‹ La communeChapitre 4 sur 8 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

A Versailles, Du Breuil, mécontent, sortait des bureaux de la Place, stationnait un instant sur le trottoir. Des groupes bigarrés d'uniformes rapprochaient, 3n colloques fébriles, des officiers de tous grades et de toutes armes.

Bien pris dans un de ses dolmans d'avant la guerre, e pantalon noir tombant sur la bottine éperonnée, il éprouvait un plaisir depuis longtemps oublié, auquel 50n humiliation de la veille ajoutait une fierté doulou- •euse. Les vieux habits réendossés, son képi aux quatre jalons d'or, sa croix d'officier lui rendaient un peu de ion âme d'autrefois, de la sécurité militaire, le réconort des vieilles habitudes de discipline et de force, /absence des aiguillettes, la maturité pensive du isage marquaient seules l'immense disparition du tassé, armées évanouies avec leurs états-majors, France avagée, tout le cataclysme formidable.

Il pensa avec souffrance à son étonnement d'hier : le linistère abandonné, le silence de la ruche vide. Conî-aste pénible avec le désarroi qui bourdonnait sous les yeux : les secrétaires ne sachant à qui entendre ; ersonne pour lui dire où on pouvait trouver le miistre, s'il y avait encore un ministère, une artillerie ù servir, des troupes... Par contre ce gâchis, cette

agitation, les groupes en rumeur,, comme tout ravivait une autre inoubliable image : le vertige des premiers jours de juillet, rue Saint-Dominique, la ruche bruissante de la préparation de la guerre î . . . Après l'efroyable lutte contre l'étranger^ fallait-il donc redouter une lutte pire?

A l'hôtel du gëne'ral Bruat, commandant la division chargée de la garde de l'Assemblée, il saurait peutêtre quelque chose. Il gagnait la rue des Réservoirs. Même tohu-bohu. Des rues grouillantes d'une population de hasard, membres de l'Assemblée, beaucoup avec leurs familles, exode commençant des fonctionnaires des grandes administrations, pullulement des petits employés, tout ce monde en quête dun logis, pliant sous les sacs et les valises, remorquant des malles, assaillant les hôtels. Monde ahuri, dépaysé, que regardaient avec curiosité les habitants paisibles et les retraités de Versailles, les commerçants joyeux devant cette seconde invasion, qui, les Prussiens à peine évacués, inondait torrentiellement la ville.

Du Breuil, le matin, réveillé dans son poudreux entre-sol delà rue de Bourgogne^ après une nuitinsomnieuse bourrelée du cauchemar de Montmartre, n'avait songé qu'au plus prompt devoir, rallier ses chefs. Lui qui se faisait une telle joie de courir embrasser ses parents, du repos près des chers aimés, dans le château tranquille, les verdoyantes prairies de la Creuse!... Sa tendresse pour son père s'enthousiasmait d'admiration, vénérait l'acte simple et beau : le vieux reprenant le harnais, — à son âge, un seul bras valide, — venant remplir, dans les rangs de la Défense, la place du fils prisonnier...

Que de fois cette idée l'avait tourmenté, rouvrant en lui, avec une inquiétude pour cette existence si précieuse, le débat de sa conscience : la parole donnée qui le rivait, bon à rien, à la chaîne allemande, le! doute poignant sur la conduite tenue, à tenir... Avaitil eu raison de se sacrifier à la discipline? L'avait-il

bien comprise ? Qu'ordonnait l'honneur?... II gardait une meurtrissure du problème irrésolu malgré ses actes. Du moins, avant de quitter Paris, il avait voulu voir leur vieil ami Thédenat, dont les récentes lettres, dans la geôle ouverte de Mayence, l'avait soutenu^ fortifié.

Et dans son départ pour Versailles, ce train bondé, plein de figures anxieuses, visité aux fortifications ; — quelle peur pour sa valise cachée sous la banquette, l'uniforme révélateur ! — dans sa recherche d'un logement, une petite chambre trouvée par bonheur rue de Satory, il revoyait les moindres détails de sa visite.

Très ému, Thédenat l'avait embrassé. Un court silence ouvrait entre eux le précipice des jours écoulés. Ah 1 les prévisions du vieillard, ses illusions de jeune homme 1... Le cœur gros, il avait confié à l'historien sa stupeur de l'arrivée, cette chute d'une captivité dans l'autre, le sanglant spectacle de la rue des Rosiers, sa secousse à voir le gouvernement en fuite, ce Paris hier bouleversé, sous un ciel aigre, et aujourd'hui, insouciant, gai, badaud, tout entier dehors en habits de dimanche sous le soleil, par le vif azur printanier... La France était bien malheureuse, Paris bien coupable I

Il comprenait mal, emportait pourtant à son insu, graines tombées au fond de son cœur, les paroles de Thédenat. Gomment ce juste pouvait-il trouver des explications, pis, des excuses à ce Paris qui devant le meurtre de deux généraux ne se levait pas, dans une révolte indignée ? Comment en était-il à se demander où était le droit, la raison ? Dans ce pouvoir d'insurgés obscurs, couvrant Paris de blanches affiches officielles, — un Assi ! le gouvernement de M. Assi! — ou dans la représentation légale du pays, TAssemblée, les ministres, Thiers?

Cette hésitation de Thédenat, partagée — il l'avait constaté, en prêtant l'oreille aux propos de la rue — par les bourgeois d'aspect le plus modéré, cet incroyable détachement de l'énorme cité acceptant le fait accompli,

voilà ce dont il ne revenait pas, malgré le grief unanime, ressenti par lui aussi, contre ce gouvernement qui s'était renversé lui-même, si maladroit dans son attaque, si pusillanime dans sa défaite... Mais balancer entre ces factieux du Comité central, dont les partisans venaient de se souiller d'un crime abject, et les pouvoirs constitués qui incarnaient l'ordre, le maintien des lois!...

Troublé, sans bien l'entendre, il avait écouté l'éloquent plaidoyer de Thédenat pour Paris, pour son peuple de travailleurs, de prolétaires, dignes, après l'héroïque siège, de tant de ménagements et de pitié, ne réclamant, après tout, que des droits légitimes : franchises de la ville et consécration de la République; puis le réquisitoire contre les maîtres imprudents qui avaient déchaîné l'anarchie, en rêvant de monarchie...

Tout cela, c'était trop confus, trop complexe, pour son âme de soldat éprise de simplicité, de clarté, restée à la légende d'un Thiers libéral, à la conception d'une France d'ordre, toute faite, et bien faite... Au moment de prendre congé, la façon dont Thédenat et sa femme lui avaient tenu les mains, avec une sollicitude affectueuse, comme s'ils ne devaient pas le revoir de longtemps, ou comme si des événements graves allaient les séparer, l'avait pourtant touché ; et il avait demandé : t Pourquoi ne venez-vous pas aussi ? Vous ne pouvez rester avec ces gens-là? » Thédenat, grave, avait souri : « Pour moi, ce serait déserter le poste. Le Collège de France reste ouvert, et puis, je ne vous le cache pas, Versailles, à mes yeux, c'est un tombeau 1 Les revenants qui vont l'habiter ne le feront pas vivant, n'y ressusciteront ni le passé ni le roi. C'est ici, à Paris, malgré tout, qu'est l'avenir et que s'écrit l'histoire. Au revoir, mon pauvre ami. Votre place est au contraire là-bas, car, vous aussi, vous êtes esclave d'un devoir. » Il avait hésité, une émotion profonde dans ses beaux yeux : « Puisse ce devoir ne pas vous ramener, aux mains de criminels et d'aveucrles, comme

un triste instrument de force t Si vous aviez un jour à vous battre contre Paris, songez qu'il a bien souffert, et qu'au-dessous des meneurs, dont je ne puis rien dire encore, il y a la multitude qui ne sait pas, qu'on n'a pas instruite, la multitude que la misère irrite et que l'ignorance égare. Ce jour-là, mon enfant, soyez humain, » Mme Thédenat le regardait à travers des larmes. Il était parti étrangement remué.

En bas, se voyant dévisagé par Louchard en pantoufles, dans son accoutrement galonné où la Légion d'honneur faisait tache, son hostilité était revenue, plus vive. Allons f Thédenat était bien le même. Un rouge ! Il l'aimait toujours, mieux même; ils ne s'entendraient jamais tout à fait.

Du Breuil se remettait en quête, il erra dans les rezde-chaussée du château, les salles peuplées de statues de plâtre, les hauts vestibules de marbre, les salons de tableaux et de boiseries dorées. Des tapissiers à tabher vert s'empressaient, avec des marteaux et des clous. Une foule d'affairés et d'importants allaient, venaient, se cognaient aux portes, chacun cherchant son ministère. Il sortit.

Sur la place d'Armes, sur le rayonnement des trois larges avenues, des régiments campaient : un pêle-mêle d'hommes, de chevaux maigres, de canons crottés, parmi le hérissement des tentes grises et des faisceaux rouilles. Le changeant soleil de mars riait au-dessus de ces hordes déguenillées, accroupies autour des feux de cuisine, piétinant dans une boue inextricable, entre des tas de neige relevés. Par bandes, des fantassins traînaient autour d'orateurs dépenaillés, s'en allaient ricanant : La crosse en l'air f Un général qui passait fut accueilli d'un grognement sourd. Les mains restaient aux poches, les bouches narguaient, insolentes. Du Breuil, qu'aucun soldat n'avait encore sakié, pâlit en recevant le regard de colère et de défi que lui jetèrent des tringiots, en train de peler des pommes de terre moisips.

Les rues grasses d'ordures, les casernes placardées d'affiches allemandes montraient les traces du vainqueur. Découragé, ne trouvant personne qu'il connût à la Préfecture, où M. Thiers était installé, il apercevait des officiers d'artillerie à la devanture d'un café. L'espoir de retrouver quelque figure de camarade le faisait circuler à travers les tables, entrer dans la salle où une odeur qu'il connaissait trop le suffoqua, ce relent de tabac, de bière et cuir, tout Mayence ! Il fuyait vite. Personne I Tous ces visages d'étrangers^ une armée nouvelle, sans presque rien de commun avec l'ancienne !

Il se sentit atrocement seul, tendit sa pensée désespérée vers Anine. Où était-elle aujourd'hui? Sans doute il la verrait bientôt, avec Bersheim. Il leur avait annoncé son retour. A travers les dernières lettres de Bordeaux, il avait suivi leurs transes, leur affreux déchirement à la paix faite, à l'inévitable réalité. Pauvres Bersheim, qui n'avaient plus de patrie, et que le lien de la terre natale, les nœuds du souvenir, tout le passé si fort attachaient à Metz ! Que deviendraient-ils? Rester où les leurs, de père en fils, avaient vécu? Suivre leur fille, dans son foyer nouveau?...

11 rentrait tête basse vers ce domicile précaire comme sa vie, cette banale chambre garnie, dont Tédredon rouge, les photographies au coin de la glace, les fauteuils usés l'écœuraient. Une main le retenait à l'épaule :

— Pierre !

Il poussa un cri. La bonne grosse figure de Bersheim jC contemplait, stupéfaite et ravie : ils tombaient dans les bras 1 un de l'autre, se séparaient pour se regarder encore, se prenaient les mains. Du Breuil, le cœur réchauffé, ne tarissait pas de questions. Et Bersheim :

— Anine est là. Elle va bien. Venez, je vous emmène. Brièvement, l'ex-député expliquait : une odyssée !

Ils étaient partis de Bordeaux avec leur cousin Jacques, rencontré là-bas, à son retour de la campagne

de l'Est... Jacques? Ah ! oui, d'Avol ! Et Du Breuil se sentit mordre d'une jalousie involontaire, — absurde, il le savait, — mais la plus forte, faite de la présence de son ancien rival près d'Anine, de la rancœur de leur amitié brisée. L'oubli de cette blessure-là n'était point venu, elle saignait encore, s'il y pensait...

La voix amicale de Bersheim résumait toujours... Quelle arrivée ! La perquisition ! Ghanzy emmené I . . . Ils eussent voulu s'arrêter au moins pour savoir si Du Breuil était là. Mais Paris si peu sûr, Anine lasse... D'Avol avait offert de pousser jusqu'à Saint-Germain. Sa mère serait heureuse de pouvoir les héberger. Ils avaient trouvé la vieille comtesse très malade, d'une pneumonie. Impossible de rester là décemment plus d'une nuit. Au matin, malgré l'insistance de D'Avol, content au fond de leur départ qui le laissait tout à ses soins, ils avaient pris une voiture, débarqué ici, tombant à l'improviste chez leur vieille amie, Mme de Grandpré, dont le fils, attaché au cabinet de Thiers, avait épousé une cousine Bersheim, de la branche de Verdun. Elle était la bonté même, les avait accueillis à bras ouverts, casés parfaitement dans son beau vieil hôtel, rue d'Anjou.

Du Breuil ne se souciait plus de rien, inattentif même au défilé morne d'un régiment harassé, qui, [naugréant, suivait en désordre la rue montante de 5atory, vers les baraquements du plateau. 11 jouit brusquement de la fin de journée printanière. Le soleil mveloppa d une clarté vive les espaliers aux pousses rert pâle, derrière les grilles du Potager. Un martinet, ur un des lourds vases aux fruits de pierre, lissait ses )lumes. Des vitres de serre étincelèrent. Il était profonlément heureux. Anine ! Les yeux de lumière et de foi »rillaient devant lui; et le front blanc sous les fins heveux, les lèvres pures... Cette image l'inondait e joie, et en même temps il éprouvait cette anxiété bscure qui se mêle à certains bonheurs, trop profonds t trop brusques.

Rue d'Anjou, Bersheim le faisait entrer dans un grand salon, aux porte-fenêtres ouvertes sur un jardin. L'accueil de Mme de Grandpré, vieille dame aux cheveux blancs sous un petit bonnet de dentelle, et dont le corps maigre gardait une éle'gance, dans sa robe de laine violette, le mettait à l'aise; l'apparition d'Anine, prévenue de suite, et s'encadrant, charmante, au seuil, dissipait tout le reste. Il n'avait de regards que pour elle

La longue séparation avait ajouté au charme grave de la jeune fille quelque chose de languide et de doux. Dans l'enchantement du revoir, son beau front triste soudain s'illumina; harmonieusement son col flexible s'arrondit, sa taille se cambrait, comme une fleur penchée se relève. Elle avait d'abord rougi, et maintenant, divinement blanche, elle rayonnait de tout son visage candide, de toute sa vie remontée aux yeux éblouissants. Il comprit à quel point il était aimé.

Discrètement, Bersheim et Mme de Grandpré s'écartaient dans le petit salon. Du Breuil prit la main d'Anine, qui. frémissante, ne la retira point. Le monde s'aboUt; tint dans l'échange de leurs regards.

Ils causaient à voix basse, égrenaient interminablement leurs confidences. Tout ce qu'ils avaient souffert, — elle : l'occupation allemande, les terribles séances de Bordeaux à travers le désespoir de son père, la mutilation de la Lorraine, — lui : les longues heures de captivité à se consumer d'impuissance, le péril d'hier; tout ce qu'ils redoutaient pour l'avenir f... Ils entendaient moins le sens des paroles, que la musique de leurs voix. Et même, quand Anine retira sa main, reprit, en écoutant, cette attitude de grâce fière, buste droit et épaules effacées, que depuis Metz il revoyait toujours, il sentait bien qu'elle était à présent transformée, touchée par la souffrance et l'amour, plus tendrement femme. Quoiqu'ils ne prononçassent point, dans l'entente de leur silence, le mot de fiançailles, ils comprenaient tous deux qu'à cette heure elles s'accom-j

plissaient. Désormais, et à jamais, elle était sienne. Bersheim, revenant, d'un sourire tacite approuvait. Maternelle, Mme de Grandpré voulut que Du Breuil restât à dîner; elle lui présenterait son fils ; peut-être Georges pourrait-il lui être d'un secours quelconque, le renseigner dans ce moment de crise. Sa bru entra, blonde et mince, une jeune femme à l'air fin et discret. Du Breuil, fêté, avait limpression de se retrouver en famille. L'éternelle conversation reprenait, l'orage du présent, des heures bouleversées. Anine et lui, au milieu de tous s'isolèrent. Sous les nuages amoncelés, gros de tonnerres, une longue soirée heureuse commença.

Dans le wagon plein qui l'emportait à Versailles par la grise matinée, Poucet sortait d'une courte somnolence. Raidi de fatigue, il dépUa un des journaux qui lui gonflaient la poche. Ses yeux s'arrêtèrent pensifs sur la manchette : Journal officiel de la République française, mardi 21 mars 1870. Deux jours, et que d'événements!... Tous tenaient dans l'ironie de ce titre, estampillant, de son caractère légal, le pouvoir insurrectionnel de Paris! Poncet songea : « J'achèterai tout à l'heure l'autre Officiel, celui du pouvoir réguher de Versailles! » Et rejetant de la main sa mèche grise, las, il se dit :

I « Quel casse-tête 1 Et que de gens, qui ne savent pas comme moi que tous deux ont tort et raison, doivent se demander lequel est le bon? Combien d'autres suivent leur impulsion, se jettent d'un seul côté! Comment compter sur la sagesse et le désintéressement du Comité central gonflé de sa victoire, libre maître des forces les plus formidables dont ait jamais disposé un parti, tiraillé déjà par les violents et les ambitieux, débordé par ceux d'où il est sorti : les comités de vigilance et le peuple? Et, d'autre part, comment espérer dans l'Assemblée, à laquelle les meurtres imbéciles de Montmartre font si beau jeu, dans ce tas de furieuses

Wbuoîh:^;

momies ressusoitées, trop heureuses du pre'texte que' Paris donne à leurs haines I »

Il revit cette e'reintante journe'e du 19, où la re'union des maires, rue de la Banque, s'était efforcée de s'entremettre, de conjurer la rupture définitive. Somme toute, bien que la plupart fussent déjà chassés de leurs arrondissements^ ils tenaient, au centre, un îlot où les quelques bataillons modérés ou réactionnaires pourraient à la rigueur former un noyau de résistance ; l'amiral Saisset, reconnu sur le boulevard et acclamé, consentait, sauf ratification de Versailles, à la diriger; la possession du XVI" lui conservait quelques portes. Picard, de Versailles, avait transmis à la réunion ses pouvoirs pour l'administration provisoire de Paris, envoyé 50,000 francs qui pareraient à la solde des derniers fidèles.

On discutait en séance, quand un envoyé du Comité central était venu proposer de rendre aux maires l'Hôtel de Ville et les mairies, à condition qu'ils s'associassent aux élections. Le matin, elles avaient été annoncées pour le 22. Ainsi, politiquement, le Comité accomplissait la seule mission dont il eût, disait-il, mandat, se déchargeait avec loyauté d'un pouvoir que, loin de briguer, il avait ramassé à terre. Divisés d'opinions, surpris encore, plusieurs auraient voulu achever leur triomphe par une marche foudroyante sur Versailles, balayer tout ; le plus grand nombre préférait temporiser, se couvrir du reste d'autorité des maires.

Petits Parisiens obscurs, seulement connus dans leur milieu électoral, bourgeoisie toute proche du pavé, anciens ouvriers, employés aux maigres gains, boutiquiers, ceux que leur commerce, leurs qualités apparentes, une voix écoutée dans les conseils de famille ou les clubs, avaient désignés au choix tâtonnant de la foule des gardes, — ils demeuraient une quarantaine, hésitants et violents, tous, les nuls, les médiocres, les intelligents, d'abord désemparés, très vite haussés à l'importance de leur rôle, ayant à cœur de faire aboutir

les vœux de leurs commettants, tirant une force de leur anonymat, masque vague et puissant du peuple aux cent mille visages, debout derrière eux. Maîtres nouveaux, regardés d'un œil inquiet par les partis avancés, les chefs jeunes et vieux de la démocratie, qui tous, mis en vedette par les persécutions de l'Empire, leurs polémiques de presse, leurs discours de clubs, s'étonnaient de voir la révolution faite si vite, et au profit d'autres.

A peine, dans ce groupe jeté à la barre du vaisseau de Paris, trois ou quatre personnalités qui accrochassent le souvenir : Assi, Méridional et beau parleur, un ouvrier mécanicien de trente et un ans, déserteur à dix-neuf, travaillant en Suisse, servant en Italie sous Garibaldi, entré enfin au Creusot, où le mettait en lumière une grève considérable, poursuivi devant la Ilaute-Cour de lUois comme affilié à l'Internationale. Varlin, l'un des fondateurs de la Société, ouvrier relieur, jeune aussi, esprit d'élite et noble figure réfléchie; délégué aux congrès de Bruxelles, de Genève, de Bâle, condamné à trois mois de prison politique en 68, créateur en 69 de la Fédération des sociétés ouvrières, il était, avec Malon, l'un des pivots de l'évolution économique, qui s'élaborait activement dans le c'ésir des humbles. Ranvier, peintre en laques, victime honnête d'une faillite, un doux, jeté parla souffrance aux revendications âpres, dont sa voix fiévreuse émouvait les clubs. Lullier, le marin indisciplinable, deux fois condamné pour coups et blessures, et vingt autres pour des attaques contre l'Empire, promu du commandement de Tartillerie à celui de la garde nationale entière... Un nouveau venu de rare valeur, un placier d'affaires, E. Moreau, nature fine et distinguée, s'était fait la voix de tous, rédigeait des proclamations dont l'accent mâle surprenait. Le premier jour, comme on parlait au Comité d'un supplément de solde, il avait dit : « Quand on est sans contrôle et sans frein, il est immoral de s'allouer un traitement quelconque... Nous

avons vécu jusqu'ici avec nos trente sous, ils nous suffiront encore... »

Paris, d'abord étonné, méfiant devant des gouvernants sans renom, s'était vite rassuré, ne voyait pas plus loin^ dans cette révolution pacifique, que l'obtention de ses franchises. Il musait au soleil, au passage des éternels bataillons qui cette fois marchaient à un but précis. Les uns allaient occuper les forts du sud abandonnés, Vincennes livré au peuple par la garnison qui enfonçait une des portes, expulsait le général llibourt, — les autres, garder les ministères dans lesquels se pavanaient, au petit bonheur, les premiers délégués venus, ou installer, à la plupart des mairies, des représentants du Comité. LuUier procédait à cette investiture, caracolait sur un cheval noir. Un vieil aventurier, qui se qualifiait hedjaz d'Abyssinie, ex-général du roi des Deux-Siciles, R. du Bisson, lui servait de chef d'état-major. Car d'étranges chefs, à cette heure, s'offraient de toute part, tel encore ce Ganier d'Abin, ancien sergent-major, ex-coq de paquebot, instructeur général des armées du roi de Siam.

Tandis que Varhn et Jourde prenaient possession! des Finances, que le « général » Bergeret trônait dans] la salle à manger de la Place, et le commandant militaire de rHutel de Ville, Assi, à la table d'hôte municipale, les blanquistes, en face du Comité central, hardiment s'imposaient, la main mise sur les autres rouages, Eudes à la guerre, Duval et Raoul Rigault à la prélecture de police.

Sur la place de Grève, on contemplait avec curiosité les barricades fermant l'accès, les cinquante canons et mitrailleuses en batterie, et, derrière la luisante forêt de baïonnettes, la façade immuable derrière laquelle, dans le monument devenu centre des bureaux, caserne et restaurant, se votaient la levée de l'état de siège, l'amnistie des crimes et délits politiques, Tabolition des conseils de guerre.

A huit heures du soir, quelques maires, avec une

délégation des députés de Paris, s'était rendue à l'invitation du Comité. Jusqu'au soir, l'entrevue se prolongeait, des plus vives. Clemenceau dénie le droit de s'insurger contre la France; si l'on veut sortir de l'impasse, obtenir de l'Assemblée les élections, un seul moyen, céder la place aux députés et aux maires, unique pouvoir régulier dans Paris. Millière prophétise de nouvelles journées de Juin : la Révolution sociale n'est pas mûre encore; le progrès s'obtient par nne marche plus lente. Victorieux aujourd'hui, écrasés demain. Des concessions étaient sages...

I « Nous voulons, proteste Varlin, non seulement le Conseil municipal élu, mais la suppression de la préfecture de police, le droit pour la garde nationale de choisir ses chefs, la République affirmée, les loyers remis, une loi juste sur les échéances, l'armée hors des murs! » Malon montre l'excessif d'un tel programme. La discussion s'éternise.

I A minuit, c'était à son tour le Comité central qui envoyait rue de la Banque quatre de ses mandataires : Varlin, Moreau, Jourde, Arnold. Les débats reprennent, traînent, irrités Louis Blanc cherche un terrain d'entente. Les maires, repoussant toute connivence, refusent de signer avec le Comité un avis qui ajourne les comices, là la date que fixerait l'Assemblée.

Jourde éclate alors, menace de la guerre civile, sanglante, acharnée ; on lui objecte le holà des Prussiens, leur rentrée fatale. « Eh bien! si nous sommes vaincus, nous brûlerons Paris, et nous ferons de la France une seconde Pologne ! » Langlois s'écrie, met à nu le mobile probable des négociations : « L'argent vous manque, vous n'osez laisser quarante-huit heures sans solde l'armée que vous font les bataillons pauvres. Les maires seraient vos banquiers. »

On convient enfin que seuls les députés et maires rédigeront une proclamation à Paris, s'engageant à saisir l'Assemblée, à sa première séance, des deux projets de loi les plus urgents : élection du Conseil muni-

cipal, nomination par la garde nationale de tous se chefs. E]n échange, le Comité central s'installera place Vendôme, à la direction militaire, restituant Hôtel de Ville et mairies.

Par malheur, le matin, plus rien de fait. Les représentants des mairies, venant prendre possession, s'étaient heurtés au refus du Comité central. La Corderie s'était réveillée. Dans la nuit les anciens comités de vigilance, auxquels s'étaient joints nombre de blanquistes et de révolutionnaires militants, avaient tenu conseil, décidé que le Comité ne devait point se dessaisir du pouvoir civil. Les nouveaux maîtres de Paris avaient des maîtres...

Poucet, au bercement du train, parcourut divers journaux. La plupart reproduisaient un manifeste, signé par trente-quatre feuilles de toutes les nuances modérées, et conseillant l'abstention au vote. Comme si déserter les urnes n'était pas céder le champ de bataille aux résolus ! VOfficiel parisien, lui, déclarait tranquillement que le Comité central respecterait, visà-vis des Allemands, les conditions de la paix. Il signalait en revanche un nouveau blocus, tous les télégraphes coupés autour de Paris, la capitale isolée par Versailles de la France, la louche arrivée dans ses murs de nombreux repris de justice, du danger desquels il fallait que la garde nationale se méfiât, faisant elle-même la police dans ses rangs. A ce propos, Poncet associa l'étrange bruit qui courait : la prison de Poissy ouverte par Thiers, la volée donnée aux carnassiers et aux rapaces. De menues mesures étaient promulguées : suspension de la vente des objets engagés au Mont de Piété, les échéances des effets de commerce prorogées à un mois, invitation aux fonctionnaires de reprendre sur-le-champ leur service, défense aux propriétaires de congédier jusqu'à nouvel ordre les locataires, avis enfin que la solde, dès le 24, serait payée régulièrement. Pour l'assurer, Varlin et Jourde^ n'osant encore toucher aux quatre millions restés dans les coffres des

Finances, avaient obtenu du gouverneur de la Banque de France, Rouland, un million et promesse d'un autre, en compte du solde créditeur de la Ville.

« Tout cela, et l'appel à la province, et les bureaux de re'daction du Figaro et du Gaulois envahis, — résuma Poncet, les yeux errants sur les villas qui piquaient de blanc et de rouge les coteaux fuyants de Saint- Gloud, — c'est bel et bien de l'arbitraire, actes de gouvernement. Ils veulent, ne veulent pas; surtout ils voudraient bien! Abus de force, mauvaise foi, déjà tous les vices du pouvoir! Et cette étrange déclaration de paix aux Allemands 1 Voilà Paris qui suit l'exemple de l'Assemblée, cesse de voir le véritable ennemi!... »

Tristement, il mettait en balance la séance de la veille, à Versailles : Thiers osant nier avoir abandonné Paris, la majorité tremblant de peur, écumant de rage. Si elle votait maussadement l'urgence pour les projets de loi des élections municipales, de la prorogation des échéances, elle désignait quinze des siens, pour aider en permanence l'Exécutif, le stimuler, le surveiller; elle acclamait l'état de siège en Seine-et-Oise, Trochu venant rejeter ses fautes, la capitulation de Paris, sur « les meneurs de cette guerre civile, parricide ! » Elle accablait de ricanement et d'injures les maires-députés, Clemenceau, Tirard, les sommait de blâmer leurs arnis, les insurges ! On se séparait au milieu de lafTolement causé par le récit du député Turquet : s'étant fait arrêter en même temps que Ghanzy, il avait voulu partager le sort du général, subi comme lui les vociférations et les menaces de la foule, protégés par Léo Meillet, maire du XIII». Deux jours, ils étaient restés ensemble à la prison du secteur. Maintenant, Ghanzy et un autre général, Langourian, étaient enfermés à la Santé. Ils avaient été maltraités, frappés pendant le transfert ; il espérait qu'ils ne seraient pas assassinés... Alors un seul cri : Que les maires-députés allassent au moins sauver Ghanzy 1

De nouveau, Poncet fut ressaisi par la crainte. Que

le vaillant soldat de Josnes, de Vendôme^ du Mans, qui avec Faidherbe avait été Thonneur de la Défense, restât comme otage aux mains de gens qui avaient tant crié la guerre à outrance, quel singulier reniement de principes ! Mais qu'on dût encore s'alarmer pour sa vie, qu'ils protégeaient si mal, cela vraiment passait toute mesure, révoltait. Car on pouvait tout redouter, après l'étrange manière dont le Comité venait de s'expliquer du meurtre de Lecomte et de Clément Thomas. A la même page de VOfficiel, tour à tour il se lavait les mains des « quelques gouttes de sang versé, toujours regrettables » et tentait de justifier cette « exécution des lois de la guerre. » Ici, désaveu timide de la populace, là, souci de ne pas se l'aliéner. Que d'arrière-pensées, et que de vilaines pensées !

Soucieux, le chimiste parcourait un article du délégué au Journal officiel : La révolution du 18 mars. L'avènement des prolétaires y était revendiqué. Et Poncet songea : « Est-ce la guerre sociale qui m'effraie? Non, elle répond à de trop réelles détresses, à de trop légitimes aspirations pour que je n'approuve pas des questions comme celles-ci. » Il lut : « Les travailleurs, ceux qui produisent tout et ne jouissent de rien, ceux qui souffrent de la misère au milieu des produits accumulés, fruit de leur labeur et de leurs sueurs, devront-ils sans cesse être en butte à l'outrage?... » — Oui, le tour du prolétariat devait venir! Pourquoi la bourgeoisie, les ventres creux de la Révolution, aujourd'hui ventres pleins, interdirait-elle aux travailleurs l'émancipation dont elle-même avait bénéficié? Responsable en partie, par l'affaissement du caractère et des mœurs, des malheurs où Ton se débattait, ne devait-elle pas se montrer moins égoïste, plus conciliante? Ne devait-elle pas départir l'instruction, la lumière, à portée de tous mettre les privilèges de l'intelligence, partager avec plus d'équité les gains du travail, ce pain, ce feu, ces toits dont tant manquent ?

Cette guerre-là, cette fatale guerre de classes, ina-

chevée à la Révolution, reprise et e'toufîe'e dans le sang de 48, elle n'avait pas de plus fervent apôtre que lui. Mais ce n'était pas par la violence qu'il la voulait servir. Minière avait raison, la révolution sociale n'était pas mûre, c'est dans l'évolution qu'est le progrès... Et lui, qui eût donné sa vie pour voir éclore l'ère nouvelle, dans le clair et joyeux consentement de tous, il tremblait à l'idée de ces fous, — ils n'étaient pas tous à Versailles! — qui voulaient, les uns, accoucher l'avenir de force, les autres l'écraser dans le sang, tous oublieux de la mère, de la France, qui gisait devant l'Allemand, prêt à intervenir... Pour tout homme conservant un peu de bon sens, il n'y avait qu'une conduite : se jeter entre les deux, leur crier la conciliation, l'horreur sacrilège où ils couraient!

Une secousse le tira de ces réflexions, ses voisins descendaient : Versailles!

Sur le quai, dès les premiers pas, il éprouva le dépaysement d'un réveil dans un endroit hostile. Une double haie de troupes barrait la cour de la gare. Des gens à mine d'argousins dévisageaient les arrivants : un d'eux l'invita, sans politesse, à lui remettre cet exemplaire de VOfficiel qui dépassait de sa poche, et ces autres journaux encore I... ie Cri du jimple! le Père Duc/iesne! A mesure, le visage du policier se renfrognait. Le Constitutionnel et le Paris-Journal, en dépit du manifeste de la presse imprimé en tête, ne le déridèrent pas. Un peu plus, il priait Poncet de le suivre Dans le flot filant des voyageurs, déjà des curieux faisaient cercle. Le chimiste s'éloigna sous des regards malveillants. « Charmant accueil ! »

Dès la rue Duplessis, où des échelles de peintres, en A, se dressaient le long des magasins revernis à neuf, où une foule insolite s'agitait, alfairée et badaude, il ne reconnaissait plus la ville aux pavés verdis, aux larges avenues désertes, couvertes maintenant de l'alignement des tentes, jusqu'aux portes militairement gardées. En venant, abrités aux coins de bois, tenant les routes, les

vallons, les coteaux, il avait remarqué les avant-postes et les vedettes, à l'abri desquels Versailles, peureusement, délibérait. Partout des troupes, des canons. La ville n'était qu'une immense caserne désordonnée. A la grille du château, de l'infanterie de marine, martiale sous l'uniforme gris égayé de jaune, visait soigneusement les permis.

Poucet, qui ne s'en était pas muni, comptant sur l'entremise de quelque député de ses amis, se vit refuser l'entrée. Par bonheur, Louis Blanc passait. Le chimiste, qui ne l'avait pas vu depuis Bordeaux, grâce à lui pénétra. Le célèbre homme d'État de 48, Torganisateur du Travail, hâtait, dans un pas trottinant, tout son minuscule petit corps. La face glabre, dont les joues roses contrastaient avec les tempes ridées et la bouche sénile, était maussade. Il n'avait plus sa foi révolutionnaire de jadis, tremblait que des violences coupables compromissent un idéal qui restait le sien, qu'il avait tout récemment encore servi, par sa magniîlque éloquence. Il hocha la tête : Ça allait malf... Des collègues le retenaient au passage. Des groupes s'épaississaient, parlaient haut, en se promenant dans la vaste cour où le Roi-Soleil, campé sur son cheval de bronze, étendait au dessus des conciliabules son geste dominateur.

Poncet, dans le vestibule menant aux salles des Croisades, feignit de ne pas voir le comte de la Mûre, tiré à quatre épingles, et dont le teint de porcelaine craquelée semblait émaillé de frais. 11 portait une fleur de lys d'or à sa cravate. Loin de le saluer, le député de l'Indre-et-Loire le foudroya d'un mépris superbe. La réponse au dîner de Gharmont, aux rencontres de Tours I... Ce n'étaient plus à présent ces mécréants de républicains qui levaient la tête. La Mûre suait la haine satisfaite.

En avançant dans la longue et froide galerie qui, le long des cours de la Smala et du Maroc, menait au théâtre transformé en salle de séances, Poncet ne se

lassait pas d'écouter avec douleur les sarcasmes et les colères des triomphateurs du jour. Blêmes sous la terne pâleur des vitrages, parmi le marbre et le plâtre froids des bustes historiques et des statues tombales, ils regardaient, avec une affectation de de'dain, des collègues de la gauche parlant bas. Soudain, Poncet eut un haut-le-corps.

A côté de ce monsieur d'allure correcte, au visage spirituel sous les cheveux rares, cet officier qui causait dun air sérieux, mais c'était le commandant Du Breuil ! Le chimiste en une seconde revécut l'heure douloureuse passée quinze jours avant, à Gharmont, la conversation cœur à cœur avec le vieux Du Breuil, après l'enterrement d'Eugène Real. Vivement il s'approcha, les mains tendues. Du Breuil l'avait aperçu, faisait la moitié du chemin. Affectueusement, ils parlaient des leurs. Mais Du Breuil présentait :

— M. de Grandpré, attaché au cabinet de M. Thiers... — M. Poncet, le chimiste.

Avec déférence le fonctionnaire s'inclinait, moins devant le républicain avéré que devant le savant connu, offrit ses services. . . S'ils voulaient être placés ensemble ? On gagna le théâtre où, grâce à M. de Grandpré, qui aussitôt s'éclipsa, ils furent installés à un balcon.

Au-dessous, la salle à demi-pleine, bruissait; le parterre, le pourtour du rez-de-chaussée, les premières d'avant-scène se garnirent à vue d'œil, bientôt combles. Des crânes nus s'alignaient. Dans l'atmosphère surchauffée, sous les jaunes lueurs fusantes du gaz, boulèrent des groupes noirs. Les glaces des loges se renvoyaient le haut décor marbré de rouge, les reliefs dorés. A la place des acteurs se tenaient le bureau, la tribune. Du Breuil et Poncet ne purent s'empêcher d'évoquer les spectacles de jadis, foule soyeuse et poudrée des opéras de Rameau, banquet des gardes du corps, saluant des accents de Richard, ô mon roi! Louis XVI et Marie-Antoinette, à la veille de s'éloigner pour jamais... Ici, Louis-Philippe avait fêté, dans une

représentation de gala, le musée ouvert au peuple dans le palais de la monarchie. Ici, Napoléon III avait donné à dîner à la reine d'Angleterre I... Aujourd'hui l'Assem blée, maîtresse des destins de la France^ tenait la scène. Le drame qui cette fois se jouait, le plus saisissant auquel des hommes de cœur, de raison saine, pussent assister, déjà planait dans cette électricité lourde, sur l'entassement des passions en lutte. Jules Grévy ouvrait la séance.

Dès le début, quelques mots de rectification personnelle de Jules Favre et du général Billot rapprochent Torage. Il gronde quand le président met aux voix l'adoption de la famille du général Lecomte par la nation, quand M. Gaslonde propose de remettre en vigueur les anciens conseils généraux de l'Empire, suspendus par Gambetta; chacun d'eux déléguerait quelques membres qui administreraient avec les préfets. — Appuyé, appuyé! crie la droite, et elle vote l'urgence.

Âlaintenant, Picard annonce que les nouvelles des départements sont bonnes, que plusieurs offrent un concours armé. — Très bien! Et, dans Tattention générale, le silence avant le coup de tonnerre, l'académicien Vitet donne lecture de la proclamation au peuple et à l'armée. Il y flétrit les criminels et les insensés qui déshonorent Paris, exalte le droit souverain de l'Assemblée : « Votre œuvre, votre image, votre espoir, votre unique salut! » Déjà pour voter la majorité se lève. Minière demande la parole. Peyrat crie : « Qu'on ajoute : Vive la France, vive la République! » La foudre est tombée. La droite gesticule en démence : Minière ne parlera pas 1

Pour faire respecter la liberté de la Irihunc, Thiers est forcé de donner en personne, intercède pour l'adversaire, au miheu de protestations si vives qu'il hausse son fausset : « Soyez sûrs que vous n'augmenterez pas votre autorité dans le pays en interrompant le chef du pouvoir exécutif et en ne voulant rien entendre! »

Du Breuil. nerveux, suivait avec un inte'rêt de'çu ces débats qui lui semblaient stériles. Poncet, qui en comprenait trop la portée, souflrait d un oppressant malaise, au son des voix, à l'aspect des visages criant leur âme. La conciliation, qu'elle était loin! Chaque mot de Minière, de Louis Blanc soulevaient l'insulte. Mais un des quinze calmait l'Assemblée : M. Thiers veillait i sa protection, prodiguait ses soins à rediscipliner l'armée. Le bacchanal reprenait autour de .Schœlcher. Il rapportait de rassurantes nouvelles de Chanzy, souhaitait que Saisset, nommé au commandement de la garde nationale, la passât en revue. Lockroy dénonce le danger : c'est faire deux camps I Clemenceau apparaît, suppUe qu'on hâte les élections, seul moyen d'apaisement, car enfin on ne voulait pas faire le siège de Paris? on ne pouvait songer à intervenir par la force? Le bacchanal grandit. Henri Brisson, Léon Say parlent en vain, à la rescousse.

Poncet, penché sur les balustres, eût voulu affirmer avec eux: « Oui, des élections légales, vite, sinon les autres auraient lieu! Comment tous ne sentaient-ils pas que c'était là le salut? » Thiers reparaît à la tribune, gourmé : Paris aura ses élections, mais pas avant les autres villes de France. 11 faut du temps; les lois ne se bâclent pas ainsi. Oui. Paris sera mis en possession de lui-même, bientôt, quand il ne sera plus au pouvoir des factions... Bouleversé, Clemenceau s'élance : « Du temps, c'est ce qui nous manque à tous ! Si vous ne votez pas une mesure immédiate qui permette aux bons citoyens de se rallier, on court aux abîmes I... »

Saisset lui succède, chaviré, communiquant son trouble : Il vient de Paris, et à Paris il n'y a que la révolution 1 Les bataillons jusque-là fidèles du XVI* ont refusé de marcher hors de Passy. En tout, il n'avait pu réunir plus de trois cents hommes!... Alors, Tolain pose le dilemme : aux urnes, ou aux fusils ! Si on ne veut pas que le sang coule à flots, fixez un

jour ! — Et des cris : Que Paris de'sarme, on verra après !

Du Breuil^ étonné, regarda Poncet. Dans sa loyauté militaire, il comprenait de moins en moins. Qu'est-ce que cela pouvait faire à l'Assemblée d'accorder ces élections municipales, puisqu'elles étaient justes? Allait-on se massacrer entre Français pour cela? Lui qui avait vu de près la folie populaire, et failli le payer de sa vie, n'en avait gardé que de l'horreur apitoyée. Pourquoi ces gens, que rien ne menaçait personnellement, étaient-ils ainsi comme affolés de vengeance? Pourquoi vouloir englober Paris dans le crime de quelques-uns?...

De nouveau, M. Thiers est à la tribune. Longuement il s'attardait aux origines du conflit, les canons, les pourparlers, la tentative de force, la sage et politique retraite... Embobelinant Paris de phrases perfides, le blâmant, le plaignant, promettant de faire, bien que sceptique, ses etlorts pour le sauver, il en revenait au projet de loi, inefficace d'ailleurs... Comment cette panacée suffirait-elle à ouvrir les yeux des bons citoyens, quand l'assassinat ne l'avait pu faire ? Ce qui ramènerait, c'est l'attitude ferme du pouvoir, résolu à remplir ses devoirs, coûte que coûte, avec l'adhésion de la France entière debout, qui lui demande d'accourir

Poncet eut un afl'reux serrement de cœur ; était-ce possible ?

La menue voix résonnait, aigre, dans le silence tendu : ... Ce concours, on l'accepterait s'il devenait nécessaire! Marcher aujourd'hui avec cent mille hommes contre Paris, ce serait se faire les auteurs de la guerre civile. Les cent mille hommes, on pouvait les avoir, mais qu'avant Paris réfléchît, revînt à la raison ! Alors « il trouvera nos bras ouverts, mais il faut qu'il ouvre d'abord les siens » .

A ce criminel entêtement — car c'est aux plus puissants, aux plus éclairés, à ceux qui se vantent d'être la

force matérielle et morale, à faire le premier pas, — Poncet vit la partie presque perdue. Du Breuil songeait, impressionné. Les captieuses explications de ïhiers lui révélaient sous un angle nouveau toute une situation jusque-là mal débrouillée. Car enfin, d'où venait, que voulait ce pouvoir insurrectionnel? Des élections étaient-elles son seul but? Mais une dernière adjuration de Clemenceau suspendait sur l'Assemblée l'épouvantable responsabilité, puis une voix vibrante s'éleva.

Favre, hors de lui, venait de surgir, soulageait son cœur gonflé de rancune. Le 31 octobre, son pouvoir honni, vilipendé, les attaques contre sa vie privée, l'amer sentiment d'être, avec Trochu, le vaincu de Paris, le bouc émissaire de la capitulation, la peur, s'il les ménageait, de sembler pactiser avec ces révolutionnaires haïs, dont le rouge, plus foncé que le sien, l'entachait aux yeux de la droite, tout cela bouillonnait dans son éloquence brûlante, dégorgeait une lave corrosive, dans le fossé profond désormais creusé entre Paris et lui.

Des actes, des actes énergiques contre cettepoignée de misérables, cet essai d'une doctrine funeste, idéal sanglant et rapace 1 Paris, commune libre ! Paris oubliant la fable des Membres et de V Estomac! L'énergie seule aurait raison d'un pareil opprobre infligé à la civilise. • tionl... Il avait laissé à la garde nationale ses fusils, il en demandait pardon à Dieu et aux hommes! L'état actuel de Paris, qu'était-ce autre chose que la guerre îivile déclarée, avec le meurtre lâche et le pillage dans .'ombre? Temporiser avec l'émeute, c'était donner aux allemands le droit de la réprimer. . .

Saisset : « Voilà, choisissez I... »

Et Favre : — Que cette dernière honte retombe sur îUe ! Quelle caution le vainqueur peut-il avoir de notre ;olvabilité? quand les insurgés veulent marcher sur 'Assemblée, la renverser! Car tel est son dessein. Si ^ous tombiez alors dans leurs mains, le sort des mal-

heureuses victimes de leur férocité serait le vôtre... A chacune de ces phrases^ qui crachait au visage de la capitale une écume de haine et de peur, l'Assemblée tressaillait de joie, applaudissait l'orateur, vengée. Poncet maudissait ce don fatal d'émouvoir, au service de l'ambition tremblante et de l'amour-propre ulcéré. Infatigablement, les périodes se déroulaient, agitaient les cadavres des généraux, s'acharnaient contre la malheureuse ville, contre cette « tourbe impure », qui contient tant d'éléments détestables, contre les gardes nationaux assassins... Langlois n'y put tenir : t Ohl c'est atroce, de dire cela! » Favre continuait, grisé de paroles, grisant l'auditoire :

— Il faut faire appel à la province! cria Gaslonde. Et Saisset :

— Oui, appelons la province et marchons s'il le faut sur Paris. Il faut que ça finisse !

— Marchons! cria La Mûre.

Toute sa bile au visage, les yeux injectés, Favre concluait: «... faire justice enfin des misérables qui il oppriment la capitale! » Une immense acclamation montait, les bravos claquaient en grêle, frappaient . Poncet comme autant de soufflets. Une révolte le suf- 1| foqua. La droite hurlait, trépignante. Clemenceau, au nom des députés de la gauche, déclarait alors retirer, après le discours provocateur du ministre, leur projet d'élections... C'était dire : vous l'avez voulu! Poncet, pâle, respirait avec effort. Le sort en était jeté! L'Assemblée, debout dans un grand tumulte, délirait.

Un peu de calme se rétablit pour écouter ïirard, qui arrivait de Paris, adressait l'imploration suprême : « S'il s'en retourne les mains vides, il ne sait ce qui va se passer 1 » Alors Thiers remonte en scène pour la quatrième fois. Il donne de l'eau bénite aux maires, sera heureux de voir réussir leurs essais de conciliation; en attendant, il travaillera à rendre à Paris ses droits, avec les réserves nécessaires. Il répète son refrain : « J'ouvre mes bras, mais après vous... »

Air connu f siffla Poncet. Et tandis que s'élaborait péniblement un ordre du jour, pour la proche refonte des conseils municipaux des départements, — et de Paris, — dans sa netteté tragique tout le plan de Thiers lui apparut. Saisset, les maires, de quoi occuper le tapis. Ce que l'autoritaire petit homme voulait, avouait, c'était de gagner du temps: refaire l'armée, s'assurer, en attendant, de la province! Et alors...

11 n'y avait qu'à lire les dépèches dont chaque soir il la tisonnait, soufflant le froid, le chaud, tantôt dépeignant un Versailles sûr de son droit, de sa force, rallié dès le premier jour par quarante-cinq mille hommes, tantôt un Paris livré au pillage et au meurtre, prêt à secouer ses afl'reux tyrans... Ah t cet isolement de blocus où l'on était replongé, ne pas savoir!... Car on se vantait, en montrant la France prête à accourir! Cette monstruosité n'était pas croyable... L'armée? Poncet regarda Du Breuil, cherchant sur son visage un reflet de ses propres émotions. Il n'y vit quune gravité douloureuse, le sentit retiré. Le commandant, troublé par la véhémence de Favre, achevait de se détacher de Paris, se demandait si l'on pouvait éviter un recours aux armes, et, dans ce cas, comment se soustraire à un devoir, qu'il évitait de raisonner, et qui d'avance lui parais^at terrible.

Glacé, Poncet lui serrait la main en hâte, ne désirait plus qu'une chose : fuir cette cage d'aliénés, cette salle d'opéra, flambante de la chaleur du gaz et de fiévreux effluves humains, où achevait de se jouer la I poignante tragédie.

Le lendemain, sous le marronnier dont les petites feuilles neuves commençaient à se déplier dans l'air tiède, Poncet, du banc d'où l'on découvrait Paris, regardait en silence une file de fourmis ménagères, charriant dans l'allée leurs microscopiques fardeaux. Quel ordre dans la petite cité! Et triste, il froissa VOf- , ficid du matin, où il venait de lire la remise à un jour

des élections, faute d'entente avec les maires, et des menaces contre la presse, si elle renouvelait un attentat comme celui de son manifeste de la veille. Il soupira :

« Déjà tyranniques t Eux qui criaient tant contre Vinoy. »

Mais surtout l'article de fond le laissait rêveur. Paris est dans le droit. Paris, non l'Assemblée, qui, élue sous la pression de l'ennemi, appauvrie par toute sorte de démissions, ne représentait pas Tinté/^rale et libre souveraineté populaire, n'avait qu'un mandat ; la paix. Profondément réactionnaire, par son caractère exclusif et rural, cette provinciale n'était pas à la hauteur des circonstances, devait s'effacer devant Paris. Et Paris, qui ne pouvait se séparer de la province, ni souffrir qu'on la détachât de lui, Paris, tête et cœur de la République démocratique, une et indivisible, avait tous les droits de s'élire un conseil communal, de veiller à la liberté et au repos publics, grâce à sa garde nationale. Ainsi il délivrait la France et sauvait la République...

« Un conseil communal? fit Poncet tout haut, parfaitement. La liberté et le repos publics? Diable! Estce le chemin? Délivrer la France — de l'Assemblée sans doute ? C'est le gant d'hier relevé, l'acceptation de la guerre civile! « Sauver la République? » Ou la perdre? Au fond, ils pensent, s'ils ne le déclarent pas, qu'elle est au-dessus du suffrage universel, émané d'elle. Seule, elle incarne l'idéal de la libre souveraineté du peuple. Bon! Tous les républicains jugent ainsi. Et pour le régime de leur choix, tous les partis en font autant! La République, pour moi, c'est le drapeau sous lequel on vient de se battre à Coulmiers et à Bapaume, celui sous lequel je voudrais travailler demain, pour le progrès, la justice, l'avènement de tous sous le contrôle de chacun. Et je sais, fichtre bien, que l'Assemblée, telle que le désastre nous l'a faite, telle que je l'ai vue hier, n'est pas limage fidèle de ce pays,

OÙ le nombre est roi I Mais ces nouveaux venus qui déclarent la paix aux Allemands et acceptent la guerre contre les Français sont-ils qualifiés pour parler au nom de cette République que j'aime? Inconnus,, passe encore : voyons leurs actes. Déjà, ils ont démenti leur premier mouvement, celui de quitter le pouvoir pour s'en remettre aux maires. Hier soir, ils ont reçu insolemment Clemenceau et Lockroy, venus pour essayer d'arranger les choses, après la séance de l'Assemblée. Des perquisitions sont faites. Les arrestations continuent, on coffre sans motif le pi'ésident Bonjean. Clemenceau vient d'être expulsé de sa mairie. Chanzy est toujours en prison...»

Versailles frénétique, Paris trouble. Plus il y réfléchissait, moins il se trouvait de sympathie pour les uns comme pour les autres. Gâchis et violence des deux parts. Des sourds qui ne voulaient rien entendre. L'affiche des maires, émouvante, invoquant la glorieuse fraternité du siège, montrant la patrie agonisante, l'étranger aux portes, suppliant d'attendre les lois promises par l'Assemblée, se heurtait à un réciproque haussement d'épaules.

Qu'espérer de cette entremise patriotique des députés et des maires? Oui, là étaient la raison, la sagesse. Mais qui donc écoute les sages, quand l'orgueil, l'entêtement, l'intérêt emportent tout ? Suspects aux deux partis, ils n'avaient point d'autorité morale, partagés quïls étaient eux-mêmes dans leurs opinions républicaines, les uns conservateurs presque réactionnaires, les autres juste milieu, hésitant entre la double menace de la Commune et de la Royauté, quelques-uns enfin beaucoup plus loin de Versailles que de l'Hôtel de Ville, incriminés pourtant de tiédeur par celui-ci. La force matérielle, qui eût ajouté un prestige à leur rôle pacifique, manquait. Au service de leurs bonnes intentions, rien qu'un stérile élan de cœur, et le vain appui de quelques débris de bataillons.

Dans ce grand Paris, hors les meneurs de l'Hôtel

de Ville et leur armée populaire, personne en effet de résolu. Se rallier, à qui? A un gouvernement en fuite, qui avait méconnu la vaillante ville, lésé ses intérêts, qui avait provoqué l'émeute et aussitôt disparu avec son armée, disant aux gens de l'ordre qu'il abandonnait : « Faites ce que je n'ai pu faire! » — Et d'ailleurs, ce Comité central, raisonnait-on, est-il si dangereux que le prétendent ceux dont il a pris la place? 11 veut faire les élections et s'en aller. Il proroge les échéances...

« Donc, se dit Poncet, en dépit des nominations que les maires viennent de proclamer : Saisset à la tète de la garde nationale, Langlois chef d'état-major, et Schœlcher commandant de l'artillerie, on ne peut compter sur le trait d'union d'un tiers parti. Je lui vois des chefs, mais pas d'armée. Ce n'est pas Versailles, trop occupé à organiser la sienne, qui lui en donnera! Le Flô a refusé vingt-cinq mille sacs à terre que lui demandait Saisset pour la défense; Thiers a dit à Schœlcher, qui réclamait des troupes : « Ni cinq mille hommes, ni cinq cents, ni cinq. » Et la sotte provocation d'hier n'est pas faite pour pacifier les esprits!... »

Quelques centaines de manifestants, de la place de la Bourse à la place Vendôme, avaient promené un drapeau portant : Réunion des amis de l'ordre, et, sous les fenêtres de l'état-major de la garde nationale^ crié : Vive l'Assemblée ! Bergeret, d'une fenêtre, répondait : « Faites monter des délégués, nous nous entendrons avec eux. — Non ! Pas de délégués, vous les assassineriez ! . . . » Des gardes nationaux avaient fini par refouler ces braillards.

Le chimiste contempla, mélancolique, la splendide fin de journée, Paris étalé sous l'azur avec ses toits étincelants et ses vitres en points d'or, l'énorme fourmilière humaine que tant de secousses avaient mise sens dessus dessous. Et ses yeux revinrent à son jardin verdissant, à la file active des fourmis noires. Le ))ctit peuple prévoyant accomplissait son œuvre de travail et de paix.

La barrière d'entrée tourna. Un pas foulait le gravier de lalie'e. Poncet leva la tête. 11 ne put retenir un cri. Mme Poncet, inquiète, sortit pre'cipitamment de la salle à manger. Martial défait, le bras en écharpe, était devant eux.

— Mon Dieu, gémit la mère, tu es blessé?

Poncet prenait la main valide, attirait alTeclueusement son fils, vers un bon fauteuil que l'Auvergnate apportait dans ses bras rouges.

Martial essayait de rire :

— Ce n'est rien, rien du tout t

Les questions l'assaillaient, les visages se penchaient, anxieux.

— Attends! s'écria Mme Poncet.

Déjà elle rapportait un verre de vulnéraire.

— Bois, ça te remettra!

Mais Martial l'écartait :

— Ahl non, j'en ai déjà pris chez le pharmacien. C'est passé. J'ai eu plus démotion que de mal.

Et pressés, fébriles, les mots lui jaillissaient des lèvres :

— Je venais vous voir. J'arrivais rue de la Paix, par la rue Neuve-Saint- Augustin. J'avais dû faire le tour de la place Vendôme, interdite depuis hier. Quel monde f Les trottoirs, la chaussée étaient noirs. Des gens, à rubans bleus à la boutonnière, hurlaient: «Vive l'ordre! » Des voisins me dirent qu'ils s'étaient donné rendezvous la veille, pour refaire en grand une manifestation. Par curiosité, je suis resté. Rien que des bourgeois, l'air pacifique, et aussi de drôles de figures! J'ai reconnu un mouchard qui du temps de Sa Majesté jouait du casse-tête; Thérould en a gardé longtemps une bosse. En avant, du côté de la place, ça avait l'air de chauffer. On entendait des cris : c A bas l6 Comité, vive l'Assemblée nationale !» et on voyait un grand drapeau tricolore s'agiter. Tout d'un coup, des roulements de tambour, des cris plus forts. Je me suis dit : ça va mal finir ! Les sommations et les cris conti-

nuaient...Etpuis brusquement une pétarade, des coups de revolver et de chassepots, des gémissements, une bousculade horrible, des gens renversés, piétines... Je suis tombé par terre contre un magasin. Je ne voyais rien que des dos qui fuyaient, un énorme galop de panique. Des balles sifflaient. Quand je me suis relevé, — je crois qu'il y avait un bout de temps que le cœur m'avait tourné, — j'ai vu ma manche mouillée de sang. Des groupes se terraient sous les portes, rasaient le trottoir. Il y avait des corps étendus, immobiles, d'autres qui se traînaient, et partout des cannes à épée, des revolvers, des chapeaux... On m'a pansé dans une pharmacie pleine, où on soignait un vieux qui avait une balle dans l'épaule... Chacun racontait ce qu'il avait vu. Les uns disaient que c'était les gens de l'ordre qui avaient tiré les premiers, les autres que c'étaient les gardes de la place. Il paraît qu'ils ont aussi des morts et des blessés... Moi, j'ai de la chance, ce n'est qu'une égratignure...

Mme Poncet insistait pour voir s'il disait vrai, vérifier le pansement. Elle s'y entendait mieux que personne, après les ambulances de Tours 1 Elle pâlit en voyant le sillon sanglant qui lacérait l'avant-bras, les chairs enflammées... Non, ce ne serait pas trop grave! Mais il s'en était fallu de peu! Il l'avait échappé belle...

Poncet, assombri, regardait tendrement ce fils qui était son orgueil et sa vie. Du fond du cœur, il maudit les maladroits qui étaient allés au-devant de l'échauffourée, leur intervention brouillonne qui ne servait qu'à jeter de l'huile sur le feu. La vue de Mme Poncet, roulant la bande sur cette chair qui tenait mystérieusement à la leur, le bouleversa. Ah! les fous, les fous qui se battaient entre eux, venaient de verser le prem'(T sang 1

— Ces messieurs du Comité ont donc daigné remettre à trois jours leurs fameuses élections? dit Du Breuil.

— Attendre la réalisation du projet de Picard, le 3 avril, fi donc! railla M. de Grandpré... Et lissant sa moustache d'un air narquois : — Autant de gagné I Trois jours !...

C'était dans le salon de Thôtel de Grandpré, rideaux tirés, à la douce lueur des lampes, que les deux hommes, face à face en de bons fauteuils, devisaient avant le dîner. Ils jouissaient de cette heure intime, du croulant feu de bûches dans la cheminée large, de leur sympathie commençante. Du Breuil, dans cette maison, sentait autour de lui comme une complicité d'amitié discrète. Venu pour rendre sa visite de digestion, il avait été retenu par Mme de Grandpré : « Vous pourrez ainsi voir notre chère Anine plus commodément qu'au parc, où, m'a répété mon petit doigt, vous vous être promenés hier avec M. Bersheim... »

Un reflet de lumière s'accrochait au cadre doré d'un paysage. Du Breuil jeta un regard vers la porte, guettant la douce présence. Vraiment on était bien làt

— Les élections retardées, reprit M. de Grandpré, les maires tenant tête au Comité, tout ce qui peut traîner en longueur, détourner Paris d'une marche sur nous, est excellent. Déjà les régiments, isolés dans la main de leurs chefs, mieux nourris, rhabillés, reprennent forme. Les prisonniers d'Allemagne vont arriver,

constitueront vite des troupes aguerries, avec les cadres d'autrefois. Déjà M. Thiers envisage moins l'éventualité' d'un enlèvement de Versailles par les fédérés. On ne parle plus de ce plan de retraite si complet qu'il avait arrêté, pour ramener l'Assemblée et l'armée dans une ville de l'intérieur. Ce sont des avant-gardes, et non plus des arrière-gardes qui surveillent les routes. Refaire patiemment l'armée, au moral et au physique, pour reprendre Paris insurgé, telle est à présent la pensée unique. M. Thiers ne veut rien précipiter. Pour parfaire cette éducation militaire, on mettra un mois, deux, trois, s'il le faut. L'outil doit être solide.

— Plus il le sera, remarqua Du Dreuil, moins on aura peut-être besoin d'y recourir. Chacun alors y regardera à deux fois. L'idée d'une semblable guerre a de quoi faire reculer les plus violents.

M. de Grandpré, tout à son dithyrambe, continuait :

— Et à son âge 1 II est vraiment stupéfiant f Gouverner le rajeunit. Debout dès l'aube, toujours alerte, tenant conseil avec les généraux, les intendants, les ministres, les envoyés de la province! A peine un léger repos avant le dîner et le voilà remonté jusqu'à minuit. C'est lui qui tous les soirs rédige les bulletins aux préfets. Une telle activité est prodigieuse. Elle vous a frappé vous-même, n'est-ce pas, quand il vous a reçu et interrogé sur la journée de Montmartre?

Du Breuil approuva, d'un signe de tête. Il revoyait, dans le cabinet rempli de cartes, le nain illustre, boutonné dans sa redingote, l'œil malicieux derrière les lunettes d'or, le vaste front ridé sous le toupet blanc. 11 avait été étonné de ne plus retrouver le grand premier rôle, laissant tomber de la tribune son éloquence nette et sèche, rien qu'un vieil enfant volontaire joucn*: au Napoléon, t Vous sortez de l'artillerie, commandant?... » Et intarissable, il s'était mis à conférencier sur la portée des tirs, citant des exemples pris dans l'histoire, en revenant toujours à ses propres combi-

naisons stratégiques... Des généraux attendaient dans l'antichambre.

Du Breuil en sortant avait salué d'anciens chefs de Metz, croisé dans l'escalier le maréchal Ganrobert, qui l'embrassait affectueusement. D'autres personnages encore, ressuscites de Sedan, internés des villes allemandes, arrivaient toujours; on les recevait tous, et il pensa à la voix tranchante et faible qui derrière lui, là-haut, pérorait sans fm... M.Thicrs, affable, lui avait promis une place dans un des états-majors de l'armée réorganisée.

Elle ne comprenait encore que trois divisions d'infanterie et trois de cavalerie, avec un corps détaché à Saint-Germain. Il évoqua d'Avol, retenu au chevet de sa mère mourante. A l'idée de ce que devait souffrir son ancien ami, et d'un semblable malheur le frappant lui-même, il plaignit Jacque/i, surpris presque ensuite de ce petit nom familier, revenu à sa mémoire, qui amèrement l'avait écarté. D'un coup d'œil, il épiait la porte. Gomme Anine était longue à venir I...

M. de Grandpré qui, ce soir, jouissait de ses premières heures de liberté depuis l'affolement de ces cinq jours, prenait plaisir à converser à l'aise des sujets qui seuls l'intéressaient, le haussaient à ses propres yeux ; tout ce qui se passait dans l'immédiat entourage de M. Thiers, ce chaos de travaux et d'affaires d'où dépendait le sort du pays, et où, sous la direction de Barthélemy-Saint-llilaire, il s'attribuait une part, modeste de collaboration, et grande de mérite. Homme d'idées convenues, d'opinions modérées, il avait de la culture, de la finesse, et ce scepticisme aimable, doublé de cinquante mille livres de rente, qui s'accommode des malheurs des autres, sait tirer du cours fatal des choses une élégante philosophie.

D'un étui armorié, tendu à Du Breuil, il extrayait une cigarette blonde. L'allumette craqua, et après deux bouffées :

— L'inconvénient de ces époques troublées, c'est

que beaucoup ne savent distinguer de suite le parîî qu'ils doivent prendre. Croiriez-vousquepas mal de vos camarades, et des plus huppe's, — je dis de ceux qui portent plume blanche, — au premier moment se sont tâte's. Où était le pouvoir de demain?... J'en connais qui ont eu une peur affreuse de se compromettre. Parfaitement! Pourquoi n'ai-je pas eu le plaisir de dîner avec vous, le 19? C'est que M. Thiers m'avait envoyé à Paris chercher trois généraux. Un seul, GallifTet, est venu. Les deux autres ont déclaré qu'ils ne me suivraient pas, ne sachant pas quel était le vrai gouvernement. Les couloirs du ministère de la guerre, l'aprèsmidi du 18, étaient pleins de gens qui ne montraient qu'un désir : se dérober à la nécessité de prendre parti... des généraux, un maréchal de France... Peu d'officiers, heureusement, auront songé à être aussi catégoriques que Rossel, un lieutenant-colonel du génie, qui a envoyé sa démission au ministre, en se rangeant, déclare-t-il^ « avec le parti qui n'a pas signé la paix, et ne compte pas de généraux coupables de capitulation...

— Rossel? dit Du Breuil, je l'ai connu à Metz.

Le souvenir des convulsions finales, de la trouée quand même, l'étreignit. Gomme d'Avol, Rossel était de ceux qui ne s'étaient pas résignés. Il revoyait ses yeux ardents, ses joues creuses, le désespoir qui le consumait.

— C'est comme Cremer 1 dit Grandpré. On l'a reçu, acclamé à l'Hôtel de Ville. Passera-t-il à l'émeute? En attendant, rendons-lui cette justice, il s'emploie à faire élargir Chanzy... Quant aux officiers subalternes, on en a vu quelques-uns, après la fusillade de la place Vendôme, à la tête de bataillons fédérés. Les soldats, les marins, eux, sont restés en nombre. Les voilà, de par VOfficiel communeux, incorporés dans la garde nationale... Si on les repince f... Voyez-vous, conclut-il avec un sourire, tout le flottement vient de ce déplorable esprit moderne, qui rejette l'appui tutélaire de la

religion, de cette rage d'examen qui sape les bases sur lesquelles notre vieille socie'té repose. En politique, il n'y a qu'une règle. S'attacher à la légalité'^ quand elle est d'accord avec les principes qui ont fait si grande la France du passé I C'est l'ancre de salut... La légalité', les principes, tout est là f

Il secoua la cendre de sa cigarette :

— Et puis, le nerf de la guerre, c'est l'argent t Que voulez-vous que ces messieurs de Paris fassent avec leurs poches percées? L'octroi donne peu, et quant à la Bourse, fit-il en expirant une spirale de fumée bleue, — dissipés, évanouis, les capitaux! Plus de cote. Sans remuement de millions, sans grands banquiers et brasseurs d'affaires, un gouvernement est mort-né...

11 baissa la voix.

— Il y a bien la Banque, où ils ont été demander encore 350,000 francs... Ils la croient à peu près vide. Elle ne l'est pas, et il s'en fauti S'ils mettaient la main là-dessus, ils nous tiendraient là...

Il indiqua, d'un geste énergique, d'homme à homme, les parties secrètes, les sources de la vie.

Du Breuil marquait un tel étonnement, — lui aussi croyait la Banque déménagée, — que Grandpré regretta d'en avoir trop dit, se mordit les lèvres :

— Ceci entre nous, bien entendu!

Anine entrait, avec sa cousine. Du Breuil leur baisa la main. La jeune fille portait des violettes au corsage. Leur odeur suave, dans la pièce chaude, s'épanouit. Anine sous la lampe ployait son col pur, penchée sur des photographies que lui montrait Claire de Grandpré. Du Breuil admirait, sur la nuque blanche, le frisottement des fins cheveux d'or sombre. La grâce d'Anine et le parfum des fleurs douces s'identifièrent. Elle sentit le poids caressant du regard et, rougissante, leva le front, lui sourit. En cette seconde il ne demandait pas plus à la vie, il eût voulu que l'instant s'éternisât.

— Ton père est en retard, dit Claire.

Au même moment, on entendit la voix anime'e do Bersheim; il parut, derrière Mme de Grandpré. On servait presque aussitôt. Le Messin revenait de l'Assemblée, encore tout vibrant. Bien que ne sie'geant plus, il prenait un inte'rêt douloureux aux séances, assistait à la plupart, y portant l'attention passionnée, le malaise de son âme déracinée. Il ne pouvait se décider à regagner Metz, la petite patrie sacrifiée, où nulle raison majeure ne l'appelait plus, et où tant de liens de famille et d'habitudes s'effaçaient devant le drame qui le retenait ici, ce débat du sort même de la France. De jour en jour, il remettait son départ, tenu au courant par les lettres de sa femme. Grand'mère Sophia allait bien. On avait de bonnes nouvelles de Maurice, encore en captivité à Cologne. Le garçon reviendrait bientôt...

Un valet passait, dans un plat d'argent, un gratin de soles. La vieille Mme de Grandpré s'enquit :

— Alors, cela a été très mouvementé ?

Bersheim, repris à son émotion, refusa le plat :

— Ne m'en parlez pas! Nous avions eu, à propos de cette fâcheuse loi qui lève en province des bataillons de volontaires pour venir au secours de l'Assemblée, une admirable intervention de Tolain...

— L'ouvrier ciseleur!... Et M. de Grandpré fit une grimace, comme à une arête.

— Il aurait attendri des pierres ! Il fallait l'entendre insister pour qu'on renonçât à cette mesure qui organise purement et simplement en France la guerre civile.

— Et la loi a passé? fit M. de Grandpré.

— A 449 voix contre 79! M. Bérenger venait ensuite de demander qu'une délégation de l'Assemblée allât à Paris encourager les efforts tentés par les maires,' pour l'apaisement ou la répression; et l'Assemblée, l'ordre du jour étant épuisé, décidait de se réunir de suite dans SCS bureaux pour discuter cette proposition; voilà qu'Arnaud de l'Ariège monte à la tribune^ annonce

que les maires de Paris sont là, désirent se mettre en communication avec l'Assemblée. Aussitôt la droite regimbe. On se consulte, les précédents manquent; pourquoi pas la barre de la Convention tout de suite ! . . . Arnaud de l'Ariège insiste : que la population saine de Paris puisse voir quil n'y a pas d'un côté la capitale, et de l'autre la France, semblant se séparer d'elle. Grévy cherche le moyen de concilier tout : que les députés-maires de Paris portent la parole; quant aux maires qui ne sont pas députés, ils peuvent assister à la séance, en spectateurs. A peine Baze, le questeur, a-t-il annoncé qu il a fait préparer « les places les plus distinguées... dans les premières tribunes » — ce qui a fait murmurer! — avec leurs écharpes en sautoir, dans la première loge à droite du président, les maires font lentement leur entrée. Tous les yeux se tournent vers eux. C'est comme si nous avions vu surgir Paris!... L'Assemblée, le pubUc s'émeuvent. La gauche entière se lève, éclate en applaudissements. On entend un grand cri : « Vive la République 1 »que les maires reprennent, en répétant : « Vive la France ! vive l'Assemblée nationale ! vive la République ! ... » Ah ! mes amis, de ma vie, je n'ai vu un tumulte pareil. La droite était debout, tapant du pied, tendant les poings, dans un seul hurlement : A l'ordre / à l'ordre f Le cri! de Vive la République perce toujours. Les uns invectivent les maires, d'autres sortent, rentrent avec leurs chapeaux sur la tète ; ils courent comme des furieux, intiment au président de se couvrir. J ai entendu Castellane crier : « Nous ne pouvons supporter cela 1 » La gauche trépigne : « A bas les chapeaux. Respectez le président, respectez-vous vous-même ! » Alors, pliant sous l'orage, Grévy brusquement a levé la séance... C'est tout just^^ si l'on ne s'est pas battu dans les couloirs.

— C'est grave, dit M. de Grandpré.

— C'est abominable 1 accentua Bersheim. Comment, c'est tout l'accueil qu'on réserve à ces hommes qui s'attellent, corps et âme, à une tâche ingrate ! Voilà

comme on paye leur dévouement t . . . Tant de partialité ne fait pas honneur à un parti. Et la preuve, c'est que tout à l'heure, à la séance de nuit, on va tenter un replâtrage ; Arnaud de l'Ariège doit développer la proposition des maires : qu'ils soient autorisés à prendre au besoin sous leur responsabilité les mesures impérieuses que le danger public réclame, que l'élection du général en chef de la garde nationale ait lieu le 28, et si possible, celle du conseil municipal, par les soins des adjoints et des maires, avant le 3 avril...

M. de Grandpré, en homme que ces mesures de façade laissaient froid, pianotait néghgemment sur la nappe. Il écoutait Bersheim avec une politesse parfaite, dont la cordialité déguisait la mésentente. Sa mère, elle, souriait avec sympathie, s'amusait de la conviction de ce franc parler : Charles X, Louis-Philippe, 48, l'Empire, elle en avait tant vu, qu'elle gardait une indifférence foncière, où la vieillesse ajoutait, avec plus de détachement, une bonne grâce. Anine et Du Breuil, vis-à-vis l'un de l'autre, se parlaient dans leurs silences,

Bersheim en revenait aux fameux bataillons de volontaires, prenait à parti son hôte :

— Vous allez trouver que je suis encore injuste pour votre grand homme... Quand je dis grand f... Mais là, vrai, cette idée d'enrôler de paisibles Français contre Paris, drôle d'armée t et plus triste encore t... A la bonne heure, si vous l'aviez eue le premier jour !... Elle vous aurait au moins servi à garder le Mont- Valérien, que votre stratège, dans sa peur de manquer de gardes-du-corps, avait si précipitamment dégarni I La clef de Paris ! Ah ! Ah !

Il rit de son bon rire. Piqué, M. de Grandpré rétorqua :

— M. Thiers estimait qu'avec ses canons, et un chef résolu comme le colonel Lockner, le Mont-Valérien était en mesure de résistera une démonstration tumultueuse de ces gens-là. Pour une attaque en règle, elle n'était pas à craindre de suite...

LA COMMUNE iSQ

— Bouf I fit Bersheim. Il ne craignait que pour sa pre'cieuse personne ! Le Mont-Valérien, bagatelle f... Aussi toute la journe'e du 19, il a tenu bon contre l'insistance des de'pute's, qui le pressaient de faire re'occuper la forteresse. Il paraît que c'est Vinoy, dans la nuit, qui l'a de'cidé par ses remontrances. Et encore, il a fallu qu'il parlemente une heure, avec Mme Thiers en cornette de nuit I...

On souriait.

— Et vous savez, il était temps î A peine nos troupes dans le fort, deux bataillons de garde nationale se présentaient... Toutes les poternes avaient leurs serrures brisées... Pendant une demi-heure, il n'y a eu comme garnison qu'un poste de vingt-huit chasseurs, pas sûrs du tout, dont vingt seulement étaient armés. Tout ce qu'il restait de fusils au Mont-Valérien !... Ahl c'est un fameux capitaine que M. Thiers.

Bersheim ne lui pardonnait pas la signature mise au bas du traité qui démembrait la France. Le Messin se refusait à admirer l'homme en qui il voyait, moins le liquidateur, d'ailleurs habile, de la faillite, que le politique égoïste, dont l'apathie volontaire, l'hostilité avérée avaient nui aux efforts de la Défense. Sa rancune se montrait à toute occasion, et comme on en voyait le mobile dans son patriotisme déchiré, on évitait de le contredire.

— Vous ne tenez pas compte, dit seulement M. de Grandpré, des difficultés où il se heurte, de la responsabilité qui l'accable. Ainsi, tenez, avec les Allemands... C'est une perpétuelle angoisse, une épée de Damoclès suspendue. Hier, c'est le général en chef Fabrice qui menace Favre, — si Paris manque en quoi que ce soit aux conventions, ne rétablit pas de suite un télégraphe coupé à Pantin, — de rouvrir le feu sur la ville. Aujourd'hui, c'est le commandant du IIP corps d'armée, Schlotheim, qui prévient le Comité central qu'il gardera une attitude amicale et passive si Paris, de son côté, se maintient dans les termes des préliminaires...

— Double jeu I dit Du Breuil. Un seul but : les milliards garantis î Arrogants avec ceux qui ont charge de payer, ménageant les autres, qui pourraient mettre des bâtons dans les roues. Du de'sordre tant qu'on voudra, pourvu qu'on paye !

Il y eut un froid. Tous les cœurs pourtant s'unissaient. L'évocation des vainqueurs pesa, dans le silence. IMme de Grandpré fit un signe à son fils : on se levait de table.

Deux jours après, dans le petit appartement des Thédenat^ rue Soufflot, les Poncet, venus dîner, étaient arrivés tôt. Les deux femmes causaient dans la salle à manger. Mme Thédenat en train de classer, dans un cartable, les coupures des journaux de la semaine, Agathe Poncet tricotant de ses doigts noueux, qu'on sétonnait de voir si agiles.

Par la porte ouverte du cabinet de travail parvenaient les voix cordiales des trois hommes. Thédenat, adossé à la cheminée selon son habitude, écoutait le chimiste. Martial, le bras encore en écharpe, regardait en souriant le Persée secouant de son bras victorieux la tête livide de Méduse. Il pensait à la loggia des Lanzi, à la place dallée du Palais- Vieux avec ses pigeons famihers. Bientôt, puisque les choses tournaient bien, il irait faire un tour par là-bas, se retremperait dans la douceur de Florence et la beauté de Rome...

— Alors, dit Thédenat, tout est arrangé? Le mauvais rêve se dissipe, on est d'accord sur la date des élections?... Eh bien. C'est vous qui étiez dans le vrai : les maires ont raison de céder.

Le matin, Poncet avait signé, à la suite de Ranc et de quelques indépendants, une affiche adjurant les maires de ne pas s'attarder plus longtemps à de vaines questions de forme et de légalité. Puisqu'à tous le vote apparaissait urgent, qu'ils convoquassent eux-mêmes et de suite Paris, que tous les républicains se joignissent à eux. dans celte œuvre d'apaisement et de

conciliation; ainsi tout se calmerait. Accrédite's par Picard dans l'administration provisoire, couverts par Thiers, qui, la veille encore, dans une lettre à l'un d'eux, ratifiait formellement d'avance « les mesures de pardon et d'oubli qu'ils croiraient devoir prendre » les maires avaient toute qualité pour engager l'Assemble'e, qui en dépit de son inimitié, n'oserait, à la face du pays, les désavouer. Arbitres imposés par les circonstances, ils étaient les seuls négociateurs possibles de la paix. Et qui pouvait ne pas désirer passionnément la paix?...

— Comment tout cela s'est-il passé ? demanda Thédenat. Je n'ai eu que des lueurs, par Jacquenne. Et il n'éclaire jamais qu'un côté des choses 1... Ah f j'aurais bien voulu être à Versailles hier soir. Non à la séance où l'on devait discuter les propositions apportées par Arnaud de l'Ariège, puisqu'elle a été si singuhèrement escamotée, mais dans les bureaux et les couloirs.

— J'y étais, dit Poncet. Et c'est plus louche encore que vous le supposez... Mais prenons au début, si vous voulez que je débrouille l'écheveau. Primo, avanthier, note du (Comité chargeant le « général » Bergeret de l'exécution de tous les services militaires. Vous me direz ; Et Lui lier ? — Enfermé, suspect de tourner à Tordre, et du coup fou dangereux. On lui en veut d'avoir laissé tranquillement sortir l'armée, le 48, échapper ensuite le Mont-Valérien, qu'il aurait pu si facilement enlever. Puis, hier, autre note, remettant aux généraux Brunel, Eudes et Duval — vite montés en graine aussi, ceux-là ! — tous les pouvoirs militaires, en attendant Garibaldi, qui ne viendra pas ! Trop avisé! Plus, un déluge d'affiches annonçant le moment venu d'agir, de briser toute résistance... Ce n'est pas que celle-ci fût bien terrible, en dépit des quelques batail-

Jlons fidèles, que les maires avaient fini par aggloméra» . Et encore la balle que tu as reçue, mon petit, — il regarda Martial, — y est pour quelque chose f Car si l'échauffourée de la place Vendôme a fait fuir jusqu'à

Versailles pas mal d'hésitants effrayés, d'autres sont venus en revanche grossir autour des mairies, à Saint- Germain-l'Auxerrois, rue de la Banque, rue Drouot, la petite armée de Saisset. Avec quelques centaines de soldats isolés, qui avaient rejoint, des mobiles, des volontaires, elle s'élevait presque à huit mille hommes. Et encore la jeunesse des écoles avait fourni son appoint... — Très bien, n'est-ce pas, son manifeste, à mi-distance entre le Comité et l'Assemblée?

— Jules y a contribué 1 s'écria Mme Thédenat. Ces jeunes gens sont venus lui demander conseil : « Maintenir pleine et entière la République... » Ils ont reproduit ses paroles...

— Tout cela, reprit Poncet, ne rendait pas d'illusions à ce pauvre Saisset, peu partisan, ce qui l'honore, de l'action dans les rues. Il déclarait à qui voulait l'entendre que la lutte était impossible. Autre chose est de bien conduire une escadre, de défendre vaillamment un fort contre les Prussiens, ou de s'improviser répresseur d'insurrection. Témoin son affiche, qui, faite sans doute à bonne intention, a précipité les choses, sans convaincre personne...

— Quelle affiche ? demanda Martial.

Depuis sa blessure, il se désintéressait des événements, repris davantage à ses goûts, ses projets d'art. Il avait profité de l'accident pour se démettre de ses fonctions de lieutenant, avant qu'on ne les lui enlevât, car il était trop tiède pour le bataillon de plus en plus acquis au Comité central, et d'où presque tous les gens d'ordre s'étaient retirés.

— Une affiche annonçant monts et merveilles ! L'Assemblée n'y accordait rien moins que les franchises municipales, l'élection du commandant en chef, la prorogation des échéances, la remise des loyers audessous de d,200 francs ! C'était trop beau.

— Je ne m'exphque pas, dit Thédenat, à quel mobile a obéi l'amiral.

— Est-ce qu'on sait ? Peser sur l'Assemblée, peut

être?... Il paraît que plusieurs projets étaient rédigés, signés d'avance, avec le bon à tirer. Saisset s'en était remis à Tirard pour choisir, dans ces variantes, celle qui lui semblerait la plus opportune... Toujours est-il qu'au Comité central, fixé, après l'avanie publique de l'Assemblée, sur le peu de crédit des maires, ces vaines assurances n'ont désarmé personne, et qu'à Versailles, elles ont mis le feu aux poudres I La droite a crié à la trahison, imaginé mille extravagances: l'amiral à la tête du Comité central, M. Thiers pactisant avec l'émeute, essayant de diriger à son profit le mouvement parisien !

— Ça, dit Thédenat, c'est du délire !

— Réunie dans un de ses bureaux, elle a délibéré si elle ne le mettrait pas en accusation, tandis qu'un des princes d'Orléans prendrait tous les pouvoirs du Gouvernement.

— Rien que ça ! dit ïhédenat.

— Eh oui I Et voilà le secret de cette séance étranglée, en dix minutes : la discussion remise à un autre jour, Thiers suppliant l'Assemblée de peser ses paroles et ses actes, d étouffer ses passions. Une parole malheureuse pouvait faire couler des torrents de sangl... Il avait les traits altérés, blême démotion. Mais le mystère a transpiré. D'où, répercussion violente à Paris, détente brusque de la volonté des maires qui depuis vingt-quatre heures disputaient pied à pied avec le Comité central pour la date des élections.... Les malheureux ! J'ai rencontré l'un d'eux ce matin comme il quittait, exténué, la rue de la Banque, après le compromis.... Méconnaissable!... Quelle vie ils mènent depuis le 18! Presque tous chassés de leurs mairies, campés dans les trois arrondissements du centre î Séances de nuit, séances de jour, ballottés de promesses en promesses, de l'Assemblée au Comité, d une déloyauté à l'autre...

— Plélas! dit Thédenat... Je comprends, maintenant. Ils ont vu le spectre blanc, la monarchie restaurée, et

ils ont cédé, pour éviter pire!... Mais contez-moi cela par le menu.

— Voilà. Hier, donc, dans l'après-midi, après la note comminatoire, Brunel, avec deux délégués du Comité. — Protot et un autre, — quatre bataillons, des garibaldiens, des canons, avait cerné la mairie du Louvre, sommé Méline de lui laisser la place et de signer la convocation pour le 26. Après un long débat, tous deux transigent, décident de fixer les élections au 30. ils paraissent ensemble sur le perron de la mairie pour se rendre à celle du 11% où la réunion des maires est en permanence. Les bravos et les vivats se mêlent. Bataillons de l'ordre et fédérés, une minute avant prêts à en venir aux mains^ lèvent la crosse et tusionnent. Un poids s'envole de toutes les poitrines. Sur le parcours, la foule applaudit. Rue de la Banque, le débat reprend. D'accord sur la date, on se chicane sur le mode de suffrage. Enfin on s'entend, délégués et maires signent la convention : les élections au 30, les maires réintégrés dans tous les arrondissements, veillant eux-mêmes au scrutin... Joie générale.

— Parbleu, dit Martial, mon bataillon lui-même en a défilé dans le quartier, aux cris de : « Plus de guerre civile 1 Vive le travail ! Vive la paix f »

— Attends donc, jeta Poncet. Un peu plus, c'était fausse joie. Partout les maires, allant prendre possession de leurs mairies, se heurtent à un refus énergique. Ils retournent indignés rue de la Banque, où, tard dans la nuit, Arnold et Ranvier viennent déclarer de la part du Comité que Brunel a outrepassé son mandat, et que les élections restent fixées, qu'on le veuille ou non, au 26. Les maires rédigent une protestation, se retranchent dans la mairie. Mitrailleuses, chassepots, on tiendra ferme... Ce matin, à onze heures, les infatigables — sept maires et vingt-sept adjoints — avaient repris séance, quand de Versailles débarquent les députés, lis sont six, Clemenceau, Lockroy, Fioquet,

Schœlcher, Tolain et Greppo. Ils lâchent le paquet, les désolantes nouvelles: D'Aumaleou Joinville. Feu après reviennent Arnold et Ranvier : si les maires veulent consentir au 26, on leur rendra leurs mairies, et les élections seront faites par leurs soins... Dame! on a beau se prétendre dans le droit, un peu de légalité ne nuirait pas f... Les maires, las de tant de marchandage et de mauvaise foi, d'abord résistent, mais, entre un parti prêt à imposer la guerre civile avec la monarchie, et un autre qui, grâce aux élections, reculera sans doute à la déchaîner, comment hésiter ? Ils signent la convocation définitive pour demain, appellent tout Paris au vote. Les urnes entre leurs mains demeurent une garantie. Les élections seront légales... Versailles réfléchira. . . Et voilà, mon bon ami, où nous en sommes. Il tira sa montre :

— Louis Blanc est en train, à l'heure qu'il est, de soumettre à l'Assemblée la décision des maires et lui demande de la sanctionner, en déclarant qu'ils ont agi en bons citoyens.

Thédenat eut une moue :

— Oui, nous voici au pied du mur... Mais peut- on supposer capables d'un bon mouvement ceux qui depuis six semaines provoquent et blessent Paris, ceux qui, dans le loyal concours des maires, n'ont vu qu'une manœuvre au profit de la République ? Ils les suspectent, ils les haïssent, ils ne s'en sont servis que pour tirer aux jours, donner aux troupes le temps de s'affermir. Voilà leur but. Tout dans leurs actes, leurs pensées, les trahit...

Poncet murmura :

— Qui sait, les élections faites, s'ils oseront les tenir nulles, lever crûment le masque ? L'avenir, avec son inconnu formidable, est là.

Perplexes, ils s'interrogèrent, las eux aussi de ces doutes incessants, n'espérant plus et espérant encore.

Mme Thédenat, qui s'était levée, à un coup de sonnette, pour ouvrir la porte, 5*ppela discrètement :

— Mon ami... C'est M. Simon qui voudrait te parler. Thédenat allait le recevoir dans l'antichambre. Le

cordonnier, troublé, sa grosse tête broussailleuse découverte, sortit vite de sa poche un rouleau enveloppé de papier ; c'était l'argent que Thédenat lui avait prêté l'autre semaine, pour le billet. Non, il n'en avait plus besoin, il avait eu des rentrées, et puisque tout le monde était d'accord pour reculer d'un mois les échéances... L'Assemblée après la Commune... Il sourit malicieusement : pas la peine alors, d'avoir menacé de la faillite tant de gens !... Quant à son loyer, rien ne pressait plus... Et cette fois son sourire se nuança de triomphe... Le Comité central avait muselé les propriétaires... Ils avaient la dent trop longue, aussi! C'était pourtant juste qu'ayant souffert en commun, on supportât de même les pertes...

— A votre service, Simon, dit Thédenat.

Et comme le cordonnier faisait mine de se retirer, il lui dit :

— Mais non, restez un moment. Il y a là quelqu'un que vous connaissez, Martial Poucet...

Ouvrant la petite porte de son cabinet de travail, il y poussait tout droit Simon, malgré lui. Martial lui serra la main et aussi Poncet. Mais ce n'était déjà plus comme au temps du siège, où la fraternité des mauvais jours rapprochait bourgeois et ouvriers, confondait les rangs...

Si la poignée de main de Martial et de son père avait été sans arrière-pensée, Simon n'avait pas tendu ses doigts calleux sans malaise. Un sentiment indéfinissable, fait de l'incertitude de la situation, des déplacements instables qui en résultaient, le contraignait, — une conscience nette de la distance sociale, qui, malgré les convictions républicaines et la bonhomie personnelle de ses interlocuteurs, le séparait d'eux. Et avec cela, le sourd enivrement, après une vie serve, humiliée, de la revanche prise par ceux de sa classe, à leur tour les puissants t Surtout un embarras de se

retrouver, là, dans ce cabinet de savant, avec ses gros souliers et son tablier de cuir, en face de Martial blessé par un coup de fusil de fe'déré.

« Bah f lui avait pourtant dit gaiement le sculpteur^ c'est ma faute. Fallait pas que je passe par là f... » Et, quoique peiné de cette blessure, — un accident, c'est vrai, mais tout de même triste, — le cordonnier en voulait un peu de sa démission à son compagnon de Buzenval, au lieutenant avec qui l'on avait marché coude à coude et cœur à cœur, le soir de la Bastille et des canons.

Il avait dû prendre sa défense, dans le bataillon où on parlait de la retraite de Martial comme d'un sale lâchage, une reculade de bourgeois. < Non, m'sieu Poncet avait du bon! » Mais, tout de même, dans l'abstention de l'artiste, revenant à son ébauchoir et à ses rêves, il avait perçu l'éloignement inévitable, la différence des castes. Et sans qu'ils le voulussent, ou même s'en rendissent compte, cela mettait entre eux, sous la camaraderie de surface, un malentendu.

— Eh bien, Simon, dit Thédenat, tout va bien, nous avons enfin les élections I

— Pas sans difficulté, m'sieu Thédenat !

11 eut un regard maussade, avec une pointe d'ironie :

— A tant que de céder, ça n'a guère été de bonne grâce... Ce que les maires se sont fait prier f .. . Les maires, c'est une façon de dire, car il y en a bien les deux tiers qui s'en sont tiré... C'est comme nos députés : sur quarante, six avec nous ! Et tous ces messieurs qui restent font rudement la fine bouche... Je viens de lire en bas la convocation du Comité central, pour demain^ et à côté l'autre des maires, « seul texte authentique », qu'ils déclarent I... Et savez-vous la différence 1 Dans la première il y a : t Le Comité central, auquel les députés se sont raUiés, convoque... » Et dans la seconde : « Les députés, les maires et les membres du Comité central convoquent... » De la vanité, à qui passera le premier !... Dans une circons-

tance comme ça I... Moi, je trouve ça mesquin. Excusez-moi, si ça n'est pas votre avis.

Thédenat sourit :

— L'essentiel est de voter, vous avez raison. Mais dans un contrat, pourtant, il n'y a pas que le fond qui importe; l'honnêteté veut que chacun tienne ses engagements dans tous les de'tails, selon la forme qui a e'té convenue.

Simon hocha la tête :

— C'est hien vrai. Mais lorsqu'on a la force, on est souvent tenté de passer par-dessus ces broutilles. Celui qui est le maître ne s'en prive pas f Nous avons assez payé pour le savoir. On aurait pu être plus méchant.

Thédenat songeait, devenu grave. Et Simon, attribuant ce silence à ce qui depuis le 18 mars l'avait souvent tourmenté dans ses réflexions de brave homme, dit vivement, quoique avec une hésitation dans les mots :

— Vous pensez aux généraux de Montmartre? Oui, c'est un grand malheur, mais ce n'est pas notre faute à tous! Allez, il y a eu des criminels sous tous les régimes. S'il n'avait tenu qu'à moi qu^on recherche et qu'on punisse les assassins!... Mais, convenez-en, Messieurs, si les soldats avaient tiré, comme ils ont tiré en 48... — il se frotta la cuisse à l'endroit où une balle l'avait traversée, — oui, si au lieu des deux généraux tués par on ne sait qui, il y avait eu des milliers d'ouvriers fusillés au nom de la loi, se serait-on indigné, à l'Assemblée, de ce massacre de pauvres gens, autant qu'on l'a fait pour le meurtre de Lecomte et de Clément Thomas?... Je ne dis pas ça pour vous, qui avez le cœur aussi large que l'esprit. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser, d'un côté à toutes les tombes oubliées, à la fosse commune des martyrs de Juin, et de l'autre, à la chapelle expiatoire du général Bréa... Sur cette victime-là, toute la société s'attendrit. C'est un meurtre qui la touche. Les autres, ça ne compte pas...

Ces paroles dites simplement, sans amertume, sonnaient trop juste pour que Thédenat et Poncet eussent envie de les relever. D'un coup, elles avaient touché le tuf, les vérités inavouées que le mensonge social recouvre. Le visage de Simon s'était éclairé d'une lumière obscure. 11 avait raison, tous le reconnaissaient, et cette entente n'allait pas sans gêne. Volontiers, on parla d'autre chose. Le cordonnier reprit dune voix plus assurée :

— On nous connaît bien mal, allez! c'est comme pour la solde, nos trente sous, et les secours... Bien sûr, il y en a qui n'ont que ça pour vivre, et à plusieurs! Y en a d'autres aussi, des feignants, à qui Tatelier rebute... C'est sur ceux-là que votre Tirard comptait, quand, croyant que le Comité n'avait plus d'argent, il a fait afficher qu'il payait la solde, à la Bourse... Mais je vous jure que nous sommes des cents et des cents qui nous serions serrés le ventre, et d'un cran! plutôt que de lâcher le Comité, parce que nous sentons bien que le Comité, c'est la révolution arrivée toute seule, par la force des choses! Le Comité à l'Hôtel de Ville, c'est à nous d'élever la voix pour avoir un peu de justice ! Qu'est-ce que nous deviendrions sans lui? C'est pas les maires qui nous tireraient du pétrin où sous ïrochu et sous Thiers ils nous ont laissé mettre. On dit qu'à Versailles, c'est le roi qui va venir; qu'à Boulogne on a arrêté Rouher et la séquelle... L'Ancien voudrait remordre au gâteau ! c'est à qui se fera les dents sur nous. Est-ce qu'on ne dit pas aussi que Ducrot, — encore un qui nous escoffierait gaiement! — a reçu le commandement de l'armée, pour marcher contre Paris? Ah ! sans le Comité...

Thédenat et Poncet se regardèrent : Le Comité cenral, et ceux dont le nom demain sortirait des urnes, les maîtres soudains de Paris, n'étaient pas tout. Ce n'était plus seulement avec eux que l'Assemblée aurait à compter. Ils n'étaient que la tète. Au dessous d'eux, un corps confus se mouvait, informe et lourd, dont le

bras pouvait s'abattre, en massue brusque, et au cœur duquel des aspirations informulées, l'éternel espoir venaient de renaître.

D'elle-même, Mme Thédenat apportait, sur un plateau, des petits verres autour d'une bouteille de vin muscat;, qu'elle avait réservée pour le dessert. Mais ce serait mieux de trinquer ensemble, en un pareil moment. Thédenat comprit la délicate pensée d'union, la remercia du regard. Les quatre hommes, silencieusement, choquèrent leurs verres. Thédenat dit :

— Aux élections de demain et à la concorde de toujours!

Simon, touché, porta le verre à ses lèvres, et avant de boire ajouta, en les regardant tous :

— Et à votre bonne santé !

Gauchement il remettait le verre vide sur le plateau, il allait dire adieu quand la sonnette de nouveau tinta... C'était la mère Villoir, agitée. Elle ne décolérait pas, depuis que le sergent de ville rétabli était allé, le 22, rejoindre ses camarades à Versailles, profitant du départ d'un régiment enfermé au Luxembourg par l'insurrection du 18, et qui, en dépit des menaces de Lullier, était sorti crânement, drapeau déployé, ramenant armes et bagages. Il avait été reçu solennellement sur la place du Château par une députation de l'Assemblée.

Elle posa son cabas sur la table de la salle à manger, joignit les mains :

— Ah! bien, malgré M. Simon, je peux bien le direl Avec ces comités de malheur, on ne sera jamais tranquille. Faut entendre les cris, sur la place du Panthéon I Y'ià qu'ils ne veulent pas rendre la mairie, à c't'heure, aux adjoints qui y revenaient tout préparer pour demain! C'était pourtant juré, à ce que des gens prétendent...

Poucet, indigné de ce nouveau manque de parole, dit :

— C'est trop fort ! Je vais aller voir au Comité central.

LA COMMUNE i41

— Passons d'abord à la mairie, fit Thédenat.

— Laissez-moi vous accompagner^ demanda Simon contrarié. Il faut que ce soit une erreur.

— Et le dîner? gémirent les deux femmes.

— Nous vous rattraperons. Commencez avec Martial.

A dix heures, après un repas sommaire, au retour de la mairie du V% où Régère, maire pour le Comité, les avait poliment éconduits, Thédenat et Poucet sortaient de la longue rue Saint-Jacques, passaient sur le Petit-Pont Notre-Dame. L'harmonieuse masse, les deux hautes tours se découpaient en noir, nettes, dans la nuit bleue. Les étoiles scintillaient, petites flammes d'or lointaines,, comme sous la palpitation d'un souffle. il faisait doux, presque tiède. Thédenat s'étonnait de la tranquiUité de Paris; des rues noires s'ouvraient au loin, endormies.

Ils arrivaient place del'Hôtel-de-ViUe. Changement à vue. Des baïonnettes brillaient, au-dessus des barricades, à de dansants reflets de feux. Les sentinelles veillaient autour des canons. Par terre, des fédérés ronflaient. Dans la lueur des réverbères, avec ses fenêtres éclairées, le palais aux soubassements couverts d'aïïiches cramoisies et ponceau vivait d'un grand bourdonnement, monumental, à travers la sérénité de l'ombre. Poncet lisait, au passage, des noms de candidats; Thédenat montra du doigt, sur une porte, cet avis :

Page 1