QUATRIÈME PARTIE
Dans la matinée du 29, suivant les groupes compacts qui se dirigeaient vers le Louvre, Thédenat, à petits pas, longeait le quai Gonti, s'émerveillait de la beauté immuable du paysage, la pointe de l'île de la Cité avec ses grands arbres, qui au pied du Pont-Neuf baignaient leur reflet d'émeraude dans l'eau ensoleillée ; le feuillage du quai opposé liserant la noble façade du Louvre de Perrault ; là-bas les toits d'ardoises du palais, la masse verte des Tuileries, et, sous les courbes des ponts, le fleuve charriant ses moires de lumière, vers l'horizon de clarté, sous un azur de fête.
C'en était une aussi que cette manifestation de la franc-maçonnerie, pour ce Paris badaud, amusé de tous les spectacles, et dont la fièvre de reclus, enivrée de printemps, faisait encore trêve, malgré le feu sur toute la ligne repris, resserrant l'étau, malgré la bataille plus acharnée dans Neuilly et le bombardement frénétique qui, de toutes les batteries de l'aile droite versaillaise, écrasait Issy, harcelait Vanves.
Des deux forts, le premier n'était plus qu'un amas de ruines, tenant quand même, toujours. Thédenat songea aux Simon, depuis une semaine à Issy; il avait passé, avant de sortir, à la boutique, sur le conseil de sa femme : ces malheureuses, toutes seules, si elles
avaient besoin de quelque chose? Mais dignes, elles avaient refusé. Le sioïque et douloureux regard de la mère, le visage défait de Rose, ses yeux rougis l'obsédaient encore.
De toutes parts, vers les guichets du Louvre gardés par des fédérés, la foule bruyante convergeait, admirative ou gouailleuse au passage des francs-maçons tout constellés d'insignes, de tabliers, d'écharpes. Les délégations des loges, précédées de leurs bannières, marchaient en corps, gagnant la place du Carrousel, assignée à leur rendez-vous. Mécontente de l'attitude de Thiers, des réponses dilatoires faites à leurs essais de conciliation, une partie de la grande association secrète avait résolu de tenter une démarche suprême, avant de se rallier définitivement à la Commune.
Malgré les protestations du conseil du Grand-Orient, désavouant la responsabilité de cette manifestation collective, plusieurs milliers d'adhérents des trois rites, l'Écossais, le Grand-Orient, le Misraïm, s'entassaient déjà sur la vaste place. Depuis huit jours, il n'était bruit que de la résolution prise à la réunion du Châtelet : planter sur les remparts les bannières symboliques, déployant un solennel appel à la fraternité, à la paix; qu'une seule balle les touchât, et tous 'es frères maçons se lèveraient contre l'ennemi commun... La Commune avait reçu avec faveur ces amis nouveaux, à qui elle devait son premier témoignage de sympathie publique ; l'écharpe de Jules Vallès avait cravaté de rouge la bannière des délégués. Aujourd'hui, | c'était le grand jour, une cérémonie comme on n'en avait plus vu depuis la proclamation à grand orchestre, sur la place de Grève, des élus de Paris.
Thédenat s'engagea sur le pont des Saints-Pères, ne put dépasser le milieu. Une presse énorme s'épaississait, joyeuse, rythmant en sourdine les musiques que dispensaient au loin des cuivres sonores. Le Carrousel, le square Napoléon étaient envahis, au point que les délégations bousculées devaient chercher, en défilant |
par rangs de quatre, l'abri de la cour vide des Tuileries. Un vieil ouvrier, grimpé sur un réverbère, d'où il voyait à travers les guichets, en fit part. Les musiques se rapprochaient; on distingua les tambours battant aux champs, une houle courut. Thédenat, bloqué contre le parapet, entendait tomber les paroles du guetteur : « V'ià un bataillon qui sort de la rue de Rivoli... Y a des officiers à cheval! et des membres de la Commune : un, deux, trois, quatre, cinq écharpes!... On se serre la pince ! on se complimente !... Malheur 1 les v'ià qui s'en vont f ... »
Plus lestement que ne l'eussent laissé prévoir sa tête blanche et son dos voûté, le sexagénaire dégringolait. Son soulier clouté heurta le coude de Thédenat; il ne s'attardait pas à une excuse, filait dare-dare, courant derrière la poussée en vagues des groupes engouffrés sous le guichet, à la suite du cortège qui s'éloignait, vers l'Hôtel de Ville.
Rougeaude, ses gros yeux à fleur de tête et l'air ravi, une ménagère à ventre rond, sur lequel elle appuyait ses mains croisées et son cabas, prit Thédenat à témoin :
— Sûr que Versailles va mettre les pouces!.. Du moment que les francs-maçons sont avec nous 1
— Tu parles ! jeta un voyou.
Le visage niais de la commère reflétait une vénération. Les francs-maçons, qu'était-ce au juste? elle ne savait pas, trouvait une raison de plus de s'attendrir, impressionnée par de mystérieuses légendes, la renommée de ce pouvoir occulte, le secret d'initiations terribles. Ces gens-là dataient deSalomon^ ils faisaient trembler les rois, menaient le monde, de leurs souterrains... Thédenat sourit.
Il suivait de loin les ondes de la refluante marée, traversa le Carrousel sillonné de curieux. Cela l'eût amusé d'assister à la réception d'honneur à l'Hôtel de Ville. H redouta la fatigue, l'inanité aussi de cette iparade. Et, content de se mêler au peuple, dont il
aimait le contact, le primesautier génie, crédule et blagueur, Tenthousiasme prompt, il tournait à gauche, vers la Concorde où commençait à s'élever la grande barricade du citoyen Gaillard, vers les Champs-Elysées surtout, où le ramenait son goût de Parisien, pour le classique promenoir aux allées larges...
Oui, peuple crédule ! Et crédules aussi ces hommes généreux et puérils, qui s'imaginaient, avec la pompe de leurs oripeaux baroques, leurs emblèmes humanitaires^ en imposer à l'assaillant, faire taire les gueules furieuses des canons!... Ces hommes, que dans leur parti même beaucoup désavouaient, Thédenat ne pouvait s'empêcher d'admirer l'espèce de désintéressement héroïque, la foi qui les poussait, pour la plupart vieux, et de vie, de situation faites, à se tourner vers ceux qui étaient condamnés, vaincus d'avance, cette Commune incapable et violente, de par la faute du chaos dont elle était sortie, où elle se débattait, mais dont l'élan premier, le sentiment obscur restaient légitimes, supérieurs en tout cas à l'aveuglement sénile, à l'incompréhension féroce de Thiers et de l'Asscmbiée.
Misère de vivre pour un idéal, d'avoir la religion d'une humanité plus consciente, meilleure, et de se heurter à la pauvreté de l'àme, à la sauvagerie des instincts ! Il pensa à l'impuissance rageuse d'un Jacquenne, à la pureté de ses rêves. Il se sentait plus de sympathie pour ces chercheurs d'absolu, tournés vers le lointain avenir, et trébuchant aux obstacles du présent, que pour les retardataires, les rétrogrades, obstinément rivés au passé fossile.
Quel rôle assumait Thiers? ilomuncule attelé à une tâche géante, et dont le grand talent n'était que de diplomatie et d'aiï'aires, consistait à débrouiller avec l'Allemand, au mieux des intérêts de la France, une situation que plus que tout autre il avait contribué à perdre! Thédenatse souvint de l'opposition antipatriotique faite à Cauibetta, do cette hdte à une paix'
guettée, attendue, parce qu'il devait en être le négociateur 1 Finassier, ambitieux, qui pris entre l'Assemblée tracassière et méfiante, les délégations des grandes villes favorables à la République, ne poursuivait^ dans l'écrasement médité de Paris, que sa passion de vieil homme d'ordre et d'autorité, que la satisfaction de ses manies guerrières, l'élévation sur les ruines d'un Thiers indispensable et prépondérant !
Thédenat, de son beau regard scrutateur et clair, habitué à percer la nuit de l'histoire, démêlait avec tristesse les fils enchevêtrés qui faisaient mouvoir dans son apparence désordonnée l'heure ténébreuse. L'Assemblée n'était liée à Thiers que par la complicité du péril, subissait en lui le seul capable d'en finir avec l'ennemi étranger et l'ennemi intérieur, redoutant moins sa passagère suprématie, imposée par les événements et par la pénurie des sauveurs, que le penchant qu'elle lui attribuait pour la République. En affirmant aux délégués des grandes villes et aux conciliateurs que la forme républicaine ne courait aucun péril dans ses mains, Thiers lui semblait manquer au pacte de Bordeaux : statu quo jusqu'à la Constitution. Après, de par l'arrogant aveu de quelques-uns ou dans la restriction mentale de la plupart, ce serait la molarchie.
D'où ces tiraillements constants, ces secousses sur la
^,haîne, Thiers offrant à la majorité de lui rendre le
ablier, celle-ci grognant et cédant. Instructive séance
jue celle du 27, Thiers ayant, dans un mouvement
)ratoire, parlé de sa conscience tourmentée, déchirée,
e demandant si, dans cette guerre cruelle, tout le droit
tait de son côté, avait vu, avant de pouvoir en affirmer
l'évidence saisissante », éclater les murmures de la
aile. Audren de Kerdrel courait à la tribune, gourman-
'ait la lenteur de la répression et parlait, en termes
oilés mais explicites, de la volonté du pays, dressait,
ur une vision de la Société et de l'Etat raffermis, le
ouronnement futur de l'édifice. Dans une agitation
prolongée, l'Assemblée avait salué la monarchie restaurée, le drapeau blanc planté au faîte...
La conciliation! Il avait fallu toute la chaleur jeune de Poncet pour y croire, alors que de toutes parts elle était traquée, dénoncée, que Louis Blanc, invoquant devant la Chambre, en réponse à la circulaire de Dufaure, « la pitié pour la France qui souffre et qui saigne», se voyait rabrouer par le ministre bourru: la conciliation, ce serait bon après, quand l'ordre serait rétabli!...
Les promesses de République! L'assurance donnée aux maires et aux conseils municipaux de Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, que si un complot contre le renversement du régime actuel existait dans l'Assemblée, lui,Thiers, ne se prêterait pas à son exécution? Vraiment, il n'y avait guère là de quoi inquiéter la droite! La République, qu'y avait-il decommun entre elle et la conception centralisatrice et bornée de l'ex-ministre de Louis-Philippe, n'imaginant qu'une république sans républicains, hormis lui seul, comme président. La République, il s'en souciait bien! Eau bénite dont il aspergeait, prodigue, les visiteurs :y ils s'en retournaient convaincus. Bonnes paroles qui assuraient, en attendant, l'inaction des grandes villes, ainsi lui permettaient de ne point morceler ses troupes, de tenter contre Paris, c'est-à-dire contre la démocra-i lie, l'effort suprême. Ensuite, on verrait...
Écraser Paris, telle était l'idée fixe de l'Assemblée ei de Thiers, le rêve voluptueux de ses jours et de sefi nuits. De là cette constante préoccupation, ce soir* minutieux d'éviter tout ce qui eût pu sembler recon' naître aux soldats de Paris la qualité de belligérants: Gros benêt de Courbet, qui eût voulu la faire sanc tionner par les nations européennes! Des belligérants cela se tue, mais selon certaines règles; un code spé cial fixe les droits réciproques; on conserve des égard encore. Car la guerre, cette chose horrible, a ses lois on les avait respectées avec les Prussiens. Reconnaîtr i
LA COMMUNE 85"î
des belligérants, dans ces Français rebelles, c'eût été d'abord se condamner soi-même, se priver ensuite de les pouvoir châtier, comme des criminels hors la loi, bêtes fauves à détruire, à encager, chair à prison et à chassepotî Des belligérants! On aurait pu traiter avec eux, et c'est ce qu'à aucun prix Versailles ne voulait.
C'est à cette crainte qu'étaient dus les refus d'aider à l'élargissement de l'archevêque et du président Boni Jean. Thédenat avait reçu les confidences du vieux de Flotte, connaissait ce mot de Barthélémy Saint- Hilaire échappé devant Barrai de Montaut : « Les otages! Les otages! Mais nous n'y pouvons rien! Qu'y faire? Tant pis pour eux! » A l'unanimité le conseil des ministres et la commission des quinze, consultés, s'étaient prononcés contre l'échange avec Blanqui. Et il y avait là dedans des hommes comme les ducs d'Audifîret-Pasquier et Decazes, les généraux Ducrot, Martin des Pallières, les amiraux La Roncière et Jauréguiberry, l'académicien Vitet...
Thiers s'était récrié sur le scandale d'un semblable marché. Ce précédent créerait un danger des plus graves : les forcenés n'auraient alors qu'à porter la main sur tout ce qui restait d'honorable dans Paris — mais puisqu'à ses yeux il n'y avait plus guère que des brigands !... — pour le troquer ensuite avec les pires malfaiteurs. Rendant menace pour menace, il avait proclamé que la tête des bourreaux répondrait de celle des victimes. Jules Simon estimait les otages en sécurité, seul un ordre de la Commune pouvait les faire périr, et en admettant qu'elle fût un jour assez perverse pour vouloir un tel crime, ce n'eût été jamais que cinq libérés, deux mille otages demeuraient sous la menace de mort; Blanqui, condamné par contumace, devait être rejugé; impossible, avant, de lui faire grâce.
Et puis, rendre à l'insurrection un tel chef!... Favre, en plus, jugeait qu'aucune garantie ne sanctionnait la transaction proposée; les eût-elles présentées toutes,
il en repoussait le principe^ estimant que c'eût été se déshonorer que de signer un tel traité d'échange, dussent l'archevêque et ses compagnons laisser leur tête dans l'aventure. Lui lâchait tout à trac l'aveu : c'eût été reconnaître le droit de belligérants, effacer la souveraineté nationale de l'Assemblée.
Le seul espoir qu'il y eût peut-être encore, ce n'était, ni comme le souhaitait l'Union des chambres syndicales, que les deux partis déposassent les armes, se soumissent, l'Assemblée aussi bien que la Commune, à la réélection du pays, ni comme le préconisait le Temps, qu'une trêve de vingt-cinq jours fût déclarée, une nouvelle Commune réélue, dans les formes de la loi votée par l'Assemblée, avec mandat de traiter sur les bases du maintien de la République, des libertés municipales et d'une amnistie générale. Ce n'étaient pas davantage tous ces projets individuels s'évertuant à des solutions diverses; hier Henri Martin, aujourd'hui Victor Considérant.
Non, si quelque chance de salut restait, c'était que les grandes villes ne prissent point pour argent comptant les déclarations de Thiers, n'écoutassent que la voix de la solidarité, le cri de leur cœur. Que toutes protestassent, pour ne point laisser anéantir Paris!
Bordeaux, le 25, avait pris l'initiative de réunir en un congrès les délégués des villes de France. Ils sera^ient choisis parmi les futurs conseillers municipaux, que par toute la France on allait élire, le 30, en exécution de la loi nouvelle. Ainsi le suffrage universel les désignerait, à raison d'un par vingt mille habitants; ils délibéreraient, en réunion privée, sur le moyen d'arrêter la guerre civile et de consolider la République. Dans cet élan national, dans cette pression de la volonté des villes résidait l'ultime remède. Thédenat se répéta ce qu'un billet de Poncet, apporté par la servante auvergnate, lui avait appris tout à l'heure. Bien las, inquiet d'être sans nouvelles de Martial, le chimiste l'informait qu'il venait de voir, à leur arrivée
de Versailles^ les trois délégués de Bordeaux. Les nouvelles qu'ils donneraient à la séance de la Ligue étaient plutôt mauvaises. ïhiers et Barthélémy Saint-Ililaire avaient une fois de plus signifié leur dérisoire ultimatum.
N'importe, que le congrès pût se réunir, que les grandes villes exprimassent leur vœu! Car Thédenat, malgré les bulletins ampoulés dont Thiers inondait la province, espérait dans la semence généreuse de 89, dans la révolution tout le cours du siècle bâillonnée, ralentie, mais en marche. Certes, rien à attendre encore des campagnes, des paysans retournés au morceau de terre qui les nourrissait, tandis que des villes peut-être, des grands centres ouvriers, qui avaient, euXj tressailli au mouvement de la Commune, et en qui fermentait l'évolution sociale, une grave indication pouvait sortir. Le pays parlerait, montrerait sans doute,, par des choix libéraux, que les cités n'étaient point d'âme avec cette Assemblée nommée seulement pour la paix, sans liens réels avec le pays, dont elle n'était plus l'image. Représentation royaliste, mais de surprise... La France était républicaine, au fond.
Thédenat était depuis longtemps rentré chez lui, quand vers une heure, au milieu des exclamations et de la poussée de la foule, le cortège, ayant parcouru l'habituel chemin de parade, par la place de la Bastille et les grands boulevards, arrivait à hauteur de la Madeleine.
En un long serpent bariolé, le défilé ondoyait : plusieurs milliers de francs-maçons, chatoyants de tabliers, de rubans bleus, verts, blancs, rouges, noirs, brodés en paillons d'or et d'argent, de triangles et de soleils, de symboliques outils. Les rose-croix portaient au cou le cordon rouge^, les chevaliers kadoches, en sautoir, l'écharpe noire frangée d'argent. Cinq membres de la Commune tirés au sort consacraient, par leur présence, l'alliance officielle. Tout hérissé de bannières, que portaient les vénérables des loges, et dont
les plis étincelaient au rythme du pas, le flot de piétons et de voitures descendait, sous le balancement des drapeaux de paix. En tête, portés par le F.-. Thirifocq et un vieillard chenu, relayant Beslay, s'avançaient côte à côte la grande bannière blanche, aux lettres écarlates, de la loge de Vincennes: Aimons-?ioîis les uns les autres, et le drapeau rouge donné par la Commune.
Dans un fiacre découvert, où le cocher pontifiait, à l'abri d'une oriflamme plantée dans le porte-fouet, trois hommes se carraient : dans le fond un vieux franc-maçon tassé, à la face de parchemin jaune^ mangée de poils blancs qui sortaient du nez, des oreilles, floconnaient en fleuve sur la poitrine rentrée. Le dominant, Fernol secouait sur son torse bombant sa barbe noire. Sur l'uniforme très galonné, toujours neuf, et dont les seules marques de combat étaient des taches de sirop de gomme, s'étalait, barrant en X l'écharpe rouge et dorée du Comité central, une autre écharpe, non moins dorée, mais bleue. Tout gonflé de ses grades francs-maçonniques et militaires, l'ex-charpentier, enthousiaste, célébrait la beauté de la cérémonie, tout en « spécifiant ses réserves sur la confiscation qu'en faisait la Commune. » Thérould, assis en face d'eux sur le strapontin, si bas que ses deux genoux pointus lui remontaient presque jusqu'au menton^ cabossa d'un coup de poing son feutre mou. Une montée de sang colora ses pommettes saillantes, injecta les fibrilles de ses yeux d'alcoolique :
— Vous, ceux du Comité central, ce n'est pas l'amilie pour la Commune qui vous étoulTe î Ahf fichtre non !... Elle fait ce qu'elle peut, voyons! Je voudrais bien vous voir vous décarcasser à sa place !
Un sourire dédaigneux sur le lier visage toulousain attesta que cette éventualité, loin d'eflVayer Fernol, l'eût séduit. Il songeait : patience! le vent tournerait. La garde nationale, incarnée dans son Comité central, sauveur du 18 mars, ressource de l'avenir, commen-
çait à être lasse de ce pouvoir d'incapables, où ses propres mandants étaient noyés.. Il ne s'agissait que de guetter l'heure, déjà l'instrument était trouvé... Dans le Comité comme ailleurs, on commençait à souhaiter, sous l'oligarchie de la direction, un homme de volonté et de talents, capable d'assumer, dans une dictature militaire, l'exécution. Fernol était de ceux qui pour des raisons diverses, habitude d'obéir, intelligence, patriotisme, subissaient le prestige de Rossel. Il tonitrua, de sa voix de club :
— Heureusement que le citoyen Cornabasse et tous les bons frères comme lui se sont levés pour la défense de Paris! Le monde verra de quel côté est la justice et l'humanité.
Silencieux, le vieillard toussota dans sa barbe fluviale. Son air de majesté, son mutisme plein de pensées, — où tous les secrets de la franc-maçonnerie, la philosophie d'un siècle semblaient tenir, dans les rides du front sourcilleux, dans le regard impassible et distant, — impressionnaient ses compagnons. Ils cherchaient, par des propos médités, des flatteries ingénieuses, à se concilier l'approbation d'un tel arbitre. Mais, comme loin d'eux et hors du temps présent, le dignitaire semblait absorbé dans les contemplations d'un insondable mystère, planait dans l'absolu.
— On ne voit plus le ballon! dit Thérould, en insr pectant le ciel.
— Il est loin! proféra Fernol, caverneux, avec un geste qui embrassa l'espace.
Marqué des trois points rituels, un ballon libre où se lisait : La Commune à la France, s'était enlevé, au moment où le cortège se reformait pour quitter l'Hôtel de Ville.
En couplets d'un lyrisme alterné, tous deux célébraient leur émotion magnifique de tout à l'heure, quand, dans la cour Louis XIV, les délégués des loges avaient été reçus solennellement par la Commune assemblée. Les élus de Paris, écharpe au flanc,
attendaient, au faîte du double escalier courbe de marbre blanc, penchés sur la rampe dorée du palier vaste. La statue de la République, ceinte de rouge, les dominait, au milieu de faisceaux de drapeaux rouges. Un jour d'or tombait de l'immense vitrage sur le hall aux colonnes de porphyre, la cour grouillante. Les bannières s'échelonnaient, scintillantes, sur les marches. Et c'avait été un échange de discours, à travers des cuivres de Marseillaise : Félix Pyat gouvernemental et pompeux, Beslay ému et brave homme, Léo Meillet, distribuant l'habituel drapeau rouge. Thirifocq avait répondu, commentant le sens de la grande démarche; ils diraient à leurs frères les soldats : « Soldats de la même patrie... venez nous embrasser, et que la paix soit faite f »
Si cet appel n'était pas entendu, la maçonnerie de toutes les provinces de France suivrait l'exemple et, partout où des troupes seraient dirigées vers Paris, les supplierait de s'arrêter. Si les balles versaillaises continuaient à frapper sur le rempart, tous alors se ioindraient aux compagnies de guerre, pour défendre Paris et mourir avec lui.
Thérould déclara sublime cette profession de foi. Au fond, il s'en fichait, n'attendant de la tentative de ces vieux qu'un effetnul, se grisant de phrases comme à l'ordinaire, amusé par le vaniteux plaisir de se montrer en compagnie du T.-. G.'. F.*, à la face auguste et au silence sibyllin. Il avait vu le vieillard si éreinté, place de la Bastille, — un peu plus il s'aiïalait, emporté par le poids, en inclinant sa bannière devant la colonne de Juillet, — que Fernol, usant de ses écharpes et de ses galons, avait, à la prière du bohème, requis le fiacre dont Tautomédon rayonnait, aussi fier que s'il portait trois papes.
Brûlé par l'absinthe, vidé de noces et de besognes, à présent Thérould vivait, chaque jour plus eifréné, son incohérent rêve éveillé. « Courte et bonne! » il ponctuait de cette devise, jetée à chaque instant de
sa voix de nez, les actes précipités où se dispersaient ses heures. 11 gardait^, de la fièvre de tant d'existences coudoyées, du perpétuel contact de ses fonctions, une trépidation qui lui faisait le regard acéré, les mains moites. Machine ébranlée, que maintenait à haute
I pression le feu de l'alcool. Parfois, conscient, il réfléchissait, et sombre, voyait derrière lui les années de vache enragée, devant lui, l'inconnu tragique. L'absinthe, puis les pousse-cafés qui mènent jusqu'aux vermouths du matin, dissipaient ce noir. Il se relançait, plus violemment, dans le carnaval rouge, l'oubli de la minute, les ripailles de filles, toute l'ivresse de ce chaud printemps, aux jours dorés, aux nuits d'ombre douce et d'étoiles. Bon diable au fond, profitant de son avancement à la préfecture de police — lligault, plus potentat que jamais dans ses fonctions nouvelles de procureur général de la Commune, l'avait nommé directeur de quelque chose — pour distribuer gratis, à qui l'attendrissait, des passeports. Par exemple, ce qu'il avait envoyé promener BlacourtI N'avait-il pas eu le toupet de venir en mendier un, « ce froussard du siège, ce cochon-là I... »
Augurai, le T.". G.*. F.-, semblait comme retiré dans sa barbe interminable. Bien que de temps en temps il eût l'air, par un hochement de tête, un sourire, de prendre part à la conversation, il ne pensait réellement à rien, sinon que ce soleil était trop chaud et qu'en cas d'averse sa belle redingote, la seule qu'il possédât, serait trempée. C'était l'unique souci de son
, âme puérile, où la vieillesse avait presque tout effacé.
H En vain Fernol s'évertuait à le conquérir, trouvant beau, lui qui ne s'exposait qu'au feu des joutes oratoires, l'acte si courageux de ce vieux, qui allait au devant des obus et des balles agiter son chiffon de soie, risquer sa vie. Les métaphores, de grandiloquents aphorismes, Huaient à travers sa parole ronflante aux roulements d'rrr.
Il s'interrompit pour offrir des fondants à la vanille.
dans une boîte ronde de fer blanc, qu'il lira de la poche de son flottard. Tous ayant refusé, il en prit trois, par compensation. Le fiacre descendait la rue Royale; le cortège s'était divisé en plusieurs colonnes, toutes montantes vers l'Arc de Triomphe et les portes. Faubourg Saint-Honoré une foule nouvelle s'épaississait. Indifférents, badauds louangeurs ou narquois, surtout des femmes. Fernol et ses écharpes excitaient l'hilarité d'un groupe : « Ohé, les chauds d' rubans! »
Vers trois heures, dans la tristesse du temps qui se gâtait, sous les obus et les balles qui tombaient toujours, blessaient un frère du rite écossais, un groupe de cent vingt hommes se détachait du gros de la manifestation massée sous l'Arc et à l'entrée des avenues. Les délégués des loges et les soixante-dix portebannières, précédés du drapeau parlementaire, s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée. Leur petite troupe diminuait au loin.
Fernol et Thérould cherchaient à reconnaître, dans le flottement des bannières, celle de leur compagnon; émus ils écoutaient les détonations retentir, épiaient la trêve du feu. Il ne cessa que lorsque de distance en distance les drapeaux eurent été arborés, tout le long du rempart, de la porte Bineau à la porte Maillot. Le vieux à barbe de fleuve, aidé d'un gamin intrépide, avait planté le sien à son rang. Comme les autres frères près des leurs, il passa la nuit là, grelottant dans sa redingote neuve, à la garde du noble et impuissant emblème.
On ne sut que le soir la première phase des négociations, par l'un des trois parlementaires qu'avait reçus aux avant-postes le général Montaudon. A la vue des bannières, franc-maçon lui-même, il avait suspendu un instant les hostilités; il ne pouvait faire plus; une voiture mènerait les deux autres délégués à Versailles; et là, M. Thiers...
Tandis que les grands chefs de la franc-maçonnerie, en permanence dans une maison de l'avenue de Wa-
gram, attendaient leur retour, voyaient la nuit passer, blêmir l'aube, — au fort d'Issy, contre les ruines d'un abri casemate, sur le terre-plein de la banquette, quelques gardes nationaux, allongés à terre dans des couvertures venant des marins du siège, prenaient un repos, fourbus, les membres engourdis, les yeux ouverts...
Après cinq jours de bombardement consécutif, une rafale interminable soufflant en volées d'obus des anciens épaulements prussiens, après quatre nuits de fusillades et d'alertes, les dernières heures, dans l'ombre, avaient été si chaudes qu'au petit jour, assommés de fatigue, à même les tas de moellons éboulés et de terre, les survivants de la garnison, une poignée d'hommes, s'étaient réunis, cuvaient leurs courts sommeils de bêtes, promenaient leur fièvre, leurs angoisses surexcitées. Les parapets croulaient dans les fossés; plus une pièce en batterie le long du rempart haché; sur les décombres du fort^ sur ce qui restait des casernes dressant leurs moignons de façades, un crépuscule brouillé de pluie précédait le lever d'un jour morne. Issy était à bout.
Depuis le 15, de la terrasse de Meudon, du Moulinde-Pierre, de Ghâtillon, de Brimborion, de Breteuil, de la Lanterne de Diogène, du pont de Sèvres, quatrevingt-quinze pièces de siège crachaient la dévastation; soixante avaient tiré chacune près de quatre cents coups.
I Sous ce rideau de fer, les tranchées cheminaient à 'vue d'œil, malgré la riposte chaque jour affaiblie du fort, chaque jour plus acharnée des remparts de Paris, des locomotives blindées circulant sur le viaduc du Point-du-Jour, des canonnières embossées sous les arches, se détachant en flèche pour lancer leur coup. Le 26 au soir, après un bombardement qui tout le jour criblait Issy, deux régiments de la division Faron enlevaient les Moulineaux, poste avancé entre le fleuve et le fort, et qui gênait les approches. Maisons, barri-
cades avaient été arrachées une à une, restaient jonchées de cadavres. Depuis longtemps, un corps à corps quotidien, aux avant-postes, dans les reconnaissances, à travers bois, mêlait les haines, tiraillait à portée de chassepot, lardait à pointe de baïonnette. Ver- à sailles n'était plus qu'à huit cents mètres des glacis. "
Le 27, le 28, sous le soleil, sous la pluie qui souvent tombait torrentielle, la canonnade continuait, couvrant l'établissement d'une seconde parallèle, débouché sur les positions que les fédérés, gardant encore au cimetière sur le plateau, dans le parc sur les pentes, enveloppaient d'un crépitement de fusillade. Enfin, le 29, préparé par un redoublement d'efforts des batteries, l'attaque des brigades Derroja, Berth« et Paturel prenait de haute lutte le cimetière, les tranchées parisiennes et le parc, tandis que deux compagnies s'emparaient de la ferme Bonamy où elles tuaient trente hommes, en capturaient soixante-quinze. Versailles, sans que le fort s'en doutât encore, n'était plus qu'à trois cents mètres à peine.
Le vieux Simon réveillé en sursaut, moins par les coups de chassepot qui tout près claquaient, que par la douleur de sa contusion au côté, — l'entaille d'un gros éclat de pierre, — bougeait avec un soupir. Il agita ses pieds perclus, ses bras pesants. La bouche amère, la barbe souillée de boue, noir de poudre, il bâillait. Le souvenir fut lent à lui revenir, dans les demi-ténèbres glacées de brume. Soudain,, ses yeux flambèrent; tout l'enragé vertige de cette semaine de combat, soutenue de courtes lampées d'alcool, de repas entamés, laissés . en hâte, la lutte éperdue de cette nuit le ressai-J sirent.
Il tâta le dormeur aplati contre lui. Le gas avait son compte! Avec Louis, en entendant le vacarme, ils avaient empoigné leurs flingols, s'étaient précipités vers la porte du nord, allant se mêler aux bonf bougres du côté du parc. On faisait à présentée qu'on voulait, chacun se battant un peu à sa guise, les
officiers sans pouvoir, Mégy, le commandant, ne sachant plus où donner de la tête. Pas un mauvais garçon peut-être, ce Mégy, ce'Ièbre par le coup de pistolet dont il avait abattu un flic chargé de l'arrêter, i avant la guerre, mais pas malin, comme gouverneur 1 j Son uniforme de colonel, sa figure avantageuse, d'auj très visions, tout dansa dans la cervelle de Simon. Après une mêlée de cauchemar, ils étaient revenus, il y avait une heure, s'étaient couchés, rompus.
Ou était Anatole? Le père prêta l'oreille, vers la pétarade des chassepots. Les coups s'espaçaient, répondaient, voix faible et obstinée, au tapage des Versaillais tout proches, tapis derrière leurs épaulements frais dressés^ en face des glacis, qu'ils guettaient, balayaient sans trêve. Bien sûr^ le gamin faisait des siennes, était en train de s'amuser avec des camarades.
Le regard de Simon embrassa le décor de ruines, l'ombre confuse trouée d'éclairs rouges. Vers l'est, une pâle lueur de jour montait. Les corps étendus autour de lui, sous l'amas des couvertures, parfois tressaillaient; le zinc des bidons luisait; un bredouillement de rêve à haute voix, la plainte inconsciente d'un blessé s'élevaient. Le cordonnier bourra sa pipe, l'odeur du tabac combattrait ce relent de bouc mouillé. La braise du fourneau culotté palpitait, aux méthodiques aspirations.
En un bref recensement, il faisait le compte de ses
dées, maintenant tournées au sombre : La Commune
ompromise, la réaction dominante... A quoi pen-
aient Gluseret, tout le tremblement des commissions?
Les laisser là sans les relever, sans renforts, une
.semaine entière ! Le délégué était bien venu l'avant-
jveille, haranguant ici, ordonnant là; plus facile à dire
[qu'à faire ! S'imaginaient-ils tous qu'il n'y avait qu'à
parler? Quand ce foutriquet d'Obus I", quand les repus
le l'Assemblée, les généraux de Badingue et, derrière,
es riches, les gras, tout ce qu'on appelle la Société,
faisaient écraser de mitraille le peuple, une fois de plusl
Il revit, sous l'averse meurtrière, grêlant de tous les points de l'horizon, le fort empli d'une poussière aveuglante, dans un voltigement de débris, les pièces égueulées, brûlantes^ sans cesse remises sur leurs affûts, ramenées aux embrasures détruites, les copains qui avaient laissé là leur peau, pourrissant sous des tertres hâtifs.
Boutrot, le mécanicien, un pointeur de première ! Il avait crevé en même temps que sa pièce; un boulet qui s'y logeait en plein faisait sauter avec le bronze du canon la cervelle de l'homme. Le peintre en bâtiments qui chantait toujours, Larizelle, et dont une balle dans le gosier avait coupé le sifflet. Et ce petit Huvin, dit la Panthère de Montrouge, avec ses accroche-cœurs pommadés, un sale mecq peut-être, mais qui avait du cœur au ventre! Ahf dame, on n'était pas entre ducs et marquises î Ce n'était pas sa faute à lui, Simon, si les messieurs comme Martial Poncet les avaient lâchés, si on restait entre soi, du populo !
Pourtant, il y avait des exceptions... Qu'est-ce qui avait forcé les deux jeunes gens qui se baladaient là, en causant bras dessus bras dessous, le long de l'abri, — ce lieutenant et ce simple garde, — à s'enrôler sous le drapeau rouge? Simon, d'un œil adouci, contempla leurs silhouettes fines, qui allaient et venaient.
Non, il n'était pas fils d'ouvriers, il n'avait pas été jeté à la révolte par une existence d'humiliations et de misères, ce jeune bourgeois qu'ils avaient élu i à la place de Martial, Pierre Dury, un licencié en lettres et en droite de situation indépendante, et dont les vingt- trois ans, assurés d'un avenir tranquille, étaient venus d'enthousiasme se jeter dans la fournaise. Tout le monde aimait sa figure franche, ses T yeux clairs qui regardaient en face, sa parole chaude j et entraînante.
Et ce prince Lévidolf, au teint de demoiselle et aux j
cheveux blonds de lin, qui vous avait là-dessous une énergie à faire frémir, âme et nerfs d'aciert Un malin aussi celui-là, qui plus d'une fois avait été écouter M. Thédenat au Collège de France et qui, au dire du lieutenant, en eût remontré pour la philosophie, la chimie et autres histoires en ie à tous les professeurs, savant comme les plus savants. On disait qu'il avait là-bas, dans son pays de neige, un palais et des domaines sans fin, couverts de villages...
Ils n'étaient pas seuls à servir, pour rien, la cause des pauvres; il y avait encore le brave père Pontois. — Simon le chercha... Ah oui, il était de faction depuis hier soir! — cet horloger de la rue Saint-Jacques, un homme posé, au-dessus de ses affaires. Jamais il n'ouvrait la bouche; ponctuel à tous les appels, à toutes les besognes, et brave au feu. De pareils dévouements, tout de même, ça vous remontait le cœur.
Simon, au spectacle de ces convictions désintéressées, se confirmait dans sa certitude : le bon droit était de leur côtél Et une rage le soulevait à l'idée que la victoire si facilement conquise le 18 mars échappait, — trop de braillards, de poivrots, d'incapables, — que le cercle étouffant se resserrait autour de Paris et de la révolution se débattant, seule, dans l'indiiTérence du pays, sous les canons maudits 1 Dire que ce matin maussade serait peut-être le dernier qui verrait flotter le drapeau rouge sur le fort, qu'il allait falloir abandonner bientôt ces murs éventrés, ces terres croulantes, quand les casemates étaient encore pleines de vivres, de boulets, de gargousses... quand le revêtement de pierre était presque intact t
Le grognement d'un voisin qui se retournait interrompit ses réflexions. Rougeard! Ahf celui-là, il n'en faudrait pas beaucoup de pareils pour faire du bataillon une bande de propres à rien... Toujours gueulant, discutant, trouvant prétexte à entraver... Plus crâne ipour l'attaque des églises que pour la défense des I forts... Ne s'était-il pas vanté, quand on avait envahi
Saint-Jacques du Haut-Pas, d'avoir tiré un coup de fusil au Christ et fait baigner son chien dans le bénitier? Il ne dérageait pas d'avoir manqué l'inauguration du club qui depuis trois jours y fonctionnait, à grand renfort de parodies sacrilèges et de déclamations, Simon,, sans croire à ce qu'enseignaient les prêtres, blâmait de pareils excès. Il voulait être libre, n'est-ce pas? Eh bien, qu'on ne commençât pas par persécuter les autres, même les calotins...
Il avisa une masse qui ronflait : le grand Jules... Ce n'était pas non plus sur celui-là qu'il fallait compter beaucoup. L'Arpin de foire, étendu sur le dos, respirait d'un souffle puissant^ qui enflait ses pectoraux énormes. Des manches trop courtes de sa blouse sortaient les poings fermés, qui d'un seul coup assommaient un bœuf. Simon le revit, évoluant hier sous les obus, tranquille, avec une sorte d'inconscient courage. A coups d'épaule, raidissant ses bras noueux dont les biceps roulaient en boules, il aidait à placer, entre les deux casernes trouées comme des écumoires, une grosse pièce de marine, renversée presque aussitôt. Le colosse, sous son front bas, n'avait pas de quoi loger de cervelle. Il était comme un enfant, quand Eougeard lui faisait la leçon; écarquillant les yeux, tapant de sa paume en battoir sur le plat de sa cuisse, il tournait au moindre mot; et il ne faisait pas bon alors le contrarier.
Les coups de chassepot claquaient toujours. Louis sommeillait d'une haleine paisible. La pipe de Simon exhalait, plus acre, ses dernières bouffées. En une rêverie qui devenait vague, les paupières pesantes, il contemplait la lente venue du jour indistinct, le va-etvient, contre les débris noircis, du lieutenant et de Lévidon".
Pierre Dury, le col de son manteau relevé, tourna vers son nouvel ami son visage pâli de froid, où les yeux luisaient, bons et gais; les lèvres charnues souriaient, rouges, dans le frisottement fauve de la
barbe légère. Une balle près d'eux siffla, se perdit :
— Non, ce n'est pas une crainte personnelle qui me fait trouver votre conception trop absolue. Je sais ce que nous risquons : ce petit bruit-là nous le rappelle trop! Je sais que par l'aff'aissement de nos chefs et de nos hommes nous allons être forcés d'abandonner le fort, aujourd'hui perdre Issy, demain Vanves^ aprèsdemain Paris... Je sais de quelle bataille nous ensanglanterons les rues! Et cela ne m'effraye pas, j'accepte toutes les conséquences avec calme, je prends à cette vie ardente une joie aussi profonde que la vôtre. Pour la première fois depuis la torpeur de l'Empire, depuis le stérile élan du siège, j'éprouve l'ivresse de sentir, d'agir à plein. Je me demande seulement si, par cette violence môme, j'aurai bien servi notre cause, si je n'aurai pas au contraire retardé le progrès... Je me demande si nous sommes fidèles au sens supérieur de la Révolution, si nous n'aurons pas obstrué la route, au lieu de l'aplanir. Vaincus, c'est le passé qui déferle, recouvre tout...
LévidofT haussa les épaules, parla doucement de sa voix posée, sans accent. Le visage, où seules battaient les narines larges, restait impassible. Bien qu'il parût plus jeune que Dury, il avait dans sa froideur précoce une certitude absolue. Son intelligence de Slave, qui adolescent s'était assimilé, par d'immenses lectures, art, sciences, lettres, allait, dans sa pratique des spéculations pures, son maniement des philosophies, jusqu'au bout rigoureusement logique des idées. Table j?ase, pour reconstruire :
— Enfant! dit-il. Qu'est-ce qu'une vie, mille vies humaines ? Même ensevelis, broyés, sous une des •pierres de rédilice que nous essayons de jeter bas, la secousse du tremblement de terre sera donnée. Le branle se prolongera, et il faudra bien que la vieille ftiçade s'abatte. Voyez-vous, il y a une loi suprême, à laquelle rien, ni les hommes, ni les choses ne se dérobent. C'est le mouvement, la vie renaissant de la
mort, la lente poussée de l'humanité, vers un idéal plus juste, plus fraternel... Les gens du passé disent : flux et reflux, stagnation, rien ne progresse, pas même la science... Mensonges intéressés! blasphèmes!... Un temps fut où il y avait l'esclave, au-dessous de l'homme 1 Et le monde a marché depuis les bas-reliefs de Ninive où l'on voit des centaines de bêtes humaines tirer, sous le fouet, les blocs monstrueux de granit, les gigantesques taureaux ailés... A mesure la démocratie monte, la science transforme et crée. Un plus grand nombre d'hommes parviennent à l'intelligence, au bien-être... Un jour ces privilèges, qu'on dispute et qu'on mesure, seront le lot de tous... Il n'y aura plus d'églises, ni de rois... Les consciences seront affranchies de toutes les contraintes... Le règne de la justice succédera à celai de la force. Pour atteindre ce but, l'atteindre vite : — oser. L'action la plus violente est la meilleure. Plus la secousse sera forte, plus nous précipiterons l'écroulement le la vieille société, avec ses mœurs férocement égoïstes, ses lois surannées.
Tels, au-dessus de l'heure présente, ils devisaient, avec la confiance et l'enthousiasme de leur jeunesse. Et Dury se laissait convaincre à la grave sincérité de ce révolutionnaire, qui, de haute naissance, de grande fortune, quittait tout, pour se mêler à ces hommes du peuple, si différents de lui, de sa race, à cet aujourd'hui tragique, dont naîtrait le demain de leur rêve.
Un galop de gros souliers, des cris, des gens qui se démènent. Simon est debout d'un bond. Le lieutenant et Lévidoff vont au-devant d'Anatole, qui accourt, crie :
— Père! les Versaillais sont là!
Haletant, il explique : on tiraillait, sans se voir. Mais petit à petit, dans les tranchées en face du front d'attaque, jusque dans le cimetière, v'ià qu'on avait j vu se trimballer des pantalons rouges... Un pas encore, ils ramasseraient la garnison comme dans une souricière.
La nouvelle en une seconde vola, bouscula les dormeurs. Des coins de ruines, des casemates où l'étatmajor se tenait à l'abri, une bousculade sortit, s'agita. Et soudain, dans ces trois cents hommes exténués! ivres de fatigue et de fièvre, il n'y eut plus un chef dont la voix pût se faire écouter. Les uns criaient à la trahison, les autres voulaient qu'on se défendît. « Plus souvent! criait Rougeard... Pour que nous tombions dans les pattes de ces sauvages!... Je n'ai pas envie d'être tué comme un chien, moi 1... » On rappela les trois prisonniers abattus sur place à coups de revolver par un officier, l'autre jour, à la Belle-Epine. Cela en calma quelques-uns. En vain, Dury entouré par les Simon, Lévidoff, Pontois, jetait des ordres, suppliait. On cherchait Mégy, tout le monde donnait son avis. Rougeard blâma le lieutenant qui, joint à quelques officiers, commandait aux ouvriers du génie de prendre leurs outils, d'exécuter quelques réparations immédiates; ils se mutinaient.
Simon se tourna vers des gardes :
— Faut donc être bien malin pour porter des sacs de terre? Allons, grand Jules, un coup de main...
L'exemple entraînait. Mais à peine quelques sacs charriés, adossés, une décharge de chassepots rasait le parapet, arrêtait l'élan. L'hercule laissa retomber le sac qu'il chargeait à bout de bras. On se groupait autour de Rougeard. La peur décomposait son visage pustuleux. Des guetteurs annoncèrent que le mouvement des Versaillais continuait. Ils se dirigeaient vers la Seine comme pour tourner le fort. Le temps passait en altercations, en partis pris, abandonnés. Un artilleur, atteint à la tête comme il essayait de pointer une pièce restée debout dans les débris d'une embrasure, s'abattit en paquet. Gela refroidit encore. Lévidoff I avait beau prodiguer les reproches, Simon se prendre de bec avec Rougeard, la résolution était arrêtée.
Après une longue bravoure, qui avait affronté mille fois la mort, un fléchissement détendait les nerfs. La
compagnie des Simon, malgré Dury, bouclait ses sacs, et, prenant leurs fusils, tous se rangeaient derrière les décombres de la caserne, tenaient un dernier conseil. Rougeard, qui avait disparu, surgit :
— On évacue! Ordre du commandant Mégy. Les marins enclouent les pièces.
Louis échangea avec le père un regard navré, murmura :
— On a fait ce qu'on pouvait. Nous ne servirions plus à rien. Il faut à présent penser aux femmes, qui ont besoin de nous!
Morose, le silence de Simon approuva. Maintenant tout bruit s'était tu, comme autour d'une agonie.
Quand à onze heures, défilant sous la traverse où au redoublement du feu les obus venaient se bloquer en masse, les derniers occupants partirent, ils trouvèrent, sous la porte du nord, deux gamins qui se disputaient. Les Simon, voulant se rendre utiles jusqu'à la dernière minute, avaient, comme on parlait de faire sauter le fort, aidé à rouler des tonneaux de poudre : on en avait mis un, à tout hasard, sous la voûte. Puis la compagnie s'éloignant, Mégy ayant disparu, ils s'en allaient à leur tour^ emportés dans l'espèce de panique qui chassait, jusqu'aux portes des fortifications, braves et lâches, en poussait d'autres aux maisons, aux jardins d'Issy, où des bataillons épars tenaient encore.
A peine le vieux Simon et Louis arrivaient-ils à hauteur de l'église qu'ils s'aperçurent de la disparition d'Anatole; ils rebroussaient chemin, quand ils le virent de loin, amené par le lieutenant Dury. Anatole se mouchait en pleurant.
— Il voulait rester,, dit Dury, avec son camarade le petit Dufour, pour mettre le feu à la poudre quand les Versaillais seraient entrés. Ils s'injuriaient à qui allumerait la mèche. Dufour disait : « T'as des parents. » J'en ramène toujours un. L'autre m'a coulé des doigts.,.
Sans attendre de merci, le jeune homme faisait demi-tour, retournait au fort, où Lévidoff, têtu, rôdait dans les caves, cherchait les fourneaux de mine.
Cette journée, désordonnée sous la pluie, fut une des plus mélancoliques que depuis longtemps eût vécues Poncet, dans cette série noire des dimanches^ où, par une singulière coïncidence, tant d'événements tragiques s'étaient succédé, répercutant plus vivement leurs secousses sur la foule libre ce jour-là, flânant aux nouvelles.
Des premiers, il avait été avenue de Wagram, chercher la réponse de Thiers aux parlementaires de la franc-maçonnerie, avait entendu sans surprise le récit de leur échec. En moins de cinq minutes, hautain, le chef de l'Exécutif les avait éconduits; le feu, du côté de Neuilly, reprendrait ce soir. Poncet, le cœur angoissé, pensant à Martial qu'il eût voulu savoir en sûreté, avait ensuite été chez Thédenat, où il retrouvait sa femme. Tristement, ils avaient déjeuné tous quatre, servis par Marthe Villoir.
La grosse femme de ménage, en silence, posait entre eux une blanquette de veau, à l'odorante sauce jaune, — encore une de ses fameuses recettes! Son visage gras, rond, luisant, suait un orgueil tacite. Tout en cuisinant les viandes dont, en dépit des efforts de Versailles le marché de la Villette regorgeait, preuve idisait-elle, de la magnanimité du parti de l'ordre : « C'est pas les Prussiens qui auraient laissé ravitailler Paris! » la Villoir promenait^ en mines protectrices, fCn joies concentrées, son triomphe prochain. Elle •associait les progrès de Tarmée aux exploits du sergent de ville. Quelles peignées il leur administrait, à ces gueux, à ces bandits!... Et quand il rentrerait avec les troupes, ah! mes enfants!...
Chez Thédenat;, forcée de se contraindre, elle rongeait encore son frein; elle se déversait au troisième, .4epuis qu'elle rendait à Mme Delourmel quelques ser-
vices, l'aidait aux soins de propreté de la folle. Tante Élodie n'allait pas du tout. Moins de raison qu'une enfant de cinq ans, et plus salel Mais c'était en bas surtout, dans la loge, que la commère, au mieux à présent avec Mme Louchard, en dégoisait. Elle s'attardait en conciliabules, conquise par les menées souterraines du commandant-concierge, en qui elle se réjouissait de découvrir un caractère. Qui eût soupçonné ce zèle pour la bonne cause, sous la vareuse aux revers rouges?
Quand Thédenat et Poncet descendirent pour gagner en curieux la cour du Louvre, où l'Alliance des départements tenait son grand meeting d'adhésion à la Commune, des gouttelettes de pluie striaient la journée grise. De vagues bruits sinistres, colportés par des groupes rapides, propageaient la nouvelle de l'abandon d'Issy.
— C'est le commencement de la fm, dit Thédenat. Mon pauvre ami, si les élections municipales ne donnent pas aujourd'hui dans toute la France — hélas! que ne peuvent-elles se refaire en même temps ici! — une orientation républicaine telle que Versailles, au lieu d'en recevoir un impuissant coup de fouet qui l'irrite, en ait le coup de massue qui l'arrête, et si le congrès de Bordeaux ne peut se réunir, Paris est perdu. C'est du dehors seul que viendra maintenant la pression d'aide et de salut, si elle vient. Tous ces braves gens des départements, parisianisés par droit de cité ou hasard d'un séjour, et que Millière a groupés autour de lui, apportent à la Commune, et plus encore à ses principes légitimes qu'à son pouvoir disparate, un vain appui. Dévouement touchant, mais stérile I Aux yeux de Versailles ils sont suspects, condamnés d'avance : des fous de plus dans la cage.
Poncet eut un hochement de tête : ceux-là non plus ■ ne pourraient rien 1 II contemplait avec Thédenat la vaste cour, au centre de laquelle une tribune rouge dressait, au-dessus des cinq ou six milliers de provin-
ciaux, le comité de l'Alliance. Des étiquettes à leurs chapeaux, des gens erraient à la recherche de pancartes indicatives, portant en grandes lettres la mention correspondante : Vendée, Savoie, Aveyron, Nièvre. La cour du Louvre, semblable à une grande carte fictive, voyait, non sans encombre, se grouper les citoyens par départements, à leurs places géographiques. Une France en raccourci tant bien que mal se mêla. Les discours résonnèrent, grêles, dans l'espace. La pluie diluait les généreuses paroles. j Quand la manifestation s'ébranla vers l'Hôtel de yille, piquets de gardes nationaux et drapeaux rouges 3n tête, torrentielle l'averse tomba. ïhédenat et Pontet se mirent à l'abri dans un café plein de consomma- :eurs.
Dense, la fumée des pipes embrumait, comme en un dimanche habituel, grandes vitres et glaces. Les bocks Tiousseux passaient, balancés au poing des garçons. Les conversations allaient leur train. Si beaucoup discutaient politique, commentaient les derniers décrets le la Commune, le plus grand nombre, plaisantant et )aisibles, maniaient les cartes grasses d'une manille )u d'un rams, ou posaient, abattaient en riant les lominos.
Un homme au ventre pesant sur les cuisses, le pouce )assé dans la chaîne d'or de son gousset, louait gravenent le projet de loi d'Avrial (restitution par le montle-piété de tous les objets d'une valeur inférieure à ringi francs), l'arrêté interdisant aux patrons toute etenue d'amendes sur les salaires et celui qui, de louveau, malgré la réclamation des ouvriers euxnêmes, gênés dans leur travail, interdisait tout labeur le nuit dans les boulangeries. Rentier philanthrope, il l'en tenait à l'absolu des principes sans se soucier [u'ils fussent opportuns ou non, applicables même. Un autre, épongeant son crâne couleur de beurre, l'indignait à mots couverts — car on était entouré l'espions — de la démolition prochaine de la chapelle
378 LA COMxMUNE
Bréa, votée récemment, en attendant que le citoyen Nourry, condamné comme l'un des auteurs du meurtre de 48, pût être délivré à Cayenne « le plus tôt possible par laCommune. » Poncet et Thédenat échangèrent un sourire : de quelle illusoire gesticulation les maîtres de Paris trompaient-ils le néant de leurs actes t
Us prêtèrent l'oreille. Un long gaillard sec, à tête de Don Quichotte, pérorait : Le citoyen Jourde avait rudement bien fait de réclamer aux grandes compagnies de chemin de fer les deux millions qu'elles devaient encore à l'État sur l'arriéré de leurs impôts.
— La Commune^ c'est donc l'État? protesta l'homme au crâne de beurre. On ferait bien mieux de reviser le service de la solde 1 Je connais un capitaine qui a trois hommes et émarge pour trente I II y a des abus scandaleux; quantité de gardes trafiquent de leurs équipements et de leurs habits, qui sont la propriété du peuple.
— On ferait bien mieux,, dit le Don Quichotte avec un coup de poing qui fit tinter les soucoupes, de remplacer ce bêleur de Beslay à la Banque et de mettre lai main dans les coffres...
« Oui, songea Poncet, là eût été le coup d'audace d vrais révolutionnaires. » ti)|
Thédenat et lui se louèrent, dans leur conception dàl progrès, l'efficacité d'une évolution lente, que lesj petits Héberts et Marats de l'Hôtel de Ville n'eussentJ encore osé risquer cette tentative anarchique^, qui eût ouvert les veines du pays, l'eût frappé dans son cœur: la propriété. Ainsi peut-être, comme un parti le récla mait dans la presse, dans le conseil même, dans Isa délégations, on eût, surtout au lendemain du 18 mars,! terrorisé Versailles, pu traiter? Mais à quel prix!: Heureusement le vieux Beslay avait montré le danger immédiat : la banqueroute. La Banque aux mains de la Commune^ son numéraire confisqué, c'étaient le^ billets, du jour au lendemain inondant le marché, devenus chiifons, assignats, moins que rien. Comment assurer dès lors le payement de l'indemnité de guerre;
es transactions commerciales? Cet écroulement de la brtune publique, n'eût-ce point été l'entrée en ligne l'atale de l'Allemand, cette intervention dont Bismarck gênait de se défendre à la tribune du Reichstag?... l La fumée devenait plus dense, les piles de soucoupes s'étageaient, les voix bourdonnaient, indifîéentes... Dehors, l'émotion les reprit. Dans les rues apageaient les éternelles musiques des quêtes, de asillards : — « Pour les veuves et les orphelins, s'il ous plaît I » On ne parlait que d'Issy; des bataillons, omme sous le siège à la nouvelle du Bourget, se dirieaient vers la place de Grève et demandaient des xplications à grands cris. Thédenat et Poncet suiirent, à la recherche de Jacquenne. Ils pénétrèrent ans le monument C'était l'heure où Cluseret, parti en coup de vent jx dépêches affolées du fort, dont il trouvait en chedn la garnison débandée, se jetait dans le village, et vec les restes des bataillons de Wetzel refoulait les railleurs versaillais, parvenait jusqu'aux tranchées, a chapeau mou, simplement, il jetait ses ordres dans fusillade, payait de sa personne. La Cécitia et ses ■nforts accouraient; avec eux le délégué pénétrait ms la grande ruine abandonnée^ que Versailles, norant l'heure propice, n'avait su prendre. Le petit iifour, sous la voûte de la porte, attendait toujours, s allumettes en poche, assis sur le tonneau de poudre. Le fort semblait vide, mais des décombres quelques aves peu à peu sortaient. Lévidoff et Dury montrent leur pâleur résolue. D'autres renforts^ des canons rechange envoyés en hâte de l'Hôtel de 'Ville peu à u arrivaient, réoccupaient les bastions croulants, le ilage barricadé, troué de balles.
L'alerte était déjà conjurée, que son contre-coup sou- -ait Paris, ébranlait l'Hôtel de Ville. H était comme le chaudière en ébullition. Les discours d'accueil, les imerciements du comité de l'Alliance des départei^nts, les rumeurs des bataillons inquiets, surtout ce
grand débat qui depuis deux jours scindait les opinions, opposait à la majorité jacobine et blanquiste la minorité des socialistes, emplissaient d'un brouhaha de discorde et d'émoi les salles, les cours, les escaliers. Poncet et Thédenat, renvoyés de groupe en groupe, immobilisés dans des angles de pièces, assistaient, dans la coulisse, au drame qui retentissait^ derrière la porte du conseil.
A mesure que s'étaient précipités les événements, deux tendances écartaient les uns des autres, tout en les laissant rapprochés, mélangés même inextricablement sur certains points, d'une part les vieux et les jeunes pasticheurs de 93, partisans, en dépit du grand manifeste officiel, d'un pouvoir central dominateur, qui par toutes les violences s'imposerait, — de l'autre les socialistes, flottant entre le communisme et le mutuellisme, moins exaltés, rêvant d'un gouvernement du peuple par le peuple, à travers l'idéal anarchique de la tédération libre des communes. Aux premiers, barbes blanches de 48, Delescluze et Pyat en tête, ou sectaires juvéniles tels Rigault, Grousset, les ignares des clubs, des bataillons, emboîtaient les pas.
Tous d'accord, pour tomber sur ceux qui à la première, puis à la seconde commission executive, avaie^^ tenu, tenaient la barre, pour s'accuser réciproquement de faiblesse et d'impéritie, quand ils ne se dévoraient pas de querelles particulières, comme Vermorel, et Pyat; tous sentant craquer sous eux le navire, cher chant qui un sauveur, qui un moyen politique de salutî Depuis le 28, on disputait, en comité secret, la propoi sition de Miot : création d'un Comité de salut public! La veille, las deCluseret et de sa nonchalance, efl'rayéi de voir la désorganisation militaire croître, les délégué:' aux ministères avaient fait venir llossel, le question! naient sur la situation et sur ses idées. Ils s'étaien' enthousiasmés de la netteté de ses réponses, dé] cidaient de lui donner la succession de Glusereti
Dans la grande ruche de pierre où s'allumaient le
'lampes, où bourdonnait l'effarement de cette fin de jour tumultueuse, pensifs, Thédenat et Poncet surprenaient, au claquement des portes, aux bruits de voix en tempête, à de brusques arrivées, l'envers confus des événements. Ils virent Pindj^ le commandant de l'Hôtel de Ville, devant la porte de la salle des séances arrêter Gluseret; il lui montrait un ordre signé, l'emmenait, tout boueux de la reprise d'Issy, au milieu d'un piquet de gardes. Ils surent que déjà Rossel, depuis l'après-midi, avait accepté sa nomination de délégué à la guerre. Ils sortirent, sans avoir pu saisir Jacquenne, péniblement impressionnés par le spectacle qui s'était joué devant eux. Tout disait une phase nouvelle. Dans l'accès de sa fièvre chaude, la Commune ressemblait à ces malades qui croient retrouver la santé en changeant de médecins et de remèdes.
Les quais et les ponts s'étendirent lugubres. De rares réverbères clignotaient, de leurs petites lumières jaunes. Dans l'air mouillé le bruit de la canonnade s'élevait de nouveau, lamentable et sourd, vers le sud et vers l'ouest, au-dessus de la ville. Elle poursuivait parmi ses demeures closes, aux vagues fenêtres éclairées, sa vie passive, de sourde hostilité bourgeoise, de rancunes amassées contre le despotisme de ses maîtres, ou bien promenait dans les cafés, dans les théâtres, sa veulerie et son indifférence.
Une lueur d'incendies ilottait du côté des Ternes et de l'Etoile. Des attroupements anxieux s'interrogeaient. Des propos coururent : « C'étaient des obus qui avaient allumé ça. Le feu des Versaillais avait repris sur Neuilly. Les francs-maçons, à la tombée du soir, avaient enlevé presque toutes leurs bannières. Des renforts nouveaux occupaient Issy... » Rougeàtre, le reflet des lointaines maisons en flammes, rue d'Amagnez, rue des Acacias, .teintait le ciel ténébreux d'une pourpre sanglante. Le ;canon tonnait toujours... Avec une poignée de main silencieuse, hantés par des visions de fléaux, les deux amis se séparaient.
Au trot de Cydalise, couvrant de battues égales le bas-côté herbeux de la route, Du Breuil, à travers le bois de Fausses-Reposes, avait poussé sans s'en apercevoir jusqu'à Ville-d'Avray sa matinale promenade. Tout à ses réflexions bercées au rythme de l'allure, il ne regardait pas, sous le ciel de bleuissante opale, les lointains taillis épaissir leurs verdures, emperlées de rosée. Des détachements en armes le saluaient au passage, le bruit intermittent de la canonnade retentissait, sans qu'il sortît de sa rêverie... Aujourd'hui 4 mai, Jules Favre prenait le train de Francfort, Bismarck l'y attendait pour la signature définitive de la paix... Cette nouvelle, apprise de Grandpré, replongeait Du Breuil dans le goufl're d'où depuis quelques semaines, tiré par la main ferme et douce d'Anine, il se dégageait^ se tournait vers 1 horizon apldni, tout ensoleillé de leur bonheur futur.
Metz! les boues du Ban Saint-Martin, les semaines d'angoisse à se consumer d'inertie et de doutes... D'étranges connexions lui rappelaient encore le long calvaire. Le problème qui l'avait tant torturé, qui sous une autre forme se redressait devant lui, voilà que les événements le prolongeaient, en incarnaient^ dans deux camarades des derniers jours du blocus, l'antinomie cette fois sanglante : Rossel, Leperche... Il les revit tous deux, le sec et volontaire capitaine du génie, l'aide de camp de Bourbaki, aux conciliabules suprêmes, frères d'armes communiant dans la douleur
LA GOMiMUNE 383
du patriotisme, une même indiscipline. Il revit la réunion où tant de braves, furieux de voir livrer l'armée^ eux-mêmes comme un bétail, proposaient d'arrêter Bazaine, de trouer en masse ou individuellement, mille partis extrêmes... Et voilà que ces deux hommes, qui en même temps avaient franchi^ déguisés, les lignes allemandes, pour porter aux armées de la Défense leurs épées et leurs cœurs, se retrouvaient non plus côte à côte, mais face à face, dans des camps ennemis...
Singulière ironie du sort, celle qui opposait les deux anciens officiers de l'armée du Rhin, faisait recevoir par Rossel, délégué à la guerre, dans ce ministère que Du Breuil connaissait comme sa propre maison, la sommation adressée à la garnison d'Issy par le colonel Leperche, major de tranchées... A peine le fort réociupé, un parlementaire s'était présenté dans la soirée, ivait dû se retirer sans réponse. Le lendemain matin, ^eperche renouvelait sa cavalière démarche, donnant lux défenseurs un quart d'heure de réflexion pour se endre, avec promesse de vie sauve. Sinon, la garnison ntière serait passée par les armes...
Et dans cet hôtel de la rue Saint-Dominique, du haut
,n bas bourdonnant d'importuns, de solliciteurs,
["agités, avec la petite cour emplie de fédérés qui avec
3urs prolonges venaient là, comme à un dépôt, ré-
lamer de la poudre, avec ses beaux salons du rez-de-
haussée convertis en corps de garde, fauteuils lacérés
t souillés, consoles de marbre où l'on taillait la viande,
- dans ce fauteuil du cabinet ministériel, où Du Breuil
vait vu assis Lebœuf nonchalant, sûr de la victoire,
imaginait Rossel, acculé à l'impasse, mais tenace et
cr, ripostant avec sa dédaigneuse raideur : « Mon
her camarade, la prochaine fois que vous vous per-
lettrez de nous envoyer une sommation aussi inso-
nte...je ferai fusiller votre parlementaire, conformé-
lent aux lois de la guerre.
Les lois de la guerre, Du Breuil se répétait ces mots,
machinalement. Si souvent, en des cours techniques, des causeries, il les avait prononcés, entendus, il en avait apprécié l'étude savante. A présent il les trouvait vides de sens, horribles. C'étaient les lois de la guerre, cette folie de massacre qui chaque jour ensanglantait^ de l'ouest au sud, Paris et sa banlieue, et autour du fort réarmé, tenant toujours,, cet acharnement de luttes qui, dans la nuit du 4" mai, mettait aux mains du général Faron la gare de Clamart et le château d'Issy, — trois cents fédérés tués, quatre cents prisonniers, — qui le 2 et le 3 délogeait de la gare les occupants, enveloppait d'une âpre fusillade le fort croulant, réparé sous le feu, défendu par une garnison nouvelle!
Des braves tout de même, ces gens méprisés pendant le siège, et dont les attaques de jour et de nuit fatiguaient si fort les troupes de Gissey, que Clinchant et le 5* corps, aujourd'hui même, descendaient de Satory, venaient s'établir à la droite et en arrière du 2*... Et ce triomphe de la nuit, qu'on exaltait dès l'aube dans Versailles, cet enlèvement du Moulin- Saquet, simple surprise, les troupes n'entrant que pac ruse, en donnant le mot d'ordre, emmenant, avec huit canons, trois cents prisonniers, bêtes à souffrance qu'on ne savait plus où entasser, les prisons débordantes!
Dans l'incertitude de conscience qui le rongeait, aui| heures où il ne s'absorbait pas dans le rêve égoïste d( l'avenir; sa vie refaite, son mariage consommé, — une des idées qui sans cesse lui revenait à l'esprii était celle-là : Hossel! Quels raisonnements avaien conduit cette âme haute, militaire entre toutes pa l'habitude et le goût du commandement, le sens pro fond de l'ordre, à se fourvoyer de la sorte? Ce ne pou valent être ni l'amour-propre froissé, le refus d'u; grade, comme on l'avait calomnieusement prétendu ni une ambition vulgaire, bien périlleuse au reste, h patriotisme égaré? Sans doute, il avait été le mobil
au début, mais, visiblement, nul espoir à cette heure de reprendre la guerre prussienne. Qui l'avait donc maintenu dans les rangs de ces soldats si peu semblables aux autres, qui le maintenait à la tête d'hommes dont il ne pouvait attendre que suspicion et ingratitude?...
Les motifs secrets d'une telle conduite, autour de lui jugée comme une désertion sans excuse. Du Breuil se demandait, avec une sorte d'inquiétude, s'ils ne reposaient pas sur les propres sentiments dont souvent, jdepuis la crise nouvelle qui le poignait lui-même, il (subissait l'obsédant retour. Une conception inattendue |de son devoir d'homme surgissait en face de ses habi-
Eudes militaires. Où il hésitait, frappé par l'injustice ociale, la révélation de tout un monde avec ses légitimes droits, et ligotté aussi par le servage des tradi- ^tions, Rossel, de convictions plus arrêtées, avait, en républicain sincère, mis ses principes d'accord avec ses actes : le citoyen avait passé avant le soldat... Du Breuil, tâtonnant dans une demi-clarté au seuil de ;erres inconnues, respectait, sans la comprendre entièrement, cette logique rigoureuse, qui s'était placée, l'un coup, au-dessus de toutes contingences.
Dans l'ex-officier coudoyé à Metz, et dont il suivait naintenant, avec une curiosité presque douloureuse, îcrits, paroles, tout ce qui pouvait jeter un jour sur 'âme, il devinait, pris d'une sympathique pitié, un ■aractère. Et c'avait été^ ces derniers temps, un de ses lésaccords, non plus tacites, mais de discussion vive, ivec d'Avol. Le jeune colonel jugeait Rossel avec une évérité si absolue que Du Breuil, pour décidé qu'il ût à laisser leur amitié en dehors de leurs divergences d'idées, n'avait pu se retenir d'objecter : « Dire [ue tu pensais comme lui, quand, pour Bazaine... » D'Avol s'était récrié : « Alors l'indiscipline était un evoir, le salut du pays! Maintenant, c'est sa perte, 'agissais en vrai soldat... Ose dire que Rossel fait de tême... > Avec une espèce de gène, Du Breuil avait
plaidé les circonstances atténuantes, évitant de s'engager à fond. Comme une différence de points de vue pouvait mettre à mille lieues ce qui naguères était voisin! Et de nouveau éludant, il constatait, sous le rapprochement de leurs coeurs, l'abîme des pensées rouvert plus large encore qu'à Metz. Le débat ne portait naguères que sur une interprétation de l'honneur militaire, il s'étendait à présent au plus redoutable problème de la conscience humaine.
L'uniforme de l'officier était-il donc une tunique de Nessus, inarrachable, quand bien même elle vous brûlait vivant? Abdiquait-on tout jugement personnel, le droit de libre examen et de contrôle réfléchi, tout sens de ce qui fait la noblesse de l'individu et la vraie force de la patrie ? L'obéissance passive, poussée à ces extrêmes limites, ne menait-elle pas aux pires erreurs, ne pouvait-elle conduire jusqu'au crime? Un soldat ne devait-il être que l'aveugle instrument d'une politique, aux mains du plus fort? Une discipline consentie, méditée, conforme à l'idéal du citoyen, ne remplacerait-elle pas, un jour, l'inertie d'âme imposée aujourd'hui, ce machinisme d'automate?
Avec son cousin Védel, rencontré de loin en loin, au' hasard d'une de ses matinales promenades, — le capitaine servait dans un des régiments de l'armée de' Vinoy, — Du Breuil se sentait, sinon plus en communauté d'idées, du moins mieux en confiance. Pai son contact avec la troupe, sa compréhension cha-j leureuse, humaine du rôle de l'officier, Védel, dont i avait pu apprécier à Metz, sous des dehors gauches, lt\ droiture du cœur, l'esprit loyal et simple, lui donnait! au sortir des raréfiantes causeries de d'Avol, une imf pression saine, vivace. Cette guerre, elle lui repu gnait, au fond; mais puisqu'elle était devenue néces saire, fatale, qu'au moins on en tirât, pour l'armée, ui' fruit. Les soldats rapprenaient l'endurance, le lien di rang... A quelque chose malheur était bon.
Cette résignation virile, Du Breuil la rapprochait d
LA COMxMUNE 387
l'insouciance, de la puérilité d'un Francastel, comme du courageux renoncement d'un Barrus. Le républicain, désespéré de la réaction, désespérant de la Commune, avait, dès les premiers jours, donné sa démission . . . Que de façons d'entendre, d'accomplir le devoir. . .
Cydalise, à une descente, prit le pas. Un village plein de troupes grouillait. Une masse d'arbres, audessus de longs murs, verdoyait dans la brume bleue de l'aurore. Du Breuil se repéra : l'église de Villed'Avray, le parc de Saint-Gloud!...
Qu'il était loin, loin dans l'avenir, comme dans le passé f Morose, il voyait à ses graves songeries s'ajouter toute l'évocation brusque d'autrefois, un autrefois qui remontait à dix mois à peine et se perdait dans une nuit funèbre. Aujourd'hui 4 mai 1871 , Favre partait pour Francfort, signer le traité honteux. . [Jne chaude journée de juillet surgit; là, tout près, ians ce parc où il n'était plus revenu, du quai de la
fetite gare du château un train s'ébranle, emportant ers la frontière allemande, dans ces voitures aux N
i'oT, avec le cortège des généraux, avec l'Empereur
st son fils, l'espoir du pays, la fortune de la France...
'autres visions défilaient, fantômales, le dîner à la ble des souverains, la soirée étincelante de lumières,
e croix, d'habits brodés, d'épaules nues... Puis la
etite chambre de Lacoste, dans la caserne. Les moindres détails de cette nuit où leur amitié
jvait échangé de sérieuses paroles, la ronde de nuit
dans la chambrée exhalant une odeur de vies hu-
aines, ils avaient pris contact avec le formidable et
agile organisme de l'armée, repassèrent, avec cette
tteté de certains souvenirs qui vous ont frappé pour
vie. Il revit son ami, grand et maigre, dans son
Jfiiforme de capitaine des lanciers de la Garde. La
artiale figure tannée aux moustaches rousses, aux
ux d'un bleu candide, le hanta. Pauvre Lacoste,
ne simple et droite! Il réentendit la voix franche,
ccent de joie grave célébrant la venue de la guerre.
le bienfait de ce fléau purificateur où se retrempaient les énergies, où se formaient les caractères ! Lacoste disait la vertu du sacrifice^ l'honneur de tomber^ face à l'ennemi^ pour la patrie. « De mort plus belle, avaitil ajouté, je n'en connais pas... Dieu nous la donne! »
Une amertume infinie emplit Du Breuil, la dérision sanglante de la fin de Lacoste, à Mars-la-Tour... Une seconde, ils galopèrent botte à botte, dans l'épaisse poussière du plateau d'Yron, le vent de la charge; ils entraient, sabre haut^ dans la mêlée hurlante... La fatale erreur... Les dragons de Legrand aux prises avec les dragons prussiens, et se croyant, à la vue des vestes bleues des lanciers de la Garde, assaillis par des uhlans... Lacoste sous ses yeux troué d'un coup de sabre... Aidé du vieux Saint-Paul, le marchis à barbiche grise, il l'emmenait, soutenant le buste affaissé... Une écume rose aux lèvres^ le blessé murmure : « Des Français, tué par des Français... » Puis sur la croupe de 'son cheval il se renverse, les bras en croix, comme 1 un supplicié...
N'avait-il pas cru toucher, ce jour-là, le fond de l'horreur?... Ahl misères de la guerre, misère d'une vie vouée à un tel idéal, et d'une telle mort... Pauvre, « pauvre Lacoste!... Et peut-être pourtant valait-il encore mieux qu'il fût tombé, par un hasard cruel, sur. ces champs du moins disputés à l'ennemi, et qu'illustrait la gloire des armes! Il avait échappé à cette 1 guerre nouvelle, où cette fois devant lui il n'eût plus , eu que des Français! Et si son heure, retardée, avait ] dû sonner maintenant, comme pour ceux qui péris- „ saient chaque jour, quelle angoisse autrement terrible i eût chaviré ses prunelles obscurcies, avec quelle révolte j^ de tout son être délaillant il eût soupiré les mots de ^ stupeur et de désespoir : « Tué par des Français!... »' |
Ressaisi par le passé, Du Breuil, devant les masses ;,| fraîches du parc, eut l'irrésistible envie d'entrer, de [^ pousser jusqu'au château, jusqu'à ces ruines dont des ^^ indillérenls lui avaient vanté la beauté sinistre. Un d,
chemin montant, une porte close gardée par une sentinelle. Elle croisait l'arme, appelait. Dans le battant entrenâillé une vieille figure militaire, à l'uniforme de marchis de chasseurs d'Afrique s'encadra. A la stature du géant, aux énormes moustaches et à la barbiche grise, à l'air de surprise heureuse qui se peignait sur les traits rudes. Du Breuil, stupéfait lui-même, une seconde hésita, bien vite s'écriait :
— Saint-Paul!
La rencontre inattendue le troubla. Dans son uniforme différent, c'était bien l'ex-lancier de Mars-la- Tour et du Ban-Saint-Martin, l'humble compagnon qui, son capitaine mort, avait reporté son affection fidèle sur tout ce qui restait de son chef : le grand dogue aux abois humains, les chevaux dépérissant de faim et d'abandon... Il avait toujours sa fière mine renfrognée, cette dignité d'allure qui rappelait, dans ce qu'elle avait de meilleur^ l'ancienne armée... Quelle surprenante coïncidence dressait, en ces minutes d'évocation, à cette place singulière, ce souvenir vivant, ce gardien du passé?
Saint-Paul avait joint les talons et, rigide, saluait. Mais Du Breuil lui tendait la main. Ils échangeaient de courtes explications : la Garde dissoute il avait obtenu de rentrer aux chasseurs d'Afrique, il était là de service avec un petit poste; il avait souvent pensé au commandant... Revoir le château?.. « Mais oui, c'était possible... Le commandant connaissait le chemin.. * Tourné vers l'allée montante sous bois, le vétéran une lueur triste dans les yeux, désigna d'un long gest« la direction des ruines... Ils se taisaient maintenant.
P~ comme s'ils avaient eu autre chose à ajouter, trop a dire pour que cela tînt en de courtes, banales paroles. . . Malgré le fossé du passé, la différence de caste, de grade, ils communiaient en une émotion contenue, le rapprochement de leurs regrets, des douleurs subies ensemble... Les yeux humides, ils se sourirent. Du Breuil enlevait Gydalise au galop.
Les troncs d'arbres abattus, les trous d'obus coupaient sa course. Le fracas de la batterie tonnant de la lanterne de Diogène excitait la jument; elle se piétait en courts écarts^ détendait l'encolure, par saccades sur le mors. Vite, elle atteignit la grande allée centrale, — à bride basse, à foulées pleines, toujours plus vite, s'allongea. Par delà le grand bassin cerclé de canaux et de statues, la façade de l'ouest érigeait son décor à jour, aux fenêtres béantes, sans cbâssis ni vitres, aux murs roussis de flamme, noircis de fumée.
Du Breuil, au pas, prit à gauche^ longea la carcasse de pierre déchiquetée. Le pont de fer jeté du palais au pavillon d'été, où Leurs Majestés allaient déjeuner, jonchait l'allée, recroquevillé comme une feuille. Avidement, les regards de Du Breuil fouillaient l'intérieur de la ruine, cherchaient, dans ces débris de planches suspendues, ces plafonds effondrés^, ces escaliers dans le vide, dans ces restes aux parois fendillées, plaqu^.s de marbre, bronzes tordus, dorures empourprées, la place des grands salons éblouissants de lustres où il avait erré... Champreux, Mme d'Avilar, le général Jaillant, l'Empereur affaissé dans le salon des Vernet, l'Impératrice passant triomphale!... L'heure vécue là par lui mêlait une tristesse personnelle à la mélancolie de cet évanouissement de tout un passé de splendeur.
Il mit pied à terre dans la cour d'honneur où croulaient les façades de l'est. La désolation s'étendait, en monticules de lave refroidie et de cendres Avec une sorte d'émoi sacré il lui sembla qu'il touchait un des grands cadavres de l'histoire. Il ramassa comme un enfant, sur un tas de gravats, un éclat de porphyre que le feu, en le calcinant, avait irisé de reflets de gemme. Il songea à une autre pierre^ la bague d'opale, noyée dans la froide Moselle, et une douce et flottante figure se leva, s'effaça... Mme de (jiiVonic... Elle vivait maintenant dans son morne chûleau de Bretagne, comme cloîtrée au fond de ses souvenirs et de sa dévo-
tion... Il l'avait aimée pourtant... Lui^ ou un autre lui-même?... Oui, un autre...
Le visage aux contours nets, à la pâleur chaude, le cher visage d'Anine s'imposa. Lumière qui dissipait toutes les ombres.. Le temps présent, cette affreuse guerre seraient un jour aussi, bientôt, du passé. Douce et large ivresse de s'appartenir, de commencer ensemble une vie apaisante et tendre! Le partage de si tragiques épreuves donnerait à leurs sentiments une force éternelle!
11 se réjouit de toute son âme de ne point avoir à risquer sa vie dans la bataille contre Paris, de n'avoir pas à conduire d'hommes au-devant d'une mort sacrilège ou de meurtres impies. Déjà c'était bien assez, c'était trop de contribuer, dans son inoffensive sphère d'action^ à la préparation de cette lutte. En finir, échapper à cette obsession de carnage, à ces enterrements quotidiens, à ces convois de prisonniers, à toute cette odeur de mort qui empestait le printemps! Rapprendre la joie, la beauté de vivre, redevenir un homme !.. Un moment souffler, avant de reprendre le harnais de guerre, pour la préparation à une autre lutte, le grand jour de la revanche, lentement, fermement amené, en y travaillant de toutes ses forces, dans le silence, dans la paix, en reforgeant les âmes, en refaisant la patrie...
Une fleurette qui poussait, rose et grasse, dans l'interstice d'une dalle brisée, le soleil découpant sur l'allée l'ombre de Cydalise, la verdure embaumée du parc, à fond d'être le bouleversèrent. Dire qu'il y avait des rivières coulant paisibles, dans la vapeur du matin et dans l'or des soleils couchants, des forêts où les biches rôdent, peureuses, sur la mousse, où la sève frémit dans les taillis légers, dans les futaies profondes, des champs de blé vert où la moisson prochaine ondule, en frissons d'argent!... En dépit des ruines la nature exhalait partout, épanouissait ses énergies inépuisables. Le renouveau magique le pénétrait, un
débordant besoin d'amour, une exaltation de désir et de vie.
En même temps par un obscur retour, il se souvenait de cette minute, où, dans la soirée de Saint-Cloud, au milieu des lumières, des glaces, des femmes parées, l'avait aveuglé un éblouissement noir. La mort! L'idée fulgurante une seconde fois dissolvait en lui jeunesse et pensée, obscurcissait d'un voile de deuil la beauté de l'avenir et l'éclat du soleil. Ce fut une tristesse brève et étrange. De ses yeux qui ne s'étaient point fermés, de ses yeux rouverts, il contemplait le décor semblable et différent, il croyait voir un autre ciel.
Remis en selle, il secouait, d'un galop rapide, de l'existence reprise, le sortilège. Il descendit devant le ministère, comme chaque matin après ses promenades. Cette fois, il revenait de loin...
Quelqu'un, qu'avec de grands gestes escortait un gros garçon vêtu en gandin, se dépêtra vivement du gêneur, s'avança vers Du Breuil. Il reconnut Martial Poncet, à qui l'autre semaine il avait rendu service. Le sculpteur, arrêté aux avant-postes vers Gennevilliers et compromis par le laissez-passer de Thérould, malencontreusement gardé par lui, s'était réclamé du commandant. Du Breuil, avec la sympathie que lui inspiraient le talent de Martial et leurs alliances de famille, s'était employé à le faire élargir, se portant garant de son loyalisme.
— Je vous ai si mal remercié l'autre jour... dit Martial.
Du Breuil protestait, demandait des nouvelles du chimiste : il n'avait pas vu M. Poncet depuis la seconde séance de l'assemblée, le grand discours de Jules Favre. Martial avait-il pu lui faire parvenir un mot?...
Il répondit :
— Les lettres ne circulent guère malgré les agences officieuses, et je ne sais si les miennes... Heureusement je viens d'aj^prendre l'arrivée de trois délégués de cette Ligue dont mon père fait partie.
Il évita de la nommer,, craignant que le mot « républicaine » déplût; il sonnait si mal à Versailles!
— Ils viennent demander une trêve de vingt jours. Je connais l'un d'eux. Mon père saura que grâce à vous j'ai pu ne pas tomber de Charybde en Scylla...
Du Breuil riait, le quittait. Martial se loua que sa dernière phrase n'eût pas choqué Tofficier. On était susceptible ici. Plus d'une fois il s'était vu regarder de travers, prendre à parti pour des propos innocents. Il fallait tourner sa langue... Insensiblement déjà, il le faisait avec plus de facilité. Sans qu'il s'en rendît compte et tout en l'irritant, en le blessant, le milieu s'infiltrait... Pourtant il ne regrettait pas Paris, car si l'on en croyait les journaux de Versailles^ ça avait l'air d'y chauffer rudement^ avec le Comité de salut public : MM. Arnaud, Meillet, Pyat, Charles Gérardin, Ranvier... Joli, le premier décret du conseil des Cinq! Sans doute le procureur de la Commune — à moi 93 \ — n'avait pas encore assez d'otages sous les verroux. Voilà qu'on donnait à Raoul Rigault quatre substituts... Ça allait ronfler!
Comme il s'éloignait, son compagnon fondit à sa poursuite. Blacourt, c'était lui, supplia :
— Monsieur Poncet, encore un moment! J'ai tant de plaisir à être avec vous !...
Échappé de Paris, grâce à Louchard, il essayait de raconter une troisième fois à Martial son odysée lamentable et burlesque. A bout de souffrir, les poches d'ailleurs vidées, il avait eu une grande scène avec l.i cruelle. Maddalena, ne voyant plus rien à en tirer. Tavait congédié d'un brutal : « Foutez-moi le camp! » Malonsky, à qui il avait réclamé le phaéton et î'ar-
: gent prêté, s'était cabré, en gentilhomme qu'on of fense. Et s'avisant sur le tard de l'assiduité du camarade auprès de sa maîtresse, il l'avait accablé d'injures ignobles et de menaces affreuses, traité de faux ami et
: de voleur; encore un mot, et il lui cassait la tête. Blacourt, aplati, éperdu^ n'était rentré rue SoufQot
que pour retomber sous la terreur de Tinet. Avec Mélie habillée de soie, suivie de femmes ployant jusqu'au cinquième sous des paquets volumineux, l'ex-relieur apparaissait parfois dans l'escalier, faisait cliqueter éperons et sabre. Louchard s'était réoffert, montrant le péril. Et une nuit, descendu par des cordes du haut des remparts, le gandin s'était enfui, buttant aux carrières, tapi aux angles des murs, prenant des arbres pour des sentinelles, épouvanté et tournoyant comme un oiseau de ténèbres. Recueilli au jour par des maraîchers, il avait failli faire une maladie, demeurait jaune, d'une mauvaise graisse. Avec l'exécration de Paris, il gardait l'horreur et la passion de Maddalena, hanté par sa peau neigeuse, l'ambre entrevue d'un pli de cuisse. Il promenait en rêveries sadiques, comme un maniaque, sa luxure rentrée, son regret de ne pouvoir la violer, l'assommer.
— Ah I cette femme î gémissait-il.
Il ne se cramponnait à Martial que pour lui parler d'elle, sentit le monde lui manquer quand le sculpteur l'abandonna. Il avait voulu à toute force l'accompagner jusqu'à la grille du château, où Martial, invité par un député de la gauche, ami de Poncet, devait déjeuner. Le restaurant Chevet, installé dans les galeries de l'Empire, au rez-de-chaussée de l'aile du Midi, y servait — trois et cinq francs, vins compris, — d'excellents repas aux représentants.
Du Breuil, sa journée de labeur finie, quittait en hâte, après y avoir changé d'uniforme, la chambrette garnie; ' malgré l'inconfort, le tapage de l'hôtel envahi, regorgeant de locataires mêlés, il avait fini par s'y habituer, en dépit de Thorrible édredon rouge sous la guipure, et du papier à fleurs sale, avec une facilité qui eût surpris l'ancien Du Breuil, si soucieux de luxe raffiné. 11 s'empressait vers la rue d'Anjou, où Mme de Grandpré, affectueusement, l'avait prié à dîner, dans l'intimité, trois fois la semaine. Ainsi, en l'absence de Bersheim, il pourrait voir librement Anine...
Il la trouva au salon^ seule, par bonheur. Elle se levait d'un trait; leurs mains se serrèrent, ils se contemplaient avec ravissement. Gomme s'ils découvraient en eux des êtres nouveaux, ils se laissaient emporter au courant irrésistible, au fleuve lumineux de leur amour, dans un délice de découverte et d'oubli, un perpétuel renouvellement d'eux-mêmes. Les plus insignifiantes de leurs paroles étaient comme un accord mystérieux, prolongé. Les plus graves les enivraient d'une douceur triste. Il s'informa : avait elle une lettre de son père? Elle sortait dun buvard une lettre au cachet de Metz et au timbre allemand, la tendait en silence.
Tandis qu'il lisait, elle le contemplait avec une ardeur concentrée de femme qut aime, et dont l'aveu se laisse surprendre plus qu'il n'ose se révéler. Elle était plus belle encore qu'auparavant, ses beaux yeux soulignés d'un cerne de nacre, le teint du translucide rose de ces veilleuses, où brûle une flamme. Du Breuil repliait la lettre...
— Père est bien malheureux ! fit Anine.
Le Messin, à peine arrivé depuis huit jours dans la maison familiale oii il avait retrouvé Mme Bersheim maigrie et changée, grand'mère Sophia immuable, n'avait déjà plus qu'une idée, repartir, fuir ces lieux qui avaient vu son deuil et qui en ravivaient l'amertume. On ne pouvait respirer dans cet air-là f Les démarches nécessitées par le soin de ses affaires lui étaient odieuses. Qu'il passât sur la place Fabert où, face à la statue, un factionnaire bavarois, devant la porte de la Commandatar, promenait son va-et-vient mécanique, — que d'un point quelconque de la ville aux trottoirs balayés de vainqueurs arrogants, aux maisons couvertes d'affiches allemandes, il levât les yeux, le même coup au cœur le faisait pâlir : au-dessus de Metz, à la place des trois couleurs, flottait, sur la haute tour de la cathédrale, le drapeau ennemi. On le fvoyait de toutes parts.
396 LA COiMMUNE
Le silence des vieilles rues, le fourmillement de l'esplanade où le soir, derrière la statue de Ney, jouaient les fanfares allègres^ tout lui faisait mal, jusqu'à sa demeure dont il ne connaissait plus les aîtres, où sa femme errait désemparée, où seule la grand'njère n'avait point bougé, assise sur son éternelle chaise, avec cette sérénité des vieillards que plus rien n'émeut, qu'ici on ne savait pas bien de quoi faite : insensibilité ou acceptation digne. Parmoment, avouaitil, quand à ses oreilles résonnaient les fifres aigres ou le tambour rauque, il en venait à regretter de ne plus entendre ce bruit haï pourtant de la canonnade, cet incessant grondement qui entre Paris et Versailles roulait son tonnerre de mort.
Dire qu'il avait espéré trouver à Metz un répit, et que maintenant, irrité de ne rien savoir, de ne connaître les événements que grossis, dénaturés, il eût voulu en être parti, revenu à la source des nouvelles, à ces couloirs de l'Assemblée, à ces rues sillonnées de lignards, bruyantes de voix, où il s'était si souvent indigné à ce qu'il voyait, entendait, où il avait souffert, mais sans le contact direct de l'Allemand... entre Français!...
Anine et Du Breuil le plaignirent. Leur souvenir le suivait dans cette maison où ils s'étaient connus. Ils faisaient halte dans la salle à manger aux meubles luisants et noirs, au plafond de poutres; tout leur en était ami, depuis les plats d'étain sur les dressoirs jusqu'à la grande horloge dans sa gaine sculptée. Quelles heures douces elle avait sonnées, en dépit de la devise du cadran . Vulnerant omnes, ultima necat... Tout cela, c'était du passé commun, douloureux et cher, un fond stable au rebondissement de leur vie. Ils s'en souviendraient plus d'une t'ois encore, en se souriant comme à cette minute, dans l'avenir de joie qui les attendait...
L'entrée de la vieille Mme de fjlrandpré les tira d( leur rôve. La douairière, en robe de soie puce, laissj
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prendre ses vieilles mains sèches, aux mitaines fines, et avec la bonne grâce d'une femme qui a été belle et qui a régné longtemps, agréa l'hommage de Du Breuil qui lui baisait le bout des doigts. Elle couva la jeune fille et l'officier d'un regard bienveillant qui se plaisait au spectacle de leur amour. Puis^ levant au ciel ses yeux glacés :
— Excusez-moi, j'étais en train d'écrire à ma vieille
amie la marquise d'Espoissac, à Marmande. Cette
émeute la bouleverse et je m'impose le devoir de lire
pour elle toutes les ignominies des journaux. Je lui
) conte aujourd'hui l'arrestation du gouverneur des
Invahdes, le vieux général de Martimprey,les travaux
pour le renversement de la colonne Vendôme, et aussi
le monstrueux scandale fait autour des prétendus
I cadavres de l'église Saint-Laurent. Vous savez... les
vingt mètres cubes remplis d'ossements... le squelette
de femme « avec une chevelure abondante d'un blond
: cendré »... les caveaux photographiés à la lumière
1 électrique par M. Garjat!
j Elle secoua la tête avec une ironie dégoûtée. Elle ne i savait ce qui l'écœurait le plus, de la profanation odieuse, ou de la niaise crédulité des badauds. Elle I soupira :
[ — Pauvre marquise! Quand elle apprendra que la
it violation et le pillage des églises continuent, qu'à
i Saint-Ambroise, à Saint-Nicolas-des-Champs, à Saint-
|î Christophe, de nouveaux clubs se sont ouverts, Dieu
\: sait pour proférer quels blasphèmes et quelles insa-
finités! qu'on y parodie le service divin, qu'on y fait
ripaille, elle croira que c'est la fin du monde.
I Mme de Grandpré omettait de dire, sans doute
- elle l'ignorait, qu'en bien des quartiers nombre
d'églises, et des plus considérables, demeuraient
intactes, le troupeau des fidèles restreint, mais les
prêtres à leur poste, officiant toujours, sans être
inquiétés. A Saint-Gervais, envahi sur un ordre de
perquisition de Rigault, un des membres de la com-
mune chargés de l'arrondissement, Clémence, était aussitôt accouru, avait jeté dehors le commissaire de police, en lui reprochant de déshonorer la cause...
AnineetDu Breuil laissaient parler la vieille femme, se comprenaient dans un regard : oui, tout cela était triste, mais tout cela passerait. Eux seuls ne changeraient point, s'aimeraient toujours. La plénitude de leur tendresse, de leur confiance les soulevait au-dessus de l'heure présente comme une puissante vague, déferlait jusqu'au fond de leurs êtres. Ils respiraient, dans ce salon clos, à la lueur factice des lampes, tout l'espoir des libres jours, une griserie d'horizon frais, la splendeur de la terre et des bois. Et sans qu'ils s'en rendissent compte, avec l'égoïsme impérieux et fatal de l'amour, peut-être savouraient-ils davantage la paix joyeuse de leurs âmes, au milieu de l'affreux tourbillon de cette guerre, et l'exaltation de la vie dans l'enveloppement de la mort.
A la nuit tombante du lendemain, Catisse, tenant par la main l'aînée de ses cinq petites, — il la ramenait de l'école, — poussait la barrière du jardinet de Poncet. Les gonds crièrent; la sonnette tinta. A une fenêtre entr'ouverte du premier, Mme Poncet pencha sa tête bonne et rude, aux cheveux grisonnants, sous la coiffe ruchée.
— C'est vous, Monsieur Catisse? J'ai cru que c'était Poncet... Votre mignonne va bien.
Depuis quelques jours elle avait voulu à toute force amener, garder chez elle la dernière des fillettes, étiolée d'anémie, toussaillant sans cesse... Elle serait mieux soignée qu'à la maison presque toujours vide, sous la surveillance d'une pauvre voisine... llueSainte- Scolastique, dans le petit lit blanc qui avait servi à Martial quand il n'était pas plus haut que ça, et qu'elle avait fait descendre du grenier, installer dans la chambre du sculpteur, Mme Poncet au moins pouvait la dorloter à son aise, faisant continuellement venir
les trois autres pour goûter. Rassurée sur le sort de son fils par les bonnes nouvelles rapportées de Versailles, et qu'avait aussitôt communiquées un des délégués d^la Ligue, un vieil ami, elle satisfaisait ainsi, sans inquiétude maintenant, son besoin de maternité, cet instinct de dévouement qu'attendrit la chair des petits, leur babil, leurs éveils d'âmes...
Elle n'oubliait pas pour cela ses autres occupations, s'en allait comme d'habitude à son ambulance, quitte à confier pendant ce temps Lili Catisse à la grosse Mélanie qui, assise dans la chambre tout en récurant un cuivre^ chantait pour distraire l'enfant les refrains populaires de son village. Sous le marronnier aux larges feuilles, tout bruissant d'oiseaux, sur les fleurettes des plates-bandes s'égrenaient dans l'air printanier les paroles naïves : Dans V jardin (Tcheu nous...
— Est-ce que je puis monter? demanda Catisse. Mais déjà l'Auvergnate ouvrait la porte du vestibule,
s'effaçait au pied de l'escalier en chuchotant :
— Elle n'a fait que rire aujourd'hui...
Précédé de l'aînée qui grimpait, légère, au devant de Mme Poncet, penchée sur le palier, Catisse, lentement, gravissait les marches. Ses vêtements usés, sa redingote verdâtre, reprisée aux coudes, disaient la misère décente. La fatigue de ces derniers jours pesait sur lui : la barbe plus longue, le front plus dégarni, il portait dans le pli des rides et le blafard du teint le surmenage de ses fonctions, tiré à hue et à dia, s'efforçant aux mille besognes, suspect de modérantisme, serviable quand même. Paris, à ses yeux, ne dépassait pas la limite de Montmartre; la Commune, c'était son I arrondissement. La politique se bornait pour lui à l'alimentation du quartier, à l'assistance des pauvres. Comment cela fmirait-il? Il ne l'envisageait quevagueiment, non sans appréhension. Mais la vie quotidienne, lie besoin du pain à gagner, le submergeaient. A peine s'il avait le temps de penser... D'abord, il fallait agir. Où. la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute.
Tandis que les deux sœurs jasaient dans la chambrette, dont les murs étalaient Martial enfant, en photographies de tous les âges, en portraits de toutes les grandeurs, Gatisse s'informait de Poncet. «Que savait-il de nouveau? Versailles ne voulait donc pas de la trêve?
Dans la lingerie voisine, où parvenait le chuchotis des gamines, Mme Poncet, tout en s'excusant de continuer à visiter ses armoires, lui dit ce qu'elle savait : les délégués évincés par M. Thiers^ la trêve de vingt jours, toute trêve plutôt, impossible; l'armistice de Neuilly avait bien assez dérangé sa stratégie ! L'Assemblée d'une part, la Prusse de l'autre le pressaient d'en finir. Aussi s'était-il borné à dire à ces messieurs : « Dépêchez-vous, dépêchez-vous, si vous avez à m'apporter des conditions acceptées par la Commune, acceptables pour moi... » Elle s'exclama :
— La belle affaire que cette bienveillance arrogante et tardive,.-quand on a commencé par exaspérer ses adversaires au point de les rendre incapables de rien entendre... Car — elle baissa la voix — de la Commune, rien à espérer. Des vainqueurs ne seraient pas plus intraitables. On ne peut se faire une idée de leur orgueil et de leur entêtement... Ce n'est pas qu'il n'y ait parmi eux bien des divergences. Ainsi, Félix Pyat, dès le mois dernier, quand il était si catégorique en paroles, a eu avec le bureau de la Ligue des entrevues secrètes, en vue d'un programme de conciliation... Ça j ne l'empêche pas d être du Conseil des Cinq ! Est-ce qu'on peut savoir ce qu'ils veulent?... Il y a là dedans une majorité capable de tout, excepté de céder... Et les vingt-trois qui ont voté contre la création du Comité de salut public, dans cette séance si orageuse qu'a reproduite VOfficiel, — en la tronquant et en l'atténuant, selon la bonne habitude, — ne sont capables ; de rien, excepté de gémir... Leurs bonnes volontés restent stériles... Beaucoup même voient clair... Exemple, Vermorel... li paraît que, dès le 5 avril» |
Ranc^ quand il a donné sa démission, lui a dit : « Ne restez donc pas avec ces gens-là, la partie est perdue... » Il a répondu, en lui serrant la main: « Je le sais bien, mais je ne peux pas, je reste. On m'a trop calomnié... »
Catisse, en l'écoutant parler avec ce bon sens qui rappelait l'esprit net de son mari, souriait d'un air las, moins à ce qu'elle disait de juste, qu'à l'écbo des rires de ses petites. Il tressaillit quand elle risqua, pour le taquiner :
— J'ai pensé à vous en apprenant les dernières résolutions des francs-maçons. Je me suis dit : Monsieur Catisse va donc être forcé de prendre l'uniforme et de se faire inscrire aux compagnies de marche...
Il rougit, gêné. Il n'aimait pas qu'on parlât de son affiliation aux enfants de laVeuve;non,il ne prendrait pas les armes comme ces vieux fous ! Il avait assez à faire à gagner ses appointements à la mairie, avec tout le tintamarre que lui donnait l'idée du citoyen Rossel. M. Martial avait joliment bien fait de partir ! On allait créer des sous-délégations pour recenser les habitants, distribuer des cartes d'identité, poursuivre les réfractaires. Chevaux existant encore, appartements abandonnés, tout serait pointé, utilisé.
De tout son cœur, Mme Poncet se réjouit que Martial fût à l'abri. Elle serra la main de Catisse :
— Ah! mon pauvre ami ! si vous saviez comme je me fais du mauvais sang, à l'idée que nous sommes là quantité de braves gens, et que tous nos efforts ne pèsent pas une once I C'est bien sans espoir, allez, que je me suis associée à l'appel pour l'armistice, la paix, placardé partout et signé : un groupe de citoyennes!... Vous partez? Vous ne voulez pas attendre Poncet?... Il devait aller à l'Hôtel de Ville et il a aussi une grande séance à la Ligue...
Ils rentraient dans la chambre de la malade, où l'Auvergnate avait allumé la lampe. Soùs l'abat- |Our lyertj les deux têtes maigrichonnes l'une contre l'autre
s'inclinaient vers un livre d'images, ouvert sur les genoux de i"aînée, et que du doigt elle montrait. « Ça, c'est la girafe qui sort de l'arche, ah! elle va se cogner lefrontf Etvoilàl'éléphant, avec ses pantalons gris...» Argentins, les rires vibraient; Gatisse rajusta luimême, de ses gros doigts de mère maladroite. Fêlastique du chapeau de toile cirée au chignon de Zézée. Tous deux embrassaient Lili, s'éloignaient à regret. La soirée passa sans que le chimiste revînt. On fit dîner la petite, et son propre repas expédié, — une tasse de lait et un morceau de pain^ — près du lit où elle s'était jadis si longtemps assise et où, couverture tirée jusqu'au menton, le museau brun de Lili Gatisse, à souffles courts^ reposait, Mme Poncet, seule comme bien souvent, des heures et des heures tricota; le bas de grosse laine s'allongeait à l'entrecroisement des aiguilles d'acier, infatigables au bout des doigts osseux. Il était près de minuit quand la sonnette de nouveau tinta. Poncet! Elle reconnut le bruit du pas sur le gravier. La clé tournait dans la serrure. Elevant la lampe, elle descendait au devant de son mari. Il accrochait à la patère son vieux chapeau haut-deforme, d'un geste lent.
— Eh bien? lit-elle.
— Après la réunion, j'ai dîné chez Laveur avec Jacquenne, et je l'ai reconduit à l'Hôtel de Ville, pour leur séance du soir.
Il résuma d'une moue mécontente:
— Ça ne va pas,, pas du tout. Ils sont aussi irréductibles ici que là-bas^ sinon plus. Thiers au moins a daigné recevoir nos trois délégués. Geux que nous avions adressés à la Gommune^ pour lui communiquer la réponse de Versailles^ n'ont même pas obtenu audience. A peine s'ils ont réussi à joindre Miot et Vermorel^ tiré d'eux de vagues encouragements. Des mots!... Hier, en séance, Léo Meillet^ plus radical, a demandé qu'on en finisse avec les conciliateurs. D'au très membresdelaCommunc^ rencontrés par quelques
uns de nos amis, leur ont dit des choses ineptes. L'un : « Nous faisons des faits accomplis ». Et sais-tu ce qu'un autre à qui l'on objectait : « Soit^ admettons que vous soyez vainqueurs,, — et les Prussiens... Que ferez-vous? » a répondu? « — Nous n'en savons rien, nous irons de l'avant;, voilà tout! » Raisonnements de fous ou de désespérés, qui tournent le dos au jour, foncent dans l'impasse. Quanta Jacquenne, il sait où il va. Et je crains que cela ne le mène loin...
Assombri, dans l'intimité de la chambre à coucher modeste où rien n'avait été modifié depuis leur mariage, où tout, depuis les ronds de sparterie sur le carreau jusqu'aux raides fauteuils du temps de Louis- Philippe, leur était un souvenir, une habitude, Poncet se détendait, au soulagement des confidences. Interminablement ils causèrent, ressaisirent les événements, leurs causes, leurs conséquences...
— Figure-toi, dit-il, — Jacquenne m'a raconté ça, tout en dépêchant l'omelette de la mère Laveur, — Paris a failli mettre la main, hier, sur un rude otage! Jules Favre allant signer le traité de paix. Rien que ça! A la sortie de Saint-Denis, ayant refusé l'escorte des uhlans de Fabrice, il arrête sa voiture, fait demander la route de Pantin, où il devait trouver Pouyer- Quertier, prendre le train pour Francfort. On le reconnaît, on lui réclame ses papiers. La voiture file, et^ à la gare de Pantin, un rassemblement tumultueux l'entoure, contenu avec peine par les soldats allemands. Un peu plus, il était enlevé!... Non, la peur qu'il a dû avoir. Quelle prise ! Jacquenne ne s'en consolait ,pas... Cette fois Versailles aurait peut-être mis les
pouces, montré plus d'empressement que pour l'ar- .chevêque et Bonjean...
Mme Poncet s'enquit :
— On ne sait rien de nouveau pour l'abbé Lagarde"?
— Non. Ou plutôt si. Il est toujours à Versailles. Mgr Darboy lui a écrit le 28 avril une dernière lettre, le sommant de rentrer. Mais, malgré sa parole d'hon-
neur, le grand vicaire fait la sourde oreille. Il a en main depuis huit jours la missive du refus, oh Thiers se déclare sans droit et sans pouvoir pour opérer l'échange proposé. Mais, comme cette lettre est cachetée, et qu'il avait transmis celle de Darboy ouverte, il saisit le prétexte pour s'obstiner à ne pas larapporter. Admire la beauté du distinguo ! Cette réponse, qu'on ne veut envoyer que par Lagarde, et dont lui ne veut pas se charger, est-ce que ce ne serait pas de la comédie pure, si cela ne déguisait au fond la couardise de l'un et l'inhumanité des autres?... Et il paraîtrait que Flotte a reçu de Rigault promesse de rendre et mission d'otfrir, en échange de Blanqui, non plus seulement les cinq principaux otages, mais tous, tu m'entends, tous ! Ainsi tomberait une des plus fortes objections qui, à Versailles, a milité en faveur du statu quo, pour ne laisser debout qu'une indifférence meurtrière, d'inavouables arrière-pensées...
Il allait et venait près du lit où Mme Poncet venait de s'étendre. Une surexcitation le tenait éveillé. Dans ses nerfs, tout le drame ambiant se prolongeait, avec ses échos et ses secousses :
— Encore un espoir fmi f Ah ! la trêve de vingt jours, qui eût fait entrer dans cette cage de congestion et d'asphyxie l'air du dehors, qui eût ralenti peut-être la fureur de Versailles, donné aux nouveaux conseils municipaux de provinces le temps d'affirmer leur désir de paixl Car il n'y a pas à dire : aussi loin de Picard que de Grousset, qui tous deux s'en déclarent satisfaits, c'est une manilestation de la France contre la fureur des deux partis extrêmes, contre la prolongation de la guerre civile, que cette victoire, dans le Nord comme au Midi, des listes républicaines. Sauf à Thiers et à Lyon, où le drapeau rouge a de nouveau flotté, partout le calme d'une volonté réfléchie, un éclatant démenti à cette Assemblée réactionnaire qui, la besogne faite, le traité avec l'Allemand voté, se prétend encore à l'image du pays!
Il s'arrêta, les "bras pendants :
— De toutes parts, les adhésions nous arrivent pour le Congrès des délégués des villes de France... Si nous parvenons à nous réunir à Bordeaux, à nous réunir à temps, peut-être arrêterons-nous ainsi, quand même, malgré l'entêtement de leurs deux folies, ces aveugles et ces sourds. Le triste est que nous-mêmes nous ne nous entendons déjà plus. A la réunion de tout à l'heure, les plus avancés, naturellement les plus obscurs, ont murmuré contre la poursuite des négociations avec Versailles, prétendu que nous devions, comme les francs-maçons, nous rallier avec éclat à la Commune, prendre les armes. . . On ne s'est entendu sur de nouvelles démarches qu'en vue d'obtenir un armistice pour les villages autour des forts du sud. Ils sont écrasés par le bombardement, ont souffert plus encore que Neuilly... Ahl ma bonne, je crains bien que tout cela ne finisse lugubrement.
Les yeux ouverts, Mme Poncet semblait contempler avec une résignation brave le sombre avenir. La lumière de la lampe baissait. La mèche charbonna. Poncet, tout à son obsession, parlait toujours. Dans la pénombre, la bonne et rude compagne de sa vie écoutait, doublant de son attention affectueuse la similitude intense de leurs pensées.
A grands traits, il dépeignait l'heure confuse. La Commune aux abois se retournait comme ivre, ici reculant, là montrant les crocs, dispersée en haines intestines, qui se disputaient sans cause, ou s'accusaient pour trop de raisons. Sur la dénonciation de Rigault, l'un des membres les plus violents, Blanchet, dit Pourille, ex-policier, venait d'être coffré. La rage d'abattre, insatisfaite de s'attaquer au présent, sen prenait au passé, aux pierres. En attendant qu'on pût renverser la colonne Vendôme, autour de laquelle les travaux étaient lents, ordre de démolir la chapelle expiatoire de Louis XVI, projet d'anéantir toutes les statues royales. Entre temps, des heures entières à
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discuter si dorénavant les séances seront publiques ou non, à s'occuper des bureaux de tabac. Ces hommes, que Paris confiant avait élus, ce n'était plus cet amalgame incohérent des premiers jours, fondu dans le même ardent creuset. A présent, déchirée en deux, la Commune luttait contre elle-même, dans cet antagonisme dès le début sensible^ maintenant avéré, depuis le vote du Comité de salut public.
D'une part, une majorité frénétique, jacobins hanlés par le spectre rouge de 93, se payant de mots, prêts aux pires actes malgré des honnêtetés individuelles, soutenus par un orgueil farouche et la crainte qu'inspirait Rigault. De l'autre, une minorité plus modérée, socialistes brutalement poussés do l'idée à l'action, et qui, devant la réalité, tâtonnaient, n'osaient, par conscience ou inexpérience. A tous, le terrain, le temps manquaient. L'argent même, Beslay, Jourde et Varlin s'opposant à ce qu'on confisquât, pillât la Banque. Il fallait en attendre les maigres débours, partout racler les sommes indispensables; chaque jour les recettes municipales, quand ce n'était pas, comme cette semaine^ la caisse du chemin de fer de Ceinture. Tout cela, pour l'immense gaspillage de la solde aux gardes nationaux. Jourde harcelé, voyant noir, venait, ses comptes rendus, de donner sa démission, ne l'avait reprise que par sacrifice.
L'intendance désordonnée au point qu'on avait dû en chasser les frères May, y installer le sévère contrôle, impuissant, de Varlin. Partout, dans l'armement, les munitions, l'équipement, une gabegie insensée. Cinquante mille revolvers distribués on ne savait comment, la soumission des divers marchés consentie à de tels prix, si peu surveillée, que les intermédiaires s'emplissaient les poches, rognant les salaires, et que les ouvriers crevaient à la peine, llossel enfin, Rossel, l'espérance suprême de quelques-uns, dès le premier jour annibilé.
Son rêve de naguère, concerte avec Charles Gérar-
din, d'une dictature e'nergique et jeune, aboutissait à cet avortement : le Comité de salut public où Ranvier, ennemi de toute supre'matie militaire, Arnaud et Meilletj htîmmes de second plan, Pyat, brouillon et énergumène, entravaient tout. L'auteur de me'lodrames jouait au géne'ralissime^ sans consulter Rossel, élevait Dombrowski au commandement en cbef, l'expédiait de Neuilly à Tinspeclion des lignes du sud, détachait Wrobleski de l'aile gauche à Issy. Gâchis tel que le délégué en avait appelé à l'Hôtel de Ville; il dénonçait îïngérence néfaste : hostiles envers Jourde, les uns empêchaient la réorganisation de la solde; favorables à Mégy, les autres suspendaient l'action de la cour martiale. Rossel avait accusé par-dessus tout l'envahissante impéritie de Pyat, qui se défendait, niait effrontément.
Mais là n'était qu'un des faibles obstacles qui paralysaient l'énergie et la volonté de Rossel^ cette volonté de vaincre si farouche qu'elle ne reculait devant aucun moyen, allait, à l'imitation du gouvernement rachetant naguère douze mille chassepots à de Moltke, jusqu'à acquérir mille chevaux des Prussiens, pour la remonte d'une cavalerie problématique.
En haine du vieil ordre social, confiant dans le nouveau, qui vaudrait toujours mieux, disait-il. il eût voulu travailler méthodiquement à la destruction du passé, à la préparation de l'avenir. Il souhaitait, au lieu de la flottante masse des légions, organiser des groupes administratifs et tactiques de cinq bataillons, commandés par un colonel. Régiments mobiles, armés chacun de cinq canons, et qui eussent constitué une véritable petite armée active, de quatre brigades, avec laquelle il eût pu livrer bataille devant Paris, — seul mode de salut, selon lui. Que pouvaitune défense passive, sinon retarder la chute des remparts, terme fatal d'un siège régulier?... La seule menace de cette • réforme avait ligué comme un seul homme le Comité
central et les chefs de légions, déjà se voyant dépouillés. Ensemble ils tapageaient an ministère de la rue Saint-Dominique où le Comité, à l'heure où tombait Cluseret,, s'était implanté pour seconder la commission de la guerre. Rossel avait fait arrêter les plus bruyants. Aussitôt les chefs de légions et membres du Comité, en grand apparat belliqueux, renfort de sabres, revolvers, s'étaient rendus en corps au Comité de salut public; Moreau avait pris la parole, convaincu Pyat.
L'instant était venu où le Comité central, d'intrigues en intrigues, de récriminations en récriminations, touchait à ses fins; père de la Commune, il se flattait de ramener dans le bon chemin cette fille perdue, et pour la faire marcher droit, de passer devant. Fernol ne se tenait plus de joie, avait promené tout le jour son verbeux triomphe. Et le soir, tandis que Rossel, voyant l'impossibilité de briser le Comité central, s'en rapprochait, jugeant plus sage d'utiliser ce qui restait à ce pouvoir de prestige révolutionnaire et ce qu'il conservait de force dans les rouages de Tadministration, — la Commune, de son côté, avait décidé de lui donner satisfaction, aux grands cris de la minorité^ furieuse de voir rentrer en maîtres aux affaires ces prédécesseurs jaloux qui n'avaient qu'un but, recueillir encore la succession.
D'où, cette avalanche de décrets, à travers la niaiserie des faits-divers du Journal officiel : la délégation de la guerre coupée en deux, le Comité central solennellement réinstallé aux services administratifs, sous la surveillance de la commission de la guerre, Rossel réduit à l'initiative et à la direction militaires , une répartition nouvelle des commandements : Dombrowski maintenu à Neuilly, avec des quartiers généraux à la place Vendôme et à la Muette; La Cécilia remplaçant au centre Eudes colloque à une brigade de réserve, trônant maintenant jour et nuit à la Légion d'honneur; près de là, le général Wrobleski, commandant l'aile gauche et logé à l'Elysée; Bergeret déjà réintégré à la
commission de la guerre, orné par surcroît du commandement d'une autre brigade de réserve, et satisfait d'avoir troqué l'ex-place Vendôme et Mazas contre les salons dorés du Corps législatif.
Brochant sur le tout, les menus décrets de la veille, tels que l'inventaire général des munitions, demandé par le directeur de l'artillerie, Avrial, l'établissement d'une commission de contrôle pour la distribution des effets et des armes; la création d'examens pour l'accession aux emplois d'état-major; à défaut de connaissances techniques, on se contenterait de la « valeur morale et politique des candidats!... »
Formidable remue-ménage, qui ne dévoilait qu'une chose : Fanarchie foncière, l'impuissance totale.
— Ah! murmura Poncet sortant de ses réflexions, avec un regard de bonté vers sa femme, endormie maintenant, ce n'est pas tout cela qui sauvera la Commune ! Aussi bien elle se suicide...
Il pensa, avec une amertume navrée, au plus récent abus d'autorité, Cournet interdisant sept des derniers lournaux indépendants, dont le Petit Journal, la France, le Temps... Insensés, qui achevaient de faire le vide autour d'eux, comme s'ils ne voulaient plus entendre que l'éloge servile, étouffaient la pensée, en bâillonnant les dernières voix libres qui restassent!
Avec un crépitement, la mèche de la lampe s'éteignait. Un ou deux sursauts de clarté ranimèrent la chambre, puis la flamme mourut. Tout devint noir. Alors, par la porte qui communiquait à l'ancienne chambre de Martial, un rais de lumière filtra. Poncet se souvint de la petite Lili, tourna doucement le loquet. L'enfant dormait, sa creuse poitrine soulevée d'un souffle inégal. Un bras hors du lit s'agitait, comme écartant un cauchemar. Poncet doucement se pencha sur le pâle visage maigriot, reborda les couvertures... Un moment encore il la regarda, avec une pitié pensive, et il songeait, par une corrélation naturelle entre Catisse, ceux qui comme lui servaient obscurément la
Commune, bourgeois pauvres, et entre ces ouvriers, ces prolétaires qui la défendaient de leur vie, à un mot de Rossel, voyant passer des gardes nationaux débiles, dont l'uniforme faisait ressortir la mauvaise mine : « Ces gens-là ont raison de se battre. Ils se battent pour que leurs enfants soient moins chétifs, moins scrofuleux, moins vicieux qu'ils ne sont eux-mêmes. »
Et invinciblement, Poucet songeait encore à ce que la Commune risquait de tuer avec elle, bonnes volontés touchantes, efforts où se résumaient l'espoir de tant d'existences, dévouements sans bornes, fois crédules, tout le rêve d'un peuple. Il s'approcha de la fenêtre, d'où un filet d'air entre les rideaux passait, les ouvrit, repoussa d'un coup les persiennes mal jointes.
La ville énorme s'étendit, pointillée d'or par les mille lampes des veilles, des débauches, des agonies. Il ne montait de l'immense foyer assoupi qu'une pâle réverbération, diffuse dans la tiède douceur de la nuit bleue, le grand silence empli d'haleines. Des coups de feu lointains trouaient l'ombre, détonations perdues qui faisaient bourdonner soudain, aux oreilles tintantes, tout l'hallucinant fracas, cet éternel grondement de canonnade, qui le jour assourdissait^ dont on rêvait la nuit. Les forts en ruines s'évoquèrent, et, par-delà, le demi-cercle tragique de l'armée aux aguets, avançant à pas lents, inexorables. Poucet, avec un frisson, imagina, derrière lui, l'autre branche terrible des tenailles, l'attente des Allemands, eux aussi impatients d'en finir, ricanant dans leurs barbes fauves.
Une émotion poignante le secoua; comme l'enfant malingre dans la chambre voisine, le peuple de Paris dormait son mauvais sommeil, détendait ses membres las. Peuple confiant, aux joies puériles, épanoui dans l'ivresse de ce merveilleux printemps, peuple insoucieux du néant des maîtres qui tenaient sa vie, peuple réduit à ses propres forces, inliniment faible en dépit
LA COMMUNE kii
de son puissani ressort, peuple entouré de conspirations et d'embûches, épié par de latentes colères, toute une revanche de bourgeoisie peureuse!
Une heure sonna, répercutée, évanouie au loin. Poncet, longuement, écoutait la nuit palpitante de souffles.
Trois jours après, à la fin d'un de ces beaux aprèsmidi de printemps qui, rayonnant du ciel d'azur et d'or, enveloppaient le parc de leur lumineuse caresse, Anine et son amie Glaire de Grandpré étaient assises à l'entrée du quinconce du Midi. Tournées vers le château, elles guettaient une venue; leurs mains dégantées touchaient le marbre du vieux banc rongé de mousse, tiédi de soleil. Le parfum des fleurs et du sol, exhalés des géométriques parterres, des bosquets profonds, se mêlait dans la tiédeur du soir à l'amère senteur des grands buis.
Elles aimaient ces lieux abandonnés, le silence des jardins déserts; l'agitation de Versailles mourait au bord du parterre d'Eau ; à peine si de rares promeneurs s'aventuraient au-delà des rampes du bassin deLatone. Que de fois Anine, en compagnie de son amie, avait promené ses souvenirs et ses rêves sous le dôme majestueux des longues allées! Seuls, des noms tudesques griffonnés ou gravés aux socles des statues, ou une réflexion en barbare français sur la grandeur déchue de Louis XIV, de sentimentales entailles dans l'écorce d'un orme centenaire, disaient la récente présence des vainqueurs, le passage de la horde qui avait ressuscité ici, sous le plafond doré de la galerie des Glaces l'antique empire d'Allemagne. Dans le jour vert des charmilles, au bord des bassins desséchés ou croupissants d'une eau brune, elle se plaisait à imaginer l'avenir, à oublier la hantise du présent, étalé triomphant, dans l'aiicieniie ville morte, changée en capitale.
Versailles, enflé du flot de vies et d'afl'aires qui, refluant de Paris vide, l'emplissait avec Saint-Germain d'une animation insolite, n'était que fourmillement de piétons, brouhaha de voitures. Entre les deux villes, c'était un perpétuel va-et-vient; Versailles s'empressant vers la terrasse de Saint-Germain, se mêlant à la bourgeoisie riche, réfugiée là dès le matin et tout le jour musant avec des lorgnettes sur le vaste promenoir, d'où l'on découvrait la capitale, le jeu d'échecs de la bataille; Saint-Germain visitant Versailles, centre des nouvelles. Peu de femmes, presque toutes celles des fonctionnaires parties en province; moins de troupes, l'armée avançant à mesure vers les remparts, le 4* corps entré lui aussi en ligne, poussant vers le bois de Boulogne et le Point-du-Jour. En revanche, sous le délicieux ciel de mai^ toute une foule masculine, le monde de fournisseurs, de curieux, d'employés qui gravitaient autour de l'Assemblée. Beaucoup de magasins brillants, dont les vitrines rappelaient celles des boulevards. Dans les avenues, des files de baraques de bois, commerces volants, comme aux temps de foire. Partout un air de fête dont la légèreté indifférente étonnait Anine.
Elle pensait davantage alors au Versailles de misère, à ce Versailles souterrain, gorgé de prisonniers, si nombreux que dans les Grandes et les Petites Ecuries, dans les caves du Palais de Justice, empuanties par les baquets, ils moisissaient des semaines, dévorés de poux, avant que l'interrogatoire sommaire les expédiât sur d'autres pointSj où ils attendraient l'instant d'une lointaine justice.
Anine, pour aller au parc, évitait maintenant de longer l'Orangerie, depuis qu'elle avait assisté aux déchirantes scènes de mères, de femmes, de filles, recherchant dans ces êtres hâves et loqueteux, parqués en des enclos de planches comme des bêtes, un fils, un mari, un père. Les malheureuses, le plus souvent, 1 sans avoir trouvé celui qu'elles cherchaient, s'en
allaient, comme folles, errer encore à de nouvelles portes, coller à des grilles leurs visages anxieux. Ou bien un cri, des sanglots, des imprécations disaient l'ami retrouvé, le désespoir de se séparer encore. Par d'impuissantes charités, Anine avait en vain essayé de soulager ces effroyables souffrances imméritées. Glaire de Grandpré s'associait au peu de bien qu'elle parvenait à faire, mais avec un détachement qui, le devoir strict de l'offrande remplie, par convenance religieuse et mondaine, se désintéressait des individus, s'en tenait là.
Du Breuiî qui, à l'inverse de tant de ses camarades, avait renoncé à son ancienne vie de luxe, chevaux coûteux, parties de cercle, trouvait au contraire, malgré le forcené labeur dont il endormait ses doutes, le temps de participer à la bonne œuvre de sa fiancée. Plus d'une fois, mieux que de sa bourse, il avait payé de sa personne; grâce à lui, on avait élargi deux ou trois inculpés retenus sans aucun motif. Anine lui était reconnaissante de ces démarches, faites d'abord parce qu'il l'aimait, ce qui rend tout facile ; mais dues aussi à une noblesse d'âme, que de jour en jour elle appréciait mieux, admirait.
Élevée dans de graves sentiments de famille, elle se réjouissait à l'idée que son père n'eût pas agi autrement. Elle unissait dans une tendresse différente ces deux hommes, qui un an avant se connaissaient à peine, qui à présent, rapprochés dans une sympathie dont elle était le lien, étaient toute sa vie passée, à venir. Bientôt ses parents seraient là; elle se les représenta meurtris encore de l'arrachement de Metz, se reprenant tout doucement aux choses^ non loin d'eux, en une existence côte à côte. Tristesse d'être vieux, déracinés... Elle à qui jeunesse, amour donnaient la douceur d'une patrie, elle s'efforcerait avec Pierre de rendre aux siens un peu de la chaleur de Tancien foyer, cette Lorraine dont par tant d'affinités et d'attaches elle restait fille.
— Regarde f dit Claire de Grandpré.
Le visage d'Anine s'empourpra. Son cœur battit à rompre. A grands pas, svelte dans son dolman noir, un officier débouchait par l'allée de l'Automne. C'était Du Breuil, l'air préoccupé, une ride entre les sourcils, le teint pâle. Les deux femmes immédiatement perçurent un malheur. Mais à leur approche, le commandant par un effort de volonté, déguisait son souci ; un sourire composa son visage. Il gardait, sous la grâce aimable, quelque chose de crispé.
— Une mauvaise nouvelle ? fut le premier mot d'Anine.
Il essaya de mentir :
— Rien de grave. Je vous dirai cela...
Mais déjà Claire de Grandpré, discrète, les devançait de quelques pas. Ensemble ils descendirent le long du Tapis Vert, vers le lointain horizon d'arbres et d'eau, la nappe luisante du Grand Canal, entre les massifs du parc.
— Qu'y a-t-il? dit Anine avec angoisse.
Du Breuil la regarda, et avec une détresse avide de se confier, la douceur de trouver le reconfort d'un être qu'on estime et qu'on aime :
— Voilà. Le général Chenot, nommé au commandemant d'une division du corps de Cissey, ma demandé au ministère comme chef d'état-major. . . Il vient de m'en avertir par un billet,, me donne rendez-vous ce soir...
Atterrée, Aninemarchait en silence, machinalement. C'était l'écroulement du frêle édifice de leur sécurité. Autour d'eux fuyaient les minutes heureuses , les pauvres espoirs où ils avaient fondé leurs vies. Pierre quittant le ministère, s'éloignant d'elle pour prendre du service actif, entrant dans l'inconnu de cette guerre à l'instant où elle allait devenir plus terrible, quel soudain déchirement, quelles transes inattendues f Femme de soldat, en d'autres temps, et contre l'ennemi étranger, elle eût peut-être avec plus de résignation subi la dure nécessité. Fiancée seulement, et
n'ayant connu du bonheur que le désir et l'attente, elle se révoltait contre ce nouveau coup du sort, au moment où ils commençaient à jouir d'un demi-répit, après tant de traverses et de douleurs...
Et lorsqu'elle cessait de penser à elle, ce n'était que pour ressentir plus amèrement la peine de son ami. Elle l'avait suivi dans le long travail de sa conscience, elle partageait ses inquiétudes et ses doutes. De toute son âme, elle détesta cette guerre civile, qui allait peut-être exposer la vie de Pierre, dressait en tous cas devant lui, inéluctable, l'obligation de prendre un parti... Donner au problème qui le tourmentait, sinon une solution méditée, réfléchie en toute volonté, du moins une sanction de fait, infiniment plus pénible, puisqu'elle engageait le corps, en ne libérant pas l'âme. Elle perçut tout ce qu'il soutfrait.
— Que dois-je faire ? dit Du Breuil.
— Que pouvez-vous faire ?
Elle hésitait à formuler son souhait : « qu'il refusât ! » Elle craignait, par une délicatesse fière qui ne se sentait pas encore tous les droits, d'empiéter sur la décision : moins que lui elle était capable d'apprécier, dans la complexité des mobiles, l'importance des raisons de sentiment, de carrière...
— Le colonel Laune m'a dit que c'était une affaire faite, que le ministre signerait demain matin... Et déjà Francastel m'a félicité ! Pour eux, c'est le cinquième galon assuré, une chance inespérée : lieutenant-colonel avant trente-six ans...
Sa voix eut un tremblement léger d'ironie. Ce qui autrefois eût flatté son amour-propre, car il était ambitieux, au sens noble, — pouvoir davantage pour faire mieux, — le laissait singulièrement triste... Avancer à ti'avers la ruine de Paris et le massacre de Français, voir payer d'un cordonnet d'or une telle besogne, loin de le séduire, eût suffi à le détourner. Heureusement, rien ne le forcerait à accepter, grade ou croix, cette récompense-là t...
— Le général Chenot peut-il trouver d'autres aides de camp? Est-ce de vous l'aliéner qui vous retient?
D'un geste, il marqua qu'il s'en souciait peu :
— Chenot pourrait m'en vouloir... Mais la question n'est pas là. J'ai rencontré d'Avol en venant. Je lui ai dit... Il ne comprend pas que j'hésite !...
Anine eut un mouvement de vivacité. De quoi se mêlait Jacques? Elle en voulut à son cousin de ses intransigeantes convictions, dont la foi sincère pourrait peser sur la détermination de son fiancé. Elle partageait de moins en moins les idées de d'Avol, son mysticisme dur, son orgueil tranchant. Elle le plaignait en amie dans son deuil^ assistait avec un détachement de regret à sa crise d'âme. Elle s'éloignait d'autant plus de lui que sa pensée épousait davantage celle de Du Breuil, dans l'exclusivisme de l'amour. Elle leva vers lui ses yeux étonnés, où une affliction passa, en l'entendant dire :
— Mes scrupules ont indigné Jacques. Il s'est écrié pour toute réponse : « Tu reculerais devant ton devoir de soldat!... » Et il m'a quitté en me serrant plus froidement la main.
Mis au pied du mur, acculé devant la discussion fatale, à cette heure volontairement retardée, et où il allait falloir enfin élucider entre eux le débat nouveau, autrement poignant que celui de Metz^ puisqu'il touchait au tréfonds de leurs consciences d'hommes^ Du Breuil, nature fine et tendre, ne pouvait se défendre de souffrir dans leur amitié encore meurtrie, aux liens renaissants. La blessure cicatrisée à peine se rouvrait déjà, saignait en lui.
Chagrin personnel, dont la déconvenue l'irritait contre les idées de d'Avol, les lui faisait trouver absolues et injustes. Pourtant, en demeure d'agir, il retombait, plus lourdement, dans l'anxieuse ténèbre. Déjà une fois il s'était trompé, en se sacrifiant à la discipline passive, et c'était d'Avol qui, avec son sens net, sa décision prompte, avait eu raison. Devait-il en croire
éà i
le d'Avol d'autrefois, rebelle à l'esclavage d'une obéissance aveugle, ou le d'Avol d'aujourd'hui, partisan du devoir militaire strictement accompli?
Quel était en l'espèce le devoir supérieur?... Servir jusqu'au bout, en soldat, par l'action, et non plus dans la coulisse, assis à son bureau, en se payant de l'illusion, misérable d'ailleurs mais consolante, qu'ainsi il contribuait moins à cette guerre, subie avec tant de répulsion ?... Ou bien, à ce devoir du soldat, à cet engagement de défendre la patrie contre les ennemis du dehors et du dedans, préférer les droits obscurs de l'homme?... Sortir, en donnant sa démission, de l'impasse où il ne voyait que causes de torture, effets tragiques? C'eût été plus franc. Car faire son métier ici ou là, par la plume ou l'épée, c'était le problème toujours posé, non résolu.
Il le dit à Anine avec sincérité. Il s'étonnait d'envisager, sous une lumière différente, la résignation avec laquelle il avait rempli jusqu'ici son rôle, conscience engourdie, convaincu qu'il ne portait point de responsabilité, parce qu'il n'en exerçait pas.
A présent, chacun de ses actes passés, à le peser d'une rigueur exacte, lui apparaissait comme aussi grave, plus encore peut-être que s'il avait combattu aux avant-postes : préparer la guerre, ou la faire, n'était-ce point tout un?... Gestes de meurtre individuels, ou plans de combat d'où pouvait dépendre la mort de centaines, de milliers d'êtres, ceux-ci à tout prendre étaient plus redoutables encore.
Qu'il ne fût pas dupe, par amour de la tranquillité, d'un mensonge! Que le mirage de sa tendresse, de leur bonheur ne lui cachât point la réalité sanglante!... Révélation brusque, qui avec la droiture de son caractère, le plaçait dans l'alternative de l'un ou de rautrej choix : faire sans réserve son métier d'ofllcier, ou| sans réserve y renoncer.
En même temps, par une pente fatale, il se voyait amené à envisager plus franchement le premier des
deux partis. Aussi bien, depuis le jour où rentrant de la captivité il s'était offert, pas une heure qui n'y eût été consacrée! Allait-il, maintenant où le drame touchait à sa fin, se dérober?...
L'emprise de l'éducation, l'empreinte militaire, sans qu'il s'en doutât, et à l'instant même où il croyait par la discussion s'en affranchir, l'influençaient sourdement, obscurcissaient en lui ces visions où, comme à la lueur d'éclairs, il avait, secoué d'une pitié, aperçu l'effroyable envers de la façade sociale, les bas-fonds d'ignorance et de misère, il avait soupçonné le pourquoi de cette revendication farouche, à main armée t.. .
A présent l'aversion que lui avaient inspirée parfois les paroles cruelles de ses camarades, l'implacabilité de la foule bourgeoise s'effaçaient un peu; un dégoût irrité le prenait au spectacle du gâchis de Paris, de l'incohérente incapacité de ses maîtres. Le jour du peuple, l'heure de sa part légitime viendraient plus tard, quand l'ombre allemande, le poids du vainqueur cesseraient d'écraser le sol, de masquer l'horizon.
— Où d'Avol n'a pas tort, continuait-il, c'est quand il objecte l'ennemi présent, qui tout bas se gausse, et tout haut s'impatiente, attend sa rançon. En admettant qu'il y ait dans le principe de la Commune un
, élan de patriotisme, dans ses causes un ferment de justice, sa durée sous le regard méprisant de l'étran-
iger la condamne...
i Ils avaient pris l'allée de l'Automne; le bassin de Bacchus élargit devant eux son groupe de métal noir,
j,sa grande vasque, où d'anciennes feuilles mortes achevaient de pourrir, dans une vase à demi sèche. Ils s'arrêtèrent au bord, cherchant des yeux Claire de Grandpré. Elle était là, assise sous un Hermès au torse écaillé d'une lèpre jaune.
— Tu ne viens pas plus loin? demanda Anine.
— Allez! fit-elle. Je suis fatiguée, vous me repreniez là.
Ils la remercièrent d'un sourire, s'en furent le long
des hautes charmilles, sous le couvert mouvant de l'allée de Saturne. Le soleil oblique, à travers les bosquets d'un vert d'émeraude fraîche, diffusait une poussière d'or.
— Grandpré m'a lu hier, reprit Du Breuil, le manifeste où ïhiers annonce aux Parisiens le bombardement prochain de l'enceinte et les invite à ouvrir d'eux-mêmes les portes, puisqu'ils sont le nombre, opprimé par une poignée de sectaires... Quelques coups de canon encore, et l'armée entrera;, c'est fatal. Puisse la promesse de Thiers aussitôt se réaliser : la paix, le rétablissement naturel de l'ordre... Tout espoir de traiter avant n'est plus qu'une chimère. Les démarches de la Ligue de ce bon M. Poncet n'aboutiront plus à rien. Pas même à obtenir un armistice en faveur des villages du sud, Montrouge, Vanves, bien mal traités pourtant. Et quant au congrès de Bordeaux, le voilà interdit...
Picard venait de commenter à la Chambre la déclaration du Journal officiel, flétrissant, dans les partisans du congrès, de « véritables usurpateurs de la souveraineté nationale... » Les mesures les plus énergiques, les plus décisives^ « réprimeraient quiconque s'associerait à ces tentatives criminelles. » Toute conciUation ne rencontrerait désormais « ni la moindre sympathie, ni la moindre indulgence >. Mais avec cette tendance qu'on a à ne retenir que les arguments favorables à l'opinion vers laquelle on incline. Du Breuil écartait les prévisions trop sombres. Dans l'appel de Thiers, factum jugé ridicule à Versailles même, ilnel songeait pas à s'étonner de l'inconséquence de ce gou vernement, qui, après avoir abandonné, vidé Paris, et j tout en l'assiégeant avec cent cinquante mille hommes ijj et des centaines de canons, priait les Parisiens d'exé-.j cuter ce que lui-même n'avait encore pu faire; il ne voulait entendre que les rassurantes paroles : « le gou vernement ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes »; et plus loin : « les portes ouvertes, le
canon cessera de se faire entendre »... Anine partagea son espérance; un coup de force rapide, ensuite Jes jours de détente et d'oubli, l'ère promise : « le calme, Tordre, l'abondance, la paix rentreront dans vos mursl »...
Insensiblement, les jeunes gens, non sans retours de tristesse et d'appréhension, glissaient de la sorte à l'acceptation de la destinée nouvelle. Tant d'habitudes, les côtés nobles de son métier, car il était fait d'autant de grandeurs que de servitudes, attachaient Du Breuil à ces épaulettes dont la torsade d'or symbolisait les avantages, l'ambitieux plaisir, à ce sabre dont la lame de pur acier était droite, ainsi que sa vie retrempée, pour le patient labeur de la revanche. Il n'avait pu impunément, en Italie, au Mexique, à Metz, sentir la griserie des combats, la solidarité de l'épreuve. L'homme nouveau ne pouvait se dégager d'un coup de l'ancien.
Le bassin de Saturne les arrêta; ils allèrent vers le coin de ciel déployé au-dessus du Miroir d'Eau. Comme les jours allongeaient! L'hémicycle gazonné des talus réfléchissait dans la lumineuse nappe glauque son immobile image, les cinq statues blanches au seuil des cinq fuites mystérieuses d'allées. Une odeur d'héliotrope, de pétunias et de verveines, montant des platesbandes du Jardin du Roi, embauma l'air d'une tiède fragrance de vanille. Le soir descendait, splendide, touchant d'une clarté rose les marbres lointains, le faîte des massifs, dans la pâleur de l'azur.
Ils s'en revinrent en silence. Une langueur les oppressait. Ce qu'ils venaient de dire, le prolongement en eux du grave problème soulevé, la tristesse de l'avoir presque résolu sans oser pourtant se l'avouer encore, la sensation du temps passé, du temps qui passait, suspendaient à leurs lèvres les paroles tendres qui avant n'eussent pas tari de jaillir.
Leurs sentiments mêmes, une gêne les refoulait dans leurs cœurs. Ils n'osaient contempler avec là
même confiance l'avenir; tout à l'heure encore, de sentir qu'ils s'y appartiendraient en pleine sécurité donnait à leur amour un abandon, l'ivresse du désir doux et fort. Maintenant l'inconnu du lendemain dressait devant eux un mur d'ombre. Ils se rejetaient d'instinct vers les minutes qui n'étaient plus. Leurs regards, qui aimaient naguère à se poser au contour de leurs visages, à la forme de leurs corps, à présent se détournaient, ou bien n'échangeaient qu'un aveu de mélancolie. Ils ne savaient plus jouir du délice présent, l'exaltation de serrer une main qui se donne, de se posséder à fond d'être, dans un sourire.
Leurs âmes, contenues dans la prison de chair, se débattaient. Et c'était une émotion qui avait quelque chose d'intense, de précaire et de douloureux...
Glaire de Grandpré venait à leur rencontre. Elle les plaignit, d'une entente amie. Mais avec elle, toutes les convenances, la tyrannie du monde extérieur réapparaissaient. Ils ne prononcèrent plus que des phrases banales. Leurs pensées restaient en eux.
— Mercredi 10 mai, soupira Rose, en comptant sur ses doigts... Dimanche, lundi, mardi... Quatre jours qu'il est parti !
Sous le plafond bas de l'échoppe, chez les Simon, la lampe de cuivre jetait son cercle familier. Devant l'établi, où les outils étaient rangés comme aux dimanches de chômage, les deux femmes causaient. La pièce était nue et propre, les formes alignées sur les planches noires, les peaux méthodiquement pendues au mur. Le fourneau était éteint. Cela sentait l'ordre, le vide et la misère. Une toux par instant, le craquement d'un lit sous le poids d'un corps qui se retournait, venaient de l'arrière-boutique.
— C'est le père qui rêve, murmurait Thérèse. Dehors, la nuit chaude, où les réverbères trouaient
de clartés l'ombre vivante, si molle que contre les Vitres Rose la devinait flottante comme un velours
bleu, l'haleine du printemps, rafraîchie d'avoir passé sur le Luxembourg vert, toute la magie de mai planaient sur la ville paisible, enivraient les cœurs.
— Simon va un peu mieux, reprit Thérèse, en piquant sur son genou l'aiguille, à la vareuse qu'elle réparait.
La mauvaise fièvre qui avait abattu son homme, après le retour d'Issy, commençait à diminuer; c'est qu'il n'était plus jeune pour faire un métier pareil ! Et sans y être forcé encore... Mais^ loin de le blâmer, elle l'en admirait^ en compagne vaillante, soucieuse qu'il se remît seulement tout à fait;, avant de recommencer. Elle avait dû se fâcher quand le rappel ayant retenti, dimanche, Simon tout grelottant avait voulu se lever, partir quand même, avec Louis, — comme si ce n'aurait pas dû être le tour des autres, de s'en aller renforcer à Vanves les camarades, décimés par le feu des Versaillais ! Mais non, sous prétexte qu'il n'y avait que quelques compagnies solides, c'étaient toujours celles-là qui marchaient I Après Issy, on avait pourtant bien le droit de se reposer un peu. C'avait été un assez gros crève-cœur, pour la petite surtout, de voir encore s'en aller le gas f Lui au moins était solide, il reviendrait : Rose et lui s'aimaient tant : ils avaient leur étoile 1 « Il y a un Bon Dieu, pour les amoureux... »
Durs jours tout de même, le porte-monnaie vide, la solde et les secours suffisant à peine pour faire bouillir la marmite. Avec les remèdes à acheter, i<^s sous qu'elle donnait encore aux quêtes pour les blessés, pas moyen de joindre les deux bouts. Heureusement M. ïhédenat ni sa femme ne les avaient abandonnés. Hier encore la Villoir — pas une trop mauvaise femme, malgré ses idées, et la toquade qu'elle avait pour son mouchard de mari, — avait apporté de la part de Mme Thédenat un quartier de jambon à cuire.
Elle et Rose vivaient confinées dans leur besogne
de ménagères^ presque sans rien savoir du drame qui bouleversait Paris et la France. Elles n'en recevaient que les à-coups intermittents, des rumeurs vagues et contradictoires. La Commune pour elles était le gouvernement incontesté, un pouvoir de braves gens qui enfin s'occupaient du peuple, ouvraient pour lui des écoles professionnelles, arrachaient aux comptoirs usuraires du mont-de-piété^ pour les rendre aux humbles, les objets de première nécessité.
On allait pouvoir rentrer en possession des pauvres hardes, des maigres matelas ! Elle, Thérèse, remettrait à son doigt l'alliance d'argent doré, dont Simon lui avait fait cadeau le jour où ils avaient uni leurs vies. Cet anneau-là n'avait pas reçu les oremus d'un prêtre, et pas davantage ils n'avaient eu besoin des simagrées et de la signature à la mairie, pour rester ensemble, s'appartenir en braves gens, plus fidèles que dans bien des mariages, où il y avait eu la croix, la bannière, et tout!... Ça ne fait rien, elle serait contente de revoir sa bague, regardait songeuse la marque blanche creusée à son doigt bruni, par la quotidienne marque. Décela, d'autres mesures, telle que la pension également donnée à toutes les veuves, légitimes ou non, — quoiqu'elle n'envisageât point cette possibilité ; Simon mourant, c'était toute son existence qui s'en irait, — elle demeurait reconnaissante aux élus de l'Hôtel de Ville.
Et puis, en dépit de ce grondement de canonnade, — on y était habitué depuis si longtemps! — la vie semblait plus facile, les rues étaient joyeuses, jamais le printemps n'avait été si beau. Rien de changé dans le quartier, toujours aussi bruyant avec son boulevard Saint-Michel plein de brasseries.
Rose et Thérèse Simon, réduites à leur cercle étroit, ne se doutaient point qu'en dehors de ce coin qui allait du Panthéon à Saint-Sulpice, et de la Seine au Luxembourg, Paris, remué de fond en comble, montrait, selon les quartiers, des aspects imprévus, si divers qu'ils semblaient des villes juxtaposées : les
faubourgs grouillants et loquaces; le boulevard encore vivant, mais d'une population nouvelle, avec les catés de Suède et de Madrid, le Peters, pleins d'uniformes, de femmes, d'aventuriers; les arrondissements riches presque déserts, aux rues vides comme en des mois de vacances et d'été, aux devantures closes, ou bien aux vitrines couvertes de bandes de papier collé, en long, en large, en travers par crainte de bris, aux échos de la bataille.
Elles ne savaient pas davantage les convulsions suprêmes qui achevaient d'ébranler, en face de l'armée de Versailles avançant d'heure en heure, le fragile pouvoir de cette Commune en qui résidait leur touchant espoir, celui de milliers d'êtres.
Elles ignoraient — si étrange que ce fût — l'abandon définitif d'Issy, trompées par la fausse déclaration de l'Hôtel de Ville. Le soir du 8, écrasés, les derniers défenseurs du fort, avec Tingénieur Rist, le commandant Jullien avaient évacué les ruines. Plus un endroit que n'eût fouillé l'obus.
Elles ignoraient le contre-coup : la tragi-comédie qui venait de se jouer sur les tréteaux du ministère de la guerre et de l'Hôtel de Ville, où Comité central et Commune, Rossel et les chefs de légion, le Comité de salut public et la minorité vingt-quatre heures durant s'étaient démenés, dans un inextricable pêlemêle.
Après une semaine d'impuissants efforts, insulté à l'Hôtel de Ville par Pyat, qui le traitait de « Bazaine blond !» le délégué à la Guerre, mal entouré, mal soutenu, pliant sous le faix, avait résolu, en désespoir de cause, de tenter au moins, avec les régiments qu'il avait essayé de créer, l'offensive qui seule pût encore retarder, inquiéter Versailles.
Le 7, au Petit-Vanves, avec La Cécilia, il eût voulu risquer une attaque. On ne parvenait même pas à se rassembler. L'ancien président de cour martiale qui naguère condamnait des hommes à mort quand il avait
la foi, à présent se contentait d'une exécution pour enfants ; il avait fait couper aux lâches la manche droite, et tous ces gens avaient sangloté.
Le 8, après avoir pensé à faire fusiller les chefs de légion qui entravaient son œuvre, il avait obtenu d'eux promesse de réunir, place de la Concorde, vingt-cinq bataillons de cinq cents hommes ; on s'en irait de là, pour la bataille. Mais dès le soir, c'était à qui de se dédire. Le 9 au matin, voyant fondre l'effectif, Rossel écœuré, harassé, jetait le manche après la cognée : au lieu des deux mille hommes attendus, il ne s'en présentait que la moitié.
Il avait alors écrit à la Commune une retentissante lettre de démission, en adressait, pour rompre toute attache, le texte aux journaux. Avec sa franchise de soldat et sa netteté de théoricien, en termes où l'amertume du rêve déçu, la méprisante ironie crevaient à chaque ligne, il flétrissait la faiblesse des uns et des autres. Insurmontable obstacle. Ne le voulant point briser, il se retirait, demandait l'honneur d'une cellule à Mazas.
En même temps la nouvelle de l'évacuation d'Issy, vide depuis des heures, lui parvenait ; il reprenait la plume, écrivait, comme une sèche et rageuse sentence de condamnation, ces simples mots où tintait le glas de la fin : « Le drapeau tricolore flotte sur le fort i'ïssy. » L'affiche aussitôt s'envolait vers tou^s les murs, placardée à dix mille exemplaires.
Double coup de théâtre qui frappait en plein la Commune, agitait le Comité central, montrait à Paris bouleversé, à la France surprise, le tumultueux néant de l'Hôtel de Ville aux abois. L'après-midi môme, oa y échangeait interminablement d'oiseux propos, quand Dclescluze était entré, jetait les nouvelles brutales; avec son honnêteté étroite, une indignation de patriote, il signalait les fautes, incriminait le Comité de salut public : au-dessous de sou rôle, écrasé par le souvenir de son nom, bon à rien; qu'il disparût 1 Une
tempête de colères éclatait. Les haines se prenaient à partie ; une voix demanda l'arrestation de la minorité; Gambon, qu'on supprimât tous les journaux,, comme si l'anéantissement de la presse pouvait remédier aux désastres militaires; beaucoup, qu'on incarcérât Rossel : « un traître, un vendu » ; tandis que d'autres, par deux fois, le venaient prier de retirer sa démission.
On décidait, après des heures à s'égosiller, de renouveler^ pour qu'il demeurât à l'Hôtel de Ville en permanence, le Comité de salut public, de nommer un délégué civil à la guerre, assisté de la commission militaire, — en attendant, E. Moreau, du Comité central, était institué commissaire civil auprès de Rossel ; — de ne plus se réunir que trois fois par semaine, sauf urgence, le reste du temps passé dans les mairies à faire face aux besoins de la situation. Enfin, sur la 3roposition de Vésinier, une affiche devrait démentir celle de Rossel : « Il est faux que le drapeau tricolore lotte sur le fort d'Issy. Les Versaillais ne l'occupent pas et ne l'occuperont pas »... Ils y étaient depuis le matin.
Le soir, la séance avait repris, plus violente. La commission militaire demandait le maintien, pendant vingt-quatre heures encore, de Rossel, sinon menaçait de démissionner elle-même. Alors Pyat, soulageant sa rancune, avait lâché la bonde au venin. Il avait couvert l'absent d'outrages, puis se tournant vers la minorité, l'avait accablée à son tour, la traitant de lâche, de complice de toutes les trahisons. Un hourvari se déchaînait, mettait debout face à face, poings tendus, 2es hommes qui en commun avaient accepté de défendre Paris.
La séance était suspendue. Pyat se retirait avec la iiajorité, faisait le vide dans la salle. Les socialistes ittendent, s'impatientent, partent en quête. Les révoiitionnaires sont là, qui délibèrent, derrière une porte. t)n l'enfonce. A hauts cris, la minorité revendique son tlroit, somme les dissidents de réintégrer la salle des
séances; ceux-ci protestaient, en seraient venus aux mains si, devant la ferme attitude de ceux-là, ils ne réfléchissaient, rentraient, tout frémissants encore. Mais à peine P^^at au fauteuil^ malgré un appel de Jourde à laraison, la majorité reprenait ses invectives, proposait qu'on arrêtât, avec Rossel, la minorité « factieuse ». Pyat revenait à la charge, interrompu par le cri de Malon : « Vous êtes le mauvais génie de la Révolution. Taisez-vous 1 » Et le reproche d'Arnold : « Ce sont encore ces gens de 48 qui vont tout perdre 1 » On passait au vote, non sans que les tyranneaux menaçassent d'un nouveau scrutin, si celui-ci ne les contentait pas. Les noms deRanvier^ Arnaud, Eudes, Gambon, Deles* cluze les satisfirent : leur liste passait entière.
Rossel, de son côté, avait reçu députation sur dépu tation du Comité central. Il cédait à l'obsession, se rendait à la séance de l'après-midi. Il expliquait sa conduite; il ne pouvait tout faire, être caporal et général^ tiré à hue et à dia pour ramener au feu des gens lassés de se battre, pendant que les autres délibéraient... Sorti de là pour aller dîner chez Dombrowski, un émissaire le rattrapait, lui annonçait que le Comité central, à la majorité de vingt-deux voix sur vingt-huit, l'avait nommé dictateur provisoire, allait demander pleins pouvoirs pour lui à la Commune. Rentré au ministère, Rossel y recevait la commission de la guerre, renforcée d'Avrial, de Johannard, et de Delescluze ayant l'arrestation en poche. On n'en soufflait mot, et Rossel acceptait, mais sans vouloir plus rien signer, de rester jusqu'au lendemain.
Le 10, Avrial et Johannard le priaient de venir à l'Hôtel de Ville. Il les y menait dans sa voiture, attendait, tranquille, à la salle de questure, ni libre, ni prisonnier. Une furieuse séance se déroulait encore, passant de préoccupations inanes aux décisions suprêmes; de l'examen de diverses salles nouvelles de séances, à la nomination de Delescluze comme délégué civil à la guerre. Le vieux républicain demandait la comparu-
tion de Rossel; Pyat son arrestation et son envoi immédiat devant la cour martiale. La majorité sanctionnait. Mais déjà Rossel, à la nouvelle (apportée par son ami Charles Gérardin) qu'il allait dépendre de juges indignes, avait faussé compagnie. Avec Gérardin il descendait paisiblement, remontait en voiture. Au boulevard Saint-Michel tous deux se séparaient, s'effaçaient dans la grande foule anonyme, — une disparition d'ombres...
Cependant la grande batterie de Montretout — « clef de Paris », disait avec orgueil Thiers qui, non content de l'avoir imaginée, chaque jour l'était venu voir grossir, armer, — tonnait, enfin démasquée, de ses soixante-dix pièces de marine contre le Point-du-Jour. A droite et à gauche l'armée versaillaise étendait son front, poussait de l'avant. Le général Douay, favorisé par une nuit sombre, passait la Seine et s'établissait en avant de Boulogne, face aux bastions; au matin, les tranchées étaient faites, les troupes à l'abri à trois cents mètres de l'enceinte. Un pont était jeté à Billancourt, une batterie dressée en hâte allait éteindre le feu de canonnières, sous le viaduc. A l'autre bout, vers Bcurg-la-Reine, le général Osmont, dans la nuit du 9 au 10, enlevait les barricades. Un régiment s'emparait de Vanves. Le cheminement pas à pas gagnait le fort, pour l'investir par la gorge.
L'Hôtel de Ville discutait toujours. .
— Entends-tu? dit Thérèse.
Dans la jaune lumière de la lampe. Rose nquiète levait son visage charmant, où le désir, le tourment, l'attente avaient mis dans la fleur du teint, Téclat des yeux, quelque chose de fiévreux, d'ardent. Elle avait, en ces quelques semaines étonnamment changé, épanouie d'un coup dans le soleil du radieux printemps, l'enivrante beauté de son amour. Plante étiolée par le rude hiver sous l'afi'reux siège^ et qu'une résurrection brusque transformait. La taille souple comme une lige s'élançait plus ronde. Maintenant, quand elle fai-
sait sa toilette du matin, elle-même s'étonnait, mirant dans la glace ses bras pleins dont la courbe blanche, au-dessus de ses cheveux sombres tordus en natte, haussait des seins fermes et purs. Elle pensait alors à Louis, fière de se sentir jolie, troublée aussi. Il ne la regardait plus comme autrefois; et dans son innocence avertie, heureuse de se donner pour la vie, elle goûtait un trouble délicieux et profond. Elle était à lui de toute son âme,— de tout son corps quand il voudrait... L'aiguille en suspens, elle écoutait :
— On dirait que le père a remué.
Un rauque soupir derrière la cloison fit lever Thérèse précipitamment.
— Ça ne va pas? demandait-elle, penchée sur le lit où Simon, sous les couvertures bousculées, allongeait ses jambes maigres, son corps brisé de fièvre. C'était la mauvaise heure du soir. Il agita sa tète broussailleuse, où le regard luisait, fixe, sous les yeux caves. Il voulut se mettre sur son séant. Sil si! ça allait mieux, bientôt il pourrait se lever, aller se battre encore. Une idée le consolait dans son inaction, c'était que Louis et Anatole fussent de nouveau repartis au devoir... Ils tenaient sa place, en attendant. Il n'y avait pas tant de bons soldats pour la bonne cause ! Souvent les noms de Dury et de Lévidofî avaient repassé dans ses cauchemars. Il but une grande lampée d'un bol de tisane, s'essuya les lèvres d'un revers de main. Thérèse le forçait à s'étendre, le maintenait sur l'oreiller qu'elle venait de retaper... Qu'il essayât de dormir! Mais lui ressassait sa plainte; la Commune mal servie, mal défendue... Si ça ne faisait pas peine de voir renâcler, tas de feignants et de propres à rien, ceux d'en bas, les éternels gogos, les exploités, les opprimés, tous ceux pour qui il exposait sa peau, lui, et qui auraient dû sauter sur leurs fusils, marcher comme un seul homme! Aux clubs, chez les marchands de vin, à la bonne heure!... Mais combien était-on?.. Il parla des loupeurs, des poivrots, toutes ces pauvres
cervelles : — les imbéciles qui ne voyaient dans les trente sous qu'un salaire sans travail, la joie d'une bordée payée, hors des ateliers... — les serfs invétérés qui ne demandaient qu'à reprendre la chaîne... — les prudents, l'œil ouvert et s'esbignant à temps... Et l'occasion était unique! Jamais on ne retrouverait de pareils moyens, pour arracher à la société un peu de cet avenir que son égoïsme retardait, empêchait de naître! Il évoqua les jours d'enthousiasme, où tout l'horizon s'était éclairé, le défilé en masse des bataillons, devant l'estrade des élus de Paris, quand on avait proclamé la Commune! Gomme on était nombreux, cet après-midi-là...
Thérèse essayait de le calmer. Il serralamain fidèle, qui l'avait aidé depuis tant d'années, à tous les mauvais pas de la route. Il avait plaisir, un orgueil à la sentir vibrante, à l'unisson. Bien sûr, ça lui coûtait de voir en danger son homme et ces grands garçons qui étaient comme ses fils, mais elle s'était résignée bravement, elle le soutenait de son couï'age etde safoi!... Il dit d'une voix plus douce :
— Tu es une bonne femme!
Et dans ce simple mot tinrent tout le remerciement d'une vie, le jour-à-jour de leur affection et de leur dévouement, les humbles liens indénouables de joie et de souffrances qui avaient fondu leurs deux existences, dans une union libre aussi noble que les plus beaux mariages.
Ce culte de Thérèse pour les idées du père, le réconfort qu'elle lui apportait, — dans bien des ménages ouvriers, au fond des mansardes, des pauvres logis, on le retrouvait semblable. Beaucoup, aux cheveux gris ou blonds, portaient sous le caraco de toile un cœur héroïque. Elles étaient de celles dont naguère, aux bataillons bourgeois qui gardaient, le 24 mars, la mairie de Méline, un fédéré disait : « Croyez-moi, vous ne pouvez tenir, vos femmes sont en larmes, et les nôtres ne pleurent pas. » Ces Parisiennes chaque jour
s'en allaient aux tranchées, avec la marmite de soupe, un ballot de linge. Souvent, à côté des leurs, eiler prenaient, gardaient le chassepot. Cantinières, souvent belles filles, elles donnaient tout ce qu'elles avaient, l'alcool des tonnelets qui leur battaient aux jupes, leurs corps de plaisir et d'oubli. Ambulancières, elles courbaient sur les blessés leurs visages de pitié, pansaient les plaies. Une foi d'exaltation contenue tendait leurs courages, fouettait leurs révoltes. Si elles eussent su écrire, pu signer, d'innombrables noms eussent couvert l'affiche de guerre et de résistance désespérées qu'avec la belle Dmitrieff venaient de faire placarder — en réponse à l'affiche de paix — les meneuses de l'Union des femmes, un groupe d'ouvrières, jetées là avec cette frénésie des faibles qu'emporte un aveugle instinct de justice.
Thérèse venait de fermer la clinche pour que Simon pût s'assoupir, et s'était rassise sous la lampe, quand du côté de la rue le loquet de la porte vitrée silencieusement tourna. Une figure hardie et pâle, aux cheveux défaits, s'encadra dans l'entre-bâillement. Elles allaient pousser un cri; Anatole mit un doigt sur ses lèvres, fit signe qu'il les attendait dehors. Toutes deux elles avaient reçu un coup, pensé à l'autre : Louis!... Rose, hors d'elle, s'élança la première, demanda, d'une voix tremblante :
— Qu'y a-t-il?
— Rien de grave, dit Anatole... C'est seulement pour ne pas remuer le père, rapport à sa fièvre... Cette nuit les lignards ont attaqué Vanves, et Louis a reçu une balle qui lui a éraflé la poitrine... Rassuretoi, sœurette... Plus de peur que de mal... Mais le grand a craint que des mauvais l)ruits n'arrivent jusqu'ici, que vous vous imaginiez des choses... Ce salop de llougeard nous a plaqués ce matin... comme il nous déteste, il aurait bien été capable, en traînant par ici, de vous fiche le trac... 11 a du vice f Et alors, puisque Versailles faisait mine de nous laisser tran-i
LA COMiMUNE 433
quilles aujourd'hui, j'ai pris mes jambes à mon cou. Et me v'ià!...
Bouleversées, les deux femmes le pressaient de questions, Rose avec une telle angoisse, The'rèse si émue, qu'Anatole se mettait à rire : « Bon Dieu de bon sang! quelles femmelettes !...Éraflé, que je vous dis. Un gentil petit sillon, de là à là. » II mesurait la place sur luimême : « De Vernica et des compresses... Après demain, ça sera sec! Pleure donc pas. Rose... »
Nerveusement elle subissait la détente, sanglotait en regardant Anatole d'un air égaré. Thérèse le contemplait aussi, remarquait seulement sa blouse en loques et son pantalon déchiré aux genoux. Il avait les mains noires de poudre, et de la sueur à son front blême.
— Ben oui, je suis venu vite ! . . . comment va p'pa?. . Embrassez-le pour moi; ma commission est faite, je m'en retourne!... Adieu la compagnie! »
Sa voix atfectait une gaieté dont Rose crut saisir ie factice. On ne lui disait pas tout!
— Attends, jeta-t-elle. Je m'en vais avec toi. Et quoi que Thérèse voulût lui faire entendre, sans
s'attarder davantage aux serments d'Anatole, elle s'entortillait d'un petit châle, prenait dans la cachette d'une boîte ses économies, vingt francs en pièces de cent sous, dont une toute neuve, au trident de la Commune. Elle embrassait la mère, qui ne disait rien, t'approuvait maintenant d'une tendresse résignée : < La petite avait raison, à sa place elle eût fait comme ?lle! » Thérèse glissait dans la poche d'Anatole les testes de leur dîner, un morceau de bouilli froid, lui apportait sur le trottoir un verre de vin. Il fit claquer iB. langue :
— Bon ça I... A la revoyure, m'man!
Et déjà ils étaient loin. Rose allongeant si fort le
)as, qu'il avait peine à la suivre. Il se retourna pour ^nvoyer un baiser à Thérèse, qui, son énergie à vanneau à présent qu'elle était seule, les regardait s'éloi- [tner, les yeux gros, les jambes molles.
Une longue route commença, hallucinante. Les rues étaient noires, les passants rares. A une vitrine de pharmacie dont les bocaux, éclaire's d'une bougie, tremblaient de couleurs confuses, Rose s'arrêta, voulut entrer. Elle achetait des bandes, du vulnéraire, de l'extrait de Saturne, des taffetas. Une des grosses pièces blanches roula sur le comptoir. Le pharmacien, coiffé d'un bonnet grec, la soupesait, l'examinait avec défiance. L'écu portait, gravée à la pointe d'un couteau, sur le visage lauré de Napoléon III, cette marque indélébile, flétrissant la joue : Sedan.
— Elle n'est pas bonne? ricana Anatole insolent.
— Pardon, citoyen! elle est meilleure.
Maintenant ils couraient presque. Sur les boulevards
déserts, les dernières boutiques de marchands de vin s'éteignaient. Des bandes de femmes erraient, à la recherche d'aumônes. Anatole commençait à traîner la jambe. Rose, soutenue par une excitation fébrile, ne sentait pas la fatigue, eût marché jusqu'au lendemain. Heureusement une voiture de laitier passa, qui s^en revenait à vide. Le bagou d'Anatole convainquit le î paysan. Ils purent ainsi gagner la porte de Montrouge, où ils parlementaient longtemps, se faufilaient enfin, ( avec une ronde qui sortait. Des terrains vagues, de l'ombre, des gestes comme en un songe. Une interminable marche dans la nuit douce, étoilée... Il semblait à Rose qu'elle était partie depuis des siècles, qu'elle 1 n'arriverait jamais. Mais des lumières parurent, Ana-I tôle souffla :
— C'est làf...
Soudain la nuit, tout à l'heure si pesante à Rose,
s'allégea. Les étoiles cessèrent pour elle de briller : il n*y avait plus que ces tremblantes lueurs, quinquets plus resplendissants que les astres. Une voix cria : Qui vive! D'autres répondaient, jetaient, avec des paroles^ ordurières, le mot d'ordre. Des rires gras sonnaient. Un fédéré plaisanta Rose.
Mais une silhouette fine, sur le pas d'une porte éclai-
rée, parut. Un falot empourpra le visage intelligent, les beaux yeux de Pierre Dury. Anatole expliqua : sa sœur avait voulu venir I Elle croyait que Louis... Avec une politesse grave, le lieutenant l'accueillit : Simon se reposait dans une maison voisine; il allait bien. Exempt de service aujourd'hui seulement, pour plus de précautions. Mais cette vue-là serait encore le meilleur remède, achèverait de le guérir...
Avec Anatole il conduisait Rose jusqu'au seuil^ montrait une porte-fenêtre au rez-de-chaussée. Un rais clair filtrait en dessous, faisant plus sombres les entours. La petite villa abandonnée sommeillait. Les fleurs d'une plate-bande exhalaient un parfum de miel. Un mur défoncé, des volets pendants disaient seuls l'ennemi proche. Rose se recueillit. Le silence au loin retombait. Rien qu'un bruit, qu'elle écoutait avec ravissement dans les ténèbres, à présent douces : le batement rapide de son cœur.
Elle poussa le vantail. Une chandelle dardait sa umière jaunâtre. Au fond d'une alcôve une respiration égulière s'élevait. Sur la pointe du pied Rose approcha. Jne terreur l'étreignait, puis un soulagement joyeux, -.a chemise semée de taches rouges, Louis dormait l'un air de force et de sérénité, si beau qu'elle joignit es mains, retint son souffle, dans une adoration muette. liais il avait perçu une présence, il ouvrait les yeux, ^e délicieux visage, rose sous les cheveux noirs, le mste souple l'enchantèrent, comme une vision de rêve. — - Toi! s'écria-t-il.
Et il doutait d'être bien éveillé, saisissait les mains
rûlantes et moites, attirait à lui le cher corps défail-
mt. Un long baiser les rendit à eux-mêmes, en leur
isant perdre conscience du monde extérieur, de tout
vain cortège des apparences. Il n'y avait plus
lU'eux, en cette minute de périls et de catastrophes,
ien qu'eux avec leurs âmes qui s'épousaient du re-
ard, leurs chairs frémissant de se joindre.
Ils dirent des choses futiles, en riant comme des
enfants. Elle voulait le panser bien vite, étala ses bandes, étendait d'eau l'extrait caustique. A mesure qu'elle épongeait d'une compresse froide la poitrine saignante, une douleur aiguë, bien qu'elle vît la blessure légère, la prenait aux entrailles. Elle souffrait dans sa proche chair. Ému, il la rassura : un bobo! Elle l'avait cicatrisé rien qu'en le touchant!... Une fameuse infirmière ! ■!
Elle s'assit au bord du lit. Elle le contemplait, comme si elle avait failli le perdre. Sous le brûlant regard il s'enflamma. Balbutiante, troublée jusqu'au fond de l'être par le contact du corps si cher, si près d'elle, elle prononçait des phrases incomplètes^ voulait qu'il racontât tout ce qu'il avait fait, dit, pensé, depuis son départ. Elle enteadait à peine les réponses. Ils se tarent, pour ne plus laisser parler que la grande voix de leur instinct. Muets, ils savouraient cet instant suprême; un air à la fois vif et tiède entrait par la fenêtre ouverte, avec toute l'ivresse de la nuit, le fécond fleuve de sève du printemps. Ils étaient comme ivres de leur amour, et en même temps ils éprouvaient une anxiété indicible. C'était l'avertissement de la brève minute, du temps qui fuit insaisissable, de la mort autour d'eux. Elle mêlait une griserie funèbre, une exaltation de plus au vertige de leur sens, à ce soulèvement de vie qui les élançait l'un vers l'autre.
— Viens!... supplia-t-il, d'une voix soudain volontaire.
Il l'entourait de ses bras. Une irrésistible force dressa dans les veines du mâle lélan des ruts primitifs. Docile, domptée, comme une proie heureuse, elle se laissa aller, renversée contre lui. Ses cheveux se dénouèrent, leurs lèvres s'unirent. Ils restèrent une minute ainsi, lui affolé, elle dans une extase. Une caresse plus hardie la fit rougir. Un frisson la secoua toute.
— Attends!... murmura-t-elle dans un baiser de pu deur et de promesse..
Elle se leva d'un mouvemei)t brusque, souffla sur la lumière, qui la gênait, comme un regard La nuit complice les entoura. Demi-nue^ elle se dévêtait en hâte, aidée de Louis, dont les mains tremblaient Ils roulèrent sur le lit. La loi éternelle de la vie les enlaça. Et simplement, dans leur triomphante jeunesse, dans la loyauté de leur amour, ils se possédèrent.
Quand ils se réveillèrent, éblouis et las, le jour naissant criblait les vitres. Tout le frais matin pénétra dans la chambre, les enveloppa d'un bain d'azur et d'or. Éperdument ils se sourirent, et dans le fond d'eux-mêmes, en même temps que dans le ciel radieux, c'était comme une aurore qui se levait, un soieii de paix et de joie.
Dans le jardin de l'hôtel de Grandpré^ à l'ombre du cèdre, la table à thé était servie. L'égale lumière d'une glorieuse fin de jour tombait du ciel sans nuages^ sur les pelouses d'un vert tendre^, les allées où par groupes les visiteurs causaient. La vieille comtesse avait repris, depuis le commencement du mois, ses réceptions, et ce samedi-là, 13 mai, l'affluence était grande.
Un cercle de dames assises en robes claires entourait de caquetages frémissants la douairière, enfoncée dans un large fauteuil canné. Une dentelle sur ses cheveux blancs, elle manœuvrait avec sérénité son face-àmain, tournait de côté et d'autre l'approbation de son souriant silence. Claire, aidée d'Anine, faisait les honneurs. Elle tendit le sucrier à Mme de La Mûre. La grosse dame y tisonnait de la pince d'argent. Quatre morceaux cascadèrent dans la petite tasse.
— Un peu de crème? demandait Anine à la sèche et blême personne, qui derrière sa mère semblait plus longue, plus plate encore.
Mlle de La Mûre refusa froidement. Les fiançailles d'Anine avec le beau commandant Du Breuil l'irritaient, comme une offense personnelle. Non qu'elle eût jamais eu la moindre visée de ce côté, mais tout mariage lui semblait narguer ses charmes sans fraîcheur, son isolement dédaigné malgré la dot, — et les espérances! — qu'en de savantes allusions Mme de La Mûre ne manquait pas de faire miroiter. Elle scruta curieusement le visage d'Anine, se réjouit inconsciemment d'y lire une tristesse préoccuoée.
— Vous n'avez pas de mauvaises nouvelles du commandant? s'enquit-elle comme si elle l'espérait.
— Mais non, je vous remercie.
Hau,taine, Anine allait reposer le petit pot de Sèvres sur la table^ se dirigeait vers un jeune homme élégamment vêtu, que deux vieux messieurs venaient de quitter comme s'il avait la peste, et qui seul s'apprêtait, avec gêne, à prendre congé. Martial Poncet lui avait été présenté par Du Breuil, avant son départ. Ils étaient destinés à se connaître, par les liens d'alliance qui unissaient Du Breuil à la famille des Real, aux Poncet.
Anine, qui l'autre jour avait à peine remarqué Martial, trouvait une consolation à le retrouver ce soir, maintenant que l'absence de son fiancé — parti depuis la veille avec Chenot, dont le quartier général était à Châtillon — la laissait dans une détresse d'abandon. Ni le retour de son père, qui avec Mme Bersheim comptait arriver la semaine prochaine, ni l'espoir que la séparation nouvelle serait courte, ne parvenaient à la distraire. Pierre lui semblait aussi loin qu'aux jours de sa captivité. Amèrement elle revivait leurs récentes causeries, ces minutes où si près l'un de l'autre ils avaient presque eu la sensation de s'appartenir.
A présent entre ces êtres avides de bonheur et que n'avait pas fondus la communion sacrée, tout le vide s'étendait, pesant et morne : cette horrible guerre, les mille contingences quotidiennes, l'inconnu...
— Vous ne vous en allez pas encore, monsieur Poncet?
Martial, à la vue d'Anine, s'était rasséréné. Il s'inclinait galamment. La beauté fière, la bonne grâce de Mlle Bersheim lui inspiraient une sympathie. Elle achevait de lui rendre plus agréable ce milieu de luxe, dont le raffinement, la distinction lui étaient, au sortir de Paris populaire, de ces mois anémiants des deux sièges, un contraste calmant. Malgré la violence d'opi-
nions si différentes des siennes, mais qu'une espèce de détachement dans le ton, la courtoisie de salon rendait supportables, Martial peu à peu se pliait au souverain despotisme ambiant. Il avait troqué, dès le début, ses vêtements de velours qui lui donnaient un air bohème, pour un veston à la mode. Gomme il avait changé d'habit, il changeait d'âme. Par politesse, par sentiment aussi que tout ce convenu de la forme enlevait au fond de son importance, il glissait à une veulerie.
Hier choqué encore, aujourd'hui moins, insouciant peut-être demain. Ne s'attardant plus à discuter les paroles, il était prêt d'en venir à admettre les idées. Des allégations odieuses, des interprétations de faits qui à Paris l'eussent révolté, à Versailles le laissaient froid : question de point de vue. Comment résister à cette infiltration pernicieuse, qui était dans l'air qu'on respirait, dans tout ce dont s'imprégnaient les yeux, s'emplissaient les oreilles, à cette épidémie de rancune et de haines ?... Contagion qui eût vicié la conscience la plus réfléchie, le sens le plus droit. Des hommes célèbres, des gens d'esprit, ceux qui représentaient pour beaucoup la France intellectuelle, prêchaient d'exemple au déchaînement des journalistes et des boulevardiers.
Martial en était arrivé à voir presque sans écœurement, l'autre jour, la triomphale rentrée des trophées d'issy. Au-dessus des colonnes poudreuses de lignards, képi sur l'oreille, tunique ouverte, flottaient quelques drapeaux rouges en lambeaux. Les bourgeois accourus huaient Temlilême séditieux, secoués d'une rage à la vue de ces chiffons couleur de sang, où ils s'imaginaient voir couler le leur, comme si dans cette lutte fratricide, le massacre n'était pas réciproque. Des mitrailleuses et des canons couverts de branches, la gueule chargée de feuillage, roulaient entre les files d'hommes. Au front et au poitrail des chevaux se fanaient des fleurs des champs. A la grille de la prési-
dence^ le cortège des délégations avait fait halte; des fanfares saluaient M. Thiers et le maréchal de Mac- Mahon, debout au seuil du vestibule. Ils haranguaient, complimentaient les troupes, devant les haillons rouges groupés en hommage, et dont avec une répugnance affectée, on se détournait. Les vivats échangés, le cortège s'était remis en route, avait gagné la cour du château. Sous le bronze verdi du Louis XIV équestre, étendant son geste de commandement, les chasseurs et l'artillerie se rangeaient en bataille, trophées au centre, avec la musique et les tambours.
Alors par une des portes latérales de la cour de marbre, étaient sortis quantité de vieux messieurs sans prestige, dans le négligé de leurs habits bourgeois, qui nu-tête, qui sommés de vénérables hauts-deforme ou de simples chapeaux de paille. Plusieurs avaient des insignes voyants à leurs boutonnières. C'étaient les maîtres de la France. Ils se massèrent environ deux cents, le long de la façade de Louis XIII, et, devant les officiers et une partie des troupes qu'on faisait avancer, l'un des vice-présidents de l'Assemblée, M. de Malleville, félicitait et remerciait l'armée.
Anine et Martial, un moment, évoquèrent ce qui, dans leurs vies fortuitement rapprochées, était un point de contact : Gharmont, le vieux colonel Du Breuil... Ils goûtaient, à s'entretenir de ces sujets personnels, un plaisir égoïste, comme la sensation de se raccrocher à une bouée parmi cette houle d'événements en tempête, d'échapper à l'obsession du présent. Le regard désapprobateur de Mlle de La Mûre pesait sur eux; déjà elle avait signalé à quelques pimbêches l'incorrection d'Anine, son aparté avec un jeune homme, et quel? le fils du républicain Poncet, l'un des plus compromis parmi ces conciliateurs criminels...
M. de Grandpré fit une apparition, baisa la main de plusieurs dames... La conversation ranimée devint générale, monta d'une flamme brusque. Dans un coin,
M. de Grandpré parlait avec mystère. Martial se rap procha, entendit d'étonnantes nouvelles.
Paris, hier soir, l'avait échappé belle 1 Après l'insuccès du complot qui devait livrer à l'armée l'accès de la porte de Passy — une première fois déjà, le coup avait manqué, les troupes mobilisées s'étaient morfondues en vain dans le bois de Boulogne, — de nouvelles négociations avaient été reprises. Boudard démasqué, le colonel Laporte écroué par la Commune à Mazas, des intermédiaires nouveaux s'étaient employés là. Le colonel de Beaufond, l'armateur Lasnier, le capitaine Laroque, étaient entrés en relations avec l'état-major de Dombrowski, installé maintenant à la Muette. Un certain colonel Malonsky — Martial dressa l'oreille — s'était, moyennant quatre mille francs, engagé à faire tenir une porte ouverte.
A minuit, Ladmirault était descendu silencieusement de Gourbevoie, avait massé son corps d'armée aux abords des portes de la Muette et d'Auteuil. Douay, sorti de ses tranchées, touchait à la porte de Passy. En avant, des troupes de police, bien choisies, renforcées de soldats du génie, guettaient l'instant de s'élancer au centre, sur l'entrée promise, puis, se divisant, d'aller ouvrir les deux autres. Dès l'avant-veille on avait envoyé de Versailles « plusieurs voitures chargées d'engins spéciaux, échelles, ponts roulants, tout un matériel de franchissement et d'escalades. » Avec toute la réserve de Vinoy, mise en mouvement, quatrevingt mille hommes étaient tapis dans le bois, retenaient leur souffle, sous la nuit claire et froide. M. Thiers était là, aux côtés de Douay, le maréchal sous le cèdre entre les deux lacs. Au bout de quatre heures d'attente, Mac-Mahon, craignant que l'armée ne fût reconduite à la mitraille, avait lait donner l'ordre de retraite.
Mauvaise nuit d'ailleurs pour les conspirations, ajoutait M. de Grandpré. Troncin-Dumersan venait d'arriver : Lusnier avait été arrêté ce matin, fourré à
Mazas, pour une autre affaire. Des brassards tricolores, qui devaient servir de signe de ralliement aux Parisiens de l'ordre, quand l'armée entrerait, étaient depuis quelque temps fabriqués par toutes sortes de mains. Une Mme Legros dirigeait l'une de ces entreprises, payait sans régularité ses ouvrières. Or, l'une d'elles, croyant travailler pour l'Hôtel de Ville, avait été y réclamer son salaire. Découverte du pot aux roses... D'autre part, les négociations entamées avec Dombrowski traînaient... Il n'y avait plus désormais de ressource que dans le canon.
Il se frotta les mains : tout allait bien, de ce côté. Grâce à la dernière grande inspiration de M. Thiers, cette nouvelle gare des Matelots dont les travaux considérables venaient d'être enlevés en si peu de temps, l'armée soutiendrait maintenant toutes les batailles qu'on voudrait. Le ravitaillement s'opérait sur des roulettes!... Création géniale, entre parenthèses!... Dorénavant 35 kilomètres de voies de garage, raccordées par Pontoise et Chevreuse à tous les chemins de fer de France, pourraient détourner l'immense centralisation parisienne... L'arrivage commercial, l'afflux des denrées, fît ! captés, emmagasinés... Eh 1 Eh 1 de quoi tuer peut-être dans l'œuf toute révolution future! En attendant on allait achever d'écraser celle-ci...
M. de Grandpré, de son geste habituel, effila sa moustache; et ironique :
— Dans huit jours...
On comprit l'allusion, Mme de La Mûre, comme visée personnellement, prit un air ofl'ensé.
Son mari était de ceux qui harcelaient Thiers de tracasseries, le trouvant trop lent à la besogne, le suspectant de partialité pour la République quand ils ne l'eussent toléré que pour la Monarchie. M. de La Mûre était un des plus ardents de cette droite intransigeante et bornée, qui, par l'organe de M. Mortimer- Ternaux, venait de requestionner Thiers sur de pré-
tendus accords avec les conciliateurs et s'était attiré cette dure riposte : « II y a parmi vous des imprudents qui sont trop pressés. Huit jours encore, il n'y aura plus de danger, et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité. »
Ce mot, jamais de La Mûre et ses amis ne le pardonneraient à Thiers; ils en avaient reçu le soufflet sur la joue. Ils sauraient s'en souvenir. Pour l'heure, ils étaient tout à la religieuse émotion causée dans le camp légitimiste par la retentissante lettre politique que le comte de Ghambord venait d'écrire. Prêche pro domo. lancé de Goritz, et où l'héritier des Bourbons déchus, solennellement s'offrait : « La parole est à la France et l'heure est à Dieu. »
M. de Grandpré prit d'nn geste éloquent l'assistance à témoin. Hier, la Banque, sous prétexte d'une perquisition d'armes, avait été envahie par les fédérés, ses issues militairement gardées : sans le vieux Beslay, qui, ayant donné à M. de Plœuc sa parole que l'établissement serait sauvegardé, s'était piqué au jeu, avait couru protester à la Commune, Dieu sait ce qui se serait passé...
Un frisson courut à l'idée de l'immense pillage du numéraire, surtout à celui del'impôts de titres et de bijoux. Mme de La Mûre ne put retenir un gémissement d'indignation : elle avait là pour cent mille francs de valeurs. Et tous pensèrent au désastre possible, à l'elfondrement social qu'eût été le crochetage de rénorme maison, cofîro-fort national, aux caves pleines de millions et de lingots, de paperasses, qui étaient des fortunes sans nombre. Une révolte conti'c ces abominables chenapans qui auraient pu, qui pouvaient encore,, s'ils le voulaient le moins du monde, commettre le gigantesque vol, le sacrilège, secoua l'élégante assistance. « On devrait les fusiller en bloc^ commencer par tous les prisonniers ! » déclara d'un fausset tranquille un monsieur aimable.
Grandpré continuait son réquisitoire : le ramassis
de scélérats qui tenait l'Hôtel de Ville venait d'abdiquer aux mains des plus violents, en donnant tous pouvoirs sur les commissions et les délégations à ce nouveau Comité dit de salut public, hydre à cinq têtes qu'on couperait bientôt. Ils avaient aussi destitué Cournet, jugé trop faible, allaient le remplacer par Ferré, digne émule du pourvoyeur de prisons Rigault. En attendant de frapper tous les otages, de mettre Paris à feu et à sang, ils détruisaient^ dans leur rage de fous, ce qu'il y avait de plus sacré, la propriété personnelle^ les souvenirs de l'histoire. Ils s'attaquaient à des pierres inoffensives, comme pour saper en elles les grands principes sur qui elles reposent:
— Aujourd'hui, ils démolissent Thôtel de M. Thiers. Ils ont commencé par déménager les collections précieuses, tous ces chers souvenirs d'une vie d'art, d'intimité, d'éludés. Sous prétexte de dons aux musées et aux ambulances, de vente publique au profit des blessés, on pille et on grabuge 1 Demain peut-être, ils abattront cette colonne Vendôme qu'ils n'ont encore pu ou osé renverser. On y travaille. Nous verrons tomber cet impérissable monument de nos victoires! Mais patience î tout se paiera. Bientôt!
Sincèrement émues, les larmes aux yeux, de vieilles femmes agitaient leurs manches de dentelle, joignaient les mains. L'air consterné, un diplomate secouait sa tête blanche. Des protestations, des petits cris s'élevèrent. Martial partageait la colère générale. Non! vrai, il avait beau aimer Paris, lui trouver toutes sortes d'excuses, c'était trop bête, c'étaient des mœurs de sauvages, que cet acharnement sur de la matière inerte, ce brutal vandalisme contre le passé!
Il allait partir quand, escorté d'un vieillard velu qui ressemblait à un quadrumane, M. de La Mûre, en redingote impeccable, linge glacé, chapeau gris à la main, déboucha de la pelouse. Son visage d'émail craquelé montrait une animation inaccoutumée, sous l'habituelle arrogance. Il prit place à droite de la
douairière sur un tabouret bas. Son buste s'en redressa d'autant, visage haussé comme pour laisser tomber de plus doctrinales paroles. Il répondait aux questions, avec une affabilité froide de politique à qui est l'avenir :
— Nous avons eu, comtesse, une séance mouvementée. D'abord Gazenove dePradines a déposé, au milieu de l'assentiment unanime, sa belle proposition demandant des prières publiques pour supplier Dieu d'apaiser nos discordes civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligent.
Cette annonce, faite d'un ton pénétré, trouvait chez les visiteurs de Mme de Grandpré même faveur d'accueil. Un silence de componction régna. Par hasard, le regard d'Anine et de Martial se rencontrèrent; ils devinaient leur réciproque ironie, mêlée de tristesse. Le député quadrumane baissait le front, comme s'il eût entendu la sonnette de l'élévation. Martial se rappelait l'unique moyen de salut, naguère découvert par Trochu : la neuvaine à sainte Geneviève! Gomme tous ces gens-là étaient loin, loin dans les ténèbres de jadis, en plein moyen âge, si loin de cette Révolution française qui avait libéré les consciences, promulgué les droits de l'homme! Mais déjà M. de La Mûre, pontifiant, narrait la grande nouvelle :
— Favre, revenu de Francfort^ est monté à la tribune. Mesdames et messieurs, cette fois la paix avec les Allemands est faite, bien faite.
Il prit un temps. Il semblait qu'il éprouvât un soulagement profond, une joie sans mélange avoir réalisé son rêve quotidien, depuis les premières défaites:
— Nous voici désormais tranquilles du côté de la Prusse. Cela n'a pas été sans mal^ grâce à cette insurrection odieuse! M. de Bismarck a joué d'elle pour obtenir plus vite conclusion du traité, les garanties qu'il souhaitait, menaçant, en cas de non -entente immédiate, d'exiger que conformément aux conventions premières, toutes nos troupes se retirassent
derrière la Loire, laissant à l'Allemagne le soin de mettre Paris à la raison! Cette fâcheuse éventualité a pu être écartée, mais en revanche le gouvernement allemand a stipulé que tant que l'ordre ne lui paraîtrait pas suffisant,, en France aussi bien que dans la capitale, pour assurer l'exécution du payement, l'occupation de l'Oise^ de la Seine-et-Oise^ de la Seineet-Marne et de la Seine, ainsi que celle des forts de Paris, se prolongerait! L'évacuation de la Somme, de la Seine-Inférieure et de l'Eure ne pourra avoir lieu qu'après le règlement du premier demi-milliard; et ces cinq cent millions, nous ne les pourrons verser que dans les trente jours qui suivront le rétablissement de l'autorité dans la ville révoltée! Ainsi, non contents de tout saccager autour d'eux, les bandits qui régnent dans Paris oppriment la France entière, ils lui infligent le supplice prolongé du vainqueur, son humiliante et ruineuse présence!
Le député velu, grattant son crâne simiesque, renchérit. Il était de l'avis de son honorable collègue, différait seulement de nuances. Son principal grief contre la Commune était de lui avoir fait apprécier la qualité solide, l'organisation forte des Allemands. Il avait eu, pour des raisons de famille, à se rendre clandestinement à Paris : au sortir de cet enfer, c'avait été un soulagement pour lui d'apercevoir les casques à chenille, de se trouver sous la garde des baïonnettes bavaroises, d'entendre le ia protecteur. Il avait béni ces puissants gardiens de l'ordre, en maudissant ceux qui les lui faisaient admirer.
Martial saisissait sur le visage d'Anine une honte. Il semblait qu'elle fût seule, en son âme lorraine, à éprouver cette pudeur blessée, car, autour du quadrumane, tout le monde approuvait. Et à part lui, repris d'une lueur de justice, il songeait : Oui, là était la grande faute de la Commune, — cet entêtement farouche qui lui avait fait oublier l'humiliant voisinage, l'ennemi qu'elle avait tant haï. Mais dans l'égal enté-
tement de Versailles à ne rien concéder, dans sa haine tournée maintenant contre les conciliateurs, n'y avait-il point même crime, aussi lourde responsabilité?
Martial ne se doutait pas que cet après-midi même, à Tours, son père subissait la dure loi des plus forts.
Avec quatre autres délégués de la Ligue, Ponce avait été désigné pour se rendre à Bordeaux, où malgré l'interdiction diverses municipalités avaient envoyé des représentants. En d'autres villes, à Lille, à Angers, à Màcon, des centres de protestation s'organisaient ; à Lyon se groupaient les mandataires de seize départements du midi et de l'est.
Poncet, dans le wagon qui l'emportait, n'espérait plus qu'en cette intervention in extremis. L'ofl're de Paschal Grousset, mettant à la disposition delà Ligue, au lendemain de la suppression du congrès de Bordeaux, le palais du Luxembourg, ne lui avait jamais paru que ce qu'elle était : une dérision de plus. La veille, un secrétaire du Comité du salut public menaçait d'emprisonner trois délégués de la Ligue, dont le seul tort avait été de prononcer à l'Hôtel de Ville des paroles d'apaisement; ils n'avaient pu s'échapper que grâce à Vermorel, l'ouverture d'une porte dérobée. Et aujourd'hui, la Commune magnanime, pour faire pièce à Versailles, paradait d'une fausse douceur, ouvrait ses bras à tous les conciliateurs de France ! Ce qui ne l'empêchait point, le lendemain, de laisser arrêter Schœlcher par le premier venu, à un concert donné aux Tuileries, de le garder deux jours sous les verrous.
Poncet n'espérait pas davantage dans l'humanité de Versailles, savait bien à quels risques il courait. Un des membres connus de la Ligue, Loiseau-Pinson, n'avait-il pas été arrêté récemment, à Chartres? Le chimiste se résignait à tout, excepté à voir approcher, sans tenter avant ce qui était humainement possible, le moment terrible de la collision.
Quelle étrange sensation c'avait été pour lui, sitôt hors des portes, que la traversée en voiture de la ban-
lieue enverdurée et fleurie ! Poncet, dans le train qui l'emportait, ne parvenait pas à se rassasier les yeux de ces champs où la récolte s'annonçait haute,, de ces prés aux lignes larges bordés de peupliers frissonnants^ des masses sombres des bois. Ainsi à côté, audessus de l'agitation stérile des hommes, la nature poursuivait son fécond, son éternel labeur.
Il donna une pensée à sa femme, il eût voulu l'avoir là, près de lui. Comme cela les eût changés de ces heures mélancoliques^ lorsqu'à ses retours harassés, dans le jardinet dont ils connaissaient chaque brin d'herbe, chaque feuille, ils haletaient, sous ce printemps en cage, vers le libre printemps de France! Il revit ses méditations impuissantes, sur le banc du marronnier, tandis que le petit peuple industrieux des fourmis accélérait ses longues théories, emmagasinait des réserves, embellissait la cité souterraine...
Quand le convoi eut atteint Orléans, quand on eut cessé de voir sur les quais des gares la pesante carrure des postes prussiens, une tristesse indicible l'avait étreint, mêlée à une joie obscure. Chaque tour de roue le rapprochait d'Amboise, de Charmont, le replongeait dans le sanglant orage qui avait jeté bas, disloqué le nid de famille ! Et pourtant, aux charmes de ces lieux, une suave émotion le pénétrait, la langueur de l'air léger, du mol azur. La Loire, à l'horizon Umpide, étendait la nappe d'or de ses sables, ses filets d'eau bleue. Jamais à ce point il n'avait savouré la beauté de la ïouraine, ses châteaux épanouis comme des fleurs de pierre dans de nobles et doux paysages, il n'avait compris la justesse de ce nom : Jardin de la France.
La France ! Il la rassemblait toute, avec ses races diverses, avec ses provinces où remontait la sève, ses fleuves vivifiants, ses forêts dont l'ombre était douce aux poètes, dont les arbres devenaient, sous la hache, la bûche qui chauffe, le toit qui abrite. Il l'évoquait avec ses vignes et ses blés, sol nourricier porteur du
pain des moissons, du vin des vendanges, terre sacrée, Patrie !
Et devant cet exemple de latent, de perpétuel travail, ce conseil de sagesse et de paix, Poncet, les yeux emplis de soleil et de verdure, se penchait à la vitre, respirait l'air salubre, le grand silence des campagnes. Se pouvait-il que cette leçon des choses fût perdue, que là-bas des hommes, des frères se massacrassent, alors qu'il eût suffit d'un répit, qu'ils ouvrissent les yeux?
Des maisons se montrèrent, des cheminées d'usines fumaient, une grande ville était proche. Il se repéra : Tours! Les grandes semaines vertigineuses de la Délégation, le colossal effort de la Défense le ressaisirent. Il dressa en pied dans sa mémoire l'homme qui avait incarné, contre ïhiers et ses froids calculs, l'antique héroïsme gaulois, le vrai génie de la race : Gambettat Il déplora l'absence, l'effacement de ce vaincu.
Le train ralentissait. Poncet allait descendre, quand un individu se présenta à la portière :
— Vous êtes bien M. Poncet? Veuillez me suivre chez le commissaire de police.
Le chimiste y trouvait deux autres délégués, arrêtés quelques heures avant. Des instructions télégraphiques étaient demandées à Versailles, qui expédiait un ordre d'amener. Poncet dut refaire avec ses amis, sous la surveillance de gendarmes, le même chemin. Ironiques, les champs, les bois étalèrent, sous la lune, leurs espaces paisibles, embaumant la nuit. La Loire luisait en nappes d'argent.
Une fureur, cette fois, soulevait Poncet. Au passage, il sondait en désespéré les villes endormies, les villages obscurs, les chaumières closes. Est-ce que tout ce peuple était donc sourd, était donc mort, qu'il laissait de pareilles monstruosités se commettre : les : honnêtes gens bâillonnés, Paris et Versailles enragés de meurtre, la République succombant sous leurs coups 1 II eût voulu qu'au lieu de cette tragique séré-j
nité, un tumulte de tocsins et d'appels emplît le silence nocturne^, secouât la léthargie honteuse. Il eût voulu que des milliers de voix, toutes celles qui n'étaient pas encore étouffées au fond des consciences, criassent : « DehoutI A l'aide! On s'égorge là-bas! » et que dans un réveil de foule, un rougeoiement de torches, la France surgît, se jetât, impérieuse, entre les assassins!
Ils continuaient leur œuvre de mort, comme hypnotisés par la vue de leur sang, la rage du but à atteindre : une destruction sans merci, Paris exterminé. A l'abri des formidables pièces de marine tonnant de tout le demi-cercle des batteries, Versailles poussait sa marche inflexible.
Si Ladmirault piétinait dans Asnières et Neuilly, où la canonnade et la fusillade retentissaient avec acharnement, à gauche les troupes de Douay prolongeaient leurs tranchées jusquq, derrière la butte Montmartre. Au centre, Glinchant à son tour franchissait la Seine, campait à Longchamp, d'où, en arrière des lacs, jusqu'à hauteur des portes de la Muette, une parallèle était ouverte. A deux cents mètres de la contrescarpe des bastions, des places d'armes étaient construites, des batteries s'établissaient aux extrémités des lacs, des embuscades dans les îles. La batterie de Billancourt en deux heures avait nettoyé le viaduc du Pointdu-Jour, coulé VEstoc, forcé les autres canonnières à fuir, remonter le fleuve.
A droite, serrant d'heure en heure Vanves, les lignards d'Osmont coupaient toute communication entre les forts de Vanves et de Montrouge ; d'autres, repoussant les bandes acharnées de Brunel et de Lisbonne, enlevaient à la baïonnette la dernière barricade d'Issy, le couvent des Oiseaux et le séminaire; le village était abandonné du coup par les fédérés, avec huit canons, des drapeaux, des prisonniers. Cent cinquante bouches à feu, deux mille hommes avaient été pris depuis un mois. Les trois couleurs flottaient sur
le lycée d'Issy. Une tranchée enveloppait la gorge du fort de Vanves. A l'extrémité droite, la cavalerie escarmouchait, couvrait le sûr et lent mouvement.
Rose et Louis, depuis qu'ils étaient l'un à l'autre, ne s'étaient pas quittés. Leur réveil ébloui, dans l'aube, n'avait été qu'un court répit. Autour d'eux le matin s'était empli de clairons éperdus et de coups de eu. Tandis qu'ils sommeillaient dans leur fatigue heureuse, Wrobleski, avec deux bataillons, avait foncé à l'arme blanche sur les Versaillais qui déjà occupaient les glacis du fort de Vanves, intenable lui aussi, abandonné comme Issy, et que le Slave, d'un élan, réoccupait.
A la porte-fenêtre de la chambre, le poing d'Anatole cognait; un appel pressant les avait mis debout. Dury était en train de réunir ce qui restait de la compagnie^ pendant que Lévidoff, avec quelques bons tireurs, dont le grand Jules, — héroïque tout simplement, depuis que son mauvais génie, Rougeard, avait disparu,, — protégeait la reculade... « Ces sales bougres avançaient toujours! Il fallait aller se cramponner un peu plus loin I »
Une scène pathétique avait éclaté, Louis voulant que Rose s'éloignât, rentrât à la maison, suppliant, ordonnant... Juste, une voiture de cantinière chargée de blessés démarrait. Bonne occasion jusqu'aux remparts!... Mais elle, avec un entêtement dune inébranlable douceur, protestait. Elle avait trop souffert jusqu'à présent:, loin de lui,... les journées sans fin, les nuits d'insomnie. Maintenant, elle était sa femme, il fallait qu'elle partageât son sort. Elle ne l'abandonnerait plus jamais. Et puis elle ne serait pas gênante, elle ierait ce qu'on voudrait... Elle pouvait tremper la soupe, nettoyer les armes... Elle ne serait pas la seule à être là. H y en avait bien d'autres! Est ce que la femme de leur voisin, l'horloger Pontois, n'était pas venue rejoindre son homme? Des gens si rangés! Elle l'escortait partout, bien tranquille, faisant pour lui et les autres sa besogne ménagère...
Rose parlait avec une conviction si chaude^, les yeux ardents, si jolie dans son corsage malragrate, avec ses mèches de cheveux sombres sur le cou nu, la naissance de l'épaule ronde, que Louis avait eu un geste hésitant. Elle l'embrassait à pleines lèvres, scellait d'un baiser le consentement tacite.
Alors une vie étrange avait commencé, d'alertes, de combats, de fuites, de courts sommeils harassés, d'étreintes furtives, comme un bonheur volé sur ces heures de cauchemar. Ils s'étaient retrouvés le soir du 13 — entrés comment? — dans l'enceinte du fort. Abri plus dangereux que tous les autres^ amas de décombres intormes, affûts brisés, canons gisants parmi les cadavres et les ruines. Ils avaient passé là une nuit inoubliable, où le danger imminent, la mort suspendue n'avaient été qu'une ivresse de plus, un souffle de flamme qui embrasait, jusqu'à l'anéantissement délicieux, leur amour. Corps contre corps, dans un recoin d'ombre, ils s'étaient repris, entendant comme en rêve le souffle rauque des ivrognes et des dormeurs, le chuchotement des paroles d'angoisse.
Massés au fond du puits sous la poterne, les derniers défenseurs de Vanves, troupe confuse de quatre à cinq cents hommes, attendaient là on ne savait quoi, la délivrance ou la fln. Avec Anatole et Louis, de la compagnie qui s'était battue à Issy, du bataillon qui avait défilé à la proclamation de la Commune, seuls demeuraient Lévidoff et Dury, le grand Jules et Pontois. L'horlogère, un mouchoir noué sur ses cheveux gris, rompait une croûte de pain, la partageait avec Rose. Elles mangèrent machinalement. On vivait pareils à des bêtes, on ne savait plus. Les heures étaient des siècles quand une blême lueur, tombant d'en haut, dessina son rond livide, annonça l'approche du jour.
Soudain des voix glapirent, un ordre fut donné : « Par icil Par icil » Le lieutenant Dury parvint à se renseigner, dans l'incohérent tapage. Le fort était
complètement cerné. Les Versaillais étaient en train de l'envahir. On pouvait fuir encore à travers les carrières, par les souterrains et d'anciennes champignonnières, à peu près praticables. Un contremaître indiquait la route, Lévidoff et Dury se consultèrent. Quarante francs-tireurs saouls voulaient avec leur capitaine remonter, reprendre le fort.
— En êtes-vous? dit Dury au prince.
Un désespoir enfiévrait ses beaux yeux francs. Mais Lévidoff secouait la tête : non, ici, partie perdue, il restait mieux à faire dans Paris. Courage, la guerre commençait seulement!... Il parlait d'un ton mesuré, une volonté froide tendait son visage pâle où battaient à peine les narines larges. Il mit sur la manche de Dury sa petite main, et calme il l'entraîna, de cette poigne d'acier.
Entre Anatole et Louis, Rose suivait des ombres qui se faufilaient, titubantes, avec des gestes qu'amplifiaient, sur des murs de caves, le balancement des lanternes. On se laissa glisser par des éboulis, on dut baisser la tête sous des couloirs de taupes. Un moment, par une fissure au-dessus des têtes, très haut, l'aube apparut, dans le ciel blafard où une dernière étoile s'éteignait. Puis ce furent d'interminables galeries où on marchait en silence, dans des ténèbres opaques. Parfois des jurons et des gémissements s'élevaient. Rose, en étendant le bras, palpait le dos courbé d'Anatole. Louis marchait maintenant à sa hauteur, lui entourant la taille.
Petit à petit, un malaise sur eux tombait, du cintre bas et crevassé, des parois suintantes, entre lesquelles pesait un air fade. Dans quelle cité des morts erraientils, aux carrefours ouvrant sur des profondeurs mornes, aux rues muettes? Sortiraient-ils jamais de ce lacis de chemins creux, sous l'épaisse terre? Ils en sentaient sur leurs épaules le faix écrasant. Des visions de catacombes les hantèrent, entassements d'os jaunes, crânes alignés par rangées. Là, dans cette
niche, on aurait dit des restes humains... Rose serrait avec terreur la main de Louis. Mais Anatole^ d'un coup de pied dispersait le tas : des pierres et de la glaise.
De sourds grondements répercutés, appels de peur, échos sans fin d'un coup de fusil lâché par mégarde, refrain beuglé par un pochard, tout prenait, dans cette ombre d'au-delà, une intensité menaçante. Souvent ils s'arrêtaient, se comptaient : Lévidofî, Dury, Pontois, le grand Jules, les Simon, les deux femmes... Puis on repartait; les pas sourds de ceux qui les précédaient se perdaient au loin. Ils couraient pour les rejoindre. Ou bien, le cœur battant, ils se retournaient, prêtaient l'oreille... Qui les suivait?... Une peur atroce les poignait, une douleur de bête que la chasse talonne.
Les jambes molles, ils buttaient contre des obstacles invisibles; c'étaient des corps étendus, ivrognes à qui la force et l'air avaient manqué, vieillards à bout de fatigue qui s'étaient affalés là. Il y avait des éternités que l'on marchait ainsi. Avançait-on?... Parfois leurs semelles, dans une glu de bourbe, les rivaient au sol ; ils craignaient de s'enlizer dans une fondrière, donnaient du jarret. Des clapotis d'eau, tâtés d'un pas prudent, glaçaient leurs chevilles, leur montaient jusqu'aux genoux. Une sueur leur mouilla le dos, au bruit d'une dégringolade, bidon heurtant la pierre, cris désespérés d'un homme sombrant dans quelque puits.
A des bifurcations, où s'agitaient des fantômes lointains au fond des voies mystérieuses, ils hésitaient. Où était le bon chemin? Le contremaître carrier n'était plus avec eux. Lévidoff avait pris le commandement du groupe. Il élevait à son poing faible un falot vacillant où baissait Thuile. Les galeries sur tout le parcours étaient jonchées d'armes, de képis, de gourdes. On croisait, sous les cloches arrondissant leurs dômes dans les fantastiques ténèbres, des bi-
voiiacs d'hommes couchés, pressés les uns contre les autres, comme des moutons. Des plaintes râlaient, continues. Certains riaient d'un air stupide.
Rose, au passage, avait envie de se laisser tomber près d'eux. La plante des pieds lui faisait mal. Les jambes lui rentraient dans le ventre. Louis, sombre, la serrait plus fort, n'ouvrait plus la bouche. Les plaisanteries d'Anatole depuis longtemps avaient cessé. On voyait Dury exténué se tenir aux murs. La faim leur tordait les entrailles. Une soil horrible collait les langues aux palais.
On n'en pouvait plus, on se laissa choir, fourbus, sur une couche de fumier de champignons. A la flamme mourante du falot, Lévidoff regarda sa montre. Midi ou minuit? 11 la remonta avec flegme.
Le grand Jules laissait pendre son poing d'assommeur, force inutile. Une stupeur écarquillait ses yeux ronds, sous son front bas :
— Ah! si j'avais encore un peu de pain! dit la Pontois.
— Ou si seulement, dit Anatole, on avait de c't'eau où le soûlaud a plongé.
— Taisez-vous! dit Dury. ■ Il voyait des nappes claires au soleil: étendu à plat,
il plongeait la tête, aspirait à longs traits, lappait comme un chien.
Rose, si épuisée, qu'elle croyait à chaque instant défaillir, s'était blottie, frissonnante, contre la poitrine de Louis. Une légèreté immatérielle lui venait de sa faiblesse, un bien-être d'évanouissement. De la couche végétale montait une odeur puissante, qui les pénétrait, les hébétait, torpide. Et en même temps, des voûtes de plomb s'abattait, sur les épaules trempées, comme un manteau humide.
Ils dormirent. Leurs êtres, dans le sommeil, retrouvèrent les réserves suprêmes d'énergie. Rose rêva qu'elle était morte, ensevelie sous le même drap que Louis, et que, loin de leurs corps inertes, leurs âmei
voyageaient, dans la lumière. Ils ne faisaient qu'un; c'était cela le Paradis... Elle poussa un profond soupir. Une main la secouait. Elle ouvrit les yeux, cherchant l'échoppe de Simon. Rien que l'ombre dense, étouffante. Elle étreignit Louis. Autour d'eux, on parlait bas.
Depuis des heures le falot s'était éteint. Lévidoff, d'une voix tranchante, jeta des indications. On n'avait qu'une trentaine d'allumettes; on s'en servirait aux carrefours; le reste du temps on marcherait à la queue-leu-leu, en tâtant les murs, lui le premier. « Ëtes-vous prêts? » demanda-t-il. Un frottement, une traînée de phosphore, et à la lueur tremblante surgirent les visages hagards,, aux maigreurs de spectres, le centre indistinct d'une caverne, un labyrinthe de galeries funèbres.
— Par là! dit Lévidoff.
Tous, avec un élan d'espoir, suspendus à l'énergie qui les guidait, suivirent. L'allumette s'était consumée. L'interminable piétinement recommença. Vertigineuse impression du temps qui s'écoule, d'espace parcouru, sans savoir où l'on va, si l'on ne tourne pas dans un cercle éternel. Les allumettes, une à une s'enflammaient, mouraient. Deux fois, on se trouva revenus à la caverne de tout à l'heure, ou à une si semblable qu'on avait envie de se coucher, d'attendre la fin...
Tout à coup Rose trébucha. Louis ne retint qu'une forme inanimée. Le temps de se pencher, de prendre dans ses bras le tiède fardeau, les autres étaient loin... Son angoisse avait été si forte qu'il n'avait pu crier, les retenir. Quand la voix lui revint, il eut beau appeler. Les galeries, à la place même où. Rose était tombée, se coupaient à angle droit. Laquelle prendre'?...
La jeune femme revenait à elle, avec un gémissement d'enfant. Foudroyante, la réalité les aveugla; ils étaient égarés, seuls dans ce dédale de ténèbres. Sauvagement, à se rompre la poitrine, Louis hurlait à l'aide. L'écho répondit.
Entre les murailles de sépulcre, au loin se perdaient leurs voix désespérées, dans l'inextricable ent-e-croisèment des tunnels et des cryptes...
A la fin de l'après-midi du 16;, le vieux Simon, tout maigri, blême^ dans l'échoppe ouverte sur le soleil et la rue, était assis en face de Thérèse, un vieux châle sur les genoux. 11 évitait de regarder sa femme, dont les yeux rougis, l'air affaissé eussent découragé l'espoir bourru dont il faisait montre, en dépit de l'absence de mauvais augure. Depuis l'abandon du fort, des fédérés de la garnison étaient revenus, avaient conté le périlleux exode. Ce gueux de Rougeard répandait à plaisir des nouvelles sinistres. Mais Simon, autant pour ne pas achever d'affoler Thérèse que pour s'illusionner lui-même, répétait : « Les enfants vont revenir. »
Thérèse, en sa tendresse divinatrice, aussi maternelle que si elle avait été la mère, soupirait, secouait la tête... Rose! une femme, dans une pareille affaire, assez terrible déjà pour les hommes!... Elle avait beau avoir confiance dans la force de Louis, l'adresse d'Anatole, elle tremblait pour tous. De l'élan même qui avait poussé la jeune fille vers celui qui devait être son mari, de ce besoin de dévouement qui sans doute avait été jusqu'au don entier de Rose, Thérèse n'était point attristée. Elle comprenait, approuvait cela. C'était dans l'ordre des choses! Qu'on s'appartînt quand on s'aimait, quand on avait le cœur fidèle pour la vie, elle ne voyait pas là de honte, n'en ayant dans sa loyauté simple, la fierté de sa libre union, jamais ressenti pour elle-même. Les sacrements, c'était par-dessus le marché, ça n'ajoutait rien, lorsqu'on était des compagnons de toujours, qu'on était sûr d'aller jusqu'au bout, la main dans la main. Et il n'y avait que cela de vrai dans l'existence!
Tout en épluchant des pommes de terre pour la soupe, elle comptait mentalement : « Le fort a été
abandonné le 14, pourquoi ne sont-ils pas encore là?... » Et elle aussi évitait de regarder Simon, craignant de lire sa propre pensée dans les yeux de son homme.
Lui, guettant, par le cadre de la porte ouverte, les trottoirs par où les absents pouvaient venir, se rongeait d'inquiétude et de chagrin. Debout depuis la veille, il avait voulu lire un ou deux journaux, les avait laissé tomber bien vite ; ils étaient là, à ses pieds, avec une collection du Charivari prêtée par un voisin, pour le distraire. A peine s'il avait jeté un coup d'œil sur les splendides Daumier, ces pages criantes de force et d'ironie, où le grand artiste mettait toute son âme visionnaire, sa patriotique foi.
Simon remâchait, avec une douloureuse stupeur, les mauvaises nouvelles, l'effondrement rapide. De Vaugirard jusqu'à Neuilly, plus rien devant le rempart. Les Versaillais, quand ils le voudraient, pourraient donner l'assaut! Les commandements de l'extérieur refluaient maintenant dans l'enceinte, s'y partageaient la défense. On demandait de toutes parts des terrassiers pour les barricades, négligées malgré les ordres de Rossel. Patience! les Versaillais n'étaient pas encore là, et quand ils entreraient, les pavés se lèveraient tout seuls!... Un mouvement de rage dressa Simon, poings serrés; puis, il retomba sur la chaise de paille. Un pli barra son front dur. Farouchement il espéra, il voulut : ses fils reviendraient, il retrouverait, lui, assez de force pour épauler un fusil. On verrait !
Qu'est-ce que ça pouvait fiche à cette heure que les gens de la Commune n'aient pas su faire leur métier? Le peuple ferait le sien! Amer, il pensa aux chamailleries, aux battages de parade, à tous les décrets inutiles, et songeant à ce qu'à cette minute on était en train de faire, place Vendôme, — le renversement de la colonne! — son souvenir remonta au soir où Thédenat, après le départ des Prussiens, leur avait conté,
ici même, la première entrée des alliés, la tentative des monarchistes pour jeter à bas la statue de Napoléon... Qu'est-ce M. Thédenat dirait, aujourd'hui?
Précisément, l'historien, sur le seuil de la porte paraissait. Il était arrivé à pas lents, plus voûté, souliers poudreux. Il inclina son noble visage aux boucles de neige, en enlevant son chapeau à bords plats. Il traitait toujours les Simon en humbles amis, gardant un respect pour la belle vie de Thérèse, une sympa thie pour les jeunes, une pitié pour le père. La conviction du vieux Simon, au service d'un idéal trompé^ l'émouvait comme un sacrifice de soldat pour une cause periue. Ceux-là, dans le tourbillon qui roulait tant de pauvres êtres livrés à leurs instincts, étaient restés honnêtes, sobres^ blâmant les fainéants et les ivrognes, les violents et les faibles, croyant à la vertu du travail et à la nécessité de l'ordre, — ordre nouveau, mais qui aurait comme l'autre, plus que l'autre, son harmonie.
Thédenat, par délicatesse, évita d'attrister le père et la mère de paroles banales :
— Rien encore ? dit-il.
Et il tenta de leur rendre un peu d'espérance.
Il taisait les préoccupations, les sombres tristesses où le plongeait le flot furieux des événements, qui emportait tout : les dictateurs du Comité de salut public rêvant tout haut de trahisons chimériques, rejetant sur Rossel intègre la faute de leur incapacité et de leur sottise, aveugles ou impuissants envers les manœuvres secrètes qui sapaient la Commune par en bas, agents bonapartistes ou affiliés de Versailles; Delescluze malade, usé, à bout de souille et, raidi par une volonté tenace, se débattant sous le poids de la délégation à la guerre; Billioray le remplaçant au conseil des cinq. Partout un besoin de renouveler, le néant des elforts; changement d'hommes qui redoublait le gâchis. La commission militaire était remplacée, Moreau passait à l'intendance.
De toutes parts le Comité central rentrait, s'imposait, affichait ses proclamations : une anarchie de plus. Cluseret, du fond de Mazas, élevait une voix dédaigneuse, donnait des conseils de stratège. Paschal Grousset, appelant aux armes les villes de province, signifiait le pacte de Paris avec la mort : après les murs, les barricades, puis les maisons^ qu'on ferait plutôt sauter que de les rendre. Il menaçait des forces terribles que la science mettait aux mains de la révolution.
Une délégation scientifique, docteur Parizel en tête, étudiait les moyens de rendre implacable la guerre, créait quatre équipes de fuséens, recensait les quantités disponibles de soufre, de phosphore, etc., achetait tout le sulfure de carbone possible. On agitait la question des fourneaux et des torpilles autour des barricades et dans les égouts. On donnait ordre aux dépositaires de pétrole et autres huiles minérales, d'en laire déclaration, dans les quarante-huit heures, aux bureaux de l'éclairage, à l'Hôtel de Ville... Simple mesure d'édilité, au cas où le gaz manquerait, se demandait Thédenat sceptique^ ou plutôt?... Tout n'était-il pas à craindre de ces insensés préméditant, avouant leur plan de destruction totale. Vallès publiait dans le Cri du peuple cette note : Pas un soldat n entrera dans Paris. Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra...
Gomme une bète acculée à la défaite certaine, à l'exaspérant désespoir, la Commune montrait les dents, grondait avant de mordre. Réduite à Paris après avoir espéré la France, et dans la capitale même se sentant isolée, subie et non plus acceptée, elle divaguait, frappait à tâtons. Les réfractaires, poursuivis et traqués, étaient enfermés par bandes. Tout citoyen devait se pourvoir aux arrondissements, où fonctionnaient des commissariats généraux de police, d'une carte d'identité. Faute de quoi, le premier fédéré venu l'arrêtait dans la rue. Six journaux dont le Siècle, seul grand organe libéral qui eût survécu au Temps, étaient encore
supprimés. En revanche, réminiscence puérile, des commissaires civils étaient envoyés aux armées, nom pompeux masquant ce qui/ restait des troupes populaires, fondant à vue d'œil.
Cette tyrannie, abattue sur Paris comme dans une rage de revanche, ce n'était même pas celle de toute la représentation qu'il s'était élue. La rupture — qui depuis longtemps, lézardant l'ensemble, s'élargissait entre la majorité frénétique et la minorité plus calme — venait de s'avérer, éclatante. Les jacobins et les clubistes ne se donnaient même plus la peine de venir aux séances, tranchaient de tout dans leurs comités. Vingtdeux socialistes, trouvant la salle vide, s'étaient rebellés, et dans une déclaration publique, bien que revendiquant la responsabilité personnelle des actes de la révolution sociale, répudiaient toute solidarité avec le Comité de salut public. La Commune se désagrégeait.
De ces condamnés que guettait un lendemain de vindicte, la soucieuse pensée de Thédenat s'en allait vers ceux qui avaient voulu s'interposer, les conciliateurs repoussés par les deux camps, tenus pour traîtres. 11 évoqua Poncet. Où était-il maintenant? Avait-il pu atteindre Bordeaux? Tout cela, peines et paroles perdues. La Ligue, pour l'armistice des villages du sud, n'était parvenue à rien. Le congrès de Lyon restait stérile.
— On dirait que vous venez de loin, m'sieu Thédenat? dit Simon. Si j'osais...
Il tendait gauchement la chaise d'où il s'était levé. LaS;, le vieillard consentit à s'asseoir. Et cela lui rappela, comme à Simon, le jour de l'entrée allemande, leur causerie. Il ne s'était pas attardé depuis dans l'échoppe, entrant, sortant, pour les nouvelles, une cha- 1 rllé. Une gêne les tint muets, une minute. Tous deux pensaient à cette colonne dont ils avaient tant parlé jadis et qui venait de tomber, prolongeait dans leur silence la commotion de sa chute.
— Je viens de la place Vendôme, dit enfin Thédenat.
Simon baissa la tête comme sous un reproche, puis la redressa, avecun mouvement de défi, où la curiosité perçait :
— Vous avez vu?
— Oui, dit Thédenat avec tristesse. Vos amis ont suivi l'exemple que les monarchistes leur avaient donné, mais, plus heureux qu'eux, ils ont réussi à jeter bas le trophée! La statue du vainqueur d'Iéna, de ce Napoléon entré triomphalement dans Berlin, vient de rouler aux pieds des vainqueurs de Sedan. Bonne journée pour les Allemands! Voilà de quoi les consoler de leur entrée incomplète!...
Déconcerté, le cordonnier ramena son châle sur ses genoux. Ses épaules plièrent. Il se souvint du soir où l'on avait été au-devant d'eux, quitte à se faire tuer, pour les empêcher de souiller Paris ! Oui, les Allemands avaient dû se réjouir aujourd'hui! Il s'étonna de penser à eux, il les avait oubliés, autant que s'ils avaient regagné leur pays de pipes et de choucroute, comme s'ils n'étreignaient pas la ville au nord, à l'est, par la dure boucle des forts. Versailles, ainsi qu'à tant d'autres^ lui avait pris l'horizon, détournant le tropplein des rancunes et des haines ! Mais à présent, la vision détestée surgissait, pesait sur sa conscience. Une honte patriotique le confondit.
Sans doute, renverser la colonne, ça s'expliquait dans le principe; en détruisant ce bronze fait avec des canons, ce signe brutal de la force, on s'attaquait à l'idée de la guerre ; on voulait tuer cette fausse conception de l'honneur et tout ce qu'elle entraîne de désastres et de crimes : le pillage, l'incendie, le meurtre. . . On en appelait à la fraternité des peuples, à une ère nouvelle de l'humanité... Mais bien sûr, quand le canon tonnait encore, et que les Allemands regardaient par-dessus l'épaule, l'heure n'était pas bien choisie. 11 murmura ;
— Pour ça, il aurait fallu être les vainqueurs. Alors, dans une grande fête de la paix, on aurait compris...
On était si loin de ce rêve qu'il sentit l'inanité de ses paroles. Elles aggravaient^ au lieu d'excuser. Il voulut savoir, demanda :
— Comment ça s'est-il passé?
Thédenat contait les préparatifs. A la base, face à la rue de la Paix, une entaille en biseau avait entamé, jusqu'au tiers du diamètre,, le fût de pierie. De l'autre côté, sur le même plan, — les plaques de bronze préalablement enlevées, — la pierre avait été sciée, des coins de fer enfoncés. A hauteur de la plate-forme s'enroulait un câble, relié par des mouffles à un cabestan énorme qu'une ancre fixait au sol. Dans l'axe de la chute, un lit de fascines et de fumier était préparé :
— La place était couverte de gardes nationaux l'arme au pied, les rues voisines noires de monde, les balcons garnis de curieux. Quelques invalides, auxquels on a fait place comme si on reconnaissait leurs droits, étaient là. A trois heures et demie, les toiles qui protégeaient les derniers travaux sont tombées. Les musiques ont joué la Marseillaise,, les cordes se sont tendues, et un craquement...
Thérèse écoutait avec une émotion sincère. Dans sa simplicité de femme, plus habituée aux souvenirs, aux traditions du passé, — et puis les récits de l'oncle, le grognard qui avait guerroyé en Prusse, en Autriche, en Espagne! — elle ne comprenait pas qu'on jetât bas « un des plus beaux monuments de Paris », ni en quoi j ça pouvait avancer les affaires. Un court silence, Simon et elle pressentaient l'écroulementgigantesque...
— Fausse alerte, dit l'historien. Une des poulies s'est \ brisée. La colonne était toujours debout. Alors il y a eu un moment de détente. Des bruits de trahison ont couru. Des ouvriers se sont empressés. Le temps s'est écoulé, interminable. Le public, comme au théâtre, d'abord s'est amusé, puis impatienté. On criait : « Laj
co-lon-ne! La co-lon-neî » ou « Tombera, tombera pas ! » Des musiques, devant l'état-major de la garde nationale, jouaient leurs airs, pour tromper l'attente. Dans la tribune officielle, Glais-Bizoin était à côté de Ferré. Des voyous chantaient des refrains. En riant, et en se montrant le monument dressé dans la lumière, on se passait les journaux du soir qui contaient le renversement. Enfin, un officier de fédérés a attaché, à la balustrade du haut, les couleurs tricolores, pour qu'elles tombassent en même temps que celui qui les avait illustrées. A cinq heures et demie, la Marseillaise a repris, le câble s'est raidi. On a vu s'incliner la colonne. Elle s'est, dans l'air, brisée en trois morceaux, et s'écroulant avec des pierrailles, elle s'est abattue sur le lit de fascines. La tête de la statue, un des bras étaient séparés du tronc. A peine avons-nous senti sous nos pieds une trépidation légère; mais le fracas sourd, l'immense poussière qui s'est épaissie comme un voile, cela je ne l'oublierai jamais, pas plus que la ruée de la fouie escaladant les débris pour les mieux voir. On agitait un drapeau rouge sur le socle, et tandis que commençaient les discours, je suis parti, bien triste...
Le silence de nouveau régnait. Ni Simon, ni Thérèse n'avaient envie de le rompre, humiliés dans leur idéal. Car les idées restaient belles, les revendicationsjustes, si les hommes et les actes les desservaient î Sentant ce qu'il y avait d'afQiction profonde dans le blâme de iThédenat, le cordonnier et sa femme se rejetaient avec plus d'amertume dans leur souffrance propre, la torture réveillée : Rose, les garçons...
Thédenat, qui eût voulu quand même les fortifier, i|les consoler, reconnut son absolue impuissance, — quels abîmes les séparaient. La main qu'il leur tendit ne les réunit pas. Sa peine s'en augmenta. Lui, à qui Hen de ce qui était humain n'était étranger, voyait ivec une espèce de stupeur à quel point il demeurait loin de tous ces hommes, aussi bien ceux-ci que ceux-
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là, défenseurs et assaillants, prêts à l'égal massacre...
Remonté chez lui, les fenêtres ouvertes sur la tiédeur embaumée de la nuit, le Luxembourg frais, il passait, avec Mme Thédenat, une morne soirée de causerie. De quoi demain serait-t-il fait?... Ils ressassaient leurs raisons de craindre. De quel écœurement en même temps que de quelle ironie n'eussent-ils pas été saisis, s'ils avaient su ce que décidait l'Assemblée, cet aprèsmidi même, tandis que tombait la colonne Vendôme.
Une très forte majorité refusait de voter l'urgence sur une proposition des députés de la gauche faite par Peyrat : que la République fût sanctionnée, de façon délinitive, comme gouvernement de la France. Et, pour comble, non contents de crier leur haine de l'avenir, leur espoir d'une restauration proche, ces représentants du passé, ces sanglants songe-creux, cherchant au ciel un appui suprême, ceux-là même qui avaient déchaîné le fléau et qui s'en remettaient jésuitiquement, pour le dompter, au Dieu des armées, avaient, par 413 voix sur 416, décrété d'immédiates prières publiques, pour attirer sur la France la tutélaire miséricorde !
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Le 19, Martial revenait de Saint-Germain, où maintenant la terrasse l'attirait chaque jour. Les habitués se retrouvaient sur le long promenoir ensoleillé, comme sur une plage : la Côte d'argent! Tout en s'en voulant, il suivait avec une curiosité passionnée les progrès de l'armée, guettant le moment proche de 'assaut, de l'entrée. Paris n'était plus que l'énorme enjeu d'une partie prodigieuse.
A chaque coup réussi, l'Assemblée, comme au lendemain de la prise du fort d'Issj^ célébrait son triom- Dhe, celui de ses braves partenaires. Un jour c'étaient es trophées du village d'issy, un autre, ceux du fort ie Vanves, ramenés avec la pompe de l'habituel programme : défilé par l'avenue de Paris; station à l'hôéi de la préfecture; chaudes félicitations du maréchal ;t de M. Thiers; formation en bataille dans la cour de narbre, et, pour fmir, devant les députés satisfaits, dlocution d'un personnage du bureau. Avant-hier le '■ice-président Benoist-d'Azy, hierGrévy en personne.
A présent, on touchait au but. Les mouvements des roupes, les escarmouches dernières, l'établissement les batteries de brèche, Martial pointait tout, suppuait tout.
C'était avec un intérêt fébrile, mais sans tristesse, u'il avait appris les opérations de la veille. A droite eux colonnes avaient enlevé le moulin de Cachan, lé une centaine d'insurgés. On attendait l'arrivée des Tisonniers. Les cheminements, appuyés sur les deux
forts conquis, s'avançaient entre le petit Vanves et la Seine, menaçaient les portes de Sèvres et d'Issy. A gauche, sous la protection des batteries de Montretout et du Mont-Valérien, les corps de Douay et de Clinchant touchaient aux remparts. Les projectiles énormes avaient démantelé les portes^ troué les bastions. Les rares habitants du Point-du-Jour, d'Auteuil et de Passy vivaient dans leurs caves. De nouvelles batteries à Bécon, dans la redoute de Gennevilliers, dans l'île de la Grande-Jatte, avaient ouvert leur feu.! Les obus de Bécon atteignaient le cimetière Mont-: martre, la place Saint-Pierre. !
A peine si les fameux canons des Buttes commençaient à répondre, d'un tir si mal réglé qu'il n'atteignait que les propres fédérés de Levallois. Martial revit l'incurie des parcs, ces belles pièces gisant comme abandonnées. Il se souvint du soupçon qui avait sur lui-même pesé : agent de Versailles! Est-ce qu'en dépit des Le Moussu et consorts, Versailles n'aurait point là d'autres agents, plus sérieux?
D'abord inquiet, quand avaient commencé à tirer i les batteries de Bécon, Martial s'était rassuré. Sans doute son père et sa mère avaient quitta la petite maison, dû se réfugier rue Soufflot, dans son atelier, ou chez Thédenat. Et, tranquillisé, il avait, avec un détachement singulier, continué à bavarder sur la terrasse.
L'un développait des plans de guerre. L'autre comptait les coups des gros canons de Montretout, relevait, longue-vue en main, les dégâts. Irrésistiblement, tous retournaient river leurs regards aux grandes lunettes; d'approche, que louaient des camelots habiles. Onj était comme au balcon d'un immense théâtre. Dans une resplendissante lumière d'apothéose, Paris s'étalait.| cité féerique où miroitait le fleuve, à travers Tamoncellement des monuments, des maisons, des rues. Les] jardins la diapraient de taches vertes. IMontmartre érigeait sa butte. Le dôme des Invalides étincelait commet un casque d'or. Les tours de Notre-Dame levaient danfjj
l'azur leurs bras de prière. Les toits de vitres du palais de l'Industrie réverbéraient leurs éclats...
Dans le fiacre qui le ramenait, Martial ne s'étonnait même pas d'être assis à côté de Blacourt. Le gandin l'avait rencontré devant le château, supplié d'accepter une place. Dans cet abandon de tout l'être, détente physique et affaissement moral, auquel Martial depuis son arrivée se laissait aller — contre -coup de la vie trépidante des deux sièges, emprise morbide de Versailles, — il n'avait pas eu cette répulsion que lui avaient jusque-là inspirée le gros garçon, son incurable lâcheté, son bas égoïsme. A le regarder mieux, il restait surpris de le voir différent, inquiet, maigri, son visage inexpressif pétri d'une vie nouvelle. Les yeux luisants^ la mâchoire saillante disaient une étrange tension de désir et de souffrance. Une idée fixe habitait le crâne étroit, sous les cheveux pommadés.
— Ah! cette Maddalenaf avait soupiré Blacourt, à peine Martial s'asseyait-il.
Une telle intensité de passion sortait de cette voix tremblante que le sculpteur s'en était ému. Les mains de Blacourt étaient secouées de tressaillements nerveux, comme si elles eussent voulu saisir, caresser, tordre. Si vil qu'il fût, à ce point de frénésie Tamour avait quelque chose d'impressionnant. Martial plaignit cet affolé, à qui tous les plaisirs étaient possibles, et qui ne se réjouissait que de son tourment. Aucune ivresse ne l'avait diverti. Ni la haute noce avec les camarades retrouvés et les cocottes en renom, menant grande vie, faisant prime parmi la jeunesse dorée, les officiers titrés et riches, — ni les nuits de jeu d'où il sortait rompu, mais non calmé. Rien, pas plus la chair savoureuse des filles que l'or dont il avait maintenant la poche pleine, — gains d'hier^ rentes amassées,, — ne lui pouvait faire oublier l'ardente et froide créature, les yeux de braise, la peau si blanche qu'on eût dit le satin d'un camélia, si douce qu'en y pensant il se sentait défaillir, enrageait de luxure déçue.
Il se confiait à Martial, candidement, sans honte, tant sa hantise le possédait, abolissait en lui le reste : Français s'égorgeant, Prussiens au guet, pays, famille, intérêts propres...
— Mon cher, il faut que je la revoie... Et qu'elle y passe! Il n'y a pas...
Il avouait l'obsession de ses jours et de ses nuits : rentrer à Paris coûte que coûte. La peur qui le remuait au ventre, la certitude, réfractaire, dêtre enrôlé, emprisonné peut-être, la menace perpétuelle de Tinet, tout cédait devant l'image rapprochée, l'hallucinant contact de ce corps entrevu, ferme et rond sous la dentelle, de cette chair adorée et maudite... Aller se battre pour ces gueux-là, lui à qui chaque coup de canon était un délice, évoquait Malonsky broyé, — se battre lui, Blacourt, contre les soldats de l'ordre et de la propriété, contre lui-même, — cette démence, à certaines minutes, l'étourdissait comme une fureur de vin, un malélice... Risquer tout, crever, mais l'avoir.
Martial, qu'il venait de déposer à hauteur de la maison d'arrêt, le regardait s'éloigner avec un sourire. Un vrai type! Et dans sa remarque, il y avait autant de mépris que de pitié. Un groupe massé devant la grille de la prison attira sa vue. C'étaient des parents qui attendaient, avec la foi absurde que leur cher disparu allait surgir, un vague espoir de nouvelles. Des curieux hostiles les surveillaient. Mais un mouvement se faisait, la porte s'ouvrit, Ici grille extérieure tourna. Quatre hommes un à un sortirent.
Martial, qui examinait le spectacle avec une Indil'férence de badaud, ne put en croire ses yeux. Rêvaitil? Là, devant lui, Poncet et Thédenat!... Il poussa un cri, il était déjà dans les bras de son père. Il le regardait avec stupéfaction, le palpait comme s'il eût douté de sa présence :
— Toi! fit-il! comment es-tu là? Que s'est-il passé?
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— On ne t'a donc pas encore prévenu? J'avais chargé...
Martial sïnquiétait, le pressait de questions. Quelle mauvaise mine il avait, vêtements fripés, un teint de plomb t Et Thédenat, lui aussi, avait vieillit... Mais par quel hasard? Une démarche pour la Ligue?
Amèrement Poncet sourit :
— Tu vois où ça mène. En prison, avec l^s malfaiteurs f
Il contait son arrestation, à Tours. Ohl plus d'ennuis que de mal! Tout l'abominable du procédé était dans la violation du plus sacré des droits; car, dans la forme, on avait été courtois. Reçu à l'arrivée par Thiers, — qui, pince-sans-rire, se contentait d'incriminer la Ligue, « principal auteur des désordres... appui de la Commune! » et l'eût volontiers laissé libre sur parole, — il avait dû à la bienveillance du conseil des ministres le logement d'où il sortait. Il est vrai qu'il avait pu recevoir des amis, et tout à l'heure Thédenat, généreusement accouru de Paris, avait fait lever les dernières difficultés, aidé de Tolain.
Il présentait Martial au député de la gauche et à son compagnon : un des envoyés du Congrès de Lyon, qui avait apporté à Versailles le vœu Je la seconde grande commune de France. Mais déjà ceux-ci les •quittaient, laissaient le père et le fils avec leur vieii ami. Thédenat expliqua comment il était venu. Avertie hier seulement, Mme Poncet, bouleversée sous son air calme, l'avait mis au fait. Aussitôt il avait été demander un laissez-passer à Jacquenne, s'était muni, en vue des avant-postes, de ses papiers, de sa nomination au Collège de France, et ce matin, gaillardement, il s'était mis en route, par une des portes de l'est, avait trouvé une voiture à Charenton. Il était tombé dans la cavalerie, avait eu, en suspect, l'honneur d'une escorte jusqu'à Versailles. L'heureuse rencontre de Tolain avait terminé l'imbroglio...
Martial l'écoutait, ressentait devant le dévouement
du vieillard une reconnaissance et un malaise. Lui qui ne se doutait de rien, n'avait été bon à rien! Et en même temps, retourné d'un coup, une colère le secouait contre ces imbéciles qui à présent emprisonnaient les honnêtes gens!... Son père, un savant fameux, un patriote éprouvé^ conduit entre des gendarmes!... Cette injure le frappait plus que cent injustices contre d'autres . Il apercevait, sous leur vrai jour, les êtres et les choses, Versailles à nu. Cette soudaine conscience de la réalité lui faisait mesurer quels ravages avait exercés en lui la pernicieuse influence. Il sortait de son anesthésie, ressouffrait au vif les mille causes d'exaspération. A l'idée du danger qu'avait pu courir sa mère à Montmartre, de sa solitude dans la maisonnette que pouvaient atteindre demain les obus, il rougit de laisser son père et Thédenat, les anciens, s'en retourner seuls dans la ville qu'ils aimaient, à l'heure de l'imminent péril. Il prit un grand parti :
— J'irai avec vous!... Si, père! Je ne veux plus être loin de toi ni de maman.
Mais, nettement, Poncet s'y refusait. Est-ce que Martial devenait fou! Avait-il envie de se battre? Rentrer, c'était la main au collet, le fusil sur l'épaule. Cette fois il faudrait marcher, ou bien Mazas, qui sait, pis encore... Non, il ne rentrerait pas dans Paris. Ce serait de la stupidité pure... Et d'abord il ne leur serait d'aucune utilité : un embarras constant, un tourment de plus...
A mesure que son père parlait, soutenu par Thédenat, Martial se sentait convaincre. Son trouble s'en accrut. Qu'allait-il devenir? Demeurer à Versailles, inerte, ballotté comme une épave au ressac des heures le dégoûta. Le poids de son isolement, de sa lassitude, l'accablait soudain... Une irrésistible envie l'emporta : à tout prix échapper à ce stagnant marasme, à ces fondrières d'âme, où il s'enlisait... Partir...
Une file de tombereaux chargés d'obus les immo-
bilisa, devant la mairie, au coin de l'avenue de Paris. Très vite^ accompagné d'un homme corpulent, à large et bonne figure, à barbe grise^, un commandant d'étatmajor passait. Il eut un geste de surprise à la vue des Poncet et de Thédenat, hésita s'il s'arrêterait. Puis, d'un élan de sympathie, Du Breuil allait à l'historien, lui tendait la main; il serrait celle aussi des Poncet.
Il n'avait qu'une minute, venu de Ghâtillon porter à l'état-major du maréchal une lettre confidentielle du général Ghenot. Il sourit à Thédenat^ qu'il n'avait pas revu depuis le 19 mars, le meurtre des généraux, de n'était pas sans émotion qu'il le retrouvait.
Plus d'une fois, depuis qu'avec son général il attendait aux portes l'heure de l'assaut, les dernières paroles de Thédenat l'avaient poursuivi. Elles répondaient d'une façon si poignante à ses doutes, redoublés depuis que, mêlé aux combattants^ agir empirait pour lui l'angoisse de penser!... Alors il se répétait les mots fatidiques : « Vous aussi, vous êtes esclave d'un devoir... Puisse-t-il ne pas vous ramener aux mains de criminels et d'aveugles^ comme un triste instrument de force! Si vous aviez un jour à vous battre contre Paris,, songez qu'il a bien souffert, et qu'au-dessous des meneurs, il y a la multitude qui ne sait pas, qu'on n'a pas instruite, la multitude que la misère irrite et que l'ignorance égare. Ce jour-là, mon enfant, soyez humain... » Comment concilier ces antinomies terribles: être soldat, être humain?...
Poncet et Bersheim, qui s'étaient aussitôt reconnus, — quels siècles depuis Bordeaux ! — causaient affectueusement. Leur patriotisme et leurs douleurs étaient à l'unisson. Mais Du Breuil présentait son futur beaupère à Thédenat. Au nom de l'ex-député de Metz, l'historien, une lueur au visage, s'exclamait. Une sympathie échauffa leurs premiers propos, respect admiratif de Bersheim, noble compassion de Thédenat devant cet homme qui incarnait les provinces perdues et, dans
sa carrure forte,, ses yeux gris, la fine fermeté lorraine.
Le Messin, fuyant sa ville où ses intérêts ne le retenaient plus, était arrivé de la veille, avec Mme Bersheim. Le déchirement avait été plus cruel qu'il ne l'aurait cru, quand était venu le moment de quitter ces lieux où il avait vécu sa vie d'enfant et d'homme. L'usine vendue, l'adieu aux anciens ouvriers^ la visite au domaine de Noisseville où de nouveaux fermiers, sous la surveillance de grand'mère Sophia, géreraient les terres, avaient été autant d'étapes sur la voie douloureuse.
Pas à pas il se détachait, s'éloignait de ce passé, auquel traditions, coutumes, liens d'amitié, tout l'enchaînait, jusqu'à l'aspect familier des maisons, des rues^ de ce paysage si mêlé aux souvenirs, aux sensations, qu'il semblait faire comme partie de lui. La demeure encore tiède des anciens foyers, et où, à son tour, il avait édifié le sien; où mariage, naissance^ mort avaient noué, rompu les fils puissants et frêles de la vie humaine, et où ne restait plus à présent que grand'mère Sophia, avec la vieille servante Lisbeth, comme il en avait alors regretté le charme évanoui, et en même temps senti l'impossibilité désormais d'y vivre, — au moins tant que les lourds talons, le pas martelé des troupes allemandes frapperaient en cadence le pavé ; tant que le drapeau du vainqueur flotterait au-dessus de la ville, dans l'air lorrain ! Il était allé au cimetière saluer ceux qui faisaient française cette terre, encore et quand même, par le profond ensemencement des morts. Et puis il était parti avec sa femme, le cœur brisé.
Versailles, où il retombait en pleine excitation, dans cette espèce de fièvre qui précède l'hallali des grandes» curées, ne lui avait apporté aucun dérivatif; en changeant d'horizon il n'avait fait que changer de douleur, A Metz il souffrait dans chacune de ses fibres, ressentait la coupure, le meurtrissement des racines. Ici, transporté sur un sol aride, dans un air desséchant,
tout brusquement lui manquait. Passés la première joie d'embrasser Anine, le courtplaisir de serrer la main de Du Breuil avant le regret de le voir s'éloigner pour cette maudite guerre, il n'y avait plus que le désespoir d'assister, comme une sorte d'étranger, au déchaînement des passions.
Bersheim n'excusait pas les actes déments des hommes de la Commune, cette fureur inepte de destruction qui les poussait à jeter bas, pour la plus grande joie des Allemands, la colonne de la Grande Armée, à demander, comme Vallès, qu'on brûlât « la carcasse emmaillotée » du César^ pour jeter hors des Invalides ses cendres au ventî Belle victoire que de démolir l'hôtel de ïhiers, on lui en reconstruirait un plus beau, — l'Assemblée avait voté sa réédification aux frais de l'État ! Jolie revanche aussi, que de se venger de la défaite imminente sur des innocents !... Urbain^ faisant état d'un rapport rédigé par un officier de la garde nationale. Barrai de Montant, scribe à double face, sur le prétendu viol et le massacre d'une cantinière par un soldat versaillais, avait réclamé qu'on fusillât immédiatement en retour cinq otages dans Paris, devant les bataillons assemblés^ cinq autres aux avant-postes. Amouroux, Rigault demandaient qu'on en revînt à la réalisation immédiate de l'ancien décret, surtout contre les prêtres, avec peine exécutoire dans les vingt-quatre heures.
Ces odieuses menaces, cette défense de bête affolée, traquée, n'empêchaient pas le Messin de faire le départ entre le juste et l'injuste, et comme il réprouvait de tels excès, d'également haïr cet acharnement sauvage des chasseurs, fonçant sur le grand Paris irresponsable, comme sur un repaire de fauves, hurlant, par les bouches séniles des parlementaires, corrompues des journalistes, égoïstes des mondains, écumantes des bourgeois, leurs mille voix féroces et peureuses, dans le hourvari dessalons, des couloirs politiques, de la rue
Au bord du trottoir, les Poncet et Thédenat, Bersheim et Du Breuil allaient se séparer, quand autour d'eux un rassemblement subit s'aggloméra. Une rumeur, du fond de l'avenue populeuse, comme par un dimanche de grandes eaux, lentement montait. Des visages se penchèrent. Avec une rage mêlée de plaisir on se communiqua l'ordinaire nouvelle : « Des prisonniers ! »
— Partons f dit Du Breuil.
Il en avait trop vu, de ces défilés 1 Et Bersheim aussi voulut fuir, redoutant l'hj^stérie de la foule. Mais Poncet et Thédenat, qui jamais n'avaient subi ces visions, hésitaient, cloués sur place par un intérêt poignant. Martial s'inquiéta; par hasard il ne s'était pas encore trouvé sur le passage d'une de ces colonnes sinistres. L'émotion que marquait Du Breuil l'impressionna. En un instant le flot des curieux avait grossi ; une barrière de spectateurs avides les maintenait.
Sous le soleil, précédés et voilés d'une poussière épaisse, dont les éclairs des armes trouaient le nuage, les malheureux parurent, entre les cavaliers de l'escorte. Loqueteux et farouche, c'était l'habituel convoi de bétail, sous les huées. Les cheveux collés, des rigoles de sueur à leurs masques de poussière, de poudre et de crasse, haletant comme des chiens altérés, ils se traînaient, sans rien qui rappelât la noble forme humaine, spectres de désespoir et d'abrutissement. Une femme en robe de soie cria : « Ils sont hideux 1 »
Martial toisa le teint reposé et le chapeau de fleurs, instinctivement gouailla : « Je voudrais l'y voir, cellelà ! » Sévèrement des voisins l'admonestèrent. Thédenat et Poncet, atterrés, contemplaient sans mot dire. Bersheim prit la main de Martial, souffla : « Taisezvous f » Du Breuil, très pâle, mordait sa moustache.
Harassés, sous les poings tendus, les projectiles ignobles, les bourrades de leurs gardiens, les fédérés avançaient. Un œuf pourri, lancé par un gamin, s'écrasa sur la mâchoire d'un géant brun, dont la tête
dépassait le niveau. La sanie jaune coula dans la barbe et sur la gorge velue. Une allégresse énorme salua son geste de menace, réprimé d'un sabre haut.
A mesure que les derniers arrivaient, les injures se faisaient plus abjectes, redoublaient de violence. Une prolonge passa, avec un vieillard et deux femmes, qui n'avaient pu suivre. Une estafilade toute fraîche coupait le front de l'homme. Enfin, traînée à bout de corde par un hussard, une vieille au jupon déchiré, mèches blanches pendantes, suivait hagarde, si lasse qu'elle manquait s'abattre à chaque pas. D'une saccade brutale, le lacet de torture, enroulé aux poignets sanglants, se tendait, secouait la vieille chancelante. Et le hussard riait, et la fouie applaudissait. Soudain il y eut des cris joyeux, un esclatfement de triomphe. La vieille était tombée, refusait obstinément de bouger. Le hussard la piqua de son sabre au bas des reins, repiqua, encouragé par les rires obscènes.
Mais déjà, s'arrachant aux mains de Bersheim qui avait deviné, voulu arrêter son élan,Du Breuil,ne pouvant contenir plus longtemps son indignation, avait bondi sur la chaussée, invectivait le hussard :
— Vous n'avez pas honte ? Respectez votre uniforme 1
Intimidé, le cavalier baissait le nez, repartait en grommelant, traînant la vieille qu'à coups de pied on avait fait relever, dans le tumulte qui, en même temps que Du Breuil, avait jeté derrière le convoi la foule rompant sa haie. C'était maintenant autour de l'officier que gesticulait la meute hurlante. Assailli, insulté, il regardait sans bien comprendre. Un fonctionnaire décoré lui mit le poing sous le nez, bégaya :
— C'est à vous d'avoir honte 1
La dame au chapeau de fleurs ricanait :
— Il en est!
Des poignes le saisirent, sans respect pour ses galons. La foule éclatait en reproches, en murmures : € Assommez-le î Qu'on le dégrade! Arrachez-lui sa
croix î » Un éclair montra à Du Breuil stupéfait l'ancien cauchemar, le calvaire de la rue des Rosiers, une foule aux habits différents, aux visages semblables... Semblables? Non. Ceux-ci étaient pires, avec leur distinction de surface^ craquant sur le mufle vil.
Il abattit sa main sur une joue molle, élargit le cercle à coups agiles. Une fureur décuplait sa force. Autour de lui, Bersheim et les Poncet se démenaient. Leurs protestations, la dignité vénérable deThédenat^ l'air fier et offensé de Du Breuil, non moins que son poing vigoureux, finissaient par imposer. Ils purent tendre les groupes grondants, s'écartaient sains et saufs.
Tout viljrants, ils marchaient en silence, ou bien échangeaient des phrases incomplètes, l'âme chavirée de colère, de tristesse et de dégoût. Poncet et ïhédenat; à cette révélation d'une humanité insoupçonnée, cessentaient une horreur inexprimable, l'effroi d'un Dressentiment. Martial, bouleversé, se demandait comment il avait pu séjourner sans asphyxie dans ce délélère milieu, fétide en dessus, mortel en dessous. Irrésistiblement le désir le hanta d'une terre de paix et de beauté, où le soleil n'éclairerait point ces abominations. Au bout de quelques pas^ la première émotion tombée^ ils prenaient congé. Bersheim et Du Breuil se dirigèrent vers l'hôtel de Grandpré. Encore sous le coup de l'événement, il leur semblait sortir, rompus, d'une crise terrible dont, si brève qu'elle eût été, ils gardaient la prostration. Ils voyaient toutes choses avec une lassitude désabusée ; l'éclatante soirée s'étendait funèbre.
Du Breuil, dont les instants étaient comptés, se hâlait, maudissant le retard. Tout à l'heure il lui faudrait regagner les quartiers de la division, à peine aurait-il vu Anine, trouvé près d'elle quelques minutes de réconfort... Le timbre d'annonce résonnait encore dans la cour de l'hôtel qu'au seuil du vestibule, impatiente, elle surgit. Les visages tourmentés de son père et de son fiancé la frappèrent. Quoi encore?...
Mais Bersheim leur joignait les mains : « Allez, mes enfants t » Et laissant les jeunes gens traverser le salon, chercher la solitude du jardin, il montait très vite dans sa chambre. Sa femme, en le voyant entrer, poussa un cri. Bersheim, avec un besoin d'affection, l'attirait, et s'asseyant près d'elle, longuement il dit sa plainte. A mots pressés, la douleur, la patriotique révolte du Messin déraciné jaillirent. C'était pour voir cela, ce haineux déchirement de la France, pour se débattre inutile, blessé de tout, de tous, au milieu de ces furieux pires que des bêtes, c'était pour cela qu'il avait abandonné la maison natale, la ville chère î
Elle et lui, d'un regard étonné, contemplaient les murs, hospitaliers pourtant, de cette chambre où ils étaient comme dans un abri de passage, voyageurs que tout chagrine et déconcerte. L'air tiède entrant par la fenêtre ouverte leur semblait hostile, souffler d'un ciel rude; dépris du passé, victimes du présent, effrayés de l'instable avenir, ils souffraient de ne retrouver, dans leur nouvelle patrie, qu'une terre étrangère, l'exil.
Mains unies, Anine et Du Breuil, sous l'allée de tilleuls, jouissaient avec une âpre ferveur des rapides minutes. Elles étaient comme une oasis dans le désert de leurs journées; et pourtant une indicible amertume en empoisonnait le délice. Sans cesse, depuis qu'il était loin d'elle, Du Breuil se reprochait d'avoir accepté cette séparation, de remplir, sans être bien convaincu de sa nécessité, un service quotidien que tout contribuait à alourdir : contacts déplaisants de camarades, heurts d'idées, et surtout la fréquentation de Ghenot, qui, à le mieux connaître, s'avérait, sous la rusticité madrée, un ambitieux à froid, sans convictions ni principes. Gomme les beaux yeux d'Anine, son pur et tendre sourire, prometteur de joies infinies, lui manquaient! Gomme il se sentait seul, avec le harcèlement de ses scrupules et le fastidieux tracas de ses besognes! Et lorsqu'il arrivait, lèvres lui démangeant de
baisers, cœur assoiffé d'amour, avide de puiser dans la bonne présence un peu de calme, une réserve de confiance et d'énergie, il fallait qu'un tragique hasard, le coup d'assommoir d'une telle aventure le vinssent frapper en plein trouble, achevassent de désemparer son âme flottante.
« Quoi! se disait-il, en sommes-nous là, que l'acte de la plus élémentaire pitié, l'accomplissement d'une simple fonction de chef reçoivent pareil salaire? Je n'ai fait que mon devoir de citoyen, d'officier! C'est 3hoir au-dessous de la brute que d'outrager ainsi des vaincus, des hommes, fassent-ils égarés, fussent-ils coupables! Ces gens-là, après tout, savent se battre et mourir pour une cause qu'ils croient légitime, et où peut-être il y a des revendications plausibles! Que la société s'érige en juge, soit, puisqu'elle est la plus forte, puisqu'il faut qu'elle soit la plus forte, dans l'intérêt du pays, à cause des Allemands; au moins qu'elle ne se fasse pas bourreau... Si la France a droit à l'ordre, Paris a droit à la justice. Droit pour droit... »
La perspective des jours qui allaient venir, de l'assaut proche, assombrissaient davantage ses réflexions. Au lieu de savourer le bonheur d'être ensemble, il contait ses déboires et sa peine. Malgré lui, malgré elle, ils en revenaient à cet éternel carrefour où leur pensée prisonnière les rivait, comme une chaîne trop courte. Incomplètement, et d'autant plus, ils goûtaient l'instant fugace, le soir odorant, la douceur de Iheure. Leur réciproque image se gravait au fond de leurs ardents regards, comme à la veille d'un long adieu.
Jamais Anine n'avait paru à son fiancé plus émouvante. Jamais il n'avait été plus près de son cœur. Toates les forces mystérieuses de la vie affluèrent à leurs veines, battirent à fleur de peau. Ils eussent voulu éterniser cette seconde, d'une ivresse lancinante à force d'intensité, et c'était pour eux une intolérable angoisse que de la sentir se dissiper tout entière... L'heure plana dans le silence.
Du Breuii tira sa montre, en écouta les battements précipités. Il eut un geste de désespoir, perçut la fuite du temps. Il fallait s'arracher l'un à l'autre... Jusques à quand? Pour la première fois, un élan les jeta poitrine contre poitrine. Leurs visages se touchaient; leurs lèvres furtivement cueillirent^, sur leurs joues empourprées d'un sang brusque, la fleur déjà fanée de l'instant.
Quand leurs bras se dénouèrent, après l'étreinte passionnée, ils éprouvèrent comme une stupeur, si proches, pourtant à mille lieues, tout l'inconnu entre eux. Demain!... Ce n'était plus le temps, l'irréparable temps qu'ils écoutaient fuir, c'était le meilleur d'euxmêmes, leur bonheur et leur vie, qui s'éloignaient...
Le lendemain, dans l'un des anciens bureaux des secrétaires d'Haussmann, portes battantes au va-etvient fébrile, des voix colères s'élevaient, petit bruit perdu dans le grand bourdonnement confus qui emplissait l'Hôtel de Ville, à cette approche de la fm. Bien que personne ne voulût se l'avouer, fît mine de croire Paris toujours invincible, la Commune maîtresse de la situation, de l'inquiétude perçait. On voyait dans les immenses salles des gens errer d'un pas hâtif, comme s'ils avaient senti le pont instable, le vaisseau prêt à sombrer. Les regards s'évitaient avec défiance, ou s'affrontaient avec bravade.
— Non, mon cherl trancha Jacquenne, durement. N'attendez rien de moi.
Il toisait Poncet avec une rancune bourrue.
— Et vous, Fernol^ reprit-il, laissez-moi tranquille f Je n'ai pas de temps à perdre.
Les trois hommes, sans sympathie, se contemplaient : une irritation sourde avait enfiellé leurs paroles, allumé leurs yeux. Poncet était rentré dans la nuit, l'âme encore terrifiée du hideux tableau de Versailles. Il n'espérait plus rien de la conciliation : la démarche ultime de la Ligue, tentée en son absence, cette vaine proposition d'une trêve durant laquelle
Assemblée et Commune dissoutes remettraient leurs pouvoirs expirés, ou usurpés, à la réunion des nouveaux conseils municipaux, les vœux à peu près identiques du congrès de Lyon, tout cela n'était que vent, fumée, rêves puérils évanouis devant la réalité impitoyable. Et c'était cette réalité même, constatée, ressentie hier sur le vif, qui l'élançait, d'autant plus, vers un espoir d'arrangement dernier, quelque impossible revirement. Trois membres du Comité de salut public, Billioray, Gambon, Ranvier, ne venaient-ils pas défaire, du côté de l'Union des syndicats, un premier pas, dans le sens du programme naguère indiqué par celle-ci : la Commune soumise à une réélection, sous condition de Paris formant un département autonome, avec amnistie pleine et entière... Cette reculade était un aveu, ils avaient peur, — ils céderaient...
— Tenez! dit Jacquenne, vous êtes un naïf. Un pas en arrière, pour nous, c'est l'elTondrement immédiat. Avec cela que Versailles va traiter avec des gens qui mettent les pouces 1 On cadenassera la chaîne. Attendre de la raison ou de la pitié de ces civilisés pires que des barbares, c'est être fou. Faut-il vous rappeler ce que Thiers vient de dire aux délégués de Lyon : « l'Assemblée est libérale! L'armée est héroïque! Il ne lui fera pas l'outrage de la priver d'entrer dans Paris. Elle a droit à cette récompense!... » La France? Elle ne bougera pas. Vingt-cinq mille hommes sont en réserve pour les jeter sur Lyon au besoin. Sans doute ce qui reste des fidèles soldats de Napoléon IIÏ, les derniers prisonniers que Favre, en allant signer le traité de honte, a été caresser à Mayence, et que libéralement a restitués Bismarck! Les autres villes resteront inertes. Thiers a confiance dans « l'avachissement » de l'esprit public! c'est son mot. Non, un seul m^en de salut! Que le peuple des faubourgs se lève et, dans le Paris déserté des riches, fonce sur l'assaillant! Les barricades, l'incendie! Et si Ton meurt, ce sera du moins en braves.
Ne vivant plus que par les nerfs, surmené, secoué d'une toux rauque, Jacquenne, comme Delescluze,'^ consacrait à une cause que ses partisans faisaient obscure et trouble, contraire à son idéal, une ardeur désespérée. Ni les vagues motions socialistes de la minorité, ni l'enfantin radotage de la majorité, copiste servile des hommes et des actes de 93, ne cadraient avec sa conception étroite et rigoureuse de la société future. Il égalisait, sous un niveau dominateur, l'humanité redevenue bonne^ travailleuse et juste. Un sec collectivisme d'État distribuerait à tous les idées et le pain, les vêtements et le gîte, élèverait les enfants, recueillerait les vieillards; la pensée affranchie, l'union hbre, l'homme et la femme rentrés dans un paradis nouveau, sans Dieu que la conscience.,.
L'avènement de la Commune avait sonné pour lui, au cadran du Temps, une des grandes heures de l'histoire sociale. Sans retard, il fallait organiser; que des décrets fissent jaillir la lumière du chaos, de fond en comble réédifier, dresser,, dans ses grandes lignes, la cité du rêve. Et dès les premiers jours, devant l'immense gâchis, l'incohérente impuissance, ses illusions étaient mortes, son enragement farouche avait grandi. Il vivait à l'écart des intrigues, indépendant, craint pour la rigueur de ses principes et son parler franc. Il s'était désintéressé du dernier écho de la grande querelle, l'ordre du jour de la majorité blâmant le manifeste des socialistes^ consentant à oublier leur conduite, comme celle d'écoliers en faute, s'ils retiraient leur signature. Il méprisait bon nombre de ses collègues; hier encore on avait arrêté Emile Clément, ex-policier, faufilé là. A présent, quelque mesure qu'on prît dans l'abstraction pure ou dans le fait, tout lui semblait insuffisant et pauvre.
S'il souriait avec faveur aux efforts de Vaillant pour
socialiser l'enseignement, créer des écoles profession-
melles, il ne saisissait pas l'inopportun des règlements
sur les théâtres, supprimant les directeurs, instituant
un système coopératif; il semblait qu'il eût le temps à lui, et que l'histoire enregistrât. Intègre^ d'une austérité de mœurs puritaine, le vol en règle qu'était, malgré les efforts de Jourde, de Varlin, de Moreau, le service des fournitures et de la solde — on y eût pu économiser deux à trois cent mille francs par jour — le transportait de rages froides; pour tout concussionnaire ou déprédateur, la mort! Il eût voulu que le décret y ajoutât des supplices, avait appuyé et voté cet article : « Aussitôt que les bandes versaillaises auront été vaincues, une enquête sera faite sur tous ceux qui de près ou de loin auront eu le maniement des fonds publics. » Lui qui, sous l'Empire, avait été un des pamphlétaires célèbres, il avait approuvé l'hécatombe des derniers journaux, dix quotidiens et périodiques dont la Commune, VÉcho de Paris^ la Revue des Deux Mondes, l'interdiction à toute feuille nouvelle de paraître. Il eût volontiers supprimé du coup tout ce qui restait, amis mêmes, pour qu'on pût en silence faire œuvre énergique. L'Officiel suffisait.
Pour les otages, étouffant en lui toute pitié individuelle, et puisque aussi bien Versailles, en n'acceptant point leur échange contre le seul Blanqui, avait admis en principe leur sacrifice, — qui sait, pour de plus sanglantes représailles^ l'avait escompté peut-être? — il n'eût point voulu qu'on les torturât en détail par l'attente et l'espoir, la fusillade après. En bloc, qu'on les alignât sur le front de bandière, et si Versailles refusait encore^ prononçait leur arrêt, qu'on les immolât tous! Ainsi le fossé rouge serait comblé; contre le passé féroce on aurait retourné ses propres armes, la lutte à mort commencerait sans merci.
Mercredi, la cartoucherie de l'avenue Rapp, comme une réponse de Versailles à la chute de la colonne Vendôme, avait sauté, faisant de nombreuses victimes. Paris, bouleversé, avait tressailli à la détonation formidable, dans une secousse de tremblement de terre. Un tourbillon de balles, parmi des poutres en-
flammées,, des débris humains, avait jailli de l'énorme foyer, où les tonneaux de poudre, les ballots de cartouches éclataient dans un tonnerre continu d'explosions, des bouffées de flammes. D'épais nuages s'étaient étendus sur le Champ de Mars empourpré, couvert de balles écrasées, en fusion, sur le quartier, où toutes les vitres s'étaient brisées.
Avec l'opinion publique, sur certains indices équivoques, Jacquenne attribuait à la trahison cette catastrophe, y voyait la main furieuse de Versailles. Partout des espions et des conspirateurs!... Plus de répit, plus de fausses espérances... Les batteries de brèche venaient d'ouvrir leur feu, tandis que tous les ouvrages en arrière et les canons du Mont-Valérien écrasaient l'enceinte de leurs projectiles.
Poncet n'insistait pas. A quoi bon? Il n'y avait plus qu'à remonter là-haut, à s'enfermer dans sa maisonnette de Montmartre, à défendre son laboratoire, pendant qu'Agathe continuerait à soigner les blessés, à faire le bien qu'elle pourrait. A plusieurs reprises on était venu, de la part de la délégation scientifique, faire appel à son concours de chimiste. Il devait posséder des quantités de substances explosibles, connaître des formules redoutables...
Il eut peine à garder son sang-froid quand Jacquenne, à brûle-pourpoint, lui dit :
— Vous feriez bien mieux de nous aider...
Une lueur flambait dans les yeux froids du sectaire :
— Paris sautera s'il le faut t . . . Je sais qu'il y a parmi nous des gens assez fous, ou assez lâches, pour rêver d'impossibles issues, comme par exemple apaiser les versailleux, en leur ofl'rant nos têtes... Oui, ce Rastoul qui propose encore de s'en aller, toute la garde nationale avec armes et bagages. Commune en tète, mendier la protection prussienne, des moyens de transport pour l'Amérique!... Pouah!... Ça vous irait, ça, Fernol/
11 marcha vers l'ouvrier, ricana, avec un indicible mépris :
— Hein? Ça vous irait?... Ah! Ah! Paris sautera... Et vous avec !
Fernol, dont les gros yeux effarés roulèrent dans leurs orbites, prit le silence de Poncet pour une défaite. Ah mais non! Il ne se laisserait pas commander de la sorte! Faire la loi par des bourgeois prétentieux, plumitifs aigris, enragés d'orgueil t Jacquenne et consorts étaient fous... Après avoir tout compromis, — une révolution si bien commencée! — voilà que si on les laissait encore faire, ils vous entraîneraient jusqu'au fond de l'abîme!... Sonore, sa voix retentit : C'était bien la peine d'avoir signé hier, d'accord avec la commission de la Commune, une proclamation où l'on effaçait toute trace des anciens malentendus! Le Comité central, préposé à toute l'administration de la guerre, centralisait dans ses mains la défense. 11 entendait la mener à sa guise. Qu'était-il? « La sentinelle mise par le peuple auprès des droits qu'il avait conquis, l'ennemi armé de la guerre civile. »
Sous ces phrases ronflantes, qui sonnaient le vide, Fernol dissimulait mal l'angoisse chaque jour accrue. Comme beaucoup d'autres, il n'avait vu d'abord dans le 18 mars que la suite légitime du 4 septembre. Leur tour venait, à eux, peuple, d'exercer ce pouvoir dont les bourgeois s'étaient rendus indignes. Ils n'auraient pas de peine à mieux faire! Les élections rapides, l'évincement du Comité central leur avaient laissé à la plupart le regret du gâteau où ils avaient mordu à peine; ces deux mois de vertige n'avaient été pour eux qu'ambitieuse agitation, l'unique souci de ressaisir la place perdue. Intelligents et sincères, calculateurs et médiocres, tous s'étaient noyés dans le détail, se bornaient à l'ivresse de détenir une parcelle d'autorité. A présent qu'ils l'avaient presque tout entière recouvrée, plusieurs, à l'exemple de Fernol, n'avaient qu'un désir, s'en tenir là, ne rien faire qui eût précipité le désastre,
éviter si possible, mais comment?... la culbute finale.
Le Toulousain, sous la truculence de ses discours, conservait une âme débonnaire, satisfait pourvu que sa grosse voix intimidât, que ses galons et son écharpe produisissent leur effet. Malgré son éloquence vantarde, ses diatribes sanguinaires, il n'eût pas fait de mal à une mouche. Avec sa barbe d'Hérode, il était au fond sucre et miel, doux comme ces bonbons qu'il suçait du matin au soir.
Jacquenne perçait à jour la pusillanimité du gros homme. La bile en mouvement, il empoignait Fernol à l'épaule, le poussait dehors d'un geste saccadé, où tremblait toute sa rancune ancienne contre le Comité central, ses empiétements quotidiens, sa vaniteuse incapacité :
— Fichez le camp! vous rentrerez ici quand la Commune en sera sortie ! Vous vous croyez les maîtres, vous ne l'êtes pas encore, vous ne le serez jamais! Ce sont les ignares et les brouillons de votre espèce qui ont tout gâché, tout perdu...
En vain Fernol tonitruait. Jacquenne hors de lui re foulait le charpentier vers la porte. Elle claqua sur des protestations et des menaces. Gomme un sanglier, tête basse, Jacquenne revint à Poncet :
— Et ces ouvriers stupides voudraient nous gouverner! Voyez-vous, la preuve est faite. Ces gens-là ne sont pas mûrs. Il faut que la barre reste encore dans nos mains, longtemps. Il faut que ce soit nous, bourgeois, qui forgions, qui fondions la République! Ah! Poncet! bourgeois coupable que vous êtes, aveugle qui nous avez abandonnés à l'instant de la lutte, déserteur qui avez fui le drapeau de votre vie, tourné le dos au progrès, à la justice, trahi l'avenir!...
Épuisé, la voix coupée d'une toux nerveuse, il s'abattait sur un fauteuil et, la tête dans ses mains, toussait éperdûment, sous le regard de Poncet apitoyé et morne.
Vingt-quatre heures encore passèrent. Les trois
cents pièces de position et des batteries debrèche, — qui de l'ouest au sud écrasaient les remparts,, achevaient de dénnolir les portes, — dès l'aube du dimanche 21 avaient rouvert leur feu. Partout les Versaillais touchaient aux remparts. Passant à midi devant les débris de la porte de Saint-Gloud, le membre de la Commune Lefrançais les voyait, les entendait, dans leurs tranchées. Avec une activité joyeuse ils élargissaient les cheminements pour les colonnes d'attaque.
Les dispositions générales étaient prises, l'assaut proche. Montrouge, seul fort qui restât à la Commune, n'était plus qu'un tas de pierres. Du Point-du-Jour aux Batignolles l'enceinte était à peu près abandonnée, les troupes de Dombrowski évanouies^ les derniers artilleurs tués sur leurs pièces, les habitants terrés aux sous-sols, ou déménageant en hâte. Auteuil, Passy, Courcelles semblaient déserts, la seule vie réfugiée chez les mastroquets.
Paris, selon ses quartiers, paraissait vide, tout labeur suspendu, toute vie éteinte, ou bruyant d'une animation fiévreuse. C'étaient des rues entières sans un passant, vitrines sans étalages, trottoirs où picoraient des poules. Le petit commerce végétait. Les bourgeois, tapis derrière leurs fenêtres closes, tremblaient de peur, à l'idée d'entendre résonner sur les paliers les crosses des réquisitions, retentir la voix des gardes avinés à la chasse des réfractaires, tremblaient de joie à l'idée d'entendre bientôt, au tournant des rues^ le chant libérateur des clairons de Versailles. Les boulevards s'allongeaient interminables, presque sans voitures, ou bien c'étaient des grouillements populeux, le tapage de la foire au pain d'épiccs sur la place de la Bastille^, cinq mille personnes réunies au cirque Napoléon, autour de Millière, pour l'alliance des départements, des passages de bataillons, une foule endimanchée se rendant au concert des Tuileries.
Tandis que dans les convulsions finales, dans le désarroi, l'appréhension, l'attente farouche, s'agitaient
ses maîtres impuissants, débordés, submergés par les mille vagues en tumulte de l'anarchie, le peuple de Paris vivait insouciamment ses dernières heures, sans se douter de l'armée aux portes. Gomme si l'éternelle canonnade n'était plus, à son règne^ qu'un accompagnement de musique qui devait durer toujours^ il jouissait de sa liberté, ivre de force et de lumière. Dans une ilambée suprême, où brûlait aussi l'alcool des tonneaux défoncés, bus à même^ le chaud soleil de mai éblouissait, versant la frénésie de vivre. Le printemps complice enguirlandait de ses feuillages verts, embaumait de son odeur grisante ces jours de mort. La nature sereine poursuivait son grand-œuvre, entraînait dans son flux souverain, son orbe éternel, tous ces êtres avides d'oublier, d'aimer, ces éphémères.
— Dépêche-toi ! Pulchérie. Nous arriverons les derniers.
Dans la loge où Louchard s'impatientait, en grande tenue, ceint d'une écharpe neuve, la grosse concierge, avec affolement, ajustait les brides de son chapeau, un antique cabriolet aux fleurs poussiéreuses. Une robe à volants ballonnait sur son ventre. Elle se réjouissait d'assister à l'un de ces concerts que le docteur Rousselle organisait dans le palais désatïecté, « rendu à ses véritables souverains. » Depuis huit jours, elle tarabustait Louchard pour qu'il la menât à ces fêtes. Celle du 48 avait été une véritable solennité.
L'ancienne locataire du cinquième, Mélie, devenue Mme la commandante Tinet et vêtue toujours à présent de précieuses robes, — ça devait sortir d'une maison très riche I — lui en avait conté les splendeurs, en venant ce matin, de son palais de la Légion d'honneur, pour escorter un nouvel envoi d'achats — du linge sans doute, à en juger par la forme des ballots. ' Magnifique, cette soirée ! Des otficiers de place, aussi beaux que des cent-gardes, pour le service d'ordre; la salle des Maréchaux étincelant de tous ses lustres, lavec ses grands rideaux de \elours roucre aux abeilles
d'or, sa galerie formant loges. Et l'affiche du docteur Rousselle, étalée partout : « Peuple, l'or qui ruisselle sur ces murs, c'est ta sueurl... » Et le concert!... Mlle Agar, de la Comédie-Française avait déclamé des vers, La Bordas chanté :
C'est d' la canaille !
Eh bien!... J'en suist...
Et puis les rafraîchissements, les fenêtres ouvertes sur la nuit bleue, le parterre illuminé, plein d'amoureux...
— Tout de même^ méfiez-vous, madame Louchard, recommanda la Villoir, assise majestueusement dans le grand fauteuil, vous savez que les Tuileries sont minées? A la place des bonnes bouteilles pillées par cents et par cents, on a mis dans les caves des barils de poudre et quarante caisses de cartouches...
Au mieux maintenant avec la concierge depuis qu'elle savait « le commandant » mêlé à toutes les intrigues, réparant par son dévouement ses erreurs de jadis, elle avait consenti à garder la loge. Patience! Le bon temps reviendrait. Villoir monté en grade... Louchard récompensé d'une petite sinécure...
Mais lui, bougon, haussait les épaules :
— Qu'est-ce que vous racontez là, madame Villoir ? Ils n'oseraient pas détruire le palais des Rois...
Il vivait dans des transes continuelles, surveillant chacun de ses mots. A force d'avoir trompé les uns et les autres, suspect à tous, il redoublait de zèle, risquant la prison pour Versailles, se frappant la poitrine et attestant son civisme pour la Commune. Dangereux métier, où l'on risquait d'aller moisir à Mazas, comme récemment Arrohnson, pincé sous le nom de Gutmacherl Louchard n'avait trouvé qu'un aliment bien maigre dans les conspirations Domalain-Charpentier; cette réorganisation des gardes nationaux fidèles était trop confuse, trop vaste, et les centaines de mille francs soutirés à Versailles se canalisaient on ne
savait où. Louchard avait hésité s'il se replierait sur un sieur Muley^ chef de la 17" légion, mais vite il était revenu au clan le plus important : Beaufond-Laroque- Lasnier. Alors il s'était occupé de faire fabriquer des brassards, en même temps que de circonvenir Malonsky, pour la livraison de la fameuse porte.
Son double échec l'avait rendu prudent, d'autant plus que suivant à travers Malonsky, jaloux^ tout le fil des intrigues menées autour de Dombrowski, par un nommé Veysset, il avait flairé la fâcheuse issue, le danger suspendu sur tous. Un maladroit, ce Veysset, déjà sa femme était arrêtée depuis quelques jours, et il venait de la rejoindre sous les verrous... La Commune l'avait fait saisir hier à Saint-Ouen.
D'accord avec Barthélémy Saint-Hilaire et Saisset, le naïf avait offert un million cinq cent mille francs au général et à son entourage, pour qu'il dégarnît les remparts ; Hutzinger, un autre aide de camp de Dombrowski, s'était prêté à plusieurs rendez-vous. L'affaire semblait avoir été poussée assez loin : Dombrowski se désintéressait de la lutte, quittait souvent, au dire de Malonsky, son quartier de la Muette pour celui de la 3lace Vendôme. Tout cela était louche. D'autre part, lOuchard savait de bonne source que le général avait mis au fait le Comité de salut public, était autorisé par ui à amorcer davantage les négociations ; jour pris, des roupes préparées, les Versaillais tomberaient dans une grande embuscade. Que croire au juste? Mystère, sinon que Veysset était au dépôt de la préfecture de bolice.
Pas de plaisanterie, il ne fallait pas s'exposer à dler le rejoindre. Bonne occasion que ce concert des Cuileries, au bénéfice des veuves et des orphelins, 30ur faire parade, sous l'uniforme, de son dévouement
la révolution. 11 avait seulement enlevé sa croix, rop marquante.
Mme Louchard tâtait ses poches : elle avait bien tout : ses billets, son porte-monnaie, ses clefs... —
« En route ! » dit Lonchard. Mais des cris aigus, comme d'une bète qu'on égorge, retentissaient à une fenêtre de la cour. Il se précipitait, juste à temps — pour manquer de recevoir une potiche qui se pulvérisait à ses pieds. A l'étage des Delourmel, échevelée, les mains cramponnées à la barre d'appui, une vieille femme en chemise de nuit hurlait. C'était tante Élodie, violemment tirée en arrière par M. et Mme Delourmel consternés. Ils ne vivaient plus que pour la folle : esclaves de ses manies tracassières, du testament. La peur perpétuelle des accès, la nécessité de choyer cette enfant sénile, l'envie de la battre absorbaient leurs existences claquemurées.
Ils ne mettaient pas le nez dehors, attachés à la démente^ effrayés d'ailleurs par la tournure des événements, avec la peur que les compromît leur parent Philoxène, le chef de bureau à l'Hôtel de Ville. Quitter Paris pour leur villa de Nogent, amèrement ils regrettaient de ne pas l'avoir fait, quand ils le pouvaient encore.
Impossible à présent avec la tante Élodie, Versailles menaçant, la Commune pire, et, pour comble, les Allemands qui vous barrent le passage, vous renvoient d'un danger à l'autre. Un seul parti : vivre en taupes, quitte à maudire ces révolutionnaires naguère applaudis, aujourd'hui détestés pour la crainte qu'ils inspiraient, d'autant plus méprisés qu'on les voyait vaincus... Des énergumènes ! L'autre jour, le tyrannique décret des cartes d'identité, — ainsi on était à la merci du premier ivrogne venu : « Ta carte, citoyen ! » — hier, l'exécution sommaire, à Boulogne, d'un malheureux jeune homme accusé d'espionnage pour Versailles, une fantaisie du sieur Johannard, commissaire civil aux armées I — et ce matin l'ordre stupide, paru à \Officiel et signé d'un certain Grélier, — qui ça, Grélicr?^ une invitation aux Parisiens de rejoindi*e illico leur domicile, « sous peine de voir brûler leurs titres de rentes et grand-livre ! » — frénésies, dont en petit
bourgeois méticuleux, rangé, Delourmel demeurait exaspéré.
Enlîn, une secousse victorieuse parvenait à décrocher les mains crispées, à entraîner la folle. La fenêtre se referma.
Les Louchard partaient. Comme ils descendaient la rue de Médicis, le long des grilles du Luxembourg, un couple attira leur attention.
— Parole, on dirait Louis Simon et sa Rose ! s'exclama la concierge.
Et joyeuse, — ils étaient si gentils ! — elle pressa le pas. C'était eux. Elle les héla. Les jeunes gens s'arrêtaient, tournaient leurs visages heureux, où une pâleur de souffrance demeurait.
— Eh bien, ça va-t-il mieux? s'enquit la Louchard. Avec toutes les commères du quartier elle s'était
émue de la disparition des amoureux. Leur idylle touchante, le départ de Rose aux avant-postes, les racontars durant leur absence — ils étaient morts dans le souterrain, — leur réapparition à la lumière, tout les parait d'un romanesque prestige, héros d'un feuilleton à la Eugène Sue. Et puis, cette famille Simon était estimée, aimée. La grosse femme proposa :
— Puisqu'on va au même endroit, on fera route ensemble, si vous voulez.
Louis et Rose, profitant de deux billets donnés par Thérould, étaient heureux de fêter, par cette distraction, le dimanche de délivrance et de joie qui leur riait aux yeux, leur caressait l'âme de son éblouissant soleil, de son ouverture d'illimités horizons.
Depuis cinq jours, ils s'étonnaient à chaque minute I d'exister encore, — de respirer l'air tiède de mai, de i se mêler à la douce vie familiale, à l'agitation de la I rue. De quel effrayant cauchemar ils sortaient ! Étaitce bien eux qui avaient subi cela, passé par ces heures d'agonie, ce dédale de mort ? Ah I sans Anatole, qui relançant le maître carrier s'était mis à leur recherche... Épuisés, à demi morts de fatigue, d'ina-
nition, on les avait retrouvés le lendemain, là où ils étaient tombés. D'étranges vertiges les avaient hantés; enlacés, presque sans conscience après d'affreuses douleurs, ils attendaient la fm... Des pas sourds, des appels, les lanternes, puis la lente remontée vers le jour, soutenus, portés comme des mourants...
Ils avaient dû passer vingt-quatre heures près de la porte de Montrouge, chez un mercier et sa femme, des gens compatissants, à se remettre. Ils étaient encore des chançards ! Beaucoup, sortis par des découvertes, avaient été cueillis par les Versaillais. D'autres, qu'on avait sauvés après eux, étaient fous ; quelques-uns, à force de tâter, de racler les murs, n'avaient plus de viande au bout des doigts. Louis avait entendu, à l'issue des carrières, un mot sinistre. Un gros homme papelard avait dit : « On aurait dû les laisser crever là dedans I » Et ce sarcasme de tardive bravoure, de rancunière peur, lui avait montré combien, en ces trois jours, les actions de la Commune avaient baissé.
Ce n'était que le 16 au soir, bien après la chute de la colonne et la visite de Thédenat, qu'ils avaient pu regagner la rue Gay-Lussac. Prévenus par Anatole, — un bon frérot ! — le vieux Simon et Thérèse les attendaient. Quelle que fût sa hâte de les revoir, la mère n'avait pas voulu laisser le père aller au-devant... Quelle fête ce soir-là, dans l'échoppe î Anatole était gai comme un pinson, le vieux avait retrouvé de la santé. Thérèse les couvait tous d'un profond, d'un affectueux regard ; et eux, mari et femme, sentant encore à leurs tempes le froid du sépulcre, ils avaient connu, après la joie de s'être appartenus dans leur chair, le grave bonheur de se sentir l'âme l'un à l'autre, compagnons pour toujours, les bonnes comme les mauvaises heures. ]ll
Le lendemain, ils s'étaient installés dans une chambrette à la porte de l'échoppe. Thérèse avait dédoublé ; les pauvres meubles, et hier, à la mairie, un des
adjoints, sans autre cérémonie, les avait unis, devant la loi. Bien sûr, on n'avait pas besoin de ça pour s'entendre! A. preuve le père et la mère; mais, puisqu'ils le pouvaient et que cette formalité arrangeait bien des choses, pour les enfants surtout, autant faire comme tout le monde!
L'église, en non-croyants ils n'y eussent point pensé en temps ordinaire, à plus forte raison s'en souciaientils comme d'une noix creuse par cette fin de mai, où le culte était presque partout suspendu, proscrit, où les prêtres, forcés par prudence de quitter leur robe, n'inspiraient plus aucun respect, où la plupart des nefs retentissaient de clubs, Saint-Sulpice alternant le mois de Marie et les déclamations du soir, la Trinité pillée, Saint-Séverin, Saint-Augustin, Saint-Paul, Saint- Louis, laMadeleine envahis, Notre-Dame-des-Victoires saccagée, voyant recommencer les sacrilège exhuma tions, les parodies odieuses de Saint-Laurent. Tout cela Louis le blâmait. Ce n'était pas à coups de crosse et à grand renfort de pince-monseigneur qu'on ferait le vide dans les églises, si tant est qu'il dût se faire jamais, — après tout on était libre, — mais par la séparation digne de l'Église et de l'État, la rationnelle éducation des consciences.
Protectrice, en matrone qui accueillerait une nouvelle venue dans la corporation, Mme Louchard entourait d'égards la jeune Mme Simon. Tous quatre, badaudant, se laissaient aller au charme de la promenade, jouissaient du magnifique après-midi. La Seine s'étala, longue nappe de miroitant azur. Les masses vertes des Tuileries apparurent. La flottille, amarrée en avant du pont de la Concorde, rangeait ses canon- .nières au repos; le long du quai, comme en un petit iport de guerre, des marins se dandinaient, mains ballantes.
Des refrains de chansons, des éclats de cuivre montèrent du jardin fourmillant. En toilettes endimanîhées, des femmes tachaient de clair les allées. Quan-
tité d'uniformes de chez le bon faiseur rutilaient, à côté des vareuses populaires. Tout un public de parents, d'amis, de gens en place, avec des habits démodés —gardés dans le camphre, — des chapeaux de cérémonie. Louchard, par habitude, plastronnait. Au tournant d'un parterre, on tomba sur Thérould.
Plus dégingandé que jamais, le visage tiraillé d'un tic nerveux, le geste en saccades, l'alcool dans le sang, en proie à une excitation continue à laquelle un petit verre suffisait, le bohème vivait en frénétique, savourant jusqu'à la lie le fond de la coupe, aux derniers flonflons du carnaval rouge. 11 était des clairvoyants : heureux si ça durait quinze jours encore ! Baste, advienne que pourrait I îl ne faisait pas un si joli métier. Voilà que le tribunal des otages commençait à fonctionner. On parlait de fusiller tout, de brûler tout. Ce sacré père Duchêne trouvait Rigault et Ferré des andouilles molles. Qu'est-ce qu'il lui fallait, « foutre ? »
Il déploya pour Rose une galanterie hyperbolique, attendri par le bonheur des tourtereaux. Lui qui n'avait jamais connu que tristes passades ou lamentables acoquinements, le spectacle de Rose et de Louis lui rafraîchit le cœur.
En ce moment, il vivait avec une fille de maison, qu'il avait par pitié recueillie à la fermeture du mau- ^ vais lieu, quand un arrêté des délégués de son arrondissement avait aboli la prostitution, rendu à la rue ces chairs de misère. La créature reconnaissante tenait son ménage, recluse, quelquefois gitlée en des scènes que terminait un attendrissement, et contente.
L'orchestre jouait un morceau du Domino noir. Thé rould le reprit en sifflotant :
— Joli! Vous savez que le vieux bonze qui avait tourné ça vient de passer l'arme à gauche : le nommé Auber. Ça ne vous dit rien? Saluez tout de môme.. Ahl sous Badingue, y en aurait eu de la musique derrière son char! Maintenant les temps ont changé 1 On, ne sait ni qui vit, ni qui meurt... Tout le monde a le
LA COiMMUNE 497
boule à l'envers. Rochefort, qui a amusé la France entière en éclairant sa Lanterne, vient de manquer d'être escoffié ce matin à Saint-Germain, par ces mêmes gens qui l'autre année l'applaudissaient... On est en train de le conduire à Versailles. Il va payer plus cher que ça ne vaut sa plaisanterie de la démolition deThôtel deM.Thiers... Saviez pas?M'sieu le marquis nous a plantés là! Ça commençait à sentir mauvais pour lui. Rigault l'avait dans le nez. Alors, il s'est rasé toupet et barbiche et, glabre comme un curé, il s'en est allé ! Pas de veine ; un commissaire de police versaillais l'a cueilli à Meaux, sur le réseau allemand...
A ce moment même en effet, Rochefort était écroué à la prison de la rue Saint-Pierre. Remis à Saint-Germain entre les mains de Galliffet, qui devait faire reculer, morigénait la foule ameutée autour du captif, il était arrivé à Versailles à l'heure du déjeuner dans un petit omnibus de chemin de fer, sous la garde de deux escadrons. Les cavaliers avaient peine à le défendre contre la fureur des passants. En un clin d'oeil, à la nouvelle, les rues avaient bouillonné; les tables des Réservoirs se vidaient. On criait : « Rochefort ! Rochefort f Rochefort! » Et cette même bourgeoisie qui avait idolâtré le pamphlétaire de TEmpire écumait de rage, éclatait en huées de meurtre, en rires bas, au passage de l'ex-membre du gouvernement de la Défense nationale, du journaliste et du politique outranciers, qui s'était fait de l'invective une carrière, menaçait le nouvel ordre social après avoir ébranlé l'ancien.
Rose et Louis, étourdis par le bagou de Thérould, le bruit de l'orchestre,, écoutaient sans entendre, iCrraient parmi b brouhaha de l'assistance, la douceur de la pacifique journée... Une heure délicieuse passa Le concert tirait à sa fin. Des exclamations et des rires soudain s'élevèrent. Sur l'estrade du chef d'orchestre, un officier d'état-major venait de se jucher, discourait :
— Citoyens ! M. Thiers avait promis d'entrer hier dans
Paris. M. Thiers n'est pas entré. Il n'entrera pas! Je vous convie pour dimanche prochain, à la même place 1...
Au même moment, Rose, à quelques pas, vit Louchard, de qui s'était approché un individu à mine de policier, horriblement pâlir, chuchoter quelques mots et disparaître, suivi de sa grosse femme, bouleversée. Lentement, d'un air joyeux, les spectateurs se dispersaient. Aucun d'eux ne soupçonnait ce que Louchard, d'un agent secret de ses amis, venait d'apprendre.
Les Versaillais étaient entrés
C[NQUIÈME PARTIE
A I heure où, dans le jardin réservé des Tuileries résonnaient les cuivres du dernier orchestre de la Commune, une voiture s'engageait au petit trot sur a route qui monte au Mont-Valérien. Redressant sur les coussins du fond son buste de nain, M. Thiers dardait, sous ses lunettes, un regard vif qui inspectait les moindres détails, se posait, satisfait, sur Phorizon à chaque tour de roue élargi.
Par delà la grande tache verte du bois de Boulogne s'étendait la conquête de ses rêves, cet immense Fans ou, deux mois avant, son coup de force manqué avait achevé, sciemment, de déchaîner un peuple à demi fou de souffrances matérielles et morales de patriotisme ulcéré, de revendications justes; ce Paris d ou précipitamment il avait fui, pour sauver de la idébacle un reste d'armée prête à fondre dans la foule • ce Pans qu'il avait méconnu, en qui il haïssait, sous i e désordre de surface, sous l'effrayant gâchis momenjtane, 1 esprit de révolution et de progrès, la reine de demain, la démocratie montante.
! Bientôt il la materait, cette ville frondeuse qui \ avait bafoué, vilipendé, qui avait trompé ses hâtifs calculs de paix allemande, flairé son ambition sénile Il ne lui pardonnait pas de voir dans la République
l'avènement des humbles, une entière reconstruction de la vieille machine sociale, si bien ordonnée pourtant, avec ses durs rouages, son moteur central, tout cela parfait, pourvu qu'un guide sagace, comme lui, la dirigeât. La République, parbleu, il la voulait aussi, à condition qu'elle restât une monarchie déguisée, dans sa main.
Pour cela, briser l'obstacle, — satisfaire à la fois aux rancunes et aux vœux de l'Assemblée et se concilier l'armée, hier vaincue, demain grâce à lui victorieuse, tout en réalisant le but suprême, son idéal d'ordre : écraser pour de longues années l'hydre anarchique, nettoyer l'avenir. Le moment était venu. Longuement, patiemment^ il avait retrempé, affilé l'arme.
L'oreille sourde aux conciliateurs, ou ne leur accordant que de dérisoires réponses, il s'était voué, avec une ardeur de jeune homme, à la tâche militaire; il avait apporté l'expérience de ses soixante-quatorze ans, vieillis dans l'étude des campagnes de Napoléon. C'était à ses combinaisons stratégiques, à son génie touche-à-tout que le nouveau siège devait cet heureux succès; la « clef » de Montretout allait ouvrir les portes. On n'aurait pas besoin d'en venir à ce moyen, envisagé avec le maréchal, et que les Prussiens eussent facilité : maîtres du chemin de fer de Saint-Denis à l'enceinte, ils avaient offert d'en Hvrer l'accès. Non, seul, grâce à sa fébrile activité, à son génie guerrier, il aurait repris d'assaut ce Paris que les Allemands n'avaient su forcer que par la faim. Revanche honorable, sous les yeux de ces connaisseurs arrogants, de la France attentive, de l'Europe étonnée.
Tout à l'heure, au conseil de guerre, on allait décider, là-haut, les mesures définitives. Avec une joie maligne, le vieillard contempla l'horizon de pierres, baigné d'une flottante poussière d'or. Haut dans l'azur, où grondait le fracas de la vaste canonnade, le soleil ruisselait. Une fièvre immense emplissait l'air. M. Thiers sourit. Il allait appliquer, pour son compte, le remède
jadis conseillé à Louis-Philippe. Il allait rentrer dans Paris, mieux que Windischgrœtz dans Vienne.
Cent cinquante mille hommes, assouplis au mors de la discipline, endurcis par de quotidiens combats, savamment excités contre l'émeute, bientôt, aprèsdemain peut-être, pénétreraient — dans cette chair laissée à l'abandon, où le pus de l'abcès s'était enflé à son aise, — comme l'acier du bistouri. Docteur Joseph Prudhomme, prêt à guérir la société, M. Thiers savourait l'instant attendu,, imminent : la saignée !
Un galop retentit. Bride abattue, un officier d'étatmajor rattrapait, dépassait la voiture; mais, reconnaissant la silhouette fameuse, il arrêtait net, et à mots rapides :
— Monsieur le Président, le général Douay ne pourra se rendre au conseil de guerre. Il entre à ce moment dans Paris î
Saisi par cette nouvelle inattendue, M. Thiers n'en pouvait croire ses oreilles, se faisait répéter :
Sur le bastion 64, près de la porte de Saiat-Cloud, un homme agitant un mouchoir blanc était apparu, faisant signe aux avant-postes d'approcher : le Pointdu-Jour était abandonné, porte et remparts vides. On avait craint d'abord une de ces trahisons dont plusieurs fois on avait eu à souffrir ; mais un capitaine s'était dévoué, avait vérifié. L'homme, un piqueur des ponts et chaussées nommé Ducatel, était de bonne foi. On pouvait avancer. Le général Douay, informé, était accouru, avait fait immédiatement prévenir Montretout de cesser le tir; les têtes de colonne franchissaient l'enceinte.
M. Thiers, acceptant l'aubaine, se penchait, jetait l'ordre qu'on hâtât l'allure. Déjà l'officier avait repris sa course ; sur la route en lacets la poussière de son galop montait. Le vieillard frétillait d'impatience, n'eut de cesse que la voiture eût roulé sur le pontlevis du fort.
Les grands chefs avertis l'attendaient, l'entouré-
50e LA COMMUNE
rent. Ladmirault, maussade, plus ému qu'il ne voulait le paraître sous sa lourde face tranquille, rongeait sa déconvenue de n'être pas entré le premier. Mac- Mahon, déjà, était retourné à la lunette, courbait son buste élégant malgré l'âge; le visage anxieux suivait les mouvements lointains. Tou4 à coup, il se redressa, s'écria d'une voix émue :
— Nous sommes repoussés !
M. Thiers, remué fortement, crut voir le soleil s'éteindre. D'un élan il courait à l'une des lunettes, pour constater de ses yeux ce qu'il en était. Les soldats sortaient en effet de la porte du Point-du-Jour, mais sans bousculade apparente. En même temps, la voix du capitaine de vaisseau Krantz, lui aussi rivé à une lunette, s'éleva :
— Ces gens-là ne fuient pas... Nous ne sommes pas repoussés ! Ils exécutent une manœuvre inexplicable d'ici...
D'autres soldats se dirigeaient en ordre vers la porte. Nul doute... Le maréchal se remettait de l'alerte. La joie rentra dans le cœur de M. Thiers et dans celui de tous, Ladmirault compris. Sinuant dans les plis de terrain, les colonnes, en longs serpents noirs, se déroulaient, lentement pénétraient dans Paris.
M. Thiers convenait des dernières résolutions avec le maréchal, — qu'il se mît à la tête des corps Douay, Ladmirault, poussât prudemment de l'avant, — lui regagnait Versailles pour envoyer Vinoy et Glinchant, faire prévenir Cissey d'opérer de son côté, occuper la rive gauche. Tout bouillonnant de plans de bataille, le vieillard dévalait au grand trot la pente, roulait vers son quartier général, sitôt à Versailles avisait avec Krantz et l'intendant Ranson à l'amoncellement des vivres, à l'envoi de la paille de couchage, surtout à crier victoire 1 Une dépêche partait pour les préfets : « La porte de Saint-Cloud vient de s'abattre sous le feu de nos canons ! Le général Douay s'y est précipité. » Puis, ayant dîné avec sa famille et quelques amis qui partageaient son allégresse, il sentit le
LA COiMMUNE 503
besoin d'un peu de repos, s'assoupit un instant, sur ses lauriers prochains. A deux heures du matin, il était debout, repartait et, à trois heures, ayant dépassé les charrois d'approvisionnement, il rentrait par la nuit noire, conquérant pressé, dans ce Paris dont en plein jour il avait détalé^ si vite.
Sur la route de Versailles à Montrouge, dans le doux crépuscule de cette même journée, un jeune lieutenant-colonel, au dolman noir aiguilleté d'or, mettait au pas son cheval fumant. Une âpre satisfaction se lisait sur son visage énergique, aux durs reliefs.
La grande nouvelle, à l'état-major du pavillon de Monsieur^ était tombée comme une bombe. Tandis que partie du grand quartier général montait à cheval, rejoignait en hâte le maréchal, d'Avol avait reçu mission de porter au général de Gissey, prévenu par télégraphe,, des instructions complémentaires. Au lancer du galop, il avait, dans la beauté du soir, peu à peu fonçant d'un tiède améthyste au violet d'ombre, exalté sa joie. Enfin 1 Cette guerre imbécile allait finir. Les horreurs de l'assaut étaient évitées. Maintenant une marche prompte, et l'on allait voir s'efî'ondrer ces fantoches^ s'évanouir, devant l'armée refaite, devant la justice et l'ordre, leurs bandes de scélérats et de contumaces. Paris, d'un coup de balai rapide, serait délivré de sa vermine.
D'Avol, depuis un mois, avait senti chaque jour grandir sa colère, son horreur mystique contre ces sans-patrie et sans-Dieu. Autour de lui, dans le cercle de ses camarades et de ses relations, la même outrance se donnait carrière, exubérante en sanguinaires paroles, en menaces détachées ; nul n'apportait à sa haine une conviction plus réfléchie, une rigueur plus inflexible. Surchargé de besogne, il avait été peu assidu chez les Grandpré, oii la présence d'Anine, malgré ses délicates attentions, l'amitié de Bersheim, lui étaient plutôt une involontaire cause de souffrance. ,11 avait beau se raisonner. Non, il ne l'aimait plus; et
cependant, delà deviner sous l'influence de Du Breuil, plus étrangère^ dil'férente d'âme, lui était pénible. Combien lui-même s'éloignait d'elle, de ses façons de penser, de sentir ! Remarque plus douloureuse que si, seule, Anine avait changé. Plaie d'affection? plaie d'orgueil ?... Toutes deux sans doute, l'invétérée jalousie masculine dissimulant les griefs du cœur sous ceux de l'esprit.
Il n'avait eu l'occasion de rencontrer Du Breuil que de loin en loin, toujours avec une sorte de plaisir gêné, mais sans regret de ne pas le voir davantage. Il aimait en Pierre l'ancien ami, devinait, sous le récent adversaire, un ennemi secret de ses idées nouvelles. Ennemi, car en de telles matières, douter c'était forfaire. Tout ce qui n'était pas avec lui, d'Avol, — lois de fer. Dieu terrible, — était contre lui.
La bête avait soufflé; il reprit l'enragé galop. Sa pensée le devançait^ heureuse, aux mots magiques qui allaient animer le puissant organisme, jeter des milliers de vengeurs dans ces murs infestés, un corps entier, divisions, brigades, régiments... Il connut l'ivresse de revanche qui à Beaune-la-Rolande l'avait transporté, aux premiers coups de canon qu'il avait fait tirer sur les masses allemandes, après le long silence de Metz.
Il trouvait un quartier général en rumeur, le con tentement plus que la réflexion peint sur toutes les faces. Sa mission confidentielle remplie, il était retenu à dîner par Ghenot. Du Breuil, après avoir expédié les ordres de détail, au milieu du repas survint. Il serrait affectueusement la main de d'Avol, répondait aux questions de son chef avec calme. Ghenot l'estimait pour l'élégante supériorité, le sang-froid avisé avec lequel Du Breuil parait à tout, le suppléait, conseilleur discret qui ne lui laissait que l'honneur facile de décider.
Avec plus de réserve, Du Breuil partageait le sentiment de joie unanime. Son plaisir élait fait surtout de
ce que l'assaut était épargné, de ce que sans effusion de sang l'entrée s'effectuât. Le pas le plus redoutable était franchi. Les promesses de Thiers lui revenaient en mémoire, rassurantes. « Les portes ouvertes, le canon cessera de se faire entendre. Bientôt le calme, l'ordre, l'abondance et la paix t » Déjà le sourd fracas de Montretout et du Mont-Valérien s'étaient tus...
Quelle délivrance!
Du Breuil songeait à Anine. Quelques semaines encore et leur bonheur s'accomplirait. Pourtant, un malaise obscur, indéfinissable le poursuivait, grandissant avec les propos cruels qu'on prononçait gaiement autour de lui. Un officier d'ordonnance déclarait :
— Tous ceux qui me tombent sous la main f Pan ! Tas de bandits f
Le repas s'achevait, dans la salle à manger de la maisonnette abandonnée où la popote s'était installée, pour ce soir. Tandis que Chenot allumait son cigare, et, calé dans un fauteuil Voltaire, fumait philosophiquement, en lissant de temps à autre ses moustaches à la d'Aumale, au milieu de sa petite cour d officiers, — trois heures d'attente à tuer avant que le général s'ébranlât derrière ses troupes ! — Du Breuil accompagnait d'Avol jusqu'à l'écurie où son cheval était resté.
Un silence entre eux pesait, gros de tout ce qu'ils s'étaient dit jadis, de tout ce qu'ils taisaient à cette minute. Ce fut d'Avol qui le rompit, avec cette netteté d'accent agressive, où Du Breuil souffrit à reconnaître le ton d'autrefois, toute l'amertume de leurs anciens dissentiments.
— Enfin ! disait d'Avol, nous touchons au but, nous allons pouvoir faire justice de ces misérables.
— Des misérables, soupira Du Breuil, où il y a bien des malheureux !
— Toujours sensible?... Tu t'accroches au détail, tu perds de vue l'ensemble. Pour quelques égarés — entre nous pas si à plaindre que cela : des imbéciles
OU des fous ! tant pis, fallait pas qu'ils y aillent f — allons-nous oublier tout le mal que cette émeute cause à la patrie ? Elle me dégoûte dans ses origines : la basse revendication de l'ignorance et de l'envie f Elle me fait horreur par ses résultats : l'Allemand implanté plus profondément chez nous, alourdissant son séjour et ses charges, l'Allemand réjoui de notre abaissement, dont il profite !...
— Ma conscience, dit Du Breuil, serait aussi tranquille que la tienne si je ne pensais au partage des responsabilités. Est-ce bien moi qui m'accroche au détail? Es-tu sûr, en ne constatant que l'effet, de ne pas oublier les causes? N'exécutes-tu pas, d'un jugement bien sommaire, ce soulèvement d'un peuple, la révolte d'une des premières villes du monde? N'y a-t-il pas eu autre chose dans le principe ?
— Je le nie. Ivrognerie furieuse, instincts de destruction stupide, voilà ce qu'il y a au fondi A l'œuvre, on connaît l'artisan. Puisque c'est là le peuple, je dis que son heure n'est pas venue. Je dis que vouloir l'imposer, sur le désastre et les ruines de la France, ce n'est pas un commencement, c'est la fin de tout ! Un officier, un patriote ne peut sentir autrement. Toute vaine pitié serait coupable. Dans un intérêt supérieur à celui de quelques individus, dans l'intérêt du pays, il faut que le mal soit tranché à la racine. Il faut que force reste à la loi. Se défendre, par tous les moyens, contre de pareils ennemis, c'est mieux que le droit, c'est le devoir de la société.
— Oui, dit Du Breuil, parce que les Allemands sont là, parce que la France a besoin de panser, d'abord, la plaie ouverte à son flanc, tu as raison, il faut que force reste à la loi.. Et voilà pourquoi, tout en souffrant, je iais ici mon métier de soldat. Mais la loi, victorieuse, ne peut-elle être clémente? Trancher le mal dans sa racine, n'est-ce pas aller bien vite en besogne? Est-ce ce que la justice commande? Ce mal, qui l'a laissé venir? qui l'a durement entretenu? Les
droits de la société sont-ils le privilège exclusif, éternel de quelques-uns? Ses devoirs ne sont-ils pas, en échange, de développer l'éducation, le bien-être^ la personne morale et Tétat matériel du plus grand nombre?... L'a-t-elle fait? Les premières lois de l'Assemblée, ses tendances sont-elles d'accord avec le mouvement qui depuis un siècle, en dépit de toutes les formes restrictives du passé, soulève, emporte la France? L'heure que nous traversons, cette crise où le pays se débat, qui sait si loin d'être une régression vers les ténèbres, ce n'est pas la lutte indistincte du jour, la pâleur blafarde d'une aube ?...
— Compliments 1 jeta d'Avol secoué d'une colère. Cela promet un fier avenir : les généraux fusillés, la propriété violée... Comme c'est simplet Tu es chrétien, je t'emprisonne, en attendant que je te fusille! Tu te prétends citoyen? Au combat contre tes frères, marche!... Tu as de l'argent, vide tes poches... De la gloire, c'est trop beau! à bas la colonne!... Plus rien de sacré, ni Dieu, ni ses ministres! La patrie, ah! bien oui, vive l'Internationale !... Voilà l'aube? Alors que la Providence nous garde du jour.
— Soit! dit Du Breuil, que les coupables payent... Il y a des tribunaux. Mais qu'ici tout le monde, toi, les autres, vous vous arrogiez, comme une chose légitime, souhaitable, non pas même les fonctions de juge, mais celles d'exécuteur, je ne comprends plus, je m'arrête... Dis ce que tu voudras, tel n'est point, tel ne doit pas être le rôle de l'armée. Ceux que tu considères comme les pires ennemis, rien ne peut m'empêcher de me souvenir qu'ils sont en majeure partie des Français, qu'il y a tr(iis mois on se battait sous le même drapeau, que ce Paris où nous allons entrer est celui qui par son héroïsme, qui par l'endurance des humbles a si longtemps arrêté le vainqueur, prolongé la défense!... Tu ne te sens donc rien de commun, dans ta chair, dans ton âme, avec
, ceux que de gaieté de cœur vous parlez tous d'arrêter,
de fusiller en masse? Tu n'as donc pas vu, comme moi, sur les avenues de Versailles, l'arrivée d'une colonne de prisonniers, la honte de supplicier des faibles, des vaincus, des innocents peut-être? Il y a quelque chose de plus vil que la revanche d'en bas, celle, dis-tu, de l'ignorance et de l'envie, — c'est la revanche d'en haut : celle des plus forts, des plus intelligents, des plus riches, quand elle frappe au nom de l'égoïsme et de la peur !
Un geste de d'Avol protesta :
— Je hais comme toi ces bourgeois aboyeurs, je demande une justice inflexible, mais digne. Je pense à demain.
— Demain! s'exclama Du Breuil avec plus de chaleur, c'est vite fait que de le juger sur l'apparence d'aujourd'hui!... De ces convulsions déplorables, dont nous, les dirigeants, nous sommes peut-être les premiers responsables, puisque nous n'avons su que les irriter, non les prévenir^ ni les apaiser, — qui sait si un meilleur avenir, plus juste, ne peut naître? Un ordre de choses, que tu le veuilles ou non, succède à un autre. Pire, si tu y tiens, mais fatal. C'est la loi de la vie. L'empècheras-tu de se manifester? Pas de naissance qui ne soit douloureuse et sanglante. Du moins il dépend de nous que l'inévitable s'accomplisse sans trop de heurts et de brutalités. Pourquoi grever de rancunes et de haines ce lendemain qui, pour n'être pas conforme à ton idéal autoritaire, peut avoir aussi sa beauté?
D'Avol trancha :
— La France, la fille aînée de l'Église, ne redeviendra grande que si elle se garde de l'esprit nouveau, de ces sophismes dont je te vois avec douleur influencé! Que le flambeau du passé nous éclaire l'avenir. Celui que tu rêves est si loin que la patrie aurait le temps de périr en route. Ne regardons que ce que peuvent voir nos yeux, l'aflVeux chaos et la frontière mutilée. Avant toute réforme, rétablir l'or-i
dre, à fond, pour pouvoir bien vite refaire l'armée... Tout est à recréer, à refondre, esprit, règlements, méthodes 1 Quand je pense au temps perdu!...
Uu Breuil, en silence, regardait un lignard sortir de l'écurie le cheval de son ami... Malgré des points toujours communs, combien il était loin de cette intransigeance hautaine, de cette rigoureuse sécurité! Gomme la guerre les avait transformés l'un et l'autre! Ils étaient partis du même repère; à présent, patriotisme à part, gardaient-ils seulement deux idées semblables sur la morale, la religion? Leur conception sociale, celle de leur devoir de soldat, élargissaient entre eux comme un abîme. Et d'Avol, avec une stupeur égale, se demandait par quelle aberration Du Breuil avait pu changer ainsi. Nerveusement, il fouettait de sa cravache le bout de sa botte...
— Quand je pense, reprit Du Breuil, avec une tristesse où il y avait de l'ironie, que j'ai vu fusiller froidement Duval, et que Bazaine, qui nous a fait autrement de mal, se promène en liberté !... Sais-tu que je t'admire?... Comme je voudrais que mon métier, ces iours-ci, ne me pesât pas plus qu'à toi!... Dire qua Metz, c'était toi lindiscipliné; toi qui frémissais sous le joug et moi qui l'acceptais! Et c'est toi, maintenant, qui te réclames de cette discipline sourde, aveugle, impitoyable!
D'Avol, les yeux brillants, se planta devant lui :
— Quelle comparaison?
— C'est vrai, constata Du Breuil. A Metz, il n'était question que du point d'honneur militaire. Ici, toute notre conscience d'homme est en jeu.
— Tu l'auras voulu, fit d'Avol. J'eusse préféré ne point aller jusque-là... Eh bien, soit! c'est moi qui me réclame de cette discipline que j'enfreignais hier! Contradiction de surface. J'obéis au même devoir, a la plus impérieuse des règles, le salut du pays! J'ai souffert, je me suis humilié, j'ai prié. Que sommesnous? Rien, sans l'aide divine. L'homme privé de
secours d'en haut se ravale à la brute. Exemple, ton Paris!... Ainsi, avec ton scepticisme, ta manie critique, tu te figures que les lois d'autrefois, celles qui ont tait notre suprématie^ sont surannées, mauvaises, que celles de l'avenir seront meilleures? Gomme si la pauvre créature humaine, sans la religion, était perfectible! Tu te leurres de chimères. L'expérience est là. Seule, une société animée par la foi, maintenue par des lois coercitives, est viable. Un gouvernement énergique, étayé sur un clergé actif et militant, sur une magistrature sévère, sur une armée crainte, voilà les garants d'une nation. Là est la vérité, pas ailleurs.
Le pied à l'étrier, il s'enlevait, retombait en selle. Du Breuil dédaignait de répondre. Une grande mélancolie le pénétrait; une sensation d'isolement, — Anine si loin, d'Avol étranger, certains camarades pires! — la menace de l'inconnu, tout ce qu'il entendait dire l'épouvantait. A l'instant de consommer la victoire, le salut du pays — pour ne pas parler même de la charité chrétienne — exigeait-il une telle soif de vengeance, une telle faim de meurtre ?...
D'Avol lui serrait mollement la main ;
— Adieu! jeta-t-il.
— Adieu, répéta Du Breuil.
Immobile, il regardait s'éloigner son ancien ami, cher par une vieille habitude, et s'étonnait de ne se sentir avec lui plus rien de commun. D'Avol disparaissait dans l'ombre.
Lentes, les heures coulèrent. On attendait que la tête des colonnes d'attaque se fût massée au pied de l'enceinte. En silence, les sapeurs du génie s'approchaient de la porte de Sèvres, établissaient une rampe de madriers; homme par homme, une compagnie de l'hasseurs suivait rélroit passage, et tandis qu'elle s'élançait vers le chemin de fer de ceinture, escaladait sans donner l'éveil cette seconde barrière, la brigade Bocher, à son tour, ouvrait la porte de Versailles. Il était deux heures et demie quand Du Breuil sui-
vant Chenot, franchit le seuil. Tout le corps de Gissey sans un coup de fusil se faufilait, envahissait la rive gauche.
Soixante-dix mille hommes étaient déjà dans Paris.
Suivant les premiers gardes et travailleurs de tranchées entrés derrière Ducatel, les colonnes de Douay, après quelques coups de feu échangés à l'entrée, petit à petit s^avançaient entre le viaduc et la porte de Saint-GIoud. A six heures et demie, en nombre, elles se fractionnaient; l'une,, division Berthaut, gagnait Auteuil et Passy, maîtresse, après un court combat, de Sainte-Périne et de la place d'Auteuil; l'autre, division Vergé, de l'armée de Vinoy, filant par le quai, renversait une forte barricade, raflait au passage une batterie de six pièces, — et, plus loin, Assi, poussant une ronde. A pas méfiants, la division montait par la rue Raynouard vers le Trocadéro, qu'on croyait miné. Abordés à revers, les ouvrages à peine ébauchés tombaient; huit cents fédérés étaient pris, avec l'immense poudrière Beethoven, dédale de galeries souterraines, emplies de soixante-dix mille kilos de poudre, de millions de cartouches et de milliers d'obus.
Cependant, à l'arrière, le flot grossissait. Le corps de Glinchant, vers neuf heures, pénétrait à son tour, et, longeant l'enceinte, ouvrait les portes d'Auteuil et de Passy. De nouvelles vagues affluaient. Tandis que Glinchant marchait sur la Muette, en chassait les volontaires groupés autour de Dombrowski accouru en hâte, les divisions de Ladmirault, de Vinoy silencieusement débouchaient, s'étendaient, prenaient contact, du côté de Grenelle, avec les troupes de Gissey. A peine, çà et là, des détonations éparses, coups de fusil abattant des fédérés en fuite, quelque défenseur surpris, et le clapotis sourd des pas, le lent, le dense épaississement de ces flots d'hommes, comme un murmure étouffé d'inondation montante.
G'était riieure où, quittant son quartier provisoire de Boulogne, Mac-Mahon s'installait rue Vineuse, au-
dessus de la place du Roi-de-Rome, où Thiers, arrivant à son tour, le relançait d'avis, donnait des indications militaires, si envahissant que le maréchal, patient jusqu'alors, se rebiffait : deux commandements ici, c'était trop. Général d'armée, qu'on voulût bien le laisser à son affaire; seul il avait la responsabilité, qu'il l'exerçât seuil... Rembarré, M. Thiers se le tenait pour dit, et laissant son lieutenant à une guerre de barricades où il n'avait plus rien à faire, il repartait, dans le petit jour.
A la sortie de Boulogne — un amas de décombres — sa voiture croisait soudain une foule effarée, que des soldats contenaient et poussaient. Hommes et femmes, de l'enfant au vieillard, en loques hétéroclites, cela s'avançait dans une stupeur morne, où frémissait encore du désespoir et de la rage. C'étaient les premiers prisonniers. « Des ruines et des haines! c'est tout ce que laissent après elles les discordes civiles! » constata en lui-même le sec vieillard. L'idée qu'il en était un des fauteurs ne lui venait même pas. Son cœur ne lui reprochait rien.
Encore étonnés de l'entrée imprévue, et n'osant croire à un si facile triomphe, à l'état-major général on se consultait, on combinait un plan méthodique d'attaque, de lentes approches . A Clinchant , qui demandait à foncer, voulait se jeter dans le parc Monceau, par les boulevards tourner les Tuileries et le Louvre, ordre formel de s'arrêter. Montmartre, la Concorde, la place Vendôme, l'Hôtel de Ville, autant de réduits qu'on se représentait formidables.
Rendu timide par ses revers, l'ancien commandant en chef de l'armée de Châions n'avait pas l'espoir d'enlever tout cela en une journée, voulait procéder sans rien espérer du hasard. Les instructions restrictives partaient, allaient arrêter partout le mouvement si bien commencé et qui, d'un seul branle, sur Iheure eût tout emporté. Que Douay et la division Ver2:é ne dépassassent point, à la fin de la journée, le palais de
l'Industrie et TÉlysée; Clinchant chercherait à prendre la gare Saint-Lazare, la caserne de la Pépinière et le collège Chaptal. Ladmirault, obliquant le long du chemin de fer de ceinture, n'ira pas plus loin que la porte d'Asnières; Cissey, sur la rive gauche, s'emparera de l'Ecole militaire, des Invalides, et si possible de la gare Montparnasse...
Presque sans coup férir, l'armée, qui dans la pâleur de l'aube s'était mise en marche, élargissait 1c filet aux mailles vivantes. Dès le matin, sur la rive droite, tandis que la division Vergé, pointant droit, occupait la Manutention, où elle trouvait trente mille rations de pain, et le Palais de l'Industrie, où elle faisait prisonniers des centaines de blessés, Douay atteignait l'Arc de Triomphe, l'Elysée, la Pépinière; Clinchant s'établissait de la gare Saint-Lazare à la porte d'Asnières, soutenu par Ladmirault.
Sur la rive gauche, la division Bruat enlevait avec autant de facilité le Ministère des affaires étrangères et le Palais législatif. Les baraquements du Champ de Mars brûlant sous les obus de Vinoy, l'École Militaire avec un immense parc de deux cents canons, des voitures innombrables, d'énormes dépôts de poudre, des magasins bondés d'effets, de munitions, de vivres, tombaient aux mains de Cissey, maître bientôt des Invalides et quelques heures plus tard de la gare Montparnasse. Midi n'avait pas sonné que sur presque toute la ligne on avait atteint les limites prescrites. De rue en rue, de place en place, en plein soleil, sous le ciel bleu, où retentit le fracas de la bataille, où par moment flotte un voile de flammes et de fumée, — manège de l'école d'état-major que les fédérés en se repliant font sauter. Ministère des finances que les obus versaillais allument, — le flot impitoyable avait monté, nettoyant tout au passage.
Engagements brefs, suivis de fusillades sommaires. A la Muette, trente fédérés qui n'avaient pas voulu se rendre gisaient en tas, au pied d'un mur. Rue du
Ranelagh, on exécutai L De même gare Montparnasse, où commandait le colonel Boulanger. Au parc xMonceau, gardes désarmés, femmes même, arrêtés sur liste nominative, étaient amenés devant un peloton de sergents de ville, tombaient. Autour des Champs- Elysées, les fédérés cachés dans les maisons étaient traînés dehors, immédiatement passés par les armes. Au bois de Boulogne des flaques de sang séchaient, près des tranchées, sur le chemin couvert.
Ainsi avançait, mue avec une inflexible lenteur, pour arrêter bientôt sa marche, sinon sa vindicte, l'armée docile, comme une grande machine aveugle. Un élan, et ces cent mille hommes eussent pu enfoncer encore, de la seule poussée de leur masse, la Commune et ses bandes, reconquérir en quelques heures la ville qui s'agitait, éperdue.
La première nouvelle de l'entrée — une dépêche de Dombrowski apportée par Billioray, qu'on vit alors pour la dernière fois — n'avait été connue à Tllôtel de Ville, le dimanche , qu'à sept heures du soir. Une séance aussi vaine que les précédentes, où l'on avait disserté sur l'abolition des titres de noblesse et de la Légion d'honneur, se traînait, incolore. Partie de la minorité dissidente est là : on juge Cluseret indolent, insolent; et puis les socialistes craignent qu'on les accuse de fuir les responsabilités. Vallès préside. Vermorel parle : « — Concluez! » dit en entrant Billioray, tiès pale; la dépêche tremble dans sa main.
Aussitôt on se forme en comité secret. Lecture faite, un silence de plomb s'étale. Chacun, comme aplati, écoutait en lui se prolonger le glas. Voici Theure. Les faces se figent en une crispation ou blêmissent d'une .p:\leur mortuaire. L'orgueil raidit les altitudes, les regards se cherchent ou s'évitent; sur des peurs igno- Ijles, des affolements niais, des masques se dénouent; d autres, farouches, aussitôt se rattachent. On est en face de cette fatidique minute, qui semblait ne devoir ,point venir. Le gouffre s'ouvrait à pic. Désespérément,
ils s'y sentaient glisser ; les uns joueurs vidés, ne rêvant plus qu'à disparaître, sans payer; les autres, la rage au cœur, acceptant de tomber dans la tuerie finale. Paris, la révolution, ces semaines d'inouï pouvoir, d'ardente vie, tout s'écroule. Seuls quelques-uns espèrent dans la luLte des rues, le drapeau rouge peut flotter encore sur une victoire, sinon il enveloppera l'héroïque chute, dans un pourpre linceul d'incendies et de sang. , .
La séance est rouverte. Gomme si rien ne s'était passé, les débats continuent, fivec une alTectation de dignité qui cache le néant des résolutions. On échange de vagues paroles, on acquitte Gluseret, on se sépare. Par petits groupes, allant aux renseignements, on quitte, pour n'y jamais rentrer, cette salle où tant d'insanités, trop peu de motions justes, ont exhalé leur vain bruit. On descend cet escalier où ont dormi les gardes avinés du Comité central, où se sont étagées les bannières des francs -maçons, marches que tant de gens ont montées, porteurs d'avis, quémandeurs, soldats aux mains noires, conciliateurs inécoutés, frelons d'une énorme ruche.
Gomme un capitaine qui déserte son poste, la Commune de Paris sort de la grande demeure. Le solennel témoin de pierre, inconscient du lendemain suprême, l'ilôtel de Ville, qui aux larges pompes de ihisloire a vu succéder cet avortement, du haut de ses murs séculaires les regarde passer.
Les petites ombres s'évanouissent.
Au ministère de la guerre, même désarroi. D'abord on n'avait pas voulu croire. Delescluze proteste : — simple alerte; l'observatoire de l'Arc de Triomphe n'a rien vu, des bataillons de rendort sont commandés; une affiche en témoigne. Mais bientôt, le bruit se confirme. Les quartiers non envahis s'emplissent de la rumeur sinistre du tocsin. La générale à tous les coins de rue résonne, dans le tumulte des tambours, des clairons et des cris. A cinq heures du matin, le ministère est précipitamment évacué.
Le jour paraît^ l'éblouissante matinée printanière où l'armée de Versailles précautionneusement avance. A peine quelques barricades informes, en dehors des monumentales façades de Gaillard père à la place de la Concorde. Delescluze, qui enfin voit clair, vient seulement, sans crainte d'accroître le gâchis, de jeter son appel à ceux d'en bas, les sincères et les résolus : « Assez de militarisme, plus d'états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures! Place aux combattants aux bras nus ! »
Tandis que la fusillade commence à crépiter, que confuse une résistance individuelle s'ébauche, quelques membres de la Commune dispersée se réunissent, pour quelques minutes, autour du Comité de salut public. Pyat propose de traiter sur-le-champ. On résout de se rendre dans les arrondissements, chacun y activera la mise en défense, le hérissementdes barricades; de plan, aucun. Des proclamations, tant qu'on en veut.
L'Hôtel de Ville retentit du tapage de Mars. Ce qui reste de la commission militaire, du Comité de salut public, — déjà Pyat, comme Billioray, a déguerpi, — ici et là bourdonne; le Comité central, remonté sur le pont à la minute où le bateau sombre, ordonne et tempête, augmente la confusion affreuse. Le comité d'artillerie, débordé, ne sait à qui entendre. L'anarchie des pouvoirs à tâtons se débat, pour l'impossible sauvetage. La journée passe. C'est un affolementde cohue, le rêve entêté d'espoirs moribonds. Les délégués du congrès de Lyon, repoussés par Thiers, viennent proposer leur entremise. On les évince : C'est un tombeau que l'armée versaillaise va trouver dans Paris!... El le soir vient, tiède et magnifique. Au faîte du palais, écrasant le porche d'où le Henri IV équestre a disparu, où s'engouffrent en tourbillons les fédérés poudreux, l'heure du vaste cadran tourne, inexorable.
Rues sillonnées de galops d'estafettes, boutiques fermant en hâte, maisons qui regardent de toutes leurs fenêtres closes, la capitale, peu à peu, des Batignolles
aux Tuileries, de la Cour des comptes à Montrouge, se couvre de barricades improvisées, inoffensives encore^ demain redoutables. Au Ministère de la marine, Brunel — emprisonné malgré sa courageuse défense des alentours d'fssy, relâché de la veille, — s'établit. Cent cinquante fédérés, cinq canons garnissent les terrasses de la Concorde et du bord de l'eau, une mitrailleuse et trois pièces les redoutes des rues Saint- Florentin et Royale. De Montmartre, où une centaine de bouches à feu gisent depuis deux mois, crasseuses, inutilisées, où les munitions manquent, à peine quelques coups ont été tirés; ni ouvrages, ni parapets, ni plates-formes ; des bataillons décimés ou dissous. Cluseret. un moment apparu, s'était éclipsé. La Cécilia se démenait en vain.
Partout, un tohu-bohu de fourmilière renversée, entre l'immobiHté muette des maisons, où une autre foule, tremblante et tapie, se recueille. Paris halète, craquant entre les deux fers des tenailles, l'un qui, de l'ouest au sud, vient d'entrer dans le vif, l'autre, rigide et fixe, barrant toute issue au nord et à l'est, Paris commence de voir rouge, le sang au cerveau, entre les Allemands impassibles, les Français furieux, Mac-Mahon, dès l'avantveille, a signé une convention avec le prince de Saxe. Les Prussiens se sont engagés à ne laisser s'évader personne, même isolément. Les troupes ont pris les armes, leurs avant-postes sont au guet. Déjà, à l'hôpital Saint-Louis, agonisent des ouvrières tombées sous leurs balles, comme elles se rendaient à leur atelier de Saint-Ouen.
A Versailles l'Assemblée impatiente s'est réunie. Thiers paraît à la tribune. A ses premiers mots les applaudissements éclatent. Il glorifie l'armée de terre et de mer, préjuge le définitif triomphe, Paris rendu à son véritable souverain, la France. Flattée, l'Assemblée — c'est elle, la France! — bat des mains, redouble d'enthousiasme à la promesse du rigoureux châtiment. Pendant que déjà les fusillés sans jugement jonchent le
sol. Thiers déclare que c'est par les voies régulières que justice sera faite. Pour ces scélérats qui ont violé les propriétés^ renversé les monuments, menacé la vie des otages, l'expiation sera complète. Au nom des lois et par les lois!... L'idée ne lui vient pas, tant son succès l'enivre, qu'ainsi parler, à cette heure où jamais les otages n'ont été pluscompromis, c'est armer contre eux les fusils, attiser les haines, poussera une frénésie des milliers de fous.
Jules Simon lui succède, un projet de loi en main : reconstruire la colonne Vendôme, en remplaçant la statue de Napoléon par celle de la Nation; immédiatement réparer la chapelle expiatoire de Louis XVL L'Assemblée vote l'urgence, trépigne à une motion de Cochery : « L'armée, le chef du pouvoir exécutif ont bien mérité de la patrie. »
Dans un grand silence^, Thiers reparaît à la tribune, incline son toupet blanc, son visage ému : c'est la plus grande récompense qu"il a reçue de sa vie. Les salves de bravos s'élèvent, s'éternisent : au pied de la tribune, le triomphateur est accablé sous les poignées de main, Jules Simon se précipite vers lui et l'embrasse.
Inconsciente du mal qu'elle a fait, de celui qu'elle prépare, toute à sa joie d'en avoir fini avec la révolution et Paris, la République sans doute du même coup, l'Assemblée alors se sépare. Les députés se mêlent 3 au flot des curieux, journalistes, fonctionnaires, gens du monde, femmes, filles, à cetle avalanche de piétons et de voitures qui couvrent les roules, fluent vers Saint-GlouJ, Châtillon, le Mont-Valérien, toutes les hauteurs d'où l'on aperçoit Paris, la fumée du combat, d'où l'on peut se délecter au passionnant spectacle.
Peu à peu le panorama grandiose s'obscurcit. La nuit tombe. Gomme le velours bleu du ciel, la ville s'étoile de lumières. Dans la grande ombre douce, attendent face à face l'armée de Versailles et celle dd Paris. Tragique veillée des armes, où d'un côté on gaspille, en une pause stérile, d'inappréciables heures, od
LA COMMUNE 5iS
laisse échapper Toccasion unique, le moment de jeter jusqu'aux extrémités de la ville le lourd épervier déployé, ramassant tout, — où de l'autre fébrilement on travaille, remuant les pavés, charriant canons et munitions, préparant les touries de pétrole, les tonneaux et es caisses de matières inflammables.
A l'aube du 23, reposées, les troupes de Mac-Mahon se remettaient simultanément en marche, sur les deux rives. Arrêtées au centre, devant la terrasse des Tuileries et la barricade de la rue Royale,, elles s'étendaient par les ailes, gagnant dune poussée régulière.
Montmartre, à gauche, avec ses buttes chargées d'artillerie, ses pentes raides et ses abords coupés de barricades, était le but principal de la journée : forteresse qui semblait défier l'assaut, mont Aventin de la révolution, où une première fois s'était brisée la force. Aujourd'hui deux corps d'armée entiers le cernent. Le 1", Ladmirault, avec deux de ses divisions et le corps des volontaires de Seine et de Seine-et-Oise, — seul contingent qui eût répondu à l'appel du début, l'invite de l'Assemblée à la France, — longe extérieurement les remparts jusqu'à la porte de Clignancourt, prend la montée à revers, rapidement s'élève sur les terrains vagues sans défense, parmi maisonnettes et jardins, tandis que sa troisième division, Montaudon, après avoir enlevé à Levallois-Perret les cent cinq canons des batteries extérieures, traverse, d'accord avec les Allemands, la zone neutre, s'élance vers les barricades du boulevard Ornano et de la rue Myrrha.
Le 5% Glinchant, aborde par le boulevard extérieur. Il est déjà maître des Batignolles où Malon s'est batîu de son mieux. Il vient d enlever la mairie du XV1I% la grande barricade de la place Clichy ; il suit le pied des buttes, pénètre dans le cimetière Montmartre, en même temps que les colonnes du 1" corps y entrent par le nord. Les hauteurs sont entourées. L'attaque d'ensemble va s'ébranler. Il est onze heures. Déjà les fantassins de Glinchant s'élancent dans la rue Lepic.
A ce moment, hors de la mairie du XVin% où le matin il s'était rendu, ignorant que Ladmirault déjà serrait Montmartre en arrière, et malgré la fusillade qui claquait en bas, du côté des Batignolles, — un homme prenait sa course. C'était Catisse.
Vers neuf heures, comme d'habitude, il était arrivé à son travail, avait mis ses manches de lustrine, essayé de ranger les paperasses de son bureau, aussi nombreuses que jadis au temps de Tordre, mais malpropres, froissées, sans orthographe, timbrées des innombrables cachets bleus, rouges, verts, noirs... La nouvelle de l'entrée versaillaise l'avant-veille lui avait donné un coup.
Puis, ne voyant rien changer autour de lui, — impossible que le gâchis s'accrût! — et nul pantalon rouge n'apparaissant au détour des rues, il s'était persuadé que la vraie guerre commençait seulement. Comment finirait-elle? Il s'efforçait d'avoir confiance. Par exemple ce serait chaud, rien qu'à entendre la voix rude des porteurs d'ordres criant au galop : t Levez les persiennes, fermez les fenêtres! j» et à lire les menaces etle décret de Delescluze : Toute maison d'où partirait un coup de fusil contre la garde nationale sera immédiatement brûlée !
Ici, rsùsonnait Catisse, on devait être à l'abri, comme dans une citadelle imprenable! La Commune, gouvernement incontesté depuis deux mois, n était-elle pas autrement forte qu'au 18 mars, où elle avait été si facilement victorieuse? Qui sait même si, aujourd'hui, sa proclamation aux soldats de Versailles : « Venez à nous, frères, nos bras vous sont ouverts! » ne ferait pas tomber comme alors les fusils des mains hésitantes? Il y avait aussi celle du Comité central : t Nous sommes des pères de famille... » et qui finissait par : « Lorsque la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir!... » Mais les soldats les liraient-ils?
Au réveil, à l'ouverture des boutiques, il avait fait son petit marche quotidien, acheté pour quelques sous
de bouillon, de pain, de charcuterie. On serait six à déjeuner ce matin, Mme Poncet ayant consenti à rendre Lili, rétablie par ses bons soins. Le père viendrait la chercher, en revenant de la mairie. Et descendant par le zigzag des rues, il avait parcouru son chemin habituel, essuyé le regard hostile d'un épicier à qui il n'avait pu éviter une réquisition.
Pacifique, toute la matinée, sans paraître se douter du déchaînement de la meurtrière tourmente, de l'imminente foudre, il avait fait sa besogne de serviteur ponctuel, au milieu du tohu-bohu sans nom. Peu à peu, le bruit de la bataille s'était rapproché.
Pâle, Gatisse s'était levé, avait écouté, penché à la fenêtre ouverte : « Mais ils arrivaient! » Le grondant tapage, où il croyait percevoir de délirantes plaintes dans l'éclat des détonations, le sifflement des balles perdues, l'avait empli d'une terreur soudaine. Les enfants 1 sans doute ils n'étaient pour rien là dedans, lui n'avait jamais commis de mal; et à la commission municipale, il avait tenté, modestement, le peu de bien possible.
Jamais il n'avait touché un fusil depuis la sortie de Buzenval, sa conscience ne lui reprochait rien. Qu'avait-il fait, sinon de continuer à gagner son pain, en brave homme, pour les petites? Aucun juge, aucun homme ne pouvait trouver là quelque chose à redire. Même, à l'idée de voir cesser le désordre, il éprouvait une satisfaction. Il reverrait avec plaisir l'uniforme des lignards, et le drapeau... Une détonation plus forte le fit tressauter. Cela venait de l'autre côté de la Butte. . . Il pensa aux fillettes, n'y tint plus, et si troublé qu'il en gardait ses fausses manches luisantes et sa calotte noire, rapide, il s'était sauvé.
A gauche, vers les rues Lepic et Tholozé, les chassepots crépitaient si dru qu'il prit à droite, bouleversé. Il n'avait qu'un instinct, regrimper la pente vers le nid. Il courait de toute sa vitesse, essoufflé. Il ne se reconnaissait plus, se cognait, haletant à des carre-
fours. On lui cria : « Pas parla! lesVersaillais y sont. -» Il n'entendait même pas, enjamba sur un trottoir un corps de vieille femme qu'une balle égarée avait étendue, ses provisions hors du cabas, roulées dans le sang. 11 la voyait à peine, tournait à une boutique de crémier; cette fois il était dans le bon chemin. Voilà l'épicerie de son ennemi. Il lui semble que le patron ricane...
Si Catisse avait tourné la tête, il eût vu, rasant les murs, déboucher dans la rue un groupe de quatre volontaires de la Seine. Le doigt sur la détente, l'arme prête à épauler, au pas gymnastique ils bondissaient d'une porte cochère à l'autre, s'embusquaient, repartaient. L'épicier au passage les saluait, désignait : « Ce bandit qui détale... »
Des voix dures aussitôt crient :
— lié l'homme ! arrêtez-vous.
Catisse court toujours... Un coup de feu, et tiré comme un lièvre il fait quelques pas encore, brusquement trébuche, une douleur aiguë au flanc.
Les volontaires le rattrapent. Des visages de haine se courbent sur le blessé.
— Pourquoi te sauvais-tu? Qui es-tu?
Catisse bredouille des mots inarticulés. « Mes enfants... La mairie... » Et dans ses yeux une horreur se dilate. Un regard de bête inoffensive que le chasseur massacre, un regard où il y a de la stupeur et du reproche. De la tète au pied un tremblement l'agite.
— Sale communard f hurle Tépicier arrivant hors dhaleine, tu as ton compte... 11 était de la clique, monsieur le caporal...
Les regards de Catisse suppliants vont de l'un à l'autre. Est-ce qu'on va le tuer comme cela? Et les petites qui n'ont que lui :
— Lève-toi I ordonne le caporal.
Catisse essaye, retombe. Le sang tache sa redingote usée, coule sur son pantalon
— Pas moyen? Eh bien, reste 1
Le canon du fusil s'est abaissé contre la tempe. Le coup part. Il n'y a plus qu'une loinc humaine, de la cervelle collée au mur. Les volontaires s'éloignent. L'épicier regagne sa boutique.
Il est midi. Sur le haut des buttes les colonnes de Ladmirault et de Clinchant viennent d'opérer leur jonction. Les rues sont pleines de fantassins qui soufflent, en courte pause. Quelques-uns tirent de leur bissac une croûte, se désaltèrent à une fontaine. Défense de boire le vin que les habitants vous offrent. Il est peut-être empoisonné. D'autres sortent d'une maison où un fédéré s'est réfugié, l'emmènent en le frappant. Le long du jardinet de Mme Poncet, une compagnie, l'arme au pied, attend. On va bientôt redescendre pour continuer la danse. Les propos se croisent, indifférents ou joyeux.
Mme Poncet, accoudée contre la barrière, écoute. Le temps passe, son angoisse est aiïreuse. Qu'est devenu Poncet, absent depuis hier? Elle limagine arrêté à la Ligue, peut-être allongé sur quelque chaussée comme ces malheureux, fusillés à tort ou à travers. L'Auvergnate qui vient de rentrer — elle n'a pas pu aller plus loin que le coin de la rue — a vu exécuter le garde pris dans la maison d'en face. Et tout d'un coup Mme Poncet songe à Lili. Elle est dans la salle à manger, en'ermée avec un livre d'images. Pourvu que Catisse revienne 1 Les voix des soldats résonnent, distinctes dans l'air pur où le bruit de la bataille s'est calmé, où l'on n'entend plus que des détonations brèves, et tout là-bas, montant de Paris lointain, ensoleillé, un roulement d'orage :
— La mairie de Montmartre est prise... — Il était rigolo, avec ses bras qui battaient, un vrai pingouin... ^- Regarde le drapeau sur la tour Solférino!...
Un commandement, les rangs se forment, la compagnie repart. « Adieu, la mère t.. . » Mme Poncet contemple avec un sourire morne ces hommes que leur devoir appelle. Beaucoup sont jeunes, n'ont pas l'air
méchant. Plus d'un sera tué peut-être avant ce soir, beaucoup tueront, dans l'échaufïement du combat, croyant bien faire. Elle revoit la morgue du petit souslieutenant imberbe, l'air grave et songeur du vieux capitaine... Le temps passe. Il est plus d'une heure. Et Catisse?...
Mélanie a fait manger l'enfant. Interminable, dans le supplice de ne rien savoir, l'après-midi s'avance. D'autres soldats sont venus, on visite les maisons. Il faut ouvrir jusqu'au laboratoire pour prouver qu'il n'y a pas de chassepots... Des appels, des pas sur le gravier... Derrière Taînée des petites Catisse, les trois autres, se tenant par la main, montrent leurs museaux effarés, livides, toutes pareilles, avec leurs tabliers noirs, leurs maigres nattes. Haletante, Zézée, l'aînée, explique : « Elles attendaient toujours... A la place du père, c'est des soldats qui frappent, on a fouillé dans le logis, toujours personnel... Alors, elles sont venues >
Elle parle d'une voix altérée, précise, en petite personne raisonnable, qui donne l'exemple. Les trois plus jeunes sanglotent, et Lili, qui les a aperçues, nerveuse se met à crier :
— Papa? Où est papa?
A bout de consolations et de mots tendres, Mme Poucet les confie à la servante. Avec Zézée, qui veut partager sa recherche et qu'elle se décide à emmener, — une femme et une enfant ne couraient pas grand risque, — elle va pousser jusqu'à la mairie, par le chemin que Poucet et Catisse suivent d'ordinaire. Peut-être elle apprendra quelque chose...
Elles n'avaient pas fait deux cents mètres, surveillées par un homme à mine louche, — quelque policier, — qu'elles butaient dans un cadavre. Mme Poncet s'écartait brusquement, passait au large, quand Zézée poussa un cri. Avec violence l'enlant traînait sa compagne^ s'élançait :
— Papa, cria-t-elle, papal
Et Gonvulsive elle s'abattit sur la masse inerte. Elle palpait les vêtements familiers, essayait de retrouver une forme chère, dans la bouillie du visage.
— Mignonne 1 balbutiait Mme Poucet, chavirée. Laisse... Nous allons appeler quelqu'un pour l'emporter...
Mais la petite se cramponnait, hébétée, cherchait un reste de chaleur, de vie à ces mains froides... Elle ne comprenait pas, sinon que c'était son père, ce corps pesant, tête fracassée... Pourquoi cela? Pourquoi?... Alors, nerfs détendus, elle se mit à hurler sa plainte, un gémissement si aigu que les voisins sur le pas des portes s'amassèrent. Mme Poncet, jusque-là suffoquée, éclatait d'indignation, les prenait à témoin, devant le meurtre imbécile. Quelques-uns montraient des visages compatissants. Mais l'homme louche reparut, suivi de lignards surexcités. Les visages se rembrunirent. Avant qu^elle eût pu ajouter un mot, elle était empoignée. Un soldat bousculait la petite :
— Graine de gueux!
— Ne faites pas de mal à l'enfant! jetait Mme Poncet, d'une voix frémissante où toute la révolte de son âme maternelle, rude et bonne, vibrait.
— Toi, on va te régler ton compte, si tu ne te tais pas!...
Une bourrade soulignait la menace. Les spectateurs maintenant ricanaient, hostiles.
Par un effort de volonté, Mme Poncet s'était ressaisie, docilement marchait, ayant repris la main de la petite. Ce cauchemar aurait une fin, elle pourrait s'expliquer. Maintenant, rien à faire... Se résigner, suivre... En attendant, elle voyait. Inoubliables images. Rue Lepic, un amas de cadavres devant une barricade basse gisait. Surtout des femmes, fusillées eu tas, après l'action.
Un long calvaire se déroula, sous les insultes. Maintenant, elle était avec d'autres prisonniers. Zézée lui serrait la main désespérément, secouée de sanglots.
L'escorte avait grossi. On parvenait à une petite maison qu'elle connaissait bien, rue des Rosiers. Par la porte cochère verte, le groupe s'enfourna. Hasard ou calcul, une prévôté siégeait déjà dans ces mêmes pièces où Lecomte et Clément Thomas avaient vécu les minutes de leur agonie.
Les prisonniers, pendant que duraient les brefs interrogatoires, étaient poussés dans le jardin du crime. Une aire piétinée^ une allée de tilleuls, d'un côté une grille surplombant le vide, un horizon de toits et de fumées; de l'autre était le mur éraflé de balles où contre le treillage rompu verdissaient les pêchers grêles. Comme devant un autel, Mme Poncet et Zézée durent s'agenouiller, avec les autres, deux rangs de malheureux jetés là pêle-mêle, demeurer longtemps, genoux meurtris, fronts bas, pour la réparation aux mânes irritées. Un coup de crosse courbait tout redressement. Le brûlant soleil tombait en nappe, dans l'ironique splendeur du jour. Une voix ordonna : « Debout f y> Une autre fournée arrivait, subissait le rite expiatoire.
Mme Poncet, à qui le prévôt, un capitaine de chasseurs, n'avait pas laissé placer deux mots, se sentait devenir folle, emportée, roulée comme un fétu par une tourmente fatale. Gestes, cris, supplications n'eussent fait qu'aggraver son sort. Heureuses encore que dans le groupe séparé en deux, Zézée et elle ne fussent pas de ceux qu'on allait fusiller à quelques pas de là, sur l'autre versant, où se trouvait, pendant le siège, une batterie dominant la route de Saint-Denis.
Morne, traînant Zézée presque évanouie, elle suivait avec un raidissement farouche ses compagnons de supplice. Le soir tombait quand on arriva près dos remparts. On parquait le troupeau sur un bastion. Elle dut se laisser fouiller, sans voix pour protester •quand on leur cria de se coucher à terre. — Le premier qui se lèverait, fusillé! Pour ce bétail condamné, pas même de pain ni d'eau. Zézée geignait, d'une
lamentation continue, la tête sur les genoux de Mme Poncet, qui, les yeux grands ouverts^ avec fctupeur considérait l'ombre, perdait conscience.
Poncet, qui avait passé la nuit du lundi en permanence à la Ligue — tranquille sur le sort de sa femme qu'il croyait en sûreté dans sa maisonnette, là-haut, sur la butte imprenable, — s'était débattu, toute la matinée et l'après-midi, dans l'impuissance des démarches in extremis. L'Union des syndicats joignait son office à ceux de la Ligue. Quelques délégués essayaient d'atteindre ce qui surnageait de la Commune et du Comité central.
Ici et là. une folie tournoyait.
Les élus de la garde nationale, les premiers maîtres de Paris, se jetaient leurs fautes au visage, parlaient de se fusiller entre eux. La plupart eussent consenti à traiter, mais sur quelles bases ? Dissolution des gouvernements de Paris et de Versailles, avec amnistie réciproque, l'armée dite « régulière » retirée à vingtcinq kilomètres, les conseils municipaux intérimaires da pouvoir, jusqu'à des élections générales!... A l'Hôtel de Ville, Bonvalet, Poncet trouvaient un indescriptible tumulte ; impossible de saisir personne du Comité du salut public, de rien tirer de Delescluze aphone, à bout de forces, passant de prostrations totales à de désespérés sursauts.
Les élus de Paris, ses derniers maîtres? Beaucoup éclipsés, plusieurs se battant dans leurs arrondissements, à peine quelques-uns se montrant encore, le fusil en bandoulière, à la Maison commune. D'autres déjà travestis et rasés, si pressés que Ranvier, indigné, les apostrophait durement, les menaçait du peloton d'exécution. Parmi les plus résolus étaient ces socialistes qui à Iheure des phrases s'étaient écartés et qui, à l'heure du péril, ressurgissaient.
Poncet emportait la vision du monument grouillant de 'ouïe, escaliers noirs de montées et de descentes,
cours retentissantes du roulement des prolonges d'artillerie^ des omnibus chargés de poudre; on évacuait déjà les munitions sur l'église Saint-Ambroise et la mairie du XI% choisi pour y réadosser la défense. Çà et là, des chevaux haletants que renfourchaient des estafettes en sueur, des nuées de femmes frénétiques agitant des drapeaux, demandant des fusils, d'autres qui, fébriles, cousaient des sacs. Des poings s'abattaient sur les suspects, aussitôt traînés dehors, fusillés sur la place de Grève, avec des réfractaires, contre une barricade.
Dans ia chambre bleue de Valentine Haussmann,un corps qu'on venait d'apporter sur une civière jonchait le lit. C'étaient les restes de Dombrowski, détachant sur l'oreiller la cadavérique pâleur du fin visage, énigme qui ne s'était point livrée. Depuis l'entrée, il errait, comme une âme en peine, de IHôtel de Ville aux barricades. La nuit du dimanche il était apparu, revenant de la Muette, contusionné d'un éclat de pierre, avait essuyé les reproches, les soupçons; dans la nuit du lundi il était revenu, ramené au Comité de salut public par des francs-tireurs des avant-postes de Saint-Ouen, où il avait tenté, seul, de franchir les lignes prussiennes. Laissé libre en considération de ses services, de sa froide bravoure à Neuilly, et ne voyant plus que la mort pour issue, il était allé tomber, après la prise de Montmartre, à une barricade de la rue Myrrha, sous une balle mystérieuse. Autour du silence de la chambre bleue grondait l'incessante clameur qui emplissait les couloirs, les salles, les galeries...
Le vertige croissait de minute en minute, avec les nouvelles désastreuses.
Assurés de leur gauche à Montmartre, les corps de Clinchant, de Ladmirault, de Douay s'avançaient en ligne, étendaient le filet sanglant. C'était toujours la même manœuvre, un rideau devant la face d'attaque, tandis que par les rues latérales, moins défendues, on
cheminait, pour frapper à revers. A la nuit tombante, la Trinité, Notre-Dame de Lorette, la Madeleine, le nouvel Opéra, la mairie de la rue Drouot étaient conquis.
Sur la rive gauche, Bruat entrait au Ministère de la guerre, Gissey enlevait les dernières barricades de la Croix-Rouge et de la rue de Rennes, l'aile gauche balayant jusqu'à la Seine, maîtresse de Saint-Sulpice et de la mairie du VP; l'aile droite tenant la gare de Sceaux, la mairie de Montrouge. A présent, couvrant presque la moitié de Paris, l'armée de Versailles, toujours butée à la place de la Concorde, allongeait au loin ses bras, d'un côté jusqu'à la gare des marchandises du Nord, de l'autre jusque près de la porte d'Arcueil.
De minute en minute se prolongeaient jusqu'à l'Hôtel de Ville, retentissaient au cœur pantelant de la cité les échos funèbres; la lutte maintenant acharnée, sans merci, dans l'acre fumée, le terrifiant fracas; les barricades une à une tombant sous le cheminement des fantassins, qui forçaient les maisons, canardaient du haut des fenêtres; les implacables exécutions ensanglantant le pavé, en masse, après la victoire, sans parler des innombrables meurtres individuels ; à l'église de Montrouge et rue Brézin, une fauchée telle qu'on en devait remplir huit fourgons; à la Madeleine, où la résistance avait été vive, trois cents fédérés fusillés; rue du ilelder, rue Drouot, dans cinquante autres, au pied de tous les amas dépavés, des corps sans vie. Au parc Monceau et à l'École militaire, deux prévôtés expédiant les prisonniers, en longues colonnes de misère, sur Versailles, ou les dépêchant surplace.
A mesure que couraient les heures, et qu'ils sentaient se refermer sur eux le fer de l'étau, les derniers de ces hommes qui un instant s'étaient pu croire les arbitres de la France, roulaient sur la pente finale. Leur fantôme de gouvernement dissous, ils étaient là une quinzaine, acculés aux résolutions que leur dic-
talent la vaniteuse obligation de leurs propres menace?, leur désespoir dément, la rage d'être vaincus. Enflés d'un imbécile orgueil, secoués d'une frénésie de destruction, ils croyaient encore servir la cause du peuple, en opposant à la société cruelle de plus barbares cruautés, trouvaient une grandeur révolutionnaire à finir comme des incendiaires et des assassins.
Bien qu'il n'y eût plus, à partir de cet instant, que de personnelles responsabilités, c'était pour eux faire à la Commune de grandioses funérailles devant l'Histoire — puisque aussi bien on les massacrait comme des chiens — que de rendre mort pour mort, et do s'ensevelir sous des ruines fumantes. Ces Tuileries, cet Hôtel de Ville, tous ces palais où ils avaient régné, n'étant plus à eux ne seraient plus à personne.
Déjà les préparatifs étaient commencés. La veille, pour permettre au mot féroce de Rigault de se réaliser : Les otages ! nous les prendrons avec nous et Us crèveront avec nous!... « l'archevêque, les différents curés, Bonjean, sénateur, et tous ceux qui pouvaient avoir une i.nportance quelconque » avaient été, sur l'ordre de Ranvier, Eudes et Gambon, transférés de Mazas à la Roquette. Aux Tuileries, tout l'après-midi, Bergeret, qui, dès le dimanche, avait fui le Corps législatif sans combattre, laissé fusiller le lundi quelques innocents dans la cour du Carrousel, amassait bonbonnes et barils, faisait enduire de pétrole les tentures, les lambris, les parquets, monter des poudres dans la salle des Maréchaux, au centre du Palais; puis laissant au colonel Bénot, garçon boucher, le soin d'allum-^r, il filait. Partout les matières inflammables, transportées en hâte, n'attendaient que la mèche. Parmi les tourbillons de la fin, l'Hôtel de Ville, empli du gémissement des blessés, du râle des mourants, se vidait déjà des divers services, s'apprêtait pour l'incendie.
Au siège de la Ligue, Poncet, tout à son idée fixe d'arrêter coule que coûte rcfï'usion du sang par quel-
que tentative auprès de M. Thiers, n'avait «ppris qu'à la tombée du jour — au moment où des adhérents de l'Alliance des départements venaient proposer à la Ligue de se rallier à la Commune I — la chute de ^iontmartre. 11 s'était aussitôt précipité, riî^quant vingt fois sa vie, pour pénétrer dans la zone conquise. On se battait encore. 11 parvenait à se faufiler, grâce à la bienveillance d'un commandant d'avant-po&te, touche par son accent de sincérité.
A chaque pas des patrouilles l'arrêtaient, le molestaient. Il dut s'arrêter ù une barricade, pour aider à la démolir, reconnut Tendroit. Des fédérés l'avaient contraint d'y apporter son pavé, le matin : « Pour la Commune! citoyen!... » Us étaient allongés contre une maison, en tas. Des morts! Poncet en vit dans toutes les attitudes! Plies contre des portes, étendus dans le ruisseau, sur le dos, à plat ventre... Les uns, sans plaie visible, semblaient dormir, avec un air de bravade et de résolution. D'autres montraient des faces tuméfiées, horribles. Des soldats en perquisition sortaient des maisons, portant des brassées d'armes, chassant devant eux des gens eiïarés. Plus féroces que tous, des gardes nationaux de l'ordre, sans armes, brassard tricolore bien en vue, guidaient les recherches.
Il était nuit quand il parvint à Montmartre. Par un étrange phénomène, il croyait encore marcher en plein jour, tant était rouge le crépuscule. Derrière lui, une lueur gigantesque se diffusait, roussâlre, sur la ville. « Paris brûle! disaient des voix... C'est du côté de la Seine!... » Mais sans tourner la tète, il se hâtait. Rue Sainte-Scolastique, on y voyait comme à la clarté d'une aurore boréale. 11 eut le pressentiment d'un malheur quand il entra dans le jardinet. La barrière était large ouverte, la maison vide. Il appelait, appelait. Comme un fou, il parcourut la maison, des caves ;au grenier, criant : « Agathe! Agathe ! » • Les vitres resplendissaient ainsi que des miroirs •écarlates, les arbres du jardin, le vieux marronnier se
découpaient en noir. Des incendies là-bas flamboj^aient, dégorgeant des torrents de fumée empourprée qui enveloppaient le ciel. Il les remarquait à peine, repartait. Au tournant de la rue, l'Auvergnate affolée surgit. Elle ne savait rien, sinon que Madame était partie depuis longtemps avec Zézée. Elle revenait encore de chez M. Catisse. Personne! Bien sûr, il avait dû recevoir un mauvais coup... Une voisine lui avait dit qu'il était mort. Pour comble, pendant qu'elle était sortie la première fois, les quatre petites s'étaient ensauvées. Elles devaient errer dans le quartier, perdues...
Poncet était déjà loin, se précipitait à la mairie, et de barricades en barricades montait, descendait l'affreux chemin. Partout où l'on avait tué, rue des Abbesses, rue Lepic, rue des Poissonniers, rue des Carrières, au Moulin de la Galette, à la Tour Solférino, il se penchait sur les cadavres, recommençait plus loin. Un indice l'élançaitrue des Rosiers. Là il relevait la piste, il espéra. Exténué, quand il arriva au bastion ce fut pour s'entendre dire : « Foutez le camp! si vous ne voulez pas aller au tas!... » A force d'insistance, il attendrissait un officier : « Qu'il revint demain!... » Oui, à l'aube, il serait là ! Il la trouverait!... Sa femme vivait, c'était l'essentiel. Il l'aima pour tout son rude courage, sa tendresse virile. Sûrement, c'était quelque imprudence généreuse qu'elle expiait...
Il remontait en se trnînant. Sa pensée alla à Martial; il se réjouit qu'il fût loin, parti le 20 pour l'Italie; puis, obstinément, il évoqua le pauvre, l'inoffensif Catisse. Sur quel lit dépavés dormait-il son dernier sommeil? Et ces petites qui voletaient, oiselets débiles, hors du nid détruit, frêles petites vies emportées dans cet ouragan de mort!... f
Alors seulement il vit qu'il marchait dans une grandissante lueur. Les reflets de l'immense incendie se réverbéraient autour de lui, sur les murs et les
toits rougis. Il débouchait rue Sainte-Scolastique. Il ne put retenir un cri.
Les brasiers de tout à l'heure, il lui sembla les apercevoir pour la première fois. Ils se levaient comme de monstrueuses torches, dans le ciel soudain opaque où la fumée roulait des nuages de ténèbres, roses par en dessous. L'incendie gagnait de proche en proche, couvrait de ses langues de feu énormes la rue Royale, les Tuileries, les palais de la rive gauche. La Seine apparaissait lumineuse, avec ses ponts d'une éclatante blancheur, sur la coulée de feu. De lointaines clameurs montaient, comme une malédiction, du foyer formidable. Des bouffées d'étouffante chaleur, une épaisse odeur de brûlé soufflaient au visage, prenaient à la gorge, empuantissaient la nuit tiède, cette nuit de doux printemps, saturée de sang fade.
Et Poncet se souvint de ce soir de mars, où dans la nuit aigre et frileuse la ville reposait si calme. C'est à cela qu'aboutissait l'aveuglement des fous, qui à A^ersailles, à Paris, n'avaient écouté que leurs passions! C'est à cette œuvre sacrilège qu'avait travaillé, dans la paix souveraine de la nature, la fureur imbécile des hommes! Le progrès, l'avenir! Ah! bien oui!... Il voyait crouler la religion de sa vie.
Alors, rivé sur place, stupide d'épouvante et d'horreur, lentement, silencieusement, il pleura, devant ces nappes de flammes en furie, dont il ne pouvait arracher sey regards.
Toute la nuit, jaillissant des cratères qui s'ouvraient d'heure en heure^ un vomissement prodigieux de clarté avait ensanglanté Paris en délire.
Dans cette espèce de jour d'enfer, les habitants stupéfaits contemplaient l'effroyable beauté du cataclysme En pleurs au milieu de la foule, ceux dont brûlaient le» maisons vociféraient, ou mornes semblaient frappés de paralysie.
Tous exécraient en ce moment cette Commune dont lincapable despotisme avortait dans le crime. Prétendus défenseurs des droits de Paris, et qui détruisaient comme une chose à eux ce patrimoine de la France, ces pierres vivantes, rues historiques, palais, maisons, bibliothèques! Barbares qui perpétraient, sous les yeux de l'Allemand, ce que lAllemand n'avait osé. Tous, les bons et les mauvais, les responsables de pareils forfaits aussi bien que ceux qui n'y avaient nulle part et les réprouvaient sans doute, on les englobait dans la même imprécation. On ne se sentait plus rien d'humain, vis-à-vis de ces hommes qui, pareils à des hôtes forcées, tournaient aux fauves, voulaient qu'eux succombant, tout pérît. On saluait l'armée libératrice. On hâtait de vœux ardents sa marche trop lente. On se remettait à elle du soin de faire place nette, sans pitié.
Stupéfaits, les yeux en revenaient tou"ours au gigantesque foyer qui au centre de la cité flambait de vingt endroits, dans un ronflement toujours accru,
OÙ crépitaient les explosions, dômes crevant en feux d'artidce, chutes sourdes des toits, des pavillons, façades dardant par leurs mille fenêtres éclatées le hérissement des langues de feu. Par lourdes volutes tourbillonnaient les flammes, au loin retombantes en grêle de flammèches, en tisons ardents. La chaleur suffoquait. De temps à autre, par secousses, la terre mystérieusement tremblait. Une splendeur funèbre de fléau, si intense que les sens ne la pouvaient supporter, planait. Il semblait que ce fût la fin du monde.
Au Ministère des finances, où les pompiers de la Commune avaient éteint le premier incendia, le feu dès l'après-midi avait repris, anéantissant par monceaux les paperasses, comptabilités des gouvernements, envolées en papillons noirs, qui dans les flots de fumée, le vent d'est tourbillonnaient, s'en allaient à des lieues s'abattre, portaient dans la campagne le témoignage du désastre.
A la Marine, Brunel, pris à revers, serré de près, avait allumé la rue Royale, prescrit, sur l'ordre du Comité de salut public, dincendier le ministère, qu'heureusement sauvait la présence d'une ambulance, les temporisations du docteur Mahé. A la Légion d'honneur, à la Cour des comptes et au Conseil d'Étaî, à la caserne d'Orsay, à la Caisse des dépôts et consignations, à la rue de Lille, le général Eudes, membre du Comité de salut public, avait présidé en personne à la mise en état. Dès six heures du soir, à rinstant de fuii*, il donnait le signal. Simultanément, sur l'enduit des huiles minérales, le feu s'étendait, tordait ses vagues bleues et vertes, ses vives coulées écarlates et jaunes. L'énorme bloc de bâtiments bientôt resplendissait, de toutes ses façades.
Les premières maisons de la rue du Bac s'enflammaient, et plus loin le carrefour de la Croix-Rouge, où tenait encore Varlin avec quelques fédérés. A neuf heures, c'étaient les Tuileries qui du pavillon de Flore
au pavillon de Marsan brûlaient^ tandis que Bergeret, sur une des terrasses du Louvre, admirait son œuvre, avant d'aller se faire acclamer par les forcenés de l'Hôtel de Ville. Avec ces murs qui croulaient, ils croyaient voir tomber empires et monarchies, détruire en môme temps que « l'antre de la tyrannie » les tyrans... A une heure et quart du matin, arrachée par l'explosion des barils de poudre, la coupole de la salle des Maréchaux avait sauté, dans une gerbe immense d'étincelles, un tonnerre de débris.
A trois heures, empourprant l'ombre d'une rougeur nouvelle, le Palais-Royal s'était éclairé à son tour. Boursier venait d'obéir au mot d'ordre, puis, aidé de Bénot, que les Tuileries avaient mis en goût, il frappait au nouveau Louvre, incendiait la bibliothèque, les trésors d'histoire, les merveilles du passé... De tous côtés, le feu menaçait le vieux Louvre, les chefsd'œuvre entassés là, fleur et fruit du génie humain.
A l'Hôtel de Ville, le Comité de salut public, étiquette dérisoire sous laquelle deux ou trois fantoches sanglants s'agitaient encore, raisons vacillantes sous le souffle des événements, poussées aussi par des mains inconnues ou furieuses, — le Comité de salut public, satisfait du commencement de besogne, décidait, avant de lâcher tout ce coin de Paris abandonné avec une colère de meurtre, de brûler encore, avec le glorieux édifice, Châtelet, Théâtre-Lyrique, la préfecture de police, le Palais de justice, 1 Hôtel-Dieu, Notre-Dame. Des voitures de poudre et de pétrole partaient dans ces directions.
Déjà Rigault, opérant pour son compte, commençait à mettre à exécution sa menace contre les otages. Seul, dans la soirée, il s'était rendu à Sainte-Pélagie, avait fait comparaître Chaudey, républicain fédéraliste. L'ancien ami, l'exécuteur testamentaire de Proudhon, s'entendait reprocher d'avoir fait fusiller la garde nationale, le 22 janvier, de l'Hôtel de Ville Des haines pohtiques, sinon de plus bas motifs, enve-
nimaier.l la vengeance personnelle de Rigault, camarade de Sapia, tué ce jour-là... A la digne défense de sa victime, à ces mots : « Eh bien, je vais vous montrer comment un républicain sait mourir ., le procureur de la Commune coupait brutalement court.
Trois sous-ordres, brutes dociles, huit fédérés de garde réunis avec peine, peu soucieux de la corvée, servaient de bourreaux : « Rigault ! dit simplement Chaudey comme il entrait dans le chemin de ronde, jai une femme, j'ai des enfants. - Je m'en fous! i^epondait l'autre. Quand les Versaillais me tiendront. Is ne me feront pas grâce 1 » Élevant son sabre, il avait commandé le feu. Une seule balle blessait Chaudey au bras gauche. II agitait le droit, répétait d'une voix forte ; « Vive la République! » Alors les trois brutes s'étaient jetées sur lui, le tirant au venlre, à la tempe, à la base du crâne.
Trois gendarmes étaient aussitôt tirés de leurs cellules, collés au mur. On dut haranguer les gardes, qui en avaient assez, n'abaissaient qu'en maugréant leurs lusils. Deux cadavres roulaient encore. Le survivant s échappait, courait se blottir derrière une guéritemais on le rattrapait, on Tachevait. Boucherie immonde, dont Rigault sortait l'esprit en paix, le cœur réjoui, prêt à exercer allègrement, de nouveau « sa justice » de galopin sanglant. '
Sous le ciel couleur de cendres, obscurci de fump-s ou le soleil, pareil à une énorme lune jaune, roulait son disque sans rayons, un jour funèbre succédait à lia nuit de catastrophes. Dès l'aube, sur toute la lii?ne occupée par l'armée, la fusillade avait repris, les réo-iments poussaient leur marche. Devant la résistance tardive, maintenant enragée, surtout devant le crime aosurde des incendies, les colères amassées, si promptes a éclater dans ce débordement de brutalité qu'est paraessus toutes les guerres la guerre civile, se donnaient cours. Ruée de l'instinct, où les plus calmes s'exaspéraient, ou les exaltés perdaient conscience, dans une
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grande hystérie collective qui peu à peu gagnait, d'un camp dans l'autre.
Aux premières fusillades de la répression avait répondu l'écho formidable des explosions. Et ces secousses qui prenaient aux nerfs, ces embrasements qui enveloppaientd'une horrible clarté tout ce tumulte de la bataille, les coups de fusil, les cris, les râles, à leur tour enivraient d'une folie de carnage. La pitié diminuait au cœur des meilleurs. 11 sem})!ait que ce fût aussi justice que de frapper, d'un immédiat châtiment, ces êtres hors la loi, la nature, la vie. Quiconque les avait approchés, tenait à eux par quelque lien, en demeurait contaminé : amis, femmes, enfants môme n'étaient que gibier de potence, bon à tuer. Cela, cette écume d'aventuriers, de contumaces, — des soldats? Pas môme des bommes.
La plupart des officiers de Versailles, césariens d'origine, réactionnaires de tendances, poursuivaient dans l'àpre répression l'accomplissement d'un devoir social^ une œuvre nécessaire de purification.
Les soldats, surexcités^ trompés au point de ne voir dans cette masse du peuple, dont eux aussi sortaient, que des criminels de la pire espèce, rendaient au centuple les coups. Le lent cheminement dans le sang et les flammes, cette lutte des rues où. il fallait conquérir maison à maison, barricade après barricade, où les balles traîtreusement frappaient, le dégoût d'avoir à se battre encore, après Sedan, Metz, les neiges du Nord et de l'Est, les boues de la Loire, l'inconscient orgueil de s'ériger juges, l'instinct des primitives vio lences, joie d'être le plus fort, d'écraser qui résiste, tout cela rendait furieux, et tout ensemble glaçait, d'une insensibilité de machine, ces êtres qui tous avaient, dans quelque coin de ville ou de campagne, une famille, des pères, des mères, des frères, des • sœurs, pareils à ceux qu'ils fusillaient ici, qu'ils bousculaient, par troupeaux, sur les routes de Versailles..,
Heures sombres où la conscience humaine s'éclipsait, où, abdiquant toute âme, rodait dans la ténèbre l'homme loup de Thomme, oii, étendant ses poings meurtriers, se levait l'éternel (Jaïn.
Mêlant leurs tourbillons au dessus des brasiers de la veille qui sans trêve irradiaient, de nouveaux incendies crevaient. Le Palais de justice, le Théâtre-Lyrique, rilôtel de Ville dressaient, entre la Commune en fuite et l'armée pas à pas victorieuse, un mur incandescent. Tandis que des hauteurs du Père-Lachaise la batterie fédérée couvre d'obus, sur l'ordre d'Eudes, la Bourse, la Banque, les Postes, la place des Victoires, la place Vendôme, les jardins des Tuileries, la caserne Babylone, tandis que dans le cimetière même, sur le cercueil de Dombrowski, Vermorel salue le mort, prononce en quelques mots d'une éloquence désespérée l'oraison funèbre des vivants, tandis que s'abattant au dépôt de la préfecture de police, Ferré, à l'exemple de Uigault, fait sous ses yeux fusiller, par quelques vengeurs de Flourens, l'agent versaillais Veysset, celui-là môme qui avait essayé de corrompre Dombrowski, — les troupes avançaient. Le grand effort portait au centre, essayait de sauver des flammes ce qui pouvait l'être encore.
Douay est maître de la place Vendôme, du Palais- Royal aussitôt noyé d'eau, des Tuileries et du Louvre, où une coupure est pratiquée, isole du palais, irrémédiablemeni perdu, les musées intacts. Une des divisions s'est lancée sur la Banque, donne la main aux bataillons fidèles des employés qui l'ont gardée; le drapeau tricolore flotte sur la grande porte. Hier, le marquis de Plœuc et Beslay, admirables de patriotisme et de dévouement, ont effectué à la Commune le versement des derniers cinq cent mille francs. L'édifice sur qui repose la fortune nationale demeurait sauf, appauvri seulement de dix-sept millions sur les deux milliards neuf cent quatre-vingts millions qu'il contenait dans ses caves ensablées, en amoncellements de numéraire^
de lingots, de bijoux, en liasses de billets bleus, d'effets prorogés, en dépôt de valeurs.
Les bataillons de Douay dépassent la Bourse, atteignent la direction des Postes, touchent à Saint-Eustache et aux Halles. Vinoy, division Vergé, longeant le Louvre et les quais, est à Saint-Germain-l'Auxerrois, bientôt va s'emparer des ruines en feu de l'Hôtel de Ville, de la caserne Lobau restée debout. A laile gauche, Glinchant enlève le Conservatoire de musique, l'église Saint-Eugène, le Comptoir d'escompte, le formidable ouvrage de la porte Saint-Denis; une autre colonne conquiert le square Montholon, Saint-Vincentde-Paul, la barricade du boulevard Magenta. Tout à l'extrémité, Ladmirault dès midi entre de vive force dans la gare du Nord, se relie à Clinchant, par d'âpres combats boulevard Ornano, rue Lafayette. A Montmartre les batteries fiévreusement s'établissent, pour combattre les Buttes-Chaumont.
A l'autre aile, sur la rive gauche, Cissey a pour mission d'occuper le Luxembourg et le Panthéon, clef de tout le quartier des Écoles. Dès la pointe du jour, la division Bruat, refoulant tout ce qui est devant elle, successivement a pris 1 Ecole des beaux-arts, l'Institut, la Monnaie, les barricades de la rue Taranne. Déjà elle lance ses fusiliers marins vers le Luxembourg, que les brigades Paturel et Bocher sont en train de tourner, par les rues d'Assas et Notre- Dame-des-Champs.
Devant le porche de la mairie de Saint-Sulpicc, un groupe de cavaliers s'arrête. Le général Chenot et son état-major mettent pied à terre. On est là au cœur de la bataille. Les demandes d'ordres, les renseignements trouvent à qui parvenir, affluent.
— Faites abriter les chevaux! dit le général.
Du Breuil indique : « Cette porte cochère, là I » En silence il suit son chef, dont les bottes, éperonnées de vermeil, déjà sonnent sur un large escalier. Une salle vaste, une table, sur laquelle aussitôt des plans de la
ville s'étalent. Chenot, dans un fauteuil, éponge son crâne bas, sa nuque rouge. Au bout des cheveux argentés la sueur scintille : « Ça chauffe! » soupire-t-il, sans qu'on sache s'il parle du soleil de plomb sous lequel on vient de se tenir, ou de la tempête qui autour d'eux siffle, hurle, éclate. Il murmure :
— Voyez donc, mon ami, à ce qu'on nous apporte un verre de bière.
Celte fois. Du Breuil, penché sur une carte, n'a même pas tourné le dos. Dans le cercle des officiers déférents, c'est un officier de hussards qui s'élance... Chenot, souverain, allume un cigare. Jamais il n'en a fait une consommation plus abondante qu'à ces heures décisives, où se joue sous ses ordres une petite part de la grande partie. Attitude de responsabilité grave, où dans la fumée propice le vague de sa pensée s'enveloppe, ses yeux sans couleur semblent méditer des combinaisons profondes. Voile qui dissimule, sous l'apparente maîtrise, son fatalisme de philosophe sceptique; il laisse aux événements le soin de décider, aux hommes la tâche de le servir... Brave jusqu'à l'impassibihté, il ne s'émeut de rien, garde le même visage de bonhomie bourrue, aussi bien devant la fusillade qui fait place nette, ramène l'ordre, que devant ces incendies, excellents pour achever de perdre une mauvaise cause, rejeter le pays vers la salutaire restauration...
Il cligna, du côté de son chef d'état-major, un petit oeil malin :
— Où en sommes-nous^ Du Breuil?
Le commandant résumait les dernières nouvelles. Au centre les brigades Paturel et Bocher, en trois colonnes, venaient de se lancer à la charge contre le Luxembourg, on entendait d'ici le halètement des clairons, les échos de l'assaut sous le feu des canons fédérés. Sans doute les barricades de la rue Soufflot... A gauche, la division Lacretelle, en marche vers le boulevard Saint-Germain, pour déborder le Panthéon
vers le nord, atteignait les rues Racine et de TÉcolede-Médecine... A tlroite, la division Levassor-Soval est maîtresse du parc de Montsouris, s'est rabattue de façon à tourner îe Panthéon par l'est. Déjà elle arrive au Val-de-Giâce.
Chenot se frotta les mains :
— Le Panthéon, je veux dire Sainte-Geneviève, est à nous! Nous coucherons ce soir au Luxembourg.
Les visages autour du patron s'épanouissaient^ faisaient hommage, à son importance satisfaite, de l'étendue des résultats. Du Breuil, sans que le plus pâle sourire éclairât ses traits creusés, se repenchait sur le plan teinté de bleu, hâtait de toute l'ardeur de son impuissant désir les colonnes trop lentes... 11 eût voulu que l'horrible cauchemar prît fin, qu'un élan d'intelligence et de pitié précipitât cette marche méthodique et compassée, qui avait laissé le temps aux incendies^ aux fureurs de s'allumer; il eût voulu qu'on déployât, d'un seul coup d'ensemble, le filet, au lieu de le relancer chaque jour à petites brassées, prudemment.
Il avait horreur de cette façon, savante peut-être, mais inhumaine, de conquérir Paris, de cette stratégie tardive qu'on eût mieux fait d'employer naguère contre rAllemand, de ne pas inaugurer aujourd'hui contre des Français! Ou bien, puisqu'avait été manquée la victoire facile, possible par surprise au début, puisqu'on tenait — à quel prix ! — les principales positions, qu'on s'arrêtât maintenant. Oui, qu'on onVît à ces vaincus des conditions acceptables, qu'un peu de calme tombât sur les passions, que l'âme française, ftvec sa générosité naturelle, reparût enfin! Surtout, surtout, que le canon cessât de se faire entendre.
Amèi'ement, il remâchait la dérisoire promesse- La joie de voir ouvertes, sans elfusion de sang, ces portes par lesquelles, selon Thiers, devaient en môme temps (jue l'armée aussitôt entrer l'ordre, la paix, s'était changée dès la première heure en une morne
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stupéfaction. D'abord, à voir rouler près de lui un des cavaliers de l'escorte, puis emporter, blessés, quelques lignards, comme de passer près de cadavres de fédérés tombés sur une barricade, ne l'avait ému que de Ihabituel regret, souvent éprouvé déjà sur les champs de bataille d'autrefois.
La mort, il l'acceptait, parce qu'elle ne lui faisait pas peur^ comme une des fatalités de tout combat, la rançon noble du métier... Mais aux premières exécutions, meurtres purs et simples que n'excusait point la loi de défense réciproque, tout ce qui depuis des mois s'agitait dans son âme anxieuse s'était levé, d'un élan de révolte. A la gare Montparnasse, il avait vu fusiller en tas des fédérés, cernés dans une m.aison des fenêtres de laquelle ils avaient tiré, fusiller cinq femmes accusées par les uns d'avoir voulu empoisonner les soldats, par les autres d'avoir manœuvré des mitrailleuses. Il était arrivé trop tard, n'avait pu intervenir. Ailleurs il avait croisé des corps raidis de vieillards, de femmes, de gamins... Ceux-là semblaient d'inoiïensifs passants, certains l'air stupéfait davoir été abattus là, une expression d'épouvante dans leurs pupilles dilatées.
Ainsi, voilà que la tuerie à froid, commencée il y avait six semaines sur Duval, suspendue par la crainte des ripostes, la promulgation du décret sur les otages, recommençait en grand, à présent qu'on était les plus forts. Justice? comme il l'entendait dire autour de lui? Devoir de préservation sociale?... Alors, à tous les doutes qui s'étaient débattus en lui, à toutes les questions qu'il s'était posées, cette réponse avait jailli, du fond de sa conscience indignée : — Non!... Justice! mais au nom de quels principes, de quels droits imprescriptibles, sinon de son orgueil à vif, de son égoïsme menacé, la société agissait-elle, juge et bourreau? Justice? Non, représailles.
Et pourtant, au spectacle terrifiant des incendies, dans cette atmosphère de fournaise où il piétinait, une rage lui aussi le secouait contre les criminels scélé-
rats. Érostrates dignes de cabanons de fous, contre les meneurs de cette foule aveuglée, enivrée du flot rouge des tonneaux crevés, des tonneaux chaque matin charriés de Bercy, bus à même. Il levait les yeux vers le ciel où par moments une brise écartait l'épaisseur des nuages de cendres et de fumée, où un coin d'azur inaccessible brillait, s'effaçait. Il sympathisait presque aux paroles de haine, aux véhémentes réprobations de ses camarades. La pitié n'était-elle pas une faiblesse?
Puis, remontant aux heures envolées, encore si proches, irrémédiablement perdues, il se demandait si à cet enragé désespoir, il n'y avait point, sinon des excuses, au moins trop de raisons qui départageassent les responsabilités? L'abandon de Paris en mars, après l'avoir provoqué, affolé, le lent, l'impitoyable resserrement de siège, la guerre sans concessions ni merci... N'y avait-il pas eu comme une volonté de mettre hors de l'humanité ces hommes?...
De quelque côté qu'il se tournât, il ne voyait que nuit; hier encore, à Versailles, la présence d'Anine, l'avenir indécis laissaient au bout du tunnel une espérance de jour. Aujourd'hui, dans son âme, comme en cette ambiance de sanglantes ténèbres, où son corps seul agissait avec une précision machinale de gestes, un automatisme de métier, c'était le désarroi d'une catastrophe, le déraillement de toutes ses pensées, meurtries, hagardes, se heurtant dans l'ombre, à un mur fatal.
Soudain, les vitres tremblèrent. Une formidable secousse ébranla le plancher. L'air vibrait d'un fracas tel que Chenot, tous brusquement s'étaient levés. Est-ce que le quartier sautait? Muette seconde d'émotion, durant laquelle on entendit, dans l'attente, le bris cristallin des vitres, comme un ruissellement de grêle sur le pavé... Cela venait de l'autre coté du jardin, vers la Pépinière. Un officier, courant à la fenêtre, signala, par delà le Luxembourg, l'énorme dais de vapeurs
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noires qui s'élargissaient. Le jour s'en obscurcit encore.
On sut presque aussitôt que c'étaient des fédérés de la rue Vavin qui, en se repliant, avaient mis le feu à la poudrière. Une autre estafette annonçait que le Palais était conquis sans combat.
— Allons t dit Ghenot en soupirant. Au Panthéon maintenant. A cheval, messieurs...
L'état-major et sa petite escorte, derrière le général, se remettait en marche, pénétrait au bout de quelques minutes dans la cour du Luxembourg. Alors Ghenot prononça, en étirant sa moustache tombante :
— Il serait bon que je pusse me rendre compte. Si vous alliez voir. Du Breuil?...
Le commandant silencieusement saluait, gagnait par une des portes latérales les parterres en bordure de la rue de Médicis. Au galop, Cydalise foula le gazon défoncé, la rampe montante derrière la fontaine. De l'eau suintait des roches moussues, un coin d'humide verdure et de silence, sous le dôme des hauts platanes. Sans les lignards, qui de l'autre côté de la grille avançaient dans la rue, la fusillade qui crépitait vers le carrefour. Du Breuil eût pu se croire dans une minuscule oasis, au fond d'un parc mystérieux et centenaire. Impression d'éclair, évanouio dès que sur la terrasse il apercevait les tuniques bleu foncé, les épauîettes vertes des chasseurs à pied. Ils étaient massés par groupes derrière les arbres. Une compagnie venait de briser les grilles^ d'enlever la première barricade de la rue SoufQot.
Du Breuil poussa son cheval. Derrière le mur de pavés bouleversé, barrant de ses débris l'entrée de la rue, il observait, tranquille, la pente au-dessus de laquelle le Panthéon dressait sa façade trapue, sa lourde coupole. Il savait les caves regorgeant de poudres et de munitions, et, les oreilles encore tintantes de l'explosion de tout à l'heure, il redouta quel-
que tentative désespérée : que les fédérés, en fuyant ne missent le feu à l'énorme monument. Le Panthéon sautant, c'était la ruine de la rive gauche, un quart de Paris s'écroulant dans la secousse géante. De nouveau il précipita dans son désir l'élan des troupes. A cette heure, Lacretelle avait éteint les batteries du pont Saint-Michel, s'emparait de la place Maubert, du lycée Louis-Ie-Grand. Levassor-Sorval allait déboucher par la rue MoufTetard. Au centre, il ne restait plus à enlever que les deux barricades qui lui faisaient face, Tune au milieu de la rue, la dernière coupant de la Mairie à l'École de droit. Un effort, et de tous côtés, on fonçait sur le but. Les trois couleurs, là-haut, sur la croix sciée, remplaceraient la loque rouge.
Autour de Du Breuil, les balles sifflaient; Cydalise, ronflante, dansait sur place, hochant la tête, fouettant de la queue, comme importunée de mouches. Il la maintenait, prise dans les jambes. Contre une pièce renversée, un fédéré s'allongeait, sans blessure visible, mort, un rictus aux lèvres. Du Breuil retrouvait son sang froid de Rezonville, l'allégement de ne plus penser qu'aux mille détails de la minute. Devant lui les chasseurs à pied, sentant le feu faiblir, dépassaient l'abri de la barricade conquise, d'une course atteignaient une des premières maisons à droite. Du Breuil alors pensa : « Mais c'est là que demeure Thédenatl » Et sans souci du danger, pour mieux voir, il les suivait, jetait Cydalise sous le porche.
La barricade centrale, hâtive, faite de pavés, de sacs, de débris de meubles, s'enveloppait de décharges régulières. Bouffées bleuâtres qui floconnaient, voilaient d'une brume légère la rue coupée d'ombre et de soleil. Un instant, au-dessus de la crête, une figure farouche, barbe grise et cheveux en broussaille, torse nu sous la chemise, se dressa, examina. Les balles versaillaises bourdonnèrent. Dédaigneux, l'homme, sur un haussement d'épaules, avait disparu.
— Il est enragé f soupira une voix. *
Du Breuil s'aperçut seulement que derrière les soldats, comme hypnotisée par le spectacle, une énorme femme, accroupie à deux pas de la loge ouverte, arrondissait, au-dessous de lui, son dos de tortue. La Louchard murmura :
— Ah I ce Simon, il va tous les faire tuer !... Et Rose qui est avec son Louis!... Si M'sieu ThéJenat voyait ça !...
Les mots entraient, sans signification précise, dans l'esprit de Du Breuil. Penché sur l'encolure de Cydalise, il disait à un capitaine de chasseurs à pied :
— Passez par la rue Sainte-Catherine. Vous prendrez les deux barricades à revers...
Déjà les chasseurs filaient. Dans le soleil, dans l'air doux, la barricade, face au carrefour et au jardin, tonnait toujours.
Agenouillé contre le talus, devant une fissure entre deux pavés, Simon, avec un désespoir lucide, une silencieuse rage, visait, tirait, rechargeait. Ils étaient une dizaine, paraissaient cinquante.
Tout à l'heure Varlin et Lisbonne, qui après la Croix-Rouge et la rue Vavin s'étaient repliés là, avaient voulu prendre le commandement, foncer sur l'avant-garde des chasseurs à pied. On les avait envoyés paître. On ne voulait plus de chefs ! Simon avait dit :
« Nous crèverons bien tout seuls ! Avec ça que la Commune a le droit de parler ! »
Et à eux dix ils étaient demeurés, poignée de braves, où, de l'ancien bataillon dispersé, restaient seuls les trois Simon, le père Pontois, le grand Jules, Lévidofî et Dury ; trois autres étaient venus on ne savait d'où. Un homme habillé en zouave de l'armée régulière, déserteur ou déguisé, visage maigre et hâlé, barbe rare, et dont toute la personne portait le louche stigmate de longues misères, de prisons subies. Un individu loquace, à favoris frisés, en savates et tablier bleu. Un vieux fédéré taciturne, l'air un peu
fou. Rose et Thérèse, courbées sous un sac de cartouches, allaient et venaient, remplissaient les gibernes
Aux pieds de Pontois gisait sa femme, frappée d'une balle au cœur; il avait soigneusement étiré les plis de la robe, mis sous la tête un pavé pour oreiller. Elle semblait dormir, déjà cireuse. Puis il avait repris son chassepot, et, à petits gestes méticuleux, avec autant de calme que s'il eût rhabillé une montre à son établi, il nettoyait le mécanisme encrassé, brûlant. Le grand Jules, le sang aux joues, trempé de sueur, veillait aux brèches, à bout de bras déplaçait des madriers pesants, échafaudait des pavés. L'hercule chantait comme du temps qu'il était manœuvre.
Dury, souillé, poudreux, méconnaissable, sa vareuse de lieutenant déchirée aux coudes, les yeux brillants, beau de fièvre et de jeunesse^ se battait pour sa chi- | mère, comme un héros pour sa patrie. Lévidofî, nerfs I tendus, mais impassible, blême, plus maître de lui que jamais, debout, dominait le groupe, dirigeait la | défense.
— A vous, Simon ! dit-il.
Il désignait au cordonnier, placé tout à la gauche, un caporal de chasseurs qui se faufilait, longeait une maison.
Mais Anatole, leste comme un singe, déjà faisait ' feu. L'assaillant piquait du nez, ne se relevait pas.
— Désolé! fallait pas qu'il y aille!... » Et le gamin déclara :
— Servi, ça!... Il n'a pas souffert. J'en demande pas plus pour moi.
Louis, l'épaule lasse d'avoir tant tiré, — trois jours qu'on luttait! car dès le 21, avec Anatole et le père, il avait été au-devant des envahisseurs, s'était battu à la mairie de Vaugirard, puis à la Groix-Uouge, — un moment s'arrêta. Il tournait la têle, souriait. Rose était derrière lui. Il savoura l'exaltation de vivre à plein, dans un paroxysme d'énergie, de sacrifice et
d'amour. Une douleur grave se mêlait a cette ivresse de 1 instinct : le sentiment de la défaite, l'effondrement de la cité des songes. A terre, tout l'échafaudage de la société future ! Du moins éprouvait-il, sous les yeux du père et surtout des femmes, un réconfort d orgueil, a risquer sa vie pour les idées du vieux les siennes, à défendre ce pavé qui était sien, sa ville' sa rue, sa maison î... Cette heure si précaire, qui minute a minute, seconde à seconde, roulait au gouffre, e)le s illuminait, palpitait d'autant plus affreuse et magnifique. Jamais, même quand dans la petite villa déserte, sous la nuit tiède, il avait étreint Rose pour la première fois, semblable torrent de feu n'avait couru dans ses veines... Il ressentait tout à la fois dans cet épanouissement de Têtre, 1 horreur des téné' breuses carrières et la divine réapparition du jour 11 planait, comme un dieu, au-dessus de la mort et de la vie.
Rose, extasiée, n'existait qu'en lui. Avec la mère abandonnées ces deux jours, elles avaient été comme ies corps sans âme. Les échos de la débâcle autour lelles retentissaient en bruits vains: qu'importait ju on voulût iaire sauter le Panthéon, ince«dh3r Saint- Uienne-du-Mont ! Ils étaient revenus enfin, dégueulles, affreux, splendides f... Vivre avec eux, mourir ivec euxl... Depuis ce matin elles ne les avaient plus ' fuittes, les secondaient avec une fidélité, un dévouelent de femelles pour le mâle.
Dans ces Français, ces soldats qui leur tiraient desus, elles ne voyaient, à travers les idées de Simon îs théories de Louis, que des ennemis sans pitié et len que ne haïssant aucun d'eux, elles les haïssaient ?us, dune repulsion unique. Thérèse, résignée e^ iOique, Rose révoltée, ardente, toute 1 ame du corn-" «tant de Juin, de son père mort ressuscitée en elle 1 même temps qu'elle était devenue femme Bras IS, cheveux fous, elle revenait toujours à Louis rflveloppait de sa présence et de son fluide. Comme
une fleur sauvage, elle exhalait un acre parfum de sève; il la respirait toute, ils se possédaient du regard.
Sombre, sans même les voir, Simon, le teint terreux, s'absorbait dans sa besogne meurtrière. Automatiquement, il épaulait, tout le corps comme secoué de joie à chaque détonation, rechargeait, visait encore.
Grelottant de fièvre, à la fois brûlant et glacé, il avait pris son fusil dès la première nouvelle de l'entrée. L'heure sonnait de la bataille suprême. Puisque les remparts étaient tombés par trahison ou surprise, on allait montrer à ces gens de Versailles ce que les Prussiens auraient trouvé derrière les barricades, si les Favre et les Trochu ne s'étaient pas seulement battus à coups de morceaux de pain ! Est-ce qu'après tout ils n'étaient pas encore pires que les Allemands de malheur, ces couards qui avaient déguerpi de Paris après l'avoir livré, trahi, insulté, et qui y rentraient à présent, les plus forts, pour achever de saigner le peuple !
Mais Delescluze avait dit le vrai mot : « Assez de parleurs I » Aux gas comme lui, Simon, et les fils, de se retrousser les manches et de donner leur vie pour la cause, puisqu'ils ne pouvaient rien d'autre. Bien sûr, on les avait assez longtemps subis, tous les moulins à paroles, les porteurs d'écbarpes, ces beaux messieurs de la Commune et du Comité, bons pour faire et dire bêtises sur bêtises et après vous planter là. Parbleu! s*il n'avait écouté que son premier mouvement quand il avait vu les incendies, il aurait comme beaucoup d'autres posé son fusil : « Ça, non, je n'ensuis plus 1... » Mais quoi, ici on vous fusillait comme des chiens, là on flambait des pierres qui n'en pouvaient mais, des monuments qui appartenaient à la France. Personne n'avait plus sa caboche t. .. Après tout, de mauvais chefs avaient beau déshonorer le parti, ça ne devait pas empêcher les partisans de le bien servir, jusqu'au
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LA COMMUNE 55i
Avec une foi désespérée, Simon le voyait doublement perdu, par ceux qui avaient eu mission de le défendre, surtout par le triomphe inévitable, féroce, de la réaction. Il montra le poing aux façades de la rue, regardant de toutes leurs fenêtres aux vitres ternes, comme d'j-eux aveugles. Derrière était cachée, tremblante, une population servile, faite pour lécher les bottes du vainqueur, n'attendant que de le voir devant elle pour descendre à son tour, injurier, dénoncer les vaincus. Les moins mauvais, comme Martial Poncet, bien de l'honneur s'ils ne vous tiraient pas dessus! Et pour les bons, comme un Thédenat, qu'est-ce qu'ils pouvaient, sinon une sympathie impuissante, lointaine?
Allons ! ce n'était pas lui, ni les fils peut-être, qui verraient luire ce soleil dont il avait cru saluer Taube, à la proclamation de la Commune t Qui sait même si la Répubhque de ces bourgeois n'allait pas être étouffée du coup, la nuit remonter jusqu'aux fétiches du passé : empereurs, rois, et des juges comme après le Deux-décembre, des soldats pour tuer comme aujourd'hui, des prêtres pour l'hosannah I . . . Mieux valait vendre sa peau, tâcher de rendre un peu de mal à ceux qui vous en faisaient tant!... Après, on pourrait mourir. Ainsi, on aurait entièrement rempli sa mission de pauvre bougre f Ça valait toujours mieux que d'aller claquer de fièvre à Cayenne ! Et puis, ça ne serait peut-être pas du sang tout à fait perdu.
C'est avec cet engrais-là qu'on fécondait les lendemains de revanche, la terre encore stérile où quand 1 même finiraient par lever le bon grain, les victorieux épis. Voilà ! Rien n'allait vite. Il fallait du temps. Ni I le soleil de Juin, ni le soleil de Mai n'avaient suffi pour que la moisson mûrit. N'importe, il faudrait bien que cela changeât! Un autre soleil dorerait l'horizon, vers lequel l'humanité était en marche... Ce serait trop simple si l'histoire n'était qu'un cercle où l'on devait tourner sa vie, comme des esclaves la meule. Parce
que 71 venait de recommencer le beau rêve, puis le cauchemar de 48, il n'était pas dit que le progrès s'arrêterait là. Les jeunes après eux redresseraient le drapeau. Lui, il avait son compte. Bientôt, tout à l'heure, il s'en irait retrouver Jean-Louis.
A sa jambe raide Télança la vieille douleur. Oui, oui, c'était comme en Juin! Des balles pour les pauvres!... Et la rage de toute sa vie humiliée, de sa digne et laborieuse misère, toute sa rancœur de Parisien des deux sièges, l'écrasement, — ah ! certes momentané, mais pour lui final, — de ceux de sa classe^ lui remontaient aux lèvres, dans le cri haineux dont il huait l'approche des soldats : « A bas les assassins du peuple ! »
Ponlois, à qui Thérèse venait de remplir les deux mains de cartouches, au même instant s'affalait en travers du corps de sa femme, la gorge trouée. Il eut une plainte faible, une ou deux secousses convulsives, puis bava une écume rouge, cessa de bouger. Simon échangea avec Thérèse un regard profond, une douleur d'adieu. D'une brève image, le groupe de ses compagnons, les pavés en tas, les fenêtres closes des maisons s'implantèrent dans ses prunelles. Tiens! où était le zouave? Disparu... L'homme à tablier bleu, couché là, dans une flaque... Les siens vivaient toujours.
Alors, en une folie où il y avait du désespoir et du défi, en un dernier sursaut de fièvre, il escalada les pavés, brandit son chassepot. Le Luxembourg étendait au loin ses cimes vertes. Les colonnes de lignards, derrière les chasseurs, épaississaient leur masse. Sous une porte cochère — la maison de Louchard ! — Simon apercevait un officier de haut grade, penché sur l'encolure de sa bête !... — Qu'est-ce que tu regardes, toi?... 11 éleva la crosse, cria : Vive la République! et fit leu. Et en même temps, atteint d'une balle en plein front, il ouvrit les bras, tournoya. Thérèse avait beau s'élancer. Le corps, abattu d'un coup, s'était écrasé à ses pieds.
Elle se jetait sur lui comme une folle. En même temps, la voix de Lévidoff, altérée, criait : « Nous sommes pris ! » Débouchant de biais^ les chasseurs s'étaient glissés par derrière, se ruaient. Une courte bagarre, un crépitement désordonné de coups de feu, inutile ébauche de résistance où, avant que Louis eût pu se reconnaître il était saisi, roulé à terre, un canon de chassepot sur la tempe.
Rose, retenue à bras-le-corps, détournait l'arme, si belle de furieuse tendresse qu'un sergent avait pitié, laissait Louis se relever; on les poussait tous deux au groupe des prisonniers : le grand Jules qui, le bras traversé d'un coup de baïonnette, demeurait stupide, comme dégrisé; le vieux fédéré qui ricanait, d'un air égaré; Thérèse qu'on avait arrachée du corps de Simon et qui, blanche comme une morte, contemplait Rose et Louis avec une expression de tendresse farouche. Une fugitive lueur avait passé dans ses yeux : Anatole avait pu s'échapper, gagner sans doute quelque maison, avec Lévidoff et Dury...
Mais, accourant du bas de la rue au pas gymnastique, d'autres chasseurs grimpaient sur la barricade; déjà les lignards montraient leurs colonnes denses, enflaient vers le Panthéon leur marée montante. La dernière barricade presque simultanément était tombée, la route était libre.
Du Breuil, dont la balle de Simon avait rasé le képi, enlevait Cydalise. Il voulait aller jusqu'à la place; il rapporterait à Chenot la victoire complète. D'un bond il franchit le mur de pavés à moitié renversé déjà d'où tout à l'heure ce vieil enragé à [tignasse grise l'avait visé. Soudain, à l'angle de la rue j Saint-Jacques, un groupe de fantassins gesticulant... Ils entouraient cinq malheureux. Les chasseurs étaient [loin déjà...
Au milieu de ses hommes surexcités, un jeune lieu- Itenant criait : « Vous n'allez pas les fusiller f... Des Iprisonniers ; voyons!... — Avec ça qu'on va se
gêner ! » lui riposta dans la figure un vieux brisquard chevronné, dont la figure éraflée saignait. Les autres murmuraient, narguaient leur chef d'une suspicion colère. Déjà un fusil s'était abaissé. Le grand Jules poussé au mur levait son mufle épais, roulait des yeux implorants, où une incompréhension s'obstinait. La détonation à bout portant éclata. 11 s'afl'aissait, comme un bœuf. Saisis d'une contagion meurtrière, trois soldats isolaient à coups de poing le vieux fédéré, lui aplatissaient la figure contre la pierre, le fusillaient dans le dos.
Les lignards en folie, le lieutenant, les lèvres mordues d'impuissance, un homme et deux femmes encore debout, se tenant par la main... Du Breuil s'élançait, bousculait du poitrail de Cydalise le brisquard stupéfait, commandait, d'une voix brève :
— L'arme au piedi
Mais déjà, avant môme qu'il eût pu réitérer l'ordre, ceux qui venaient de massacrer le vieux bousculaient la plus âgée des femmes, entouraient avec d'ignobles menaces Rose et Louis, si étroitement enlacés, d'une si éperdue étreinte, qu'obscurément les soldats percevaient là quelque chose de grand, se reculaient... Eht bien, qu'ils mourussent ensemble. Ça irait plus vite f... Une seconde d'intraduisible émotion subitement lia les regards de Du Breuil et des jeunes gens.
Ils se tenaient à la taille, bravant les fusils d'un sourire de haine et de mépris, de la rayonnante splendeur de leurs visages fiers où s'exhalaient, dans un éclat suprême, toutes les forces de la vie, l'orgueil de leur amour, plus puissant que la mort. En une fulgurante vision. Du Breuil évoquait Anine, leur bonheur. Les mots de la Louchard : « Rose et son Louis... M'sieu Thédenat... » le traversèrent. Une poignante pitié l'avait pris aux entrailles; mystérieusement entraient dans sa vie ces êtres désormais inoubliables, jeunes et beaux, s'aimant comme Anine et lui. Crier, agir, les sauver, instinct qui le dressait sur ses étriers, d'un cri rauque :
— Arrêtez 1
Mais une fracassante décharge tonnait. Rose et Louis foudroyés tombèrent. Leurs bras ne s'étaient pas dénoués
Aigu, déchirant, un hurlement slrida, une si surhumaine plainte que les pires brutes en étaient remuées. C'était la mère qui pleurait ses petits. Thérèse, se débattant sous les poignes, crachait un hoquet d imprécations, de navrantes paroles... Qu'on l'achevât a issi ! La colère, autour d'elle, renaissait; mais tandis que le lieutenant hors de lui se jetait sur le brisquard, le secouait. Du Breuil avait éperonné Gydalise, tombait sur les insoumis. Son indignation crevait :
— En liberté cette femme ! en liberté tout de suite! Est-ce qu'on tue des gens désarmés. . . Sauvages, brutes !
Gomme on grondait sans obéir, il se calma d'un effort violent. Très pâle, il prit son revolver aux fontes, dit froidement :
— Le premier qui bronche...
Et d'une voix grave, à Thérèse :
— Pauvre femme, rentrez chez vous f
Les hommes étaient domptés, le cercle s'élargit. Thérèse regardait autour d'elle sans comprendre, les pieds cloués au sol. Du Breuil devina : Ses morts...
— Allez-vous-en, répéta-t-il avec douceur. La main à l'épaule, fermement, il l'entraînait.
— Vous reviendrez, dit-il plus bas.
Sans un regard, sans un mot, Thérèse partit. Elle titubait; ses mains semblaient tâter le vide.
Du Breuil, atrocement ému, la contemplait s'éloigner, avec un sentiment de honte indicible. Être soldat! Être homme! Voir cela...
Cependant, place du Prince-Eugène, à la mairie du XI*., dans un hourvari d'aliénés, se démenaient les chefs improvisés de la dernière heure. A côté d'une quinzaine de membres de la Commune et du
Comité central, — ceux qui n'avaient pas fui ou disparu, évanouis avec leurs arrondissements, qui accouraient tout poudreux, haletants, des barricades, qtri autour d'une table chargée de caisses de dynamite discutaient dans un échange de reproches, d'insanités, d'injures, — de nouveaux venus élevaient la voix. Chefs de légions, officiers, simples gardes, quiconque tranchait, jetait dans le désarroi des motions de violence, de sanglants conseils.
A la place du simulacre de gouvernement qui deux mois avait appesanti sur la ville son anarchie organisée, un sabbat de spectres surgissait, démoniaque, dans l'immense lueur des incendies. Anonymes braillards, pêle-mêle avec Ranvier, Eudes, Gambon, seuls qui demeurassent du Comité de salut public; quelques ouvriers ou bourgeois socialistes de la minorité, Jacquenne, Trinquet, Vallès, Vermorel, Theisz qui venait de sauver des flammes l'hôtel des Postes, Longuet, Varlin, d'autres encore qui se jetaient dans cette frénésie comme au gouffre, ou s'y laissaient rouler, joyeux. Puis, imprimant encore une ombre de direction à ce qui restait des trois grands services : Jourde, calme, alignant ses colonnes de chiffres, réglant à caisse ouverte avec les dernières liasses, les maigres tas d'argent et d'or drainés de ci de là, achevant de balancer, en doit et avoir, le pauvre bilan de l'émeute. A chaque membre delà Commune qui survenait, il remettait mille francs, viatique pour l'inconnu, sans que rien par devers lui restât, de ces milliards sauvés à la Banque, de ces millions qu'il avait maniés, en sage petit comptable prenant ses repas à 2 fr. 50, tandis qu'au lavoir public sa femme continuait d'aller laver son linge.
Delescluze, sans voix, brisé, debout par un miracle de volonté, les nerfs raidis de ce qui lui restait d'âme, voyant se rétrécir le cercle, l'instant venir; tout à l'heure il avait proposé que revêtus de l'écharpe on passât en levue sur le boulevard Voltaire la cohue des
bataillons, qu'à leur tête on se jetât sur les positions à reconquérir !...
Ferré enfin, arrivant tout paisible du dépôt de la préfecture, où — le cadavre de Veysset précipité du terre-plein du Pont-Neuf — il n'avait pu, devant l'incendie, les troupes proches, continuer ses exécutions. 11 se rattrape... Attablé sur Testrade de la salle des mariages, flanqué de deux secrétaires en contrebas, d'un ton doux, poliment, il interroge, décide. Avec une imperturbable tranquillité, assurant sur ses yeux de braise noire son binocle, il vise des permis, signe des condamnations. L'ancien président du comité de vigilance de Montmartre, les mains éclaboussées du sang de Lecomte et Clément Thomas, est à cette heure, Rigault disparu, toute la police.
Sur un trottoir de la rue Gay-Lussac gisait, à l'insu de tous, la dépouille du procureur de la Commune; un sergent avait vu devant lui un commandant de fédérés courir, se réfugier dans un hôtel... « — Tu n'échapperas pas, toi... » Maison envahie, propriétaire saisi à la gorge; le commandant redescend, se livre. On le traîne vers la prévôté déjà établie au Luxembourg. En route on le questionne, revolver contre l'oreille.
— Je suis Raoul Rigault. — Crie vive l'armée! — Vive la Commune! A bas les assassins!
Et l'assassin de Chaudey, l'inconscient scélérat, s'était abattu.
Ferré fera le reste. Dans le soir tumultueux, le soleil décline. D'eux-mêmes les galonnés, ceux qu'on voyait à la Place, dans les cafés, resplendir de chamarures, d'aiguillettes, d'écharpes, promener des sabres, s'étaient mis en lieu sûr, ou bien, modestement, avaient troqué leurs voyants insignes contre la vareuse ou la blouse. La cour de la mairie retentissait du roulement des fourgons chargés de poudre; sur les escaliers, des femmes fébrilement cousaient, cousaient des sacs. Dans les grandes salles du premier étage entrait,, sor-
tait le flot des fédérés demandant des ordres, des munitions, portant des nouvelles^ traînant des suspects. Leur procès était vite instruit... — Tu refuses de prendre un fusil!... Au mur!... — Tu nous as regardés en riant... Au mur!... — Tu nous as insultés il y a quinze jours!... Au mur! La vie humaine ne pesait pas plus qu'une feuille au vent. L'écho d'une exécution en éveillait d'autres.
Dans la matinée, le beau-frère d'E. Moreau, l'élégant capitaine de Beaulbrt, aide de camp de tous les délégués à la guerre, avait été sommairement jugé de la sorte. Une cantinière et des gardes d'un bataillon, le 66% que naguère, au ministère, il avait menacé de purger, et qui, décimé à une barricade de la rue Caumartin, supposait y avoir été envoyé par lui, l'avaient reconnu au passage, traîné devant une parodie de cour martiale, puis, mécontents du verdict, emmené, malgré les efforts d'Eudes, de Delescluze, dans un terrain vague, et fusillé. Enragée de meurtre, sentant autour d'elle la grandissante menace des Versaillais, — déjà ils atteignaient le faubourg Saint-Antoine, le Châteaud'Eau, — cette plèbe ne se croyait pas assez vengée, sommait l'ex-porte-drapeau du 6G% un blanquiste militant, le juge d'instruction Genton, d'exiger livraison des otages de marque, des prisonniers de la Grandelloquette.
OEil pour œil! dent pour dent! Versailles fusille! Paris fusille! Le Comité de salut public achève de perdre la Commune. Ce n'est pas assez des assassinats individuels commis par Rigault, Ferré, des incendies voulus par presque tous! Cette populace crie au sang; Elle en aura. On lui en eût donné sans cela. Malgré \es objections de Vermorel, de Longuet, de Vallès, de Mortier, ce qui reste de la majorité d'autrefois, les terroristes l'emportent. Ferré, comme il a signé le 21 mai l'ordre « au citoyen directeur de la Santé de procéder à l'exécution des otages... dès l'entrée dans l*aris » — ordre heureusement inexécuté, — signe
celui de fusiller tout ce que contient la Grande-Roqustte.
Genton et son secrétaire Fortin ramassent un peloton d'une quarantaine d'hommes, gardes de bataillons divers, vengeurs de Flourens, beaucoup ivres, jusqu'à de très jeunes gens. A leur vue, François, le directeur de la Grande-Roquette, accourt d'un café de la place. Il est entre quatre et cinq heures. Les fédérés se répandent dans la cour, envahissent même le greffe. Il y a là Sicard, un commandant d'état-major qui représente Ferré, Vérig, le capitaine commandant le poste de garde, et, ceinturé de rouge, chassepot en main, celui que Rossel a nommé « l'ouvrier stupide » Mégy, l'incapable défenseur d'Issy, qui après avoir aidé Eudes à flamber la rive gauche, vient liquider ici, comme une dette de haine sociale, « l'affaire en litige ».
Le greffier comptable, Jarraud, puis François, protestent : On ne peut exécuter tous les prisonniers en blocl Les pourparlers se prolongent. Genton retourne à la mairie, revient avec l'ordre de n'en fusiller que six, dont l'archevêque et le président. Reste à en désigner quatre. On cherche les listes d'écrou. On les trouve enfin. Genton inscrit : Jecker, le banquier mêlé aux affaires de l'expédition du Mexique, le missionnaire AUard, les pères jésuites Clerc et Ducoudray, puis, fie ravisant, raye Jecker, le remplace par Deguerry, le curé de la Madeleine, et demande à François : — « Ça te convient-il comme ça? — Ça m'est égal si c'est approuvé. » Genton repart vers la place du Prince- Eugène. Les fédérés s'impatientent. Mégy tempête : — « Sacré n... de D...f c'est donc toujours comme du temps du vieux Badinguet, ici?... » Genton revient, le papier en règle. Il est sept heures passées.
On sonne au brigadier; Ramain se présente. François lui dit : « Voilà des détenus qu'il faut faire descendre par le quartier de l'infirmerie. » Romain commande à un gardien d'ouvrir la grille de la quatrième
section, L'homme dit : « Je vais chercher mes clefs », et, jetant derrière un tas d'ordure le trousseau qu'il tenait à la main, se sauve. Ramain donne la liste à un autre geôlier, Beaussé, et tandis que le peloton monte au premier étage, il va chercher ses propres clefs, rejoint par un autre chemin, ouvre. Le peloton se divise, partie massée près de la grille, partie longeant le couloir des cellules et descendant dans le petit jardin de l'infirmerie. « Oii est Beaussé? » Ramain le hèle, redescend, le trouve affaissé contre un mur. Il lui arrache la liste : « Tu n'entends rien aux révolutions ».
Les otages, l'œil collé au judas, attendent, le cœur battant. Ramain fait l'appel : « Darboy 1 — Présenti dit une voix calme, au cabanon 23... — Bonjean! — Me voilât Je prends mon paletot 1 — Pas la peine! Pour ce qu'on vous veut, vous êtes bien comme ça! » Un à un, les autres sortent. On les entoure, on se met en marche, Ramain devant. Bonjean soupire : « Oh! ma femme bien-aimée, oh! mes enfants chéris! » Et en silence, dignement, les six victimes descendent.
Dans le petit jardin, Mégy déclare : « Nous serons très bien ici! » Mais de l'infirmerie des têtes se penchent, voient. Vérig et Genton discutent. Les prisonniers se sont mis à genoux, prient, sous les huées du peloton réuni, les insultes dont les accueillent les fédérés qui attendaient. « Galotins! crapules! assassins... f> tout un flot d'immondes injures crève, en reproches insanes, en imaginations turpides, écumo si violemment qu'un gradé intervient : « N'insultez pas ces gens-là; savez -vous ce qui vous arrivera demain? » Vérig demande à Mgr Darboy : « Qu'astu fait pour la Commune. » Le prélat répond : « J'ai consenti à écrire une lettre à Versailles... J'ai sollicité l'indulgence de ceux qui combattaient pour elle... Quant à la liberté je l'ai toujours aimée, et je n'ai rien fait dans ma vie que ce que j'ai cru être le bien. »
Il avait le droit de parler ainsi, ce prêtre à la noble
vie, aux tendances libérales, qui avait eu l'esprit assez large pour combattre rinfaillibilité du pape Amèrement, songea-t-il alors à l'échange proposé, au départ de l'abbé Lagarde, jamais revenu, à ces démarches réitérées, à cette stupéfiante indifférence de Thiers, des ministres, de la commission des quinze, j- de tous ces puissants, ses pairs, gens de sa classe^ dont un seul mot, jaiUi du cœur à temps, les eût sauves, et dont les froids calculs politiques avaient, bien avant la signature de Ferré, prononcé leur condamnation, les livraient aujourd'hui à ces gémonies d'outrages, à cette tourbe sanglante, les tuaient aussi sûrement que ces fusils?...
Sa grave douceur ne se dément pas. Bonjean, à qui on montre le poing : « Combien en as-tu sur la conscience, de condamnations contre des innocents'^ . dédaigne de répondre, demande seulement quelle lustice le condamne. « — Celle du peuple I — Oh • dit-il vivement, ce n'est pas la bonne. »
Le tumulte croît . . Marchez! Marchez! » Le cortège funèbre se remet en route, franchit la grille du jardm, pénètre dans le premier chemin de ronde Mgr Darboy se retourne vers ses compagnons et les pénit : hgo vos absolvo..., puis prend le bras de Bonjean qui, souffrant d'une hernie, avançait avec peine De 1 autre main l'archevêque s'essuya le front où perlait la sueur, mais il marchait ferme. Quelques pas encore une grille appelée la grille des morts. Pas de *i! P uu ^^'''^^- '^"^ nouvelle pause du calvaire. En tête labbe Allard, à mi-voix, psalmodie la prière des agonisants. La grille s'ouvre, on tourne à droite, puisa gauche L'abbé Deguerry, les pères jésuites, tous avec une maie ferveur vont au martyre. On est dans le deuxième chemin de ronde, entre les hautes murailles noires : un cul de basse-fosse. Au fond le mur extérieur qui sépare de terrains vagues, du ciel libre. (. est la qu'on les pousse; Ramain s'est éclipsé. Face au peloton, ils se tiennent fiers, résignés.
Mgr Darboy le premier à droite, puis Bonjean, Deguerry, Ducoudray, Clerc. Le missionnaire AUard dégrafe sa soutane, tend sa chair aux sauvages. Huit heures vont sonner. Dans le jour qui fuit, l'ombre qui vient, Mégy braque son chassepot. Les fédérés épaulent. Sicard, à qui Fortin vient de prêter son sabre, l'élève. Les coups partent, en deux salves se prolongent, décousus. L'archevêque était resté debout. € Feu t » crie Sicard. Les corps sont alignés sur le dos. Les coups de grâce claquent : Vérig décharge son revolver sur l'archevêque, qui se relevait encore. Trois balles lui avaient troué la poitrine. Bonjean, tout labouré, expire sous un vingtième coup.
Le peloton se disperse, va conter ses exploits sur la place; certains se louèrent d'avoir gagné cinquante francs. Fortin rédige le procès-verbal, le porte à la mairie. On rend compte au Comité de salut public : «Ils sont rnorts bravement! dit Vérig. — Ils sont morts comme nous mourrons », répond sèchement Ferré... Delescluze, dans la chambre où il travaille avec un ami, écoute, sans cesser d'écrire, le récit qu'on lui fait, puis, les officiers sortis, il cache sa tête dans ses mains, gémit : « Quelle guerre f » et relevant le front: « Nous aussi,, nous saurons mourir 1 » Ceux qui avaient encore un sentiment humain ne se défendaient point d'un serrement de cœur, mais aussitôt ressaisis par l'écrasante fatalité, la plupart rejetaient sur autrui la tache du sang, vite n'y songeaient plus. Vermorel exhala dans ce cri son impuissance : t Ils vont tout fusiller! il n'y a plus qu'à se faire tuer. »
Tandis que dans la prison, à la lueur des falots, Vérig, llamain, quelques autres misérables, après avoir fait la rafle des cellules vides, porté au directeur leur butin, détroussaient les morts — (l'un se pare de la croix pastorale; un autre, piqué par une des boucles d'argent qu'il arrache, se venge d'un coup de pied au ventre de l'archevêque. « Cochon! qui me fait encore du mal... »; le troisième vole sept cents francs sur
l'abbé Deguerry), — tandis qu'en deux fois s'effectuaient vers le Père-Lachaise les voyages sinistres, les trois premiers cadavres dans une petite charrette à bras, puis les jésuites et les missionnaires dans une voiture fermée du cimetière, une nouvelle nuit d'horreur s'accomplissait, plus fantastique encore que la précédente, parmi le flamboiement triplé des incendies, l'haleine de four qui s'échappait des rues, les torrents de noire fumée, empestée de pétrole, déployant au-dessu3 de la ville en feu comme un gigantesque drap mortuaire. Tout le centre de Paris est en flammes. Deux cents maisons, dix palais, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, Saint-Eustache, la rue Royale, les Finances, les Tuileries, le Théâtre-Lyrique, rilôtei de Ville, la rive gauche depuis la Légion d'honneur jusqu'au Palais de justice et la préfecture de police, trouent les ténèbres d'une splendeur pourpre, pareils à de grandioses bûchers de funérailles. A tout instant crèvent des nuages d'étincelles, de brusques bouquets blancs d'explosions. La Seine semble, en feu, rouler une eau de sang et de lumière. Une odeur acre étreint la gorge, pique aux yeux.
^ Sur ce déchaînement le fléau retentit, l'ombre trouée d'éclairs, l'affreux tapage de la bataille. Serrée, furieuse, incessante, la canonnade éclate à mitraille Les batteries de Montmartre écrasent la Chapelle, la Villette,lesButtes-Ghaumontqui, avec le Père-Lachaise, ripostent, couvrent d'obus les quartiers où lente, inexorable, l'armée avance. Des batteries du Panthéon pleut sur la Bastille une grêle de fer. Les canonnières reprises, rééquipées en hâte, remontent le fleuve, criblent les quais. La fusillade roule, si nourrie qu'elle semble, à l'oreille des plus vieux soldats, l'engouffrement d'un vent d'orage sous un fracas de voûtes, la déchirante plainte des forêts que la tempête ploie. Sur toute la ligne qu'à présent Versailles occupe, de la gare du Nord au parc de Montsouris, surtout au centre, on se bat.
Thédenat, à l'aube du 25, malgré les prières de sa femme, résolut de descendre, d'aller aux nouvelles. 11 avait hâte de fuir son cabinet de travail,, ses papiers et ses livres qui l'emplissaient de dégoût, la chambre de leur insomnie, la salle à manger où les canaris éperdus voletaient en cage, comme ses pensées dans son cerveau. Finies, ces heures abominables d'attente, au guet derrière les vitres closes, où l'on retenait son souffle, lampe éteinte le soir, de peur que les rideaux ne bougent ou qu'une silhouette n'attire l'attention, les balles. A ce cauchemar de l'incertitude avait succédé la réalité plus tragique que le rêve.
Ohf cette promenade d'hier, au crépuscule, vers le Collège de France, dans le quartier délivré, déjà tout pavoisé de drapeaux tricolores, — bourgeois, boutiquiers sur les portes, sur la chaussée, entourant les soldats, complimentant les officiers, dénonçant, maudissant, dans un affolement d'essaim dont la ruche brûle. Partout les fusillades, les cadavres en travers du trottoir, outragés, lardés de baïonnettes. Partout cette rumeur : f Le Panthéon va sauter ! > et cette «lutre : « Les pétroleuses! »
Dans l'imagination malade de la foule, frappée par le ravage des incendies, une légende déjà s'amplifiait, multipliait les quelques rares furies qu'on avait vues rue de Lille répandre le pétrole, en une légion innombrable de sorcières embrigadées, jetant au passage le feu liquide, badigeonnant portes et murs. Fiévreusement on bouchait les jours de caves, avec des pierres, du sable, les sacs, les pavés des barricades; on murait avec du plâtre frais les soupiraux. Tout le long des rues, au ras des maisons, des blancheurs crues disaient l'imbécile peur; à chaque seuil, on montait la garde, on criait : « Passez au large! > Malheur à quiconque porte un bidon, une bouteille, une boîte à lait. Toute ménagère apparaît mégère, aussitôt soupçonnée, injuriée, traînée vers les chassepots, la prison.
La Louchard, un balai à la main, se tient sous le
porche, lave à grande eau, menaçante. Elle parade. Elle incarne l'autorité rétablie, la beauté de l'ordre. Louchard, à ses côtés, triomphe. Sitôt les chasseurs à pied maîtres de la seconde barricade^ il est sorti des sous-sols où dès la nouvelle de l'entrée il s'était tapi, tout haletant de sa course depuis les Tuileries. Il porte MU brassard bleu-blanc-rouge, qui tient la moitié de la manche, la croix réarborée sur un veston d'avant la guerre, qu'un tablier bleu recouvre. Il a des savates en tapisserie, et, comme Delourmel, un bonnet grec sur son crâne fuyant. Tout à l'heure on est venu pour l'arrêter, — quelque délation de voisin 1 — mais au Luxembourg il a sorti un petit papier mystérieux; il est revenu le front haut. Maintenant, il fait la loi, plus que jamais. Son salut à Thédenat s'est nuancé de bienveillant dédain : il est plus patriote que ce républicain, entaché de rouge.
Thédenat hausse les épaules, s'éloigne. Où aller? Il tourne le dos au Luxembourg où, en contre-bas des terrasses qui dominent le grand bassin, des détonations régulières s'espacent. C'est la prévôté qui fonctionne. Il paraît que dans presque toutes les mairies, des cours martiales sont installées, dispensent la justice sommaire... 11 pense à ceux qui sont tombés sans même cette formalité-là... au vieux Simon, mort en soldat pour son idée, à Louis et à Rose fauchés en pleine fleur... les malheureux!...
Par grand tas, les armes trouvées dans les maisons s'empilent dans la rue. Ordre à quiconque détient un fusil, un pistolet, un sabre, de venir le jeter là ; et les amoncellements grossissent. Par ces heures où Ion tue pour un oui, pour un non, le recel c'est la mort. Plus que jamais, du haut en bas, les maisons tremblent d'entendre sur les paliers sonner les crosses des réquisitions. Après la Commune, Versailles. Une terreur succède à l'autre.
A l'angle de la rue Saint-Jacques stationne une grande voiture de déménagement chargée de bières
SSjB LÀ COMMUNE
en bois blanc. Tbédenat s'approche, un officier rudoie une vieille femme qui s'obstine, veut rester là. Cette tournure, le visage hagard... Tbédenat ne peut retenir une exclamation, il reconnaît les traits fermes, jadis si doux, les yeux d'un bleu usé, qui semble décoloré encore et oii pourtant toute l'âme s'est réfugiée, avec une saisissante expression de stupeur et de douleur. Thérèse Simon! Les cheveux sont tout blancs...
— Vous! dit-il.
Et il devine. L'officier méfiant le dévisage, grommelle :
— Puisqu'on vous dit que les bières c'est pour nos soldats. Les autres!...
Tbédenat met la main sur le bras de Thérèse...
— Venez!... Ne restez pas...
Il la pousse, l'emmène. D'une voix lente, blanche, elle explique. Les trois corps... Elle les cherche, partout... Si! si! elle les trouvera... « Il vaut mieux rentrer chez vous !... Si Anatole... » — Non, elle n'espère plus. Mort aussi... fusillé... comme les autres... Elle secoue la tête, doucement, obstinément, se laisse ramener... Mais soudain, rue Malebranche, elle profite d'une distraction de Tbédenat, elle prend sa course, s'enfuit comme une folle... Ces cadavres, là-bas!... Tbédenat la voit qui se courbe, morne, se relève; elle continue à rôder, poussant plus loin, toujours plus loin, sa recherche têtue, son inlassable désespoir.
Rue Uoyer-Collard, autour d'une barricade où il reste des morts, des hommes sont aussi penchés... Thérèse a-t-elle regardé là?... Tbédenat n'a pas fait dix pas qu'il recule, écœuré. Ce que font ces gens à mine patibulaire, à vieux habits sordides, c'est demplir de grands sacs avec les funèbres dépouilles. Ils retournent les poches, arrachent les galons, tirent les bottes, volent tout ce qui peut servir, godillots, couteaux, porte-monnaie, boutons... llan! sac à l'épaule! encore un coin de nettoyé... Et la funèbre nuée repart, va s'abattre ailleurs.
Ou alier? Que devenir? Dans l'irrespirable jour, em puanii par l'incendie et le massacre, Thédenat suffoque. Ses pensées vont de l'un à l'autre, anxieuses. Poncet? Martial? Qae font-ils, où sont-ils? Et Jacquenne?... fusillé, dit-on? Et Du Breuil ? Il souffre pour chacun d'eux, les imagine dans l'inimaginable tourmente. Un bataillon est aligné au repos contre les grilles du Luxembourg. Thédenat entend un officier d'état-major qui passe à cheval, jette à un groupe stationnant : « Il y a déjà plus de douze mille prisonniers! » ... Et combien de morts?
Thédenat fuit la rue ; la bibliothèque du Collège de France l'attire comme un asile... Elle est intacte, heureusement. Un tremblement le reprend à l'idée que l'incendie, comme il a dévoré la bibliothèque du Louvre, eût pu dévorer la Nationale, les Archives... Il veut, ne peut rassembler ses idées, il n'est capable que de souffrir, entre en égaré dans le palais. Une cour martiale y est installée depuis hier. Vite il traverse les cours, les escaliers, les salles; lointain, proche, le bruit des détonations emplit l'air, le pourchasse, l'atteint jusque dans ce fauteuil où il s'est blotti, sous les rayons chargés de livres, où dorment au linceul des pages, esprit mort et lettre morte, tous les conseils du génie, l'impuissante sagesse humaine.
Tout le jour dans le ciel bleu, dans le soleil, retentit la bataille. Gissey, de sa puissante artillerie, écrase la Butte-aux-Gailles où Wrobleski prolonge la défense de la rive gauche, depuis la veille héroïquement se maintient, devant une division en échec. Mais les dernier? forts, Ivry, Bicêtre, d'eux-mêmes tombent, aba donnés par leur garnison; la cavalerie de Du Barail n'a qu'à se montrer, elle entre.
Et voilà que le long des fortifications jusqu'à la Seine, une brigade de lignards se glisse : le pont Napoléon est pris, la gare des marchandises d'Orléans est prise. Deux autres brigades, de front, de flanc, attaquent la Butte-aux-Gailles, enlèvent les Gobelins, où
les fédérés en fuyant ont mis la torche, pénètrent jusqu'à la mairie du XllP. Wrobleski abandonne vingt canons, des mitrailleuses, des centaines de prisonniers, va s'accrocher plus loin, place Jeanne-d'Arc, d'où Bocher, ramassant encore sept cents prisonniers, le débusque. Wrobleski n'a que le temps de se replier par le pont d'Austerlitz, formidablement défendu. Lacretelle vient d'atteindre la Halle aux Vins, le Jardin des Plantes.
Trois brigades de Vinoy, sous Bruat, déjà, y ont passé, victorieuses, enièvent la gare d'Orléans, se heurtent au pont On n'avance plus. De l'autre côté de l'eau, la brigade La Mariouse a suivi le quai Morland, touche au Grenier d'abondance où les flammes s'allument, presque instantanément étendent leur aveuglante fantasmagorie, leurs crépitations multicolores. Mais impossible de franchir le quai de l'Arsenal, balayé par les obus du pont d'Austerlitz et du boulevard Bouidon.
La flottille s'embossesous le feu, équipages décimés, canonne à force. Le génie construit à l'orée du canal Saint-Martin une passerelle. Un régiment s'élance, gagne le quai de la Râpée. Le pont est tourné. Bientôt celui de Bercy, dont l'église brûle, s'ouvre à son tour. Cissey est maître de la rive gauche entière, tient tous les ponts. La troisième division de Vinoy, Vergé, a enlevé les barricades autour de la Bastille, menace la place où la résistance s'acharne. On lient la gare de Lyon, Mazas, où les otages et les détenus révoltés ont empêché le directeur de mettre le feu.
Tout l'effort de la rive droite a porté sur le carrefour du Chàteau-d'Eau, dont les retranchements, reliant au boulevard Voltaire la caserne du Prince-Eugène et les Magasins-Réunies, couvrent Belleville, les Buttes- Chaumont, le Père-Lachaise. Soutenu à droite par Douay, qui emporte l'Imprimerie nationale, s'arrête au boulevard du Temple, tout le corps de Glinchant donne.
Rue à rue, se brisant aux barricades, s'insinuant
ici, refrappant là, et de son irrésistible poussée balayant, emportant tout, le flot d'hommes avance, avec une sauvagerie d'élément. Par le quai Valmy, les rues Magnan, de la Douane, où Brunel, avec les pupilles de la Commune, se défend en furieux^ tombe blessé; par les boulevards Magenta et Saint-Martin, la rue Turbigo, les régiments fourmillent, les batteries font rage. Le Conservatoire des Arts-et-Métiers, la caserne du Prince-Eugène sont submergés. Sur tout le 11% le 111% le X% la nappe vivante s'étale, d'un assaut rageur déferle contre les barricades du boulevard Voltaire. Sur la place du Château-d'Eau, une trombe de balles et d'obus tournoie, troue, tord, renverse. La fontaine est en ruine. Les arbres jonchent le sol de leurs verdures broyées, hachées
Encore une fois le soir vient, dans le vacarme et la fumée, le chaud soir éblouissant. Depuis quatre jours et trois nuits fulgure la fournaise où à un aveuglant soleil d'été succède une clarté terrible d'incendie, où le sang qui coule, la sève qui bouillonne, tout lêtre s'exalte en une grande ivresse de lumière, un éblouissement rouge. Au-dessus de ce vertige de vie et de mort, le printemps magnifique épanouit la dérision de sa joie, cette splendeur qui n'a jamais rayonné plus éclatante, dans un azur plus doux.
Par toute la ville a grandi Ihomicide démence. Paris fusille, Versailles fusille. L'assassinat des otages est connu, excite une unanime horreur. On saura demain le meurtre singulier de Jecker : Genton, avec un ordre de Ferré, est venu ce matin reprendre le banquier et s'en est allé, aidé de François et de Vérig, le fusiller dans une lointaine rue; Jecker, à défaut I d'autre rançon, payait de sa vie « sa complicité avec |Morny. »
On saura demain la tuerie ignoble des dominicains Id'Arcueil, à l'avenue d'Italie. Arrêtés depuis le 42 [comme suspects de correspondre par signaux avec ]« l'ennemi » , traînés de Bicêtre à la prison du 9' sec-
teur, on veut les faire travailler à une barricade. L'un des pères refuse : « Nous ne ferons pas œuvre de combattants, mais nous irons soigner vos blesse's. » La lutte se rapproche, l'exaspération des fédére's grandit. C'est le 101* qui est là, le fameux bataillon de Sérizier. Un sous-officier ouvre la geôle : « Sauvezvous! » Un à un les pères sortent, on les tire à la course comme des lapins. Cinq dominicains, six employés de l'école sont par terre.
Et Ton saura aussi, mais on affectera de ne rien savoir, ou l'on s'en targuera comme d'un châtiment trop juste, le massacre en masse des fédérés, des suspects, des innocents.
Pour une cinquantaine d'otages, de réfractaires, de « traîtres », des centaines et des centaines de Parisiens succombent. Sept ou huit mille hommes peut-être subsistent de la foule qui s'était levée, confiante, le d8 mars. Le reste, comme ïhiers vient de le télégraphier aux préfets, se traîne en colonnes captives, ou dort son dernier sommeil, sépultures hâtives, tas à l'air qui se putréfient... « Grâce à la sagesse des généraux... l'armée a essuyé très peu de pertes... » Qu'importe si en revanche Paris brûle, si son sol est « jonché de cadavres »?
A la mairie du XI% se débattent les sursauts ae l'agonie. Les dernières bandes, dans les quatre arrondissements qu'elles conservent, sont comme livrées à elles-mêmes, en plein paroxysme final. Les chefs ont perdu la tête. Pendant que partie est au feu, le reste dans la mairie se groupe autour d'Arnold, boit ses paroles. Philtre qui achève d'étourdir les pauvres cervelles, jette ces détraqués vers le mirage d'une issue... f Un secrétaire du ministre américain Washburne, le chargé d'affaires pour l'Allemagne, est venu offrir la médiation des Prussiens; ils veulent, par humanité, sauver les fédérés... » Qu'une commission de trois nembres se rende à Vincennes, elle s'y entendra avec l'état-major étranger.
Delescluze s'indigne, montre l'impasse honteuse... Le pseudo-secrétaire est introduit, insiste... Et comme si la réalité n'était point là, cette convention du prince de Saxe qui a livré à Ladmirault la zone neutre, fait tirer sur quiconque essaye de franchir les lignes, — ces hommes, les plus enragés naguère contre les vainqueurs, abdiquent toute âme, supplient Delescluze de se dévouer au salut commun. Il cède; avec Arnold, Vermorel, Vaillant et ce louche Américain, sorti de l'ombre où aussitôt après il se replonge, le vétéran s'en va faire le dernier sacrifice, tenter l'absurde demarche. Des gardes les arrêtent à la barrière, crient à la trahison, les menacent. On retourne chercher un laissez-passer de Ferré... Inutile f... Le poste refuse d'abaisser le pont-levis. La commission s'en revient, avec sa honte.
Alors ceux en qui tout sens du juste n'était point aboli sentirent que l'heure sonnait de reporter vers la mort leurs regards qu'ils en avaient détournés. Delescluze, à son retour, injurié, suspecté — on a cru qu'il voulait fuir, — la salue comme une délivrance. Les dernières mesures sont prises.
Le Château-d'Eau tombé, on se rabattra sur le XX*, en emmenant, avec le reste des prisonniers, prêtres, gendarmes, tous les soldats enfermés à la Petite- Roquette et à la Grande. Ils sont plus d'un millier, — les restés dans Paris, se prélassant depuis le 18 mars à la caserne du Prince-Eugène, et que, dès la nouvelle de l'entrée, on a coffrés, otages suprêmes, bouclier de salut derrière lequel on pourra peut-être traiter encore ; sinon, ils mourront.
Delescluze, lui, a vécu. Il écrit à sa sœur une ferme lettre d'adieu; il quitte la mairie, où la belle Dmitrieff ramène Frankel blessé. 11 rencontre Wrobleski qui arrive de la Butte-aux-Gailles, lui offre le commandement. Mais à quoi bon un général quand il n'y a plus que quelques soldats f
Et dans son vêtement habituel, chapeau, redingote
et pantalon noirs, le vieux jacobin s'en va, escorté de Jourde, de Lissagaray, de quelques autres vers le Ghâteau-d'Eau tonnant. Il est près de sept heures, le soleil se couche. En route, on croise Lisbonne, jambes cassées, dans une voiturette, Theisz et Jaclard, qui sur une civière emportent Vermorel, la cuisse brisée. Les balles sifflent en rafales. Delescluze maintenant est seul; au pas de promenade, ceinturé de rouge, il avance vers la barricade^ en s'appuyant sur sa canne. Il gravit, paisible, les premiers degrés, s'abat, frappé de trois balles, dont une au cœur. Tel est l'ouragan de mitraille que personne n'ose aller relever le corps... On l'y retrouva trois jours après.
La nuit peu à peu s'épaississait, ramenait sa clarté tragique. Depuis longtemps, Thédenat avait regagné le logis, l'étroit quatrième où, comme d'un phare, sa lampe de travail chaque soir s'allumait au-dessus de la ville. Il n'avait pu secouer son hébétude. Il se souvint pourtant du plaisir pris à serrer, une seconde, la main de Renan. Son illustre ami, accouru la veille de Versailles, dès le premier reflet des incendies, pour essayer de sauver au moins les Bibliothèques, lui avait conté son émouvante pérégrination de la Sorbonne à Sainte-Geneviève sauves, sa halte à l'Institut, miraculeusement préservé, — des caisses pleines de disques de bitume étaient abandonnées sous le porche, — au Louvre, où, de l'emplacement des milliers de volumes, rien ne restait qu'une sorte d'énorme four noirci, brûlant encore. Thédenat songea au visage bouleversé de Renan, au passage de ce pur esprit dans la tempête, ressentit plus vif l'abattement de tout à l'heure.
Ah! la penséet l'impuissance de la pensée!... Afl'aissé devant sa table, lampe éteinte, sans mot dire il serrait la main ridée de Mme Thédenat^ se sentait vieux, humilié, déchu... Une vague lueur pourpre éclairait à demi les ténèbres, la pièce même... Ils écoutaient la grande rumeur décroissante de la bataille,
parfois coupée de détonations brèves, de plaintes
Ils contemplaient, à travers les vitres closes, la nuit s'étendre, roussâtre, sur le Luxembourg noir et la ville conquise. Leur rêverie s'en alla vers cet horizon tant de fois guetté, le cercle des collines derrière lesquelles leurs espoirs hâtaient la province en marche l'armée libératrice... Elles étaient venues. C'est ainsi qu'elles étaient venues!...
Avec un dégoût sans nom, Thédenat s'absorbait dans les fauves ténèbres; il évoquait, autour de ce resplendissement inat.endu de la Vihe-Lumière, de cette étrange irradiation qui pour la troisième fois embrasait la nuit, tourbillonnait au-dessus des géants foyers tous ceux qui, des hauteurs lointaines garnies comme des loges, assistaient à l'effrayant spectacle : ici, bourgeois terrifiés, députés haineux, toute la meute de Versailles aboyant à la curée; là, savourant leur joie en un silence grave, ou verre en main, en indécents tapages, la foule heureuse des vainqueurs, — et, derrière, de tous les coins de la France anéantie de 'douleur, du fond de l'Europe et du monde stupéfaits les regards tournés vers la lueur barbare, vers tout ce' qui avait été Paris et sombrait, dans une éruption d'abîme, un volcan de boues ensanglantées.
— Eh bien ? s'écrièrent ensemble la vieille Mme de Grandpré s'inclinant dans sa bergère et Mme Bersheim debout d'un élan, Anine et Glaire impatientes.
M. de Grandpré venait d'entrer. Dans le vaste salon où, en dépit de la pluie fine, le jour tombait clair des hautes fenêtres, l'habituelle intimité régnait, harmonie des vieux meubles, luxe discret, calme, immuable des choses. Le jardin étalait l'ovale d'émeraude de la grande pelouse, massait de hautes cimes d'un vert frais, lavé. Bersheim, renfrogné dans un fauteuil, leva vers Grandpré un regard questionneur, inquiet. Dans cette succession inouïe de malheurs, il s'attendait toujours au pire. Mais Grandpré avec contentement disait :
— J'arrive du Mont-Valérien. Une brume de pluie empêche malheureusement de voir aussi bien qu'hier. Il y avait pourtant autant de monde, jusqu'à des députés de la gauche... Par exemple, je serais curieux, , si je frayais avec ces messieurs, de savoir ce qu'ils I peuvent bien penser?
Bersheim eut un geste las. Avec les autres les répu-^ bîicains faisaient chorus, patriotes sincères, mais d'autant plus indignés qu'ils voyaient rejaillir sur eux le blâme, un reproche de complicité... Effrayés de ces crimes anti-sociaux, d'en sentir leur propre cause par un injuste contre-coup atteinte, ils courbaient les épaules, rapprochés par l'intérêt, la prudence, de cette réaction victorieuse avec laquelle il fallait dorénavant
filer doux. Ils se louaient d'avoir abandonné Paris à temps; leur propre défection, les fautes du vainqueur disparaissaient à leurs yeux dans les excès des vaincus...
La douairière s'enquit pour tous :
— Où en est l'armée,, Georges?
Avec orgueil, M. de Grandpré résumait les derniers télégrammes de Thiers, la victoire définitive chaque jour annoncée, retardée, mais certaine. Un peu de patience!... Tourné vers Anine, il affirma la rive gauche presque conquise, Chenot au Panthéon; on avait vu DuBreuil hier, il allait bien...
Anine et Mme Bersheim échangèrent un regard de joie. Elles comptaient les heures. Cela ne finirait donc point?... Elles non plus n'avaient point prévu si longue cette guerre des rues, Paris en flammes, les risques centuplés... Huit jours que Pierre les avait quittées... déjà des mois 1... Gomme lui Anine éprouvait cette sensation étrange : se savoir si près, se sentir si loin, séparés par ces heures terribles où l'espace, le temps s'abolissaient... A ce retentissement continu de la bataille elle souffrait dans sa chair. En pensée elle suivait son fiancé d'une ardeur fervente, se suspendait de toute son âme à l'espoir, comme si elle avait pu ainsi le protéger.
Autour d'elle les exclamations indignées jaillissaient. M. de Grandpré contait ce qu'on savait des otages, tout ce qu'on craignait encore... Heureusement justice se faisait, en chemin. Et radicale.
— Il avait été convenu d'abord, entre Mac-Mahon et M. Thiers, déclara-t-il en frisant sa moustache, qu'on ne passerait par les armes que quiconque serait pris les armes à la main. Mais comment, devant tant de forfaits, et en plein feu de l'action, ne pas sentir la colère vous prendre?... Nos vaillantes troupes font de bon travail... Peuh ! il en restera toujours trop, voyez- vous!... En ce moment des prévôtés sévères feéparent le mauvais grain du pourri... Déjà Satory
regorge... M. Thiers, devant cette multitude, s'est demandé où la mettre. Mais il s'est à propos souvenu de ce qu'avaient fait autrefois les Anglais, pour leurs prisonniers de guerre : les pontons f Nous allons expédier tout cela dans les ports, on aménage les vieux bateaux.
Il se frotta les mains :
— En même temps nous profitons de l'abattement de la démagogie pour lui enlever ces fusils dont elle fait si bel usage I... Elle sera pour longtemps dans l'impossibilité de nuire! Lechâtiment est proportionné à lar. faute.
Il regarda ses ongles lustrés, ses doigts minces, comme s'il en admirait la blancheur :
— Vous rappelez-vous, Bersheim, quand nous pariions de l'abcès, de ce monstrueux abcès formé dans le corps social? Je vous en avais prédit l'ablalion. On est en train de la pratiquer, à fond.
Il eut un geste circulaire de bistouri qui entaille, à pleine chair. Et il sourit avec détachement à ses mains soignées, d'une élégante pâleur, si nettes qu'il semblait que rien ne les pût tacher, aucune chirurgie politique, si sanglante fût-ellé. 13ersheim, qui les regardait aussi, murmura :
— La justice exclut-elle la pitié?
M. de Grandpré le regarda avec une bienveillance nuancée de quelque dédain.
— La pitié, certainement, plus tard... Quand les incendies seront éteints, les otages délivrés, Paris rendu à l'ordre... Quand la commission d'enquête, dont il est question, aura recherché les causes de l'insurrection, déterminé les responsabilités... La commission des grâces, sur qui M. Thiers compte se décharger, pourra peut-être exercer son rôle.
Bersheim assombri s'était tu.
— Mais n'aurez-vous pas à nous annoncer, mon flls, quelque chose de plus consolant?
— Vous ai-je dit, fit-il avec une componction pleine
de tact, que Mgr l'évêque à notifié par lettre à l'Assemblée que les prières publiques par elle demandées auraient lieu dimanche? On a tout lieu de croire que d'ici là le triomphe sera complet. Ce seraient en même temps des actions de grâces!... Dieu merci 1 voilà le hideux matérialisme refoulé... De toutes parts, les cœurs reviennent au sentiment divin. Il est parvenu ces jours-ci, à la présidence, une bien noble lettre signée du cardinal archevêque de Rouen et de divers évêques, interprètes de leurs fidèles. Ils adjurent l'Assemblée d'inviter le gouvernement à se concerter avec les puissances étrangères, afin de rétablir le Souverain Pontife dans l'exercice du pouvoir temporel.
Bersheim eut un amer sourire : le moment était bien choisi !
La porte s'ouvrit à deux battants. Majestueux, le vieux maître d'hôtel s'inclina :
— Madame la comtesse est servie.
Avec le premier flot qui avait suivi la masse de l'armée, fonctionnaires, policiers, journalistes, boulevardiers impénitents, Blacourt avait trouvé moyen de se faufiler. Un laissez-passer, obtenu à l'état-major versaillais de la garde nationale, lui avait permis de traverser les avant-postes. Dès le matin du 22, poussé par son obsédant désir, il avait devancé la marche trop lente. Il dépassait les avant-gardes, gagnait cet entresol de la rue de Provence où il espérait trouver Maddalena seule, — Malonsky tué sans doute à la prise de la Muette... Il se représenta avec déUces, celte canaille étendue, semelles en l'air. N-i-ni, bien fini f Assouvissement haineux qui le payait de son phaéton perdu, des sommes volées. Il se ressentait courageux, de toute la défaite de la Commune : ces gens-là allaient se jeter à genoux, fuir, disparaître comme des pleutres!... Un pavé qu'il dut donner pour passer à une barricade^ lui rendait une colique; la peur le blêmit... Le visage de Maddalena effaça tout. Gueuse 1
Fiilîait-il qu'il l'aimât f Celte fois elle ne lui échapperait pas! 11 écraserait de baisers cette chair adorée et maudite, briserait d'une étreinte ce corps toujours fuyant, soumis enfin. Après?,.. Il ne savait pas, ruminait d'immondes vengeances : la livrer, la voir ligottée, emmener prisonnière, fusiller... Ou plutôt la garder, asservie... Tout un cloaque d'ame.
Le cœur sautant dans la poitrine, jambes molles, il sonnait doucement... Un bruit de dispute qui tombe, il resonne, la porte s'ouvre... Un profil crochu, une barbe rousse, un regard soupçonneux sous des lunettes... BJycourt reconnaît ce visiteur mystérieux, que Maddalena lui a dit être un juif silésien, marchand d'étoffes. Il parlemente, élève la voix dans l'espérance qu'elle entendra. Des jurons retentissent derrière !a porte. Blacourt flageole, c'est la voix de Malonsky. Maddalena au même moment apparaît... Elle a le visage mauvais, ses yeux noirs étincellent dans la pâleur surnaturelle du teint. Décoiffée, ses cheveux d'or sur le cou, les épaules nues, elle est en jupon. Les beaux seins gonflent, rosissent la toile légère... Blacourt balbutie de joie. Elle hausse les épaules :
— Laissez, Guldmann ! 11 peut entrer.
Le juif, mécontent, reverrouille la porte, les suit dans la chambre. Malonsky, renversé dans un fauteuil, les talons sur la cheminée, ricane. Dans la face dure, où de la barbe poussée met un peu d'animal, le regard est fixe, glacé. Il accueille Blacourt comme un chien, lui prodigue des amitiés, coupées d'un : « Couchez là ! » Et le gandin en effet s'assoit, dompté, lève vers Maddalena des yeux luisants, d'adoration, d'humilité canines. Elle confère à mi-voix avec le juif qui parle d'un ton d'autorité, se tourne pour compter un rouleau de pièces d'or; Maddalena le surveille, avide, avec un faux détachement.
— Hier, nehmen sief (i) dit-il.
(1) Voilât
Les jolis doigts se referment. Blacourt entend • « Die ^^^e\Pàsse... Schnellfort... (1) » Déjà le juif reconduit par Maddalena est au seuil, s'en va sans saluer Sur la table les deux passeports dépassent, sous une boîte à cigarettes. 131acourt peut distinguer surcelui du dessus • Madeleine Wurscli, sans doute un nom d emprunt sous lequel Maddalena pourra se dérober... avec Malonsky 1 n toute sa colère le ressaisit, il la tuerait de bon cœur, a ce moment ! Elle rentre. Sans plus se soucier de lui que s'il n'était pas là,- moins que rien, cet imbécile, bon seulement à suer encore tout à l'heure la forte somme, car du moment qu'il revient, Maddalena pense bien qu'il a les poches regarnies ! — elle interpelle le Polonais, absorbé dans un silence bizarre :
— 11 n'y a plus une minute à perdre si nous voulons partir...
— Et moi ? dit Blacourt avec une voix pleurarde Interloquée, elle le regarde, trouve ça drôle. Après
tout, il casquerait...
— Gomment, mon gros, tu es si collant que ça^ Alors, cours à l'Hôtel de Ville, tâche d'avoir un passe^ port allemand; il en reste peut-être encore I
Mais Malonsky, comme si un taon l'avait piqué, se dresse d un bond, le visage pâle de fureur. 11 prend Maddalena aux poignets, la secoue. Est-ce qu'elle le croit une saleté d'espion comme elle. Travailler pour 16 roi de Prusse, bernique, ma petite f Parce qu'on veut bien toucher aux cartes et faire sauter des bouchons de Champagne, il ne s'ensuit pas qu'on soit un lâche, qu on trahisse comme ça la révolution 1 Malonsky est un nom honoré en Pologne. Un de ses ancêtres a failli être roi...
Et tout à coup, dans un rire aigu, un chavirement de prunelles, il déclarait que l'empereur Guillaume lui avait manqué d'égards... Au dernier souper fait ensemble, chez Peters, ce malotru n'avait-il pas refusé
<1) Les deui passeport?... Partez vite.
de lui serrer la main, craché dans son assiette?...
Maddalena et Blacourt se regardèrent, suffoqués : il était fou! Malonsky surprenait leur pensée; soudain, avec un flegme impérieux, un calme qui faisait peur, il ordonna : « En route t Malonsky se battra jusqu'au bout avec ses amis. Toi, ma chatte, et toi, l'enflé, vous allez me suivre. Aux barricades, les petits agneaux !... » Comme ils hésitaient il tira de sa ceinture un revolver, déclara : « Passez devant, et le premier qui me lâche ! pan ! » Il visait Blacourt dans la glace, et pressant la gâchette, fracassa son image dans un roulement d'échos, un bris de verre...
11 poussait Blacourt hagard, Maddalena suppliante: « Non t non I pas de passeports ! » Il les déchira, les éparpilla sur le parquet, mit soigneusement en revanche, dans sa poche, l'or allemand. Et comme elle voulait tirer d'une armoire un corsage et une robe, il les lui arracha : « Tu me plais comme ça I » La fille cédait, subjuguée par l'emprise du mâle, terrorisée par le danger.
Alors commença pour eux une existence incroyable d'aventures; courses éperdues d'un quartier à l'autre, des heures sous le soleil à construire des barricades, d'autres dans un palais à enduire de pétrole les boiseries dorées, les rideaux de soie, des ripailles chez les marchands de vins, de lourds sommeils abrutis, coupés de réveils en fuite, le bruit de la bataille se rapprochant, et, bouche pâteuse des liqueurs bues, tête bourdonnante, l'ivresse qui grandit parmi les incendies et la mort!
Blacourt vivait demi-hébété ce vertige dont, à de brèves repossessions, il tremblait d'horreur, — était-ce lui, lui, qui était entraîné dans cette ronde infernale, si loin des pacifiques avenues, des bons hôtels de Versailles, courait les terribles risques de cette besogne de forçat t — ce vertige où il se replongeait presque avec jouissance, n'osant plus sauter à la gorge de Malonsky comme à un instant il Tavait essayé, défini-
tivement maté, se satisfaisant à palper Maddalena, plus facile. C était un baiser doux comme un fruit volé de prometteuses caresses, des regards d'accord, où elle
réclamait protection,jurait récompense. Une complicité les hait, sous le regard narquois de Malonsky qui les bafouait, reprenait en maître son bien, maniait sans pudeur ce corps aux magnifiques formes, à la ferme Blancheur satinée.
II semblait, dans cette frénésie de tous, avoir recouvre tout son flegme, agissait, commandait, avec cette étrange lucidité des fous. Il l'était jusqu'aux moelles. Prédisposé, malgré des côtés chevaleresques, un esprit cultivé, de la bravoure, rapidement il s'était détraque au contact vicieux de l'espionne, à toutes les secousses de la guerre, aux brûlures de l'alcool à ce vent contagieux de la grande crise, qui tournait la cervelle a tant de gens f Les moindres fêlures craquaient. Les démences, qui eussent couvé longtemps, de toutes parts éclataient, gagnées à l'immense épiicpsie •
Blacourt et Maddalena suivaient, tenus en laisse On les vit le 24 à l'évacuation de l'Hôtel de Ville' le 25, à la Butte-aux-Cailles. On les revoyait, le vendredi 26, à une barricade de la rue de Gharonne
Poursuivant son plan méthodique d'enveloppement 1 etat-major général poussait ce jour-là, sur la rive droite, 1 armée par les ailes, Clinchant et Douay avançant à peine au centre, l'un .jusqu'au canal Saint- Martin, 1 autre jusqu'au boulevard Richard-Lenoir Vmoy et Ladmirault à droite et à gauche, de façon à pouvoir, le lendemain 27, en opérant leur jonr^ion le long des fortifications, boucler le cercle en arrière Maîtres des hauteurs qui dominent les Buttes-Ghaumont, le Père-Lachaise et les boulev^ards extérieurs de Belleville, Ménilmontant, Gharonne, les deux généraux pourraient alors donner l'assaut, refouler, sur les corps du centre, les dernières bandes de l'insurrection vaincue, écrasée entre deux feux. Aujourd'hui ils'a-it
pour l'armée de réserve, d'enlever d'abord les places de la Bastille et du Trône. Depuis la veille, à la première résistance s'agrippe, obstinée.
Un matin gris, un après-midi triste de pluie a succédé à la série d'éclatantes journées où l'on s'est égorgé dans le soleil. Maintenant la tuerie continue, dans la bruine épaisse, une humide fumée où le bruit s'étoupe. Le sang englue le pavé gras, la boue rejaillit, l'eau ne lave pas ces rues engorgées, y croupit en flaques fétides. Du ciel ébranlé par la longue canonnade crève une pluie noire, où toute la fumée des incendies retombe en torrents de nuages qui ne cessent de tourbillonner au-dessus de Paris brûlant. Les grandes fournaises des Tuileries, de la Cour des comptes et de l'Hôtel de Ville, derrière les façades calcinées, exhalent de leurs monceaux incandescents des boulfées acres. Le Grenier d'abondance crépite de mille détonations; là-bas les docks de la Villette, que les obus viennent d'allumer, flamboient de tout le formidable lac de feu, qu'alimente le dépôt d'essences, d'alcools, d'huiles. Au centre de la place de la Bastille, la colonne de Juillet, dont les voûtes maçonnées reposent sur le canal et se sont fendues sous l'incendie de cinq bateaux chargés de pétrole, ronfle comme une énorme cheminée d'appel, et, dardant par les trous d'obus des jets ardents, lève une trombe de flamme. Au sommet, le génie d'or de la liberté par moments apparaît intact, à travers les spirales d'ombre et de clarté.
Blacourt, exténué, dégrisé, fangeux, sentait après les heures d'envoûtement une lueur de raison lui revenir, souhaitait maintenant avec une violence morbide que les Versaillais, ces sauveurs dont en une délicieuse terreur il écoutait de rue en rue l'approche se resserrer, retentir plus menaçante, vite surgissent, le délivrassent! Est-ce qu'on n'avait pas voulu le forcer ù se battre, à canarder ces braves soldats qui mouraient pour ses pareils et lui?... Sur un refus, des gens le
bousculaient, un garde lui mettait de force le chassepot aux mains, quand un hasard l'avait sauvé, l'arrivée d'un pauvre diable, qu'une espèce de géant à galons de capitaine venait d'amener, secouait à bras tendus... « Ah! tu ne veux pas te battre, cochon i Attends un peu f »
Blacourt lança un regard épeuré sur Malonski et les fédérés qui gesticulaient. Personne ne le remarquait, ceux de la barricade tournaient le dos... en trois sauts il gagnerait le caboulot borgne où Maddalena dormait. On pourrait fuir ensemble par le hangar. . . Il s'élança. . .
La baraque était vide, Maddalena sur un banc reposait, brisée. Le visage, lèvres entr'ouvertes, avait un éclat languide. La poitrine grasse, sous la chemisette en loques, soulevait en un rythme puissant la rondeur des seins de neige où la fleur mauve pointait. Un bras reployé sous la nuque découvrait l'or frisé de l'aisselle, en évoquait un autre, plus intime, qui 1 affola. La tentation était si forte qu'il n'entendit même pas une détonation claquer à quelques pas... L'homme de tout à l'heure.. La réveiller, déguerpir... non, il profiterait d'abord de ce sommeil qui la livrait... Un tour de clef, et, jupons troussés, il s'abattait sur le merveilleux corps, la proie... Des mains qui le repoussent, une courte lutte où ils roulent à terre, sans que lâchent sa bouche goulue, ses doigts crispés... A sentir frémissante enfin cette chair si longtemps convoitée, il ne voit plus, n'entend plus...
Des coups dans la porte, la fenêtre qui saute... Et empoigné à la nuque, étranglé presque, il est remis debout, d'un poing massif. Le géant galonné, deux autres brutes l'entourent, l'invectivent :
— Mon salaud! part à deux! — Tu t'en ferais mourir. — Viens qu'on te crève!...
Stupide, voyant tout s'elfondrer dans un éblouissement rouge, il distingue, tandis qu'on l'entraîne, le géant qui se rue sur Maddalena, la recouche d'une poussée bestiale où se tend l'instinct de jouir une
dernière minute. La fille serre les dents, subit, comme une bête lasse, heureuse. Et derrière, un autre attend...
Blacoart souffre une atroce, une fulgurante détresse ; juste une seconde, où il voit dans le ciel gris Malonsky se déshabiller frénétiquement, les Versaillais tout proches, de l'autre côté de la barricade. Vite ! Vite ! Qu'il» courent!... Trop tard! Trois fédérés abaissent leurs fusils... Blacourt, tiré à bout portant, sursaute et s'abat, plié en doux, le ventre ouvert, comme un pantin cassé.
Sur la crête des } avés^ Malonsky nu comme un ver a bondi, danse un cancan d'insulte ; l'écume aux lèvres, les yeux hors des orbites, le fou, à travers les balles, détache sous la pluie des gestes obscènes qu'une salve fauche, avec le mince corps blanc renversé dans la boue.
La division Vergé enlevait en même temps les barricades de la rue de la Hoquette et du faubourg Saint- Antoine, les brigades La Mariouse et Lansrourian celles du boulevard Mazas et de l'avenue Lacuco, la brigade Derroja s'emparait de la gare de Vincenucs. La Bastille tournée tombait enfin. Une grande tache sanglante s'élargissait sur le carrefour populaire où la défense, l'attaque, s'étaient cramponnées héroïquement, où pendant, après le combat, des centaines de fédérés étaient massacrés, des troupeaux de captifs parqués puur le funèbre exode.
Brûlant de la base au faîte, la colonne de Juillet, — qui naguère sous ses pacifiques couronnes, ses bannières, voyait bouillonner une foule enthousiaste, ivre de patriolisnie et de souffrances, — semblait, entourée de cadavies comme en -48, une énorme torche de deuil. Elle éclairait de ses reflets rouges l'agonie de ce peuple trompé, jeté par de mauvais maîtres au fond de l'imj)asse où l'acculaient — l'armée en main comme une géante machine de mort — l'Assemblée, Thiers impitoyables. Vinoy poussait ses troupes vers la place du
Trône, de nouveau se heurtait à une résistance furieuse. Une poignée de fédérés arrêtait jusqu'au soir ses divisions. Il fallait, avant d'enlever la caserne et la barricade de Reuilly, les canonner pendant trois heures, lancer des régiments frais afin d'arracher la place que,' sous le feu de la mairie du XI% on ne put même occuper. Le capitaine Védel et sa compagnie bivouaquaient dans une des rues voisines. Il pleuvassait toujours. Autour d'eux crépitait l'incessant écho des exécutions. La bonne et rude figure de Védel, à ce bruit si familier que beaucoup ne le remarquaient plus, exprimait une peine. Au bord d'un trottoir il remuait pensivement le ruisselet jaunâtre du bout de sa canne d'épine^ un bâton solide et noueux comme lui, seule arme qu'il gardait aux doigts depuis l'entrée.
Son entrain et sa bonne humeur, tombés! Il ne prévoyait pas, lorsque à Versailles il acceptait de cette guerre les avantages qu'elle pouvait offrir : endurance physique, réfection de l'esprit militaire et de la discipline, que les conditions de la lutte si vite changeraient, tourneraient à cette barbarie des vaincus, des vainqueurs...
Son âme simple, ses goûts rustiques de petit bourgeois près du peuple souffraient en lui, à voir cette réciprocité de haines. En bon soldat il remplissait son devoir, rien de plus. Ce triomphe sur des Français ne lui
causait nullejoie; besogne nécessaire, triste besogne. Sa compagnie, qui l'aimait, suivait l'exemple de sa modération. Il était de ces officiers, qui, dès les premiers pas dans les rues délivrées, avaient ramené au calme les esprits, demandé qu'on ne se laissât point aller à boire... De tous côtés les habitants descendaient avec ies bouteilles, des verres... Avec la chaleur qu'il faisait, la fatigue, l'énervement du combat, beaucoup pour une seule lampée étaient gris...
Un court tumulte, des menaces, une détonation, une plainte déchirante... Védel, le cœur serré, s'élançait... ^àîau tournant de la rue... Il respira, ce n'étaient
pas ses hommes I Au milieu des lignards, près d'un cadavre, deux peliots, huit et dix ans, pleuraient... Védel s'informa, on venait de tuer leur père... questionna les enfants : à gros sanglots ils expliquaient : leur papa n'avait rien fait... Plus de mère, plus d^^ parents... Ils ne savaient où se réfugier...
Védel eut une seconde de réflexion, mit sa canne sous son bras et prit chacun des mioches par la main. Songeur, une pitié grave sur ses traits hâlés, il rêvenait vers sa compagnie. Des sous-officiers, des hommes l'entouraient :
— Mes amis, dit-il. voilà deux pauvres petits bougres, ils n'ont plus personne... Ils n'ont pas fait de mal...
Il y eut un silence, les soldats levaient les yeux vers i leur capitaine, comprenaient. Et quand Védel ajouta : | « Voulez-vous que nous adoptions ces orphelins? le colonel ne refusera pas... » dix voix criaient : « Oui ». Un murmure d'assentiment général courut :
— Ce seront les enfants de la compagnie. il Un vieux sergent les conduisait, effarés, à la popote,
leur emplissaitdeux gamelles:
— Comment t'appelles-tu?
— Louis, dit l'aîné, et mon frère. Pierrot...
— Eh! bien, Pierrot et Louis, mangez ça chaud?
Tandis que se poursuivaient autour des Buttes-! Chaumont, du Père-Lachaise et de Belleville, réduit suprême, les préparatifs de la grande manœuvre du lendemain, les derniers débris des bataillons de la Commune avaient reflué autour de la mairie du XX*, où se distribuaient, dans un affolement, les bons de vi vres, les logements. Chevaux, voitures s'amassaient,? se bousculaient autour de l'église; l'état-major, les différents services, les rares survivants ou présents dei la Commune et du Comité central s'étaient établis rue)
Ilaxo.dans les maisonnettes et les terrains vagues délai cité Vincenncs. Uanvier, seul membre duSalut publicqui
figurât encore, se cantonnait aux Buttes-Chaumont, à ses tenaces batteries. Le reste se disputait encore l'ombre du pouvoir. Le Comité central revendiquait la dictature. Varlin lui est adjoint. C'est un chef de légion, le colonel Ilippolyte Parent, quia recueilli le dérisoire litre de délégué à la guerre. Ferré continue sa lâche.
Le président de la cour martiale, Gois, s'est rendu à la Roquette, portant l'ordre de se faire remettre, avec quatre otages désignés « mouchards de l'empire », tout ce que l'escorte pourrait emmener. Trente-trois gendarmes, trois jésuites, huit autres prêtres ou séminaristes tirés de leurs cellules sans qu'on leur laissât le temps d'achever de se coiffer, de se chausser, complètent le lot des victimes. On fait remonter quinze sergents de ville, crainte d'une rébellion; l'escorte des fédérés est si faible que, malgré ses chassepots, des habitants autour de la Roquette crient aux prisonniers : « Sauvez-vous ! » Mais ceux-ci, un sousofficier en tête, marchent alignés, docilement, de leur pas mihtaire; les prêtres derrière eux trottinent, gênés par leur robe. Rue Oberkampf, un renfort grosùi le peloton ; rue de Puébla, toute une foule l'entoure : :e sont des fuyards des Buttes-Chaumont et de toutes es barricades, l'immonde écume des bas-fonds. Un îri s'élève : « A mort! voilà les otages! » Le cortège j'engouffre dans la mairie, doù Ranvier le repousse, e rejette à la mort.
Une abominable montée vers les remparts, où l'on ^oit les fusiller, commence sous les injures, les poin.'^s tendus. La foule hurle, chante, court en danses sauâges. Trop loin, les remparts ! Qu'on les tue ici. On es pousse au secteur, rue Ilaxo, dans cette cité Vinlennes, tout contre la maisonnette où l'état-major léside. Parent essaie en vain de s'interposer, appelleà l'aide Fortuné Piat, du Comité, Varlin; ils montent sur 5 petit mur de l'enclos, agitent leurs écharpes, supplient, s'égosillent. Les forcenés les insultent, les tienacent de mort.
D'une poussée irrésistible les otages sont précipités dans l'enclos, la boucherie commence. On abat sur place ; on se divertit à faire franchir aux malheureux un petit mur pour les tirer au vol. Tous, sauf un, furent braves. Un des gendarmes, se retournant, vers les meurtriers, salue : « Messieurs! vive l'Empereur f » Un prêtre dit : « Il ne me convient pas de mourir en faisant des cabrioles ». La confusion était telle qu'un fédéré fut tué en voulant faire sauter le dernier. Sur la litière des corps, où beaucoup seulement blessés gémissaient, on piétina, des salves furent déchargées, des baïonnettes piquaient au tas. Les assassins avaient chaud. Hommes et femmes on alla boire. Quand on tira les corps, le 29, de la fosse d'aisance oii on les avait entassés, on vit que l'un des cadavres avait reçu soixante-neuf balles, un père jésuite
soixante-douze coups de baïonnette...
Le 27, dès l'aube, sous le visqueux brouillard, pen-^j dant que Glinchant et Douay restaient en place^ barraient tout passage, l'armée s'ébranlait aux ailes pour refermer, derrière l'émeute, les tenailles de fer, écraser sous la pression définitive la résistance en miettes. Ordre à Ladmirault qui, la veille, s'était emparé de la< rotonde de la Villette, des abattoirs généraux, tou-' chait au canal de l'Ourcq, ordre à Vinoy de s'étendre» par leur gauche et leur droite le long des remparts,^ jusqu'à ce qu'ils se soient donné la main, maîtres des' hauteurs de la route stratégique. Alors, par une con-; version simultanée, ensemble on foncera sur les Buttesn Chaumont, le Père-Lachaise, on rabattra vers Clin chant et Douay le reste des bandes.
Il était six heures du soir, quand, après une inces-^ santé canonnade, un rfiouvant corps à corps d'escar-i mouches qui immobilisait dans Belleville une division,! la les clairons de Ladmirault, devant les Buttes, sonnaient la charge, élançaient trois brigades à l'assaut. Le dra-* peau dans le jour tombant, un triste crépuscule plu-
j LA COMMUNE 5j9
Vieux, flotte au sommet. A peine quelques fédéré,
t'ons, deja les fusillades commencent, frappent nrès des carrières d'Amérique, ceux qui s'y étaienfréfugiés V noy n'avait pu avancer qu'avec d'extrêmes dffi' çuUes,gêné par le feu qui,dela mairie du XI- baiavf U a place du Trône, ses réserves. La Marieuse tu Mes fortifications. La brigade de Seigneurens.par la "4 de Puebla, monte vers le Père-Lachaise.
C était l'heure où, rue Haxo, les chefs, la faible tête achevait de se décomposer. Ils sont neuf^udix qui d i ! eu ent toujours : Varlin, Ranvier, Trinquet veulent qu on se batte encore. Allix le fol, sorti on^ne sait dïS hrenu on ne sait comment, pérore, rayonnant • il n'v à
ZlTuZ'Z '^"^ '" ^"^^"^^^ -''-■ •• «« -prendra Pans d une légère poussée... Le délégué à la guerre
Parent, a profité du voisinage de la porte àeRoZZ'-
nt f il •' ^ ', "'"■ '^^"''^'•^ '^^' franc-maçons qui )nt fait baisser le pont-levis, vo.at demander aux .vant-postes bavarois passage sur la zone neutre pour es non-combattants. Les gendarmes de Romainvilïe epoussent dans la souricière la masse geignante "r ^quelle une sentinelle ennemie fait feu. Parent est yince, aussi Arnold que les Allemands promTnen ete curieuse, de poste en poste, et qu'ils renvoie" ' rirfcr ''"'" P"""" ^^ '^"^« P°- l'ambTsI^dTur
Ferré, qui ne pense qu'aux otages, s'est rendu on ersonne à la Grande-Roquette; m'ais là, trop avertis u sort qui les attend, les trois cent quinze otaAs oui >s en , une centaine de détenus criminels se son utinés, enfermés dans leurs sections ; Ferré se raba -r les treize cents soldats de la Peti e-Roquelte e andonnesdulSmars. En trois détachements 'a ués eur sortie par les boutiquiers d'un sympathique cr '■ -Vive la ligne! - cri répété sur tout le pmcours n les prend maintenant pour des VersaillaisMrné
au peuple) — ils sont menés à Belleville, enfermés dans l'église.
Cependant au Père-Lachaise une poignée de braves entourait les batteries qui, depuis quatre jours, répondaient à Montmartre, crachaient un déluge de feu sur les maisons. Huit pièces barraient le carrefour, d'où l'on domine Paris, en avant du mausolée de Morny; trois autres, toutes voisines, étaient au pied de la pyramide de Beaujour. Les chapelles à proximité, grilles et portes enfoncées, étaient jonchées do paille et d'immondices, dortoirs improvisés, magasins pour les munitions. Une fusillade drue crépitait dans la cité des morts, où se glissant de tombe en tombe, s'élevant par les longues avenues, l'infanterie de marine, qui d'abord avait plié, réavançait avec quelques bataillons accourus. Une panique alors saisissait partie des fédérés. Dans la nuit tombante, sous la pluie qui sans fin ruisselait, ils escaladaient les murs, se ruaient vers une petite porte.
Dans un groupe d'une dizaine d'hommes qui, devant la pyramide, servaient les trois pièces boueuses, toujours fumantes, une voix railla, interpellant les fuyards :
— Ohé 1 les avale-tout, pas si vitef... m C'était Anatole, les mains en cornet. 11 ajouta : *'
— Qu'est-ce qu'il leur faut?... On a pourtant un< belle vue d'ici !...
Paris au-dessous d'eux étalait, dans l'averse, sa noire étendue en tumulte, où les grands brasiers flami boyaient, inextinguibles. Montmartre s'étoilait de fu' sées; d'énormes nuages roulaient striés de vols de fer: Les docks de laVillette tordaient leurs nappes d'alcoo et d'huile en flammes, éclairaient d'une réverbératior' fantastique le ciel et la terre. , i
— Hein! citoyen Lévidofl", pas commun, le pane te ramaf
Une amertume indicible altérait la blague d'Anatole 1 Depuis leur sauvetage inespéré, il vivait en fièvre ce.Ct
jours d'action, s'élourdissant pour ne pas penser, et malgré lui repensant aux siens demeurés là-bas I Y retourner I... Lévidolf et Dury lavaient retenu... Mourir pour mourir, autant vendre sa peau... Et faire aussi payer le meurtre des autres... Gar^ bien sûr... L'âme révoltée du père l'enrageait; dans sa frôle robustesse, son obscur instinct, il incarnait, filial, toute la revendication d'une race d'humbles, encore une fois écrasée.
Dury, voix rauque, gestes fous, beau toujours, tourna vers Lévidolf son visage, hier si jeune, vieilli, ^omme si cette semaine avait duré des années.
— Cette fois, dit-il, c'est la fini
Et dans ce mot il mit une ardeur sombre, où il y avait autant de joie que de désespérance.
Lévidoff comprit, murmura, avec une tendresse hautaine :
— Pourquoi désirer mourir? Etre prêt suffit. Dury prit au pied de la pyramide un obus, le tendit
au servant, puis, après un silence :
— La cause est perdue! et qui plus est, perdue, salie par nous. L'assassinat, l'incendie bêtement criminels... Tous, même nous qui avons les mains pures, nous serons enveloppés dans une seule exécration... Une révolution qui eût pu être pacifique, qui naissait avec de telles ressources, Paris pour levier... Avec quelle foi je lavais accueillie, cette aube 1... Nous voulions le bonheur du plus grand nombre, et nous Taupons retardé pour longtemps.
Sa douleur émut Lévidolf. Mais, logicien glacé qui liait au bout de ses rigoureuses idées, le Russe jugeait ►uérile la morale bourgeoise de son ami. Riche, Iranger, aucun souvenir nele liant au sol, il faisait bon marché de tout le passé qu'il jugeait pourri, résolvait, |comme un théorème, le meilleur avenir. Il répondit : 1^ — Nos yeux mortels n'ont qu'un court horizon. 'Tous voyons le fumier, non la moisson qu'il féconde... !es excès que vous déplorez, qui sait s'ils n'aurontpas
été utiles, par leur outrance même... En terrifiant les classes d'oppression, en leur révélant quelles plaies sont à panser, quel bien à faire... Ils croient châtier le mal... Ils flétrissent eux-mêmes leur incurie aveugle, leur égoïsme sourd...
Dury, à bout de nerfs, secoua la tête :
— Non, ma vie est gâchée, je ne crois plus à rien, je ne survivrai pas à notre défaite... Si j'étais blessé, rendez-moi le service de m'achever.
Lévidoff soupira :
— Ami, l'orgueil se débat en vous... Tous, nous avons ici-bas une mission : vivre jusqu'au bout... accomplir entier notre destin. Tant qu'un souffle nous reste, combattre l'injustice... servir le lent progrès... Si notre heure est venue, elle sonnera. Sinon supportons, en hommes, la conséquence de nos actes... Durjs pour notre dépouille de chair, rien nefînit qu'àlamort. Et puis, à notre exemple, d'autres continueront... Vous croyez au présent, vous limitez à la minute l'évolution de l'humanité. Regardons l'avenir f...
Ainsi s'entretenaient à travers la tourmente de mort ces âmes juvéniles, ces rêveurs, dont le front fouetté de pluie se tournait vers la vilie fourmillante, creuset des heures inconnues, et dont les pieds foulaient la terre grasse des tombes.
Deux heures après, le poumon traversé d'une balle, Dury contre les canons abandonnés gisait... LévidofT, malgré le danger croissant, — déjà les fusiliers marins , atteignaient le carrefour, — ne Tavait quitté que quand, l'oreille collée contre la poitrine nue, il avait été sûr que le cœur ne battait plus...
Tandis que dans le Père-Lachaise enfin conquis se refroidissait contre une dalle,, parmi les cadavres anonymes, ce corps inerte, — force perdue, qui tout à l'heure s'agitait, pensait, — Anatole et le Russe, après s'être battus encore à la barricade de la place de Puébla, venaient de jeter leurs chassepots, essayaient de s'échapper.
De toutes parts dans la nuit spongieuse, le lever de jour blême, se précipitaient les combats de la fin. Rue des Bois, Lévidoff, le gamin, mangeaient un morceau en hâte, dans une boutique de traiteur abandonnée, se rajustaient un peu, lavaient leurs mains, leurs visages noirs de crasse et de poudre. Ils espéraient passer inaperçus, se glissaient jusqu'à la gare du Nord, là tombaient dans une colonne de prisonniers en marche. .. Demi-tour, c'est se dénoncer... Un officier les aperçoit, immobiles, hésitants... « Venez ici... Montrez les mains... » Déçu, il leur faisait écarter leurs vareuses, cherchait la meurtrissure révélatrice, le bleu des reculs :
— Voyons l'épaule... Ahf Ahf... Au ran^, avec les autres!
Ils sentaient l'inutilité de tout geste, entraient dans le troupeau. Un long diable dégingandé, qui marchait voûté, leva la tète.
— Comme on se rencontre f... dit Anatole.
C'était Thérould. Un sourire mélancolique effleura les lèvres du bohème. Il avait été cueilli à domicile avec trois autres locataires... Fini de rire, depuis quelques jours déjà... Dès le 24, il avait lâché la îlique après les premiers incendies, le meurtre de :haudey... Rigoler, tant qu'on voudrait. De la polinque, bon!... Pour le reste, il n'en était pas... Un légrisement complet, à mesure que grandissait l'horreur, l'avait tenu anéanti dans son taudis... Dommage lue ça ait fini comme ça, il y avait eu de bons monents... A présent, fallait payer la casse, c'était moins Irôle:
— Pas vrai, Cloclo?...
Le nez camus, les yeux à fleur de tête, une femme as jolie approuva. C'était la prostituée que Thérould vait recueillie, à la fermeture du grand 7. Quand elle vait vu emmener son ami, d'elle-même elle l'avait ejomt, un caraco jeté sur sa jupe, en bas de soie et îvates. Elle suivait, comme une bête fidèle.
Parqués dans un bastion, sous Taverse, ils attendirent que la colonne eût grossi de tous les arrivages de captifs. Mélange invraisemblable, où se coudoyaient toutes les classes, la redingote du professeur à côté du veston de l'employé, la robe élégante d'une bourgeoise près du travesti d'une fille en soldat; jeunes, vieux, des lédérés farouches, d'inofTensifs habitants,, des ouvriers, des propriétaires, des femmes à cheveux blancs, des enfants; des gens qui avaient soutenu la Commune et d'autres qui l'avaienthaïe ; des passants, raflés sur un trottoir on ne savait pourquoi, des victimes d'erreurs ou de vengeance, tout ce qu'arrêtait l'arbitraire dureté du vainqueur, tout ce que dénonçait la bassesse publique.
Deux à deux on les liait, main gauche et main droite, puis, par quatre, une corde réunissait le rang. Qui protestait, on le serrait au sang, on le frappait de crosses. Alors, sous les fusils braqués, les coups àv moindre écart, la colonne se mettait en route. Chemin faisant, une foule s'amassait, éclatait en huées, en baveuses colères. Parfois le rang s'épaississait de files imprévues : un individu qui hurlait: « Fusillez-les tout de suite! — Toi, tu beugles trop pour être sincère! » Un curieux qu'un mauvais plaisant poussait... Une femme qui avait dit : « Pauvres gens!... »
A la Trinité, on cria : — Halte! Des voix commandèrent: — A genoux! Des taloches faisaient sauter les képis, les chapeaux; devant la façade de l'église, en réparation des méfaits commis, des outrages à Dieu, les prisonniers durent tendre le dos, saluer. Faubourg , Saint-lionoré, les injures devenaient assourdissantes : ■ c'était la valetaille des riches hôtels, valets à menton ; bleu, marmitons, cochers rougeauds, femmes de . chambre suant le vice, qui lançaient leur coup de gueule de chiens gras...
Hors des portes, des hussards relayaient les fantassins,armaient leurs mousquetons. Des femmes crurent qu'on allait les fusiller. Quelques-uns qui ne pouvaient ^
plus se traîner le souhaitaient. Malheur à qui ralentissait, rompait l'alignement. Parfois, à la queue, des détonations; le convoi continuait, allégé. ïhérould était si épuisé qu'au pont de Sèvres Cloclo dut le soutenir. Lévidoir avançait d'un pas automatique, tout l'être raidi d'une volonté froide. Anatole sifflotait tout bas, autant pour exhaler sa rage que pour narguer le cavalier devant lui se dandinant, manteau étalé sur la croupe mouillée...
Lorsque à Versailles ils approchèrent des grilles lis semblaient, après l'éternel piétinement dans la glu des routes, où beaucoup avaient laissé leurs souliers, un ramassis d'êtres sans nom. Ils étaient si fangeux,' si loqueteux, bitumes de besoin et de fatigue, trépidants encore de la longue bataille, femmes échevelées, hommes au visage mangé de poils, l'air si sauvage et si fourbu, qu'à leur vue les spectateurs massés aux portes poussèrent une clameur de haineuse vengeance.
Non rassasiés par le déûlé incessant, les fournées qui par milliers avaient coulé, suantes et fétides haletantes de soif, sous TétoufTante poussière, le lourd soleil, ils lançaient leurs bordées d'outrages, yeux injectés, bouches tordues. Dans le haut de l'avenue de Paris, la haie était si dense que les mains s'abattaient au passage, giOant, griffant. De leurs parapluies crottés, des dames pointaient dans la triste chair, visaient aux yeux. Des cris de tortionnaires râlaient dans les gorges, aphones d'avoir hurlé. Une voix suraiguë strida : « Arrachez-leur les ongles f • Sur une malheureuse qui ne pouvait plus suivre, tom- ^bait sabrée, des furieux coururent, insultaient encore Du bout du pied on lui relevait les jupes, une canne fouilla le ventre.
A la montée de Satory, la marche s'accéléra Les jConducteurs pressés bousculaient la horde, la jetaient sans forme humaine sur le plateau. Des mitrailleuses en gardaient l'entrée, braquées vers le moutonnement
de l'immense bétail. Il emplissait les dépôts, la ferme, d'un amalgame mouvant, corps pressés, confondus dans une promiscuité ignoble, jonchant à même le sol. Ordre de se coucher! La nuit dernière des ombres s'étaient levées, aussitôt fauchées d'une salve. Et sous les canons abaissés, sous les mitrailleuses prêtes, dans la nuit noire, la masse misérable, grelottante de froid, l'âme à l'agonie, s'aplatit, défaillante, nivelée, ne faisant plus qu'un avec la boue.
Le même jour, à l'heure même où la lamentable colonne traversait Sèvres, une carriole l'avait croisée. Martial, le cœur serré devant ces défilés d'hommes et de femmes poings liés, et dont l'attitude morne ou farouche, les regards levés ou détournés l'avaient fait songer à ces convois barbares de captifs, aux basreliefs de la primitive histoire, passait sans se douter qu'il côtoyait Thérould, Anatole... Et cependant plus d'une fois leur souvenir, celui des autres Simon, l'avait traversé dans les longues minutes du retour, où de toute son âme il tendait son espoir vers Montmartre, les siens...
Parti le 20, pour Florence, il n'avait pas été plus loin que le lac Majeur, avait appris à Pallanza la sanglante guerre des rues, les incendies... Du coup, la splendeur des eaux de turquoise, des îles parfumées, du prodigieux dais d'azur et d'or flottant sur l'incomparable décor, la pure ligne violette de l'autre rive, tout s'était obscurci d'un voile de deuil. La pauvre paix troublée dont il commençait seulement à jouir, son âme d'artiste refleurissant dans ce pays de beauté, — mirage déjà dissipé! Tout ce qu'il avait voulu oublier, fuir, renaissait avec une force terrible... Le travail, l'art, la vie. Ah ! bien oui!... Là-bas, les fous furieux s'égorgeaient! Demain, que resterait-il de Paris?...
Repris aux moelles, songeant à tout ce qui périssait en ce moment, aux chères existences menacées, il avait hâte de fuir maintenant le sol étrangar, cette
douce terre qu'il était venu chercher... La lenteur des diligences, du train, les bribes de nouvelles, journaux fiévreusement achete's, racontars véhéments et contradictoires, exaspéraient son impatience et ses craintes... Pourvu que son père ne fût pas compromis à nouveau!... C'était à travers lui qu'il s'inquiétait de sa mère, bien que, tranquille dans la petite maison, elle ne dût rien craindre...
L'aspect de Versailles, vidé de troupes et bondé de prisonniers, les démarches odieuses pour obtenir, grâce à M. de Grandpré, un laissez-passer, le trajet dans la banlieue saccagée, l'étrange spectacle delà ville avaient mis le comble à son angoisse. Était-ce Paris, ce champ de bataille fumant, aux maisons croulantes, vitres brisées, murs criblés de balles, aux rues silencieuses, intactes à côté de voies défoncées, tas de pavés épars, tranchées ouvertes, trottoirs souillés d'ordures! Était-ce Paris, ce cimetière sillonné de fourgons de cadavres, de grandes voitures chargées de bières en sapin, clouées à la diable; ces parcs où l'on enfouissait, où sans cesse des détonations couchaient de nouveaux tas ? Était-ce Paris, ce charnier empuanti de pestilentielles odeurs, suie, pétrole et pourriture, ces brasiers mal éteints qui là-bas rougeoyaient encore? Partout des soldats, faisceaux formés, canons braquant leurs gueules, des patrouilles de cavalerie sabre au clair, la lourde puissance militaire pesant sur la cité conquise. Partout des gens qu'on emmenait, qu'on pourchassait, et de ces grands convois accablés de huées ! Partout les habitants sortis de leurs maisons, groupes tristes et chuchotants, d'autres triomphants, faisant fête aux troupiers, tous soulagés, beaucoup devenus braves, dénonçant à bouche-que-veux-tu...
Il pouvait, à travers mille difficultés, gagner Montmartre. Un sombre pressentiment le hantait. Sur le pas des portes, des visages de boutiquiers méfiants le poursuivaient. Près de la rue Sainte-Scolastique, il se mit à courir, il arrivait haletant. Barrière close. Il
sonna. Mélanie parut. Elle levait les bras, s'empressa. Sa placide figure fut au cœur de Martial un soudain baume :
— th bien? cria-t-il.
— On a eu de la peine, m'sieu Martial, mais c'est passé î
De'jà à la fenêtre s'encadrait le rude et bon visage de Mme Poncet. Un cri, et à peine Martial foulait-il le gravier, sa mère était en bas, le père sorti du laboratoire s'avançait, bras ouverts. 11 passait de l'un à l'autre, les étreignait, les étreignait encore. A leurs visages creusés, leur teint de plomb, leurs yeux gros, il comprit qu'un drame avait passé, mesura tout ce qu'à son insu ils avaient pu souffrir. Un bruit de petites voix, une tète maigriotte et pâle se penchant au premier étage^ attiraient son attention. Mais, un doigt sur les lèvres, sa mère et Poncet l'avertissaient, l'emmenaient dans la salle à manger.
Alors, à phrases entrecoupées, chacun reprenant le récit, il disait la tragique aventure : Gatisse, le supplice de Mme Poncet et de Zézée, jusqu'à l'aube, où Poncet était parvenu à les faire relâcher, — et c'était pour apprendre un nouveau malheur : une des petites, Lili, perdue dans ce vent de tourmente où à la recherche du père elles s'étaient sauvées, errant pendant des heures... Morte d'accident, malade, recueillie par quelque âme charitable? on ne savait... Pendant trois jours, Poncet et sa femme avaient fouillé le quartier...
Ce n'était pas une des moindres douleurs de cet immense drame, que la disparition du frêle petit être, emporté comme une bestiole par la tempête... Zézée grave, plus concentrée que ne l'eût voulu son âge, gardait le secret, en petite maman maintenant seule, répondant aux questions des petites : « Lili est avec papa, ils font un grand voyage... » Et parfois un tremblement nerveux la secouait toute.
Stupéfait, Martial sentait croître ercore son hor-
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reur. Était-ce chez des civilisés qu'il rentrait? D'une voix brisée, son père dit ce qu'il savait, à travers des récits d'amis, car pour lui, incapable après une telle secousse de s'occuper de la chose publique, il avait dû renoncer à retourner à la Ligue. Si tout espoir de faire tomber les armes était impossible, du moins avait-on pu réussir à préserver quelques monuments. Avec l'appui de deux ou trois membres du Comité central, si affolés qu'ils proposaient de se démettre en faveur de la Ligue, on était arrivé à retarder l'incendie du Grenier d'abondance et— grâce au 15* bataillon, composé d'artistes qui, à la prière de Bonvalet, détachaient des postes résolus — à empêcher que le Conservatoire des Arts et Métiers, l'Imprimerie nationale, la mairie du IIl-, le Temple, les Archives, Notre-Dame ne s'enflammassent à leur tour. Ainsi, jusqu'au dernier moment, la Ligue aurait fait preuve de patriotisme et de raison.
Si abattu qu'il fût, forcé de se cacher pour dépister le zèle de l'ex-police impériale, rentrée triomphante, Poncet n'en demeurait pas moins fier d'avoir été de ces inlassables conciliateurs, de ces hommes honnis et hai's, à qui, moins que jamais, Versailles ne pardonnerait. Il avait la conscience tranquille, il ne regrettait rien de ce rôle ingrat. C'était là qu'était le devoir.
Après deux bonnes heures de causerie, Martial s'arrachait à la douceur des effusions, il reviendrait dans la soirée, mais il voulait, avant la nuit, pousser jusqu'à la rue Soufllot. 11 lui tardait de savoir s'il retrouverait son atelier intact, ses statues sauves sous les raîdes linceuls. Il lui tardait de palper ces maquettes durcies, ébauches où s'étaient efforcés tant de pénibles heures, ses rêves en souffrance. Il rapporterait des nouvelles des Thédenat.
De nouveau ce fut l'étrange vision de la ville ravagée, frémissante de joie et de terreur, sous le joug qui la délivrait en l'asservissant. Martial fut arrêté plus
de vingt fois, dut exhiber son permis. Il se souvenait, avec une ironie mélancolique, de cet autre laissezpasser, signé llaoul Rigault, qui tant de fois lui avait servi de sauvegarde, et, saisi sur lui aujourd'hui, eût été son arrêt de mort... Il se félicita de l'avoir détruit... Allons, il était dit qu'il n'arriverait jamais! Voilà qu'on le happait au passage, près d'une maison qui achevait de brûler.
— A la chaîne!
Des pompiers venus de Normandie se démenaient là. Tous les départements en avaient envoyé, plusieurs même étaient accourus d'Angleterre et de Belgique... Ceux qu'avait employés la Commune, transfuges de l'ordre, aussi bien que les premiers qui s'étaient dévoués, Versailles en avait fusillé bon nombre. L'imbécile crédulité des badauds, à la vue des flammes bouflantes dans la vapeur sous l'eau giclée, n'avait-elle point prétendu — encore une légende de la peur! — que ces misérables, sous prétexte d'éteindre, dardaient des jets de pétrole?
Enfin libre, Martial, trempé, dominant son irritation, atteignait la Seine. Un ciel de désolation s'élargit, balayé de fumées opaques. Les palais en ruine dres saient leurs carcasses noircies, leurs béantes façades. Le vert des arbres semblait roussi par un précoce automne. Tout le bruit de la bataille s'était tu. Un lourd et funèbre silence au loin pesait sur les quais déserts, le fleuve limoneux où s'allongeait une mince traînée rouge, un ruisselant filet d'abattoir.
Rue de Seine, un prêtre qui venait en sens inverse brusquement traversa la chaussée, passa sur l'autre trottoir... 11 avait le menton rasé de frais, baissait dévotement les yeux... Cette corpulence, ces cheveux noirs, bouclant sur le col de la soutane, cette ronde et bonasse figure... Mais c'était Fernol!... Le charpentier se sentait reconnu, pâlissait horriblement. Toute sa personne en fuite, ses épaules pliantes implorèrent. Martial ne put retenir un faible sourire. Il n'avait pas
LA COMMUNE gj.
Rue Soufflet, la maison se dressa enfin familière Quelques eraflures blanches dans la pierre grTse [e.
Mair^u's tl\' T' ^*PP^'^'«"' -"'^ '« "-•^ ■
ses Ôr« ^ , ',' "'' ^'""P"'' ^''i^^^ étaient masses. gue se passait-il encore ?
En apercevant l«artial, Mme Louchard s'exclama-
Lnf ave? f^^'- 'P'^^^^ ^" j^"- homme accu'o: i'iff ' r ""■ ' eï-réfractaire . échappé aux
aurait cru ça... ^ •I"'
— Eh bien! dit Martial...
- Fusillée, y a pas une heure... Elle aui était si contente du retour de Villoir, qui avait dT 'avance ment, qu'il paraît... Elle l'avait revu ce matîn E e «ait comme folle. Elle aurait dansé... Déjà deo "s aul
armée était rentrée, elle ne cessait pa de"^ rire^"'
nailles..^Et tout a l'heure, v'ià qu'elle me dit : . J' vas ache er du vinaigre, pour la salade... . Je vois encore son l.tre. Paraîtrait, comme elle s'en allait ru'ele IJL T^^""' ""'"-'' ^°" ««rdon de soulier
à cr er"- °La -1 ""^ 'T' -ï"' P«^^^" '« ^°"' «' -et a crier . . La pétroleuse).,. . Des soldats arrivent
Un autre prétend qu'il la vu vider son litre Tns la
bouche degout... Personne pour oser dire qu on a
ch'lT AM '"'.' '''"™*' ^« ^°-her eslr't vNàln ï. Vf, "^ P^' été longl... Mais pardoni v la Louchard et les soldats qui descendent
flau' Tr'T^t'*' *^r"f- '" "'*'* P^' '« -««"ehe, lui con-
ramassel n ^°r '°""''''' '^' '* Commune qu'on ramasse!... . Une haie respectueuse s'ouvrit, fit olace
m îoafr irf ",°k''"'' *°'" '«^ fantassin;, De£! mel parut. Il avait beau multiplier les dénégations ce n était pas lui le Delourmel (Philoxène) qui avait
été chef de division à l'Hôtel de Ville; il s'appelait De- Jourmel (Thomas), il avait servi sous le siège, personne n'aimait l'ordre comme lui... L'escouade impassible l'entraînait. Derrière, Louchard serein montra sa face sévère, une moue d'homme qui en sait long...
Martial qui, ébaubi, n'avait pas eu le temps de dire ouf, fondait sur le concierge : t Mais vous savez bien... » Des cris aigus coupaient sa phrase : « Au secours!... A l'aide!... » Cela venait de la cour. Ils s'y précipitaient, levaient la tête.
A une fenêtre ouverte du troisième e'tage, debout sur l'appui qu'elle venait d'enjamber, une grande sèche vieille femme à cheveux blancs dénoués faisait des gestes. C'était tante Élodie, que tant d'émotions avaient achevé de rendre démente à lier. Mme Delourmel la retenait à bras-le-corps, mais, d'une saccade plus forte, tante Élodie rompait l'étreinte. Un cri navrant et, tandis que Mme Delourmel se tordait les mains, la folle rayait l'espace, s'abattait sur le pavé.
Martial et les assistants, dans un recul d'horreur, ressentaient jusqu'au bout des nerfs l'affreux choc mou. Du sang s'étendit. Le corps gisait sur le dos, membres déjetés, crâne fendu.
Au quartier général de Chenot, Du Breuil, depuis le mercredi, avait vécu d'abominables heures, tombant de l'aff'airement du combat à celui plus pénible encore de ces derniers jours, où, sur toute la rive gauche, des ordres venus d'en haut organisaient en grand la répression et le désarmement. Le court drame des Simon, qui entre tant l'avait frappé, par l'attitude de ces jeunes gens, hier inconnus, aujourd'hui indissolublement mêlés à sa pensée, le poursuivaitde la sombre poésie de celte mort enlacée. Ce bonheur tranché en pleine sève, profondément l'émouvait; une mystérieuse analogie lui faisait penser à leur bonheur, à Acine et à lui... Le coup sur coup d'autres spectacles, ncn moins tragiques, avait achevé de le gorger d'uQ
dégoût, d'une indignation qu'il devait contenir, dissimuler, qui l'étouffait-
C'avait été, le jour même des Simon, à l'heure où Rose et Louis tombaient, l'envahissement du séminaire de Saint- Sulpice, contenant trois cents fédérés blessés. Sur la dénonciation d'un inconnu, une compagnie de ligne s'était précipitée. « Y a-t-il des insurgés? — Je n'ai que des blessés! » répondait le docteur Faneau. Mais un coup de feu avait alors été, contait-on, tiré du premier étage. Furieux, les soldats avaient abattu le docteur et, se ruant dans les salles, commencé le massacre. En vain s'interposait un capitaine de chasseurs à pied. Gissey, prévenu, avait dû accourir en personne du Luxembourg. Déjà soixante fédérés n'étaient plus.
C'avait été, ce m(^me mercredi, l'ordre donné par un général, au Jardin des Plantes, de faire justice de Cernuschi, dont on lui annonçait la capture : « Gernuschi? L'homme qui a donné cent mille francs pour combattre le plébiscite?... que dans cinq minutes il soit fusillé I... » Un hasard seul l'avait sauvé,.. Quel temps, où la passion politique condamnait un homme à mort pour le seul grief d'avoir attaqué l'Empire !
C'avait été, le surlendemain, l'exécution de MilUère. Un assassinat, sinon prémédité, du moins froidement voulu. DuBreuil, avec l'état-major, déjeunait ce matinlà chez Foyot; un député, le marquis de Quinsonnas, était à la table de Gissey. Une troupe bruyante sarrete sous les fenêtres; les soldats surexcités crient comme la foule; une centaine d'individus hurlent : « A mort! Qu'on les fusille f ... » Du Breuil se penche à la fenêtre, reconnaît, digne sous les insultes, le représentant au froid, puritain visage, aux cheveux longs, qu'en mars il a vu à l'Assemblée nationale, dans la salle de théàire du château, braver toute la majorité debout qui 1 i montre le poing, l'empêche de parler... Du Breuil se souvient : Minière voulait seulement qu'à la proclamation qui flétrissait le 18 mars on ajoutât : c Vive la
France! Vive la Re'publique !... » Des le'gendes courent, transforment le députe' — dont tout le rôle a été de rallier platoniquement TAUiance républicaine des départements à la Commune^ et l'un des crimes de révéler la vie privée de Jules Favre, — en fusilleur de réfractaires, en chef de fuséens, le confondent avec un homonyme... Du Breuil apprend en même temps le noble trait de son arrestation : Millière se livrant pour sauver son beau-père. — et l'arrêt, dicté par Cissey de la table où il déjeune : Millièro fusillé, au Panthéon, à genoux, pour demander pardon à la société du mal qu'il lui a fait.
Il avait su l'étrange dialogue du prisonnier avec le 1 capitaine Garcin, chargé de constater son identité : ' « J'ai lu des articles de vous qui m'ont révolté; vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied... Vous allez être passé par les armes... Du moment où vous dites que vous êtes Millière, il n'y a pas autre chose à faire... » — Il avait su la façon héroïque dont le représentant du peuple était mort.
Sous la pluie, on l'avait conduit au Panthéon, placé en haut des marches, entre les deux colonnes du milieu. Il avait remis à Garcin divers objets, un médaillon suspendu à son cou. On avait voulu le faire pivoter pour l'exécuter dans le dos, il s'était retourné d'un mouvement indigné. Alors Garcin lui ordonnait de se mettre à genoux, et, comme il protestait, ouvrant sa redingote et son gilet sur le plastron blanc : « Vous faites de la mise en scène... Mourez tranquillement, cela vaut mieux! » Deux soldats l'avaient agenouillé de force, et, sous les fusils abaissés en désordre, il avait crié par trois fois : « Vive la République!... » L'officier commandant le peloton avait fait recommencer la manœuvre; Millière, d'une voix forte, avait pu lancer encore : «Vive lepeuplel Vive l'humanité!... » La salve meurtrière, le coup de grâce... Millière gisait, la moitié de la ligure fracassée et noircie; puis un soldat, comme à Duval, lui avait arraché les bottes...
Ainsi, bien après le combat, dans ce quartier soumis, sans preuve, sans jugement, un députe' encore investi de son mandat succombait, parmi la foule anonyme des victimes, au mépris de toutes les lois humaines... Ainsi, par-dessus même le chef qui avait ordonné ce meurtre, semblait retentir la clameur de haine de l'Assemblée, personnifiant la société entière, contre ce transfuge passé au peuple!
Enfin, c'avait été, dans le Luxembourg où maintenant se passait la plupart de son temps, le cauchemar du palais aux caves grouillantes de prisonniers entassés, souffrant de la faim, de la &oif, au rez-de-chaussée sillonné du va-et-vient de la cour martiale, au jardin retentissant du sourd fracas des fusillades.
Ce matin même, dimanche, on avait tué, dans des conditions particulièrement odieuses, le docteur Tony Moihn, un inoffensif idéologue, qui s'était borné à administrer, quelques jours, la mairie du \l\ Devant ses juges, il avait avoué, dans une espèce de rêve : « Oui, la Commune a commis des fautes... Elle s'est perdue en chemin... Ce n'est pas cela qu'il fallait faire... Ils n'ont pas su résoudre le problème! » Puis, au milieu des rires, il s^était écrié, une foi au visage : « Moi, je suis pour la République universelle et pour l'égalité parmi les hommes f... » Après le verdict, il avait demandé vingt-quatre heures pour légitimer une union, pouvoir laisser, à sa compagne enceinte, ses ressources et son nom. Elle, pour toute faveur, demandait seulement qu'on ne le défigurât pas trop, et qu'on lui rendît le corps. Une dernière veillée tragique les réunissait, on Tavait marié à l'aube, puis fusillé. Mais, redoutant quelque éclat, l'autorité avait fait jeter le cadavre à la fosse commune, donné des ordres pour qu'il ne fût pas retrouvé.
Cela, cette cruauté sans nom fut, pour Du Breuil, la lie du calice, le suprême vomissement. La pitié qu'il ; éprouvait pour cette malheureuse femme, il y associait Anine; elle partagerait sa révolte. Cette rigueur
glacée, cette inutile tuerie qui en continuait, précédait d'autres, qui n'était que le prélude d une immense vengeance appliquée avec méthode, non, il ne pouvait se résigner à de semblables moeurs^ sa conscience se soulevait.
Les fatidiques paroles de Thédenat : « Si vous aviez un jour à vous battre contre Paris... » tintaient à ses oreilles comme un glas. Il se rappelait la voix émue :
— « Soyez humain!... » Siprèsde la maison de l'histo rien, dévoré de lenvie d'aller lui serrer la main, avide d un réconfort, il n'avait osé revenir jusqu'à la rue Soufflot, affronter le reproche silencieux du vieillard... Hélas 1 la brutalité du troupier, déjà, cela était navrant, mais l'insouciance, l'inflexible dureté de tant d'ofiiciers, camarades, chefs, comment l'admettre, la comprendre?
Certes^ il y avait d'honorables exceptions. Clinchant, disait-on, Ladmirault, — tombée cette première frénésie de leurs hommes qu'ils n'avaient pu empêcher,
— avaient donné des instructions pour que le massacre individuel cessât. Qu'était-ce,, à côté de cet inexorable châtiment en masse, de cette terreur qui, au-dessus de lui, d'eux, de tous, planait?... L'ordre social menacé prenait sa revanche, roulait sa lourde meule. Du Breuil se sentait une bien petite, impuissante chose, souffrait de toute son âme broyée.
Aussi avait-il accueilli, comme une joie, une mission de service auprès du maréchal installé aux Affaires étrangères, puis auprès de Vinoy dont les divisions achevaient, avec celles de Ladmirault, la besogne de la veille, le définitif écrasement. 11 caressait Cydalise d'une claque amicale, se mettait en selle. La diversion du trot ne chassait pas la funèbre hantise.
A la hauteur du Palais-Bourbon, de son entresol de la rue de Bourgogne où, depuis juillet, — la déclaration de guerre, — il n'avait louché barre qu'une seule fois, ce soir terrible du 18 mars, encore tout brisé du calvaire de Montmartre, — il eut un court, mélanco-
LA COMMUNE ^f^
lique retour vers le Du Breuil d'antan, si léger, heureux de vivre! Etait-ce le même homme qui, près de 1 ancienne demeure, passait? Qu'il avait changé, à tout jamais détaché de ce proche, -ntangible passé, de ce fantôme de sa jeunesse 1 II lui sembla que c'était l'existence d'un autre, un rêve confus qui sommeillaient là jamais plus ne s'animeraient... Et dans cette agonie du présent, ce lui fut comme un deuil de plus, un peu de lui qu'il sentait mourir, cet évanouissement du vain autrefois, que pourtant il ne regrettait pas.
Le quai d Orsa-, son fourmillement militaire sa mission à remplir, les nouvelles que des uns, des autrès il apprenait là, un instant l'absorbèrent. Dans la nuit, la brigade Langourian avait pu atteindre la Roquette, sauver ce qui restait des otages. La prison depuis le soir était délivrée; Ferré, revenu une dernière fois pour dompter les prisonniers mutinés, et en emmener encore, avait, au cri d'un loustic : . V'Ià les Versaillaisl . pris précipitamment la fuite; malheureusement, dans le premier trouble de la délivrance quelques captifs avaient quitté trop tôt l'abri de leur geôle : quatre dentre eux, dont Mgr Surat, archidiacre de Pans, et le curé de Bonne-Nouvelle avaient été massacrés, à peine dehors... C'était la fin. Ladmirault Vinoy, continuaient leur marche enveloppante A laube, Langourian avait enlevé la mairie du XI* poussé ses têtes de colonnes jusqu'aux avant-postes de Douay, LaMariouse était maftre de la porte de Ba-nolet, de Romainville, de la mairie du XX% de l'église de Bellevilleoù les treize cents lignards amenés par Ferré s étaient réveillés aux mains de leurs camarade^- il avait enlevé une forte barricade rue Haxo, débusq Jait les derniers fédérés des rues des Bois, des Prés-Saint- Gervais, tandis que Derroja était en train de culbuter les barricades des rues de Tlemcen et de Ménilmontant A peine s'il restait une poignée encore de ces I)andits, entre les rues du Faubourg-du-Temple et Oûerkampf. Quelques décharges pour achever de ba-
layer cela, et la Commune aurait vécu, irrémédiablement vécu.
Savoir la lutte finie, quelle délivrance 1 II allait repartir, moins triste, quand, dans la cour, il croisa deux cavaliers qui le hélaient d'un bref :
— Bonjour!
D'Avol... Francastel... Ils jetaient leurs brides à des plantons, sitôt à terre s'approchaient.
Ils ne s'étaient pas revus depuis l'entrée, se serrèrent la main. D'Avol silencieux regardait Du BreiAil. Francastel ricana, avec une satisfaction sans mélange :
— Ça se nettoie! Hein? Ça se nettoie!
Son nez en bec d'oiseau, son front sans cervelle, sa moustache ébouriffée, tout criait en lui la haine triomphante. Il étira ses manchettes, eut un clin d'oeil involontaire vers la croix d'officier de Du Breuil... Eh! eh! lui aussi, bientôt...
— Je vous laisse, siffïota-t-il... A propos, savezvous qu'on a encore fusillé un Jacquenne?
D'Avol fronça le sourcil; mais l'autre jour, déjà... Lequel était le bon? Francastel haussa les épaules. Voilà qui lui était égal. De cette vermine-là, on n'en exterminerait jamais assez.,. Il s'éloignait, avec un adieu de la main.
— Bah! reprit d'Avol d'une voix sèche, il a raison.
Une flamme luisit dans ses yeux.
— Tu trouves? dit Du Breuil.
D'Avol — toute la violence de Metz revenue, l'hostilité des anciennes querelles — le contempla avec tristesse :
— Parfaitement. Et veux-tu que je te dise. Ton trouble, que tu ne peux déguiser, n'est pas digne de l'uniforme que tu portes... Ces gens-là, après leurs incendies, regorgement des otages, il faut les supprimer comme des bêtes malfaisantes. Avec leur monstrueuse guerre devant les Allemands, le temps qu'ils
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ont volé au travail, à la refonte laborieuse de l'armce deja, .s ont mérité mille fois la mort; tis étaient hors U loi les voie, hors de la nature... Plaint-on les chiens enrages qu'on abat?... Non, on se préserve de leur virus, on assainit l'avenir; c'est faire œuvre juste et
fl.ir t '"' '■'*''"''■" J"'1"^«" '^«'•"'«■•. eul, leurs iemelles et leurs porlées.
Une exaltation mystique tremblait dans sa voix
i'eut-etre au premier moment, avait-il éprouvé lui
aussi quelque pitié, mais bien vite il s'était dominé
tout a son Idée fixe de sarcler, retourner le terrain
avant les semailles régénératrices. Les nerfs tendus'
Il se raidissait dans une volonté implacable, nn «toï-
csme de justicier. Il eût immolé son meilleur ami
son frère, s. 1 l'eût trouvé dans le camp ennemi. Il éle-'
vait vers Dieu l'immense holocauste.
— OEuvre juste et piel protesta Du Breuil Indigne, Il mesurait entre eux i'abime... Un homme
cenUude?".^""'''""'' P^°'='««'«'-de sang-froid pareille
- En tout cas, ajouta-t-il, non pour discuter car 1, en sentait l'inutilité, mais dans un cri de toute son angoisse un besoin de soulager son âme torturée qui voyait c an- enfin dans les ténèbres où depuis deux mois elle se débattait, - en tout cas nous'^âi! sons, mon cher une besogne de bourreaux, non de soldats lu parles de la dignité de l'uniforme! Ni l'un m I autre nous ne l'honorons.
Désespéré, il tourna le dos, partit sans mémo qu entre eux se fût échangé un pauvre adieu, le simp e salut des conx^nances .. Allonsl c'était fini, pour tou-
nalnilé' 1" y''"".'«'"',«'"'t'« ^^-'ait essayé de renaître, pa pite de fugitives lueurs... Feu éteint, cendres froides... Comme cela était soudain distant, dispersé . Il ne sou/frai pas de la rupture même, ressentait pourtant davantage le vide, le néant..
le ^JZ7, T r ' 't^*"'''"-^"' <!« sa mission à terminer le guidait. Instinctivement, il se dirigea vers l'endroit
OÙ il trouverait Vinoy, le quartier général du couvent de Picpus... Sans ce but il n'eût su, tant il était désemparé, où aller. La rue de Rivoli étala ses ruines. Tout, jusqu'à lui-même, lui faisait horreur... Non, il n'aurait pas dû accepter de servir sous Chenot; il n'aurait pas dû, retenu à Versailles par son amour, s'associer à la préparation de cette guerre. Anine aurait compris, elle qui avait approuvé le départ de Maurice pour l'Algérie... Obstinément, une phrase d'anciennes lectures, ces mots de Bonald martelaient sa pensée : « Dans les crises politiques, le plus difficile, pour un honnête homme, n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître... » Ahl le connaître!... Comme il l'avait cherché ardemment, douloureusement, avec une soif toujours plus grande de vérité, depuis le jour où, à Montmartre, il avait pris contact avec les dessous horribles de cette société qui parlait si haut, s'arrogeait tant de droits, — depuis le jour où, à Ghâtillon, il avait vu tomber Duval 1
A présent il le connaissait, son devoir d'homme, et, par une antinomie irréconciliable, voilà qu'il était en désaccord absolu avec son devoir actuel de soldat!... Misère de cette servitude! L'armée n'était-elle donc, comme cinquante ans avant, qu'une grande chose qui soî//fre et qui tue? Ldi discipline sevait-eUe toujours un esclavage irréfléchi, une passive abdication de tous les sentiments? Le progrès était-il donc si lent? Luirait-il un jour où soldats et chefs, cessant d'être isolés dans la nation, sentiraient dans leur cœur battre celui de tous, et, d'un eilort consenti, d'une communion des intelligences, ne travailleraient plus que pour la défense de la patrie si elle était de nouveau menacée, que pour le maintien de sa pacifique grandeur?
Rue Saint-Antoine, un attroupement, le passage d'un long convoi de prisonniers un moment l'immobilisait. 11 allait détourner les yeux quand, au flanc de l'escorte, un vieux marchis de chasseurs d'Afrique le salua d'un air grave... Saint-Paul! .. Leur dernière
rencontre au parc de Saint-CIoud, sur les décombres du passé... Le souvenir de Lacoste... Il rendit le salut, regarda longuement la silhouette du vétéran décroître...
Tout Rezonville surgit, le vent de la charge, le galop fraternel aux côtés de Lacoste... Puis la méprise sanglante... Son ami frappé par les dragons de Legrand; l'affreux désespoir qu'il avait expiré^ avec son dernier souffle : « Tué par des Français!... » Pauvre Lacoste, il était mort à temps, n'aurait pas vu l'odieuse erreur réciproquement, volontairement s'étendre, cette fatalité peser sur tout un peuple!...
Du Breuil enlevait Cydalise à vive allure. Maintenant avaient cessé jusqu'aux derniers grondements de la bataille. A peine, par intervalles, de faibles échos réveillés. Il venait de traverser la place de la Bastille s'engageait dans la rue de Charenton, quand, derrière lui, une fenêtre s'ouvrit, un fédéré caché épaula. Du Breuil comme une masse tombait, le dos traversé...
D'obscures, interminables minutes... Dans une des salles de la maison de retraite de Picpus, après le sondage de la blessure, couché sur le côté, en un étroit ht blanc, il somnole, presque sans conscience. Le chirurgien, un doigt sur les lèvres, a écarté les assistants, dit tout bas à un aide de camp de Vinoy qui sachant Du Breuil fiancé, s'ofl'rait à courir à VersaiUes prévenir, chercher les Bersheim : « Inutile ».
Le moribond s'abîme en des hmbes d'images confuses... Saint-Gloud lumineux, elfacé dans l'enlouissement sombre... L'imbécile mort de Lacoste : . Des Français tués par des Français!... . Puis les boues de Metz, la maison familiale d'Anine, l'horloge dans sa haute gaine... Vulnerant omnes, ultima necat... Encore Saint-Paul, l'avertisseur!... et là-bas, dans la verte Creuse, les siens..., le père, la mère... Pourquoi pleurent-ils?... Puis, dans Tincohérent défilé des visions récentes, ces deux amoureux enlacés, qu'il n'a du sauver... ^
L'invisible assassin de tout à i'iieure est maintenant là, au pied du lit; il a le visage de Louis, tient sa Rose par la main... Du Breuil profondément soupire... Où 1 emporte-t-on?...
11 étend le bras, veut se retenir à Anine... Pourquoi le laisse-t-elle aller ainsi, avec un sourire d'impuissance désolée... Il veut rester près d'elle, il veut se lever, agir... Il a encore tant de choses à faire... un peudebient... Il a fait si peu, si peu... Anine!... Comme elle est loin déjà, presque eû'acée, en deuil... Anine, chère Anine...
Une infinie, triste douceur détendait ses traits convulsés... Soudain tout devint noir.
La tête blême, qu'une beauté pacifiait, reposait sur l'oreiller, les yeux grands ouverts. Un reflet de lointaine clarté un moment y persista, comme s'ils voyaient le jour.
Un des premiers jours de juin, Tliédenat, fenêtres ouvertes sur l'après-midi ensoleillé, était en train de parcourir les journaux qu'il n'avait pu lire depuis une semaine, et qui autour de lui s'amoncelaient, chiffonnés, rejetes, sans qu'il eût le courage d'en détacher, à la pointe de ses ciseaux, les habituelles coupures 11 ny touchait qu'avec répugnance, comme si ce papier exhalait, lui aussi, un relent de pourriture et de sang. ^
La feuille qu'il tenait lui tomba des mains. Il venait dy lire 1 allocution que le 28 mai- ce même dimanche ou Mac-Mahon annonçait aux habitants la délivrance de Pans, le rétablissement de l'ordre, louait les soldats de leurs patriotiques efforts - l'évêque de Versailles avait prononcée, dans sa cathédrale. Sous les voûtes ou parmi le scintillement des cierges et le chant des orgues montait, comme un encens de victoire, la fumée bleue des aromates, devant l'Assemblée nationale et le Gouvernement groupés pour ces prières publiques dont la coïncidence de Theure faisait comme un Te neum, la voix du prélat avait résonné, orgueilleuse. Prenant acte de cet agenouillement des triomphateurs elle avait reporté à Dieu leur triomphe :
« Vous déclarez qu'il y a une lumière supérieure et que vous en avez besoin pour résoudre les formidables questions que posent devant vous les événements Vous déclarez qu'il y a au-dessus de vous une autorité suprême, qm est la source et qui doit être la rède de tous les pouvoirs dont vous êtes investis! . Vousaffir-
mez hautement;, publiquement, qu'il faut, par d'humbles et ferventes supplications, apaiser la justice divine, et désarmer le bras qui nous châtie!... Il y a donc ici de votre part quelque chose de beau, quelque chose de grande quelque chose de profondément instructif pour le peuple. Soyez bénis f... Votre courage pour la bonne cause... sera d'un excellent effet au milieu des tristes défaillances de notre époque... »
Puis, vantant encore cet utile exemple, qui laisserait une trace profonde dans cette législature, et que d'abondantes bénédictions célestes récompenseraient, il élevait « dans un même sentiment de foi, de repentir et de confiance », tous les cœurs vers le Tout-Puissant^ l'Éternel.
Ainsi, songeait Thédenat, eux-mêmes l'avouaient dans leur enivrement, c'était pour le succès d'une politique égoïste et féroce ; c'était au nom des vieilles idoles du passé, d'un Moloch dévorateur, Jéhovah Dieu des armées, que ces victorieux avaient agi, chaque jour agissaient^ dans la répression terrible. Par quelle monstrueuse aberration semblaient-il rapporter, vers ce Dieu dont ils voilaient la face de miséricorde et de charité, l'hommage de leurs fautes provocatrices, de leur impitoyable entêtement, et, pour finir, de la craauté sans nom qui parfaisait leur œuvre ?
Il se leva, une chaleur aux tempes, repoussa l'amas des journaux. Le vertigineux défilé d'horreurs dont ils étaient pleins, tout ce que lui-même avait vu, repassa devant ses yeux, danse macabre. Et c'était dans une des capitales du monde, dans ce Paris qui malgré son accès de fièvre chaude et ses convulsions demeurait un des grands foyers de la civilisation ; dans ce Paris (|ui égaré, coupable, méritait pourtant mieux, par ses souffrances et son héroïsme du siège, — que s'était abattue la rigueur d'un châtiment tel que l'histoire n'avait point encore enregistré le pareil, une tuerie si méthodique et si vaste qu'elle lassait bien loin derrière elle la Saint-Barthélémy et la Terreur.
On n'osait sans frémir penser au chiffre des morts, aux pourrissoirs quotidiennement grossis; car à l'heure qu'il était, les incendies éteints, la fureur du combat calmée, dans le jour bleu, dans la douceur du radieux soleil, dans tout ce qui parlait de paix et de pardon, on exterminait encore.
La semaine sanglante surgit : ces heures où Ton tuait d'instinct, au hasard, pour une ressemblance, un nom^ le plus vague indice, pour rien; où Ton tuait n'importe où, sur un trottoir, dans des tranchées, contre les barricades, dans les cours, sous les ponts... Ceux qui s'étaient défendus, ceux qui avaient jeté leurs armes, ceux qui fuyaient, ceux qu'on découvrait tapis en des caves ou des greniers; ceux qu'on jetait au mur parce qu'ils avaient un reste d'uniforme, aux pieds les godillots du premier siège, chez eux des armes; ceux qui marquaient mal, ou que le doigt d'un passant désignait, un parce qu'il bégayait, un parce qu'il était Polonais... plusieurs faux Vallès, des Courbet, quelques Billioray...
La semaine sanglante avec ses cours martiales, où comme prévôts jugeaient des officiers de gendarmerie, de la garde nationale de l'ordre, de l'armée même, des commissaires de police, toute une magistrature désignée à l'avance, qu'on dut renforcer encore. Presque tous inexorables, de trop rares humains. Les interrogatoires en trois mots, la sentence à simple vue : Ordinaire, classé, les premiers bons pour Satory, les seconds pour les balles. L'Ecole militaire et le parc Monceau fonctionnant toujours, malgré les succursales aux mairies, le Collège de France, le Luxembourg retentissants de sourdes salves; le Châtelet expédiant à Lobim ses convois de chair humaine, hommes, femmes, enfants, que dans la cour de la caserne, comme un gibier dans les tirés, les feux de peloton, les feux à volonté couchaient f Le soir, un prêtre sortait, las d'avoir absous en gros, blême d'émotion, du sang aux semelles.
La semaine sanglante avec ses exécutions par masse,
les cent quarante fédérés amenés de Mazas, abattus contre le mur du Père-Lachaise; plus quatre cents qui restaient, lusillés dans la prison; la Roquette amoncelant les cadavres...
La semaine sanglante avec ses cimetières regorgeant, ses charniers d'occasion, les parcs, les squares, les berges, les avenues mêmes, creusés de fosses énormes, d'innombrables trous où pêle-mêle gisait une foule en putréfaction, bossues detumulus si hâtifs que, sous la couche de terre mince, des bras et des jambes émergeaient. Paris empli d'une odeur de peste, d'affreuses mouches à viande.
Et autour de ce fonctionnement d'abattoir, de cette organisation de la saignée, qui se prolongeaient comme sous des ordres mystérieux, une surveillance d'opérateurs terribles, toute la ruée d'une société menacée dans ses intérêts et qui se vengeait d avoir eu peur! Tout le long aboi de la curée : injures., cris, délations, et; sous le déchaînement des hautes classes, aristocrates et bourgeois, les bas-fonds encore remués dans leurs profondeurs, continuant à jeter leur bouillonnement d'écume. Sous l'ordre rétabli, comme hier sous l'anarchie, les mêmes mufles de fauves, les mêmes faces de harpies, se délectant au sang. Ce cortège qui hurle et délire, autour de cet homme que de la rue Lafayette on conduit à Montmartre, — Varlin, qui vient de quitter la dernière barricade et qu'à une table de café un ecclésiastique en bourgeois a reconnu, dénoncé, — c'est la tourbe immuable des ilotes... Celle qui le 18 mars a massacré les généraux: qui rue Haxo, l'autre jour, piétinait les cadavres de ces otages que ce même Varlin essayait de sauver... Les mains liées derrière le dos par une courroie, nu-tête, un voyou l'ayant décoiffé d'un coup de latte, la petite escorte de lignards le conduit, ferme et digne, sous les huées, les pierres, les ordures, vers le Chdteau-llouge. L'aiTêt est rendu : qu'on le fusille rue des Rosiers, au mur de Lecomte et de Clément Thomas ! Mais les suiveurs trouvent que le
supplice n'a pas assez duré : t II faut le promener encore! II est trop tôtf Faites-lui faire le tour des Buttes! » Quand on le ramène rue des Rosiers, son visage n'est plus qu'une plaie; il faut le porter tant il défaille. On le fusille assis sur un escabeau.
Les représailles non limitées aux frontières, étendant, sur l'appel de Favre, dans les pays étrangers leurs serres de proie. Toute pitié jugée démence, au pomt que Victor Hugo ouvrant à Bruxelles sa porte aux proscrits, dont pourtant il avait en d'admirables vers flétri les crimes, voyait sa maison lapidée, et en France son nom bafoué, vilipendé.
Thédenat, allant et venant, foulait avec un sentiment de dégoût, rejetait vers le panier, du bout du pied, le tas de feuilles dépliées, ces journaux qui presque tous acceptaient, dépeignaient froidement le repoussant spectacle! Consternés, les modérés montraient un consentement tacite; les réactionnaires une joie indicible, qui chez beaucoup bavait en rictus, s'exaltait en calomnies, en indignations, un concert sauvage d'Aïssaouas s'alTolant à leur propre frénésie ! A peine si quelques-uns des grands organes libéraux pouvaient commencer à rappeler à la pitié; d'autres, pour que les immédiates rigueurs cessassent, se bornaient à invoquer des raisons de salubrité publique. Avec les chaleurs, tous ces morts mal enterrés, bientôt une épidémie...
Et cependant la vie parisienne reprenait, non celle des faubourgs vidés, exsangues, mais celle des boulevards reflambants de gaz; la pègre des gandins et des filles, vestons courts et chignons jaunes, réinstallés joyeusement, emplissant cafés, tripots, restaurants de luxe. Tous les inutiles deVersailles, tous les courageux après le péril, beaucoup de gardes nationaux à brassards, tenant le haut du pavé, clabaudant, gouailleurs vantards, cruels, sous l'asphyxiant silence de la main^ mise militaire.
L'historien, par ces heures de détresse, vivait une
existence presque machinale, passant de sursauts de révolte à de longs abattements pareils à celui qui l'avait frappé le soir de ce jour où il avait rencontré pour la dernière fois Thérèse Simon, et où les incendies éclairaient le ciel, la petite chambre sans lampe. Le volcan n'avait pas craché toute sa boue. Elle continuait à dégorger après l'éruption ; d'un flot lent, elle s'étalait en nappe sur la ville morne, et tout le monde y pataugeait.
Le jour tomba, le soir vint, puis la nuit. Thédenat rêvait à sa table, quand une main le toucha à l'épaule. C'était Mme Thédenat, qui un tablier sur sa jupe noire l'avertissait afl'ectueusement : « Le repas est prêt... » Il était bien tard, mais on n'avait guère faim. . . Elle vaquait au ménage, depuis que la Villoir... Tout, à chaque instant de la vie, rappelait une disparition, une mort...
— Savais-tu? dit-elle en passant à la salle à manger, où dans leur cage les canaris, le bec sous l'aile, tranquillement dormaient... Le propriétaire de l'ancienne échoppe des Simon a vendu le fonds pour se payer de leurs dettes... Ça m'a serré le cœur de ne plus voir sur la porte ce nom auquel nous étions habitués, de lire à la place : « Rougeard... >
Ils donnèrent une pensée à Thérèse, la revirent errante dans le quartier, cherchant ses morts... En vain avaient-ils essayé de s'occuper d'elle, d'assurer sa vie... Une fois, elle était revenue au logis désert, y avait passé deux heures, et puis elle était partie, pour ne plus revenir. Des gens l'avaient aperçue tournant autour des endroits où l'on fusillait... Bien sûr, elle cherchait Anatole... Gomment n'avait-elle pas été vingt fois arrêtée, jetée dans quelque colonne de prisonniers?... Alors, à bout d'espérance, et comme si elle eût senti que la mort ne voulait pas d'elle, elle l'était allée chercher. On l'avait reconnue au bord du quai; longuement elle s'était assise à regarder dans l'eau, et pui.s, tout doucement, elle s'y était laissée glisser^ comme attirée par une force.
A ce moment, un grattement le'ger leur fit lever la tête :
— On dirait que c'est à la porte d'entrée, dit Mme Thédenat.
Le bruit persistait, insistait : ils se regardèrent, émus; qui pouvait venir, en cachette, à cette heure? Thédenat prit la lampe, ouvrit. Un spectre était devant lui : Jacquenne. Il n'avait plus d'âge, hagard, les cheveux blancs, la peau jaune, collée aux pommettes, l'air d un très vieux loup traqué.
— C'est bien moi! fit-il devinant la stupeur de ces gens qui avec tant d'autres le croyaient mort.
D'un geste de précaution instinctive, Thédenat l'attirait, tandis que sa femme, sans bruit, refermait la porte. Ils se tenaient dans l'antichambre, tous trois debout, muets, le lourd silence de l'irrémédiable entre eux. Comme s'il se réveillait, Jacquenne dit enfin d'une voix lasse :
— Pouvez-vous me cacher ? sinon je repartirai. Une profonde pitié dans les yeux, Thédenat et sa
femme n'eurent pas besoin de se regarder pour se comprendre. Malgré ce qu'ils pouvaient éprouver, ils n'avaient devant eux qu'un ancien ami, un vaincu, se réclamant du droit d'asile. Mme Thédenat poussait le verrou : « Si Louchard ne vous a pas vu, tout est bien. » Thédenat dit simplement, pendant qu'elleallait au buffet, prenait un verre, une assiette :
— Entrez. Mangez avec nous...
Cette nuit-là, après le court repas taciturne, — que
se dire, et à quoi bon? les Thédenat, trop délicats pour laisser deviner un blâme, Jacquenne trop fier pour condescendre à tout ce qui eût semblé le justifier, — on dormit mal, dans le petit appartement hospitalier. A voix basse, Thédenat et sa femme supputaient les chances d'évasion; ils redoutaient tout de jLouchard, terreur du quartier, et qui, suivant ses intérêts, ouvertement ou en sourdine, faisait fonctions daccusatenr public. Des gens à mine suspecte han-
taient sa loge, vous dévisageaient au passage... Il fallait à tout prix trouver quelque moyen de conduire jusqu'en Suisse Jacquenne déguisé... Ce qu'il leur en pouvait coûter à cette heure de risques,, ils n'y songeaient môme pas.
De l'autre côté de la cloison, sur le divan du cabinet de travail, Jacquenne en vain cherchait le sommeil. La fièvre de ces derniers jours, les inoubliables visions d'écroulement le poursuivaient, comme un chœur de furies. 11 essayait de se reprendre, dans la halte de ce précaire abri où, malgré le noble accueil, il ne respirait pas à l'aise. Il était encore tout brisé de sa longue marche, des refus auxquels il s'était heurté à d'autres portes... Visages qu'il avait connus souriants et qui se renfrognaient... Gîtes de hasard, courses sans but, sursauts d'alertes... Épuisement nerveux, après la trop longue tension.
Maintenant il avait honte... Pourtant ce n'était pas à la peur qu'il avait obéi. S'il n'était pas mort dans l'orage des balles, où à la Bastille^ aux Buttes-Chaumont, rue Haxo il s'était exposé avec une rage têtue, ce n'était pas sa faute... Le coup de pistolet qui délivre? il y avait songé; mais peut-être les imbéciles, les calomniateurs en auraient-ils pris texte à ricaner, comme d'une défaillance ou d'un aveu de regret.
Et pourtant, comment vivre?... La cause qu'il avait soutenue, pour trop d'années anéantie!... Évanouie sai'is espoir qu'il pût l'entendre résonner, cette heure si longtemps attendue, guettée delà révolution sociale... L'expérience était faite... Le peuple n'était pas mûr encore, ne le serait de longtemps pour succéder, avec chance de mieux faire, aux pourris qui l'asservissaient... Il eût fallu que le mouvement d'en haut répondît à celui d'en bas; que toute la bourgeoisie éclairée et moyenne prît en main, partageât la besogne... Tous les gouvernants avaient failli à leur mission, ces ouvriers incapables, pressés de jouir à la façon des maîtres, et ceux de sa classe, aussi bien les révolution-
naires, copistes serviles du passé, que les lâcheurs, l'immense foule des modérés, des apeurés, des conservateurs, des conciliateurs!...
iMaintenant, c'était fini... La boucherie témoignait assez sous quel lendemain d'oppression l'avenir étouffé végéterait... Le régime du sabre, la presse servile, la monarchie presque certaine... Il était trop vieux, il mourrait avant d'avoir pu contempler son rêve f . . . Reprendre sa vie de proscrit, autrefois supportée; récrire des livres comme quand il avait l'espoir?... Non vraiment!... Plutôt tomber, en étant encore utile aux idées. Dans cette fuite de presque tous ses collègues, il montrerait, lui aussi, que quelques-uns tout de môme avaient du cœur. Tout à l'heure il irait au Luxembourg, tête haute. Il dirait : « Prenez-moi, je suis Jacquenne... » Quoi qu'il pût arriver, la balle libératrice ou le martyre des geôles, c'était bien. 11 acquitterait, vis-à-vis de cette société haïe, la signature qu'en ennemi il avait mise au bas de ses décrets.
A l'aube, sans éveiller les ïhédenat assoupis enfin, Jacquenne furtivement était parti, comme il était venu. L'air vif frissonnait, déjà pénétré de lumière; le ciel pâle annonçait, dans un grand blanchissement de l'azur, le soleil proche. Avidement, il aspira le jour comme une eau fraîche, but la vie. Puis, résolu, s'en alla vers son destin.
Quand Mme Thédenat sortit de sa chambre, vit le divan défait, l'appartement vide, elle se rappela l'air de sombre réflexion avec lequel Jacquenne leur avait souhaité le bonsoir. Qu'était-il devenu? Avait-il craint de les compromettre? Ou plutôt, quelque parti désespéré?... Quoi qu'il eût résolu, elle en était certaine, il se comporterait en vaillant... Et en même temps la triste façon dont allait commencer pour eux la journée venait redoubler sa peine... Tout à Iheure, à la chapelle du couvent de Picpus, le service pour le commandant Du Breuil, avant la translation du corps dans la Creuse.
A présent, tête nue à son banc^ derrière des officiers en grande tenue, des généraux qui ont sous le bras leurs képis brodés, à côté de Poncet et de Martial, Thédenat apercevait au premier rang la famille en deuil. A gauche, entre Mme Bersheim et Claire de Grandpré, une jeune fdle dont on ne distingue que le profil de douleur, la longue silhouette agenouillée dans l'enveloppement du crêpe. A droite, deux hommes... L'ex-député de Metz, et, droit dans sa redingote militaire, une manche épinglée sur la poitrine, son vieil ami le colonel Du Breuil.
Au fond, devant l'autel, entre les cierges mortuaires, la bière s'allonge sous le drap noir. Thédenat contemple la croix épinglée sur un coussin, le sabre à dragonne d'or : une vie simple et droite, toute d'honneur. Pauvre enfant ! 11 revoit le Du Breuil quitté avec émotion, le 19 mars... retrouvé à Versailles devant le convoi de prisonniers... Tout le drame moral de cette âme, il ne le devine pas dans son étendue, le soupçonne seulement, avec une sympathie profonde, au souvenir du cri indigné, de l'intervention généreuse, et de cette foule ameutée... Pauvre enfant, et pauvres gens !
Redressé sous l'effort, visage durci où la moustache tremble seule, le père, les yeux fixes, semblait rivé à ce cercueil qui enfermait tout ce qui lui restait d'espoir au monde. Dans cette débâcle où la France achevait de sombrer, l'avenir de Pierre, son bonheur, c'était la seule chose terrestre à laquelle il se ratta- ; <;hait. L'appui manquant, tout son orgueil et sa ten- j dresse incarnés dans ce cher dernier fils gisant entre ces quatre planches, — il s'enfonçait en pleine nuit, j ne demeurait debout que par un miracle de la volonté, rigide, anéanti. j
Anine, effondrée, sanglotait convulsivement, toute j sa douleur atroce ravivée au contact de l'oimé... La première nouvelle, la foudroyante stupeur; puis la '\ crise de tortures, à imaginer le disparu quitté sij
vivant, la vie désormais désespérée, flétrie, — elle avait cru qu'il était impossible de souffrir davantage, qu'elle avait touché le fond... Et maintenant à voir là, étendu devant elle, si près, celui qui était son âme, sa chair, et qui n'était plus, elle défaillait d'une agonie à chaque seconde renaissante. Son mouchoir aux lèvres pour ne pas crier, une révolte contre la mort stupide, contre l'injustice de Dieu et des hommes, son impuissance la tenaillaient aux moelles. Elle voyait toutes choses, ces cierges dansants, ce prêtre aux gestes rituels, comme un rêve affreux ; jamais plus elle ne s'en réveillerait. Ses larmes silencieusement coulaient; il lui semblait que c'était son sang.
Bersheim, suffoqué de douleur, tournait sans cesse les yeux vers sa fille et sa femme. Une pitié infinie le bouleversait, au coup imprévu qui frappait Anine. Que des vieux comme eux, qui avaient vécu le meilleur de leur vie, se vissent frappés par tant de malheurs, ravageant famille et patrie, déjà c'était un sort assez cruel; mais elle, à qui un large horizon s'ouvrait, qu'elle avait le droit, toutes raisons d'envisager heureux, c'était trop abominable !...
A quoi se raccrocher? Que devenir?... Metz?... Rien que d'y songer, une sensation d'étranglement le poignait... Rester près des Du Breuil, dans la Creuse, après le funèbre voyage?... Prolonger le supplice, infliger à Anine ce quotidien tourment... Impossible! Alors où aller? A leur déracinement lamentable, aucun coin de France n'apparaissait propice; partout la froideur de pays nouveaux, d'indifférents visages, presque étrangers... Par-dessus tout, Versailles et Paris lui faisaient horreur.
Versailles bourdonnant de l'arrogance des vainqueurs, Paris muet sous les ruines. Ces villes en folie^ avec leur imbécile orgueil, leur sauvage fureur, c'étaient elles qui avaient tué Du Breuil! L'Assemblée, la Commune, réciproques assassins ! Déments, qui n'écoutant que leur intérêt de parti, avaient achevé
d"ensanglanter, d'incendier la France ! Barbares qui sur leur propre sol avaient entassé plus de dévastations que les barbares eux-mêmes, Français plus atroces mille fois que n'avaient été les Allemands... Tant de férocités, de si basses violences ici aussi viciaient l'air, empoisonnaient.... Voilà donc ce que, la petite patrie perdue, lui réservait la grande!... Non, il ne vivrait pas ici ; ils iraient plus loin, encore plus loin, traîner leurs existences désemparées... Laissant derrière eux grand'mère Sophia, trop vieille pour pouvoir supporter sans en mourir la transplantation lointaine,, une rupture d'habitudes qui étaient la trame même de sa faible vie, ils passeraient la mer, s'en iraient près de leur fils Maurice, dans l'autre France, au soleil... A côté de l'officier, ils essayeraient de se reconstruire un foyer, de se reprendre à vivre, en cette Algérie où du moins le ciel est clément, où un perpétuel soleil engourdit la pensée, la douleur...
La cérémonie s'achevait, on se leva pour l'absoute. Une à une sous leurs grands voiles noirs, les femmes défilèrent. Quand Thédenat vit s'avancer Anine, pâle d'une surhumaine angoisse ; quand il la vit, sous ses draperies de deuil, en sa démarche chancelante et hautaine, passer droite le long du cercueil, la jeune Lorraine évoqua pour lui, tant elle était touchante et belle, toute la France meurtrie. Il identifiait leurs douleurs, mêlait à la pure image de la fiancée veuve celle de la grande blessée pleurant ses provinces perdues, pleurant ses morts, l'intime, l'inconsolable plaie...
Un mois après, dans le cabinet de travail, où Mme Thédenat, se levant de table avant les autres, venait d'allumer la petite lampe des heures studieuses, des veillées reprises, Thédenat, Martial et Poncet retrouvaient leurs places familières, tandis que Mme Poncet; achevant de desservir, aidait son amie. C'était le dîner d'adieu, avant le départ des Poncet pour Charmont où ils se promettaient quelques
semaines paisibles, un répit d'oubli, dans la douceur des étés de Touraine... Ils ne s'étaient pas revus depuis le 29, jour de la grande revue passée à Longchamp. Poncet, comme bien des Parisiens, mais avec un sentiment qui eût étonné beaucoup de ces badauds, avait eu la triste curiosité d'y assister.
Il en parla avec une ironie amère. Jamais il n'oublierait le rayonnant visage de M. Thiers. Grandi de toute sa victoire, il se haussait, au milieu de cette armée grâce à lui refaite, retrempée, dans quel sang ! Certes, à cette heure-là, il avait dû se croire Napoléon. . . La pensée secrète du petit homme, Poncet la transperçait, vaniteuse, effroyablement sèche, non pourtant .su point où lui-même la devait étaler, quelque temps après, en la page de notes intimes, où il célébrait la pompe du spectacle, cette assemblée de soldats non . encore habillés à neuf, mais en véritable tenue de guerre, l'air confiant et fier d'avoir forcé ces murs de Pai'isqiii avaient arrêté les Prussiens.
Jamais on n'avait vu cent vingt mille hommes réunis pour une fête militaire. Ils se rangèrent dans Vhippodrome de " Longchamp. au Bois de Boulogne, étages en quelque sorte sur le vaste talus qui s'élève sur la lisière du Bois, en face des tribunes de courses. L'infanterie était massée au centre, une nombreuse artillerie et environ quinze mille chevaux bordaient le front et appuyaient les ailes... Je pris place avec les ministres dans le pavillon central des courses. ayant à ma droite le président de l'Assemblée nationale ; la tribune de droite fut occupée par les députés, et celle de Igauche par le corps dij'lomatique et les principaux fond ion - \naires de l'Etat. La satisfaction rayonnait sur tous les visages. C'était la joie dune heureuse convalescence par un jour de printemps.) et moi-même., à cet instant, j'ai trouvé ei |lmo«n5 lourd le fardeau que je portais.
Le maréchal de Mac-Mahon passa au galop sur le front des troupes. Puis, entouré d'un nombreux état-major en (tenue de campagne^ il vint se placer devant le pavillon central : ensuite commença le défilé. Cette armée qu'on disait
indisciplinée, qu'on disait incapable de manœuvrer, défila avec une précision et une régularité de marche admirables f A chaque instant, les spectateurs enthousiasmés applaudissaient avec transport^ surtout quand passaient des corps qui avaient fait parier d'eux pendant la guerre.
L'heure avançait, car c'est une longue opération que le défilé de cent vingt mille hommes, et il fallait se hâter. L'artillerie à rangs serrés se mit alors au grand trot, la cavalerie prit le galop avec le général Du Barait en tête, et tous ces mouvements précipités, accomplis avec ensemble, donnèrent un spectacle plein de grandeur. Le maréchal vint alors saluer les tribunes de l'Assemblée et de la ]i résidence ; je descendis pour lui serrer la main, et la fête fut terminée.
Revenu à Versailles, je réunis dans un grand dîner tous les chefs de l'armée; à la soirée qui suivit se rendit la plus grande partie de l'Assemblée, sans distinction de droite ni de gauche. Tout se passa donc au mieux dans cette journée qui fut une bonne journée pour la France...
Thédenat, assis à sa table sous le cercle de la lampe, sortit d'une rêverie, soupira :
— Oui, ce qui est intolérable, ce qui me fendait le cœur dans ces jours maudits de la fin de mai, quand je voyais ces beaux régiments marcher au feu si crânes, i avancer d'un tel élan, c'était de me dire que cette j revanche de leurs défaites, on la leur faisait prendre ; contre des frères!... Et cétait aussi, à la vue de ces fédérés farouches, d'un Simon, de tant d'autres, si j braves derrière les barricades, de songer à tout ce cou- j| rage perdu, de m'avouer que ces fusils ne servaient à la guerre civile que parce qu'on n'avait pas voulu qu'ils servissent à la guerre étrangère ! Penser à l'admirable ressort de l'àme française, à ces troupes si vite remises debout, unifiées, redisciplinées; penser à cette garde nationale si bafouée, si dédaignée, et qui le jour venu, j trop tard, s'est battue de la sorte !... Ah ! si l'on avait jeté naguère, en temps utile, toute cette réserve d'énergies contre l'Allemand!...
Poncet dit :
ïi
— Certes, sang pour sang^ il eût mieux valu que la garde nationale versât le sien à pleines veines à Champigny, à Buzenval, à toutes les batailles que Trochu n'a pas livrées, au lieu de se le voir soutirer à torrents par des Français, dans Paris...
— Sait-on le chiiîre des morts? dit Martial. Thédenat re'pondit :
— On ne le saura jamais. Le général Appert a confié à Vacherot, notre ancien maire, que le nombre des fédérés tués pendant le combat ou après s'élevait à dix-sept mille. Il faudrait y ajouter les six ou sept mille tombés hors des murs ; et nous ne comptons pas les dix à douze mille blessés dont les hôpitaux étaient, sont encore pleins...
11 y eut un silence parlant.
Thédenat laissa pendre son bras contre le fauteuil :
— La réaction de 71 a tué en une semaine deux fois plus de pauvres gens que la Révolution n'en avait abattu en deux ans.
— Oh! fit Martial.
— Parfaitement, appuya Thédenat.
Avec cette sûreté d'érudition qui chez lui complétait la divination de l'histoire, il précisait :
— D'après les listes imprimées, avec dates, noms, professions, il n'y a eu à Paris du 26 août 92 au 19 juillet 94 que 2,849 têtes coupées, — et encore pour la plupart n'étaient-ce point des nobles, mais d'humbles diables... Ajoutons les massacres de septembre; en province, les morts des sept noyades, les victimes de Lyon, de Toulon, d'Orange, d'Arras... Nous arrivons au chiffre, déjà énorme, de dix à douze mille. Comparez.
Martial reprit :
— Et connaît-on les pertes de l'armée?
— Elles s'élèvent, dit Thédenat — ce sont les propres chiffres du rapport de Mac-Mahon, je les tiens de quelqu'un très bien informé — à 83 officiers et 794 hommes pour toute la durée des opérations.
— Vous dites? s'exclama Poncet surpris de la différence.
— Je dis bien : en tout, 877. Le nombre des blessés est malheureusement plus grande atteint près de 6,500... C'est grâce aux manœuvres lentes, aux mouvements tournants que le sacrifice est ici proportionnellement si peu élevé... Et encore si, profitant de la surprise de l'entrée on avait été de l'avant, l'effusion de ce sang précieux aurait été infiniment moindre. Les fédérés n'auraient pas eu le temps d'élever leurs barricades, d'allumer leurs incendies, de fusiller les otages. On n'aurait point vu les haines en venir à cet acharnement, le sol de Paris, comme disait ïhiers, jonché de cadavres, la terreur où nous vivons, et à Versailles cet entassement de captifs, ce peuple de prisonniers.
— On parle de chiffres fabuleux, fit Poncet
— Ouit Plus de quarante-cinq mille!... Quarantecinq mille malheureux attendent, à l'heure qu'il est, vont peut-être attendre des années la condamnation ou le non-lieu.. Un millier déjà, arrêtés par erreur, ont été, sur réclamation des réactionnaires, relâchés... Mais les autres I Du 24 mai au 13 juin, savez-vous combien il y a eu de dénonciations ?... Trois cent soixantedix-neuf mille huit cent vingt-huit ! Chiffre officiel à la préfecture de police. A peine le vingtième était signé. Tel est dénoncé dix-sept lois... Je l'ai souvent été pour ma part !
— C'est effrayant 1 s'écria Martial. Combien d'innocents vont passer pour les vrais coupables I Combien, parmi les meneurs, petits et grands, ont pu mettre à Pabri leur déUcate personnel... En montant chez vous, j'ai rencontré dans l'escalier le locataire qui remplace Tinet... Notre homme est, paraît-il, à Londres, où il fuit figure dans l'émigration... Ni lui ni Mélie ne se consoleront de tout le beau linge et de l'argenterie qu'ils ont dû laisser... Grâce au vigilant Louchard, tout cela est réintégré chez qui de droit, avec les médailles volées à la Légion d'honneur I...
La vie peu à peu reprenait, dans la maison comme dans la ville. Les Du Noyer, majestueux et sévères, avaient retenu l'appartement de Blacourt, plus vaste. MmeDelourmel, après d'inutiles recherches à Versailles, de longs piétinements aux portes des prisons parmi la foule des suppliants, vivotait, solitaire, sans jamais plus se montrer.
Paris, divisé en quatre commandements militaires, sortait à peine de sa prostration, de l'espèce d'hébétée torpeur où il avait, les premières semaines, cuvé la lourde ivresse de la tuerie. Tandis que la nécessité des inhumations régulières sillonnait les rues de fourgons sinistres et que vers le sud de grandes fumées, quelquefois mêlées de flammes, s'élevaient à 1 horizon, avec une odeur d'acide phénique et de goudron, pour la destruction des cadavres trop avancés, le trantran journalier, timide, réanimait les rues traversées de patrouilles, où tout attroupement, toute criée de journaux, tout étalage étaient interdits.
La presse bâillonnée, le cautionnement rétabli, les théâtres rouverts par ordre, tout heu public fermé dès onze heures du soir, le commerce du pétrole prohibé, chacun suspect, — tout un oppressant régime, qui semblait rappeler à la capitale ses fautes, suspendait sur elle une menace. Accueillie d'abord en libératrice, l'armée, naguère regardée avec joie, ne l'était plus qu'avec crainte. Beaucoup, à qui les excès de la Commune avaient fait tout oublier, se ressouvenaient des griefs anciens, rouvraient les yeux à la raison, à la pitié.
Elle s'exprimait en termes forts dans toute la presse libérale de l'Europe; elle eût amolli la dureté de tout autre que ces maîtres inflexibles qui, la saignée faite, serraient les menottes aux survivants de si sauvage sorte que toute conscience en demeurait atteinte.
Hors les bagnes pleins à crever, étouffant de soif, sous la crasse et les poux si nombreux qu'on les voyait courir en filets gris ; hors ces porcheries grouillantes qui n'eussent pu contenir un prisonnier de plus et dont
l'odeur incommodait Versailles, se plaignant d'être aussi empeste'e par les vivants que Paris par les morts, des milliers de malheureux chaque jour étaient charriés vers les pontons, les forts des côtes et des îles, déversaient le trop plein. Par trains de marchandises, en cages à bestiaux, en wagons plats couverts de bâches^ ils roulaient pendant des heures, si entassés dans les boîtes puantes qu'ils piétinaient, parmi leurs excréments, les biscuits jetés pour eux dans un coin. Impossible de bouger, de descendre. En sortant, plusieurs étaient fous. Dans une gare où des cris s'échappaient d'une de ces geôles roulantes, les convoyeurs, pour les faire taire, déchargeaient leurs revolvers au tas, et l'on repartait.
Du coup, de cette dépopulation ouvrière, — des élections de février à celles de juillet, une différence de cent mille votants venait de souligner le déficit : morts, disparus, prisonniers, — l'industrie de la capitale demeurait écrasée. Toutes les professions décimées perdaient, qui moitié des ouvriers, qui le tiers...
Devant une telle affluence de captifs l'Assemblée, M. Thiers, débordés, se demandaient quelles mesures prendre. Ils étaient tant qu'on ne savait qu'en faire ! Les déporter en masse dans une colonie lointaine, tel était le rêve de la droite; elle en harcelait M. Thiers d'objurgations passionnées. Ou bien les faire passer un à un parle crible de la législation militaire? Mais alors que d'acquittements, faute de preuves ! On rejetait sur e pavé de Paris des hommes plus dangereux, aigris... M. Thiers reculant devant une loi d'exception, qui eût permis de se débarrasser d'un coup, s'était résigné au second parti, qui avait l'avantage d'être le droit commun : « Puisqu'on voulait, dit-il, le respect de la loi, il fallait commencer par le pratiquer soi-même. »
Avec une précipitation que la majorité, trépignante d'impatience, trouvait trop lente, quatre conseils de guerre instruisaient à Versailles le procès des plus compromis, parmi les milliers restants.
La voix de Thédenat dans la pièce paisible, sous la clarté de la lampe, — cette petite clarté qu'on voyait de loin, fixe à travers la nuit — reprenait :
— Ah! l'Histoire!... Gomme elle se recommence! Et qu'il est difficile de démêler dans le fatras énorme des documents ce qui sera légende, ce qui est vérité... Nous-mêmes, qui tenons l'heure toute vive, et qui, restés entre les deux camps, pouvons peut-être mieux juger, que de choses nous ignorons et qu'on ignorera toujours!... Hélas! les histoires qu'on raconte et celle qu'il faudrait écrire ! . . . Les cerveaux frappés enfantent de monstrueuses chimères. Déjà 71 amplifie^ comme a fait 48... On. parlait alors de mobiles sciés entre deux planches, de soldats dont on coupait le poing, et la presse commentait, brodait... Aujourd'hui, ce sont les pétroleuses; les étiquettes gommées, ornées d'une tête de bacchante avec B. P. B. (bon pour brûler)^ etc.. Tous les bruits insanes que des années on se répétera au fond des villes,, des villages, avec une indignation terrifiée... M. Thiers n'a-t-il pas authentifié lui-même, dans ses dépêches à la province, « les liqueurs vénéneuses pour empoisonner les soldats presque instantanément?... » Vous verrez, Poncet^ ce que ces incapables de l'Hôtel de Ville, ces désespérés de la fin, ce que cette Commune dont nous savons nous autres les troubles origines, le processus morbide, deviendront sous la plume de ceux qui pour longtemps vont orienter l'opinion... Malheur aux vaincus dont l'histoire est écrite par les vainqueurs !
Ensemble, ils examinaient ce qu'avait rêvé, accompli, en bien comme en mal, ce gouvernement d'aventure, qui devant les uns avait bénéficié, devant les autres porté la peine de son appellation : ce mot à double sens de Commune, — à la fois drapeau des libertés municipales légitimement revendiquées, épouvantail du collectivisme... Les quelques idées généreuses, embryon de progrès dans l'informe chaos de l'époque, dont elle avait tenté la réalisation : tels la
nécessaire séparation de TÉglise et de l'Etat, le retour à la nation des biens de mainmorte, la laïcisation; tels les charges vénales abolies, le principe de l'élection des juges, et cette ébauche des premières lois sociales : monopoles menacés ; fondation d'ateliers coopératifs, d'écoles professionnelles... Tout cela qui était juste, et que l'avenir revendiquerait, disparaissait noyé dans le sang des otages, dans le tourbillon criminel des flammes... Et pourtant cela renaîtrait des cendres, en même temps que réapparaîtraient les premières, les véritables responsabilités,..
— Plus j'y réfléchis, dit Thédenat, plus c'est vous, Poncet, qui étiez dans le vrai; peut-être ai-je eu tort de ne pas joindre davantage mes efl'ortsaux vôtres... Non pour ce que cela eût servi!... car hélas! j'avais trop de raisons de désespérer... N'importe, j'avais tort... Il faut aller jusqu'au bout du devoir, même quand on n'en espère rien... Et ce devoir était éclatant... Nous le voyons trop... Tous nous aurions dû nous lever contre ces fous sacrilèges, les repousser, crier grâce pour la patrie...
Cette causerie, où loyalement ils essayaient de saisir la vérité fuyante en eux et autour d'eux, que de fois par la suite ils la reprirent! L'été passa, puis l'automne, et à son tour un hiver vint, qui n'était plus celui du siège; un autre printemps que celui de la semaine sanglante reverdit le Luxembourg aux allées paisibles, où les oiseaux étaient revenus. Leur amitié immuable à travers les saisons changeantes se retrouvait d'accord ; ensemble ils découvraient, au déroulement des jours, au jeu des événements et des hommes, de nouveaux, d'inattendus aspects qui éclairaient le passé jusque dans ses cavernes, rayonnaient sur l'avenir.
Ils assistèrent avec une émotion lasse, jamais rassasiée, à l'assouvissement haineux de la vengeance, à l'achèvement systématique de l'œuvre. Des années
durant, l'implacable besogne, l'assainissement social se poursuivit, comme il avait été dit^ au nom des lois et par les lois. Dès le mois d'août s'était ouvert le procès des grands accusés — quinze membres de la Commune dont Assi, Jourde, Ferré, Grousset, Courbet; plus deux membres du Comité central, dont Lullier, seuls chefs que le hasard des prises eût pu grouper, pour venir répondre des actes de tous 1 Ils les renièrent. Seul Jourde, avec une verve précise, sut justifier de son administration, et le cordonnier Trinquet, le sectaire Ferré relever le front, que presque tous baissaient... Et Jacquenne? Mort en juillet d'une phtisie galopante, confondu dans le troupeau de misère.
Bientôt, la machine à condamner jugée insuffisante, vingt-deux conseils de guerre supplémentaires s'étaient mis à mitrailler, à tort et à travers, de leurs sentences. La commission des grâces, qu'en pleine séance un député appelait « Commission d'assassins! », faisait fusiller, à côté de Ferré, Rossel. Toutes les supplications, un mouvement général de sympathique pitié se brisaient contre la glaciale rancune de ces juges suprêmes de tant de vies; rofficier révolté, le rêveur épris de justice ne trouvait pas devant eux lindulgence dont jouissait alors un Bazaine. Il acceptait stoïquement son sort, dit seulement à son avocat, avant de quitter la prison : « Vous êtes républicain ; songez bien à ceci : si avant peu vous n'avez pas refait l'armée, c'est l'armée qui défera la République... je meurs pour les droits civiques du soldat, c'est bien le moins que vous m'en croyez là- dessus. » Le lendemain, c'était Gaston Crémieux qui tombait à Marseille, payait de sa têtr l'imprudent sarcasme, cette : Majorité de rurau.t dont il avait, à Bordeaux, bafoué les signataires em pressés de la paix.
Le 7 septembre, 39,000 prisonniers restaient à juger Trois ans ils défilèrent, tandis que des feux de salve qui devaient durer jusqu'en janvier 73 de temps a autre réveillaient l'écho des fusillades de mai. Toujours
c'était la lamentable phrase : « Pas de travail^ les trente sous qu'il fallait pour vivre... » Parfois, une fière parole; Elisée Reclus préférant les pontons au désaveu de sa foi; le cri d'une Louise Michel, ou le balbutiement d'une humble, l'incompréhension effarée d'un enfant. . .
En mai 73, quand tomba Thiers, le plus gros était fait : 22,326 inculpés avaient été libérés, après le long stage meurtrier des pontons; 8,525 frappés de peines diverses : par une loi spéciale avait été choisie, en Mélanésie, chez les Papous, une île à coloniser, la Nouvelle-Calédonie, quand on eût pu suivre l'exemple de Juin 48 : envoyer dans l'Algérie proche ces bras qu'on paralysait au loin. Sous Mac-Mahon, jusqu'en 75, la répression reprit, s'acheva. On vit condamner à mort, dans l'effigie d'Arthur Ranc, toute la politique de la Défense nationale. Rochefort, jusque-là traité avec égard, était embarqué pour la presqu'île Ducos; 4,925 condamnations nouvelles s'abattirent.
Tout en suivant au fil des jours ce martyrologe, Thcdenat et Poncet, revenus à leurs études, depuis longtemps réhabitués au silence des laboratoires et des bibliothèques, s'intéressaient de toute leur âme passionnée de progrès à la bataille politique, cette lutte quotidienne entre l'Assemblée et le pays.
Victorieuse, comme elle avait levé le masque bien vite, abrogé les lois d'exil; permis à Henri V de dater de Ghambord, dès juillet 71, l'Appel aux Français, la promesse de leur apporter dans les plis du drapeau blanc l'ordre et la liberté I Les d'Orléans rentraient, venaient, malgré la promesse à Thiers, siéger au centre droit. Ducrot criait :« L'étabHssement delà République est impossible » à l'heure môme où les collèges électoraux, dans quarante-quatre départements, signifiaient à la majorité, par leurs choix républicains, le vœu du suffrage universel.
Mais elle, enragée, relevait le défi. Elle ne consentait à décorer Thiers, sur sa demande, du titre de président
de la République qu'en faisant, au fond, des réserves, en s'arrogeant droit de constituer. Son espoir éclatait dans ce cri lancé à la gauche : « Oui, nous constituerons ce pays, malgré vous, et malgré lui s'il le faut f »
Alors, résolument, elle s'était mise en guerre. D'abord supprimer le gêneur, ce Thiers qui a tiré les marrons du feu, espère en vain les croquer. La pâle République qu'il préconise, — autant parce qu'il a pris des engagements d'honneur vis-à-vis des grandes villes, pour les immobiliser au moment de la Commune, que parce qu'il s'en voit le chef imposé — les radicaux euxmêmes le soutiennent — cette pâle République bourgeoise, c'est encore trop pour la droite enivrée de son nombre, dont elle abuse. Bonapartistes relevant la tête, parlant plus haut, sortis enfin de l'ombre louche de la coulisse — où pendant toute la Commune ils avaient travaillé — pour opérer au premier plan de la scène ; orléanistes fondus aux légitimistes, à présent ne font qu'un : le grand parti de la réaction, conjurée contre « la Gueuse ».
L'étonnant homme d'affaires, coupable de ne vouloir faire que celles de l'État (ici mêlées aux siennes), le grand financier qui vient de jongler avec les milliards ; le libérateur du territoire, que toute la France, oubliant de songer aux causes pour applaudir au résultat, acclame, — M. Thiers, du jour au lendemain, est remercié comme un domestique qui a cessé de plaire.
Puis, c'étaient le maréchal de Mac-Mahon soudainement élu ; l'explosion du cléricalisme monarchique ; la construction du Sacré-Cœur déclarée d'utilité publique, en expiation des crimes de Paris, sur cette colline de Montmartre où « les martyrs d'hier sont morts pour défendre et sauver la société chrétienne » ! C'étaient les enterrements civils flétris par l'Assemblée, réglementés à Lyon par des heures, des itinéraires spéciaux, comme des enfouissements de pestiférés.
C'étaient les négociations de Chambord et de la droite, les carrosses de Sa Majesté commandés; puis le
Roy se cramponnant à son oriflamme; le septennat enlevé par de Broglie dans l'espérance d'un provisoire où gouverner en eau trouble; le flux et le reflux des partis rétrogrades, bonapartistes et légitimistes de nouveau les maîtres, réduits à l'impuissance finale, s'usant les uns les autres. Enfin, enfin, en désespoir de cause, en pis-aller rageur, la République votée, après quels débats d'agonie, à une voix !
Ce jour là, Thédenatet Poucet, songeant aux années enfuies, se réjouirent mélancoliquement. Ils mesuraient, sous cet assaut farieux du passé, la victoire quand même de l'avenir, l'étonnante résurrection de la France. Avec quelle prodigieuse vitalité, devant l'Europe stupéfaite, elle s'était relevée, elle avait nivelé ses ruines, reconstruit! Avec quelle ardeur on avait travaillé pour le jour espéré de la revanche!
— Bel exemple d'énergie matérielle, dit Thédenat, mais qu'il faut tenir pour rien, si nous ne savons le doubler d'une entière réfection morale... La revanche, ce n'est pas sur le voisin, c'est sur nous qu'il faut la prendre... Si nous avons été vaincus en 70; si à l'odieuse guerre étrangère a pu succéder la guerre civile, plus odieuse encore, c'est que chez nous, dans ce grand pays qu'a pourtant secoué, après les élans de foi du moyen âge, Tesprit de feu de la Révolution; c'est qu'en cette France prime-sautière, généreuse au fond, la conscience civique, le sentiment du devoir ont fléchi ! Malgré d'admirables dévouements, de beaux faits d'armes, l'effort héroïque de Gambetta, — trop vite nous avons accepté la honte du démembrement!...
Quand nous pouvions encore nous battre, lasser peutêtre le vainqueur, diminuer la rançon des provinces!... Rien que cela nous eût évité la Commune, sortie d'un patriotisme méconnu... Au début! car après... Mais non! rien que des intérêts, le paysan pressé de retourner à la glèbe, les mains crochues des ambitieux de tous les partis d'autrefois se disputant la France!... Et quand cette Assemblée, née de la défaillance publique, ce
ramassis d'impuissants, cramponnés cinq ans au pouvoir conquis en une heure de surprise, se sont rués contre Paris, là encore nous sommes restés au-dessous de notre mission d'iiommes libres I Gomme des serfs hébétés, nous avons regardé ces maîtres de hasard s'arracher le patrimoine commun, nous déciiirer nousmêmes... A peine quelques bonnes volontés, l'effort de la Ligue, vos voix faibles, Poucet...
Durement, nous avons payé! Payé notre chauvinisme de surface entiché de fausse gloire, notre avachissement profond; le virus de veulerie, de bas plaisirs, de lucre où nous croupissions avant la guerre... Le coup de fouet du malheur n'aura rien pu pour nous si nous ne descendons aux causes profondes... Si nous ne savons nous en souvenir longtemps, toujours...
Non, certes, en nous hj^pnotisant sur de vains regrets, Tombrel... La vie est là, nous enseigne le nécessaire mouvement, la lente marche, lascension de toutes choses vers la lumière!... Mais en levant vers l'horizon de demain des regards avertis par la leçon d'hier...
Qu'elle avance par bonds, dans ces secousses sanglantes dont parlait Jacquenne, ou qu'insensiblement elle progresse, d'une si latente évolution qu'à nos regards d'éphémères parfois elle semble immobile, Ihumanité subit la loi universelle, le perpétuel devenir. 11 dépend de nous, de notre volonté à chacun, soHdaire de tous, que dans le corps social entier l'équihbre se répande, Tharmonie renaisse.
Osons nous pencher sur ce chaos 1 Ce qu'il y avait au fond, tout au fond de la Commune? ~ Le communisme ! Rêve de malheureux qui, ne trouvant pas dans le présent de quoi suffire aux droits sacrés de l'existence, s'élancent avec colère vers un meilleur avenir... Vin frelaté qui trompe, exaspère leur soif.. A nous, qui fermement aussi souhaitons l'avenir meilleur, mais ne le voudrions voir naître que dans la joie, à nous d'en hâter l'approche , puisqu'en nous résident encore linteUi-
gence et la force^ tout ce qui achèvera de nous manquer demain, si nous nous le laissons arracher, au lieu de le partager de bonne grâce!... Un peu de franchise; tous, les privilégiés, nous pouvons dire : Meâ culpâf... Savaient-ils lire, ceux qui ont brûlé la bibliothèque du Louvre 1 Savaient-ils qu'ils se suicidaient, ceux qui ont tué 1 archevêque!... Savaient-ils, ces enfants qu'on a ramassés dans la rue, les mains noires de pétrole et de poudre?... Est-ce quils savaient, cette graine d'hommes!
ïhédenat se tut; puis ayant murmuré le vers d'Hugo :
Ohl patrie I oht concorde entr^les citoyens!...
il releva le front :
— Ah ! Si tous les heureux pouvaient entendre "^ l'avertissement de Rossel : t II y a dans la société une classe nombreuse, industrieuse, puissante parce qu'elle €st groupée; à laquelle ne s'appliquent ni vos lois sur l'héritage, ni vos lois sur la famille, ni vos lois sur la propriété. Changez vos lois, ou bien cette classe essayera obstinément de se créer une société à elle, où
il n'y aura ni famille, ni héritage, ni propriété. »
— Oui, dit Poncet, fondre nos misérables égoVsmes au feu d'une morale nouvelle.. Revivifier à la source évangélique une religion de justice, sans paradis et sans enfer, une religion qui ne soit pas viciée en son essence par ces deux mobiles ignobles, l'intérêt ou la peur ! S'aimer les uns les autres et, pour s'aimer, tAcher d'abord de se comprendre!... D'un seul cœur, nous pourrons travailler alors à la réédiiication de la patrie. En haut, en bas, tout est à reprendre, en sousœuvre.
— Nous sommes bien vieux, soupira Thédenat. ■ Et pourtant jamais il n'avait cru si fermement à la '
vertu de l'effort, pour l'effort.
— D'autres viendront, dit Poncet.
Par delà les vitres closes, en silence ils contemplaient les arbres secs, le Luxembourg dépouillé s'étendre, sous le ciel gris de l'hiver. Tous deux pensaient à la sève invisible, à l'éternel travail.