LE PREMIER CONVOI ET LES INCIDENTS QU'IL PROVOQUE
Le premier convoi ne fut prêt qu'au mois de janvier 1724 ; il quitta Ostende en mars de la même année. Malgré les décisions du conseil, il ne comptait que trois navires : VAiffle, la Sainte-Elisabeth, et le Saint-Charles, commandés par les capitaines flamands Balthazar Roose, Michel Gayphas et Nicolas Carpentier.
Les deux premiers navires étaient destinés au commerce avec la Chine, C'étaient deux frégates de 400 tonneaux, montées par 75 hommes d'équipage, bien armées contre les pirates ; V Aigle portait 26 canons, le Sainte-Elisabeth, 22 canons ^. Après six mois de traversée, ils arrivèrent à Macao, en août 1724. Là, ils débarquèrent leur cargaison composée surtout de plomb et d'argent : le premier en avait pour 387.713 florins et le second pour 928.547 florins. Puis ils remplirent leurs cales de soie, de coton, d'épices et de bois exotiques et firent voile vers l'Europe.
4. UAigle, Tancien Comte-de-Lalaing, avait coûté 10.300 florins ; la Sainte-Elisabeth, V ancien Stad-Brugge^ avait coûté 30.000 florins.
Un an plus tard, le 7 août 172o, ils mouillaient en rade d'Ostende. L'enthousiasme, causé par ce premier voyage, fut très grand, d'autant que dans toutes nos provinces la vente de cette première cargaison avait donné 2.186.244 florins, 18 sols, 4 deniers, et que, dans cette seule opération, la Compagnie avait réalisé un bénéfice dépassant 1.257.697 florins.
Tout pourtant n'avait pas été aussi heureux : le Saint-Charles * — l'ancien Saint-François- Xavier — qui avait été armé pour le commerce avec le Bengale, s'était perdu corps et biens à l'embouchure du Gange. Tout l'équipage, 75 hommes, avait péri dans le désastre ; et, ce navire de 400 tonneaux n'étant pas assuré, c'était pour la Compagnie une perte morte de 635.181 florins pour la cargaison, plus le prix d'achat du bâtiment luimême, soit 28.488 florins.
C'était heureusement la seule ombre au tableau, et, grâce au succès de l'expédition de V Aigle et du Sainte-Elisabeth, la Compagnie gagnait encore près de 600.000 florins, soit le dixième du capital. La Compagnie hollandaise, elle-même, n'avait pas connu à ses débuts un succès aussi rapide .
Aussi quand, le 13 septembre 1725, se réunirent de nouveau les administrateurs, ils purent vivement se féliciter de ce premier résultat. Et quand Proli, le directeur de la Compagnie, se rendit à
1. Le Saint-Charles était percé, de même que ï Aigle ^ pour 26 canons.
Vienne pour présenter les comptes à l'empereur^ il put lui annoncer qu'un bâtiment de ligne, le Charles F/, était déjà envoyé au Bengale pour y remplacer le Saint-Charles.
En effet, dès que la nouvelle du naufrage de ce navire était parvenue à Ostende, sans perdre un instant, sans même attendre le retour de V Aigle et du Sainte-Elisabeth^ le Saint-Charles ^ que l'on avait destiné au commerce avec Surate et Moka^ avait vu l'itinéraire modifié et avait été dirigé vers Calcutta.
Ce bâtiment de ligne de 400 tonneaux, percé pour 26 canons, monté par 86 hommes d'équipage^ dont 64 étaient Belges, aurait dû faire partie du premier convoi qui avait quitté Ostende en mars 1724 ; mais son appareillage n'ayant pu être terminé pour cette date, on préféra remettre son départ à l'année suivante plutôt que de retarder le départ de YAigle, du Sainte-Elisabeth et du Saint-Charles qui n'eussent peut-être pas pu profiter des moussons pour traverser la « mer impériale )) des Indes.
Le Charles-VI avait donc cinglé vers Tlnde et l'on ignorait si déjà il cinglait vers l'Europe quand un coup de théâtre vint troubler le quiet espoir que l'on avait dans une expédition fructueuse. Cette conviction que rien ne saurait entraver désormais l'essor de la Compagnie que soutenait si ouvertement l'empereur était d'autant plus fondée que jamais encore la Hollande ou l'Angleterre
n'avaient osé attaquer les frégates de la Compagnie des Indes. Sans doute, la polémique dans les gazettes, les attaques des pamphlétaires n'avaient pas diminué d'intensité ; mais ce n'était certes pas cela qui aurait empêché nos navires de sortir du port et d'aller commercer au loin.
Or, tout à coup, l'on apprit avec stupeur que la France et l'Angleterre venaient de signer un traité avec la Prusse. Décidément c'est la guerre — et, par la guerre, la ruine d'Ostende — que veut l'Angleterre et aussi la France, enchantée de susciter ainsi des ennuis au Cabinet de Vienne ; déjà ces puissances recherchent des alliances, se dit-on. Et, aux yeux de tout le monde, cette Ligue de Hanovre que viennent de conclure, le 3 septembre 1725, ces trois puissances, n'est autre chose qu'une alliance offensive en vue d'une guerre prochaine.
En réalité, ce n'est qu'une riposte aux trois traités d'alliance conclus à Vienne, le 30 avril, entre l'Espagne et l'Autriche pour régler définitivement, après vingt-cinq ans de guerre et de négociations, la succession d'Espagne ^. •
Quand on connut enfin que cette Ligue de
1. Le premier traité déterminait les conditions de réconciliation ; le deuxième stipulait une alliance défensive et contenait une disposition hostile à TAngleterre, celle où TAutriche promettait ses bons offices pour faire restituer à l'Espagne Gibraltar et Port-Mahon; le troisième accordait, dans tous les ports de la monarchie espagnole, aux Belges, comme sujets de l'empereur, les avantages dont jouissaient les Anglais et les Hollandais.
Hanovre ^ était destinée seulement à contrebalancer les effets de Talliance qui venait de se conclure à Vienne, la panique des premiers jours se calma. On respira. N'importe, l'alerte avait été chaude. Et, de ce jour, bien des gens avertis que l'exemple de la Compagnie de 1698 avait enseignés eurent moins de confiance dans la ténacité de Charles VI comme si, à leurs yeux, cette alliance de Hanovre avait été un mauvais présage, un signe avant-coureur de la ruine d'Ostende.
De ce jour, également, quoique les Etats Généraux n'aient point encore adhéré à l'alliance de Hanovre, l'opposition des Compagnies hollandaises se fait de plus en plus ardente. Comprenant qu'une action énergique fera fléchir Charles VI, déjà naturellement disposé à s'incliner devant les décisions des puissances, elles renforcent leurs attaques de nouveaux arguments, appuyés sur d'antiques traités, mais dont l'étalage ne manquera pas de faire céder l'empereur.
Une préoccupation absorbait alors Charles VI, Désespérant d'avoir des héritiers mâles, il crut que, pour assurer ses Etats à sa fille Marie- Thérèse, il convenait de déterminer la manière dont la succession se réglerait. Tel fut le but qu'il se proposa dans la Pragmatique Sanction. Cette pragmatique déclarait que toutes les possessions
1. Contraste piquant ; c'est à Hanovre même qu'en 1716, — dix ans auparavant — la France et l'Angleterre avaient élaboré la réconciliation de l'Espagne et de l'Autriche; elles y revenaient maintenant pour l'empêcher.
de la Maison d'Autriche formaient une masse indivisible qui se transmettrait aux héritiers mâles de l'empereur, s'il en survenait, et, à leur défaut, par les archiduchesses, ses filles.
Faire agréer cette pragmatique dans l'Empire et dans ses Etats héréditaires ne lui suffisait pas, il voulait la faire reconnaître par les puissances européennes. Et l'intérêt de sa dynastie le passionnait bien plus que celui de la Compagnie d'Ostende.
Nous avions, d'autre part, perdu celui qui seul, peut-être, eût pu empêcher Charles VI de revenir sur sa décision. Grâce au prince Eugène, dont il était le confident, le marquis de Prié avait suffisamment d'influence sur l'empereur pour lui faire soutenir, envers et contre tous, cette Compagnie d'Ostende, dont dépendait tout l'avenir économique des Pays- Bas.
Or, depuis novembre 1724, Prié s'était démis de son gouvernement à la suite de l'incident soulevé par le comte de Bonneval, cet aventurier français qui finit sous le turban d'un pacha après avoir passé successivement au service de tous les princes de l'Europe, dans l'impossibilité où il était de se plier à aucune discipline.
Prié avait, en effet, dû le faire arrêter dans l'hôtel du prince de Ligne, en septembre 1724, et la noblesse belge ne le lui avait pas pardonné. Alors, devant cette opposition persistante, se désintéressant de tout, Prié avait tout abandonné pour laisser à l'archiduchesse Marie-Elisabeth le soin de tenir tête à l'Europe.