix bâclée, — car on courait à cette honte f — ce n'était plus le Prussien l'ennemi, c'était la République, que pour premier acte on remet-
tait en question, comme si elle n'existait pas ! c'était Paris, coupable, par son siège tenace, de l'avoir soutenue, prolongée... Paris, qui pour prix de son dévouement allait subir l'humiliation suprême^ l'entrée allemande, redoutée, imminente...
Pendant ce temps, ces revenants couvraient de clameurs la voix de Garibaldi, pour le remercier d'avoir mis, vieux et malade, son épée illustre au service de la Défense. Us insultaient la garde nationale dans le colonel Langlois, blessé devant Paris. Ils n'avaient nommé Thiers à la présidence qu'en escomptant son bon vouloir à leurs menées. Un pacte les liait : attendre de concert qu'on pût statuer sur des institutions nouvelles, chacun les accommodant d'avance à sa sauce, Orléans ou Ghambord, Napoléon môme, si l'on eût osé... Le pavillon de la République bon seulement, jusque-là, pour couvrir la marchandise, et liquider.
Le bataillon débouchait sur la place grouillante, où les cris, les discours, les bravos crépitaient en une seule et grandissante rumeur. Martial eut l'impression qu'une vague le soulevait. 11 entrait dans une pleine mer humaine. Serrés à se toucher, il avait à sa droite Louis, devant eux Simon, qui se retourna, montrant la foule, soldats, gardes nationaux, promeneurs, tout ce bouillonnement de patriotisme et de foi.
Le cordonnier retrouvait les heures brûlantes de sa vie, le coup de vent des journées révolutionnaires, ouvertes en juillet 4830, en février 48 sur une aube d'affranchissement, éteintes dans le sang de juin et dans les fusillades du Deux-décembre. Mais son enivrement de voir, après un silence de dix-huit ans sous la botte de l'Empire, battre encore une fois le cœur du peuple, quelle irritation amère l'empoisonnait, quel humiliant désespoir, à songer quon le devait à la défaite, à l'envaliisseur, à cette horde qui étreignait Paris par la ceinture de ses forts, et dont on avait sur la nuque le souffle victorieux, le ricanement d'insulte !
Cette République qu'on acclamait, espoir si souvent
iO LA COMMUNE
trompé et qu'il verrait donc réalisé avant de mourir, cette fée qui allait patiemment guérir les blessures, et sur les ruines fumantes réédifier la société meilleure, il ne l'en aimait que plus âprement, d'une ardeur grave. Tout cela, il le lança dans un rauque vivat, si entraînant que la compagnie, le bataillon, une partie de la foule firent écho.
A quelques mètres de là, un homme à large pantalon de velours bleu, à blouse noire serrée d'un ceinturon, s'arrêta de pérorer, et, reconnaissant Simon, vint lui tendre la main. Martial reconnut un membre du comité central provisoire, le charpentier Fernol, Toulousain à retentissante voix de basse. L'orateur, célèbre dans les clubs, ramassa d'un geste la manifestation, la place, la colonne, et pompeux :
— Hein? fit-il.
D'elle-même, lors des élections à l'Assemblée, la garde nationale, pour y nommer des républicains, s'était resserrée, sur l'initiative de quelques citoyens de Vaugirard. Durant le siège, des conseils de famille, d'innombrables comités d'habillement, d'armement, de vigilance, l'avaient bien rassemblée dans son morcellement, par des délégués dont le conseil avait pris nom de comité central des vingt arrondissements. Mais cette force, qui d'octobre à janvier avait tant de fois harcelé, de ses revendications et de ses avis, l'inertie du gouvernement, depuis la capitulation était désorganisée, comme les deux autres associations siégeant près d'elle à la place de la Gorderie, llnternationale des travailleurs et la Chambre fédérale des sociétés ouvrières.
Livrée à elle-même, seule debout dans une ville ou ne restait qu'une garnison de douze mille hommes, tandis qu'à travers les rues errait désarmée une foule mécontente de deux cent mille lignards et mobiles, la garde nationale, cette masse énorme de trois cent mille combattants, trépidante de sa longue inaction et de sa force dédaignée, avait senti, devant les menaces
de Bordeaux, le besoin de s'agglomérer, de faire bloc.
Un comité' choisi à l'élection e'tait en train d'élaborer des statuts de fédération. Déjà le gouvernement venait de restreindre la solde aux plus pauvres, sur constat d'indigence. La suppression totale allait suivre^ et cela quand industrie et commerce chômaient, quand tout travail, c'est-à-dire le pain, manquait!... Ensuite, avec la solde on enlèverait les fusils!... Paris affamé, impuissant n'aurait plus qu'à subir le joug insolent d'une Assemblée monarchique... Non, on ne se laisserait pas entamer, quand les Prussiens étaient aux portes^ et la République en danger!
Martial prêtait l'oreille aux périodes de Fernol, saisies par bribes. Brusquement, surgi d'où, répandu comment? un bruit se propagea^ rebroussant comme un mascaret la nappe mouvante : — L'armistice va finir, les Prussiens entreront ce soir !...
Un sillon se creusa, une poussée irrésistible vida la chaussée près de Martial. Louchard se démenait, jetant des ordres. Les lieutenants eurent peine à maintenir groupée la compagnie. Dans lespace ouvert, en un galop haletant qu'on ne savait de triomphe ou de panique, des hommes aux visages empourprés, mouillés de sueur, fonçaient, attelage éperdu, tirant d'ahan, poussant aux roues des canons, dont le bronze neuf, avec des reflets d'éclairs, grondait en foudre.
Les questions volèrent. Les exclamations se croisaient : « Nos canons ! les canons de la garde nationale!... — Vinoy voulait les livrer aux Prussiens... » Un des coureurs, qui s'essuyait le front de son bras nu, expliqua : « Ce sont des pièces du parc Wagram. Si nous ne les avions pas prises, les Prussiens les raflaient... Mais les bataillons de là-bas se dépêchent de les sauver... On les traîne hors de portée... Chacun reprend les siens... » Une indignation saisit les Simon, Thérould, Martial. Le vieux Delourmel cria de sa voix cassée :
— Les canons sont à nous. Nous les avons payés avec notre solde, nos e'conomies...
Un voisin qui tendait, à qui voulait lire, un journal du soir, affirma :
— Regardez... Ils entreront à minuit!
Martial interpella Fernol :
— Vous ne saviez donc rien, au comité' central? Le Toulousain se frappa le thorax, attesta :
— On dit que le gouvernement négocie pour signer les préliminaires... Je ne sais rien de plus.
Quelqu'un qui passait, à la voix de Fernol fit demitour. Martial salua. C'était Jacquenne. Ses yeux flamboyaient dans sa face de loup maigre. La mâchoire, sous la courte et dure barbe grise, semblait vouloir mordre.
Le proscrit de 52, l'inculpé du 31 octobre ne se cachait plus. Une ordonnance de non-lieu lui avait rendu liberté de mouvement. Il en usait pour se montrer partout où il y avait à médire du gouvernement, à lui créer des obstacles. Le sang versé au 22 janvier avait mis en lui une haine irréconciliable contre ces bourgeois fusilleurs. Il était des rares qui dans ces heures troubles voyaient plus loin que le moment. De tous ses vœux il appelait la Révolution. Pacifique s'il se pouvait, sanglante s'il le fallait. N'avait-elle pas tenu à un fil, le 31 octobre, quand, avec Blanqui et Flourens, il avait envahi, possédé l'Hôtel de Ville?... Qu'ils avaient vu juste alors! D'un coup de barre énergique, on eût pu sauver encore le vaisseau de Paris, la République... en rationnant les vivres, en fanatisant l'équipage... A présent, on coulait à pic. C'était la France entière qu'il fallait sauver. On essayerait.
Il déclara :
— Vinoy, prévoyant l'entrée des Prussiens, vient de faire évacuer le sixième secteur. Il n'a oublié que les parcs d'artillerie...
Fernol ajouta :
~ Mais puisque la garde nationale conserve son
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armement!... Nos canons n'avaient rien à craindre.
Jacquenne, haussant les e'paules, trancha :
— Voulez-vous que l'ennemi vienne se pavaner, faire des gorges chaudes devant ces canons vierges, dont on n'a même pas su nous faire servir contre eux f Voyez-vous nos pièces^ avec le numéro des bataillons, avec la date du siège, gardées par une sentinelle prussienne?
Il élevait la voix, au milieu dun murmure approbateur :
■— Aux canons, citoyens! Les bons Français à la place Wagram!
Une bourrasque, depuis quelques heures, agitait dans ses quartiers épars la ville qui ne s'était levée que pour une manifestation civique. Dès midi, des bataillons des hauts quartiers, tambours battants, longeaient intérieurement les fortifications, à chaque porte exigeaient des gardiens qu'on levât les ponts-levis. On s'opposerait de force à la profanation de l'entrée I Au Ranelagh, d'accord avec la municipalité et l'état-major de la place Vendôme^ — il dirigeait la garde nationale depuis la démission de Clément Thomas, — les bataillons bourgeois de Passy et d'Auteuil s'emparaient de leurs canons, les emmenaient à l'abri. Au parc Wagram les deux cent vingt-sept pièces étaient reprises de toutes parts, sillonnaient les rues, élargissant une onde de douleur et d'indignation : Paris livré, Paris violé !...
Cette nouvelle, propagée par des milliers de bouches, s'abattait sur la place où elle tournoya comme une rafale ; elle remuait les vagues d'hommes, déchaînait dans la nuit venue des courants tumultueux. On se relayait aux canons, luisants à travers les ténèbres ; des bras nouveaux les charriaient, un flux s'engouffra vers la place du Trône. Mais, à l'autre bout, des cris lointains retentirent, une secousse ébranlait la masse, se communiquait de proche en proche. Il y eut une bousculade et des plaintes.
On se répétait : « Voilà les troupes qui arrivent... » Et partout : « Qu'est-ce qu'elles viennent faire? Que prétend-on ? A bas Vinoy! Vive l'armée!... » Envoyés pour rétablir l'ordre, quatre bataillons d'infanterie, le chassepot sur l'épaule, venaient de pénétrer dans la foule.
Courte minute d'inquiétude, puis une acclamation jaillie de toutes les poitrines. Les bataillons étaient débordés, noyés, soldats et manifestants fondus en un seul peuple. « Pourquoi des fusils ? demanda une vieille femme à un jeune sergent. — Rassurez-vous, la mère, ce n'est pas aujourd'hui qu'on vous tirera dessus ! » Et, avisant le minois éveillé d'une modiste, qui, curieuse, palpait sa giberne, il enveloppa du bras la taille ronde : « Pas vrai, citoyenne ? ce soir on s'embrasse !» En riant elle rendait le baiser. Une fraternité unissait dans le même élan ces Parisiens qui chacun de leur mieux, depuis des mois, aux avant-postes, aux remparts, au foyer, avaient servi la ville, qui tous ensemble avaient enduré le siège !
Dans le ressac causé par l'apparition, puis le fusionnement de la ligne, le bataillon de Martial avait achevé de se désagréger. Au loin Louchard gesticulant surnageait, cramponné aux épaules de quelques gardes nationaux. 11 parvint aux grilles, escalada le soubassement de la colonne, et, tout petit à côté d'une énorme couronne, entama un discours.
Les Simon, Thérould et Delourmel s'étaient joints à d'autres gardes nationaux de leur quartier. Ceux-ci, inquiets du canon qu'ils avaient fait fondre par souscription, parlaient de courir au parc Wagram, où peutêtre il était encore. Fernol, Jacquenne, disparus... Que Martial se mît à leur tête ! Un tambour était près d'eux. « Eh ! tapin, décroche tes baguettes ! » La conscience de leurs droits, l'instinct de défense les emportait. Le tambour battit la marche. Martial commanda : « En route ! » Et tous partirent, serrés cœur à cœur, ne sentant plus leur fatigue, la cervelle en feu...
LA COMMUNE i5
A minuit seulement, Martial, Delourmel et les Simon trouvaient un peu de repos. Quatre heures durant, ils avaient arpenté le pavé. Des lampes à pétrole, remplaçant les becs de gaz, éclairaient à peine les angles de rues, les carrefours, les places où des rassemblements se formaient et se déformaient, où des groupes courants s'allongeaient, où des bataillons défilaient en paquets noirs. Le tocsin sonnait à toutes les églises ; le gouvernement, dans les quartiers riches, lançait le rappel. Les roulements se précipitaient en vain. Aussitôt après l'armistice, des milliers de gardes nationaux des classes aisées avaient déserté les bataillons, quitté Paris. Les autres, blasés, ne se dérangeaient plus. Quelques habitants, descendus au bruit, se dispersèrent vite. Ailleurs, où ronflaient les tambours populaires, les rangs grossissaient de minute en minute... On se fût cru aux instants les plus troublés du siège.
Place Wagram, Martial et ses compagnons n'avaient trouvé que quelques pièces gardées maintenant par la troupe... La leur n'y était plus. Où avait-elle été portée ? peut-être à la place des Vosges, au boulevard Ornano, à la place Saint-Pierre ? Ou à Belleville, ou à Montrouge ?... La foule, sur le passage des soldats, criait à la trahison. Des femmes, des enfants, des rues entières les retardaient, les injuriaient... L'armée mettant la main sur les canons de la garde nationale ! ... A un officier clamant : « Place ! » une ouvrière montra le poing : « T'as pas honte ! » Sur le seuil des maisons, des locataires à demi vêtus protestaient : « Les Prussiens sont là ! Assez lanterné ! ce n'est plus Trochu qui tient le goupillon. Aux hommes de cœur maintenant ! »
Les Simon et Martial s'en revenaient éreintés, les mains vides. Passé le pont de la Concorde, le cordonnier, en tournant le coin du Corps législatif, avertit Martial d'un coup de coude. Des gens levant des flambeaux lisaient, penchés sur une affiche fraîche. « Allons voir ! » dit Louis... Et tout haut, à la lueur
tremblante^ il de'chiffra : « Les préliminaires de paix viennent d'être signés aujourd'hui... Malgré tous les efforts, il n'a pas été possible d'empêcher l'entrée, dans certains quartiers de Paris, d'une partie de l'armée allemande... »
Ils ne purent retenir un cri :
— C'est donc vrai. Les Prussiens entrent 1 Suffoqués, ils ne pouvaient se détacher de l'affiche.
De grosses larmes montèrent aux yeux du vieux Simon. Martial atterré, comme pour se convaincre, murmura : « Signé : Le ministre de l'intérieur : E. Picard. »... Alors, ils se mirent à courir. Ils n'avaient qu'une idée^ réveiller le quartier, rassembler les bataillons du Panthéon. On irait au-devant de ces vainqueurs qui allaient entrer sans victoire, on leur montrerait que Trochu ce n'était pas Paris; si on n'avait plus de pain, on avait encore des balles î...
Arrivés au bas de la rue Soufflot, le vieux Simon dit:
— Toi, Louis, va jusqu'à la mairie ! Vois s'il y a des ordres, et reviens nous prendre à la boutique. Vous mangerez bien un morceau, m'sieu Poncet?...
Martial, à jeun depuis le matin, sentit seulement qu'il défaillait de besoin. Il voulut par discrétion entrer à la Vache rouge ^ mais la crémerie était vide. Il n'y restait pas un morceau de pain. Paris, mal ravitaillé, ne pouvait manger à sa faim, et, buvant plus qu'il ne mangeait, avivait sa fièvre.
— Venez donc, dit Simon, c'est sans façon. Martial, touché, avait suivi.
Sur le pas de l'échoppe, une femme aux cheveux gris attendait. Elle les dévisagea de loin, s'écria :
— C'est toi, mon homme?
Sa figure anxieuse, au reflet de la lampe posée sur la table, s'éclaircit, puis à la vue de Martial :
— Où est Louis ?
— Il vient, dit Simon. Reste-t-il de la soupe? Voilà \q lieutenant qui la partagera avec nous.
— Entrez donc, monsieur, dit-elle poliment.
Et toute remue'e, regardant avec tendresse Simon :
— Quelle journée ! J'ai cru que vous ne rentreriez jamais.
Elle avait dû être belle, portait dans sa taille un peu forte et sur son visage fane' un r'jste de charme ; son air de bonté faisait plaisir à voir. Ses yeux très doux, d'un bleu comme usé, mettaient à ses traits fermes une lumière d'honnêteté. Elle retira du feu une soupe de pommes de terre qui mijotait, demanda :
— Est-ce vrai ce qu'on dit ? Les Prussiens ?...
Au bruit des voix, une jeune fille, qui dans le fond de la pièce s'était assoupie, tressaillait... Martial s'inclina. C'était Rose, la nièce des Simon. Son regard chercha quelqu'un et, ne le trouvant pas, se posa, questionneur, sur le père qui debout coupait des morceaux de pain, en offrait un à Martial... Mais la porte se rouvrait, Louis parut. Rose sourit, comme si elle venait de se réveiller tout à fait...
Le loquet de la porte tourna. Portant le fusil de son frère qu'il avait rencontré devant la mairie, Anatole se glissait, leste comme un singe. Avec eux, jusqu'au fond de la petite pièce de travail, humble et gaie dans la tiédeur de la lampe et l'odeur de la soupe, la gigantesque rumeur du dehors pénétra, dominant tout. Elle les poursuivait, leur battait aux tempes.
Simon dit :
— Tu entends, Thérèse... Les Prussiens entrent I Nous allons les recevoir.
Elle devint pâle, mais ne dit rien. Elle avait pourtant bien cru que son sacrifice était fini. Que de fois, ces nuits dhiver, retenant ses larmes, elle les avait vus partir, au son redoutable des tambours, bouclant en hâte leur ceinturon, empoignant leurs fusils. Lui, l'homme, et ce grand Louis qu'avec Anatole elle considérait comme ses fils, bien qu'elle ne leur fût rien, qu'une mère d'élection, l'autre — la vraie — ayant un jour disparu avec un amant, emportant à Simon jus-
i8 LA COMMUNE
qu'à ce nom dont elle, Thérèse, ne se pourrait jamais appeler, épouse sans titre, mais non sans droits.
Leur silence se prolongeait. Les hommes mangeaient en hâte, évitant de regarder le visage bouleversé des femmes. Tous écoutaient le grondement formidable, où le branle des tocsins, le rythme saccadé des clairons et des tambours, le brouhaha des rues exhalaient la révolte et l'exaspération de Paris.
— Au revoir, femme, fit Simon.
— Au revoir, mère, dirent ensemble les garçons.
Ils l'embrassaient. En voyant Anatole prêt à partir aussi, Thérèse eut un grand frisson: « A quinze ans 1 > Muette, elle s'appuya contre l'établi, et pendant que Rose, ne pouvant dominer sa douleur, se mettait à pleurer, elle les suivit d'un long regard navré, qui comprenait.
Ils étaient repris par l'ouragan qui, sous le ciel calme et les étoiles, déchaînait la cité entière. Le rappel haletait. Les lourdes cloches de Sainte-Geneviève et de la Sorbonne sonnaient à toutes volées leurs glas, aux (juels répondaient ceux de Saint-Jacques et de Saint- Etienne-du-Mont. Des feux de bivouacs, aux carrefours, secouaient leurs flammes dansantes, teignaient de rouge les maisons.
Une angoisse extraordinaire étreignait Paris sans sommeil, tenait debout, en alarme, le gouvernement réuni au ministère des Affaires étrangères. Thiers et Favre étaient, dans la soirée, rentrés mornes de Versailles, où ils avaient signé le traité des préliminaires de paix, au-dessous du paraphe apposé par Bismarck, de sa plume d'or. Ils recevaient d'instant en instant les dépêches de la préfecture de police, leur annonçant qu ils seraient infailliblement enlevés dans la nuit. Vinoy n'avait pu mettre autour d'eux que quelques compagnies, peu sûres, de chasseurs à pied et de ligne. Soucieux, le chef du pouvoir et ses ministres interrogeaient l'ombre, ce fracas de fleuve débordé, qui risquait d'emporter tout.
Rue Soufflot, Martial et les Simon racolaient Delourmel, descendu de son paisible appartement, où sa femme, en coiffe de nuit, se désolait. Louchard, depuis longtemps couche', se remettait de ses fatigues oratoires. Du fond de la loge, il leur avait crié : « Impossible de venir. Un canon m'a passé sur le pied... » — « 11 veut dire dans le gosier ! » ricana Anatole qui venait de voir la concierge cachant vite un litre oublié sur la table de nuit, près d'un bon morceau de jambon...
Devant la Sorbonne, l'amas des gardes nationaux semblait une fourmilière. Fernol, important, organisait les rangs, donnait à voix basse des ordres aux chefs de bataillon. Le comité central suivait Télan, se constituait en permanence. Sans commandements, un millier d'hommes s'ébranla, balaya de son flot les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Des rues principales, d'autres bataillons coulaient mélangés. Place de la Concorde, on était trois mille, on donnait la main aux deux mille combattants accourus de Belleville. Des bataillons encore, interminablement, parles boulevards extérieurs, convergeaient. Les Champs-Elysées se couvrirent d'une marée moutonnante.
Flot sur flot, elle se répandait avec une violence d'élément, roulant dans sa profondeur tout un peuple ardent et sombre, çàet là quelques filles, des ivrognes, l'inévitable écume. Des gamins traînaient en chantant de courts obusiers. Dcb torches empourpraient les visages. Plus de quarante mille hommes montaient vers l'Arc de Triomphe.
Martial marchait à côté des Simon sans parler. Pourtant il les sentait là, heurtait parfois de l'épaule le père; il trouvait un appui au contact de ces os durs. I Leurs forces n'en faisaient qu'une. Ils communiaient dans la même rage d'humiliation et de désespoir. Et tous les crève-cœurs du siège, leur déception des batailles de la Marne, l'immobilité du Bourget, la saignée stérile de Buzenval, les nuits de faction, le froid mortel, le pain fétide, les obus foudroyant la ville.
leur bon vouloir inutile, leur courage me'connu, toutes leurs souffrances et leurs colères leur remontaient à la gorge, les grisaient comme d'un vin de sang.
Ils avançaient avec une frénésie de meurtre et de suicide. Les Prussiens n'auraient Paris qu'en leur passant sur le corps ! La rumeur tantôt assourdie et tantôt éclatante, le tumulte des tocsins et de la générale les enveloppaient d'un vertige de désastre et de ruines... Moscou nouvelle, Paris aux mains des Barbares se dressa flamboyant, vision noire dans l'incendie... 11 aurait une fm digne de lui !
Les innombrables pas de la foule fraternelle, ivre de fatigue, emportée comme dans un cauchemar, retentissaient jusqu'au fond de leur chair. Au-devant des Prussiens ils s'en allaient dans leur folie sublime, vers les remparts déserts, sous la nuit douce.
— Enlevez tout cela, Marthe, dit The'denat en indiquant à la femme de ménage un tas de journaux déplie's et froissés, au pied de son bureau.
Bonhomme, il se penchait en même temps qu'elle, l'aidait à ramasser les feuilles e'parses. Chaque jour il en parcourait une vingtaine, et, passionné par l'histoire vivante que les heures écrivaient devant lui, découpait les passages marquants, témoins futurs. Mme Thédenat les collait pieusement, sur de larges feuilles, annotées de la fine écriture hachée. C'est de là que sortirait plus tard, quand le recul permettrait de juger d'ensemble, surtout quand la blessure saignerait moins, un de ces livres où le grand écrivain, à cette divination qui illuminait ses cours du Collège de France, alliait une sensibilité si frémissante et si juste.
Marthe, en grommelant, empilait les journaux dans son tablier. Pêle-mêle d'opinions, discordant concert où toutes les notes se faisaient entendre, suraiguës et faussées, du Figaro et du Paris-Journal au Vengeur et au Cri du Peuple...
— Ceux-ci, fit-elle, j'en voudrais seulement pas pour...
Elle eut un geste expressif, reprit :
— Ah! si l'Empereur était làl...
Thédenat sourit. Marthe, femme d'un sergent de ville, et ménagère hors ligne, avait le fétichisme d'un temps où, moustaches cirées à la Napoléon, torse bom-
bant sous l'uniforme, son mari régnait sur les rues du quartier. Beaux jours e'vanouis... Il laissait maintenant croître sa barbe, semblait de'guisé en civil... Elle soupira^ emportant la brasse'e de papiers :
— C'est rapport à des menteries pareilles que Villoir est rentré, pas plus tard qu'hier, avec un pochon sur l'œil!... Elle ajoutait : — Vous n'avez plus besoin de rien? Le dîner est sur le feu. Je m'en vas. Bien le bonsoir.
Morose, dans la tombée du crépuscule, Thédenat songeait à la tristesse lugubre de ces jours où l'amertume du passé s'alourdissait des craintes de l'avenir. Nul refuge que lobsession odieuse du présent. Le fond du calice restait à vider; demain, les Prussiens souffletaient, piétinaient Paris, du triomphe insolent de leur entrée...
Avec l'impuissance de ses soixante-cinq ans, où la conscience d'être vieux, faible, ajoutait une humiliation, il souffrait dans son orgueil d'homme, dans son amour de la patrie, dont plus qu'un autre, scrutant le sol, expliquant la race, il avait compris, célébré le clair génie. 11 vivait l'instant le plus cruel de sa vie, ressentait pour tous la déchéance. Enfant, vieillard, par deux fois ses yeux auraient contemplé ce que la France n'avait point vu depuis des siècles. Et maintenant il était trop avant du côté de l'ombre, pour escompter le soleil de la revanche.
Mme Thédenat venait d'entrer sur la pointe des pieds, s'arrêtait en l'apercevant pensif, accoudé sur son bureau : travaillait-il? Il secoua la tête. Elle essayait de le réconforter d'un sourire. Toute leur existence amie, tant d'années de tendre confiance et d'estime profonde, sympathisaient dans le long regard qu'ils échangèrent! D'un geste maternel, où s'attardait une grâce des caresses d'autrefois, elle effleura doucement la chevelure blanche de son mari. Elle montrait le ciel du soir, suspendu comme une soie légère au-dessus de l'éQorme ville dont on entendait le souffle confus. Par
delà le Luxembourg encore noir, où vaguement déjà se réveillait la sève, l'horizon s'étendait bleuâtre. Sur la France meurtrie, le printemps allait naître.
— Tiens, dit-elle, deux lettres.
L'une, au timbre de Mayence, était du commandant Pierre Du Breuil. Le prisonnier de Metz, depuis que refonctionnait le service des postes, avait écrit déjà deux fois à l'historien. Il lui avait rappelé ses prophéties d'avant la guerre, et, se confiant à lui de la crise morale qu'il traversait, de ses doutes, il avait fait appel aux conseils du vieil ami de son père, demandé remède, comme à un médecin de l'àme. Thédenat l'évoqua, élégant dans son dolman de la Garde, le front vaste, les yeux bruns, la moustache soyeuse, l'air gai... Oui, Gravelotte, le coup de foudre de Sedan, les boues de Metz, la captivité f il y avait de quoi rendre graves de plus légers... Du Breuil disait son prochain espoir de retour.
L'autre lettre venait de Bordeaux. Elle était du chimiste Poucet. Le père de Martial ne décolérait pas contre les tendances et l'esprit de l'Assemblée, racontait que le duc d'Aumale et le prince de Joinville, débarqués à Libourne, étaient attendus, espéraient faire valider leurs élections... Il annonçait que la Chambre était décidée à voter, avec empressement, le traité des préliminaires que Thiers lui rapportait... A chaque mot perçait son irritation contre cette paix lâche, son regret de ne plus être attelé, avec la Délégation, au labeur colossal de la Défense...
Thédenat, les yeux vers la fenêtre, contemplait avec mélancolie cet horizon que, pendant le siège, il avait si souvent fouillé du regard, guettant, par delà le cercle des batteries ennemies, le surgissement des armées de secours, de la province libératrice... La province, hélas f n'était pas venue !
Un coup de sonnette tinta, prolongé, dans le silence du petit appartement. Thédenat tressaillit, Mme Thédenat se leva, perplexe, pour aller ouvrir. On ne savait
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iamais, dans ces mois troublés^ chavirant leur vie re'gulière, ce qu'apportaient d'inconnu le hasard, tout visage nouveau. Elle s'exclama, rassure'e :
— C'est vous, monsieur Martial!
Depuis la mort de Nini, elle le revoyait toujours avec une affectueuse pitié; mais ce soir, à le trouver si de'fait, blafard^ tenant à peine debout, elle ne put retenir un :
— Mon Dieu, qu'est-ce que vous avez ?
De son regard pénétrant, Thédenat n'eut pas besoin de l'interroger; il le devinait, le plaignait.
Martial s'était assis,, sans répondre, dans le fauteuil près du bureau. Il avait cru trouver ici l'abri d'un instant, un répit à son désarroi. Et tout, dans la pièce modeste si intime avec ses rayons de livres fatigués, le Persée de plâtre sur la cheminée, l'amoncellement des manuscrits, lui rappelait le passé fiévreux, les causeries au sursaut des nouvelles néfastes, au sifflement terrible des obus... Il ne pouvait échapper à l'obsession du siège, à l'aboutissant de demain. Ses veines brûlaient encore de l'acre sang, qui l'avait soulevé l'avant-dernière nuit.
Malgré son effroyable lassitude au petit jour, après l'attente vaine du haut des remparts, d'où l'on ne voyait que le bois de Boulogne abattu, la banlieue dévastée, malgré son sommeil de brute succédant au retour harassé, malgré l'effort de travail dont, cet après-midi, il avait essayé de secouer son marasme, il gardait le vertige de cette marche insensée. Reste d'hallucination, qui faisait plus accablant son épuisement, le laissait désorbité, hagard, comme au sortir d'une brusque, interminable tourmente. Il était dépris de tout, la bouche amère, la volonté morte. Il s'étonna presque, quand Thédenat lui demanda :
— Vous savez ce qui se passe?
Non. Il ne savait pas, leva un regard vague. Qu'estce qui pouvait se passer encore?... Les Prussiens?... Ah! oui! En sortant il avait vu la seconde, affiche du
gouvernement, l'ordre du jour de Vinoy... Ils conseillaient le calme... Parbleu ! Thédenat dit :
— Ils ont raison. J étais avec vous de cœur avanthier... L'émotion du premier moment... Mais il faut voir juste. Explicable alors, toute violence serait déplorable aujourd'hui. Sachons payer la rançon de Belfort. Garder française l'héroïque petite ville doit nous consoler de voir aux mains des Allemands, pour quelques jours, un quartier de Paris... Et puis il y a dans cette entrée partielle, limitée au temps de la ratification des préliminaires, quelque chose d'incomplet et de furtif qui, à tout prendre, honore le vaincu plus que le vainqueur.
Martial protesta du geste. Rien ne le convaincrait. Thédenat reprit :
— Mon pauvre enfant, tout le monde est d'accord. A la Gorderie^ ce qui reste des comités populaires s'est ému. Les délégués des vingt arrondissements, l'Internationale des travailleurs, les Chambres syndicales — et l'on ne peut douter de leur patriotisme, ils l'ont montré pendant le siège I — ont senti à quel abîme le courage irréfléchi de la garde nationale entraînait Paris... Ils ont adjuré le comité central provisoire de s'arrêter sur la pente. Tenez, voici le manifeste que ce dernier, se rendant à leurs raisons, vient de faire paraître...
Il tendit une découpure reproduisant l'affiche impérative, encadrée de noir : « Toute agression servirait de prétexte au renversement de la République.. Que des barricades isolent les quartiers envahis... La garde nationale, de concert avec l'armée, empêcherait toute communication avec le reste de la ville... » Thédenat lut les vingt-neuf noms obscurs de ce pouvoir sorti de terre.
— En connaissez-vous d'autres que Fernol? demanda-t-il à Martial... Jacquenne m'a dit avec mauvaise humeur — ce vétéran de la République suspecte
le zèle et lïnexpe'rience des recrues — que c'étaient des petits bourgeois, des boutiquiers, des employe's de commerce, inconnus hors de leur quartier... Ils ont, ils sont la force anonyme du peuple 1 Les journaux réactionnaires parlent de complot, d'une révolution organisée. Pourtant je ne vois personne qui dirige. Les comités de la Gorderie voudraient peut-être. Mais ils sont en pleine dislocation... Alors qui? C'est bien moins d'elle et de son comité que la garde nationale tire sa puissance redoutable, c'est de l'accumulation des fautes que de Trocbu à Vinoy, que de Favre à l'Assemblée, les maîtres responsables ont entassées, entassent. On a, l'autre nuit, forcé la prison de Sainte- Pélagie, délivré Brunel et Piazza, les chefs de la dernière émeute. Mais cette émeute, convulsion de rage suprême de la ville à l'annonce de l'armistice, qui l'a provoquée, sinon ceux dont l'incurie a rendu Paris ? On enlève en désordre les munitions des secteurs désignés pour l'occupation. Pourquoi les y avoir laissées ? Ces secteurs même, d'où a dépendu tout le siège l'ordre de la garde nationale, ne les a-t-on pas désorganisés, changés coup sur coup de chefs, d'emplacement? Personne ne s'y reconnaît plus... Oui, je sais, Marthe vient de me le dire, les mobiles de la Seine sont en train d'envahir la caserne de la Pépinière, tentent d'embaucher les marins, en emmènent bras dessus bras dessous à la Bastille. Les clubs vocifèrent; des barricades s'élèvent à Montmartre; la troupe a évacué Belleville et Ménilmontant. Sur quelques points on a réarmé le rempart... Que nous réserve demain?
Il hocha la tête, songeur, et reprit :
— Mais ce dont je suis sûr, c'est que jamais pareille situation n'a bouleversé un peuple, exaspéré Paris... Jamais il n'a eu autant besoin de maîtres qui aient la largeur d'idées, la douceur et la fermeté de main nécessaires, de maîtres qui sachent l'aimer, le comprendre, guérir patiemment sa plaie.
Il ajouta, tendant la lettre de Poncet :
— Votre père m'e'crit de Bordeaux. Je crains comme lui qu'on ne s'y doute guère de la gravité des événements...
Martial jetait un coup d'œil las, lisait à peine. La joie même de revoir bientôt les siens ne l'émouvait pas. Les paroles de Thédenat résonnaient à son oreille, dénuées de sens. Sa flamme tombée, il restait à plat, dans une prostration où vacillait seule la pensée fixe, la torture du fait accompli. Rien, il n'était rien, ne pouvait rien. Il refusait l'invitation de Mme Tbédenat. Non! Userait un mauvais convive. Il avait maintenant hâte de fuir ces mains offertes, la salle à manger où l'intimité vieillotte, le battement d'ailes des canaris en cage, et, sur la table, le vis-à-vis des deux assiettes à fleurs, le replongeaient dans son lancinant besoin de solitude...
Il prit la rampe, dans le noir. Des voix chuchotaient au-dessus, celle de Mélie et de l'ouvrier relieur. Tinet, soûl, résistait à sa compagne, qui aigrement le poussait au lit. La porte muette des Delourmel dressa l'image des vieux, leur tête-à-tète paisible. Il les envia presque.
Au second, encore un ménage, des gens heureux, les Du Noyer, un magistrat et sa femme. Absents pendant le siège, quels cris ils avaient poussés en retrouvant leur appartement envahi par des paysans de Clamart, Pacaut et sa tribu, bêtes et gens... Tout déchiré, souillé, une étable! Mais comme ils étaient d'une morgue et dune prétention insupportables, peu aimés dans la maison, personne ne les avait plaints.
Au premier, Martial se croisa avec le locataire, Blacourt, qui sortait en gants paille et paletot clair ouvert sur rhabit. 11 avait repris, dans les restaurants du boulevard, la vie de luxe de l'Empire. Ses chevaux piafl'ants et lustrés, retour de l'ambulance conservatrice, attendaient devantla porte, à un phaéton verni. Martial revit Blacourt, toujours terré hors de danger. Il feignit de ne pas apercevoir son salut, passa rapidement devant
Mme Louchard, qui, les mains croisées sur son ventre hydropique, regardait avec admiration, de sa loge, le départ sensationnel. Elle héla le sculpteur :
— Ça ne va donc pas, m'sieu Poncet, que vous rentrez chez vous ? Tout le monde est dehors. En v'ià-t-il un remue-ménage ! Louchard est parti, avec M. Thérould, qu'était venu vous voir. Ils doivent faire des discours à la réunion de la Marseillaise.
Secouant la tête, Martial gagnait l'atelier et, sans dîner, sans même allumer de lampe, sur le lit étroit, trop large à présent, affreusement seul, mordant ses poings pour ne pas sangloter, il s'enfonça le visage dans l'oreiller, cherchant le sommeil, l'anéantissement, l'oubn.
Le lendemain matin, mercredi 1" mars, un éblouissant soleil rayonnait dans l'azur, s'épandait en nappes d'or sur la ville bouillonnante, les rues et les places où fourmillait un peuple à son paroxysme. La révolte, heureusement détournée des Allemands, trépidait sur place. Du haut du moulin de la Galette, des pièces étaient mises en batterie, la gueule tournée vers l'entrée. Le rappel çà et là battait; des compagnies de Montmartre descendaient jusqu'à Saint-Augustin, voulaient repousser l'ennemi; les clubs en permanence vomissaient leur colère; le pillage des munitions continuait; les bataillons rouges faisaient main basse, après leurs propres canons, sur ceux des voisins ; des pièces, par vingtaines, traversaient bruyamment la ville. Vinoy, pris de peur, cédait, reconnaissait officiellement à la garde nationale le droit de garder dorénavant son artillerie.
Toute l'âme de Paris se tournait vers le quartier sacrifié, vaste étendue fermée de barricades, gardée par une double ligne de sentinelles et de postes^ où circulaient des patrouilles à cheval. La Seine, les Tui- Ittries, la rue Saint-IIonoré, l'avenue des Ternes encadraient un désert de silence et de deuil, aux boutiques
et aux volets clos. La troupe l'enserrait d'un premier cordon; les gardes nationaux de l'ordre, peu nombreux d'abord^ s'étaient re'signe's à tendre le deuxième, à former barrage entre leurs camarades exaltés et l'envahisseur.
A huit heures, par les avenues de la Grande-Armée et de l'Impératrice, les premières colonnes se montrèrent. La pointe d'avant-garde atteignit au galop l'Arc de Triomphe. Gomme un bloc de victoires, sa masse hautaine se découpait, tranquille, dans l'azur tiède. Des oiseaux voletaient autour des bas-reliefs. Les chaînes du pourtour, l'amas des pavés obstruaient les voûtes, barraient tout chemin. Avec une sereine ironie, grave TArc colossal regardait, du haut de sa gloire intacte; il criait, de toutes les voix des inscriptions glorieuses : Passez au large! Des gamins juchés sur les pavés huaient et sifflaient.
A hauteur de la grande barricade coupant l'avenue de l'Impératrice, l'artillerie bavaroise s'abrita, commandant les voies. Des détachements occupaient à droite et à gauche les premières maisons. Les huit éclaireurs de la pointe s'élancèrent alors, bride abattue, dans les Ghamps-Élysées. G'étaient des hussards verts, mousqueton au poing. Ils caracolaient et voltaient, ils s'arrêtaient aux carrefours, fouillaient rapidement les rues jusqu'à la place de la Goncorde. Ils remontèrent au-devant de la colonne en marche. La route était libre.
Etat-major et musique en tête, les Allemands s'avançaient, d'un pas lourd et rythmé, dans la lumineuse et calme matinée, le silence si profond qu'il en était poignant. A hauteur du palais de l'Industrie, ils s'arrêtèrent; l'état-major, continuant de descendre, pénétra sur la place de la Concorde. Les fontaines taries, les Tuileries sans âme qui vive, des drapeaux noirs aux fenêtres, elle s'étendait nue. Au pas, les officiers en faisaient le tour. Toutes les statues des villes de France, majestueusement assises sur leurs piédestaux, avaient
la tête couverte d'un voile noir. Celle de Strasbourg, encore chargée de drapeaux et de couronnes, cachait comme les autres ses yeux de pierre sous un bandeau de deuil. A hauteur de la fontaine de gauche, sept ou huit hommes se portèrent jusqu'à la tête des chevaux, crièrent :
— Vive la Re'publique !
A dix heures et demie, dans les Champs-Élj^se'es toujours mornes, une seconde avant-garde bavaroise de'filait. A trois heures seulement, après la revue passée à Longchamp par l'empereur Guillaume, le gros des détachements parut. Un corps de trente mille hommes, rassemblant sous le général de Kamecke des fractions choisies de l'armée entière, interminablement entra, au son des fanfares triomphales, précédé de la foule des généraux et des princes.
Martial, réveillé à l'aube, s'était cadenassé dans l'atelier. 11 se mit en habit de travail. Le grand jour clair tombant des vitrages, l'attristant azur lui paraissaient une dérision de plus ; rageusement, il tenta de pétrir la glaise, d'y imprimer, d'y laisser sa pensée. Les lentes minutes s'égrenèrent. Des coups à la porte le tiraient de ce labeur amer, ïhédenat, amical, venait le chercher, l'arracher à sa hantise. Plutôt que de s'hypnotiser là, pourquoi ne pas venir contempler en face leur malheur?... Le sens de l'histoire parlait en lui plus haut que le sentiment. Ce tableau affreux, mais unique, il fallait qu'il allât le saisir sur le vif. Il devait compte de son témoignage.
— Venez, dit-il. Souffrir ainsi, c'est s'instruire. Sous la porte cochère, ils trouvèrent Louchard, qui
rentrait seulement de la Marseillaise. 11 était aphone, voulut conter quand même, en se raclant la gorge, ses exploits de la nuit.
— Plus de quatre mille, m'sieu Thédenat, qu'on était! Et quelles motions! Nous avons voté qu'on s'assurerait des portes, qu'on s'emparerait ce matin de rUôtel de Ville et de la préfecture de police;
nous avons nommé un général en chef : Darras, y s'appelle. A l'aube, on a roulé dans la salle des tonneaux de poudre. C'est pour mettre dans les égouts, faire sauter Guillaume, à l'Elysée. A midi, nous discutions encore I... Par exemple, quelle belle occasion j'ai ratée ici! Des amis ont nettoyé le dépôt du Panthéon, mis en sûreté des centaines de mille de cartouches... Que les Prussiens viennent donc maintenant 1... Us trouveront à qui parler !
Et leur montrant le dos, il alla s'asseoir, important, dans le grand fauteuil de la loge. Thédenat et Martial s'éloignaient, taciturnes, devant cette parodie du patriotisme. Était-ce pure bêtise, conviction affolée?
— Ni l'une ni l'autre, dit Thédenat, Louchard est de ces êtres sciemment malfaisants qui compromettraient la plus belle des causes. Heureusement ses pareils sont rares.
Ils traversaient le faubourg Saint-Germain silencieux; la vie y était suspendue. Pont de la Concorde^ les factionnaires n'arrêtaient que les gens en uniforme. Ils gagnèrent la place.
Au milieu de quelques curieux, des officiers allemands circulaient à cheval, par petits groupes. Le cigare à la bouche, ils examinaient l'obélisque, les statues, Strasbourg entre toutes. Devant des objectifs braqués de photographes, des Bavarois prenaient des poses, appuyés sur leurs canons couronnés de lauriers. Des batteries s'alignaient, à droite et à gauche des chevaux de Marly.
Martial et Thédenat s'engagèrent dans une des contre-allées des Champs-Elysées. Les spectateurs y étaient plus nombreux, à mesure qu'on s'élevait vers le rond-point. C'étaient des bourgeois et de la populace : des femmes, des enfants, des vieillards. Ils formaient la haie, regardaient passer avec des exclamations et des rires le flot puissant des Barbares. On entendait à mi-voix : « Je leur ferais bien la soupe I Ohl là là! c'te tête I — Quelles culottes, c'est un car-
naval t — Va donc leur demander des cigares. — Les cochons, y en a-t-il ! » Aux fenêtres des luxueuses maisons, élégantes et gandins se penchaient...
— Ah ! Les badauds ! soupira Thédenat, l'incorrigible et rnéprisable engeance 1 Mais que pèsent quelques centames d'imbéciles, près du million de Parisiens qui, de l'autre côté des barricades, autour de nous ronge son frein, supporte dignement l'affront?
La magnifique journée était sur son déclin. Le soleil, baissant au delà de l'Arc de Triomphe, enveloppait de son rayonnement oblique l'invasion sans fin. Depuis une heure longue comme un siècle, Thédenat absorbé, Martial frappé de stupeur contemplaient ce défilé, où il semblait que toutes les nations de l'Allemagne vinssent parader à leur tour, et dont la force et la précision serraient le cœur.
Tuniques bleues des chasseurs bavarois, rangs rigides de l'infanterie prussienne, l'avalanche descendait toujours. A la cadence mécanique des pas succédait l'aigre chant des fifres, le fracas allègre des musiques. Au-dessus des têtes orgueilleuses, flottait la soie jaune des étendards, l'aigle noire couronnée. Des éclairs de soleil, d'un bout à l'autre de l'avenue, scintillaient sur le hérissement des baïonnettes^ l'éclat des casques, des brusques cuirasses éblouissantes. Thédenat notait au passage les hussards de la mort, les dragons bleus, les uhlans aux lances flammées. Et devant ces officiers reluisants neuf, solides sur leurs chevaux aux tapis brodés, devant ces conquérants aux épaules carrées, aux barbes fauves, il supputait les vertus germaines, Tesprit de suite, le patriotisme rehgieux, tout ce qui, dans la plus sauvage des guerres, venait d'assurer leur triomphe. Si grandes que restassent les qualités de la France, elle avait à apprendre maintenant de ses voisins.
lis rebroussèrent chemin. Le soir venait tout d'un coup. Des feux s'allumaient sous les arbres, pour les cuisines des bivouacs. Les chevaux mâchaient la
paille. Les Champs-Élyse'es se vidaient. The'denat et Martial pressèrent le pas. L'ombre s'e'paississait rapide. L^armée étrangère agitait son grand fantôme dans la nuit. L'air e'tait si doux qu'il oppressait. Thédenat prit Martial sous le bras, l'entraîna sans rien dire. Toute la ténèbre entrait en eux.
Somnambuliques, ils repassaient par le chemin de l'aller.
De rares passants longeaient les murs. On parlait bas, comme dans une veillée mortuaire. Martial, avec une espèce d'horreur sacrée, revivait, sans pouvoir arrêter sa vision, ces derniers jours où il avait tournoyé comme un fétu. Il était à terre, pauvre chose sans âme, amoindrie, piétinée. Thédenat, devant les rues noires, songeait : « C'est bien le cœur de la France, cette vaillante ville qui a su se dompter, ce Paris où le vainqueur étonné, parqué, reste sur le qui-vive. ce Paris aux vitrines éteintes, sans journaux ce matin, sans Bourse ni tribunaux cet après-midi, et qui retient son souffle, et dont je perçois, sous le maintien si digne, le sang frémir... » Le Luxembourg s'étendait funèbre. Le Panthéon semblait un grand tombeau.
Ni le lendemain, ni le surlendemain matin, Martial n'eut le courage de bouger. On lui apporta ses repas de la Vache rouge. Le jeudi soir, il avait eu des nouvelles par Delourmel, sorti aux provisions, sa femme étant soufi'rante. A Bordeaux, l'Assemblée avait ratifié, séance tenante, le traité des préliminaires ; les Prussiens allaient donc plier bagages. Aujourd'hui, ils avaient voulu visiter les Invalides, mais devant les risques dune promenade dans Paris, ils s'étaient contentés du Louvre.
On avait entouré de grandes toiles les grilles des
Huileries pour empêcher que la foule grondante brisât
tout, en les voyant passer. A la fenêtre de la galerie
1 d'Apollon — d'où les officiers avaient regardé la ville
— le peuple furieux, couvrant de clameurs leurs défis
et leurs pieds-de-nez, les avait accablés d'outrages,
jetant les premiers projectiles venus, jusqu'à des sous : « Le commencement des cinq milliards / » De Saint-Germain-l'Auxerrois au pont des Saint-Pères mugissait un orage de vociférations et d'injures.
Le vendredi, comme Martial fermait la porte de son atelier pour s'en aller déjeuner chez la mère Groubet, Louchard, en l'apercevant, lui fit des signes télégraphiques. Son bras montait et descendait, chassant Fair :
— Décampés ! Plus personne 1
Dans la rue, Martial éprouvait une délivrance, la joie qui animait tous les visages ; la crémerie était pleine de gardes nationaux qui chantaient pouilles, enfournaient verre sur verre au départ des Allemands. 11 mangea vite, bientôt ressaisi de ce malaise qui l'abattait, le laissait incapable d'effort, tout à son spleen et à son deuil. Que faire ? La journée s'allongea devant lui, interminable. « Il est une heure. Si j'entrais un moment chez les Simon? »
11 les trouva réunis, Simon et Louis comme toujours au travail, ressemelant. Thérèse, près de son fourneau, relavait la soupière, dont Rose était en train d'essuyer le couvercle. Anatole, avec animation, parlait à un vieillard, assis tranquillement sur la meilleure chaise. Aux cheveux blancs qui bouclaient sur le col, Martial reconnut Thédenat.
— C'est vous ? fit-il.
— J'étais venu apporter des bottines, que mes voisins ont l'obligeance de me réparer de suite. Anatole, qui a été ce matin aux Champs-Elysées, nous raconte ce qu'il a vu.
— Y a-t-il une petite place pour moi? Ne vous dérangez pas...
Martial prenait un tabouret que lui offrait Rose, répondait d'un sourire amical au bon regard d'accueil que lui lançaient les deux Simon... Ils le voyaient toujours avec un plaisir mêlé de considération; M. Poncet, i pour travailler si bien, n'était pas fier I 11 y avait entre
eux de l'estime. Ces quatre mois les avaient faits presque amis...
Déjà leurs visages attentifs se penchaient sur la besogne, tout en suivant, d'un air grave,, le récit d'Anatole. Ils n'avaient pas quitté leur échoppe depuis le 27. Au retour des fortifications, ils avaient retrouvé Thérèse et Rose debout, ayant passé la nuit à les attendre, à guetter le bruit, les pas... A bout de forces, ils s'étaient embrassés en silence. C'était fini. On ne pouvait rien empêcher 1... A peine reposés, ils avaient repris le tranchet et Talène, ne levant plus la tète, renfrognés dans leur douleur, Ihumiliation de la ville. Par leur abstention, après leur élan de sacrifice, ils protestaient à leur manière.
Anatole, gouailleur, poursuivait :
— Les fantassins marchaient au milieu de la chaussée; à droite et à gauche, les voitures, bien loin déjà... Tout seuls derrière, des dragons bleus. C qu'on leur emboîtait le pasi Et v'ian, des cailloux!... Même qu'y a des officiers avec des hussards qui nous ont chargé dessus, le sabre en l'air... Y a pas à dire, on les a reconduits!... Paraît qu'en partant, y en a qu'ont pu passer sous l'Arc de Triomphe... Bon voyage! Bien des choses chez vous!
Seules, les femmes s'égayèrent. Ce farceur d'Anatole! Thérèse avait un faible pour le grand gamin au nez futé, aux yeux drôles. Mais Simon dit :
— Pas vrai, m'sieu Thédenat? Avec une entrée et une sortie comme ça, n'y a pas de quoi être bien fiers. C'est tout, le môme ?
— Ah! mais non! Quand ils ont eu déguerpi, y en a qui ont fait brûler de la paille, histoire de renouveler l'air. D'autres ont pris d'assaut les cafés où les Prussiens ont bu; on a cassé les glaces, les verres, le mobilier... Des bêlises! je m'en suis pas mêlé. On raconte encore qu'on a mis toute nue, hier, et fouetté une rien du tout qui la première nuit avait été avec. On en a mené une autre au Louvre, sous les crachats...
Thérèse et Rose baissèrent les yeux, sévères; Simon hocha la tète, avec plus de tristesse que de pitié. La voix de Thédenat, après un silence, s'éleva. Les regards des Simon se tournèrent vers lui. On écoutait avec respect :
— Des amis m'ont dit ce matin que les Allemands ont été très surpris et ennuyés... Ils ne croyaient pas que les préliminaires seraient ratifiés si vite. Guillaume devait faire son entrée aujourd'hui... Hier, pour que plus de Prussiens puissent se vanter d'avoir joui du spectacle, on a vite remplacé ceux de la veille, comme dans une salle de théâtre. . . Mais vous avez raison, Simon, ils n'ont pas de quoi être fiers. Bismarck, le premier jour, n'a pas jugé prudent d'aller plus loin qu'à michemin de l'avenue de la Grande- Armée. Tout ce qu'il a recueilli, c'est, en pleine figure : « Tiens, voilà ce salop de Bismarck î » Il se l'est tenu pour dit, et a fait demi-tour... Ce n'est pas ainsi qu'en 1806 Napoléon I" entrait dans Berlin, au milieu de sa garde. En avant venaient les grenadiers et les chasseurs à pied, et derrière, les grenadiers et les chasseurs à cheval. Napoléon marchait au centre, suivi des maréchaux. Tous les yeux allaient à son simple uniforme de campagne parmi les habits dorés. Les habitants se pressaient dans les rues, aux balcons. Les magistrats vinrent offrir les clefs de Berhn. Napoléon se rendit au palais des rois, y reçut en audience les autorités.
Les ouvriers avaient posé leurs outils, une lueur d'orgueil éclairait leurs visages assombris. Thédenat poursuivit, conscient du bien que faisait sa parole :
— En 1814, quand à leur tour les Prussiens sont entrés dans Paris, j'étais bien petit, j'avais neuf ans. Que de fois mon père m'a raconté depuis l'espèce de folie qui frappait la ville. Le Paris d'à présent ne ressemble plus à celui d'alors. Nous avons fait du chemin depuis cinquante ans On ne songeait qu'à se réjouir de la fin des guerres, de voir tombé celui qui en échange de tant de gloire avait fait couler tant de sang. Sans pudeur
pour nos désastres, une partie de la population acclamait les alliés; tous les royalistes criaient : « Vive Guillaume ! Vive Alexandre I » en attendant de crier : « Vivent les Bourbons î » Une représentation de gala fêtait les souverains à l'Opéra. On dansait aux Champs-Elysées avec les grenadiers russes. La comtesse de Périgord montait en croupe derrière un Cosaque. Et des fous, qui dans les victoires de Napoléon ne voyaient que les défaites de la royauté, un Sosthène de la Rochefoucauld, un marquis de Maubreuil, d'autres nobles encore, essayèrent d'abattre la statue de la colonne Vendôme. Ils embauchaient des ouvriers pour briser les tenons, tirer sur les cordes. Mais la Victoire que le triomphateur d'Iéna tenait dans sa main roula seule sur le pavé. Alors un de ces forcenés se hissa sur les épaules de la statue, et, par deux fois, la souffleta. Les Russes écœurés durent faire évacuer la place par un de leurs régiments... Ah! oui, Paris a changé.
Stupéfaits, les Simon ne pouvaient retenir des oh ! Thérèse et le père se regardaient avec émotion. Rose prit la main de Louis et la garda serrée dans les siennes.
Thédenat conclut :
— Trop longtemps on a identifié la patrie avec les hommes qui la dirigeaient... Aimons-la pour ellemême, pour le bonheur du plus grand nombre .. Le spectacle que Paris cette fois vient de donner efface l'autre. Paris a bien mérité de la France.
Dans le jardinet de leur maison de Montmartre, sur le banc d'où l'on découvrait la ville^ mer pétrifiée dans une vapeur molle, M. et Mme Poncet, rentrés de la veille, se penchaient vers Martial assis entre eux, ne se rassasiaient pas de le voir, de le questionner. Avec quelle joie ils s'étaient étreints, avec quelle émotion ils s'étaient raconté leurs vies si différentes, si mouvementées, depuis leur séparation.
On était au 10 mars, l'air avait une tiédeur de printemps. Au-dessus d'eux un marronnier pointait sos bourgeons vernis. Mme Poncet, un léger chale sur ses fortes épaules, joignait les mains, épiait son fils à la dérobée. Qu'il était maigre!... Et ces yeux creux!... Comme il avait dû souffrir!... Poncet, toujours le même avec son grand nez, sa mèche grise, ses lunettes d'or, promenait un regard vif^ de Martial qu'il écoutait, aux allées du jardin mangé d'herbes, aux volets verts de son laboratoire abandonné, à Paris étalé au pied de la coUine, gigantesque et lointain.
Quels changements, depuis ce jour de juillet où il était parti pour Charmont, passer les vacances près de sa sœur Gabrielle, chez le vieux Jean Real! 11 s'en allait pour deux mois, et il s'en était écoulé sept, — un cyclone après lequel patrie, famille, ensanglantées, essayaient en chancelant de se mettre debout... En tempête, les ressouvenirs le traquaient : le mariage et la mort de son neveu Eugène, la fin héroïque du grandpère, tout le tiède nid de Charmont saccagé, écrasé par
l'invasion. Et l'acharné labeur de la Défense, et le coup sur coup des défaites, le pays renâclant, fourbu, l'Assemblée honteuse!...
Avait-elle assez spéculé sur cet affaissement de la conscience publique gangrenée par le goût, le besoin de jouir, le virus de lEmpire! Du paysan qui depuis des siècles avait eu faim, commençait seulement à bien vivre de sa terre, au bourgeois jamais repu de gains et de luxe, la France s'était détachée des devoirs militaires. Une armée de métier, recrutée avec des officiers et des soldats de carrière, avec les malchanceux du tirage au sort et les remplaçants qui avaient vendu leur peau, avait mission de cueillir les lauriers et de se faire tuer. Ces troupes vaincues, et ralenti le premier élan qui avait armé pêle-môle de grands troupeaux confus, le ressort avait cassé. Sans doute, dans toutes les classes, il y avait eu de beaux exemples de sacrifice, mais à la plupart l'idée ne venait pas que par honneur, amour du pays, chacun, jeune ou vieux, n'avait qu'à commencer l'immense guerre nationale des partisans, des paysans. En dehors de Paris, on ne rêvait que den finir.
C'est alors que, sortant de leurs châteaux comme d'une tombe, les conservateurs les plus tremblants, les cléricaux les plus frénétiques, tous les survivants du passé, tous ceux qui depuis 48 et 1830 se morfondaient de monarchie rentrée, étaient apparus. Revenants blêmes que le jour aveuglait. Avec les industriels égoïstes, les grands écumeurs d'affaires, ils avaient fait chorus : la paix, la paix à tout prix! Sus à cette République qui avait la folie de se battre, seule voulait la guerre! Ainsi tous ces noms oubliés, inconnus, étaient sortis des urnes. La paix! On ne les avait nommés que pour cela.
Mais eux, l'ayant votée, et avec quel empressement peu fier, ne pensaient plus qu'à leur idée fixe, enfiellée d'ambitions et de rancunes. Étouffer une fois pour toutes l'ennemi, cet exécrable esprit de la Révolution,
leur terreur de 89, de 48, de 70... En délivrer l'avenir pour y restaurer le passé, leur idéal vermoulu de monarchie et d'Église. Pauvres gens, unis dans la complicité du but, en attendant de se déchirer sur le choix des moyens...
A quelle stupéfiante distance ils vivaient de Paris, de son âmeî... Cela^ Poucet le savait, et pourtant il ne s'en rendait bien compte que depuis hier. Et depuis hier, il constatait douloureusement à quel point Paris était loin d'eux. Cinq mois de claustration en avaient fait une autre ville. Province et capitale ne se connaissaient plus : celle-ci, absorbée dans sa méfiante douleur, dans sa volonté inflexible de maintenir la République, seule garante de ses libertés communales ; celle-là^ fatiguée de voir Paris infatigable, la main crispée encore sur ses fusils, quand elle avait laissé tomber les siens. Les campagnes avides de repos, jalouses de la suprématie de la cité, au point de lui vouloir enlever sa couronne de capitale, craignaient dans la République l'anarchie, faisaient machine en arrière 1 Et seuls les centres ouvriers^, les grandes villes allaient de l'avant.
Ah! oui, que de changements! Dès leur arrivée, après l'interminable voyage sur des voies encombrées de trains militaires, — transports allemands passant en maîtres, retardant tout, troupes de province appelées pour rétablir l'ordre, — sa femme et lui, sur le quai de la gare, étaient comme des étrangers. Plus de chevaux, pas de voiture. Une heure pour trouver un commissionnaire — personne ne travaillant plus — qui consentît à porter jusqu'à la rue Sainte-Scolastique leur vieille petite malle, au couvercle poilu.
Les rues où les boutiques se rouvraient à côté des barricades, les persiennes des appartements clos, la foule en armes, désœuvrée, ces visages oii ils ne retrouvaient plus l'insouciance d'autrefois, Montmartre retranché, avec ses postes et ses sentinelles, son double étage de canons!... Pourtant, de là à ce que, sur des racontars, il s'attendait à trouver : Paris à feu
et à sang, il y avait de la marge! Les journaux des départements, avec une exagération de parti, montraient la ville en pleine insurrection, les sergents de ville menacés, les entrepôts de l'État au pillage, Vinoy se repliant sur la rive gauche...
— Mais les canons, avait le soir demandé Poncet à un de ses voisins, Catisse, employé à la mairie du XVIII% pourquoi ces batteries menaçantes? Une semaine après que les Prussiens se sont retirés?...
— Bah ! avait répondu l'autre, les bataillons de garde commencent à se lasser. Hier, après quarante-huit heures de faction, le 142* a voulu tout planter là. Le 75% à qui le comité central a fait appel, n'a même pu réunir un piquet. Si d'autres ne s'étaient pas dévoués, les pièces restaient sans personne... D'ailleurs, ils ne demandent pas mieux que de rendre tout de suite, aux bataillons à qui ils appartiennent, ceux des canons enlevés en trop.
Et Catisse avait haussé les épaules avec bonhomie. C'était un vieux camarade de collège, placé à la mairie grâce au chimiste, après une vie de déboires. Veuf depuis quelques mois, il trouvait là la pâtée, de quoi entretenir ses cinq petites. Ils vivaient tous les six au rezde-chaussée d'une maisonnette minable, dans la même rue que les Poncet; le père, en habits râpés, n'ayant de fête que de revenir vite de son bureau, pour retrouver la nichée. Les cinq museaux pâles l'attendaient, sérieux et touchants, avec leurs courtes nattes pauvres, leurs tabliers noirs pareils, leurs jambes en flûte. L'aînée, plus grave, était la petite maman.
D'autre part, Poncet avait appris, dans la matinée, d'un ami particulier de Jules Favre, que tous ces canons séquestrés çà et là, et qui, simple trophée patriotique au début, étaient devenus vite, aux mains du comité central, une garantie des droits communaux et républicains, le gouvernement négociait avec les maires leur remise. Clemenceau, Henri Martin, Tirard, Arnaud de TAriège s'employaient à
une transaction. La Place enverrait des attelages^, et toutes les pièces seraient confiées à la Le'gion d'artiilcrie de la garde nationale, groupe'es en parcs, aux ordres du loyal colonel Schœlcher^ le députe' de la Seine. Pour prix de la cession, le gouvernement affirmerait de façon formelle, dans une proclamation de Favre, la République.
— Ça, dit Martial, ce serait le seul bon moyen d'en fmir, de tranquilliser tout 1 Le travail pourrait reprendre. Car on a calomnié la garde nationale ouvrière, elle ne tient pas qu'à ses trente sous. Possible pour beaucoup de gouapeurs, force égarée parce qu'on n'a pas su l'utiliser, tous ceux que ïrochu aimait mieux voir vider bouteilles et jouer au bouchon que de les discipliner, les envoyer se battre!... Mais les autres, les gens de l'ordre, et la masse qui ne demande qu'à voir renaître les affaires, à troquer le (lingot contre loutil, la solde contre le salaire, aurait bien vite raison de ces braillards...
— Tout de même, demanda Mme Poncet, ton fameux comité central, qu'est-ce que c'est que ces gens-là? Tu ne me feras pas croire que ce sont tous des agneaux, qu'il n'y a pas des loups derrière?
— Il y a bien à dire! murmura Martial. Tout cela est complexe.
Il remontait au début, expliqua quels sentiments avaient réuni, contre l'ennemi d'abord, pour la République ensuite, la garde nationale presque entière. Accusé de menées anonymes et criminelles, le 3 mars, par une affiche de Picard, le comité central provisoire avait répondu, le front haut, que, mandataire de deux cents bataillons, ses actes avaient toujours été signés, n'avaient eu qu'un mobile, la défense de Paris.
Et patatras f le 4, on apprend que d'Aurelles de Paladines va prendre le commandement de la garde nationale. On ne voit plus le vainqueur de Coulmiers, seulement le temporisateur révoqué par Gambetta, le vaincu d'Orléans ! A cette heure où l'ex-Empire s'agite.
OÙ les proclamations de Napoléon III au pays, ses tentatives d'embauchage dans les armées prisonnières se succèdent!... Encore un homme de coup d'État : voir la lettre trouvée aux Tuileries, une demande de siège de sénateur en récompense des services offerts à Saint- Arnaud, le Deux-décembre. Voilà le chef que Thiers donne à Paris t . . .
En réponse, le même jour, au Vaux-Hall, les délégués des bataillons avaient acclamé les statuts de la fédération, la République, décidé, en même temps que la réélection des officiers à tous les grades, la constitution prochaine du Comité central définitif : trois membres par arrondissement, plus, de droit, les vingt chefs de légion...
— Mais, dit Mme Poncet, je lai lu dans un journal, on a voté aussi que le département de la Seine se constituerait en République indépendante^ si l'Assemblée voulait décapitaliser Paris.
— Ça, dit Poncet, c'est idiot! Quand on sert la République universelle, on ne prétend pas lenfermer entre quatre murs. Comme si Paris n'avait pas autant besoin de la France, que la France de Paris...
Martial continuait. Dans ce grand mouvement d'une ville qui veut ses franchises, d'un peuple assoiffé de justice et de progrès, certains allaient trop vite, évidemment. Derrière le comité central provisoire, — et le surveillant d'un œil méfiant, — il y avait des révolutionnaires de profession, les évincés du 4 septembre, les meneurs du 31 octobre, tout un nœud de petits partis aux chefs ennemis, aux tendances diverses, également aigris par les persécutions, décidés à profiter des fautes de ce gouvernement de la Défense, dans lequel ils n'avaient vu que des bourgeois réactionnaires... Les blanquistes, les jacobins, les socialistes de l'Internationale. Celle-ci, inquiète de se voir en dehors du mouvement, avait désigné quatre délégués pour s'entendre avec le comité...
Mme Poncet s'inquiéta : Tlnternationale! Elle était
plus effrayée du mot que de la chose, savait ce qu'était cette pacifique association des ouvriers de divers pays, rejoints dans la communauté des intérêts, la recherche des moyens de protection du travail contre le capital, des moyens de lutte contre l'égoïste avidité des patrons. Elle avait relevé ses traces dans les plus récentes grèves, suivi le compte rendu des retentissants congrès qui depuis 66 avaient éveillé l'attention de l'Europe, celui des procès intentés par l'Empire, dont la persécution politique, loin de desserrer le faisceau des sections, lui avait donné cohésion et prestige.
— Oh! l'Internationale, dit Poncet, on exagère sa force. Mutuellistes ou communistes, divisés sur la forme, ils sont, je le sais, désorganisés au fond. La guerre a tout détendu, dispersé. Un de leurs prophètes, Karl Marx, vient même, dans une lettre, de déconseiller, de blâmer tout emploi de l'émeute. D'ailleurs, malgré les pillages de munitions et d'armes, malgré l'anarchie qu'on voit poindre, le danger n'est pas là. Il est à l'Assemblée I Un gouvernement n'est jamais perdu que par ses fautes... J'ai encore dans les oreilles les clameurs dont la droite, avant-hier, étouffait la voix de Victor Hugo, coupable de rendre hommage à Garibaldi. J'entends les ricanements autour de Delescluze, de MilUère, demandant la mise en accusation du gouvernement de Trochu... Par contre, dès qu'un des leurs met sur la sellette Gambetta et son œuvre, quel touchant accord!... Nous autres, les serviteurs de la Délégation, « la gueuse républicaine ! » nous sommes « les bandits de la Loire! »... Et les murmures quand Tolain disait : Citoyens /... Et le « Bon voyage! » dont on a salué la démission patriotique de Rochefort, de Ranc, de l'ouvrier Malon, après le vote de la paix...
Poncet mit la main sur Tépaule de 3Iartial :
— Retiens ce que je te dis, mon petit, je les ai vus à l'œuvre, le rouge les alîole, ils vont foncer dessus
comme des taureaux. Et personne pour les diriger, les contenir! Un ministère taillé dans l'habit d'Arlequin, où centres droit et gauche s'entre-croisent sans se fondre, où des républicains de la nuance de Favre^, de Simon, de Picard, de Le Flô, semblent à la majorité, en dépit de leur modérantisme^ des casse-cou! Les autres, un Dufaure, dur cerveau de juriste, utilité des cabinets de Louis-Philippe et de 48, où il fusilla très bien le peuple; un Lambrecht, bon ingénieur et faible ministre du commerce; un de Larcy, ex-magistrat de Charles X... Qu'en attendre?... Ils ne sont qu'une défroque, la doublure de M. Thiers; et celui-là!...
Poncet ne pardonnait pas au célèbre politique son rôle hostile à la Délégation, le « fou furieux! > dont sa sagesse glacée avait qualifié Gambetta, son désaveu de la guerre à outrance, ses manœuvres à Tours, à Bordeaux pour hâter la paix, dont il se savait l'indispensable négociateur...
— Celui-là, qui prétend tout sauver, va tout perdre! Nul ne peut nous être plus funeste.
Avec verve, le chimiste traçait le portrait du vieillard :
Petit homme d'État, grand homme d'affaires, grand surtout par l'idée qu'il se faisait de lui et quil avait su imposer à l'Europe. Type du bourgeois, avec ses qualités et ses défauts, frappé au millésime de 1840, et demeuré là; parfaite expression de cette monarchie de Juillet, piètre et cossue, dont il avait été le ministre impitoyable et avisé, sachant aux Finances remplir les coffres, et à l'Intérieur saigner l'émeute. Absolu au pouvoir, libéral dans le rang, maître Jacques cuisinant aussi bien la malpropre arrestation de la duchesse de Berry que l'opposition ouverte aux ministères dont il n'est plus. Infatigable travailleur, au premier plan comme dans la coulisse, du soleil tombant de Louis-Philippe à l'astre naissant de Louis-Napoléon, tant qu'il espère dans la chute de l'un, ou dans le lever de l'autre. Enfin la pesante retraite. Une soif
d'ambition qui depuis trente ans le dessc'chait, les mains encore tremblantes d'avoir tenu la France et du prurit de la ressaisir I Une vanité universelle, rageant d'être re'duite à raconter rhistoire^, alors qu'on prétend la faire; conquérant en pantoufles, enflé à l'image de ceux qu il étudie. Une vue nette, mais courte, qui en juillet a bien vu Tabîme où menait la guerre, mais qui, après la leçon de Sadowa, refusait des crédits, traitait de fable,, fantasmagorie, le péril des gros efl'ectifs allemands. Une manie de la centralisation à outrance, le fétichisme de ces mots : autorité, légalité; rien de ce quil fallait pour comprendre la situation dissociée, l'heure trouble. Du bon sens, mais sec, sans élévation; plus de faconde que d'éloquence, de lieux communs que d'idées. Une pratique ingénieuse des hommes, toutes les fines ressources de l'esprit, sans la source vivifiante du cœur.
Poncet reprenait :
— Il apparaît comme l'homme providentiel, la dernière réserve de la France. Mais à personne autant qu'à lui. Les uns saluent le restaurateur du trône, les autres le fondateur de la République. Il les trompera tous. Le régime lui importe peu; il ne voit que Thiers! et pour la prééminence de son égoïsme, il fera tout.
Durant deux jours, sans bouger de Montmartre, où l'on était enfermé comme dans une citadelle, — tout y obéissaità des comités locaux, dont l'un, mifitaire, siégeait à côté, rue des Rosiers, et l'autre, dit de vigilance, chaussée de Glignancourt, — Poncet et sa femme mirent en ordre leur petite maison. Une servante auvergnate les aidait, grande fille aux mains larges et aux cheveux filasse, du pays de Mme Poncet. Ua fameux coup de balai, les murs moisis, les allées à sarcler!... Dans le laboratoire, Poncet passait en revue ses fioles, grises de poussière, vérifiait les paquets des tiroirs; des substances s'étaient gâtées. Avec une manie précautionneuse, il rangeait tout, nettoyait, repris déjà
de son besoin de travail, rêvant à l'explosif nouveau. Mais le 13, la lecture des journaux, quil n'avait pas ouverts depuis son arrivée, le faisait bondir, l'arrachait à l'intimité du home reconquis, de ce jardinet ou il semblait qu'on fût hors du monde. Ils étaient donc fous à Bordeaux ! c'est à croire quils voulaient pousser Paris à bout.
Décider le transfert du pouvoir législatif à Versailles,
celui du chef de l'État, des ministères, des grandes
administrations! Ainsi la réaction coupait les ponts,
criait à haute voix son mépris injurieux de la capitale,
ses arrière-pensées poHtiques! S'il n'avait tenu qu'à
elle, Bourges ou Orléans, dernière limite, eussent été
choisis. Elle ne s'était rabattue de Fontainebleau sur
! Versailles qu'aux pressantes instances de M. Thiers^
I dont le vieux flair, à tant d'arrogante maladresse, avait
perçu un danger sans doute : que Paris se soulevât,
comme c'était à craindre, les troupes chargées de gar-
I der une Assemblée lointaine manqueraient à l'armée.
pour la répression 1 I Cette fois, l'insulte portait à plein. La droite avait ! avoué sa haine peureuse, à quel point elle était lasse de l'ardent foyer, de ce Paris qui, « dix fois en quatrevingts ans, — s'était écrié un M. de Belcastel, — avait envoyé à la France des gouvernements tout faits par le télégraphe... » Poncet reprenait, quittait l'admirable discours de Louis Blanc.
Avec quelle éloquence indignée il protestait... Toucher à l'unité nationale f Rayer d'un mot l'œuvre des siècles ! Comme si Paris n'était pas la capitale nécessaire, par son étendue, son milUon d'êtres en travail, son rayonnement d'idées, la majesté des souvenirs!... Comme si tous les départements n'aboutissaient point là, rivières au fleuve ! Et quel moment choisissait-on ? Celui où toute une population venait de donner le plus haut exemple d'endurance et de sacrifice ! Voilà le prix dont la France payait 1 héroïsme du siège... On voulait donc dresser, révoltée, la ville entière dans une
communion de colère formidable? souffler à Lyon, à Marseille, à Bordeaux la plus dangereuse des tentations? créer à Paris un gouvernement de Paris, contre lequel l'Assemblée naurait d'autre recours que d'ameuter la province? On voulait faire sortir des cendres de l'horrible guerre étrangère l'incendie de la guerre civile, plus horrible encore !
Comme il avait raison, ce député de la Savoie, Silva, opposant aux trembleurs ce lumineux dilemme : « Ou Paris n'off're aucun danger, et nous pouvons y rentrer, ou il en offre, et le devoir nous y rappelle f . . . » Et Minière montrant, après l'amputation des deux provinces, le pays décapité, le démembrement, la mort...
Et non content de jeter Paris à terre, on lui retournait les poches, on lui tirait le dernier sang. Sans pitié pour tout le commerce en suspens, ruiné à demi ou à fondj la loi des échéances ordonnait de payer, du jour au lendemain, tous les effets présentés d'août à novembre, retardés par décret du gouvernement de la Défense.
« Comment f se dit Poncet, quand les communications reprennent à peine, quand les succursales de la Banque de France sont encore fermées^ l'escompte introuvable, les transactions impossibles!... Peut-onde gaieté de cœur acculer à la faillite des milliers d'honnêtes gens irresponsables? »
11 décrocha brusquement son chapeau et sa houppelande. Et poussant la porte de la salle à manger où Mme Poncet recouvrait ses contitures :
— Au revoir^ ma bonne. Je vais voir Martial et Thédenat. Ne m'attends pas pour déjeuner.
Vite, elle achevait de rogner les rondelles de papier blanc, flcelées à neuf, glissait sans qu'il protestât trop, dans une poche un pot d'abricots, dans l'autre de gelée de cassis...
— Martial les aime tant !
11 haussait les épaules, partait en hâte.
Un vrai voyage. ïl longeait les retranchements, t Halte-là f » Des baïonnettes se baissaient... Place Saint-Pierre, des groupes pe'roraient; des orateurs de plein vent battaient des manches, sous des appentis, ou devant leurs tentes. D'autres gardes, assis en tailleur, jetaient les de's, appelaient des nume'ros de loto : « 11, les jambes de ma sœur; 4, Trochu va se battre ! » Poncet, à mesure qu'il descendait, fut surpris de l'immense quantité' de lignards et de mobiles mêlés à la foule. Ils badaudaient, les mains dans les poches^ ou faisaient cercle en parties houleuses, autour des jeux de hasard. Des zouaves lançaient le boniment. Les gros sous et les pièces d'argent roulaient. Les salles de marchands de vin, les devantures de cafés regorgeaient d'uniformes.
Évacuée de tous les grands locaux, des campements du siège, Tex-armée logeait chez l'habitant, croupissait dans les rues. Que ne prenait-on soin de licencier tout ce monde, de le renvoyer en province? Chaque jour, des colonnes de libérés partaient, sans que la masse parût diminuer, grossie de francs-tireurs au feutre mou ; des garibaldiens à chemise rouge commençaient à affluer. Les mobiles de la Seine, jetés sur le pavé avec dix jours de solde, étaient les plus bruyants.
Dans le quartier de TOpéra, la presse était moindre ; on y voyait, comme auparavant, des filles à chignon jaune; hommes d'affaires, journalistes, gandins, et le pubhc des promeneurs habituels battaient l'asphalte, sans paraître autrement émus des nouvelles, que quelques groupes commentaient pourtant. Rue de Rivoli, l'agitation reprenait. Au pied d'une arcade, des gens gesticulaient et criaient. Il s'approcha. On gourmait un passant qui avait essayé de lacérer une affiche rouge.
Poncet la lut, c'était un manifeste du comité central, protestant contre les « bruits odieux » qui couraient en province et adjurant les troupes envoyées contre Psiris de fraterniser avec le peuple. Des femmes
bien mises, des bourgeois paisibles, tout le monde approuvait.
De Tautre côté de l'eau, l'émoi grandissait, assemblait à des seuils de magasins les commerçants indignés, et à tous les coins de rues, des causeurs véhéments. Les brasseries du boulevard Saint-Michel retentissaient de disputes. Un vieux monsieur décoré, qui au bord dun trottoir lisait un journal, le froissa avec colère.
1 Rue Soufflot, Poucet se heurtait, sous la voûte, à la concierge de Martial, et comme il linterrogeait, il vit avec étonnement l'énorme femme le planter là, rentrer majestueusement dans sa loge, avec un regard de dédain à ladresse d'une commère à cheveux gris, qui, cabas à la main, descendait les dernières marches de Fescaher. Celle-ci vit le manège, et répondit d'un coup d'oeil superbe; mais, reconnaissant Poucet :
— Quelle surprise! C'est M. Thédenat qui va être content! Monsieur veut-il que je remonte?
— Merci, je vais d'abord déjeuner avec mon fils. Une voix sépulcrale et sévère sortit de la loge .
— Il est déjà parti à la Vache rouge, avec M. Thérould.
La femme de ménage suivait Poucet, qui lui demanda :
— Vous êtes donc brouillées, Mme Louchard et vous?
— Ah ! Monsieur ! ne m'en parlez pas ! . . . Son homme ne peut plus souffrir le mien, rapport à toute cette politique I Et Villoir ! Il a reçu une pierre l'autre jour en défendant le poste des Gobelins. Y avait quatre bataillons qui l'assaillaient ! ça a duré toute une nuit, et au matin il a fallu céder la place. Douze cent mille cartouches, Monsieur, qu'ils ont pillé là dedans I
Elle s'éloignait, les yeux au ciel.
F^oncet poussait la porte de la crémerie. Dans l'arrière-salle Martial et Thérould entamaient justement une poule que Mme Groubet venait de poser, fumante,
sur leur petite table, avec un plat de riz gras et doré. Martial, joyeux, réclamait un couvert. Thérould, qui découpait, s'interrompit pour prendre à témoin le chimiste, qui, sa houppelande accrochée à une patère, s'asseyait entre eux, acceptait l'aile que le rapin lui tendait :
— N'est-ce pas, monsieur Poncet, c'est une indignité !
Sa figure de pitre, si gaie autrefois, maintenant tournait au drame, s'injectait de bile, les pommettes maigres, le nez rouge. Mme Groubet, au comptoir, soupira :
— C'est-il Dieu permis! Autant fermer boutique... Tout Paris sera ruiné demain.
Et Martial :
— Tu avais raison, papa, ils nous foncent dessus ! Les voix se mêlèrent, animées. Du haut en bas,
pauvres, riches, dans toutes les classes ce n'était qu'un cri. Le double vote de l'Assemblée frappait Paris au visage, au cœur.
— En tout cas, dit Thérould, s'ils comptent sur les soldats qu'ils nous envoient pour avaler tout, ils peuvent se brosser le ventre! Je suis allé hier au Champ de Mars voir Vinoy passer la revue. Ah! Là! là!
Aux douze mille hommes de la division Faron, les troupes venues de province avec l'assentiment des Allemands joignaient un renfort de trois divisions. Mais éreintées de la guerre, peu soucieuses de la reprendre contre Paris, elles grossissaient le nombre, non la force.
— Pas farauds, les états-majors!... Au Trocadéro même, tous des rentiers, n'est-ce pas, des ventrus? Eh bien, jusque sous le nez des généraux, ils étaient les premiers à beugler : « Vive la République!... » Et les pousse-cailloux! Fallait les entendre, tout le long des rues, comme ils regagnaient leurs sales baraquements des boulevards extérieurs! Pauvres bougres ! ils sont en loques, ils crèvent la faim ! Ah i si les Parisiennes ne leur portaient pas la soupe !...
Mme Groubet, acquiesçante, changeait les assiettes. Un triangle de brie, roux et coulant, apparut. Thérould battit aux champs, de sa fourchette., et pre'senta l'arme, de son couteau. Après de si longues privations, la moindre gourmandise faisait plaisir. Puis, un grand verre de vin vidé d'un trait, il reprit :
— C'est comme leur d'Aurelles^ avec sa proclamation de cogne! Tout le monde au bloc! Groquemitaine, va! Picard disait-il pas à Fernol et aux autres du comité : « G'est un homme de fer, et vous jouez votre tête, et patati et patata ! » Un général de la garde nationale, ça? Non. Lisette! nos généraux, c'est nous qui les nommons. Avenue d'Italie, Duval; boulevard du Maine, Henry. Des purs!... Et le comité a la tête solide; la preuve, c'est qu'il n'a fait qu'une bouchée du concurrent : une réunion d'augures, tous chefs de bataillon, qui sous prétexte de s'occuper de la solde faisait du fla-fla, constituait aussi son petit comité fédéral.
ïhérould balaya d'un revers de main les miettes :
— Ffuitl supprimé! fondu... Il n'y a plus maintenant que la grrrande FédérrFation rrépublicaine de la garde nationale! Tous les patriotes ligués contre les ratichons de Bordeaux. Mercredi, on nomme au Vaux- Hall les manitous définitifs, le Comité central pour de bon, le seul, l'unique... Et Rrrr'an! selon l'immortelle onomatopée de Canrobert!... Nous verrons si, après avoir retiré à Paris sa place dans l'État, après lui avoir enlevé la résidence du gouvernement, les Chambres, les ministères, etc., on osera lui refuser encore le droit de nommer son conseil municipal, de gérer au moins ses affaires, comme la première commune venue. Ainsi, on nous planterait là, et, comme aux beaux jours de Badingue, un préfet de la Seine avec un conseil d'hommes à lui pourrait continuer à tout chambarder, fiche par terre et rebAtir, et ce, aux frais du contribuable, c'est-à-dire de Bibi, qui payera tout plus cher! Encore, dans ce temps-là, on avait la com-
pensation de la foire à grand orchestre, le quadrille des souverains . . . Finie, cette histoire ! Et puisque l'Assemblée nous plaque, Paris-Commune, je ne connais que çal... Maman Groubet, un self govemment, et trois tasses de votre divin moka, si-ou-plaît!
Avec une pointe d'ivresse, sa drôlerie instinctive reprenait le dessus. 11 but en se brûlant, prit congé', mystérieux. Il courait maintenant d'un bout à l'autre de Paris, comme un chat en guilledou, mêlé à toutes sortes d'affaires, l'Hôtel de Ville et l'hôtel borgne, la politique et l'amour.
Poncet suivait de l'œil le bohème :
— Encore un qui a reçu le coup de marteau f
11 avait été frappé de retrouver chez beaucoup, laissés calmes, cette espèce d'exaltation loquace, de nervosité, conséquence morbide du siège. 11 réglait l'addition, décrochait sa houppelande. Les pots de confiture se heurtèrent.
— Diable f fit-ii. Débarrasse-moi de ça... C'est un présent de ta mère.
Martial gaiement prenait, portait le manteau.
— Allons maintenant chez Thédenat. Comment vat-il?
— Bien affecté par tout celai Hier il ne décolérait pas contre l'ukase de Vinoy.
Le général en chef, prenant exemple sur les rigueurs de l'Assemblée, venait de supprimer six des journaux radicaux, ceux où Félix Pyat, Jules Vallès, Rochefort aiguisaient leurs sarcasmes, déchaînaient la voix populaire. Thédenat avait beau ne pas suivre jusqu'au bout leurs opinions violentes, il ne pouvait admettre qu'on portât pareille atteinte aux principes de liberté. Pis qu'un attentat, une faute. Toujours le talon de l'Empire! Mais sans presse libre, est-ce qu'à notre époque une nation comme la France pouvait vivre! On aurait beau lui crier : silence ! on ne l'empêcherait pas de penser, d'agir. L'histoire était là : aux brutalités des gouvernements répondent les coups de force
des révolutions. BàilIonHer les gens^ loin d'être une preuve de force, n'était qu'un aveu de faiblesse.
— Justement, dit Martial, voilà notre amif ïhédenat, qui sortait de chez lui, les aperçut, leva
les bras; avec effusion, les deux savants s'embrassaient, se demandaient des nouvelles de leurs femmes. Thédenat, longuement, gardait dans ses mains celles de Poncet.
— Eh bien? dit le chimiste.
Thédenat eut un geste découragé :
— Ce n'est pas fini. Puissions-nous n'avoir pas le plus terrible à subir encore!... On fait tout pour que Paris achève de perdre la tête!... On dirait qu'à Bordeaux et ici, ils se sont mis d'accord pour accumuler toutes les bravades, les sottises en un jour. Thiers renouvelant le pacte cauteleux, flattant la chimère monarchiste, faisant de la lointaine fondation de la République, quand il la faudrait absolue, immédiate, un aléatoire prix de sagesse... Ah! ce vote de Versailles, le couperet des échéances, la suppression des journaux... Mais même la Gazette de France proteste, flétrit cet arbitraire. Et la condamnation à mort de Blanqui, de Flourens, de deux autres inculpés du 31 octobre!... Quelle déloyauté! Un accord formel a couvert le soir même les envahisseurs de l'Hôtel de Ville, lié la parole du gouvernement... Est-ce tout! Non, je sais que Vinoy propose de couper net, dès aujourd'hui, la solde de la garde nationale... Et les ateliers sont clos, les usines mortes! Où les malheureux trouveraient-ils du travail! Autant jeter tout de suite des milliers de familles sur le pavé... Bordeaux s'en soucie bien! on l'a vu pour les loyers, quand Millière a déposé sa demande de sursis au paiement des termes... Renvoyé à la commission d'études. Enterré!... On ne se doute pas, on se moque de la misère des pauvres gens.
Il s'arrêta, prit Poncet par un bouton de sa jaquette :
— Tenez, Martial connaît bien les Simon, de braves
cordonniers, nos voisins. C'est chez eux que je vais... Eh bien, ils n'ont pu, le 8, régler leur arriéré; si demain le propriétaire n'a pas l'acompte qu'il exige, dehors!... Et je ne parle même pas du protêt de leur billet, un effet qu'ils ont souscrit en aoiH pour un achat de cuirs t S'ils ne parviennent pas à s'arranger, la saisie, la rue... Et leur histoire est celle df t )ut le Paris laborieux.
Il ajouta, comme on arrivait rue Gay-Lussac, devant l'échoppe :
— Attendez-moi, j'ai un mot à leur dire t
11 entrait; la pièce était vide. Au bruit de la sonnette, Thérèse sortit de l'arrière-boutique ; discrètement Martial et Poncet s'étaient écartés. Ils virent Thédenat disparaître au fond. Thérèse, revenue sur le seuil, reconnaissait Martial, le saluait... Elle avait mauvaise mine, les paupières gonflées... Et tout de suite, devant les deux hommes, Martial ayant nommé son père, son chagrin creva :
— Simon est au lit, malade, tellement il se tracasse! Les fils et Rose courent dans le quartier, à relancer les clients... Ah! si on nous payait tout l'ouvrag*" qu'on a fait!... Car Simon n'y regardait pas, au tra vail!... Et pour le crédit, la main large! Mais tout le monde est aussi gueux que nous à cette heure!... Sans le bon M. Thédenat...
Celui-ci, qui reparaissait, feignit de ne pas entendre, échappa vite aux adieux et aux remerciements de Thérèse .
— Ah! fit Martial, qui avait toujours la houppelande sur le bras. Et revenant sur ses pas brusquement, il retirait des vastes poches les deux pots de confitures, les déposait sur la table :
— C'est ma mère qui les a confectionnées. Faites-les goûter à Simon, il m'en dira des nouvelles!
Il se sauva, comme elle protestait. Poncet et Thédenat sourirent, dans un regard d'entente affectueuse.
— Comment voudrait-on, dit Thédenat, que ces
pauvres gens portent le gouvernement dans leur cœur? Absorbés, tous trois franchissaient les grilles du Luxembourg, se promenaient en causant dans le jardin bouleversé. Allées et pelouses, sous le couvert des grands arbres, veloutés de ce duvet grisâtre qui annonce le printemps, s'étendaient ravinées et hachées. Des campements d'hommes, des baraques d'ambulances, des parcs de bêtes et de canons laissaient partout leur salissure et leurs dégâts. Du haut de la terrasse, ils plongèrent sur un bivouac de tentes grises, où un régiment de marche, débris de l'armée du Nord, était massé.
— Étrange chose, dit Thédenat, que ces soldats français passant à travers les lignes ennemies^ dans toutes les villes bondées d'Allemands, pour venir, la giberne emplie de cartouches, surveiller Paris... Savezvous que l'autorité, craignant de manquer de chassepots, en a racheté à de Moltke douze mille, de ceux que la capitulation lui avait livrés!... Pratiques, nos vainqueurs!... Quand ils ont évacué les forts du Sud, ils ont remis à nos officiers une pancarte prévenant que toutes les vieilles fontes de fer, vieux projectiles, grilles, tuyaux, étaient vendus à un juif de Francfort; il en viendrait prendre livraison!... Et maintenant, ayant évacué Versailles souillé de leurs ordures, Saint-Cloud et Meudon dévastés, ils sont là, tenant toujours les forts de l'Est, pesant sur Mantes, sur Chartres, sur Fontainebleau, sur Meaux, écrasant au loin un tiers de la France qui les loge, les éclaire, les chauffe, les nourrit! Ils sont là, autour de nous, bouclant le cercle, attendant, hautains et joyeux, que Paris dégorge les premiers millions de la rançon !
11 y eut un silence, et comme si celte évocation était trop lourde à leur cœur, ils se serrèrent la main, se quittèrent en se disant seulement :
— A bientôt!
Les jambes lasses, Poncet remontait à Montmartre, triste et soucieux. En haut, passant devant la mairie
en émoi, — on ne parlait que des canons, — il eut la curiosité d'entrer. Avec joie, il apprenait de Gatisse que le maire duXVIlI' et onze de ses collègues venaient de recevoir tout à l'heure, de la bouche de Picard même, l'assurance que le gouvernement éviterait à tout prix de recourir à la violence... 11 fallait empêcher l'eiîusion du sang !
— Mais justement, continuait Gatisse, au lieu d'envoyer, comme c'était convenu, un officier d'état-major à la mairie, pour s'entendre au sujet de la remise des canons, d'Aurelles a expédié tout droit, sur le plateau, des avant -trains escortés par des gendarmes. Alors le comité de la rue des Rosiers a crié à la trahison ; les gardes, que tout ce qui se passe depuis quelques jours exapère, ont refusé de se dessaisir... Et maintenant, on hisse les pièces tout en haut de la butte; on travaille à un parapet...
Les jours suivants, fouettés de pluie et de neige, Poucet les vivait en courses et en démarches. Rester planté dans son laboratoire, indifférent à tout le reste, s'absorber aux patientes recherches, le chimiste l'eût voulu qu'il n'en eût pas eu le courage... Un besoin d'action, de dévouement au sort de tous, le poussait hors de la maisonnette, gaie et propre à présent, et qui avait repris son aspect familier...
Dans le quartier, où tant de pauvres le connaissaient, on se rhabituait à sa silhouette vive , à sa grande houppelande brune. Il relança des amis depuis longtemps négligés, ici, là prenait part à des conciliabules. On l'aperçut à la Plcice, au ministère de l'Intérieur, dans les mairies. Il se liait davantage avec le docteur Clemenceau, s'unissait à ses efforts. Le maire duXVIIP, député de Paris et biologiste distingué, voyait son fervent républicanisme suspect aux deux partis. Les gardes nationaux les plus exaltés, devaat ses tentatives de conciliation, se disaient trahis.
Poncet, malgré les ferments de troubles évidents,
gardait un espoir. Sans cloute, il y avait des tiraillements constants. Pour faire relâciier deux officiers prussiens arrête's dans la rue, il n'avait pas fallu moins que l'intervention du général en chef allemand et du ministre des Affaires étrangères. Sans doute les protestations de Blanqui et de Flourens couvraient les murs, en placards rouges, applaudis de beaucoup. Mais un peu de patience, tout se tasserait.
L'élection du Comité central définitif n'aggravait pas en somme la situation. On avait bien nommé par acclamation, au Vaux -Hall, Garibaldi général en chef de la garde nationale. Un de plus!... Démonstration platonique, s'il en fut. Il est vrai qu'un ex-officier de marine, Lullier, un cerveau brûlé, était en même temps promu au commandement de Tartillerie. Mais encore quelques jours, et il n y aurait plus d'artillerie^ les canons seraient rendus. Un malentendu, les provocations seules du gouvernement avaient, l'autre iour, fait échouer l'opération...
Poncet tenait de bonne source que la proclamation de Favre : « Le gouvernement met son honneur à fonder la République... » avait été trouvée à Bordeaux trop hardie, blâmée par Thiers... Aussi bien les actes de l'Assemblée ne parlaient que trop haut. Et toujours l'incurie militaire!... Même fausse démarche, pour les canons de la place Royale.
Vinoy devait s'entendre avec le général commandant le secteur, prendre jour; un bataillon consentant serait désigné de service... On n'en tenait compte ; au petit bonheur on envoyait des municipaux, sans même d'attelages sous la main... On se heurtait à d'autres gardes; refus, et aussitôt la générale, un quartier en tumulte, les canons traînés rue Basfroi et à la mairie du XX* !
Mais Paris se lasserait bientôt de jouer ainsi au soldat. Ces fameux canons, on ne les prenait plus au sérieux. La presse entière se gaussait d'eux et de leurs ravisseurs, persiflait le mont Aventin. Les meneurs
seraient-ils longtemps suivis ? Comme la semaine dernière, à Montmartre, les postes de garde refuseraient vite l'ennui des factions. A la Bastille, déjà le grand e'ian des premiers jours tournait à la parade, les manifestations languissaient; demain, devant l'écriteau suspendu au haut de la colonne, et portant en lettres colossales : Vive la République universelle, il n'y aurait que quelques attardés; après-demain, plus personne. Le drapeau rouge s'abattrait de lui-même. C'était humain, c'était fatal. Si violente qu'elle soit, la crise passe, la fièvre tombe...
Plus il y pensait, plus Poncet trouvait de raisons de se tranquilliser.
— Tu verras, tu verras! disait-il le matin du 17, à Catisse, qui passait devant la porte en tenant par la main une de ses filles, entrait un moment, — cela s'arrangera.
Pendant que Mme Poncet taillait une tartine à l'enfant, Catisse objecta de son air paisible :
— lieu f Heu ! que fais-tu de la nomination du général Valentin comme préfet de police?... Encore un de ces gendarmes de 1 Empire! Vinoy, d'Aurelles... Et de trois! Tout ça sent le coup d'État!
Poncet, incrédule, gonflait les joues. Ptt!... Thiers, revenu de Bordeaux depuis l'avant-veille, allait pouvoir se rendre compte lui-môme, tâter le pouls à Paris. Un coup d'État! Bon Dieu, mais avec quoi!... Ne disait-il pas, dans une de ses dernières dépêches, qu'il était d'avis de n'employer la force que si elle était nécessaire, et en ce cas à propos, et avec la dernière énergie.
La force! A quoi bon, quand la patience, l'habileté, le tact pouvaient suffire?... Et puis, à celte heure, quoi de moins « à propos », quand les votes désastreux de l'Assemblée venaient de lui aliéner jusqu'à ses parti- Bans même, quand cent cinquante mille protêts suspendaient la faillite sur une foule de commerçants; : quand plus de soixante mille gardes nationaux, dé-
voués à l'ordre, avaient depuis trois semaines quitté le rang, Paris.
« La dernière énergie » , certes ce n'était pas l'envie de l'appliquer qui devait manquer à l'homme de Transnonain. Il avait trop d'orgueil pour pardonner aux radicaux les pourparlers d'armistice rompus, le 31 octobre, sous le prétexte de l'émeute allégué par Bismarck, et pour oublier sa peur du 26 février, ce soir où, dans l'attente de l'entrée allemande, le flot grondait, menaçait d'emporter tout ! . . . Il devait être aussi incité par sa dépendance vis-à-vis de l'Assemblée. Le 20, elle rouvrait à Versailles ses séances, s'indignerait de délibérer sous les canons, non chargés pourtant, de Montmartre! Et la bande des hommes d'argent le harcelait encore : « Vous ne ferez jamais d'opérations financières, si vous n'en finissez avec tous ces scélérats, si vous n'enlevez pas les canons d'abord I »... Mais « la dernière énergie », où la prendre !
Quand le préfet de police parlait de faire arrêter le comité central, Vinoy disait : « Chargez-vous-en f » — Et le préfet de pohce répondait : « Je ne peux pas. » D'Aurelles voyait à ses rappels se grouper quinze hommes. Sa main de fer étreignait le vide. Les troupes, vaincues de Paris, vaincues de province, encadrées à peine, affaiblies encore du renvoi des libérés et de l'incorporation de ces désœuvrés qui depuis un mois vivaient chez l'habitant, battaient le trottoir, — était-il sage d'y compter? Démoralisées, flottantes, qui pouvait dire si au lieu d'abaisser les fusils, elles ne lèveraient pas la crosse? — Alors?
Le soir, Gatisse, en revenant de la mairie, apprenait à Poncet du nouveau :
— Le colonel Schoelcher, arrivé de Bordeaux aujourd'hui, est allé avec Clemenceau aux parcs de la Butte. Ils n'ont pu y pénétrer qu'en retournant chercher un laisser-passer rue des Rosiers. Un membre du comité les a accompagnés; on s'est entendu, on va restituer les canons à Schoelcher.
Poricet, vis-à-vis de sa femme, dîna plus gaiement que les autres soirs. Sur la nappe blanche, la lampe abattait sa lueur douce . On sentait le silence et l'ombre s'étendre, profonds, autour de la petite maison. Une pluie fine rayait lair vif. Il se mit à lire, pour la première fois depuis longtemps, tandis que Mme Poucet tricotait ses e'ternelles brassières, ses petits bas de pauvres.
Avant de se coucher, il ouvrit la fenêtre, respira largement. Montmartre dormait, pacifique, avec ses canons sur les buttes. La ville muette, pointille'e de lumières, s'e'talait confuse. Aigre et frileux, le printemps par souffles palpitait dans la nuit.
— Quel calme ! dit Poncet, en refermant la fenêtre.
Cette même nuit, à deux heures, toutes les troupes de l'arme'e de Paris sortaient silencieusement de leurs casernes. A travers la bruine glacée, dans lombre dense, de longues colonnes sillonnaient les rues de'sertes, la ville endormie. Commandements courant à voix basse, tambours muets, pas sourds, un vaste filet aux mailles vivantes s'abattait sur Paris. La division Susbielle entière, brigades Lecomte et Paturel, contournait Montmartre, escaladait à revers les pentes, s'avançait vers le moulin de la Galette et la tour Solférino. Une autre, ge'ne'ral Faron, s'élevait vers Belleville, détachant aux Buttes-Chaumont le général La Mariouse. La brigade Wolf occupait la place de la Bastille, la brigade Derroja l'Hôtel de Ville, la brigade Ilanrion les Tuileries et le Luxembourg. A Tesplanade des Invalides et à TÉcole militaire s'étabhssait en réserve la brigade Bocher. Toutes les forces du gou verncment étaient mobilisées, tentaient la surprise des canons.
A trois heures du matin, précédées de sergents de ville et de gendarmes, les avant-gardes de la division Susbielle atteignaient le faîte du plateau de Montmartre. Devant elles, se levaient, détalaient, par les ruelles étroites, des gardes nationaux furtifs, quittant leurs postes, leurs abris. Une soixantaine d'hommes établis 6, rue des ilosiers, dans la maison où siégeait le comité militaire, faisaient d'habitude le service de nuit, aux parcs de la butte. Ce matin-là, il n'y avait
que vingt-cinq gardes, dont sept de faction près des canons. Rue Mûller, un d'eux aperçoit la troupe qui monte, va couronner les hauteurs ; il crie : « Qui vive? » Aussitôt une de'charge l'abat, grièvement blessé. Les gendarmes s'élancent vers le poste, un feu de peloton réveille les dormeurs effarés, on les saisit, on les traîne dans les caves de la tour Solférino. Des officiers d'artillerie maintenant reconnaissaient les parcs, comptaient les pièces. Restait à les déménager, le plus dur...
Une attente interminable commence. Les attelages n'arrivent pas. Les heures de nuit passent, l'aube va poindre, toujours rien. On s'impatiente, on descend des canons à bras... Les troupes, sous une pluie fine, tendent le dos; en main jusqu'alors, elles s'énervent, s'interrogent. Parqués aux Champs-Elysées et à la Concorde, trop loin et en trop petit nombre, les chevaux se sont ébranlés enfin; il fait grand jour. Quatre heures se sont écoulées.
— Monsieur! Monsieur!
Poncet, qui s'était endormi tard, sursauta, baillant dans la demi-clarté. Sa femme, alarmée, se leva sur son séant : « Est-ce qu'il y aie feu? »
Mélanie frappait toujours à la porte :
— Monsieur 1 les troupes sont là! Il y a des soldats partout, vous n'entendez donc rien? Le tocsin sonne, on bat le tambour. Tout Montmartre est debout, les bataillons prennent leurs armes...
Poncet comprit, d'un éclair : les canons!... En cinq minutes, il était habillé, s'arrachait aux supplications de Mme Poncet, si courageuse pourtant d'ordinaire. Il n'avait qu'une idée, courir à la mairie, s'entremettre. Surtout, que le sang ne coulât pas ! L'horrible spectre de la guerre civile passa devant ses yeux, léblouit de rouge. Une terreur l'étreignait. Ah! les fous, qui mettaient face contre face soldats et peuple, de gaieté de cœur se lançaient dans une pareille aventure!.. Ce
n'est pas possible, il y avait autre chose! Les canons, prétexte. Thiers l'orle'aniste, les enragés de l'Assemblée tentaient un coup d'État. Dompter Paris, et après...
Mélanie, émue, expliquait : Elle allait chercher le lait; des pantalons rouges barraient le passage, d'autres détruisaient les retranchements. Ils navaient pas l'air bien méchants,, des femmes leur parlaient : « Qu'est-ce que vous faites là? Vous n'allez pas nous massacrer, bien sûr? » Les pauvres garçons! Grelottants et tout jeunes !... y en a qui avaient faim, on leur a donné à manger; un coup de vin... En bas les rues commençaient à se remplir de monde; on n'en revenait pas, et là-dessus des cris, des menaces!... Il y a de l'artillerie, prête à tirer, au bas de la rue lloudon. La place Pigalle est pleine de chasseurs à cheval...
Poucet suivait en courant la rue de la Fontenelle ; une masse de femmes^ d'enfants, de vieillards, s'agitait dans la chaussée de Clignancourt, remontait la rue Millier. Pêle-mêle, des postes du 88% déjà débordés, marchaient avec des gardes nationaux la crosse en l'air, ou agitant des mouchoirs. Un long cri de : Vive la République! fut reprispar tous. Gomment cela se fit-il? Soudain plus de sentinelles de la ligne, plus de sergents de ville. Un grand flottement, et la vague submergeait tout, déferlait sur le plateau. Rue des Rosiers, une autre vague, soulevant l'élan fraternel de la foule, venait à la rencontre.
Poucet, roulé dans le flux, vivait éperdument cette minute collective, ce grand frémissement humain. On s'écrasait. Le sein d'une femme échevelée battait contre son épaule ; un vieillard lui souffla son haleine d'alcool. Au-dessus des têtes houleuses, dans le brouillard terne, très loin, il apercevait un homme à cheval, un képi à feuilles d'or, un bras qui s'agitait. Il vit s'abaisser des fusils. Seconde d'indicible angoisse. Un murmure soudain s'éleva, les uns affirmaient, les autres répétaient que Lecomte avait commandé : Feu !
Au milieu des cris d'horreur et de pitié', adjurés par des femmes qui, intre'pides, s'avançaient toujours, suppliaient : « Ne tirez pas, vous êtes nos frères 1 » les soldats remettent l'arme au pied. Aussitôt un brouhaha, les fusils jetés, les crosses en l'air. Les soldats et la foule se mélangent, ne font qu'un. Poncet, emporté par un courant, voit de loin le général entouré, emmené, dans un hourvari de huées et de reproches... Les soldats sont les plus furieux, le mettent enjoué, les gardes nationaux s'interposent, le couvrent; tout disparaît.
Alors, ébranlé jusqu'au fond de lui-même, il se mit à descendre, encore pâle, une rue qu'il ne reconnut pas, bien qu'il y passât tous les jours. Il suivait, en une sorte de rêve éveillé, des gens qui devant lui parlaient haut, commentaient la scène. 11 tressaillit, à trois coups de canon qui s'espaçaient, tirés à blanc. Qu'étaitce encore? Il se le demanda avec anxiété. Il se retrouvait rue Tholozé. Les troupes du Moulin de la Galette étaient en train de l'évacuer. Rue Lepic, sur le pavé gras, les canons que les artilleurs du général Paturel avaient descendus, accrochés aux premiers attelages apparus seulement, étaient repris, les traits coupés, dans une bousculade et des vociférations. Place Blanche, des troupes fraternisaient encore. D'autres s'écoulaient à demi débandées. Poncet écouta un garde national qui, un bandeau noir sur l'œil, gesticulait :
— Il vient de passer un général avec son état-major au galop. Ils battent en retraite! On a dépecé deux chevaux tués, pour les manger t Viande de pauvres, ça n'a pas traîné. Place Pigalle, la ligne n'a pas voulu tirer... Les chasseurs à cheval, au lieu de charger, nous ont repoussé du derrière de leurs chevaux; c' qu'on a ri! Un capitaine en colère répétait : « Mais chargez donc! » Et il sabre un soldat, deux femmes. Pan! Un coup de fusil, il tombe. La lign€ lève la crosse. Des gendarmes, à l'affût derrière les baraquements du boulevard, nous canardaient... On les désarme... Tenez, en voilà qu'on emmène. Bonne prise!...
Poncet voyait passer, escortés d'une grappe hurlante, une soixantaine de prisonniers. Son cœur se serra. Qu'allait-on en faire^ où les menait-on ? Il redouta tout de cette foule provoquée, hors d'elle. Il cria : « A la mairie! » Là ils seraient en sûreté. Il prit la tête... Sauver ceux-là^ d'abord. Pensée unique, qui le dominait. Tout le reste demeurait confus. Quel écroulement! Comme cela s'était fait vite, qu'allait-il arriver maintenant?...
Nul ne l'eût su dire. Dans une débâcle irrésistible, tout craquait. A Belleville, le général Faron, maître sans coup férir de la mairie, avant l'aube ; — aux Buttes-Ghaumont, La Mariouse, qui des trois parcs n'avait pu, faute d'attelages, expédier à l'École militaire que dix-huit canons, — se voyaient en quelques heures noyés dans le soulèvement pacifique du peuple. Femmes, enfants s'adressaient doucement aux soldats, leur faisaient honte, criaient : Vive la ligne ! Les régiments mollissaient, prêts à fondre. En même temps, autour d'eux, dans le quartier muet, les barricades s'élevaient, coupant le retour. Indifférents, ils les regardaient faire. Faron, alors, se décidait; encore un instant, plus de retraite; un autre encore, plus de troupes... Parlementant, souriant ici, là montrant les dents, il parvenait à retirer, à ramener presque intact son monde. Place de la Bastille, la brigade Wolf se repliait de même, juste à temps. Au Luxembourg, un des régiments de la brigade Hanrion rendait les armes, pactisait avec la garde nationale, qui avait forcé, brisé les grilles. A onze heures, sur tous les points, la partie était perdue, l'armée lâchait pied, tournait au peuple.
En vain, depuis l'aube, dans les trente bataillons qui seuls marquaient un reste de sympathie au gouvernement, le rappel, sur les ordres de d'Aurelles, battait à tour de bras. Cinq cents gardes nationaux au plus venaient aux rassemblements, se dispersaient vite. Et sur les murs, commentaire ironique de cet immense coup
manqué, s'étalait dans son impuissance, au milieu des groupes de lecteurs étonnés ou hostiles, l'affiche de M. ïhiers et des ministres, invitant les bons citoyens à se séparer des mauvais, menaçant les coupables, exigeant le retour à l'ordre « immédiat, entier, inaltérable! »
A la mairie duXVlII% — où depuis longtemps Clemenceau était redescendu de la butte escaladée à l'aube, le quartier endormi encore, pour demander à Lecomte remise du garde national blessé, — Poncet apprenait, de la bouche du maire, que le général, avec quelques officiers, était en sûreté, enfermé au Château-Rouge.
Abandonné par ses adjoints, nettement révolutionnaires, Clemenceau, lui, veillait au salut des gendarmes cachés dans les caves. Autour de la mairie, où sans cesse arrivaient des gardes nationaux, clairons sonnant, l'agitation était extrême. Poncet allait des uns aux autres, conseillant le calme, quêtant des nouvelles ; d'étranges bruits couraient : on aurait reconnu dans un groupe l'ancien préfet de police de l'Empire, Piétri. Sous le porche disputaient à force quelques membres du comité de la rue des Rosiers. D'autres, réunis au comité de vigilance, chaussée de Clignancourt, avaient tout à l'heure ordonné la construction de barricades, nommé chef de légion Bergeret, du Comité central.
Celui-ci, désertant la veille la place de la Corderie, surveillée par la police, s'était donné rendez-vous pour le 18 au soir à l'école de la rue Basfroi, derrière la Bastille. Surpris par l'agression et la déroute de l'armée, une dizaine à peine y ralliaient de suite, ne savaient où donner de la tète. La résistance s'organisait dans les quartiers.
Chacun pour soi, Bergeret à Montmartre, Varlin aux BatignoUes, Duval au Panthéon, Pindy dans le 111% Faltot rue de Sèvres, Brunel et Ranvier à Belleville et dans le X\ Les bataillons s'agitent sur place, nulle offensive encore ne se dessine.
Montmartre bout comme une chaudière, fusion de gardes nationaux surexcités, de soldats de'bande's, affame's, pour qui on quête. Le chimiste ne tient pas en place. A la mairie, on attend, sans en espe'rer grand' chose, l'effet d'une démarche tentée auprès de Thiers par deux représentants de Paris, le colonel Langlois et Edouard Lockroy; ils ont été lui demander l'élection du commandant en chef de la garde nationale, le remplacement de Vinoy, d'immédiates élections... Derrière chaque porte, ce ne sont que discussions aigres, trouble, décousu.
On se passe une affiche du gouvernement, toute humide encore, appelant aux armes quiconque aime famille et propriété ; on commente l'étonnante proclamation de d'Aurelles. Rédigée d'avance, elle annonçait la réussite complète de l'opération, la reprise totale des canons I Justement un député venait de confier à Poucet que, la veille au soir, les trente officiers supérieurs de la garde nationale, consultés par d'Aurelles, lui avaient annoncé la défection certaine de leurs hommes, si on les appelait à marcher contre les autres bataillons! De même les colonels, questionnés par Vinoy, ne lui avaient pas caché le mauvais état d'esprit de la troupe. Quelle vertigineuse incohérence avait présidé à tout cela 1
Poucet demeura stupéfait, indigné, en apprenant comment la sournoise folie, malgré la promesse formelle, la parole d'honneur de Picard aux maires, avait été résolue la veille, au conseil du gouvernement... Vinoy sceptique, exposant son plan, ne répondant de rien, prêt du reste à obéir... Le Flô arrivant de Bordeaux à point pour critiquer les détails d'exécution, ces colonnes détachées sans sacs, sans vivres, comme s'il s'agissait d'une simple promenade!... Les ministres sentant peser sur eux moins la réprobation de Paris que le despotisme de l'Assemblée, la nécessité de faire quelque chose ! « Que dirait-elle lundi, si les canons la narguaient toujours?... » Thiers imposant
enfin sa volonté, résolu à tout, au sanglant triomphe qui eût assis son pouvoir, comme au pire échec, qui justifiait du moins de ses efforts. Mais avec ce diabolique petit homme,, aux yeux malins, froids sous les lunettes, savait-on quelles ténèbres d'arrière-pensées se dissimulaient jamais? Risquer ainsi le va-tout! Sûr de perdre!... Car il était trop avisé pour ne l'avoir point prévu... que voulait-il donc?
Tandis que Poncet retournait un moment chez lui pour tranquilliser sa femme, — deux heures et demie déjàf — à quelques centaines de mètres à peine de la rue Sainte-Scolastique , quelqu'un dont sa pensée était loin, qu'il connaissait pourtant et estimait, le commandant Pierre Du Breuil, marchait, inquiet, mais le front haut, entre une haie de gardes qui l'insultaient. Les yeux sortis de la tête, un voyou ne cessait de hurler : « A mort le mouchard! » Et sur tout le chemin, les menaces faisaient écho, un murmure grondait.
Du Breuil en vêtements civils, redressant le buste sous l'outrage, avançait, un pli amer aux lèvres, l'étonnement et le dédain aux yeux. Sa première colère était tombée. 11 ne cherchait même plus à donner des explications, à justifier de son identité. Tout était prétexte à griefs amphfiés, reproches stupides. « Un officier de Metz! eh! va donc, Bazaine!... Il trahissait, venait espionner pour l'Empire! Un commandant de la Garde ! N'y en a plus ! N'y a plus que la garde nationale... Assassin du peuple! Il voulait nous tuer ce matin... Tu arrives d'Allemagne? Monsieur est Prussien?... Attendez que le comité décide. » Du Breuil haussait les épaules. Il ne s'attendait pas, en quittant hier Mayence, à cette arrivée.
Il avait cru dire adieu au cauchemar du passé, cette captivité morne où l'écho des canons de Coulmiers, de Bapaume, de Villersexel lui répondait au cœur comme un reproche, et plus douloureux que tout, ce
langeux blocus de Metz, où avait succombé sa foi sous le faix du terrible doute : fuir comme d'Avol, retourner se battre, ou subir jusqu'au bout, prioonnier, Té tau de fer de la discipline... Enfin, il était libre, il allait toucher à la minute de ses de'sirs, au sol de France 1... Ne plus voir la rogue figure casquée du vainqueur, travailler pieusement, ardemment, pour son humble part, à refaire la patrie, âme et corps, à forger, tremper Toutil des prochaines revanches.
Quelle e'motion l'avait étreint, à la frontière, au spectacle de la douce terre, des villes abîme'es, encore fourmillantes de l'occupation! Quel allégement, en approchant Paris, le dernier poste allemand franchi 1 11 tremblait presque de plaisir à l'idée de revoir la chère, l'admirable ville si courageuse pendant le siège, ce Paris qui s'était montré héroïque, avait ajouté un rayon à son halo de gloire, ce Paris frivole et grand, où toutes les femmes avaient de la grâce, où les idées pétillaient vives et claires, incessant foyer qui éclairait le monde!...
11 arrivait sans prévention contre la République, prêt à la servir de son mieux. N'avait-elle pas relevé le drapeau tombé des mains de l'Empire; sauvé, sinon le pays, du moins l'honneur? Les tentatives d'embauchage bonapartiste, au lendemain du désastre, l'avaient blessé dans sa pudeur de vaincu, sa conscience d'homme. 11 y avait loin, du Du Breuil qui s'en revenait maigri, un peu de cendre aux tempes, le visage creusé de réflexions graves, à celui qui, neuf mois avant, en son brillant uniforme assistait, dans le parc de Saint-Gloud, au départ de l'empereur Napoléon et de sa maison, évoquait, à travers ce train qui emportait la fortune de la France, les entrées en campagne de l'Autre, le fracas d'épopée qui avait ébranlé le jeune siècle et la vieille Europe. Tout à l'heure, il rentrerait, il irait se mettre à la disposition du ministre, et demain, au travail!.,. Une pensée suave et profonde se mêlait à toutes ses pensées, un visage était toujours
devant le sien, les beaux yeux purs d'Anine, consolant du passe', illuminant l'avenir.
Enfin, enfin, le train entrait en gare, les plaques tournantes résonnaient... Et soudain, une autre ville. Il ne se reconnaissait plus, cherchait en vain une voiture. Mais on l'entourait... sa voix impérieuse, son air militaire, sa rosette... « Vos papiers, citoyen?... r> Des soldats débraillés^ des gardes nationaux sales et barbus l'apostrophaient, l'empoignaient... Tout ça était louche, au poste! Courte lutte, rage blanche, qui ne servait qu'à resserrer les mains brutales, à rendre mauvaises les voix. Il se contenait, écœuré. C'était trop bête, on allait le relâcher... Mais de poste en poste, on l'avait trimballé, l'escorte à mesure grossie, son crime aggravé de toute la crédulité niaise de la foule. « Il a tué un enfant ! A bas l'espion ! Au comité !» Et de rue en rue on cherchait le comité, on remontait vers Montmartre.
— On y est bientôt ! dit à Du Breuil un de ses gardiens, qui malgré sa voix rude n'avait pas Tair trop méchant. Et comme s'il devinait ia stupéfaction de l'officier au persistant regard dont il suivait les bandes de soldats, lâchées : « Hein, ça vous défrise!... Ces bons zigues sont avec nous! » En propos coupés de hoquets, — car il était passablement ivre, — il daignait expliquer le coup monté, raté, par Foutriquet!... Il avait voulu lui en faire faire du propre, à l'armée!... Mais elle, dégoûtée, l'avait planté là... Plus souvent que les enfants du peuple se massacreraient entre eux, tout ça pour enterrer la République!... Il cligna de l'œil : « A bon entendeur, salut!... Vous avez l'air d'un assez chic type!.. Restez avec nous, mon officier! »
Cela, c'était le soufflet le plus dur. Du Breuil réprima mal un haut-le-corps. Rester avec ces brutes, dont le contact soudain ne lui montrait aucune des causes de légitime exaspération, rien que la laideur et la grossièreté, tout l'écart d'éducation et de caste! Rester
avec ces misérables soldats, à qui son ignorance de la situation ne trouvait point d'excuses, ces traîtres qui avaient abandonné leurs chefs, déserté le drapeau f Et pour quelle cause?...
Tout lui était obscur^ sinon qu'il voyait la terrible bête humaine déchaînée, Paris en révolution, sous le regard ironique des Allemands ! L'émeute eût-elle eu en principe toutes les excuses, elle se donnait en fait le plus impardonnable des torts. Quelle égoïste frénésie poussait ces hommes, les remplissait, les exaltait d'euxmêmes, au lieu de songer tous à la patrie, gisante encore! Oser parler de droits, quand il ne pouvait être question que de devoirs, quand l'ennemi était là ! C'était donc l'accueil que lui réservait Paris, c'était dans ce lamentable état qu'il retrouvait la ville aux gaies habitudes, au lumineux génie ! Tout en lui protestait.
Avec dégoût, il soutint le regard insolent dont le toisait un lieutenant de la garde nationale, bossu sous la vareuse galonnée, œil vairon, un brûle-gueule au coin de la bouche canaille. Quelle armée était-ce là, grand Dieul II souffrit de cette mascarade, dans son respect invétéré de l'uniforme, fut pour la première fois de sa vie heureux de ne pas porter le sien, le commettre là...
On arrivait au Château-Rouge. Il fallut fendre la presse. Jamais, même aux plus beaux jours de bals, pareille foule n'avait envahi parterre et bosquets, assailli la vieille maison aux briques rouges, bâtie par Henri IV pour Gabrielle d'Estrées. Divers postes de gardes nationaux s'y tenaient en permanence. Un vieillard à galons de capitaine, décoré de Juillet, se précipita vers Du Breuil. Il mâchonnait des invectives dans sa barbe blanche, cria, ravi : « Encore uni... On va vous faire votre affaire ! Ce ne sera pas long ! »
Une courte rixe mettait aux prises les arrivants qui ne voulaient pas perdre leur prisonnier et les gardes entassés devant la porte. Du Breuil était enfin jeté dans Tescalier, conduit dans une chambre pleine de gens où siégeait, important, un autre capitaine ; fort poliment
aux demandes d'explications, il répondait que son parti avait besoin de garanties pour la journe'e. A son vif regret, lui, Simon Mayer, conserverait le commandant comme otage,, avec ces messieurs... U désigna huit autres personnes, qui aussitôt se récrièrent, l'entourant, réclamant d'être entendues par le comité. Le capitaine éluda, affirmant que nul danger ne les menaçait; le comité n'était pas là; on ne pouvait le joindre en ce moment... Et, embarrassé, il s'esquiva, au milieu des récriminations.
Une main se tendait vers Du Breuil. « Mon commandant! » Il aperçut avec stupeur un visage de connaissance, le comte Beugnot. L'officier d'ordonnance du général Le Flô, arrêté le matin au coin du boulevard Rochechouart, conduit là depuis quatre longues heures, le mettait au courant. Ainsi, et de deux autres officiers qui avaient suivi le général Lecomte, Du Breuil apprit l'échec des canons, la défection de la troupe. Le général était enfermé, au secret, dans une pièce voisine. Gomment tout cela allait-il finir? Qu'est-ce que c'était que ces comités invisibles, introuvables? Leur seule chance de salut n'était-elle pas que, tout à la besogne révolutionnaire, on les oubliât, jusqu'à la fin de la tourmente?
Mais non. Aux cris de mort qu'ils entendaient à travers les fenêtres succédaient des commandements de mauvais augure. La porte s'ouvrit. Tenant un ordre estampillé de quatre signatures illisibles et d'un cachet de timbre, Simon Mayer reparut : « Vous allez être conduits sur la butte, à l'endroit où se tient le comité. » Il ajouta : « Je réponds de vous, je voudrais pouvoir répondre du général. » Dans le jardin, entre deux rangs de gardes nationaux, baïonnette au canon, Du Breuil et ses compagnons prenaient place. Lecomte fut alors amené, rendit le salut que lui faisaient les prisonniers et les officiers fédérés, tandis que leurs hommes crachaient des injures.
Alors, par les rues montantes commença, sous les
huées d'une populace en folie^ le calvaire ignominieux. Les poings se tendaient, cherchaient à frapper. Des bouches furieuses montraient les dents, proféraient des sons rauques. Pareilles à des sorcières, des femmes haillonneuses brandissaient des fusils. La foule était telle^ que le cortège avançait avec peine^ au plus petit pas d'enterrement. Le képi doré du général était le point de mire de toutes les haines. Des déserteurs du 88» sifflaient. Un garde national^ qui marchait à côté de Du Breuil, releva du coude une baïonnette dont on voulait le larder.
Une torpeur douloureuse lui écarquillait les yeux. Quelle trombe arrachait, et de quels bas-fonds de misère et de crime, cette écume d'énergumènes, ces souteneurs et ces filles ? Le rire gloussant d'un idiot lui vrillait les oreilles; obscène, une femme rousse leva ses jupes, montra ses cuisses très blanches; on hurlait : « Faut leur crever la peau t » Une ivresse de mort emportait les plus paisibles, chantait aux refrains haletants des gamins. Béant, Du Breuil découvrait d'étranges abîmes, se penchait avec épouvante sur des trous de ténèbres et d'éclairs, tout l'effrayant dessous de la société. Une horreur mêlée de pitié le secouait devant l'énigme de cette animalité farouche, insoupçonnée. Les regards surtout le fascinaient, les regards de haine indicible, de mépris, d'exécration. Que leur avait-il donc fait à tous? Il ne comprenait pas...
Mourir, il n'avait jamais eu peur de cela. Il avait accepté, depuis toujours, en son âme de soldat, cette fatalité. Mais mourir ainsi, comme une bête égorgée, sous les coups d'hommes de sa race, plus sauvages que les pires ennemis 1 Cela le révoltait et le navrait... S'échapper, fuir? Il eût voulu foncer, tête basse. Mais c'était la fin certaine, immédiate; au bout de trois pas, il tomberait assommé, déchiré vivant. La clameur de sang, poussée par mille poitrines, tordait les nerfs, avivait la démence. Le cortège funèbre accélérait le pas, roulait sous l'ouragan des cris. Dans le jour
blême, un clairon discordant trouait la brume, sonnait la charge.
Au ministère des affaires étrangères en désarroi, dans les salons du premier étage, tous les ministres présents à Paris étaient groupés. On attendait le retour de M. ïhiers. Sorti une première fois dans la matinée pour aller au Louvre prendre des nouvelles, se concerter avec le général Vinoy, le ministre de la guerre, et juger lui-même de l'aspect de Paris, il était reparti, après l'ordre lancé aux troupes de rallier l'École militaire; les premières venant d'apparaître, à la tête du pont de la Concorde, il avait couru à leur rencontre.
Dans une embrasure, Favre, lippe pendante, le collier de barbe blanchissant, et Jules Simon, à l'onctueux visage déconfit, causaient avec l'amiral Pothuau; ils eussent voulu des mesures énergiques. Le gros Picard marchait les mains derrière le dos, grave, sans envie de décocher ses habituels lazzis. Une troisième affiche, qui agitait aux yeux du Paris bourgeois Tépouvantail du communisme victorieux, venait d'être posée, sans résultat. Définitivement, les rares gardes nationaux de l'ordre étaient rentrés chez eux, d'où le plus grand nombre n'étaient même pas descendus. Le Pouvoir glissait, s'effondraitau milieu de l'indifférence générale, du faux pas de sa tentative manquée.
Des porteurs de renseignements, des délégués des mairies, des députés entraient, sortaient; partout des conciliabules, des conseils jetés, des portes battantes. De minute en minute, l'affolement croissait. Par les hautes fenêtres, les ministres lançaient des rogards anxieux sur les troupes de garde, l'arme au pied dans la cour, derrière la frêle barrière des grilles. Sur le quai, des détachements de gardes nationaux en armes passaient sans cesse. On entendait les clairons et les cris, et, perçant les murs, comme un bourdonnement d'océan, le lointain tumulte de Paris.
Un mouvement dans la cour et les antichambres, la
voiture de M. ïhiers se rangeait au bas du grand escalier. Vif, trotte-menu, le paletot déboutonné, les yeux perçants derrière les lunettes, le chef du pouvoir exécutif entrait en coup de vent. Derrière lui bientôt, ayant recouvré son sang-froid, le général Vinoy paraissait. Les ministres les entourèrent. Les portes furent closes. Dansles salons voisins l'attente reprenait;, fébrile. De cette voix vinaigrée dont le fausset faible portait si loin, imposait de grands silences, M. Thiers déclara :
— Messieurs, il est clair que nos troupes vont être submergées dans cette foule. Il faut renoncer aux canons, tirer au plus vite l'armée du chaos où elle est plongée! Quant à moi je n'hésite point,, nous n'avons qu'à sortir de Paris et à nous rendre près de l'Assemblée.
Des protestations aussitôt l'interrompaient. Favre, Simon se récrièrent : abandonner Paris à l'émeute, livrer ses immenses ressources, ses armes, ses munitions, ses monuments! Impossible !... M. Thiers reprenait, avec feu :
— C'est moi qui ai fait venir l'Assemblée à Versailles, par une violence patriotique. Je n'encourrai pas le reproche éternel de l'avoir fait tomber dans un piège ! Elle représente la France. Tout doit lui être sacrifié ! Il faut l'entourer, lui faire un rempart de notre corps. Je suis navré, mais résolu. Je n'abandonne pas la patrie, je la sauve.
Têtu, il en revenait à son idée fixe. Il avait calculé l'échec possible, s'il ne l'avait pas escompté. Il n'avait confiance que dans la force. Puisqu'aussi bien il fallait agir un jour ou l'autre, n'avoir point réussi, cette fois, avec des troupes insuffisantes, c'était un mal réparable. Cette armée, qui venait de plier comme on pouvait s'y attendre, n'était pas une véritable armée. Ni armature, ni ressort. Qu'il eût, au contraire, risqué le coup plus tard, comme on le lui conseillait, avec l'ancienne armée revenue de ses prisons, c'est alors qu'il eût brûlé sa dernière cartouche. Le désastre eût été sans remède. Maintenant, au contraire, l'expérience était faite, il
n'était plus possible de lutter contre Paris, dans Paris; il fallait le quitter et le reprendre. Et le professeur d'histoire reparaissant dans le vaniteux ministre de Louis-Philippe :
— A la vue de cette insurrection, Messieurs^ un souvenir m'a frappe'. Le souvenir du 24 février 1848. Le roi m'avait demandé, lorsque les choses avaient pris une fâcheuse tournure, ce qu'il y avait à faire. Je lui répondis qu'il fallait sortir de Paris avec le maréchal Bugeaud, et y rentrer avec cinquante mille hommes... Mais le roi se souvint des Bourbons et de Bonaparte, qui une fois hors de la ville n'avaient pu y rentrer. Il refusa. Ce fut sa perte!... Messieurs, l'histoire est là. Je vous rappellerai encore 1 exemple du maréchal de Windischgraetz, qui après être sorti de Vienne devant l'émeute, y rentra victorieux peu de temps après...
Il n'ajoutait points et personne ne le lui lit remarquer, ce que fut la rentrée de Windischgraetz et de Jellachich dans Vienne; il le savait de reste, et le trouvait bon : les assauts répétés, le bombardement des faubourgs, l'incendie, le sac, les prisonniers fusillés, toute la ville livrée aux Croates à manteaux rouges !
On l'avait écouté avec un respect mal convaincu. Jules Favre éleva la voix :
— Une pareille reculade est un acte désespéré, peut perdre la France f
Picard, Simon,, Pothuau venaient à la rescousse. Pourquoi ne pas se défendre à l'Hôtel de Ville, où sont encore le maire de Paris, Jules Ferry, qui saura se battre, et le général Derroja? Pourquoi évacuer l'École militaire ? Ne pouvait-on se retrancher au Trocadéro, point stratégique facile à défendre, et que rallieraient certainement les gardes nationaux amis de l'ordre, ouvrant enfin les yeux?
Mais le vieillard secouait la tête avec impatience, restait sourd à toutes les objurgations. Son parti n'eûtil pas été arrêté d'avance, qu'il l'eût pris sur l'heure, ayant jugé de l'état de Paris, en allant au Louvre. Prati-
78 LA COMMri.NE
cien endurci; il avait tâté le pouls du malade Plus de tisanes 1 La saignée! une large saignée pour calmer cette fièvre î... Sa voix aiguë, montant d'un ton, trancha, impérative :
— J'ai déjà donné l'ordre au général Vinoy de retirer ses troupes derrière la Seine et d'occuper tous les ponts. Le temps presse, il faut mettre les débris de l'armée hors de contact avec ce peuple qui la corrompt. Nous la referons ensuite.
Vinoy dit :
— Je suis soldat, commandez.
Les ministres se regardaient, hésitants : fuir ainsi, quand rien n'était perdu, quand on était maître de toutes les administrations, des remparts, des forts I... Ils ne pouvaient se résigner à tout lâcher de la sorte. Que deviendrait le général Le Flô? Suivrait-il M.Thiers à Versailles?... Et M. Thiers appuyait, en revenait toujours à ses principes : faire le vide, reconstituer l'armée, quitter Paris sans perdre un instant. . .
Mais des rumeurs de cuivres, des roulements de tambours retentirent. On se précipitait aux fenêtres. Trois bataillons de garde nationale, agitant leurs armes, défdaient en criant sur le quai. Ils levaient les yeux sur la haute façade. Les silhouettes aux vitres s'effacèrent. Une panique courut.
— Je crois que nous sommes flambés! dit Le Flô. Nous allons être enlevés...
Le matin, il avait été malmené à la place de la Bastille, en gardait une impression pénible. Que ces gaillards fissent demi-tour à droite et pénétrassent dans le palais, on était tous pris jusqu'au dernier. Du coup, la discussion fut close. On acceptait la guerre civile.
Inévitable, qu'elle se fît, au moins, avec des chances de victoire assurées!... Le plus pressé, les troupes sauves, élait de mettre à l'abri le prestige du chef de l'Etat, les soixante-quinze ans de ce vieillard indispensable. M. Thiers saisit son chapeau. Vinoy lui endossait son pardessus.
— Votre voiture est prête. Prenez mon escorte, je l'ai fait doubler.
Et Le Flô :
— Il est important que vous vous sauviez ! Il doit y avoir un escalier dérobé pour gagner la rue de l'Université.
Vinoy reprit :
— Un escadron garde la porte du bois de Boulogne. Votre sortie est assurée par là !
Dans la bousculade, M. Thiers répétait encore l'ordre ferme d'évacuation. Sur quelles troupes pouvait-on compter le plus? La brigade Daudel? « Mais, dit Vinoy, elle occupe les forts du sud, le Mont-Valérien, Courbevoie. » N'importe! qu'on l'envoyât de suite à Versailles I Et suivi d'un brouhaha d'adieux, M. Thiers enfilait la porte. Fouette cocher ! Ventre à terre!
Tandis que Favre recevait des délégations, que Simon, Picard et Pothuau retournaient à leurs ministères, la voiture, déjà bien loin, roulait, au milieu des cavaliers, à toute allure. Par moments, M. Thiers penchait la tête à la portière, criait : « Plus vite, plus vite! Mais marchez donc! » Au pont de Sèvres, il tendit au lieutenant de l'escorte un billet écrit au crayon :
— Pour le général Vinoy. Ne perdez pas une seconde !
C'était Tordre, réitéré, d'évacuer les forts. On ne souffla qu'à la montée de Viroflay. Les chevaux étaient fourbus.
Au moment même où le chef du pouvoir désertait Paris, — il pouvait être entre trois et quatre heures, — le général Lecomte et ses compagnons achevaient de gravir leur calvaire Sous les hurlements de la meute, ils atteignaient la rue des Rosiers, s'engouffraient au numéro 6. La cour grouillait de lignards forcenés. Du Breuil aperçut, avec cette précision et ce vague des songes, la porte cochère verte, la maison
vieillote, un jardin de campagne. Deux pêchers bourgeonnaient contre le mur du fond... Un coup de fusil partit. On les poussait dans une e'troite pièce obscure au rez-de-chausse'e... « Le comité va statuer sur votre sort, » déclara le vieux capitaine décoré de Juillet. Comme le temps passait et que le général réclamait de comparaître immédiatement devant ces juges mystérieux, il répondit qu'on allait les chercher.
Les abois de la foule redoublaient. Pour les voir de plus près, tenter de les saisir, on brisait les carreaux. Des mufles altérés de sang se collèrent aux châssis, des canons de fusils dépassèrent. Les officiers fédérés et les gardes nationaux se mettaient à la traverse, au péril de leur vie résistaient à l'assaut. Un lieutenant nommé Meyer s'arc-bouta contre la porte^, supplia d'attendre. Le comité n'arrivait toujours pas. Chaque seconde hâtait l'issue tragique, bestialisait davantage ces faces qui n'avaient plus rien d'humain. Du Breuil comprit que l'heure inévitable sonnait ; dans ce délire contagieux, ils étaient à la merci du premier souffle, d'un fléchissement de leurs défenseurs.
Jamais, même dans les mêlées deForbach, de Rezonville, où le sabre entaillait, où le revolver trouait, il n'avait vu, aux visages convulsés de l'ennemi, semblables expressions de meurtre. Il considérait avec terreur ces énergies du mal, ces sombres éléments déchaînés. Ce n'étaient plus comme tout à l'heure des traits butés de haine, les reproches de la souftrance aigrie, de l'ignorance injuste, l'acte conscient d'un peuple. C'était l'instinct de la brute primitive, tuant pour tuer. Cette centaine d'épileptiques, non, ce n'était point le peuple ! Et un grand dégoût lui vint de finir ainsi. Que n'était-il encore aux champs de Mars-la-ïour, côte à côte avec Lacoste, dans le galop éperdu de la charge î II revit tout. Les mottes de terre volaient; sur la tuerie, le soleil resplendissant descendait, dans un voile de poussière... Être tué par des Français, autant valait alors la terrible méprise^ la
mort affreuse de Laeoslel... Il regretta de n'être pas tombe' dans la bataille^ il ne se résignait pas à ce ste'rile sacrifice 1 Une rage de'sespére'e le broyait à l'ide'e d'Anine, du bonheur perdu, de sa bonne volonté vaine. Ses regards se croisèrent avec ceux de ses compagnons, y lurent la même horreur, l'apitoiement d'une sympathie. Il envia tous ses camarades libres.
Les minutes semblaient des siècles. Les images se succédaient, vertigineuses. Le comité n'arrivant pas, un officier garibaldien, Kadanski, Polonais nommé commandant de place par l'adjoint Jaclard, et qui interrogeait à l'étage supérieur d'autres prisonniers, descend, forme, sur l'injonction de la foule, avec quelques autres, un conseil de guerre sommaire. Lecomte avoue avoir exécuté les ordres de Vinoy, commandé le feu ; malgré les vociférations, la discussion se prolonge, on parle de transférer le général salle Robert. Soudain — il est quatre heures et demie — une clameur immense, un remous violent; les rangs s'écartent. Un homme à barbe blanche, de haute taille, vêtu de noir, est lancé dans la chambre. La porte cède, le châssis de la fenêtre éclate. La foule fait irruption : t A mort f A mort ! »
C'est Clément Thomas, l'ancien commandant en chef de la garde nationale, reconnu, arrêté, place Pigalle : « Il levait le plan de la Butte ! Le misérable f Il nous a assez traités de lâches pendant le siège ! Tu nous as trahis à Buzenval ! Tu nous a fusillés, déportés en 48 ! » Ceux qui le défendent sont roués de coups. Kadanski s'interpose, on lui arrache ses galons. Un ex-capitaine de francs-tireurs, juché sur une marquise au premier étage, fait faire un roulement de tambour et demande qu'on attende le comité; il est criblé de pierres. Mais déjà, vingt mains s'abattent; Clément Thomas est dehors. Une balle traverse son chapeau haut de forme. A coups de crosse, le voilà, le long des pêchers, contre le mur. La crête est couverte de spectateurs, le jardin noir de monde,
quantité de femmes comme ivres ; le vieux républicain regarde en face, bravement. Le peloton d'exécution est noyé dans la masse. De toutes parts les fusils sont braqués ; les détonations crépitent, successives. Clément Thomas est à terre, sur le côté^ plié en deux. Les balles s'acharnent, à bout portant, fracassent la tête, criblent les pieds.
Dans la pièce, où tous, hagards, écoutent se répercuter le bruit lugubre, Du Breuil voit se ruer un caporal de chasseurs à pied, un lignard du 88% deux mobiles. Ils agrippent Lecomte, lui mettent le poing sous le nez : « A toi, va donc 1 — Tu voulais nous fusiller ce matin ! — Tu m'as donné trente jours do prison, je te tirerai le premier coup. » En vain Lecomte parle de sa femme, de ses enfants ; les assassina le poussent, le fusillent dans le dos. Tombé sur les genoux on le relève, on le traîne près de la dépouille de Clément Thomas; neuf balles le percent; on décharge encore des fusils sur cette chair chaude, on la piétine. L'un tire la barbe de Clément Thomas, une furie mutile Lecomte. Habits et bottes sont arrachés. Autour des deux cadavres à demi nus, une danse de Caraïbes tournoie.
A cette vue, plus d'un s'enfuit épouvanté; de l'excès même le revirement naît, la foule s'apaise un peu, se clairsemé. Les officiers de la garde nationale, exténués, obtiennent d'elle la permission de reconduire au Château-llouge les prisonniers qui en viennent. A peine, entre la haie des gardes si outrageants naguère, comme dégrisés à présent, a-t-on fait quelques pas, qu'un homme haletant, blanc d'émotion, la poitrine barrée de son écharpe de maire, .'ipparaît, les arrête. « Où menez-vous ces officiers? — Laissez 1 Nous les sauvons! » murmure le lieutenant Meyer. Et sans se laisser attarder, il continue sa route...
Clemenceau, prévenu à l'instant, de la mairie n'avait fait qu'un bond. Il croyait le général toujours au Château-Rouge, demeurait atterré d'arriver trop tard.
— Y a-t-il encore des prisonniers? demanda-t-il, au seuil de la maison sinistre.
On lui crie que non. Pourtant ceux du premier étage sont encore là. Mais autour de lui, de nouveau, la foule s'ameute, les baïonnettes menacent. La colère, rallumée, se tourne contre le maire en qui l'on voit le traître qui a voulu rendre les canons, un complice de l'Assemblée. Des gardes nationaux le couchent en joue. Sur un cheval blanc, une fille à califourchon, presque nue, agite un haillon rouge. Cent bouches crient : « Tu nous as vendus f A mort ! » Un autre : f On les a fusillés ! Après ?» Et un vieux à cheveux blancs : « Ce sont d'anciennes balles de Juin f »
Convaincu qu'il ne restait personne, Clemenceau comme il peut se dégage, redescend vers la mairie, arrêté, injurié à chaque pas. Langiois et Schœlcher sont là, on repart vers le comité de vigilance, près du Château-Rouge. Déjà y étaient venus Lockroy, ïolain, d'autres encore. Tous assaillaient de reproches Ferré ie président, et ses acolytes : < Vous devez faire arrêter les coupables I Vous êtes responsables du meurtre ! » Bergeret, un ruban rouge au képi, prend un air confus, déclare : « Cela nous enlève cent mille hommes I » On assure du moins que les officiers ne courent plus aucun danger.
Deux heures encore, et Du Breuil était tiré du Château-Rouge, conduit à l'entresol d'une maison proche, chaussée de Clignancourt. Il allait comparaître enfin devant le fameux comité, insaisissable de toute la journée. Était-ce celui dont l'ordre les avait fait monter là-haut, à l'abattoir? Existait-il seulement un autre comité, rue des Rosiers? Quelles obscures compétitions avaient dans ce cas réclamé, ballotté, d'une prison à l'autre, leurs vies en suspens ? Quelle prudence avait masqué ces hommes d'ombre, dont on sentait, malgré l'indicible désordre, la présence occulte ? Ils étaient là, ils pouvaient beaucoup, et ils ne paraissaient nulle part 1 Ils avaient laissé faire, heu-
reux peut-être de ce qu'un fossé de sang brusquement se creusât, infranchissable? Ils avaient beau vouloir sembler s'en laver les mains, le sang innocent les tachait, condamnait, sinon leur participation douteuse, du moins leur inertie complice.
C'est tout vibrant de ce mépris, contenu à peine, que Du Breuil répondait au court interrogatoire d'un chef de bataillon fédéré. Remis en liberté il profitait de la nuit venue, des bons offices du garde qui l'avait déjà protégé, pour se faufiler,, se perdre dans la rue bruyante. Il était à bout de sensations odieuses, ses nerfs tressaillaient du fracas obsédant des détonations, il ne cessait pas de voir les deux figures des victimes la tête noble de l'inoifensif Clément Thomas, le visagf militaire de Lecomte. Ce chef qu'il ne connaissait pas et que, dans son sentiment de la discipline, il souffrait d'avoir vu fusiller comme chef. Une sympathie s'y mêlait, d'autant plus grande maintenant qu'il respirait ^ l'air salubre, la vie. f
A Notre-Dame-de-Lorette, son guide lui dit à mi-voix : e Je crois que vous pouvez aller maintenant. » Ils ne s'étaient pas dit un mot jusque-là, oppressés du même souvenir. Ils hésitaient à se tendre la main, en restaient là. Ils ne devaient jamais se revoir.
Sa stupeur fut sans égale, rue Lafayette, de rentrer dans une ville différente. Les boutiques ouvertes, les rampes de gaz des vitrines, les cafés pleins de consommateurs, l'air nonchalant des passants, tout donnait l'impression d'un soir ordinaire. Aux boulevards, il prêta l'oreille. Évidemment on ne savait rien encore, on parlait moins de Montmartre que de l'enterrement de Charles Hugo. Une émeute ? On en avait tant vuf...
Rue de Bourgogne, la porte ouverte sur le noir de son appartement, une détresse à pleurer l'étreignit. La lueur tremblante d'une bougie, donnée par la concierge, lui montrait fantastiques ces murs, ces meubles, ces objets où sous la couche de la poussiùre amassée, sa vie d'autrefois était comme ensevelie.
Sale, en lambeaux, il changeait de vêtements. Le miroir d'argent sur sa table de toilette e'voqua d'anciens visages féminins, le pur profil de Mme de Guïonic. Le passé. De tout son être meurtri, il serejeta vers Anine.
Il ne se doutait pas, comme il eût souffert de savoir que quelques instants avant, dans le train qui ramenait le général Chanzy, Bersheim et sa fille subissaient en compagnie de d'Avol^ qui depuis Bordeaux voyageait avec eux, l'humiliante perquisition de gardes nationaux avinés, promenant des lanternes à leurs visages. Plus heureux que Ghan«y, arrêté comme suspect, ils pouvaient avec mille craintes traverser Paris ; ils passaient, sans rien soupçonner de leur côté, près de la maison de Du Breuil, gagnaient la gare Saint- Lazare, d'où, tard dans la soirée, ils atteindraient Saint- Germain...
Sa toilette faite, remis un peu. Du Breuil allait droit au ministère. Sa stupeur le reprenait, plus forte, quand l'huissier lui dit que le général Le Flô était parti, qu'il n'y avait plus personne. Vides, l'immense ruche, les couloirs familiers... Il se rappela les premiers jours de juillet, le bourdonnement dessaim, le travail fou dans le constant va-tt-vient, les liasses de dossiers croulées sur les fauteuils. Il semblait que le cœur du pays battît là I... Il ne retrouvait que le silence d'un désert.. Le ministère abandonné, le gouvernement à Ver sailles ? Était-ce possible ?
Dehors, il contempla la nuit, les abords paisibles... Ah I oui, l'orgie de Montmartre I... Mais ce grand Paris, si vivant aux boulevards, si calme ici?... U crut rêver encore.
Dans sa petite maison endormie, parmi la solitude où le haut de la butte était retombé, Poncet, excédé de fatigue et d'émotion, essayait en vain de fermer l'œil. Le souffle régulier de sa femme, qui, après les longues heures passées à l'attendre, s'était enfin assoupie, lui causait un agacement d'envie. Comme tout
était immobile auloïnî Cette sérénité de la nature et ce répit des événements furent, à son cœur irrité, d'une décevante amertume.
La demie de quatre heures sonna. Il était rentré depuis quarante minutes, il avait la sensation d'être sorti depuis des semaines f II se leva, alla à la fenêtre. Il se rappela le calme d'hier !... Il n'était pas plus profond que celui-ci. Tranquille sous les ténèbres, Paris étendait sa masse confuse, d'où montait une pâle réverbération. L'aigre ciel de bourrasques et de pluie, les nuages chargés de neige s'étaient éclaircis. Il aspira l'odeur du printemps, plus vivace, dans l'obscurité bleue. Un chant de coq déchira l'air. Entre ces deux nuits de paix, un jour gros de la plus horrible des guerres, l'abîme d'une révolution tenait...
Son exaspération du matin le reprit. Ah I les fous ! Mille fois plus fous encore qu'il n'avait supposé... Il était ressaisi par le tourbillon de ses actes. Inflexiblement, mille obsessions Tassaillirent...
Sans se douter de rien, sur la foi de Lecomte en sûreté, il courait à la mairie de la Bourse, où la majorité des maires et des adjoints, sans nouvelles du gouvernement, s'interrogeait dans le vide, stupéfaits du coup qui les frappait, avec Paris. Il était de la délégation qui allait trouver d'Aurelles, il entendait encore le général dire de sa voix brusque : « Ce sont les avocats qui l'ont voulu! » D'autres revenaient de chez Picard, sans succès, l'avaient trouvé seul, à l'Intérieur : il ne pouvait rien décider sans ses collègues. On s'ajourne au soir, à la mairie du Louvre. Il parcourt les rues, elles ont l'aspect des autres jours. Des bataillons défdent pacifiquement, musique en tête. Il rencontre Jacquenne, apprend de lui la fuite de Thiers, la surprise sans bornes du Comité central : Paris, le Pouvoir lui tombant aux mains, l'écrasant de cette formidable aubaine, de cette responsabilité imprévue... A peine s'il commence à y croire, à agir avec un peu d'ensemble !
LA COMMUNK 87
Et Jacquenne trépide, en mots hachés, dit les stupéfiantes nouvelles : « Partout la troupe rend ses fusils. Nous occupons déjà les casernes du Prince-Eugène et du faubourg du Temple, cinq mille soldats sont avec nous. »
Sa mâchoire de loup rit dans sa barbe grise : « Et comprenez-vous ces idiots, qui foutent le camp ! On n'est pas plus obligeant. Prenez donc la peine d'entrer... Je viens de llmprimerie nationale, confisquée ! Lullier réunit des bataillons. A cette heure Brunel, Pindy et Ranvier marchent contre l'Hôtel de Ville... »
La nuit est tombée, on est à la mairie du Louvre, il faut à tout prix s'entendre, trouver un moyen de concihation : que les ministres accordent des élections municipales immédiates, nomment des républicains : Langlois général de la Garde nationale, Edmond Adam préfet de police, Dorian maire de Paris, Billot général en chef. Ces propositions, on part à plusieurs les porter à Favre...
Mais en sortant, l'effroyable nouvelle les avait bouleversés : le meurtre des deux généraux, l'arrestation de Chanzy, le héros de la Loire t... De toute son âme il souhaita qu'un nouveau malheur fût épargné... Il avait connu autrefois Clément Thomas; devant le meurtre imbécile, une répulsion le glaçait... Pauvre homme... Et plus pauvre humanité!... Et Lecomte, le malheureux ! Il avait payé pour plus hauts que lui. Les premiers responsables, c'étaient le général en chef qui ordonnait de tirer froidement sur un peuple inoffensif, de fusiller toute résistance, et c'était celui qui avait voulu, ordonné l'attaque, ce Thiers, si prompt à provoquer l'émeute, et à fuir devant elle!...
Un pressentiment lui montrait la coupure, le sanglant fossé qui désormais séparait Paris et l'Assemblée... Comme on allait exploiter, contre la ville entière, le crime d'une tourbe aveugle, qu'on avait été soi-même remuer dans son cloaque ! . . . Il redoutait tout, n'en mettait que plus d'ardent espoir à voir le
malentendu dissipé, avant qu'il fût trop tard... Mais Favre les recevait de haut : « Nulle concession possible. On ne transigeait pas avec des assassins. » Ah ! les fous î les fous t.. . Aux Affaires étrangères, ils avaient appris, en même temps que les ministres, de Charles Ferry accourant, que l'Hôtel de Ville était abandonné par ordre, les casernes aussi. En vain, Jules Ferry s'était-il rebellé ! Quand on avait des soldats, laisser ainsi les archives, les caisses, l'antique édifice qui était comme le centre, le symbole de Paris! Favre alors avait consenti à transmettre à Versailles le vœu des maires.
A la mairie du Louvre, — tandis que les ministres, ayant quitté leurs ministères pour n'y plus rentrer, se réunissaient in extremis rue Abbatucci, chez un secrétaire général, — la discussion reprend. Jules Ferry, qui est sorti le dernier de l'Hôtel de Ville, est là, furieux; mais les patrouilles de Brunel cernent la Mairie pour l'arrêter ; il doit se sauver par une fenêtre de derrière.
Paris est livré à lui-même. Duval est établi à la Préfecture de police ; Arnold, Varlin, Bergeret sont depuis longtemps maîtres sans combat de la place Vendôme, tiennent l'antique résidence de la première division militaire et de l'état-major de la garde nationale. Celui-ci, parti depuis longtemps, n'a laissé pour tout ordre, aux bataillons modérés, que de rentrer chacun chez soi, un à un et sans bruit. Neuf mairies sont aux mains des fédérés. A l'Hôtel de Ville, le Comité central, arrivant enfin des quartiers si facilement conquis, se rassemble en partie, s'installe.
A la mairie de la Bourse, moins près des vainqueurs, nouvelle réunion, en permanence. On n'a pas le temps de penser. A minuit et demi, on apprend que Thiers, consulté par dépêche, consent à ratifier la nomination de Langlois ; que Picard rédige un projet de loi pour les élections municipales, le soumettra, dès le 20, à l'Assemblée. Seconde d'espoir... On mande
Langlois. Il ira de suite se faire reconnaître à l'Hôtel de Ville. Avec d'autres, Poncet l'accompagne.
Le vieux Palais, toutes ses fenêtres éclaire'es, est en rumeur. La cour Louis XIV est pleine de dormeurs assommés, d'un campement de peuple las qui boit et mange. Le Comité central est dans le salon de Trochu. Déjà, le verbe est plus tranchant. On ne veut pas d'un général nommé par Versailles. Que Langlois se soumette à l'élection! Il refuse...
Dernier échec. Le camouflet en rebondit sur la joue de Thiers. Céder, trop tard, pour rien, quand le mal est fait, ce qui la veille eût tout sauvé!... . Puis, dans les rues qui se vident, à travers Paris rentré des théâtres, des cafés, couché dans son indifférence, la remontée vers Montmartre : c'est l'heure où par les portes du sud larges ouvertes^ les derniers régiments tranquillement s'écoulent, emmenant artillerie et bagages. Vinoy, Le Flô, Jules Simon, Pothuau, Dufaure sont partis déjà, au milieu des troupes. En queue, les soldats se traînent. Ils regardent en arrière, insultent les gendarmes qui les maintiennent.
Favre et Picard, qui ne se résignent pas, reçoivent de Thiers l'ordre formel de le rejoindre aussitôt; ils prendront le premier train au matin, ils laissent derrière eux une suprême proclamation qui rejette les fautes sur Paris, l'assassinat sur le Comité central entier. Ordre aux employés des ministères de quitter leurs services et de rejoindre l'Assemblée, abandonnant les papiers de l'État, les caisses publiques, la Banque et les Finances regorgeant de millions. La précipitation est telle, qu'on oublie dans le Luxembourg un régi ment qui retournait prendre ses sacs, quatre batteries aux Tuileries, les wagons blindés sur les rails libres, dix-sept canonnières qui n'ont qu'à suivre le fil de l'eau...
Poncet ne pouvait détacher ses yeux de la cité géante, de l'ombre emplie de cet immense sommeil, -du ciel froid; où l'aube imperceptiblement commençait
à blêmir. Ce calme confiant des êtres et des choses lui parut terrible.
Il pensa avec angoisse à la ville, à tout ce qu'elle contenait d'admirable et de pre'cieux, d'impur et de vil, à ce peuple parisien, tête folle et bon cœur, si souffrant, si ébranlé, à ce malade que venaient d'empirer sans cause et que fuyaient maintenant, comme un pestiféré, ceux qui avaient charge de le guérir, qui l'eussent guéri déjà vingt fois, s'ils l'avaient voulu. 11 pensa à tout ce qu'en ces quelques mois il avait vu s'entasser de catastrophes, Teffondrement d'une dynastie, Sedan, Metz, la France ouverte, saignant au Nord, au Centre, à l'Est, les défaites sur les défaites, la paix sans nom déchirant la patrie, les Allemands là, un pied encore sur sa gorge... Pouvait-il concevoir quelque chose de plus abominable?
Et devant cette armée qui se retirait en silence, cette Assemblée qui allait s'abattre à Versailles comme un fléau, tout cet horizon de menaces sur Paris, une voix secrète, en un frisson, lui souffla : Oui.