‹ La communeChapitre 7 sur 8 · I.Bièvre et Seine · texte numérisé non relu

I.Bièvre et Seine

I Près de cent mille hommes, et demain plus encore. Formidable assemblage, aux éléments divers, maintenus dans la rigidité des cadres, sous les mille liens de la hiérarchie. Faisceau unique, où s'effaçaient sous l'uniforme les différences d'origine, de sentiment, de I qualité : généraux du Deux-décembre ou des guerres impériales; officiers de carrière, vieillis sous le harnois ou frais sortis de Técole, rappelés de l'active ou

improvisés de la mobile; sous-officiers et soldats des] jeunes arme'es de la Défense, ou des anciennes armées' de Napoléon III.

Les chefs, humiliés encore de la défaite, furieux, dans leur patriotisme, d'avoir à se battre maintenant contre la populace, sous les yeux du vainqueur, et mettant comme un âpre orgueil à prendre cette revanche, en attendant l'autre. Beaucoup ne marchant qu'à regret, avec un scrupule amer de conscience, pour accomplir ce que, dans leur esprit rompu à la discipline passive, ils finissaient par considérer comme un devoir. Quelques-uns, de plus en plus rares, allant jusqu'à se demander de quel côté était le bon droit. Certains au contraire, aveuglés de naissance ou d'éducation, exécuteurs réfléchis ou d'instinct, ne voyant qu'un ennemi nouveau, le Parisien, après l'Allemand, l'Italien, le Russe. Un trop grand nombre enfin, pleins de préjugés de caste, haïssant, dans la capitale républicaine, l'avant-courrière des idées, ennemie dans le passé, menace dans l'avenir, — tel cet officier hobereau entendu par Du Breuil à Châtillon, qui disait aux prisonniers, avec un ricanement d'insulte : « Votre Paris! nous n'en laisserons pas une pierre debout f »

La foule des sold-ats, jeunes visages aux couleurs revenues, vieilles figures hâlées, un grand nombre amaigries encore par les privations et les soufl'rances de la captivité, raisonnant peu ou ne raisonnant pas, toute leur rancune détournée contre ceux dont, lorsqu'ils arrivaient avides du repos, du bien-être des garnisons, on leur avait dit : « Ce sont ces chenapans, ces repris de justice, ces brigands qui nous forcent à vous demander un effort encore... Ils vous haïssent! C'est pour vous, vos familles, vos champs que vous allez vous battre! Vous sauvez la société. » Et à ceux qui: Dépossédaient rien, les vêtements neufs, la gamelle grasse, la paye de campagne, des gratifications parlaient aussi éloquemment.

Bercés de mois héroïques, tous, dociles, reprenaient,

le collier; n'y avait-il pas, au bout des risques, un grade, une pension, une croix? On jouait sa peau après tout. Ensuite la vie normale reprendrait, bien gagnée. Gomme à Paris, le vieux sang gaulois bouillonnait en bien des veines, et aussi l'alcool qui irrite, le mêlé-cass des cantines, l'absinthe des cafés. On avait reçu des coups, on allait en rendre f La vue des camarades blessés, le contact avec ces combattants plus semblables à des malfaiteurs qu'à des soldats, — on t'en fichera, des galons! — avec ces prisonniers si coupables qu'il fallait les défendre contre la fureur des gens, excitaient petit à petit la colère grandissante, un besoin de vengeance, enlevaient tout remords, dans l'insouciant va-de-l'avant du troupier, qui, au son de ses clairons allègres, croisait la baïonnette ou épaulait le chassepot, au commandement, partout où il voyait de la gloire, et la monnaie dont on la paye.

Une armée de métier, où tous les cœurs ne battaient pas à l'unisson, mais où les coudes se touchaient, dans Falignement du rang, allait prendre ToiTensive, automate géant, réglé par la discipline, poussé par une main sénile et dure, debout contre l'ennemi, « les Prussiens de Paris »

ni

Martial revenait, la de'marche lasse, de la Vache rouge. 11 avait chipoté sans faim la fricassée de mouton dont la mère Groubet, vive et grasse au milieu de ses casseroles, avait cru le régaler ; elle cuisinait avec sérénité^ heureuse du beau temps, et du bon temps qu'étaient aussi pour elle ces semaines de révolution, toutes ses marchandises enlevées, la cave se vidant à mesure que se remplissait la caisse. En tournant dans la rue Soufffot,, Martial par hasard leva les yeux, contempla le Panthéon massif dans la lumière, et, audessus du dôme, flottant sur le ciel bleu, le drapeau rouge.

Une moue dégoûtée plissa ses lèvres. Jamais encore, à cet emblème où certains jours il n'avait vu qu'une belle tache de couleur dans l'azur priatanier et certains autres que le pavillon d'un pouvoir éphémère, il n'avait identifié ses répulsions bourgeoises comme aujourd'hui; une digestion lourde, après la mauvaise insomnie, lui montrait le monde en laid, lui faisait prendre la vie et lui-même en horreur. Il n'avait pu fermer les yeux qu'au matin, en un de ces sommeils de migraine dont il était sorti, à midi, les oreilles bourdonnantes encore de la canonnade de la nuit.

11 restait harassé de ces heures à compter les détonations sourdes, imaginant la jaune traînée dans les ténèbres, comme la semaine dernière, de la fenêtre de Thédenat, chez qui, tressautant au bruit, il était monté, tous les deux regardant les fusées sinistres éclore, dé-

chirer l'ombre. Maintenant on s'endormait, — quand on pouvait^ — on s'éveillait au grondement tragique. Fini le court re'pit, qui naguères l'avait bercé d'une espérance.

Depuis cinq jours, la voix furieuse, les gueules tonnantes ne décoléraient pas, crachaient les ruines et la mort. Tout ce que du Mont-Valérien, des batteries de Gourbevoie, du pont de Neuilly, Versailles pouvait atteindre : les Champs-Elysées, les Ternes, indemnes du feu allemand, subissaient un véritable bombardement. Des murs s'efl'ondraient, des trous béaient dans les chaussées; à côté d'arbres rompus, de réverbères brisés, çà et là des flaques de sang séchaient, écrabouillement d'habitants inoffensifs. Le 12, la lutte avait repris, plus acharnée, dans Neuilly; les fédérés avaient reconquis pied à pied des rues, des jardins, enfermé dans l'île de la Grande-Jatte quelques soldats de Ladmirault. Les forts du sud chaque soir s'enveloppaient d'éclairs et de fumée, répondaient aux assiégeants. Par une singulière transposition, c'était à la Ilommune que Martial s'en prenait de l'attaque qui la larcelait, elle qu'il rendait responsable des obus qui meurtrissaient Paris.

Il n'avait eu qu'un sourire ironique, là où toute la maison, de Thédenat à Louchard, en passant par Deourmel, s'était indignée, au rappel des paroles anciennes de M. Thiers, affichées sur tous les murs.

C'était un discours prononcé sous Louis-Philippe, à propos des fortifications que le ministre faisait alors construire : « C'est calomnier un gouvernement quel qu'il soit de supposer qu'il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale. Quoi ! après avoir percé de ses bombes la yoûte des Invalides et du Panthéon, après avoir inondé de ses feux la demeure de vos familles, il se présenterait à vous pour vous demander la confirmation de son existence ! Mais il serait cent fois plus impossible après la victoire qu'auparavant. »

Et encore, à Ipropos du bombardement de Palerme. cette protestation lancée en 48 : « Vous avez tous tressailli d'horreur en apprenant que pendant deux jours une grande ville a été' bombardée. Par qui? Etait-ce par un ennemi étranger, exerçant les droits de la guerre? Non, Messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi? Parce que cette ville infortunée demandait des droits. Permettez-moi d'en appeler à l'opinion européenne ! C'est un service à rendre à l'humanité que de venir, du haut de la plus grande tribune peutêtre de l'Europe, faire retentir quelques paroles d'indignation contre de tels actes. »

Martial avait haussé les épaules : palinodies d'homme d'État! Il ne sentait pas à quel point Thiers se flétrissait lui-même, le soufflet donné par ses paroles d'hier à ses actes d'aujourd'hui.

Il franchissait le seuil quand Louchard, d'un geste mystérieux, le héla.

— M'sieu Poucet;, j'aurais un mot à vous dire.

Eh bien! qu'est-ce qui prenait au commandant? Plus de « citoyen ! » Martial dévisageait la face sournoise : les yeux furetaient, inquiets, dans la graisse blême. Le concierge, sanglé dans sa vareuse galonnée . où le bedon bombait, tapa sur Tépau.e de sa femme Elle était assoupie dans le fauteuil, sur lappuie-tête ,

en grosse dentelle de coton crasseuse

— Va voir sur le pas de la porte si personne ne nous moucharde !

L'hydropique, en traînant ses savates, gagnait l'entrée. Son dos énorme boucha le jour.

— Voilà, dit Louchard, vous savez que les cama-i rades, depuis votre démission, vous ont à l'œil. Louis Simon m'a dit que L... et T... — il baissa la voix — ont parlé de vous au conseil de discipline. Dame, vous êtes sous le coup de la loi. Bon pour les compagnies de marche! Et comme vous vous défllez toujours...

— Tout le monde, répliqua Martial sèchement, n'aj pas la chance d'être dans les compagnies sédentaires !

— La chance, soupira Louchard, mi-figue mi -raisin. La chance... ça dépend comme on l'entend. Moi, ça n'est pas le feu qui m'effraie... — Il tapa sur sa poitrine, attestant sa croix î — Mais par des temps pareils... Ah! C'est bien triste! Car, il n'y a pas, les temps sont...

Martial ne répondant pas, Louchard craignit de se découvrir, répéta :

— Enfin, on vous a dénoncé. Vous ferez bien de vous donner un peu d'air, si vous ne voulez pas qu'on vous rende votre fusil... Et entre deux zigues sohdes, aux remparts ! en avant marche ! . . .

— Bah! fit Martial, en lui plantant son regard dans es yeux, ce ne serait pas la première fois qu'on me

dénoncerait.

Supérieur, Louchard concéda :

— C'est bien possible. Qu'est-ce que vous voulez... 1 y a des nécessités...

Un intervalle de silence. Gôné^ il reprit, brûlant ses vaisseaux :

— Ainsi tenez, moi, depuis que, grâce au citoyen luseret, je compte parmi les badernes, il a bien fallu

me laisser nommer à la commission municipale. On ivait besoin de mes lumières. Personne ne connaît le quartier comme moi ! Eh bien, vous me croirez si vous voulez, c'est par dévouement que j'ai accepté. Histoire i'empêcher qu'on aille trop loin,, d'éviter, si on peut, les bêtises... Oui, j'ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours. Y a trop de gâchis, ça finira mal 1 Qu'est-ce jue je veux, moi? La vraie liberté, l'ordre... Avec la S,épublique, s'entend...

Il ne disait pas que chaque coup de canon lui faisait nal au ventre. La partie engagée à fond, il en pré- 70yait déjà l'issue, n'avait qu'une préoccupation : tourner casaque à temps. La sortie manquée lui avait ouvert les yeux. Du moment que le siège recommençait, îa se terminerait comme avec les Prussiens. On serait Vaincus, et alors... Au souvenir de ses outrances de

paroles et de ses actes compromettants, une petite sueur lui glaçait Téchine.

11 n'avait eu de cesse quil se filt abouché avec un des agents secrets de Versailles et pût ainsi continuer à jouer, pour un autre compte que le sien, son rôle politique. Il n'avait eu que l'embarras de choisir à qui se vendre. Par des intermédiaires, il avait tâtonne', d'abord du côté du colonel de Beaufond, qui, à lïnverse de Domalain et de Charpentier, partisans de l'ordre par les éléments d ordre^ s'étayait sur l'appui des transfuges fédérés. Mais ayant cru découvrir que Beaufond avait des attaches bonapartistes, travaillait pour le compte de l'Ancien, il avait précipitamment battu en retraite. Bien que d'anciens serviteurs de l'empire, sur différents points, s'agitassent, l'ancien chef de la haute police secrète, Dalouvert, avait été précisément arrêté, la veille même, — lui, Louchard, ne mangerait pas de ce pain-là ! Brûlé, Badingue, pour longtemps! Tandis que Thiers...

Il s'était rejeté alors vers un conspirateur des plus remuants, le vicomte Barrai de Montant, ex-colonel de la légion Alsace-Lorraine; mais la nomination du citoyen vicomte au poste de chef d'état-major d'une légion communale l'avait refroidi. Partie trop embrouillée... Et tant qu'à trahir, autant se mettre carrément avec ceux qui n'ont qu'un visage; il risquerait moins. Alors tranquillisé déjà par la connaissance d'un personnage qui, pour évoluer au second plan n'en était pas moins considérable, le docteur Troncin- Dumersan, Louchard s'était rapproché de cet ancien,! commandant de garde nationale, Domalain, qui organi-j sait le quartier du Luxembourg, comme Gharpontierj faisait de celui de l'Opéra. Dans ceux du Palais-Bourbon et de Popincourt, les commandants Durouchoux eû Gallimard avaient accepté une mission analogue, tousf quatre s'efTorçant de leur mieux, en communauté de relations avec Domalain et ses afïidés.

Ainsi, pactisant avec un des représentants qualifié^

de Picard, le concierge était à l'abri, attendait, un pied dans les deux camps. 11 se louait surtout d'avoir pu rendre quelques menus services à l'agent secret de riiiers, ce Troncin-Dumersan qui, ex-directeur des Rouffes^ employé actuel du cabinet de Barthélemy- Saint-Hilaire, était le factotum du président, venait tous les jours de Versailles, sous couvert de pièces à porter, à prendre, aux chancelleries des diverses puissances. Son phaéton, protégé par cet écriteau : Service ies ambassades, — que saluait constamment au passage, i la porte de Passy, le propre membre de la Commune îhargé de la surveillance du secteur, Oudet, — faisait a navette, promenait, véhiculait, sous le feu du Montji/'alérien la constante menace d'une découverte, l'éche- /■eau des conspirations plus embrouillé chaque jour. Regardant Martial en face, Louchard répéta :

— Oui, la vraie République, celle de la liberté, dans Ordre!... Et souvenez-vous bien, monsieur Martial, outa-t-il, redevenu humble comme aux matins du pre-

aier de l'an, c'est moi qui vous ai donné le bon coneil de vous mettre en sûreté ! Vous vous le rappelleez, si j'avais besoin de faire appel à votre témoignage?

Une toux forcée de Mme Louchard le fit tressaillir,

sang aux pommettes.

— Attention ! fit-il.

D'un clin d'œil il recommandait le silence. Une es-

ouade de gardes reposait ses fusils, dans le vestibule. Pincé 1 » se dit Martial. Mais devant la porte cochère, îtant la bride de son cheval à l'estafette qui l'escordt, le capitaine Tinet, tout chamarré d'aiguillettes, lettait avec difficulté pied à terre. Il ne se souvenait iimais du côté montoir.

Martial respira. Tinet f c'était pour Blacourt. « Eh! il pas maigris, les carrossiers. Us ne devaient pas se Itiguer souvent. Bien sûr, ce n'était pas le relieur ^;ie visait le récent arrêté interdisant de galoper dans s rues, par crainte des accidents que prodiguaient cavahers novices. Tiens! un galon de plus, et pas

une dorure de moins ! . . . (une frange d'e'glise pendait au pommeau du sabre, en guise de dragonne). Pas pour lui davantage le décret de Cluseret, stigmatisant la manie ridicule des états-majors, de beaucoup d'officiers brodés, reluisants sur toutes les coutures, et menaçant de peines disciplinaires quiconque s'arrogerait des insignes supérieurs à son grade, ou surchargerait son uniforme... »

L'officier d'ordonnance de la générale Eudes — il s'était spécialisé au service de la femme, en portait une moustache roidie de pommade hongroise, et, sur la joue, une griffe jalouse de Mélie, — digne, s'avança, tendant une main à Louchard; il honora Martial d'un sourire protecteur. C'était un personnage, à présent qu'installé au palais de la Légion d'honneur, avec l'ex-ministresse, il était de toutes les fêtes, ornement, des dîners et des petits bals intimes : i

— Une perquisition est ordonnée chez le citoyen Blacourt, soupçonné de complicité avec Versailles. Je suis chargé d'y procéder. Commandant Louchard, remettez-moi les clefs. '

Depuis la dernière invasion, Blacourt, craignant pis; n'avait pas reparu. Sous l'égide de son ami MalonskyJ il vivait, terré dans un petit appartement meublé, rui de Provence, au même palier que Maddalena. Il était garde du corps de la belle, pendant que Malonsky s^ battait à Neuilly. Mené par le bout du nez, de désir ei désir, sans que jamais l'Italienne le récompensa mieux que d'une taloche familière ou d'un coin d peau entrevue, affolé de convoitise et de luxure, il ei oubliait son avarice, multipliait les cadeaux, bijoux parties fines. Maddalena jouait du mannequin, simular! une terreur de Malonsky, un Othello qui au premie, soupçon commencerait pas l'étrangler, lui. Le Pold nais, de son côté, lorsqu'il n'était pas de service, ach^ vait de plumer Blacourt, une incroyable veine au jet' après les longs repas arrosés de Champagne, succédai! à l'amorce des premières pertes.

Docile, Louchard, son trousseau à la main, pre'cédait les crocheteurs. Des alle'es et venues sillonnèrent l'escalier. Un garde arrondissait ses bras sur deux gros paquets noués dans dee serviettes. Tinet redescendait le dernier, une fluxion aux poches de sa vareuse. Il désigna la charge du fédéré :

— J'emporte des papiers compromettants.

Louchard, sans sourciller, acquiesça. Une drôle de

forme tout de même, pour des papiers. On aurait dit plutôt des boîtes d'argenterie !

— Si nous en profitions, jeta Tinet, pour éclairer notre religion sur les agissements du sieur Du Noyer? Je suis sûr qu'on trouverait, dans l'appartement de ce larbin de la justice à Badingue, les preuves de sa trahison.

I Mais Louchard, la main sur son cœur, parla très haut, se porta fort de l'irréprochable civisme du magistrat. Il abusait de la terreur du ménage, et à prix d'or, tout en s'eussurant en eux des garants futurs, il leur manigançait une évasion romanesque. Il en vantait le danger moindre, montrait, sinon, l'infaillible certitude d'une arrestation aux portes, malgré une barbe blanche fournie par le coiffeur. Elles ne s'ouvraient qu'à heures fixes, bien plus pour laisser rentrer les suburbains avec leurs charrettes de déménagement, que sortir les Parisiens. Un contrôle sévère limitait aux vieillards, aux femmes et aux porteurs de laissez-passer, la libre circulation.

Martial, dans son atelier, empilait des effets au fond 1 une malle. Son parti était pris. 11 irait à Montmartre. Dn ne viendrait pas le relancer là.

Une seconde, il avait pensé à utiliser le précieux 3lanc-seing donné par Thérould, pour s'éloigner défintivement. Un besoin d'air pur, de vagabondage, l'oubli, l'avait obsédé ces derniers jours de la vision le l'Italie, éclatante sous le soleil, des belles villes leureuses, avec la paix des églises et des musées, la plendeur des ruines sous la verdure vivace. Au

moment de rompre la chaîne^ il hésitait, pris aux mille liens, soudain sensibles, de la ville natale, du de'cor coulumier^ une pudeur aussi de fuir e'goïstement, à l'heure du péril, quand les siens restaient.

Le nid calme juché là-haut, à la pointe de Montmartre, le jardin silencieux de larueSainte-Scolastique, lui apparut préférable^ une oasis de tendresse, entre les semaines arides. Les silhouettes aimées se précisèrent : l'enthousiaste visage, aujourd'hui soucieux et ridé, du père, les yeux vifs sous les lunettes^ sa mèche tombante sur la tempe; la haute, carrée stature de la mère^ adoucie, dans sa rudesse, d'une infinie bonté...

Un heurt discret à laporte.

— On peut entrer?

C'était Thédenat. Il revenait de son cours au Collège de France, continué comme pendant le siège. Deux ou trois auditeurs à peine, des fidèles, et de temps à autre quelque figure de passage. Une d'elles cette fois l'avait frappé, par son air d'énergie froide, dans la jeunesse du teint, la lumière réfléchie du regard : sans doute un étudiant russe, avec son nez un peu épaté, ses cheveux blonds de lin.

Comme si les obus meurtriers ne volaient pas dans la tourmente, sereine, la pensée continuait de vivre, attestait ses droits. L'Institut, ainsi que d'habitude, fonctionnait, clairsemé mais tenace. Le Journal officiel ne manquait pas d'enregistrer, entre un bulletin exa' géré de victoires, et un procès-verbal des séances d( la Commune, livrées enfin à la publicité, tous lej comptes rendus de l'Académie des sciences. Une com' munication de M. Chevreul, utile aux cultures maraîj chères, s'étalait à côté d'un manifeste aux citoyenne:] de Paris, appelées toutes aux ambulances et au:] armes.

— Eh bien, dit Thédenat, eh bien?

Martial le mettait au courant. Le lin vieillard fi

peiné, non surpris. C'était dans la logique fatale de]

choses. Une violence en appelait une autre, et l'on irait ainsi, toujours plus loin... Les maisons fouillées, les citoyens enrôlés de force... Hier l'hôtel de Thiers envahi, les papiers saisis, l'argenterie envoyée à la Monnaie. Même violation chez Galliffet^ chez les Péreire... Partout les visites domiciUaires. On perquisitionnait — il l'avait vu en passant — dans la maison voisine. Les arrestations se multipliaient. Sur une dénonciation du Père Duchène, Chaudey, un rédacteur du Siècle, républicain des plus libéraux, proscrit du Deux-Décembre, ancien maire du IX% s'était vu, quoique partisan de l'autonomie communale, incarcéré, tandis que le caricaturiste Pilotell, commissaire de police^ faisait main basse sur ses tiroirs. On reprochait à l'ex-adjoint de Ferry d'avoir fait fusiller, de l'Hôtel de Ville, les manifestants du 22 janvier.

Les rancunes individuelles^ l'arbitraire de Rigault allaient si loin qu'un nouveau décret de la Commune, proposé par Vermorel, rappelait au respect et aux formes de la justice... Lettre morte. L'inéluctable courant, à Paris comme à Versailles, emportait les maîtres du pouvoir, presque tous oublieux, aujourd'hui qu'ils avaient la force, de la vigueur avec laquelle ils la combattaient naguère, quand elle était dirigée contre eux. Brutalité des deux parts.

Versailles aussi arrêtait, à tort et à travers, tout suspect de sympathie pour « l'émeute », traquait le droit de penser, de parler, d'écrire. Tandis que ses agents s'introduisaient à Taise dans Paris, conspiraient par centaines, en guettant, en hâtant l'heure de la triomphale rentrée, Thiers supprimait, falsifiait tout ce qui venait de la ville pestilentielle, montrée, par les aboyeurs à sa solde, comme une plaine sauvage où l'on détroussait et où l'on s'égorgeait; il pourchassait dans toute la France, où ne circulaient à profusion que ses propres dépêches, les journaux, les brochures, les

(proclamations, tentait d'étouffer la grande voix grondante, la rumeur du volcan, pour que d'un bout à

l'autre du pays on n'entendît plus que son aigre fausset, vantant l'armée^ prêchant Tattente du moment décisif, pour « une victoire moins sanglante et plus certaine » . Thédenat fit encore allusion à un discours de Favre, enragé par la démarche que Paschal Grousset avait tentée auprès des Allemands : la Commune s'informait si le gouvernement de Versailles avait payé l'un des premiers quartiers de la rançon, les cinq cents millions d'où dépendait l'évacuation, dans un temps donné, des forts de l'Est. Favre avait vu là moins le coup de Jarnac de son collègue de rencontre, de ce ministre des affaires étrangères de Paris s'offrant, le cas échéant, à faire face, — que la parodie de ses sacro-saintes fonctions. Il s'en vengeait en dénonçant le pillage de l'argenterie du quai d'Orsay, « seuls actes diplomatiques » de son sosie.

— Bah ! dit Thédenat, la vaisselle à la Monnaie, Paschal Grousset faisant son petit Louis XIV, — et les vases d'église, dont on mène si grand scandale, comme s'ils avaient une valeur d'art^ toute cette riche quincaillerie à la fonte, ainsi que du temps de la Révolution, broutilles que tout cela ! L'essentiel est que de cet argent, il ne reste rien aux doigts du fondeur. Et l'on dit que la Monnaie est aussi régulièrement administrée que possible; Gamélinat, l'ouvrier en médailles qui y dirige tout, est l'intégrité même...

Il soupira :

— Cette fusion de quelques fourchettes en écus, qu'est-ce auprès du flot d'or qu'il faut que la B>ance tire de ses veines ? L'autre jour, c'étaient les soixantedouze millions votés par l'Assemblée pour nourrir, chauffer, loger le vainqueur; demain ce sont ces cinq cents millions pour lesquels, à Versailles, Pouyer- Quertier se démène, tandis qu'ici Jourde se fait fort également de les reunir, et que Cluseret s'en va négocier la chose, avec le baron d'IIolstein, au fort d'Auhervilliers ! Demain ce seront des millions encore, le flot libérateur qu'il faut brasser par tas rutilants,

par liasses épaisses, par monceaux de chèques et de traites. La France n'a pas voulu payer davantage avec son sang, il faut payer en espèces ! Et tant qu'elle n'aura pas vidé ses veines de cet or malsain, de cet or qui l'a engourdie à l'heure du péril suprême, tant qu'elle ne se sera pas refait un sang neuf, c'est une folie, un crime que la prolongation de cette guerre fratricide! Quelle joie pour nos ennemis que d'assister, triomphants, à cet abaissement des consciences, à cette lutte qui achève de déchirer la patrie ! Quelle tristesse de voir ces maîtres joueurs se divertir des deux partis, comme de pantins !

Bismarck harcelait Favre par d'incessantes tracasseries, le menaçait d'un recul, sinon d'une rupture définitive de la paix, prêt à lui offrir, pour réprimer l'insurrection quand elle serait tout à fait perdue, son concours armé, ménageant, en attendant, la Commune, tant qu'elle paraîtrait capable de faire échec à Versailles.

La conduite de celle-ci, les loups du premier siège transformés en moutons, dociles sous la matraque du berger casqué, ce n'était pas un des moindres étonnements de ïhédenat; c'était une des causes qui lui rendaient moins sympathique chaque jour ce mouvement parisien, si généreux au début, si vite tourné en agitation personnelle aux mains de quelques-uns, tandis que Paris même, silencieux, se consultait, ou bien, haussant les épaules, maugréant, courbait le dos, laissait faire. Ce qui entre les deux feux était atteint, c'était le pays, et plus encore la République, attaquée de face par Versailles, frappée dans le dos par ses propres partisans.

— Ah t soupira-t-il, c'est à se demander si je n'ai pas vécu trop vieux, s'il n'aurait pas mieux valu que je m'en allasse, le soir du 4 septembre, dans ce beau dimanche de soleil qui semblait nous apporter, avec la république de nos rêves, l'élan de 92, la fièvre des volontaires qui balayèrent l'ennemi... Je pensais à

cela l'autre jour, aux funérailles officielles de Pierre Leroux.

Il expliquait à Martial» en quelques mots, la noble portée de l'œuvre du philosophe disparu, sa foi dans une Humanité-Dieu, l'évolution d'un large socialisme. Leroux avait été l'un des prophètes de cette religion de l'avenir. Homme politique, il avait aussi, au lendemain de Juin 48, pris la défense des vaincus. C'était le courage du député que la Commune avait entendu honorer, plus que les théories de l'ex-saint-simonien, un peu douceâtres à son goût... Oui, heureux les morts qui avaient pu s'endormir avec leurs songes !

Limité à l'horizon de l'heure, souffrant de la répercussion des coups, Thédenat craignait pour l'idéal de sa vie, ne se doutait point qu'en semblant desservir la cause, en la rendant plus suspecte, plus odieuse à beaucoup, la prolongation du combat servait encore la forme politique qu'il aimait. De mauvais, d'incapables soldats, des soldats tout de même de l'idée. Sans eux, la monarchie, une fois de plus, s'implantait dans la vieille terre française, y eût allongé ses racines mortes.

— J'avais prévu, dit-il à Martial, ce qu'à son retour de sa mission, votre père trouverait ici : visage de bois, comme là-bas. Et à y bien songer la Commune ne pouvait faire aux délégués de la Ligue d'autre réponse que celle qu'elle leur a faite : « Vous avez dit que si Versailles restait sourd, vous vous lèveriez pour la défense de Paris, levez-vous donc! » Je ne vois pas Poncet achevant de déserter son laboratoire et son cabinet de travail pour la pétaudière de l'Hôtel de Ville. A l'heure qu'il est, ces messieurs, pas plus Jacquennei que les autres, ne nous ont encore donné le programme de leur gouvernement. Ils passent leur temps à voter, dans l'abstraction, des mesures chimériques, comme la démolition de la colonne Vendôme. Ce baladin de Pyat!... ou à s'cntre-dévorer les uns les; autres. Et comme le dit spirituellement llochefort, ils sont moins de quatre-vingts; ça ne sera pas Ion/?...

Après tout, pour montrer ce qu'ils veulent, où ils vont, peut-être attendent-ils ces fameuses élections complémentaires de jour en jour remises... Les démissions, les refus, la mort ont fait le vide.

— Combien en manque-t-il? demanda Martial.

— Trente et un... de quoi reconstituer une majorité raisonnable, si elle était possible t... N'y comptons pas, il est trop tard... Peut-être aux premiers votes, avec moins d'abstentions, et si les élus étaient tous restés à leur poste?... Mais à présent...

Il passa la main dans ses longs cheveux blancs :

— On ne me verra plus porter mon bulletin dans l'urne de M. Régère.

— Ni moi, dit Martial. Et pourtant, mon père n'a pas encore jeté le manche après la cognée. De plusieurs points delà province, des adresses d'adhésion sont arrivées à la Ligue. Elle étudie en ce moment les moyens de se mettre en rapport avec les conseils municipaux des départements. Qui saitsi un mouvement de l'opinion?...

Diverses agences, pour faire parvenir à Paris les correspondances arrêtées à Versailles, s'entremettaient, retiraient aux bureaux les lettres en souffrance. Singulière tolérance du gouvernement, qui eût aussi bien pu rétablir, dans ces conditions, le service postal.

Martial referma le couvercle de sa malle. En silence, les deux hommes se regardèrent. Martial, avec émotion, détourna les yeux, contempla, d'un bref ensemble, les murs qui l'avaient vu insouciant, heureux, ne pensant qu'à son art, qui avaient ensuite abrité, dans les mauvais jours du siège, la frêle et charmante vie blottie contre la sienne, et qui, à présent, sous la poussière, avec les maquettes raides dans leurs linceuls, n'étaient plus que solitude et abandon.

— Je vous confie cela! dit-il à Thédenat... S'il doit encore revenir des temps où l'on pourra travailler en paix, ne rêver que de beauté !

Le silence retomba. Martial, après une seconde d'hésitation, reprit •

— Avant d'aller saluer MmeThédenat, je voudrais... Louis Simon m'a rendu service. Je ne puis partir sans le remercier.

Ce qu'il n'avouait pas, c'est que, — le moment venu de se séparer, pour toujours peut-être^, de ces humbles camarades, — une espèce de pudeur le tourmentait. Non, il ne pouvait partir ainsi. Il fallait qu'ils se revissent, e'changeassent les paroles dont tous ils avaient le cœur gros. Thédenat le devina, proposa, délicatement :

— Voulez-vous que j'aille avec vous?

Dehors, le soleil resplendissait sur l'asphalte. Les

verdures du Luxembourg, derrière les grilles, s'étendaient, profondes, pacifiques, dans l'azur plein du lointain bourdonnement de mort. Ils trouvèrent Simon et Louis à la tâche, penchés sur la table basse avec ses terrines de poix, ses outils luisants. L'échoppe aux cloisons noirâtres, couvertes de cuirs et de chaussures, sentait l'acre. Comme d'habitude, lorsqu'ils n'étaient pas de service, ils abattaient le travail en retard. La semaine dernière ils étaient restés dehors, aux tranchées de Villejuif, cinq jours entiers, le bataillon n'ayant pas été relevé.

A la vue de Thédenat, leurs visages s'éclairèrent, renfrognés à peine par la présence de Martial à qui Thérèse et Rose faisaient place, en se levant des chaises où elles ravaudaient. La mère — elle se rappelait les attentions du sculpteur lorsque Simon était malade — eut son bon sourire simple d'autrefois. Bien qu'elle partageât les idées de son homme, on dirait ce qu'on voudrait, M. Poucet, après tout, avait bien le droit d'agir comme il faisait ! La liberté pour tous, n'est-ce pas ? Et puis, un artiste, ça n'est pas fait comme les autres, ça vit dans des songes... Rose } souriait aussi, mais à Louis, dont elle s'était rapprochée.

Il y eut un moment de gêne. Martial parlait :

— Merci, Louis, pour ce que vous avez dit à Louchard. .

Simon levait sur eux ses yeux d'ironie sagace, qui comparaient. Louis grommela, avec un geste évasif :

— Un averti en vaut deux.

Mais une musique ambulante se faisait entendre. L'aigre son d'un harmonica alternait avec le raclement d'un violon. Agitant des boîtes de fer blanc, où des gros sous tintaient, des commères apparurent, escortées de quelques gardes. Elles nasillaient à tour de rôle : « Pour les blessés de la Commune, pour les veuves et les orphelins. » Du seuil, un visage couperose' et triste, un buste aux seins ballants dans le caraco, se penchèrent. La tirelire s'offrit au bout d'une main rugueuse, cuite de lessive. Les Simon fouillèrent dans leur poche, mais déjà Thérèse avait extrait, de son porte-monnaie solide de ménagère, une piécette blanche. Thédenat et Martial tendirent leur obole. La voix monotone remerciait, reprenait, à la porte suivante, son antienne.

Entre les ouvriers et leurs visiteurs, cette apparition s^était levée comme un spectre. Martial perçut un muet reproche, dans l'attitude du vieux cordonnier, évitant maintenant de le regarder, poissant dun geste bourru son fil. Les blessés, les morts, tous y songeaient. Et Simon pensa à cet autre jour où, près de cette même table, une dernière solidarité les avait réunis ; c'était le soir du départ des Prussiens, Thédenat avait conté l'entrée de Napoléon à Berlin, celle des alliés à Paris, et, sous l'œil des vaincus d'Iéna et d'Austerlitz, la tentative des Royalistes pour jeter bas la colonne... Il se souvint de son indignation d'alors, rougit à l'idée que la Commune décrétait ce même vandalisme. Il crut que Thédenat se souvenait, lisait dans sa pensée. Il voulut disculper l'intention d'un tel acte, bien qu'avec son bon sens populaire, patriote, il le jugeait inopportun. C'eût été autre chose en paix, maîtres chez soi, mieux encore, victorieux... Mais maintenant, devant ces Pruscos de malheur, qui se frottaient les mains !... Et maussade, il risqua :

— Vous vous rappelez, M'sieu Thédenat, quand

vous nous appreniez comment les émigre's traitaient à leur retour le monument de la Grande Armée? Nous ne nous doutions pas alors que la Commune voudrait les imiter. Et vous pensez peut-être bien qu'il y aurait autre chose, mieux à faire? Il y a du vrai. Mais au moins le motif n'est pas le même. C'est pour qu'on ne soit plus forcé de faire de pareilles aumônes, pour qu'il n'y ait plus de blessés, de tués^ plus d'orphelins!... Pour que les conquérants, les rois, toute la sacrée boutique, cessent de faire avec les pauvres bougres de la chair à canon... On voudrait, en face du passé barbare, devant ceux qui nous ont saigné, et devant ceux qui nous saignent encore, renverser avec son trophée le dieu de la guerre. Abattre la colonne en un pareil moment, c'est crier bien haut : La paix universelle, le travail, la justice !... Allez ! tous les gouvernements font des fautes, et souvent des pires.

Thédenat, touché, devina, sous la chaleur du plaidoyer, le scrupule d'une conscience. Oui, l'idée était noble en soi, mais Simon le sentait lui-même, elle ne venait pas à son heure, si absolue, à ce moment où les canons de la défaite étaient encore chauds, qu'elle en apparaissait sacrilège, un crime de lèse-patrie.

— Mon pauvre Simon, personne ne comprendra t Et puis, détruire des monuments, des vestiges de bronze et de marbre, qu'est-ce que cela tue ? S'il fallait saper tout ce qui témoigne des croyances et des enthousiasmes d'autrefois, combien d'œuvres d'art subsisteraient? Notre-Dame, le Louvre, vous feriez de Paris un amas de ruines t La meilleure façon d'abolir le passé est d'édifier un meilleur avenir. Alors une colonne Vendôme, au milieu d'un peuple haïssant la guerre, sera plus utile debout que par terre. Elle sera le phare sur l'écueil. La renverser aujourd'hui, c'est donner aux idées qu'elle représente plus de violence et de prestige; c'est cimenter ses fondations, au-dessus desquelles on la redressera, toute neuve.

Simon secoua sa tête broussailleuse :

— Pas de sitôt ! Le Foutriquet ne nous tient pas encore. Le dernier mot n'est pas dit.

On se tut. Simon remâchait les fortes paroles de Thédenat. Bien sûr ce vieux, si savant, n'avait pas tort ! Mais quoi, le vin était tiré, il fallait le boire. C'était le moment de retrousser ses manches, et de cogner dur^ sans s'attarder à tout ce qui vous retiendrait... pas d'omelette sans casser des œufs ! Avec ça que Versailles mettait des gants...

Le séjour aux avant-postes l'avait grisé d'une fièvre. Jamais ces capitulards n'entreraient de force ! Et si jamais... Eh bien, le citoyen Gaillard père — un cordonnier, ce qui ne gâtait rien ! — était en train de rendre les rues inexpugnables !... La commission des barricades ferait quelque chose de soigné, sur mesure... Ça serait comme à Saragosse, dont leur avait parlé un grognard d'oncle... Simon ressentait une fierté de la Commune, de ses forces... Étant de ses combattants d'élite, il jugeait les autres d'après lui. Thiers pouvait envoyer tant qu'il voudrait de ses petits papiers à domicile, promettre aux gardes qui resteraient neutres, s'affilieraient secrètement, la continuation de la solde I

Louis, avec des clins d'œil à Rose : « Ils ne s'en iront donc pas ? » sifflotait entre ses dents, tout en cambrant une empeigne.

Martial se sentit de trop, fit un signe à Thédenat. Le vieillard dit :

— Au revoir, Simon.

Et Martial :

— Adieu.

Ils comprirent. Rose releva la tête, Thérèse interrogea le sculpteur, d'un regard où passait une peine. Louis et le père posèrent leurs outils, le contemplèrent, bien en face, pour la première fois depuis qu'il était là. Le malaise de tout à l'heure, le spectre était entre eux. Grave, Simon finit par dire :

— Vous avez raison. Pourquoi vous battriez-vous pour nous?

— Du moins, fit Martial^ qu'émouvait le monde de pense'es contenu dans ces quelques mots, je n'ai pas voulu partir sans vous revoir, je ne me battrai jamais contre vous.

— C'est toujours ça! murmura Louis, avec un sourire où il y avait de la malice et de la fierté, un sourire de beau garçon insouciant, parce qu'il aimait, croyait à la vie, au succès...

Et le père songeait : « Un bourgeois de moins, on s'en passerait 1 »

Ils n'ajoutèrent rien. Un abîme maintenant les séparait, Tabîme de classes, de caste, un instant comblé par la fraternité du siège. Gela devait arriver, c'était fatal. Est-ce que les gens à leur aise, les satisfaits pouvaient risquer leur peau pour les misérables ! Heureux, comme disait l'autre, quils voulussent bien ne pas la leur trouer î... Martial souffrait de se sentir mal jugé, taxé de lâche égoïsme. Ce muet dédain lui était plus pénible que des mots durs. Les regards se détournèrent, et ce fut, en eux, comme une stupeur, après ce verdict tacite, cette condamnation réciproque.

— Adieu donc et bonne chance ! répéta Martial.

Il n'osait leur tendre la main, craignant l'humiliation d'un refus ; et pourtant quelque chose en lui s'affligeait, au rappel des communs souvenirs. Spontanément le vieux Simon ouvrit large sa paume calleuse, et avec un éclair généreux dans les yeux, un élan dans la voix :

— Sans rancune, monsieur Martial f Ce n'est pas votre faute ni la mienne, si on ne peut plus se retrouver coude-à-coude, comme à Buzenval.

L'un après l'autre, tous lui serrèrent la main avec franchise. Ils labsolvaient, acceptaient cette nécessité de leur isolement... Se reverrait-on ? Adieu vat!... Leur envie de vaincre en prenait quelque chose d'àpre et de poignant.

Très vite, Martial sortit avec Thédenat, sans se retourner. Derrière eux, les marteaux battirent, le

travail reprenait. Sur le trottoir un long gamin les croisait, qui souleva sa casquette, lança gaiement : « Bonsoir, m'sieu Thédenat. » Il avait fait mine de ne pas voir Martial. Le sculpteur se mordit les lèvres. Il eût voulu parler à Thédenat marchant sans rien dire à son paS;, qu'il ne l'aurait pu. Il avait la gorge serrée, les larmes aux yeux.

Le lendemain, dans la claire matinée du dimanche, entre Bersheim pensif et Du Breuil rajeuni dont les yeux gais allaient du père, plus grisonnant, vieilli, lui, dans ses vêtements noirs, à la fille éclatante de beauté grave, Anine revenait du parc.

Hors delà tristesse du moment, elle se laissait vivre. Partagée entre l'exaltation de l'entourage des Grandpré, le débat de conscience de son père, les doutes de son fiancé, elle s'abstrayait de tant de causes de soucis. Une pitié l'attendrissait bien à l'idée de cette grande fatalité qui ensanglantait encore la France si meurtrie ; mais la force d'aimer, l'expansion de la jeunesse l'emportaient, toute à son sentiment profond, à la joie de s'épanouir, âme et corps, dans la lumière tiède du printemps. A mesure qu'elle connaissait mieux Pierre, elle appréciait davantage, jusque dans ses moindres scrupules, ce caractère loyal, ce cœur sûr. Ils commençaient une existence nouvelle, la leur désormais, plus unie chaque jour, et où jusqu'aux riens prenaient une saveur de confiance et d'intimité...

Bersheim, mêlé à leurs pensées, ne se mêlait pas à leur conversation. Il était tout au ravage que la guerre civile, après l'autre, faisait en lui. Versailles et sa frénétique atmosphère de réaction lui étaient odieux. Il ne pouvait se résigner à entendre insulter, bafouer Paris, la République, le progrès, tout ce qu'il aimait, tout ce qui était pour lui, après le naufrage, la bouée de salut. Comme on profitait de l'égarement, de la faiblesse de la Commune pour écraser en elle l'avenir, 'inévitable évolution du temps qui marche, renouvelle

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les idées, les formes sociales ! Les insultes des journaux, les outrages aux prisonniers,, tout ce bas spectacle de cruauté, cette hystérie de civilisés lui faisaient horreur. Il eût voulu fuir, il ne pouvait. Où aller? A son foyer souillé, envahi^ dans Metz allemande? Recommencer la vie sous le contrôle de l'étranger, rebâtir sa ferme de Noisseville, semer, moissonner ces champs qui n'étaient plus français?... Une invincible répulsion l'en écartait.

Désormais, l'air pour lui n'était plus respirable dans cette ville, où les siens depuis plusieurs générations avaient vécu, reposaient. Il revit les sépultures familiales, dans le lierre et les ifs, le cimetière maintenant bouleversé, regorgeant de la foule des morts, le charnier des champs de bataille, des hôpitaux, des ambulances. Les habitudes anciennes lui parurent brisées. Nuls liens, sinon d'amertume et de regrets, ne l'attachaient plus à ces rues dont il connaissait tous les pavés, au charme violé de sa demeure. Seule grand'mère Sophia, trop vieille pour changer, y achèverait ses jours, gardienne des tombes.

Quant à sa femme, les dernières lettres de Mme Bersheim la montraient presque résignée à un départ qu'elle aussi sentait nécessaire. A Metz, ne lui faudraitil pas renoncer à vivre près de son fils, Maurice, qui, officier dans l'armée française, végéterait dans des garnisons lointaines? Elle serait séparée d'Anine, de son gendre... Non, il fallait courageusement dire au revoir à Metz. Elle était d'accord avec son mari... Qu'il revînt avec Anine passer quelques semaines, pour mettre en ordre ses affaires... Et puis, quel que dût être le déchirement, ils s'éloigneraient de leur passé, quitteraient la vieille ville... Ils trouveraient, non loin de leurs enfants, un coin de France où planter leur tente, en attendant... Un jour, les clairons feraient entendre de nouveau leur fanfare, jetteraient, sous la porte Serpenoise, l'annonce triomphale de la rentrée...

Giiuque jour, Dcrsheim arrêtait une date de départ.

aussitôt remise. L'ennui de laisser sa femme s'éterniser là-bas, le chagrin de séparer Anine de son fiancé, l'espoir improbable de voir surgir quelque fait nouveau, une solution heureuse, le ballottaient. Cette fois son parti était pris; la semaine prochaine, il s'en irait. En un mois il aurait réglé ses intérêts les plus importants; il pourrait revenir. D'ici là, cette abominable guerre serait terminée sans doute.

Au moins, à Metz, il n'entendrait plus ce bruit du canon qui lui répondait au cœur, et auquel, comme ensorcelé, toujours il tendait l'oreille. Quel navrement, alors qu'il avait tant besoin de se rattacher à la grande patrie, de la voir se déchirer aux entrailles, en furieuse, sans plus songer même à la plaie ouverte de son flanc, aux provinces amputées ! De Versailles à Paris et de Paris à Versailles errait son âme en désarroi, son dépaysement de Lorrain, inutile, presque gênant, et dont personne ne se souciait. Le fait brutal, la coupure, qui donc, sauf ceux qui en restaient sanglants, y pensait à cette heure?...

Même la consolation de voir son fils ne l'avait pas réconforté, Maurice, revenu de Cologne, avait passé quelques jours près d'eux. Ne voulait-on pas, sur son désir formel de continuer à servir, son option franche, le replacer comme sous-lieutenant de ligne dans le 4" corps, que, de Cambrai, Douay était sur le point d'amener contre Paris. Mais Bersheim s'était révolté : son fils ne se refaisait pas Français pour se battre |contre des Français!

Grâce à Du Breuil, Maurice avait été désigné pour lun des régiments d'Algérie; il prendrait part à lacam- Ipagne contre l'insurrection kabyle. Courtes heures de [réunion incomplète, triste plaisir à se retrouver, à Igoûter une chaleur d'affection d'autant plus vive qu'ils [pensaient aux absents, la mère, la grand'mère dans la

laison déserte, le frère couché dans quelque champ

jperdu, à Morsbronn... Encore pâli, mal remis d'une

)ronchite, Maurice s'était éloigné avec soulagement. 11

avait hâte, après les premières effusions, d'échapper à ce cauchemar, d'aller faire son aventureux métier de soldat, sous un ciel nouveau, l'ardent soleil d'Afrique.

Ils longeaient les murs verdis de l'Orangerie, et détournant leurs regards des grandes portes derrière lesquelles s'entassaient des prisonniers, ils contemplèrent à leur droite le vaste découvert de la pièce d'eau des Suisses, pareil à un immense miroir posé à plat, entre les grandes avenues séculaires, sous lesquelles des lignes de tentes et de faisceaux s'allongeaient, au milieu d'un va-et-vient de bivouacs. Par delà l'eau bleue moirée d'or, les arbres montaient en hémicycle autour de la statue du cavalier Bernin, blancheur lointaine, escaladaient le coteau, barrant de leur masse aux verts frais l'azur éblouissant.

Du Breuil, à la pensée du départ proche, savoura plus intensément la présence d'Anine. Au rythme de la marche leurs bras se frôlèrent. Il en éprouva un trouble délicieux; le corps blanc, qu'évoquaient la neige rose du cou, la chair si douce des poignets, se précisa, dans une brève et fulgurante splendeur. Anine perçut l'effleurement du désir; ses yeux se foncèrent, violettes plus sombres; une langueur amollit le fier visage. Ils se sourirent.

Les cloches sonnaient dans l'air léger. Les habitants endimanchés, des femmes en toilettes claires, des officiers en grande tenue, toute une foule, aux abords de la cathédrale, fourmillait. Sur les degrés de Saint- Louis, des groupes se formaient, causant entre la haie compacte des curieux, la presse des fidèles. C'était la sortie de la grand'messe. Les paroissiens à tranches d'or s'étalaient dans toutes les mains. Du Breuil jeta sur les passants, qui parlaient haut, sans plus rien de| recueilli, un regard paisible. Depuis la guerre il ne,| pratiquait plus, avait renoncé à une religion dont, sous l'Empire, il n'observait que les formes, la parade mili-j taire des messes.

D'esprit critique, d'âme élevée, il avait, dans laj

tourmente, dans les heures solitaires de la captivité, achevé' de perdre la superstition d'un Dieu-Providence, au spectacle de toutes les misères et de toutes les injustices, du mal e'ternel qui flagellait les hommes et les choses. Comment concilier l'existence d'une mansue'tude divine avec les eftroyablescalamite's humaines? Il demeurait sous le coup des visions qui depuis Metz s'étaient succédé; le croupissement, l'agonie, la mort de toute une armée splendide, sacrifiée à l'horrible égoïsme d'un seul, aux séniles ambitions de quelques-uns; Paris déchaîné, entrevu dans ses profondeurs comme un océan aux monstrueux dessous, le calvaire de la rue des Rosiers ; ici les prisonniers sous les crachats, le vent de haine qui soufflait, et fétonnant démenti que ces chrétiens, catholiques comme lui, donnaient, par leurs fureurs sauvages, à leurs principes de charité, de pardon des injures. Ou alors, qu'était ce Dieu sanguinaire et sournois, ce Moloch dévorateur? Gomment des êtres raisonnables en pouvaient-ils subir la tyrannie, dans leur orgueil, comme dans leur humilité?

Sans doute, parmi les croyants, il y avait des âmes d'élite, de nobles vies vouées aux vertus qu'enseignent les textes; mais trop ne s'en couvraient que comme d'un manteau commode, jeté sur leurs passions et leurs vices. Réduite aux apparences du culte, la rehgion ne lui paraissait plus qu'un simulacre indigne d'une conscience libre. De plus en plus il mettait sa foi dans une conception morale de l'humanité, perfectible dans le sens du beau et du bien, dans un idéal de justice, c'est-à-dire d'un peu moins de souffrance pour tous. Une telle philosophie s'aUiait aux idées de Bersheim et d'Anine, protestants sans étroitesse. Le matin, comme tous les dimanches, elle avait été au temple, y avait, dans la simphcité méditative du lieu, pensé, avec un bonheur concentré, à cette mâle croyance de son fiancé, en harmonie avec ses propres convictions intimes.

Bersheim échangeait un coup de chapeau avec le comte de La Mûre. La comtesse, ronde et courte, secouait au milieu d'un cercle d'élégantes son chapeau orné d'une plume blanche. Longue et plate, sa fille dressait au-dessus d'elle son visage exsangue, inexpressif. Les caquets allaient bon train. Doucement, avec des mines confites, sel et sucre, ces dames se confiaient les dernières « abominations » de Paris, renchérissaient. Le crâne de La Mûre, à chaque salut, — il congratulait de la voix, du geste force députés au passage, — brillait comme un œuf d'autruche.

Les trois quarts de l'Assemblée étaient là. Du Breuil reconnut vingt personnes. Presque tous les grands chefs militaires que ne retenaient pas leurs commandements, le personnel des états-majors étaient là. Il porta la main à la visière de son képi. Le général Ghenot, qui le coudoyait, lui adressa un petit bonjour. Toujours gros et rouge, avec son regard fin entre les paupières lourdes. Qu'est-ce qu'il avait donc de changé? Tiens! ses moustaches... Au lieu des pointes droites, de l'impériale cirée, un double croc et une barbiche en virgule, à la d'Aumale. Courtisan bourru, mais avisé, il était ami des Princes, ne cachait pas un orléanisme tricolore, prêt à tourner au blanc, si Ghambord...

Mais Anine s'avançait, d'un joli mouvement spontané, au-devant des dames de Grandpré. La douairière, en robe de soie noire, avait grand air, avec ses cheveux blancs, la malice indulgente de sa vieille figure ridée. Sa fille, qui lui ressemblait, ainsi qu'une effigie moins nette, montrait, dans son corsage de taffetas crème, sa iupe à volants, un charme de distinction et de jeunesse. Elle accaparait sa cousine, ranimée dans sa vie dormante, sans une affection d'enfants, par le rayonnement communicatif d'Anine, ce feu de l'amour où toutes les femmes, comme dans une secrète envie, se plaisent à se réchauiï'er. Impeccable et glacé, M. de Grandpré n'était que le plus correct des maris.

11 serrait les mains de Uersheim et de Du Breuil,

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qu'au môme moment abordait d'Avol. Le déjeuner devait les réunir tous, dans la grande salle à manger aux boiseries Louis XVI du vieil hôtel, rue d'Anjou. Lentement, ils s'acheminèrent, jouissant de l'éclat du jour, à travers les rues moisies, presque gaies sous le soleil. Très haut, de beaux nuages glissaient mollement dans le bleu limpide.

Bersheim et Grandpré s'en allaient devant, reprenant leur discussion éternelle. Ils finissaient par y prendre goût, trouvaient dans la contradiction un stimulant, la joie d'enfoncer, comme un clou, leurs certitudes opposées.

— Eh bien, dit M. de Grandpré relançant son adversaire, ces messieurs de la Commune sont en train de s'adjoindre quelques nouveaux collègues; il n'y avait point assez de canailles à l'Hôtel de Ville I

Bersheim hocha la tête: oui, c'était aujourd'hui les élections complémentaires :

— Il y aura moins de votants que la première fois.

— Et pour cause! ricana Grandpré. Quand on pense que ces chie-en-lit nient la légalité de l'Assemblée, osent mettre en balance leur gouvernement de saturnales ! . . . En vérité, il y a des jours où j'estime, avec la majorité, que M. Thiers est trop bon. Promettre la vie sauve aux insurgés qui n'auraient pas à répondre de délits de droit commun! Avez-vous lu l'excellent article paru dans le Journal de Versailles ? Son auteur a raison : pas de pitié ; ou ceux que nous aurons épargnés par sensiblerie humanitaire, un jour ne nous épargneront pas! Pas de prisonniers ! S'il se trouvait parmi eux quelque honnête homme entraîné de force, on le reconnaîtrait, dans ce monde-là, à son auréole. Il faut que nos braves soldats, dans la rage de l'action, aient la liberté de venger leurs camarades, de faire ce que de sangfroid ils ne voudraient pas faire le lendemain... Feu!

Il abattit sa canne d'un coup sec. Il parlait d'une voix blanche et mesurée, une rage à froid dans ses yeux gris. Bersheim lui jeta un regard peiné. Dire que

cet homme était ce qu'on appelle un modéré ! Il avait l'intelligence vive, une certaine culture... Chaque jour Bersheim entendait de seniDlables propos, et de plus virulents encore. La droite de l'Assemblée, c'est-à-dire l'Assemblée presque entière, le monde qui gravitait autour d'elle, famille, amis, le public de journalistes et de gens d'affaires, s'exaltaient dans une irritation contagieuse, ne voyaient plus dans Paris quun ramassis de déments et de scélérats, le criaient sur tous les tons. Bersheim revit le tapage des couloirs quand, jeudi, Jean Brunet avait demandé à interpeller le gouvernement sur ses intentions : continuation de la guerre ou conclusion de la paix avec Paris... De quoi se mêlait ce fol? — Ajourné! A un moisi... D'ici là, l'affaire serait faite. En attendant, la majorité ne rêvait qu'escalade immédiate; la commission des quinze harcelait Thiers, voulait sa part de direction...

Grandpré, amer, haussa les épaules. Les derniers actes de la Commune exaspéraient son esprit d'ordre, son système d'une société bien équilibrée, puisqu'il s'en trouvait heureux. 11 avait en horreur la plèbe suffoqué par son odeur de crasse, sa sueur aigre, son haleine de vin. Qu'attendre de ces goujats, sinon le vol et le meurtre? Qu'on lui parlât des mains blanches ! 11 ne pensait pas qu'elles pussent se salir jamais, gardées, par leur propreté même, contre toute abjecte besogne. Et si une défaillance... sans bien se l'avouer, il leur trouvait d'avance mille circonstances atténuantes, doux à tous les crimes en marge du code, pourvu que fût respecté cet autre code, aussi barbare et sm^anné : l'honneur mondain, que restât sauve, sous son vernis menteur, la façade. Depuis le décret sur la colonne et les récentes lettres de l'archevêque, il ne décolérait pas.

— Groiriez-vous, dit-il, que Rigault et ses acolytes ont circonvenu Mgr Darboy, au point de persuader à ce vénérable prélat que nous fusillions les prisonniers et que nous achevions les blessés sur le champ de bataille! Le curé de Montmartre est venu l'autre

LACOMMUNË 297

semaine, envoyé par la Commune, nous porter — Grandpré disait nous, en s'adj oignant modestement à M. Thiers — une missive de l'archevêque et une autre de l'abbe' Deguerry, protestant contre les exécutions. Bersheim bonnement demanda :

— Et qu'a répondu M. Thiers?

— Rien d'abord. Mais voilà-t-il pas qu'un journal communeux, VAffranchij s'est hâté de publier, comme une victoire, la lettre de l'archevêque! En même temps M. Thiers recevait de Mazas une nouvelle épître... Groiriez-vous que ces gens-là ont encore embobeliné Monseigneur, lui ont soufflé de proposer un échange avec Blanqui! Oui, contre ce malfaiteur, ce contumace que nous tenons sous les verrous, à Gahors, en attendant qu'on le rejuge... On nous rendrait cinq otages : l'archevêque, sa sœur, le président Bonjean, les abbés Deguerry et Lagarde... C'est ce dernier, le propre vicaire de Monseigneur, qui, après avoir juré de réintégrer Mazas, même s'il échouait, nous a apporté cette belle proposition f De Flotte, le vieil ami de Blanqui, a manigancé tout cela.

— Que va faire M. Thiers?

— Il a commencé par répondre, et de bonne encre, à l'ancienne lettre, à présent publique, sur les prétendues fusillades, démentant ces bruits absurdes, et s' étonnant qu'un prélat aussi éclairé pût prêter l'oreille à de semblables calomnies I

Bersheim, à qui Du Breuil avait raconté sa sinistre rencontre au carrefour du Petit-Bicêtre, songea : Et Duval? Il dédaigna de protester, s'ènquit seulement :

— Et qu'a-t-il répondu à la seconde lettre? Grandpré baissa la voix :

— Rien... On se consulte.

— Pourtant n'y a-t-il pas tout à gagner au change? Blanqui, rendu à la liberté, rentrant même dans Paris, serait-il redoutable à cette heure?

— On ne sait pas, opina Grandpré. On peut attendre I Rien ne presse...

Un tel flegme, chez des conservateurs prompts à voir partout l'assassinat suspendu, et qui, logiques avec eux-mêmes, eussent dû trembler pour la vie de leur pasteur, étonna Bersheim. Il n'était pas fait encore aux froides combinaisons de la politique. Mais déjà Grandpré, piqué de voir le Messin presque silencieux aujourd'hui, sautait à un autre sujets vantait, à propos de la loi municipale votée enfin l'avant-veille;, la grandeur et la magnanimité de Thiers, consentant à ce que Paris, malgré ses impardonnables fautes, fût aussi bien traité, dans le partage des élections, que les plus grandes villes de France. Ainsi s'était exprimée la dépêche officielle, annonçant au pays le vote définitif de cette loi qui retardait de trois semaines, si arriérée, si en dehors des événements, qu'elle semblait, en ce qui concernait la capitale, promulguée pour quelque vague cité de la Chine.

Cette fois, Bersheim renvoyait la balle : — C'est trop fort! Comment, Paris est traité aussi bien que les autres villes ! Oser soutenir cela 1 A qui M. Thiers le fera-t-il croire? Comme si la loi ne créait pas trois catégories de communes 1 D'abord au-dessous de 20,000 âmes, les conseils municipaux élus ayant droit de choisir parmi eux maire et adjoints, toujours révocables par décret. Ensuite celles de plus de 20,000 âmes, ainsi que les chefs-lieux de département et d'arrondissement, avec maires et adjoints pris dans le conseil, mais nommés par le chef du Pouvoir Exécutif... Enfin, — après le pouce et l'index il leva le médius, — Paris, qui désignera — mais 'quand? puisque la Commune est làt — quatre conseillers par arrondissement... Absurde déjà, cela ! car il y a des arrondissements de trente mille habitants et d'autres de cent mille. Et voilà, si je compte bien, toute la faveur faite à la capitale, puisque M. Thiers se réserve de nommer à sa guise, et en; dehors du conseil municipal, les vingt maires et les soixante adjoints, ainsi que le préfet de police et le préfet de la Seine, gendarmes en chef. Si c'est cela que

LA COMMUiNE 299

VOUS appelez de la grandeur et de la magnanimité'... — Permettez, lit Grandpre'...

A mesure que Bersheim s'échauffait, il devenait plus calme, choisissait, ace'rait ses mots. Ancré sur le fond stable des principes, il parlait d'une voix tranchante, en revenait à ses arguments invariables : la légalité, c'est-à-dire la force, au service de l'ordre, les bases éternelles de l'autel et du trône, l'humanité parvenue à son point suprême de développement, ne pouvant que périr si elle ne se rejetait aux formes éprouvées du passé; tout à sa place, en bas les humbles, en haut les dirigeants... On était toujours à dire : la Révolution, l'esprit de la Révolution ! ... 11 s'indignait, avec une moue dégoûtée, un dédain suprême : « Ehl bien, savez-vous ce qui distingue une révolution des autres temps!... Ceci : qu'il y a dans les vespasiennes beaucoup plus de vin vomi ! Et ceci : que le sol des palais et des églises se couvre de paille,, de déjections... Une litière d'établel... Voilà. » Et satisfait, — excellente, cette phrase... il la replacerait, — Grandpre lissait sa moustache.

Derrière eux, d'Avol et Du Breuil, comme au temps de leur jeune amitié, — ils avaient quelques cheveux gris à présent, — s'entretenaient du détail des opérations militaires. D'Avol avait été attaché à l'état-major du maréchal de Mac-Mahon, passait les journées, envolées vite, dans le coin studieux installé au château par le général Borel, au troisième étage du pavillon de

I Monsieur, ou en courses d'inspection, en ordres apportés d'un galop brusque aux artilleurs de Cissey, aux fantassins de Ladmirault.

Les deux amis s'exprimaient librement sur le compte du généralissime, sorti du gouffre de Wœrth et de

' Sedan sans y avoir laissé trop de son prestige, — tant est grand l'amour-propre national, prompt à ne voir dans les pires défaites que ce qui en surnage de gloire. Us commentaient les potins en cours : Thiers bouffi de

; Torgueil de diriger, méthodiquement, un siège aussi

grandiose^ rappelant sans cesse aux procédés clas siques, lui seul de taille à s'en affranchir : telle la création de la grande batterie chargée d'écraser Issy, et qui dispenserait de faire appel aux batteries de brèche avant l'assaut; tels encore, devant le point 1 faible des fortifications, — découvert par lui quand il avait été appelé au conseil de défense sous l'Empire, trente ans après qu'il les eut construites, — ces géants || ouvrages de Montretout armés de cent canons, quand les généraux en proposaient vingt, et qu'on dresserait en huit jours, quand ils demandaient un mois. Un entrepreneur de travaux publics, avec mille ouvriers, piochant et terrassant, suppléerait à la lenteur du génie militaire.

Mais surtout d'Avol et Du Breuil s'amusaient de voir les grands chefs tyrannisés, endoctrinés par le petit homme. C'étaient d'incessants conseils de guerre, où le Napoléon en chambre ne leur laissait jamais placer un mot, critiquait les manœuvres, en un bavardage caustique et sans fin. Tout se décidait au conseil particulier du matin, entre ïhiers omniscient et omnipotent, et ses collaborateurs de confiance, le capitaine de vaisseau Krantz, le sous-secrétaire d'État général Valazé, Borel, le second de Mac-Mahon, le directeur j des chemins de fer de Franqueville, et le général Appert, commandant la subdivision.

Thiers avait longuement hésité pour le choix de son lieutenant, écarté divers noms : Bourbaki se ressentant de sa tentative de suicide, Canrobert passant pour trop impérialiste. Le Bœuf disqualifié, Ghangarnier trop prétentieux, n'exigeant rien moins que le maréchalat, et renvoyant dédaigneusement le grand-cordon de la Légion d'honneur, fiche de consolation trop pâle. II ne s'était résigné à Mac-Mahon, rival possible dans l'opinion, qu'à défaut de Bazaine, brûlé, malheureusement. « 11 ferait parfaitement mon affaire I » Du Breuil répétait ce mot colporté à l'oreille, s'indignait, avec autant de stupeur que de révolte... L'amitié poUtique

pouvait-elle aveugler à ce points, faire presque oublier, à un homme de la valeur pourtant réelle de Thiers, le crime de Sedan, tant de louches et odieux calculs!...

En causant technique, Du Breuil et d'Avol se retrouvaient pleinement d'accord, y goûtaient une douceur ; ils préféraient ce terrain solide aux sables mouvants des autres discussions. En morale et en religion, leurs points de vue différaient. C'étaient là des régions inconnues, obscures, où ils n'osaient s'avancer, leur affection si fraîchement ressoudée qu'il craignaient tout heurt.

D'Avol sortait raidi de la profonde crise d'âme où la mort de sa mère l'avait plongé, après tant de douleurs. Dans sa solitude il s'était raccroché désespérément à son métier d'abord, à la rage absorbée d'un travail incessant; mais cela ne suffisait pas à remplir ses heures. Instinctivement le souvenir de sa mère pieuse, une forte éducation catholique, affaiblie par la vie facile des garnisons, reléguée par la guerre, ressurgissaient, le rapprochaient du culte irraisonné de son enfance, relançaient vers une sorte de foi tourmentée et violente. Une longue station au tombeau de la morte, une visite le soir dans une église, à s'abattre, front dans les mains, devant la lampe qui veille, l'avaient ébloui d'une lumière. Il voyait, il comprenait, La main de Dieu s'était appesantie- la France avait été frappée.

L'évocation de Bazaine, remuant leur fond trouble d'âme, mit entre les deux hommes un soudain malaise. Plus d'une fois, depuis leur rapprochement, ils avaient pensé, avec une appréhension, à ce redoutable passé qui les avait séparés, aiguillés l'un et l'autre sur des voies différentes. Ils ne s'en étaient pas expliqués encore. Et c'était, à la conscience droite de Du Breuil, un poids. Il saisit l'occasion; sa voix brusquement devint grave, dans l'émotion d'un noble aveu :

— Il faut que jeté dise, Jacques...

Il évitait de le regarder, car son orgueil ne se décidait pas à mourir :

— A Metz, c'est toi qui avais raison. Je l'ai compris trop tard. La discipline peut, doit se discuter, quand le chef qui l'impose trahit l'honneur. A l'obéissance passive, il y a une loi supérieure, la conscience. J'ai suivi la lettre. Tu as écouté Fesprit. Tu as bien fait... J'ai souffert pour en arriver là! Que de fois, de Mayence, je t'ai envié!... Je ne servais à rien, esclave d'un devoir stérile. Tu te battais... C'est toi qui as le mieux servi la patrie.

Il avait déchargé son cœur, il regardait d'Avol au visage. Les traits durs, d'Avol regardait fixement devant lui, semblait ne pas entendre. Une fierté passa dans ses yeux. Un sourire de douceur l'éclairait enfin. En silence,, il glissa sa main sous le bras de Du Breuil, le serra d'une étreinte qui tremblait un peu. Et ce fut une seconde poignante; toute leur amitié, ressuscitée, qalpita à nouveau.

— Oui, Bazaine, soupira d'Avol...

Ils se turent encore. Puis, emporté par une force intérieure, ne résistant pas au besoin de se confier, entièrement désormais, comme jadis, d'Avol, bien qu'il perçût une divergence d'idées possible, jeta :

— Plus j'y pense, plus je crois qu'une Providence inflexible, mais juste, nous a punis de notre légèreté' et de notre orgueil. Nous avons mérité le châtiment divin. Je suis de l'avis de M. de Belcastel. Si nous avions gardé la foi de nos pères, la France n'aurait pas succombé. Et si Paris, aujourd^iui, est en convulsions, c'est qu'il a perdu, lui surtout, cet appui souverain. Vois les campagnes, elles sont paisibles, elles croient...

A l'Assemblée, dans la récente discussion du projet de loi sur les poursuites à exercer, en matière de délits commis par la presse ou tout autre moyen de pubUcation, le rapporteur, M. de Broglie, venait, en un libéral et noble discours, de réclamer comme juges, au lieu des magistrats du pouvoir, le jury, c'est-à-dire l'opinion publique. M. de Gavardie avait combattu le

projet, demandé que parmi les délits fût comprise toute attaque contre le dogme de l'existence de Dieu, et celui de l'immortalité' de l'âme. Quelques membres delà droite avaient fait chorus, et la majorité approuvé, d'un bravo unanime, les assertions de Belcastel.

Du Breuil hésita s'il répondrait. Mais déjà d'Avol reprenait, tout à sa colère contre les communeux : ces misérables qui entravaient l'œuvre de la réfection nationale, retardaient l'heure où l'armée pourrait se refondre, travailler... Les fermetures d'églises, les arrestations de prêtres avaient mis le comble à son exaspération; il ricana :

— Ces drôles qui parlaient de continuer la guerre allemande, et qui ne sont braves qu'à la façon des escarpes contre les sergents de ville!... Et encore! Là où ils triomphent sans réserve, c'est contre de malheureux ecclésiastiques, des hommes de paix, que leur caractère, leur robe seuls défendent... Patience! Le jour viendra... Et alors, pas de quartier!

Les mots tombaient, dans le silence de Du Breuil. Il songeait... Si près tout à l'heure, qu'ils étaient loin! Ses doutes religieux, patriotiques, se cabraient, devant la certitude de d'Avol, comme sous un mors brutal. Naguère, il enviait cette franchise simpliste, cette bonne foi rigide. Aujourd'hui, il n'eût pas voulu penser comme lui, s'attrista de voir si vite renaître, sous une forme contraire, leurs perpétuels malentendus. A présent c'était d'Avol qui acceptait entiers ces devoirs cruels : sévir, frapper au nom de la discipline militaire, sociale; c'était lui Du Breuil, jadis soumis au joug, qui hésitait à se courber. Rôles renversés, problème identique, dont les données étaient infiniment plus complexes, obscures à résoudre. Ainsi, comme la plupart, intelligents ou non, d'Avol, pour des raisons d'une indiscutable élévation, certes, mais qui nivelaient, comme d'une faux, de la vie, de la pensée humaines, subissait l'influence toute-puissante du milieu !

Du Breuil eût voulu riposter,, en son angoisse... Oui, les hommes, les actes de la Commune l'irritaient^ le révoltaient comme les camarades... Mais dans cette défense acharnée, dans ce parti pris, indifférent ou consentant;, d'une des plus grandes villes du monde, n'y avait-il pas quelque généreux principe? Dans ces soldats, hier dédaignés, aujourd'hui quoi qu'on en dît redoutables, n'y avait-il pas quelques légitimes aspirations? Au fond de ce fanatisme, n'y avait-il pas une foi? Guerre de classes? Soit. Restait à savoir si on ne l'avait pas rendue fatale^ si, derrière ces acteurs impulsifs du présent, se démenant comme dans un cauchemar, ne s'ébauchait pas une forme inconnue, inévitable de l'avenir? La fusiller, l'écraser, était-ce le moyen de l'empêcher à jamais d'éclore? Le plus fort avait-il fait d'ailleurs ce qu'il fallait, pour éviter, pacifier? N'eût-il pas mieux valu diriger en clairvoyants, faire la part des besoins, des souffrances?

Lui aussi avait été ébloui, depuis son retour, d'une espèce de révélation ténébreuse. Mais ne se cramponnant pas comme d'Avol au passé, il flottait désemparé dans la nuit, vers la plage invisible, l'aube blême. Mais à quoi bon dire tout cela? Plutôt, après la mâle explication de tout à l'heure, écarter ce qui divise! Il détournait la conversation, revenait au sujet d'entente, l'armée... Que pensait d'Avol du nouveau projet de recrutement?

Au-dessus d'eux, le grand ciel éblouissant rayonnait. Pourtant un nuage avait passé.

Enfermé dans le petit appartement meublé de la rue de Provence^ trois pièces toujours verrouillées, Blacourt repoussa du pied les draps bordés de dentelle, le couvre-pieds d'eider. Il s'étirait en bâillant. A travers les lamelles des volets, les rideaux de soie bouton d'or soigneusement clos, des rais de jour filtraient, mettaient la hantise de l'espace, de la liberté^ dans cette chambre de cocotte où le gandin vivait son existence de taupe.

Une terreur le claustrait, depuis la dernière perquisition de Tinet. Il l'avait apprise de Louchard, flairant une bonne affaire, quelque dernière somme à extraire de ces poches depuis trop longtemps fermées. A la stupéfaction de Blacourt, qui se croyait bien caché^ le sournois visage du concierge était apparu, un soir, dans la porte entrebâillée : Blacourt lui devait une jolie chandelle! Il avait du défendre contre une escouade de gardes la porte de son locataire, et si quelques boîtes d'argenterie avaient malheureusement disparu, tous les meubles étaient encore là ; il avait remis l'appartement en ordre. Insidieusement, il oftrait ses services, calmait les hurlements plaintifs de Blacourt par l'avis de pires dangers. On connaissait sa retraite. Un mot de ïinet,... et la Grande Roquette!...

Le mieux serait qu'il s'en remit à un brave homme comme lui, qui l'aiderait à filer en douceur. . . Paris devenait malsain pour des personnages de sa sorte. Louchard citait les Du Noyer, partis précipitamment

SOUS sa conduite, déguisés, le magistrat en ouvrier, et sa femme en blanchisseuse, dans une voiture de linge sale, par la porte de Vincennes. Et il était temps! Une heure de plus, raflés... Il n'ajoutait pas que la même porte, une heure après, était au contraire rouverte à la circulation, nul laissez-passer n'y étant plus exigé de jour, de même qu'à toutes les autres portes de l'est, exutoire dont avaient aussitôt profité un certain nombre de Parisiens. Louchard, prévenu, avait utilisé les dernières heures de clôture, bousculant l'évasion pour en tirer, avant que la route fût libre, une bonne rançon. Il se bornait à indiquer à Blacourt, si suspect, — Tinet avait dû donner son signalement aux portes — qu'au même prix, cinq cents francs...

Mais, tout à sa passion violente, insatisfaite, pour Maddalena, la peur de servir d'otage avait été la moins forte. Il avait fait bonne contenance... Tinet? La Commune? Il ne craignait rien, il avait des amis puissants. Louchard, déconfit, avait cru que l'avarice... proposé trois cents... Mais Blacourt revoyait l'Italienne nue, le corps magnifique dans la transparence de la chemise; telle il avait surpris Maddalena, le matin, en allant la supplier encore... Sa luxure l'avait emporté. Il congédiait Louchard penaud.

Dès lors, il avait vécu dans de perpétuelles transes, n'osant déménager, crainte de perdre la sauvegarde de Malonsky, et la présence affolante de la belle fille. Il ne sortait que la nuit, les journées passées à tourner autour de ces jupes dont l'odeur poivrée, une fragrance d'oeillet et un parfum de chair faisaient palpiter ses narines, l'alanguissait, dompté comme une bête, l'œil luisant, les nerfs tendus. Il jouait d'interminables rams, aux enjeux de baisers pour lui, de bijoux pour elle. Baisers fuyants, tombés dans les cheveux ou le cou, bijoux âprement réclamés, extorqués. Le muscat poissait les verres; les sachets de poudre et de satin, dans les tiroirs ouverts, embaumaient le linge en piles, les bas à jour, les pantalons brodés, toutes ces

frêles blancheurs qui touchaient sa peau, évoquaient la rondeur des contours, l'intimité du sexe. Blacourt les maniait de doigts lents. Elle s'habillait devant lui, s'amusant à le voir souffrir, prêt au viol, retenu par la menace du Polonais; au moindre bruit, elle le fourrait, l'oubliait dans un placard. Vingt fois, il eût voulu quitter l'ensorceleuse, ce Paris où il se sentait perdu, pour Versailles où régnaient l'ordre, la sécurité, la joie. Il revenait, restait toujours.

Quand l'ombre descendait, douce, Malonsky, à des heures irrégulières, arrivait de Neuilly, les vêtements déchirés, poudreux. Blacourt devait assister à la toilette de son meilleur ami, subi, détesté. Puis tous trois, brillants, gagnaient un restaurant de nuit, y retrouvaient quelques officiers des innombrables étatsmajors, flanqués de leurs compagnes de hasard. Dociles, les filles du boulevard fêtaient leurs nouveaux maîtres : des risque-tout, des gars musclés, pas de ces petits crevés en papier mâché, mais de bons zigues, qui rigolaient ferme!

Et c'étaient des tournées de mauvais lieux et de cafés, jusqu'à l'heure où les patrouilles ordonnées par Il le Comité central faisaient fermer les devantures, éteindre les lampes. La nuit s'achevait en ripaille derrière les portes closes d'une maison de passe ou d'un tripot, en parties jusqu'au petit jour. Les enjeux cette fois étaient de bon argent, si les cartes étaient biseautées. On rencontrait là toute une fripouille cosmopohte, des aigrefins de marque. A mesure que s'enflait le porte-feuille de Malonsky, Blacourt voyait le sien s'aplatir. Quant à Maddalena, il s'émerveillait devant sa bourse toujours pleine d'un or qui semblait se renouveler à une invisible source. Sans doute, sa vie dissimulait un mystère. Elle devait être de haute naissance, princesse?...

L'Italienne avait des disparitions subites, recevait parfois de furtives visites. Blacourt, un matin, avait entendu, son oreille collée au bois de la porte, jar-

gonner de l'allemand. Un juif silésien^ avait-elle expliqué sans trouble, qui venait lui offrir des coupons de soie.

La bouche pâteuse, il tira du lit ses jambes poilues, s'habilla, morne. Depuis deux jours — une de ces fugues dont elle était coutumière — Maddalena avait disparu. DeMalonsky, plus de nouvelles. Blacourt avait bu, seul, hier soir, plus que de raison pour s'étourdir. Si la diablesse était à Neuilly, près de ce pandour?... Il en eut un frisson de jalousie fouaillée, comme chaque fois qu'il pensait de façon précise à leur accouplement. S'il y allait?... Sa jalousie se fondit en frayeur. Sale endroit I avec ses maisons en marmelade, son ouragan d'obus et de balles... Il sentit le reprendre aux moelles un tremblement.

Une fois déjà il avait voulu poursuivre Maddalena aux avant-postes. Rien que jusqu'aux remparts ii avait dû plus de dix fois se coucher à terre, raser des maisons. A quelques pas de lui, place de Gourcelles, il avait vu tomber une vieille qui promenait son chien. Une flaque de sang s'élargissait, aux abois lugubres de la petite bête qui voulait filer, s'étranglait à la laisse retenue par la main crispée. Porte Bineau, moins exposée que les autres, il avait eu beau exhiber le propre laissez-passer de Malonsky, timbré de toutes les couleurs, paraphé en règle. La sentinelle avancée avait examiné, rendu le papier; et d'une voix rauque : « On ne passe pas, faut le cachet rouge I » En vain Blacourt le lui mettait sous les yeux, protestait de l'excellence du sauf-conduit, l'homme ivre soulevait une paupière pesante, essayait inutilement de distinguer, répétait : « Faut le cachet rouge! On ne passe pas. » Blacourt hélait un des gardes, musant près du pont-levis, réclamait d'être conduit devant un officier ou un sousoiïicier. « Ahl bien oui, il y a personnel — Le caporal! — Il pionce! — Le sergent? — 11 est malade. — Le capitaine? — Savons pas ousqu'il est. »

« Matin, s'était dit Blacourt^ voilà une porte bien :

gardée... Pour sortir, pas mèche, mais pour entrer?... Qu'est-ce qu'ils attendent, à Versailles? »... Il s'en était tenu là, avait fait demi-tour, regagnant en hâte la zone abritée, son terrier de la rue de Provence.

Il s'habilla sans entrain ; la journée^, splendide, lui parut noire, de l'éclipsé de Maddalena. Ces gens-là l'avaient plumé, se moquaient de lui. Et hier en rentrant, pour comble de déveine, il avait cru apercevoir, traversant la rue, ïinet sur un cheval qu'il connaissait bien : il aurait dû suivre le conseil de Louchard. Qu'est-ce qu'il fichait là, à gaspiller son temps? Il ne savait même plus comment il vivait. Un calendrier traînait sur une boîte à ouvrage. Il s'y repéra. Déjà le 20 avril ! C'était idiot, voyons. Tous ses anciens camarades de fête étaient depuis beau temps envolés, se gobergeaient qui à Versailles, qui à Biarritz, qui à Cannes.

Des coups de pommeau de sabre, ébranlant la porte,

lui retentirent au creux de l'estomac. Tinet t... Il fit le

mort, retint son haleine. « Blacourt! Gros garçon f »

. c'était la voix impérieuse de Malonsky. Il souffla,

ouvrit tremblant encore.

— En route t Je vous emmène. Nous déjeunons à Neuilly.

Il devint blême, balbutia. Mais l'autre :

— C'est Maddalena qui vous invite. Menu de choix, • et des vins ! ... Il clappa, sourit : — Et pour l'orchestre :

Boumf bouml zssf... Ça ne vous fait pas peur?

— Mais... dit Blacourt.

— Tant mieux! on se fait à tous les bruits. Afl'aire d'habitude. Votre veston, votre chapeau, là... Sapristi I

. Vous n'oubliez que la cravate!

D'une main fébrile, Blacourt se reprenait à deux fois pour nouer, de travers, le ruban de soie que d'habitude, irréprochable, il disposait en plis savants. Il était éperdu, entre la joie de frôler bientôt la créa-

. ture dont il ne pouvait se passer, et l'épouvante d'affronter, pour la première fois, le péril dont il s'était

toujours garé. En silence, il obéissait, lançant à Malonsky, quand il tournait le dos, des regards de haine, souriant jaune, quand celui-ci le dévisageait... Sous ces yeux froids il fallait marcher, bon gré mal gré!

Attelé de deux rosses, le phaéton stationnait en bas; il était devenu la voiture particulière de l'état-major de Dombrowski. Blacourt y monta, en notant avec tristesse que le vernis s'écaillait, avec inquiétude qu'une balle avait traversé le coussin, d'où le crin sortait. Les chevaux à Tinet, la voiture à Malonsky, il était écrit que tout l'équipage, sauvé des réquisitions du siège, serait la proie de cette maudite émeute! Le Polonais prenait les guides des mains d'un jeune pupille de la garde nationale, à képi bleu et guêtres blanches, qui, vêtu d'une blouse et d'une culotte de toile grise, le visage pâle d'un voyou, servait de groom. Malonsky toucha du fouet, dit délicatement, en désignant les rosses qui buttaient :

— Que n'ai-je vos beaux chevaux pour vous conduire!

La rue Royale, la place de la Concorde, les Champs- Elysées... Tout au bout, dominant la double haie rétrécie des cimes de l'avenue, l'Arc ouvrait sur l'azur son porche gigantesque. Les badauds béants, les passants affairés circulaient tranquilles. Jusqu'ici ça allait bien. Au rond-point, une ligne de gardes... La chaussée se vida, s'étendit déserte. Volets clos, les maisons aveugles, des boutiques au faîte, parurent sinistres dans le soleil. Aux angles des rues, des têtes de femmes, curieuses, se penchaient.

Un homme en courant traversa. Avec étonnement Blacourt reconnut le dos voûté, la figure effarée de Delourmel. Que diable venait-il faire là?... Le petit rentier depuis quelques jours vivait sur un gril. La tante de Neuilly était-elle morte, sous sa maisonnette écroulée? llespirait-elle au fond d'une cave? Avaitelle eu soin d'y serrer ses papiers, l'argent?... Blacourt dislinffuait à présent le détail des bas-reliefi.

LA COiMMUNE 311

Dans l'orbe de la grande voûte, un obus, loin éclata.

— Bigre f fit Blacourt.

— Il a dû tomber, dit Malonsky, aux deux tiers de l'avenue de la Grande-Armée.

« Nous allons y passer, » songea Blacourt. Devant eux la ligne droite filait jusqu'à Gourbevoie, poudreuse et nue, ainsi qu'un large chemin de mort. Le phaéton contourna l'Arc, au trot paisible des bêtes que Malonsky, ganté de clair, maintenait, guides hautes, comme pour une promenade au Bois, On croisa un bataillon qui venait d'être relevé. Deux cantinières en jupes courtes, revolver à la ceinture,, ouvraient la marche; les gardes harassés, poudreux, portaient, au bout de leurs fusils, des branches d'aubépine.

Aux coups espacés de l'avancée, les canons de Gourbevoie ripostaient dru. Blacourt exécra les servants acharnés. On les comptait, là-bas: sixpetites silhouettes calmes, allant et venant, à l'abri de la barricade. Il eût voulu précipiter Malonsky du siège, que la roue lui écrasât la tête. Le vol sifflant des obus se rapprochait. C'était fou de se laisser traîner dans des endroits pareils, on voulait donc l'assassiner?... Il poussait des soupirs, des grognements, devenu verdâtre.

Le phaéton ne s'arrêta qu'à hauteur de la Porte- Maillot, Malonsky descendait un moment, inspectait, imperturbable. Blacourt s'effaça derrière la voiture, surveillant le ciel. Trois artilleurs, deux gardes, un marin, aidés d'un enfant qui apportait les projectiles, formaient tout le personnel de la batterie, et cinquante gardes postés à l'écart toute la garnison de la Porte. Sur l'assourdissant tonnerre du Mont-Valérien crépitait l'éclatement des boîtes à mitraille. Du côté de Neuilly, la fusillade s'entendait, distincte.

Soudain, contre Malonsky, le pointeur penché sur une des gueules de bronze s'abattit, la poitrine trouée. Le sang mouilla l'affût. Quelques mouvements convulsifs, puis plus rien. «Peut-on mourir si vite? » songea Blacourt, horrifié. Les cinq servants se regardaient

bras ballants. Aucun d'eux ne savait pointer. Le gosse s'avança, s'offrit. Ça le connaissait, cette mécanique ! Qu'on le laissât essayer!... Une déchirante plainte siffla encore^ les fit taire tous... — « Pet! dit l'enfant, v'ià le musicien 1 » L'obus passait, frappait au loin une maison. Des volets et des moellons cascadèrent. Déjà, autour du canon sanglant, tous s'empressaient; le petit pointeur, dans un silence d'attente, visa. Le coup retentit terrible. Une voix rappelait Blacourt à lui, c'était Malonsky. Prolongeant le supplice, il remontait sur le siège. Ni les chevaux ni le pupille qui les tenait n'avaient bronché.

Le long des remparts, jusqu'à la porte des Ternes, le phaéton défila sous le feu. Dans une des casemates, des cadavres de fédérés s'empilaient, pieds nus. La porte franchie, Malonsky mit les chevaux au pas. Blacourt, effondré, n'était plus qu'un paquet inerte. Une avenue s'allongea, bordée de jardins aux murs éventrés, aux palissades rompues; des massifs d'arbustes, de hauts arbres s'élançaient, verdure fraîche, dans la lumière. Les lilas dressaient leurs grappes mauves et blanches, d'hier écloses. Des giroflées embaumaient. Les pervenches couraient dans l'herbe. Une pelouse arrondit ses gazons, semés de marmites renversées, de fusils, de débris de bouteilles; autour d'une énorme boule de verre étamé des fédérés soûls dansaient, en se tenant par la main. Leur farandole folle se déformait, bestiale, dans le miroir convexe. D'autres dormaient sur le ventre, assommés. Le fracas des obus domina tout, tournoya dans le ciel clair. Des balles bourdonnèrent, guêpes de plomb, harcelantes.

Ce bruit de mort, Malonsky ne l'entendait plus, voyait avec des yeux secs la rafale qui saccageait, ensanglantait Neuilly, au point que, par pitié de ses habitants massacrés entre deux feux, les journaux, les Ligues invoquaient une trêve, négociaient à Versailles quelques instants de grâce qui permissent à ces pauvres gens de fuir leurs ruines. La lutte se poursui-

LA COxMMUNE 313

vait^ implacable, entre le corps d'armée de Ladmirault et la poignée d'hommes de Dombrowski, jamais renouvelés, retrouvant dans l'alcool l'aliment de leurs forces, celte flambée qui les soutenait, en les brûlant. Ils vivaient une espèce de rêve frénétique, ivresse confuse où leurs vies de privations et de soufl'rances s'exaltaient dans le vertige de l'action, une joie de revanche, heureuse de tuer, insouciante de mourir.

Pendant ce temps l'armée de Versailles avançait, lentement, mais à coup sûr. A gauche, elle enlevait la redoute de Gennevilliers, puis le château de Bécon d'où des batteries, aussitôt construites, contrebattaient les canons fédérés de Glichy et d'Asnières; elle s'emparait de la gare, les gendarmes occupaient Bois- Colombes. Ainsi, l'insurrection était contenue désormais sur la rive droite. A l'autre bout de la ligne, Cissey, dont les tranchées étaient chaque jour attaquées, cheminait pas à pas vers Issy, établissait ses parallèles entre Glamart et Châtillon, tandis que sur les crêtes les ouvrages destinés à la grosse artillerie achevaient de s'épauler, de s'armer.

Blacourt vivait un cauchemar atroce; un piquet d'hommes passaient en chantant; au 31 de la rue Peyronnet, la voiture s'arrêtait, disparaissait... Emmenée par le groom? envolée?... Une cour où des fédérés campent; des marches contre lesquelles on trébuche; une chambre où deux officiers, haut bottés, torsadés de galons, vocifèrent... Maddalena, sereine, pinçait une guitare ancienne à ventre d'écaillé, épave précieuse d'un hôtel à sac. Assise sur un coin de table, la tête de côté, elle souriait en faunesse, une jambe croisée, découvrant dans le bas de soie cerise le galbe plein du mollet. La vibration des cordes résonna soudain, avec la gaieté chaude de la voix, rythmant le chant napolitain :

Vieni sul mar, Vieni a voguar...

La belle fille éclata de rire :

— Voilà mon amoureux 1

Blacourt haït, d'un revirement brusque, la coquine qui se jouait de lui. Même le bout de peau ambrée entrevu, au-dessus de la jarretière, quand elle décroisa les jambes, ne parvint pas à Tasservir. Il suivit hargneusement, en chien qui eût voulu mordre, les trois compagnons et Maddalena. C'était l'heure du repas... Le patron? Absent! En une de ses visites théâtrales où il arborait le grand manteau, les gants blancs, l'uniforme neuf aux étoiles de divisionnaire, Dombrowski, suivi de presque tout son état-major, était allé au ministère réclamer quelques-unes de ces compagnies de marche, dont le factotum de Gluseret déjà refroidi envers Rossel, un colonel Meyer, échafaudait sur les états la vaine addition.

On traversait des jardins. Un pavillon à la porte crochetée montra, sous des arbres de Judée tout roses de fleurs, ses fauteuils d'osier, sa table couverte deij jambons, d'andouilles et de bouteilles. Les cachets de| vieille cire, les toiles d'araignée poudreuses disaient le choix d'une bonne cave. Malonsky creva une boîte de conserves truffées, tandis qu'avec un accent va-! laque l'un des officiers louait l'approvisionnement de l'épicier, dont la boutique, saccagée en forme, payait les droits de la guerre. L'autre remplit les verres à pleins bords. Maddalena leva le sien, en lançant à Blacourt une aguichante œillade. J

— A votre santé I -^ L'orchestre promis par Malonsky souligna le toast

d'un déchaînement de grosse caisse et de flûtes. Lei coups sourds se précipitèrent. D'aigres modulation» gémirent; une branche cassée vint heurter la vitre entra avec ses feuilles, secouant sur le parquet lei pétales roses. Blacourt reposa, sans y toucher, soi verre tremblant. Le cœur lui remontait aux lèvres Une seule idée : s'échapper, fuir à tout jamais ce antre mortel, ces êtres de proie, s'arracher des serrer

du Polonais, de cette gueuse dont la chair, maniée là, sous ses yeux, ne lui faisait presque plus envie, et dont la méchanceté avait passé la mesure, l'exaspérait. Moqueuse, elle lui jetait la peau des rondelles de saucisson, tandis que Malonsky, une main au corsage débraillé, d'où le sein blanc sortit rond et ferme, l'autre main à la bouteille, alternait baisers et rasades. Sans plus se soucier de Blacourt que d'un jouet hors d'usage, tous quatre faisaient ripaille, jouissaient à plein de l'heure aventureuse.

De ce qui se passait au dehors, la ruée des événe- ' ments, la cause pour laquelle, ici et là, des Français >', mouraient, ni le lieutenant Potopensco, ni le capitaine Ivanhoff^ ni le colonel Malonsky, ni Maddalena, aucun de ces étrangers ne s'en souciait.

Tandis que Thiers, comme sur un vaste échiquier, mesurait ses coups, avançait ses pièces, la Commune usait le temps à recevoir toute sorte de délégations, ou bien, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, à saluer les bataillons qui partaient aux avant-postes ou qui en revenaient — harangue, remise de drapeaux rouges, don de revolvers d'honneur, airs de fanfare, — ou bien dans le tohu-bohu de ses séances, elle légiférait. Paperasserie incohérente, résidu des phrases fiévreuses, irréfléchies, bruissant en cette salle étroite, où beaucoup arrivaient au vote sans savoir de quoi il s'agissait, n'ayant le temps ni la capacité de rien étudier: où d'autres venaient à peine, si rares qu'on avait dû les menacer de la perte du traitement. Les uns s'absorbant dans la direction de leurs arrondissements, les autres pliant sous le poids de charges diverses, distraits aussi par l'action militaire où ils s'appliquaient, celui-ci toujours caracolant, celui-là rivé à sa lorgnette d'approche ; tous saisissant, au hasard de leurs rancunes et de leurs amitiés, une opinion au vol, criant, gesticulant, demandant sans cesse la parole pour « une motion d'ordre ».

Et c'était un décret, élaboré dans son rêve brouillon par la minorité socialiste, qui prescrivait le recensement des ateliers clos ou abandonnés, et, contre indemnité aux patrons déserteurs, leur attribution aux ouvriers groupés en sociétés coopératives. C'était la loi sur les échéances qui ouvrait un crédit de trois ans aux débiteurs, escomptait le temps fugace, le lendemain précaire. C'étaient des notes du délégué à la guerre, instituant une cour martiale avec Rossel pour président, prohibant toute perquisition des gardes faite sans ordre. C'était un nouvel ukase des modérés, le troisième! édictant des mesures de sauvegarde pour la liberté individuelle, menaçant de répressions sévères toute arrestation illégale.

Cependant, dans bien des quartiers, les crosses des perquisitionneurs frappaient à tous les étages. Aux domiciles des gouvernants du 4 Septembre, tous les papiers étaient saisis, de sales calomnies aussitôt répandues. Des gardes en goguette forçaient le consulat de Belgique, organisaient un bal dans les salons. L'indiscipline et l'abstention, parmi les rares compagnies de marche et les innombrables sédentaires, sévissaient. Les prisons regorgeaient, cellules pleines, pi bien que des dortoirs s'improvisaient par fournées. Des barricades monumentales obstruaient la place de' la Concorde, coupaient les rues où les quêtes aveci musique, les mendiants se multipliaient. La penséej libre, la voix publique étouffaient un peu plus, sou3 le bâillon : quatre journaux supprimés élargissaient le silence. Les églises, une à une, étaient envahies,! pillées, fermées : Saint-Éloi, Saint-Leu, Saint-Roch,| Saint-Médard, Saint-Jacques du llaut-Pas, la chapelle Bréa, la chapelle des Tuileries... A Ménilmontant,; sous les voûtes de Notre-Dame de la Croix, le premier! des clubs tenus depuis la Révolution en lieu consacré' s'installait, fantômal, à la demi-clarté clignotante des lampes...

Aux couvents de Picpus, les religieux étaient arrô-

à Saint-Lazare. Le sol bourré des morts de la Commune de 93 rendait, sous les fouilles, des restes blanchis. L'imagination populaire y voyait les victimes des prêtres. De vieux lits orthopédiques, trouvés dans un grenier, devenaient des instruments de torturantes débauches. D'un traité des accouchements, thèse scientifique donnée à l'un des Pères par son neveu, et prise sur un des rayons de livres, on concluait à des cours d'avortement régulièrement professés à ces dames. La presse rouge bavait, écumait. Vermesch, dans le Père Dachêne, en une colère « bougrement patriotique » : — ah! foutre de foutre! ah! nom de Dieu! — exploitait la crédulité des imbéciles, remuait un fond de sanie et de boue.

A Saint-Laurent, des bruits mystérieux soulevaient le quartier, gagnaient de proche en proche ; d'autres ossements humains, découverts dans la crypte par une descente de justice, donnaient lieu à une légende de crimes plus retentissante encore. Quatorze squelettes, méthodiquement rangés, témoignaient, pour la foule des gobe-mouches, — Homais et Prudhommes indignés, ou bas sectaires, — des assassinats et des viols, de toute la louche besogne séculaire du clergé! Entrée, cinquante centimes. Traqués, honnis, la plupart des prêtres restés à Paris disaient leurs messes en catimini, dans des chapelles obscures ou des appartements de fidèles, circulaient en vêtements séculiers, la barbe longue.

Rue Sainte-Scolastique, le déjeuner expédié, Poncée laissait Martial avec sa mère. L'excellente femme passait son temps à soigner les blessés, dans une de ces ambulances privées, fondées sur Tappel de la citoyenne lAndrée Léo, et qui, çà et là, suppléaient à la pénurie ,du service médical. Par le départ des docteurs, des professeurs en renom, il était désorganisé au point que le fonctionnement des hôpitaux et des grandes ambulances, si régulier pendant le siège, en souffrait.

Un certain nombre pourtant, plaçant leur devoir d'humanité au-dessus des discussions politiques, était resté, s'employait double; ils soignaient côte à côte les blessés, d'où qu'ils vinssent, également à plaindre ians la fatalité de la souffrance. Tels Broca, Verneuil^ Irélat, tels Danet au Luxembourg, Alphonse Guérin à Saint-Louis. Les cours de l'École de médecine avaient dû être suspendus; la Commune avait fait appel au dévouement de tous les officiers de santé, étudiants, professeurs libres.

Les heures qu'elle ne donnait pas à la charité anonyme, et que lui laissait la tenue ponctuelle de son ménage, Mme Poncet les consacrait à des bienfaisances dans le quartier. Ainsi tous les jours elle allait mettre de l'ordre dans le minuscule logis de Gatisse, où les cinq fillettes trottaient comme de petits rats, faisaient, sous la surveillance de l'aînée, la besogne domestique. D'un tour de main Mme Poncet débarbouillait l'une, faisait avaler à la plus jeune son huile de foie de morue; une autre lui récitait sa leçon. Elle était une espèce de Providence bourrue et bonne, toujours des provisions, une sucrerie dans son cabas.

— Puisque tu vas chez Gatisse, porte-leur ça!

Elle bourrait la poche de son mari d'une moitié de gâteau aux raisins secs, prestement enveloppé d'un papier blanc. Elle sourit au sourire de Martial, heureuse de l'avoir là, à elle, de retrouver^ de garder un peu, si abattu qu'il fût, ce grand fils qui avait sa vie, que l'existence éloignait.

Poncet traversa vite le jardinet, sans un coup d'oeil à ses fleurs, à ses arbres. Il craignait de manquer Gatisse, qui, entre deux besognes, s'échappait toujours de la mairie à midi, venait manger un morceau en compagnie de ses petites. Il voulait lui parler de Mar- , tial. Des figures suspectes avaient dévisagé le jeune homme à ses premières sorties. Et si une dénonciation... Gatisse, prévenu, pouvait être utile à la mairie.

Le chimiste marchait tête basse. Malgré son invincible ténacité, son espoir quand même, il était dans une heure de lassitude. Les démarches réitérées pour l'obtention d'un armistice à Neuilly, — demain les députés de la Ligue iraient supplier Thiers, — l'arrestation près de Vanves, l'incarcération inique de Lockroy, le remplissaient d'amertume. L'ex-député de la Seine avait été conduit à Versailles comme un malfaiteur, entre des cavaliers revolver haut. Pourtant, si du côté de l'Assemblée, de Thiers, nulle concession n'était à attendre, on pouvait peut-être se tourner, avec une lueur de confiance, vers le secours du dehors, le mouvement de conciliation qui se manifestait à travers la province, enfin émue.

Le désir des grandes villes, la volonté du pays seuls pouvaient faire réfléchir le parti de l'ordre, une çrande pesée pacifique arrêter dans ses mains l'outil sanglant, l'armée. Déjà, du 31 mars au 10 avril, Perpignan, Roanne, Valence, Chalon-sur-Saône, Mar- :nande, Besançon, Saint-Omer avaient, par leurs conseils municipaux, adressé à M. Thiers leurs vœux pour e maintien de la République, pour les libertés com- Tiunales, protesté contre la politique de Versailles. Lille et Mâcon s'étaient fait entendre à leur tour, et 'avant-veille cinq délégués de Lyon, après avoir entreenu M. Thiers, s'étaient abouchés avec la Ligue dans me séance du soir chez Floquet. Hier, enfin, à une éunion publique, on avait décidé de se mettre en 'apport avec l'Union des Chambres syndicales, pour m programme commun, définitif d'action, sur les jases anciennes. Les francs-maçons, de leur côté, lommaient une commission nouvelle pour s'entendre ivec les deux autres Ligues, décidaient de faire appel i toutes les loges de province. C'était dans cet eflort collectif, l'unanime tentative de tous les esprits modérés pour faire tomber les armes, dissiper le sauvage iveuglement, qu'était la seule chance de salut, l'issue oossible dans cet impasse où l'on s'égorgeait.

De la Commune, pas plus que de Versailles, nulle détente probable. Ce n'était pas le renouvellement des dernières élections qui lui avait apporté plus d'autorité ni de sagesse; faible afflux de sang qui, loin de vivifier, chargeait d'une congestion acre les veines engorgées. Le bouillonnement de mars était tombé, l'élan de tout un peuple encore frémissant de la guerre et revendiquant ses libertés. Le cœur de Paris, déserté, désenchanté, n'avait battu cette fois que d'une pulsation pauvre. Vingt et un noms seuls, au lieu de trente et un, avaient pu réunir une dérisoire majorité. De .deux cent vingt-neuf mille, les bulletins de vote avaient dégringolé à cinquante-trois mille. L'effectif insurrectionnel se dévoilait du coup. Tel arrondissement, où dix mille voix s'étaient élevées, n'en entendaitpius s'aftirmer que deux mille. Même à BatignoUes, à Montmartre, aux Buttes-Chaumont, à Ménilmontant, les électeurs avaient diminué de moitié. Le succès eût rempli les urnes, elles restaient vides devant la partie perdue. Les maladresses et les fautes de la Commune, mais bien plus encore la force évidente de Versailles, la certitude de son triomphe, avaient écarté la bourgeoisie entière, refroidi jusqu'au peuple.

Poncet, tout en arpentant le trottoir, se souvint avec douleur de cette journée magnifique où, devant l'estrade rouge, les yeux levés vers le cadran de l'Hôtel de Ville, il avait, au fracas des salves, crié : Vivei la Commune 1 partagé dans une minute de délire l'enthousiasme populaire, subi ce magnétisme de la foule qui vous prend, vous secoue aux nerfs. Naïf, qui avaiti espéré contre toute possibilité, et malgré son expé-i rience du lent progrès, une éclosion immédiate, on ne-; sait quelle aurore mystérieuse, Tépanouissement d'une-; ère de justice, de l)onheur!... Naïf qui avait cru quci. devant cette révolution pacifique l'Assemblée, Thiers» n'oseraient...

De cette proclamation pompeuse des premiers élus, il rapprocha l'avènement furtif des derniers. Entrée

silencieuse dans l'Hôtel de Ville et l'Histoire. Fi^jurants nains d'un drame grandiose, ombres falotes du présent, sur les murs du passé 1

H en fit le compte. Pas une personnalité politique qui eût vraiment marqué avant la guerre. La vie tumultueuse du siège avec le quotidien contact des conseils de famille et le côte-à-côte des clubs, les menées obscures, le combat souterrain dans les rangs de rinternationale, c'est de cette trouble nuit que presque tous étaient sortis. Quelques-uns, désabusés, y rentraient d'eux-mêmes, sans vouloir affronter le dangereux tréteau, branlant sous les pieds; Briosne, un des meilleurs orateurs des réunions révolutionnaires sous l'Empire; Rogeard, le fier auteur des Propos de Labiénus, avaient refusé leur mandat, ne le jugeant point légal, faute d'être sanctionné par le huitième des électeurs. Quant à Menotti Garibaldi, aussi sage qu'avait été sonpère, il était trop avisé poui venir compromettre ici sa gloire italienne, en pure perte t

Il Restait un groupe disparate, déchet des élections de ■mars, tout aussi désordonné, impuissant, plus enfiévré encoredelaragedela défaite. Cluseret élu deux fois. Des publicistes comme ce jeune Charles Longuet, au long, maigre et turbulent corps; emprisonné pour délits de presse à la fin de l'Empire, proudhonien fervent qui, élu chef d'un bataillon jamais armé, avait barricadé, au 18 mars, et pris le Luxembourg; il avait été le théoricien des premiers jours, restait homme de plume, un modéré dont les doigts pourraient se tachei d'encre, non de sang... Comme Andrieu, professeui libre et bureaucrate, auteur d'une bonne Histoire du moyen âge, un gros homme borgne, plein de bonhomie et de simplicité... Comme Vésinier, dit Racine de buis, ancien secrétaire d'Eugène Sue, puis de femmes galantes : bossu et boiteux, d'esprit vif, qui, de Bruxelles, de Londres, de Genève, avait harcelé de pamphlets Napoléon ni et TlmpératricC; payé de longs

séjours à Sainte-Pélagie ses diatribes dans les journaux; implanté d'abord à la direction de V Officiel, il n'avait eu de cesse qu'il ne se fût hissé dans un des fauteuils de l'Hôtel de Ville, prêt à cracher son venin de soupçons, d'invectives... Gomme Eugène Pottier, qui, à cinquante-cinq ans, après des métiers divers, dirigeait à la fois un établissement de bains et une maison de dessins industriels; ancien ami de Murger, artiste et chansonnier, tournant aussi bien le couplet tendre que le refrain de V Internationale, un brave homme aux yeux fins, que son idéal social avait conduit dans cette bagarre, où malgré ses principes il devait se montrer peu, cantonné dans l'administration de son arrondissement.

Un artiste, fameux par sa vanité ronflante autant que par le réalisme de son talent, ses toiles vigoureuses, couvertes d'une pâte grasse et lourde : Courbet, gros enfant. De ces simples qui se croient des novateurs en prenant le contre-pied des opinions reçues, incapables de contrôle et de réflexion. Socialiste à tous crins, qui avait refusé la croix sous l'Empire, allait braillant des aphorismes contre tous les peintres en particulier (hors lui) et le monde en général. Éloquence de brasserie, grisée par les bravos ironiques des camarades; bourdon de club qui, dès le début du siège, réclamait le déboulonnement de la colonne Vendôme, le débaptisement de toutes les rues aux noms de généraux ou de victoires, comme « coupables de perpétuer le souvenir et l'idée antidémocratique de la guerre ».

Des petits bourgeois, de professions diverses. Deuxj membres du Comité central, des premiers à la peine' et qui s'impatientaient de ne point être à l'honneur,! rentraient, en place conquise : Arnold, un architecte, exsous-inspecteur des travaux de la Ville; sans caractère, sous le ton sec, cassant... Viard, négociant trapu, chevelu, barbu, s'avouant « jeune, mais pratique » et comme tel s'avérant violent, décidé... Un ex-em-

LA COMxMUNE ' 323

ployé du Crédit foncier, A. Dupont, trente ans, blond, distingué; fait pour une vie normale dans l'ombre, il avait été mis en lumière par le procès de Blois, les quinze ans de prison dont, grâce au 4 Septembre, il n'avait fait que vingt-cinq jours ; il achevait de se perdre, dans le flamboiement de la Commune... Un docteur, Pillot, vieillard chauve aux yeux vagues, à la voix chevrotante, prêtre défroqué qui en 48 s'était fait chef d'une secte communiste et athée, les pilottistes, président habituel du club de l'École de médejCine, visionnaire sanglant.

|i Cinq ouvriers, dont un formier pour bottes et trois sordonniers. Déjà nombreux dans la première fouraée, ces sédentaires voûtés sur leurs cuirs apportaient quelque chose d'âpre et d'amer, les méditations les longues heures concentrées; la main s'occupe, nachinale ; la cervelle trotte, suit la mêlée qui de 'autre côté de la vitre va et vient; dans l'odeur ipaisse de l'échoppe, une société meilleure s'ébauche. >erraillier, maigre, grêlé, un intelligent qui savait aire écouter sa voix rauque et qui avait réfféchi sur les [uestions ouvrières. — Sicard, un bandeau sur l'œil, utre parleur, mais violent et incapable. — Trinquet, e Belleville, petit homme court au visage fermé et ,ur, qui a pris pour argent comptant la fausse monaie des clubs; capable, lui, d'une énergie réfléchie t farouche. — Un feuillagiste devenu employé de ommerce, Johannard, beau blond à l'uniforme chalarré, l'un des membres actifs de l'Internationale, uréolé d'une détention à Mazas, l'air doux, jusqu'à e qu'il devienne féroce.

Enfin, deux êtres de ténèbres, Philippe et Lonclas, ardant à leurs faces le jour poisseux des arrière-bouques de marchands de vin, l'ombre ignoble des malins à volets clos. Bouchons pourris sur Técume de la ague.

Que pouvaient ces vingt porte-paroles des illusions jiprêmesV Changeraient-ils quoi que ce fût au cours

inévitable des choses ? Poncet se répéta quelques détails confidentiels, à lui donnés par Jacquenne. Assombri de voir son zèle inefficace, ses efforts méconnus; jaloux de l'influence des uns, des autres, le sectaire, qu'il avait été relancer récemment dans le froid petit appartement de la rue Pavée pour essayer d'en tirer quelque bon mouvement en faveur de la Ligue, lui avait conté les dernières séances, ce que taisait VOfficiel dans ses comptes rendus. Une longue dispute sur la validation des élus avait fait éclater les animosités, la haine qui couvaient. Une minorité de treize voix contre vingt-six s'était nettement dessinée, accusant le différend dès le premier jour sensible : les scrupules des socialistes, plus modérés; l'intransigeance têtue des jacobins.

Jacquenne avait défié Poncet du regard et, les joues empourprées d'un feu brusque, il répondait à son blâme muet : « Que voulez-vous ? Pour s'embarrasser de légalité maintenant, il faudrait être fou !... Il avail ajouté, sombre : — Nous sommes dans le droit, h droit le plus impérieux, celui de la vie, pour nous nos idées, l'avenir I Si nous ne parvenons pas à le réa liser à présent^ ce rêve de tous les malheureux, ce avènement du peuple que vous souhaitez pourtant si cette occasion unique nous échappe... — il murmu rait : ces bataillons, ces forts, ces canons f... — c'ei est fait, pour vingt ans peut-être t Demain sera écras dans le sang, l'aube noyée, éteinte... »

De sa voix tranchante, il avait confessé sa foi, me lant l'utopie au possible, cinglant de coups brefs le compagnons qui, loin de la faciliter, compliquaient I besogne. Il avait dit la honteuse reculade de Pyat, s démission repoussée par le mépris de tous, Vermon dénonçant le fourbe, J.-B. Clément voulant que l'arrêtât : ne s'était-il pas découvert un subit amoi de la légalité, saisissait ce prétexte pour se retin « modestement avant la victoire j». Déjà, le 3 avril, la suite de la grancie sortie manquée, il avait prétey

l'utilité d'un voyage à Marseille, l'urgence d'aller chercher Garibaldi... Un ricanement l'avait accueilli : < Pas de ça, Pyat f Vous resterez ! » Cette fois , c'était Delescluze qui était intervenu.

Bien que le prestige du vétéran portât ombrage à Jacquenne, il avait résumé ces graves paroles : t Par j rancune personnelle, déceptions d'idées, on ne devait pas se retirer... Croyez-vous que tout le monde approuve ce qui se fait ici? Eh bien, il y a des membres qui sont restés, qui resteront jusqu'à la fin... Pour lui, il n'abandonnerait pas son poste, et s'il ne devait pas voir la victoire, il ne serait pas des derniers à être frappé aux remparts ou sur les marches de l'Hôtel de Ville... »

Poncet songea : t Savent-ils seulement pour quelle cause précise ils combattent? On ne le dirait point, à en juger par le programme tardif qu'ils viennent d'afficher, et que Jacquenne lui-même désavoue. Cela sent le factum, bâclé en hâte... »

Sous le titre de Déclaration au Peuple français, le journaliste Pierre Denis avait repris, retouché son élucubration de Paris ville libre. Vallès et Delescluze, ici et là, avaient corrigé, ajouté, et l'on avait, sans discussion, voté le tout. Passez muscade!... Entre quelques phrases justes sur la souffrance et les droits de Paris, s'étalait cette chimère : l'autonomie communale étendue à toutes les localités, chacune votant son impôt, organisant sa magistrature, sa poUce, son enseignement, sa milice; la fédération reconstituée au gré des sympathies, des intérêts, sous l'unité politique d'une délégation centrale... Un morcellement à lïnfini des forces lentement agrégées par les siècles,, la gerbe éparpillée d'un coup I

Ainsi, du mal de la centralisation à outrance, on passait au fléau de la dispersion totale. Les pouvoirs de la délégation, les obligations réciproques des communes, autant de points essentiels dont on ne soufflait mot. Poncet, admirateur de la llépublique des

Suisses, de tous ces petits peuples laborieux des cantons, — mais cette fédération-là avait été faite, cimentée par le temps ! — Poncetn'en trouvait que plus absurde ce soudain remaniement delà France, cette régression vers les provinces et les fiefs, cette négation de l'œuvre révolutionnaire^ qui avait achevé d'abattre octrois et barrières, fondé la République une et indivisible.

Non^ ce n'étaient ni ces hommes, ni leurs actes, ni leurs paroles,, qui pouvaient rattacher à la Commune les sympathies, si promptes à faire crédit au début 1 Et ce n'était pas non plus les changements qu'elle avait beau introduire, dans la forme de son administration! La commission executive, jugée trop faible, supprimée, faisait place à une sorte de conseil des ministres directeur, avec un délégué en titre à chaque département: toujours Cluseret à la guerre, Jourde aux finances, Grousset aux relations extérieures, Protot et Rigault à la justice et à la sûreté générale, Frankel au travail et à l'échange, Viard aux subsistances, Andrieu aux services publics, Vaillant à l'enseignement...

Ah ! s'il n'y avait pas, au-dessous du tréteau où les premiers rôles enflaient leurs joues, le peuple qui, lui, jouait pour de bon, y allait de sa conviction et de sa peauf... S'il n'y avait pas l'avenir en suspens, le sort de tant de malheureux!...

Son soliloque avait mené Poncet jusqu'à la porte du rez-de-chaussée de Gatisse. Elle béait sur un couloir verdi, entre les murs suintants et lézardés. Il hésita, cherchant le loquet. Des rires menus tintaient, une joie d'enfants derrière la cloison, et le bon rire du père répondait, sonore. Catisse, au milieu de la nichée encore à table, faisait danser, à son poing emmitouflé, sa serviette : un lapin blanc à grandes oreilles. 11 s'arrêta net, confus, et les museaux pâles se levèrent, dardant leurs yeux futés, leurs nez fins. Poncet sortait le gâteau de sa poche; les rires recommencèrent de plus belle. Les petites nattes sautaient sur les cous maigres.

C'était, avec le repas du soir, les veillées aux longues histoires, le moment heureux de la journée. L'aînée reprenait, d'un air digne, ses fonctions de petite maman. Depuis quelques jours elle allait à la chapelle de Saint-Pierre, où Paule Minck avait ouvert une école ; l'institutrice y professait, non loin de l'église transformée en atelier de femmes, travaillant à des fournitures militaires. Ainsi Catisse faisait preuve de civisme, servait en fonctionnaire docile le gouvernement qui le payait, le nourrissait, lui et ses filles. Pour ces rangées de quenottes affamées, ces corps anémiques, affaiblis par la boule de son noir du siège, il fallait le pain blanc quotidien, un peu de viande... Il fallait que dans ces yeux souvent luisants de fièvre un peu de santé revînt, un peu de gaieté passât.

Tandis que l'aînée découpait avec importance les parts, et que les autres écoutaient, furtives, en picorant les raisins secs, Poncet mettait Catisse au courant pour Martial... Le brave homme jura de faire tout ce qui dépendrait de lui. Dame ! à la commission municipale, on ne l'écoutait pas toujours, on le trouvait tiède... Poncet savait que Catisse s'efforçait de son mieux, serviable, pour arranger, pacifier... Il avait déjà rendu bien des services dans le quartier.

— Ah 1 fit l'employé avec un soupir... Quelle existence I et comment tout cela finira-t-il ?

Mélancolique, il jeta un coup d'œil tendre sur les cinq rats, les chères petites bonnes femmes qui ressemblaient à la morte... Elles grignotaient, joyeuses. Qu'aurait-il pu faire d'autre? Où aller? Où trouver l'argent, ce sale argent sans lequel ses filles s'étioleraient, ne pouvaient vivre?

Poncet, reconnaissant, sortait après une poignée de main, des baisers à la ronde... Il s'en revenait, plus soucieux... Pauvre Catisse !... Et combien de milliers comme lui étaient attachés au râtelier, au destin précaire, à la réussite ou au désastre de cette Commune, dont ils étaient le meilleur I

— Votre valise est fermée ? demanda la vieille Mme de Grandpré.

Bersheim descendait de sa chambre, venait, dans l'attente vide du départ, traîner au salon la dernière heure. Il prenait le train après le dîner.

— Quant à notre chère Anine, n'ayez aucune inquiétude ! C'est l'autre enfant de la maison. Tout le monde l'adore. Vous la retrouverez aussi belle et rose qu'aujourd'hui. Elle s'entend si bien avec Claire !... — Elle sourit : — Je ne parle pas même d'une autre personne.

Devant le silencieux chagrin des fiancés, maternelle, elle s'était souvenue d'avoir été jeune, elle aussi, d'avoir aimé. Elle avait proposé à Bersheim de garder Anine. Qu'avait-il besoin d'elle là-bas ? Un voyage si pénible, si fatigant... Du moment que Mme Bersheim devait revenir avec son mari, sitôt leurs affaires terminées, et que grand'mère Sophia avait promis de s'absenter de Metz, dans quelques mois, pour assister au mariage... Bersheim, très touché, la remerciait encore.

Son regard enveloppa la pièce chaude, le brocart rouge des murs, la vieille femme assise au coin de la cheminée, dans sa bergère dorée, sousTabat-jour paisible de la lampe. Oui, Anine serait en sécurité ici 1 II pensa, avec une anxiété obscure, à ce voyage qu'il avait déjà trop reculé. Malgré la joie de revoir sa femme, la nécessité de s'occuper de ses intérêts, il ne voyait plus

que la souffrance qui l'attendait là-bas : dans les vieilles rues pavées, sous ses fenêtres, le talon saccadé des bottes lourdes, le cliquetis arrogant des sabres...

Il regretta presque de quitter ce Versailles où le matin encore il ne pouvait respirer, en dépit de la familiale hospitalité des Grandpré. Allaient-ils lui manquer, ces couloirs, ces séances de l'Assemblée où le ramenait une invincible attraction, où il errait, promenant comme un vivant reproche son ombre de Lorrain, importun à tous, odieux à lui-même? Hélas I pas d'illusions à se faire! Les provinces perdues le seraient pour longtemps; avant qu'une guerre pût recommencer contre ce vainqueur qu'il fallait d'abord mettre des années à payer; avant que des armées capables de l'affronter fussent prêtes, bien de l'eau coulerait sous les ponts de Metz et de Strasbourg. L'Assemblée, toute à son rêve intérieur, sans se soucier même de ce que le pays pensait au fond, n'avait qu'un but : écraser d'abord, dans la Commune, la République, relever ensuite la monarchie...

11 eut à l'oreille les ricanements et les murmures dont la majorité avait accueilli la nouvelle proposition de Jean Brunet : qu'on se déclarât prêt à traiter avec Paris pour mettre fin à la guerre civile, que toute attaque immédiatement cessât... On préférait bâiller aux mouches, au lointain roulement de la canonnade, en écoutant les innombrables rapports sur les pétitions, dont les plus saugrenues semblaient celles qui réclamaient la conciliation, la paix ; on préférait discuter, voter en détail, interminablement, comme si le sort de Paris y était encore suspendu, la loi sur les loyers !

— Georges doit faire son possible pour rentrer de bonne heure, dit Mme de Grandpré. 11 tient à passer avec vous la dernière soirée.

Bersheim en fut réjoui et inquiet. 11 n'eût pas voulu s'en aller sur l'impression défavorable d'une discussion trop vive, et d'autre part il se passionnait aux

étonnantes confidences de M. de Grandpré. Le secrétaire, par son quotidien contact avec M. Thiers et ses familiers, lui était un journal parlant^ le mieux renseigné, le plus abondant. Par lui se révélaient, jour à jour, la face et l'envers politiques, drame ou comédie. Du cabinet de M. Thiers, grâce aux espions payés de toutes parts, rien de ce qui se passait à l'Hôtel de Ville, dans les délégations, les commissions, n'était secret. Justement, toute cette semaine, Bersheim avait suivi, à travers les racontars de Grandpré, les fils embrouillés des grandes intrigues qui s'entrecroisaient dans les dessous de la Commune, faisaient mouvoir, invisiblement, les acteurs.

Il avait appris de la sorte l'antagonisme latent de Rossel et de Gluseret : celui-ci mou, incertain, donnant de haut les ordres, et retombant aussitôt à sa vie facile d'intérêts et de plaisirs, plus que suspecte aux yeux de beaucoup ; celui-là tout d'une pièce en son rêve politique et militaire, suspect lui aussi, mais par son grandissant prestige; le Bonaparte de Brumaire s'évoquait ; ses propos tranchants, sa vive et lucide intelligence, qui séduisaient quelques-uns, en effrayaient davantage, et jusqu'à ses efforts pour imposer à la cohue armée un rappel de discipline. Un arrêt du jeune président du conseil de guerre, condamnant à mort un chef de bataillon pour refus de marcher à l'ennemi, avait été cassé par la commission de revision.

L'Iïôtel de Ville de loin flairait toute dictature, se méfiait de ses généraux, — forcé de les subir, prêt à les frapper, quitte demain à les ménager encore. Tel LuUier, qui depuis son évasion de la Gonciergerie bravait toute autorité, ses poches bourrées de revolvers, au milieu de gardes du corps; ses fidèles, Ganier d'Abin, du Bisson, lui assuraient, à Montmartre, à Ménilmontant, un appui, dressaient en face du pouvoir la conspiration des mécontents. 11 l'était d'autant plus qu'il avait échoué aux élections complémea-

taires du 16. Tel Assi, en qui l'on avait cherché à atteindre surtout le représentant du Comité central, et qui, déverrouillé, se pavanait maintenant, à la commission des munitions, tout fier d'avoir combattu, empêché l'élection de Lullier. TelBergeret, le mégalomane, qui, relaxé de la nuit précédente, présidait le jour même la séance de l'Hôtel de Ville, en attendant quelque bon poste...

Plus encore que ces conflits de personnalités, ce que la Commune redoutait par-dessus tout, c'était le Comité central, entièrement reconstitué, et qui, de jour en jour, abattait, allongeait ses mains avides. Voyant le vaisseau en péril, la barre folle, il voulait reprendre toute sa place, la direction d'antan. A la dernière séance, Moreau attaquait ouvertement les successeurs incapables : il fallait que le Comité reprît son rôle révolutionnaire; qu'une nouvelle assemblée de la garde nationale l'investît d'un mandat bien net; qu'il pût exercer le contrôle suprême.

Mais surtout les derniers actes de Raoul Rigault, la situation compromise du policier avaient intéressé Bersheim. Il voyait, dans les violations constantes de la liberté individuelle, une des pires fautes de la Commune. Heureusement, à force d'excès, le redoutable gamin avait lassé jusqu'à ses amis. Pilotell, qui, en même temps que les tiroirs de Ghaudey, avait vidé la caisse au journal l'Éclipsé, en arrêtant le directeur, venait d'être destitué. On avait aussi rendu à la Compagnie du Gaz 183,000 francs, pris au cours d'une perquisition d'armes. « Excès de zèle, » avait constaté V Officiel. Enfin, pour plus de contrôle, tout membre de la Commune était autorisé à pénétrer dans les prisons, trois délégués recevaient mission de visite, d'enquête... Nul doute que Rigault, en apprenant le TOte, ne fît quelque esclandre, se rebiffât sous le i blâme. Bersheim attendait avec impatience les dernières nouvelles.

— Voilà Georges! dit Mme de Grandpré.

Son visage fin s'éclaira^ sous ses cheveux blancs. Elle avait l'ouïe d'une étonnante délicatesse, le cœur prompt à percevoir,, dans le frôlement de pas lointains, celui de son fils. Elle aimait à revivre en lui, si élégant, d'un tact si juste, d'idées parfaites.

M. de Grandpré entrait sans hâte, la baisait au front, et serrant la main de Bersheim :

— Eh! ehl jolie séance aujourd'hui à l'Hôtel de Ville! Un ami dévoué vient de nous en apporter l'écho! Ça va bien, dans la ménagerie! Ils se sont encore dévorés entre eux. Si ça continue, quand nous aurons ouvert la porte, on ne trouvera plus, pour les chiens, « qu'un horrible mélange d'os et de chair meurtrie... » Il sourit à sa citation, continua : — Rigault a demandé qu'on rapportât le vote de la veille, au moins en ce qui concernait les prisonniers au secret. Arnould, indigné, prend la mouche, — de quels scrupules vont se piquer ces gredins? — proteste contre l'immoralité, l'injustice du secret, réclame l'instruction publique; Theisz en fait autant. Rigault déclare que, sans secret, pas d'instruction possible, ni de police, et paf! donne sa démission de délégué. Ferré emboîte le pas.

— Bravo! dit Bersheim. Qui prend la place?

— Le nommé Gournet... Attendez avant de vous réjouir! Il a fallu remplir le double vide dans la commission. On a donc renommé... qui?.. Ferré et Rigault. Elle est bien bonne! Tout à fait les figurants de cirque qui sortent en claquant une porte, rentrent par l'autre... Ce serait bouffon, si ce n'était lugubre.

La remarque portait. Bersheim acquiesça, d'un mouvement de tête. Grandpré eut le triomphe discret, flatta sa moustache :

— A propos, j'ai rencontré Du Breuil. Surchargé de besogne ! Il ne pourra venir dîner, accourra vous dire au revoir à la gare... Tout est sens dessus dessous, à cause de l'arrivée et de finstallation des nouveaux corps de Clinchant et dcDouay. Voilà l'armée au

grand complet. M. Thiers a bien raison d'être fier! En six semaines, avoir réuni cent quarante mille hommes^ amené sous Paris cette importante artillerie de siège, avec mille coups à tirer par pièce, approvisionnement inusité jusqu'ici pour l'attaque d^une place forte...

Bersheim répétait les chiffres, songeur. Cent quarante mille hommes, plus de la moitié de ce dont disposait la France contre les Allemands, à l'entrée en campagne 1 Cent quarante mille hommes, contre des Français!... Sourd à la remarque — on ne gouverne ipas avec de la sensiblerie! — Grandpré continuait :

— Avez-vous vu, au bord de l'étang des Suisses, ces beaux régiments? Quelle tenue sévère et ferme! File fait l'admiration de tous.

— Je les ai vus autour de Metz, dit Bersheim avec amertume.

Une circulaire officielle avait annoncé, le jour même, le renfort des vaillants soldats de Gravelotte, vanté l'héroïsme de leur défaite. Vaincus du sort, glorieux vaincus d'hier, en qui, par un éloge bien juste, — mais c^ui à pareille heure sonnait comme une flagornerie sanglante^ — on louait les vainqueurs de demain. Plus d'un, parmi eux, avait dû trouver l'encens grossier. La même proclamation notifiait, avec une dureté satisfaite, les combats des derniers jours, Bagneux enlevé le 20 aux fédérés, leurs attaques rejetées le long d'une route jonchée de morts, détruites à bout portant, le hideux drapeau rouge pris avec celui qui le portait...

Les travaux du génie terminés, les troupes concentrées, bientôt allaient commencer les opérations actives. L'effectif total était dénombré complaisamment : cinquante-trois batteries de tout calibre, soixante pièces de marine, quarante-cinq régiments d'infanterie, deux de gardes républicains et de gendarmes, treize de cavalerie, dix bataillons de chasseurs, dix compagnies du génie, plus une réserve de soixante mille hommes.

334 LA COxMMUNE

Grandpré se frotta les mains, attentif à leur blancheur et au luisant des ongles :

— Ce que la force est prête à accomplir, la ruse achève de le préparer! Domalain et Charpentier ont toute une petite armée dans la place. Arrohnson est en train de circonvenir Gluseret, Gournet, — et quelques autres! Boudard n'est pas loin d'aboutir à Passy, tient le colonel Laporte. Et ce n'est pas tout!...

D'un air de mystère, il caressa plus vivement ses mains longues et fines. Bersheim involontairement les regardait, dans leur souplesse sèche, leur pâleur cireuse. D'être si nettes, immaculées^ il semblait qu'aucune besogne politique ne les pouvait tacher.

— Quand vous serez de retour, conclut Grandpré, d'une façon ou d'une autre nous serons à Paris. C'en sera fait de ce gouvernement de singes et de tigres, de cette pitrerie sinistre, dont l'Europe et jusqu'au Nouveau Monde se gaussent!... Vous vous souvenez de cette belle histoire? Grousset annonçant, Mr6î>^ orôi, la flatteuse visite dont l'avait honoré le ministre plénipotentiaire de... la République de l'Equateur!... Ah! Ahf c'était un faux ministre, mon cher! Excellente farce d'un mauvais plaisant.

La douairière soupira :

— Dieu nous prendra enfin en pitié! Tout cela n'aura qu'un temps.

Bersheim pensa à l'archevêque, s'enquit du résultat des démarches. Mais Grandpré alfectait une réserve. Rien de décidé encore...

Pourtant, en même temps que les amis de Blanqui, le protecteur naturel de l'archevêque. Pie IX, s'était ému, avait adressé au nonce Ghigi des instructions, , le pressant de faire intervenir les représentants des puissances. Lord Lyons s'ctaut dérobé, le ministre américain, Washburne, qui, chargé des intérêts allemands à Paris pendant le siège, y séjournait constamment, avait accepté de s'entremettre. Un laissez-passer permanent de Rigault lui permettait de voir l'arche-

vêque à toute heure. Ainsi, des deux parts, M. Thiers était sollicité. Mais, peu enclin à une réponse favorable, surtout après la publication de la première lettre sur les fusillades, il se retranchait derrière la nécessité de consulter le conseil des ministres et la commission des quinze...

L'abbé Lagarde, ajourné au surlendemain après quatre visites, en avisait l'archevêque et de Flotte, en les avertissant du mauvais effet causé par les divulgations de V Affranchi... Le 18, ne voyant rien venir, Mgr Darboy avait écrit à son vicaire, ne l'autorisant à demeurer que vingt-quatre heures encore... Un billet de Lagarde, griffonné au crayon, arguait, en réponse, que M. Thiers le retenait toujours; il écrirait sitôt du nouveau... Le 23, un ordre, transmis en double par une personne sûre et par les soins de Washburne et du nonce, prescrivait au prêtre en rupture d'écrou de rentrer à Mazas, auprès du prélat : « On ne comprenait guère que dix jours ne pussent suffire à un gouvernement pour accepter ou non l'échange proposé ». Les choses en étaient là, dans une pénombre vague et un peu louche, un mystère de calculs et d'arrière-pensées, où la décision du conseil des ministres et de la commission des quinze, tenue secrète, ajoutait une anxiété.

Bersheim s'étonna, pour la seconde fois, du peu d'écho que rencontrait sa sympathie envers les otages. Il admirait la noble figure de Mgr Darboy, son gallicanisme avéré, la largeur d'idées avec laquelle il avait tcombattu, au dernier concile, le pouvoir temporel. Lui, protestant, s'émouvait beaucoup plus de son sort que bien des catholiques. Diplomatiquement, Grand- 'pré pinçait les lèvres : sujet réservé. Inutile d'entamer une discussion; il eût fallu révéler la pensée intime de Thiers, qui n'aurait pas eu le beau rôle.

Sa mère souriait, par habitude, de cet inlassable sourire qui s'accommodait de tout, à tout, jugeant de haut, avec une bienveillance aimable, qu'entretenait

la certitude de la fortune solide, du confort ouaté. Anine et Glaire entraient. Mme de Grandpré tourna vers elles, sous le face-à-main d'écaillé, son regard émoussé, vif encore. Et de la même bonne grâce elle souriait à sa bru et à la jeune fille.

Bersheim tendrement contempla Anine, surprit un regret dans un rapide coup d'œil déçu. Elle pensait, non à lui qui allait s'éloigner pour quelques semaines, mais à Du Breuil, absent pour une heure I II ne s'en formalisa pas, à peine une brève tristesse involontaire l'effleurait... C'était la loi éternelle; les jeunes élancés vers leur destin, vers la lumière, les vieux pas à pas rentrant dans l'ombre... Qu'y faire? C'était ainsi I Du moins ses enfants se rebâtiraient leurs foyers, à la flamme desquels il réchaufferait sa vieillesse déracinée. Qu'Anine fût heureuse, que Maurice à son tour trouvât une bonne femme, sa tâche à lui serait remplie...

Le lendemain, tout au matin, dans la salle à manger de la rue Sainte-Scolastique^ les Poncet prenaient leur café au lait devant leurs fenêtres ouvertes, malgré l'air vif, sur le jardinet. Les oiseaux piaillaient au jour, sous les feuilles larges des marronniers, hérissés de thyrses roses. Paris, aux vitres diamantées de soleil, étincelait confus dans la brume légère. Mme Poncet, étalant sur une miche entamée le beurre perlé d'eau crémeuse^ dit, avec un regard afl'ectueux :

— C'est pour toi, Martial. Pas de croissant chaud aujourd'hui.

— C'est vrai, fit Poncet, le travail de nuit est interdit dans les boulangeries.

11 haussa les épaules. Martial se laissait dorloter, malheureux au fond, les doigts lui démangeant d'un besoin de travail, l'âme impuissante. Que faisait-il là, inutile? Artiste, comment l'être, dans ce bouleversement de la vie, quand les sources d'émotion étaient empoisonnées partout?.., Citoyen, il se rejetait avec

dégoût d'un parti à l'autre, ne trouvant dans aucun de ces extrêmes un mobile impérieux d'agir. Il enviait

I presque ses parents, qui eux du moins trompaient leur angoisse. Sa mère, s'entêtant à courir les ambulances, religieuse laïque, suppléant aux autres, aidant

îles blessés à souffrir, entre ces murs où beaucoup, redevenus des enfants plaintifs et crédules, cher-

llchaienten vain la cornette blanche, les christs enlevés. Son père... Il admira le net visage aux yeux de foi, les tempes larges sous la mèche grise. Le chimiste, repoussant sa tasse, regardait joyeusement du côté du ciel et de Paris, de la lumière tombant en nappe, à travers la floconnante brume, sur la ville immense. Puis, se tournant vers sa femme et son fils, il leur sourit, avec une malice où il y avait un peu de mélancolie :

Il — Voilà une date qui marquera dans l'histoire de notre Ligue. Mardi 25 avril! Les pauvres gens de Neuilly s'en souviendront! Ah! si l'armistice pouvait Hre le commencement d'une véritable trêve, je regretterais encore moins toutes les peines qu'il nous a coûtées!

Combien de réunions, de pourparlers, de démarches ivant d'arriver à cet acte si simple : arracher de leurs liaisons en ruines, de leurs caves-sépulcres, les surviirants pris entre deux feux qui, depuis trois semaines. Vappant de Paris, frappant de Versailles, faisaient de ^euilly un cimetière vivant ! A quelles misérables •ésistances d'amour-propre s'était-on heurté? C'était, levant cet orgueil buté à des formalités stupides, penlant lesquelles des gens mouraient, devant ces crocs le haine qui ne se desserraient qu'à regret, à se croire ransplanté dans un pays de sauvages.

Durant neuf jours, tant auprès de la Commune ergoeuse que de Thiers sourd, ce n'avaient été que visites t renvois, de Cluseret à Dombrowski, de Barthélémy ^aint-Hilaire à Ladmirault. C'était à qui n'arborerait )as le premier le drapeau blanc. Enfin Bonvalet à

Paris, Stupuy à Versailles, obtenaient promesse des deux camps... Le 20, Versailles se ravise : accéder à une suspension d'armes, c'est reconnaître aux insurgés la qualité de belligérants! Et cela, jamais!... Le 21, on trouve ce biais : deux délégués de la Ligue — on avait songé d'abord à Clemenceau et à Floquet — se présenteraient comme parlementaires, côté ordre; deux autres, côté insurrection... La chinoiserie était en règle, l'orgueil sauf. Les canons se tairaient le 25, de neuf heures du matin à cinq heures du soir...

La veille, rude journée encore à tout préparer. Tandis que la Commune, se faisant honneur du résultat, décidait d'envoyer cinq de ses membres pour présider au sauvetage, et apposait, à côté de l'avis de la LigueJ une affiche officielle, Poncet et ses amis avaient battij le rappel, assurant les transports, les vivres. Tout était prêt ; trente voitures d'ambulance allaient partir tout à l'heure, du palais de l'Industrie; des négociants, le Bon Marché en avaient fourni; la maison Duval, suil place, distribuerait du bouillon, de la viande, du painl Des logements étaient aménagés dans les établisse' ments publics, dans les maisons abandonnées; un ré cent décret, dû à Malon, venait d'en ouvrir le refuge dans les quartiers encore intacts, aux habitants dei rues bombardées.

— Allons, dit Poncet, il est temps! Ma houppelande Agathe. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai...

Infatigable,, il était des trente-cinq qui s'étaient fai' inscrire pour diriger les secours : les uns se tiec draient en permanence aux Champs-Elysées, lui étal de ceux qui conduiraient les voitures à Neuilly. Il s* prit à siffloter, allègre. Non, rien n'était perdu peu être encore. Une seconde il se laissa aller à cet espoi qui, si souvent trompé, rebondissait toujours, le soute nait, confiant quand môme dans les ressources latente de la France ; le bon sens du pays allait se ressaisi* enfin, cette horrible fièvre tomber. La nation intei' viendrait...

Nulle part les conciliateurs ne renonçaient à leur but; les efforts se renouvelaient, se multipliaient. Vingt-quatre chambres syndicales ouvrières venaient d'adhérer au programme de la Ligue. L'Union nationale du commerce et de l'industrie, évincée elle aussi à Versailles une première fois, se résolvait à une tentative nouvelle. Les provinciaux habitant Paris se réunissaient, songeaient à grouper tous les originaires des départements. La franc-maçonnerie votait l'envoi de iélégués à Versailles pour réclamer énergiquement la aix. Trois cents maires, adjoints ou conseillers muniipaux des arrondissements de Saint-Denis et de Sceaux, éunis à Vincennes, réclamaient par une adresse la suspension d'armes, des franchises plus libérales que celles e la loi nouvelle, la fondation de la République, sur- Dut point de représailles. L'honnête Beslay sommait hiers, néfaste, de démissionner. Enfin, tandis que les éputés versaillais de la gauche se morfondaient, étant condamnés eux-mêmes au silence, exhalaient îur supplice d'impuissance dans des lettres privées, ûmme Louis Blanc à Cernuschi, Schœlcher jetait un ppel suprême à la transaction.

Martial présentait à son père la houppelande, immuable avec son col défraîchi, ses vieux plis. Elle 7ait vu les hivers parisiens de l'Empire, les boues de Loire. Elle verrait des temps meilleurs, Paris en ite, le grand jour final où soldats et peuple s'embraseraient dans la rue...

1 Pourquoi pas ?

— Tu espères? dit Martial... On dirait que tu n'as pis lu la circulaire de Dufaure aux procureurs géné- ,ux.

Prud'homme bourru, le ministre de lajustice venait ,8 signaler à leur vigilance tout apologiste de la Gom- [une. Exploitant le malentendu qui du pays uniquejCnt désireux de paix avait fait sortir une Assemblée puarchique, il vouait aussi à la rigueur des juges ut écrivain qui déshonorerait sa plume par ses

attaques contre cette Assemblée, t expression la plu! libre et la plus certaine du suffrage universel! » I allait plus loin encore, désignait à la vindicte sociaL quiconque, « dans un langage modéré en apparence sans être moins dangereux, » se ferait le faux apôtn d'une impossible conciliation.

Poucet eut une moue :

— Grosse voix du gendarme, qui ne tiendra pas se menaces. Les journaux les moins libéraux reven diquent ce droit sacré de la conciliation ! Il ne man querait plus qu'on nous traitât en ennemis 1 Certes nous nous exposons à l'injustice brutale des uns et de autres. Mauvaise humeur qui passera. En dehors de 1 concihation, quoi de possible? De telles paroles n sont pas dignes d'un gouvernement régulier, d'un Assemblée française. Dufaure a dépassé sa pensée. Li Temps a raison.

II citait de mémoire un article sur le point d paraître et qui, lu en épreuves, l'avait frappé. Pas d conciliation, c'était Paris pris d'assaut, les barricade! sanglantes! C'étaient les maisons envahies par le| insurgés, puis par la troupe; les habitants livrés à de fureurs aveugles; c'était l'incendie dans les rues, ]| guerre à outrance qu'on n'avait pas su faire aux Prui siens! Non, au-dessus de la Commune, au-dessus ci l'Assemblée, il y avait le grand intérêt de la paix pi blique, le grand intérêt de l'humanité...

Il ajouta : ;

— Louis Blanc l'a dit : « La force ne fonde rienpar^ qu'elle ne résout rien... » Allons, je me sauve.

Martial et Mme Poncet l'accompagnaient jusqu'à barrière. Elle s'ouvrait au même moment. Essouffl; Catisse montra son visage bonasse, préoccupé. Il ser; la main de Poncet :

— Je vous trouve. Quelle chance!

Et avisant Martial :

— Vous n'êtes plus en sûreté ici! Oui, j'ai arr^ hier à la commission municipale une bonne peli

iélation : on vous accuse d'être un agent de Versailles. iJ'est idiot, c'est comme ça ! Nous avons des gens qui m comité de vigilance ne plaisantent pas ! J'ai préféré /ous avertir... Sans doute, grâce à votre père, vous TOUS en tireriez toujours... Mais tombant sous le coup le la loi des bataillons de marche, et réfractaire, ce leraient encore d'autres ennuis... Avec un arrondissenent aussi rouge que le nôtre. . .

i Son ton souligna, d'une nuance d'excuse, la dernière phrase. Il était du quartier, l'aimait. Sans vouloir îu'on le remerciât, déjà il repartait en coup de vent, 5omme il était venu.

— Diable I dit Martial. C'est que je n'ai pas envie e reprendre le tablier blanc !

Sa mère, un jour, l'avait fait entrer comme infirmier volontaire dans une ambulance. Là, il serait en

ûreté... Mais il n'avait pu y rester plus que la matilée. Non, pas la moindre vocation ! Ces cours d'analomie sur le vif, ces jambes broyées, ces ventres ou-

erts, et la puanteur de gangrène I . . . Eh bien ! puisque Paris ne voulait pas de lui, il s'en irait, voilà tout. t*oncet réfléchit un instant, proposa :

— Charmont ? La tante Gabrielle serait heureuse, en suis sûr...

— L'essentiel n'est pas de savoir où aller, dit Ime Poncet, c'est de savoir comment partir.

— Et mon laissez-passer ! dit Martial.

— Bon pour les portes 1 ensuite il y a les lignes ersaillaises, répliqua le père. On ne les traverse pas omme cela 1

Un demi-cercle hermétique enveloppait Paris, clos e l'autre côté par la ceinture allemande. Bien des Ichappés étaient pris au réseau des avant-postes, bmme des mouches dans une toile, ne s'en dépêraient qu'avec peine, arrêtés, questionnés, emprionnés parfois. Les lettres même franchissaient diffiilement l'obstacle, jetées çà et là par des émissaires, ans des boîtes suburbaines. Et quant aux messages

politiques, c'étaient des ballons libres qui les emportaient loin de la capitale bloquée, au-dessus des villes et des campagnes. Un déclic automatique faisait pleuvoir, par successives averses, les frêles papiers, semence perdue sur les toits nus, les sillons arides.

Tous trois se taisaient, réfléchissaient. Bien qu'ils eussent prévu ce moment, il leur semblait cruel.

— Le mieux, suggéra Mme Poncet, serait que Martial allât à Neuilly avec toi. De là il pourrait peut-être plus facilement, à la faveur de l'armistice...

Instantanément le parti fut pris. Poncet rentrait dans son cabinet de travail, tirait d'une cassette un billet de mille francs, en réserve pour les plus mauvais jours, le glissait dans les doigts de Martial. Déjà, sa mère l'avait embrassé, pour l'adieu. Quand se reverraient-ils? Des nouvelles, il n'y fallait guère compter... Virile, elle dompta son émotion. Elle les escortait en dehors du jardin, jusqu'au bout de la rue; elle les quittait là, après une dernière étreinte, comme i s'ils devaient se retrouver tout à l'heure. Mais, sitôt j seule, son rude courage faiblit; immobile, les yeux brouillés de larmes, elle regarda longuement son fils s'éloigner.

Les deux hommes n'étaient pas avant huit heures! au palais de l'Industrie. Des voitures de toute espèce s'entassaient sur les Champs-Elysées, depuis le coupé de maître jusqu'aux tapissières, aux omnibus et auxi fiacres. Poncet prit la direction d'un convoi. Une carte i rouge de commissaire à son chapeau, il s'agitait, groupait son monde. Martial s'assit près de lui, sur lei siège d'un char à bancs; le cortège s'ébranlait.

A mesure qu'on montait vers TKtoile, la foule affluait, prudente. Du seuil des maisons désertes, les concierges se risquaient. Des obus ricochaient encore. Il était neuf heures passées quand un éclata près de l'Arc. Des écornures blanches mutilaient sa grande façade, les bas-reliefs. Sur l'avenue de la Grande-Armée, un autre obus siffla, renversa, contre une longue voi-l

ture jaune de déménagement, un homme d'équipe, la pipe à la bouche. Murs entaillés, toits défoncés, balcons tordus, la destruction lamentable commençait. Le char à bancs défilait entre des haies de ruines. Pas une maison épargnée, des gravats sur le trottoir, le macadam broyé, des candélabres couchés de tout leur ong parmi les branches.

Malgré la carte rouge, les voitures ne pouvaient ranchir la Porto-Maillot, momentanément impraticable. Les cris, les bousculades, les plaintes des parents es remarques des badauds se confondaient dans un v^aste brouhaha; tout proche un incendie flambait, au château de l'Étoile.

Martial et Poucet, gagnant les Ternes, emportaient a vision tragique de la Porte-Maillot. A peine s'il en pestait trace. Les ponts-levis disloqués pendaient aux ^onds; les meurtrières éboulées, les fossés remplis de iébris disaient l'acharnement de la lutte. Le convoi éndit avec peine cette foule bruyante où se démebaient les gardes visant les permis. L'avenue du \ou\e s'étendit presque déserte, les premières maisons ndemnes. Vite la dévastation sinistre apparut.

Plus on se rapprochait du boulevard d'Inkermann, plus les murs troués de boulets, déchiquetés de balles, aaontraient leurs crevasses béantes, l'intérieur d'appariements éventrés, papiers et tentures en loques, meu- )les à bas. Un cheval mort barra la route. Du verre brisé craquait sous les roues. Ils tournèrent à une barricade, virent de loin, sur la barricade opposée, à laîjuelle des sapeurs du génie travaillaient, des officiers Draquant leurs lorgnettes. Poucet sentit la coupure, quelle distance les séparait. Une irritation sourde lui lecoua les nerfs.

Çà et là des habitants hâves, aux vêtements souillés, itubaient, leurs yeux dilatés par une longue peur, îontemplaient, avec une satisfaction hagarde, les sauveteurs aux mains pleines, l'éclat du soleil dans le ;ilence, le jour bleu où embaumaient les jardins en

344 LA COMiMUNE

fleur. La persistante verdure, en dépit du saccage, étalait de toutes parts son ironique paix, la douceur des massifs aux feuilles lustrées, aux grappes enivrantes de lilas.

Poucet, devaat une maison de la rue Peyronnet, où se tenaient, disait-on, les parlementaires pour Paris, arrêta le char à bancs. Les voitures se rangèrent, côte à côte avec des charrettes de vivres. Un officier de l'état-major de Dombrowski, colonel aux yeux froids et au teint pâle, obligeamment les renseigna. Où Martial avait-il vu ce Polonais? Parbleu, dans la cour de la rue Soufflot, le jour où les voitures de Blacourt avaient été soustraites à la rapacité de Tinetl... Averti par l'officier toujours souriant, — les parlementaires n'étaient pas là, mais au 132 de l'avenue de Neuilly, à la limite des positions occupées par l'armée régulière, — Poncet repartait.

En route les voitures se remplissaient, expédiées aussitôt vers le palais de l'Industrie, où les membres de la Ligue en permanence répartissaient les logements. Toute cette partie de Neuilly n'était pas moins ravagée : des maisonnettes dégoulinaient en pierrailles; des carcasses de toits dressaient leurs madriers rompus; des arbres cassés en deux s'échevelaient, flétris. Partout des volets ne tenant plus que d'une charnière, des châssis de fenêtres sans vitres, un émiettement d'objets informes, de glaces, de bois, de fer. Des trous noirs défonçaient pelouses et chaussées. Des malheureux sortaient de leurs caves, prisons,! fétides où ils avaient dû manger leurs provisions rances, le pain d'aumône des fédérés, boire le vin pur, aux piles des bouteilles, aux tonneaux défoncés, dormir leurs cauchemars sur les paillasses infectes, satisfaire en commun leurs besoins. Beaucoup malades ou blessés, grelottant la fièvre, spectres coudoyant les; cadavres de parents, d'amis, mal enfouis ou se corrompant là, sous la curée des rats.

Aux premiers récits, Poncet et Martial étaient sa-

turés de pitié, d'horreur. Ils s'employaient de leur mieux, subissant l'excitation qui montait de cette foule circulant a travers ruines, au milieu des appels, des gémissements, des embrassades. Va-et-vient de fourmilière, coup d'épaule des portefaix, passage affairé des commissaires à carte rouge mains d'affamés se tendant vers les bols de bouillon qui fument. Des familles déménageaieut sans rien voir ni entendre; des ballots de linge, des malles s'empilaient sur des haquets, dans le désarroi des pauvres choses ménagères. D'autres, affolés, se cramponnaient à des fiacres, offrant des prix fous. On en voyait d'indifférents, comme blasés: de stoïques qui refusaient d'aller mourir ailleurs : un vieil officier de marine secouait la tête, il en avait bien vu d'autres à bord, il ne quitterait pas sa maison!

De très vieilles gens, sans autre lien que leurs habitudes demi-séculaires, sans aueune attache, ne se résignaient pas à déplacer leurs existences de cloportes. Des badauds s'exclamaient, des femmes fourrageaient les lilas, à pleines gerbes cueillaient les fleurs des plates-bandes, toute une cohue bavarde, amusée, en une seconde émue, consolée, trouvant à l'étrangeté du spectacle, à ces images de mort une diversion de fête, jouissant d'autant plus de vivre, dans l'enivrement du soleil, l'haleine grisante du printemps.

Son convoi dirigé par fractions vers Paris, Poncet avait atteint avec Martial la maison où se tenaient les parlementaires. Les soldats de la ligne, sur la chaussée, tendaient un double barrage de sentinelles. Leurs baïonnettes scintillaient.

A la vue des pantalons rouges, Martial eut un sentiment involontaire de sécurité. De ce côté était le passage, la liberté... Il se détrompait vite. Poncet lui montra tout un flot d'hommes, de femmes, comme eux venus de Paris, dans le même espoir. Us s'approchaient, prêtaient l'oreille. Demandes, supplications se heurtaient à un refus formel. Une jeune fille sanglotait.

priant qu'on la laissât rejoindre des parents^ au delà de la ligne. Des ricanements, la baïonnette croisée soulignèrent la cruauté de la consigne. On avait arrêté déjà des récalcitrants, jusqu'à des curieux qui s'étaient trop approchés des postes...

Martial dit :

— Rien à faire ! Je vais te dire adieu, tenter de passer plus loin. Sinon, j'ai une idée...

11 expliqua : filer avec les convois de marchandises par Saint-Denis, du côté des Prussiens, puisque Versailles non plus ne voulait pas de lui! La Commune, à l'exception des farines, armes, munitions, venait d'autoriser le transit aux portes du nord et de l'est, pour assurer^ par réciprocité, le ravitaillement de la capitale à travers les lignes ennemies. L'Hôtel de Ville ayant interdit de fournir des denrées à Saint-Denis, les Prussiens avaient en retour empêché les charrois de vivres d'entrer. La Commune, prise au gosier, cédait.

— Je t'accompagne un moment, dit Poncet.

Mais Martial lui représentait la gêne d'être deux. « Sitôt à l'abri, tu le sauras! » En hommes, silencieusement, ils s'embrassèrent. Et brusquant la séparation, — que de pensées entre eux! — Martial, très vite, se perdit dans les groupes.

Esseulé, Poncet, le cœur gros, un moment chercha des yeux son fils, puis, ne l'apercevant plus, contempla le barrage inîlexible, le hérissement des baïonnettes dures. Son émoi paternel s'accrut de sa révolte de citoyen. Profond, le sentiment de tout à l'heure l'envahit : la coupure ! et, derrière, une autre France ramassée, prête à foncer.

Pour mieux marquer sa dédaigneuse tolérance, la dérision de cette trêve, pour affirmer ses résolutions de meurtre, le canon du Mont-Valérien, de Courbevoie, tirait maintenant contre Passy et Auteuil. Poncet sursautait aux détonations incessantes. Soudain, dans un intervalle, sa main en cornet à l'oreille, il entendit un fracas lointain, qui, sitôt reconnu, le poursuivit d'une

grandissante hantise. Du côté des forts du sud, plus violent qu'il n'avait jamais été, le bombardement grondait. Ses illusions du matin s'envolaient, une à une.

Longue journée, où, tout entier rejeté dans sa besogne, aidant à l'évacuation d'un hospice, allant rechercher des voitures, hélé ici, rappelé là, il vivait des heures machinales, leur absorbante fatigue. Des visages divers l'obsédaient une minute, s'effaçaient.

Il rencontra à la villa de la rue Pe^^ronnet. où il s'était arrêté le matin même avec Martial, les délégués de la Commune, causant avec Dombrowski. Le Slave, petit, maigre et blond, n'avait rien de ce qu'évoquait alors la prestance militaire; Poncet retint l'énergie du regard clair, des traits nets.

Jacquenne, dominant le général de sa haute taille, montrait un visage miné, aux rides creuses, au teint de plomb. La rougeur des pommettes, le piquant de la barbe, pas faite depuis longtemps, décelaient, autant que les yeux ardents, l'usure de fièvre, la tension de l'esprit surmené, du corps las. Il était écrasé d'innombrables tâches, écartelé par les préoccupations de tout ordre : détails d'administration dans son arrondissement, séances tumultueuses où il fallait décider à jet continu; rivalités, compétitions; ses utopies collectivistes en désaccord avec l'incohérence des mesures que le moment dictait, — et surtout l'effroyable faix de la guerre, le harcèlement des fausses nouvelles, des craintes, cette nécessité de veiller, de parer atout... Jacquenne, à la vue de Poncet, tourna la tête. Les membres de la Ligue lui semblaient faire œuvre démoralisante. Leur perpétuel cri de paix alanguissait les courages; faiblesse coupable, sinon même calcul d'ambitieux, guettant la succession de la Commune tombée, l'heure du pouvoir...

Le chimiste, sans les voir, coudoyait encore d'autres silhouettes familières. Dès l'aube Delourmel s'était mis en route, dans une guimbarde découverte, frétée pour ramener la tante. Sa femme, sur le strapontin, avait

préparé un panier de victuailles, des friandises quel a vieille aimait, du vin vieux, un rouleau de châles. Elle agitait sous ses boucles noires une figure inquiète. Lui, tout le trajet, supputait les risques. Tante Elodie vivait-elle? Retrouveraient-ils le testament?

Il maudit le récent arrêté du délégué à la justice. Une belle idée qu'avait eue ce Protot, de décréter qu'huissiers, notaires,, tous les officiers ministériels seraient dorénavant nommés, appointés par la Commune, verseraient au trésor leurs gains; — remplacés dans les vingt-quatre heures s'ils ne se soumettaient pas î Avec cette belle réforme-là, comment, si la tante était morte et son testament contesté, obtenir une copie régulière de jugement, exécutable en province où elle avait des biens?...

Rue BorghèsC;, leur cœur battait à l'approche de la maisonnette... Elle était vide. Ils recherchaient partout^ appelaient, et ne trouvant personne, se mettaient à ouvrir un secrétaire quand une longue figure surgit, fantômale, avec une fixité étrange des pupilles, dans le visage ratatiné. Elle entamait une série de révérences, bredouillait :

— Dieu le père et Madame la Sainte Vierge?... Donnez-'vous la peine de vous asseoir...

Puis se tenant sur un pied, elle se mit à tourner, aussi vite qu'une toupie, en chantant d'une voix monotone •

La boulangère a des écus, Rata miaou, rata miaou, Qui ne lui coûtent guère...

Et soudain, comme une petite fille qui fait un fromage, elle s'accroupit, la jupe en cloche, en poussant un strident : Pi-hou-hou-hou f

Terrifiés, Delourmel et sa femme se regardèrent : la tante Élodie était devenue folle ! Bestialement, elle mangea tout le contenu du panier, grognant aux friandises. Le claquement d'une porte la fit trembler con-

vulsivement. A la vue du fiacre elle battit des mains. Sans simagrées, elle se laissait emmener, eut même un éclair de raison, comme ses neveux hésitaient, semblaient vouloir achever d'explorer, après le secrétaire, les armoires et jusqu'aux lieux les plus secrets. Un doigt sur ses lèvres, la tante ricana, montra son corsage cousu d'or et de billets, fit palper à Delourmel, sur sa poitrine décharnée, un petit sac où, avec une joie délicieuse, il sentit un froissement de papiers. Mme Delourmel lui lança un signe éloquent : le testament! On hissait la vieille dame, ils l'asseyaient entre eux, la tenaient sous le bras, comme de bons parents, pas assez étroitement pourtant qu'elle ne trouvât moyen parfois de se lever, d'envoyer du bout des doigts, de côté, puis d'autre, aux spectateurs égayés, des baisers coupés de miaulements.

Poncet ne vit pas davantage, — dans le grand retour qui à la tombée du soir ramenait, vers Paris et la geôle des rues, des maisons, ces milliers d'êtres qui s'étaient tout le jour grisés, comme en un dimanche de campagne, d'air pur et d'insouciante flâne, — deux femmes du peuple proprement vêtues, et dont la distinction naturelle tranchait avec la simplicité.

Elles étaient tout près de lui, dans les Champs-Elysées roulant le reflux énorme des voitures, chargées à rompre; les fillettes d'un pensionnat montraient, à la file, leurs pâles petits visages étonnés; les lits de fer, les rideaux blancs suivaient, dans des tapissières. Des ivrognes gesticulaient, bons enfants, parmi la gaieté de tous. Des amoureux, portant des moissons de lilas, cheminaient en riant. Presque personne qui ne rapportât, des jardins au pillage, bottes de giroflées, gerbes de boules-de-neige et de cytise, des primevères, des pervenches, et jusqu'à des branches vertes.

Thérèse et Rose Simon, tristes à cause de leurs hommes qui se battaient là-bas, vers ces forts du sud dont on entendait l'orageux roulement, marchaient à petits pas. Rose, à longs traits, respirait un bouquet

de violettes, une à une cueillies dans une villa déserte. A travers le parfum suave, la rayonnante beauté guerrière de Louis lui apparaissait; elle baisait ses lèvres sui les douces petites fleurs. La mère, à cette lente rêverie, accordait son silence grave. Elle n'avait ramassé qu'une branchette de buis, cassée par une balle, et dont elle mordillait les feuilles amères. Elles étaient résignées, un peu lasses, presque heureuses.

Gomme ces femmes qu'il coudoyait, sans les reconnaître, comme tous ces êtres qu'il ne connaissait pas et qui l'entouraient, ivres de fatigue et d'espace, Poucet subissait la magie du beau soir. Rose, l'Arc triomphal ouvrait son porche sur la pourpre magnificence des nuées. Au chaleureux renouveau qui depuis un mois exaltait Paris, venaient se mêler les effluves de tout le printemps de France. La foule le rapportait sur ses visages animés, dans les plis de ses vêtements poudreux. Le grand souffle des plaines vertes, des bois ombreux entrait par les portes entre-bâillées, rafraîchissait la ville brûlante. Le ferment de la sève, l'énergie de la terre épanouie sous le soleil, l'air léger, subtil comme un vin dor et de feu, montaient aux cervelles, dans une détente d'oubli, un allégement de joie.

Mais ce don merveilleux, cette faculté d'un peuple de boire à plein la vie, quand la mort déjà le fauche, au lieu de réconforter Poncet, l'abattait d'une tristesse noire. Il voyait plus haut, plus loin que cette foule inconsciente, qui ne semblait pas môme entendre le tonnerre roulant à l'horizon, le fracas des batteries pour la première fois démasquées et qui, de Breteuil, de Brimborion, de Meudon, de Ghâtillon, du Moulinde-Pierre, de Bagneux, de tous les points où les Allemands avaient tiré, écrasaient de leur grêle d'acier Issy et Vanves démantelés, menaçaient, dans le soir rouge, l'aube sombre de demain.

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