Cf. Pirenne, Histoire de Belgique, t. IV, p
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heureuses dans nos provinces. C'eût été, en effet, la preuve de l'attachement de l'Empereur pour les Pays-Bas, si malmenés par le traité de la Barrière, et ceux-ci, avec une fidélité que n'avait pu aJ^attre jadis le plus lâche abandon, se seraient fait^ en retour, les plus fidèles soutiens de l'Empire.
La création de cette flotte de guerre réunissait de tels avantages que déjà auparavant le Marquis de Prié l'avait préconisé. Lui-même, prétend-on, devant l'hostilité persistante des Compagnies anglaises et hollandaises, avait décidé de réaliser ce projet aussitôt que la constitution d'une flotte de commerce lui permettrait de s'y consacrer. Le croirait-on ? Charles VI, lui-même, malgré son caractère timoré, était conquis à cette idée depuis qu'en 1714, un Ecossais, Jehan Ker de Kersland, de son vrai nom, John Crawford, lui avait vivement conseillé de profiter de la situation d'Ostende pour y lancer quelques navires de guerre.
Il semblait donc bien que la réalisation de ce projet ne dût plus rencontrer aucun obstacle. Il n'en fut rien pourtant. Charles VI voulut encore temporiser. Qui sait ? Le temps arrangerait peut-être les choses ? Et puis, il ne faut faire aux Puissances nulle peine, même légère : notre médiocrité seule peut détourner des périls qu'attirerait plus de superbe. On se contenta donc, pour le moment, de distribuer des lettres de mer à tous les armateurs qui désirent trafiquer avec les Indes.
Ce n'est, sans doute, pas une bien grande garantie
sontre les entreprises des forbans anglais et hollandais. Mais ces derniers ont eu vent de la constitution d'une flotte de guerre. Devant les protestations courroucées du Cabinet de Vienne, ils comprennent qu'irriter davantage l'Empereur pourrait finalement déchaîner la guerre. Ils se résolvent alors à supporter le commerce d'Ostende qui, à vrai dire, ne leur cause pas grand tort : leurs attaques cessent pour la plupart.
Aussitôt, huit navires quittent le port d'Ostende
et voguent vers Tlnde et la Chine. Ce sont : la
Ville-de-Vienne, la Maison-d'Autriche, la Flan-
dria, le Saint-Joseph, le Saint-François-Xavier,
la Merveille, le Prince-Eugène et V Eugène.
Mais cet effort considérable rappelle aux Compagnies combien l'essor d'Ostende a été rapide, malgré les attaques qui n'ont cessé d'entraver son commerce : deux navires quittaient le port en 1715; en voici maintenant huit qui mettent ensemble à la voile. Aussitôt ces Compagnies reprennent leur attitude agressive, appuyées, disent-elles, sur d'authentiques traités.
C'est alors que, piqué au jeu, Charles VI se décide à créer à Ostende, sur le modèle de ce qui existe dans les Provinces-Unies depuis 1602, une Compagnie de navigation avec les deux Indes, qu'il prendrait sous sa protection particulière.
L'idée n'en était pas nouvelle. Déjà, pour conjurer le péril causé par la fermeture de l'Escaut, les Etats Généraux de Flandre, réunis en 1632, avaient exhorté Philippe IV d'Espagne à constituer à Ostende même une Compagnie des Indes qui eût également servi de trait d'union entre l'Espagne et la Flandre.
Il s'était précisément constitué à Séville, nous l'avons vu, en 1624, sous le nom à' Almirantazgo^ une sorte de Compagnie privilégiée formée de Belges, résidant en Espagne et appartenant à la confrérie commerciale de Saint-André et qui devait diriger le commerce avec les provinces obéissantes. On eût ainsi pu rivaliser avec les navires hollandais et ruiner peut-être le commerce des Provinces-
Unies, « colonne fondamentale de son Estât », suivant le mot de Richelieu.
Le mauvais vouloir et l'inertie de l'Espag-ne, puis les guerres de Louis XIV ruinèrent toutes ces espérances, en nous interdisant tout commerce, toute tentative même de renaissance commerciale ; et ce projet, comme tant d'autres, fut abandonné.
Enfin en 1697, le traité de Rysw^ick permit aux Ostendais d'espérer en des jours meilleurs. L'année suivante, un octroi, du 7 juin, signé par Charles II d'Espagne, créa à Ostende une Compagnie pour la libre navigation aux Indes orientales et sur les côtes de Guinée. Fondée pour trente années, elle n'eut qu'une existence éphémère. A la merci des pirates, les armateurs ostendais préférèrent s'établir à Douvres où, du moins, ils trouveraient des convoyeurs anglais pour protéger leurs vaisseaux. Entre temps, Charles VI mourut; avec lui disparut la première Compagnie d'Ostende.
Ce souvenir étayait la conviction du marquis de Prié, qu'il était impossible que notre commerce maritime subsistât sans bâtiments de guerre capables de défendre efficacement les longs-courriers ostendais contre les entreprises des pirates. On n'y pouvait pourtant songer avant qu'un édit impérial eût consacré la fondation de la Compagnie.
Cette décision ne fut pas obtenue sans peine : il fallut que l'empereur fût vraiment poussé à bout pour s'y résoudre. Pendant quatorze mois, de pénibles négociations durent lui prouver que les
menaces n'auraient pas plus de résultat que les bons procédés.
Enfin, le 19 décembre 1722, Charles VI rendit, en ces termes, l'octroi qui créait la Compagnie impériale et roya.le des Indes orientales et occidentales :
« Charles VI, par la grâce de Dieu, Empereur « des Romains, toujours Auguste, Roi de Castille, (( etc., à tous ceux que ces présentes verront, « Salut :
(( ... Ayant égard aux très humbles demandes « de nos sujets de nos Pays-Bas, Nous avons, tant « pour Nous que pour nos successeurs, gracieuse- (f ment octroyé, permis et concédé, octroyons, « permettons et concédons, que ladite Compagnie « s'établisse et se forme comme Nous l'établissons (c et formons par ces présentes irrévocables, pen- « dant le terme de cet octroi sous le nom et titre « de Compagnie impériale et royale établie dans « nos Pays-Bas autrichiens, sous la protection de « saint Charles et sous les articles, libertés et « conditions suivantes :
(( Article premier : Que cette Compagnie aura « la faculté de naviguer et de négocier aux Indes « orientales et occidentales et sur les côtes « d'Afrique, tant en deçà qu'en delà du Cap de « Bonne-Espérance, dans tous les ports^ havres, u lieux et rivières, où les autres nations trafiquent « librement, en observant les maximes et coutumes
« reçues et approuvées par le droit des gens, pour « le terme de trente années à compter de l'enté- « rinement de cet octroi.
(( Article 2 : Que ladite Compagnie devra, « etc ...»
En créant la Compagnie d'Ostende, Charles VI servait admirablement son intérêt. Ostende était alors en pleine prospérité et l'on citait à Tenvi les bénéfices que le commerce avec les Indes procurait aux armateurs. En 1720, le Prince-Eugène, notamment, revint à Ostende avec un chargement d'épices, de coton, de soie et de bois exotiques. La vente en produisit 500.000 couronnes d'or, si bien que, pour cette seule expédition, les Anversois Jacques et Arnold de Prêt, François de Coninck et d'autres gagnèrent près de cent pour cent. Il y avait donc tout lieu d'escompter à l'avenir d'aussi considérables profits, d'autant qu'en France la Compagnie des Indes orientales et de la ChinCy que venait de créer Lav/ en 1719, rapportait de forts beaux bénéfices, malgré la défiance qu'eussent dû soulever certaines opérations plus ou moins louches de ce financier.
On a également prétendu qu'en établissant la Compagnie d'Ostende, l'empereur eut moins en vue de protéger le commerce belge que de se pro-
curer un moyen d'inquiéter les Etats généraux et de les forcer à renoncer au subside annuel de 1.250.000 florins que, de par le traité de la Barrière, les Pays-Bas autrichiens devaient payer aux Provinces-Unies i. Quoi qu'il en soit, de toutes manières, Charles VI pouvait donc espérer tirer quelque avantage de la création de la Compagnie d'Ostende.
Aussitôt on s'occupe de choisir des directeurs ; sur le conseil de son conseiller de Castillon, — qui avait été l'âme de la fondation de la Compagnie — Charles VI les nomme parmi les chefs des grandes firmes d'Anvers et de Gand qui lui avaient déjà promis leur appui. Ces pourparlers^ toutefois, durent un certain temps et ce n'est que six mois plus tard, en juillet 1723, que l'octroi est définitivement publié.
Il s'agit maintenant de trouver les capitaux nécessaires pour le premier établissement de la Compagnie. Après délibération, on fixe le capital à la somme, énorme pour l'époque, de six millions de florins, quoique plusieurs directeurs eussent estimé ce chiffre exagéré. On n'était pas sans quelque appréhension sur le résultat ; dans l'espoir d'intimider les capitalistes, les Compagnies étrangères avaient fait répandre à profusion les mémoires menaçants adressés par elle au Gouvernement
1. Schoell, Cours d'histoire des Etats européens, vol. XXVIII, p. 88.
autrichien. Mais l'appât du gain ne tint pas comrpte des leçons de l'expérience : on crut qu'après une telle démarche, l'empereur aurait assez de respect de lui-même pour ne pas revenir sur ses engagements. Malgré le fiasco de la Compagnie de 1698, malgré les atermoiements de Charles VI qui eussent dû donner à réfléchir, le succès de la Compagnie paraissait si certain que le capital de six millions fut souscrit en quelques heures; le 11 août 1723, les directeurs s'étaient réunis à Anvers pour recevoir les souscriptions et — ô prodige ! — le 12, à quatre heures après-midi, le capital était entièrement constitué.
Gomme cela avait eu lieu lors de la création de la Compagnie hollandaise de 1602, les particuliers, les Chambres de commerce, les corporations, les villes, les provinces mêmes se disputèrent les nouvelles actions. La demande en était telle que, dès le 15 du même mois d'août, trois jours plus tard, on les vendait en Bourse d'Anvers avec un bénéfice de 12 ''/o : plus d'un million et demi de capitaux n'avait pas trouvé à s'engager dans la Compagnie. La ville d'Ostende avait souscrit 12.000 florins, le marquis de Prié, 150.000, leducd'Aremberg, 120.000. Enfin l'empereur donnait 150.000
patacons ^ à la nouvelle Compagnie dont il exemp-
1. Paiacon, monnaie d'argent de Flandres, frappée sous l'archiduc Albert, avec son nom et celui de l'infante Isabelle pour légende et un écusson couronné qui contenait de petits lions. Ils valurent successivement 48 et 58 patards pièce.
tait les navires de droit d'entrée et de sortie pendant les trois premières années.
Une fois les capitaux réunis, il fallait déterminer, sans tarder, le plan des premières opérations de la Compagnie. Ce ne fut pourtant que le 6 octobre 1723 — un an après la fondation — que se réunirent les administrateurs ; 80 membres sur 162, seulement, y assistaient. Après de longues discussions, on borna le champ d'action de la Compagnie aux seules Indes orientales. Il s'agissait surtout de commercer avec la Chine, car ses ports étant moins visités par les navires hollandais et anglais, notre concurrence risquait moins d'y gêner le commerce de nos rivaux et d'v causer de nouveaux incidents.
Le plan des opérations était ainsi tracé : on enverrait au printemps suivant (1724) deux navires en Chine, un au Bengale, un à Surate ou à Moka. On discuta également, au cours de cette première assemblée, — et non sans passion — des questions de détail, telles que le choix de la ville où se ferait la vente publique de la carg^aison : il y fut décidé qu'elle aurait lieu à Bruges et à Ostende.
Peu de jours après cette réunion, en novembre, les cours souveraines des Pays-Bas intérinèrent les lettres patentes de la Compagnie. C'en était le corpus juris. Désormais la Compagnie Impériale et Royale, établie dans les Pays-Bas autrichiens, existait en droit, et non plus seulement en fait.
Cependant une mission s'était rendue auprès de
Charles VI pour lui soumettre les décisions de l'assemblée et lui remettre le lioii d'or que la Gompag-nie des Indes était obligée de lui offrir à titre de reconnaissance. Cette mission, composée du directeur Proli et du pensionnaire d'Anvers, André MelchiorVan Kessel, reçut bon accueil de l'empereur qui promit, une fois de plus, toute sa protection à la nouvelle Compagnie.