‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 117 sur 358 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

VI. — La Compagnie de Jésus en Russie après la Bulle de i8i4. L'orage se prépare. Le prince Alexandre Galitzin acharné à la périodes Jésuites, Premier ukase de bannissement. Les Jésuiles sont expulsés de Saint-Pétersbourg, Les prétextes et les véritables motifs. Le tsar Alexandre I". Le Père Brzozowski retenu prisonnier en Russie. Sa mort. Le second et dôlinitif bannissement (1820). L'érection de la Province de France. La Russie lui envoie du renfort. Mort du Père Simpson.

Le Père de Glorivière était dans sa quatre-vingtième année, quand il reçut mission d'entreprendre le rétablissement de la Compagnie de Jésus en France. Il porta trois ans et demi, sans faiblir, un fardeau qui aurait paru lourd à un homme dans la force de l'âge. (Mai 1814-décembre 1817.) Les premières fondations se trouvaient disséminées presque aux extrémités du pays et séparées les unes des autres par des distances considérables. Elles n'arrêtèrent pas l'intrépide vieillard. Accompagné du Père Yarin et du Frère Malet, il se mit en route à plusieurs reprises et visita successivement Soissons, Saint-Acheul, Sainte-Anne d'Auray, Laval, Montmorillon et Bordeaux. Seule la maison de Forcalquier, ouverte sur la fin de 1816, ne fut pas comprise dans son itinéraire. Il était rentré à Paris de son dernier voyage, aux fêtes de Noël. « J'avoue, écrivait Mlle de Cicé, sa fille spirituelle, que je frémissais de le voir partir, à son âge, dans cette saison et presque aveugle. L'obéissance l'a soutenu; elle a fait à son ordinaire des miracles. » Certes, on ne voyageait pas alors avec la rapidité et le confortable d'un train express. Les quelques jours qu'il passait dans chaque maison n'étaient pas d'ailleurs des jours de repos. Le Supérieur Général avait à examiner les candidats qu'on employait en qualité d'auxiliaires avant de les recevoir comme novices; il faisait des conférences à la communauté, ou même donnait les exercices de la retraite ; il se rendait compte des moyens mis en œuvre pour favoriser les études et la piété, réglait

les difficultés du dedans et du dehors et ne repartait qu'après avoir établi toutes choses dans la régularité et renouvelé le zèle et la ferveur de tous.

Les fatigues physiques n'étaient pourtant pas la partie la plus écrasante de la charge imposée au vénérable religieux. Pendant les deux premières années il demeura seul ancien Jésuite, seul par conséquent représentant autorisé de la tradition et de l'esprit qu'il s'agissait de transmettre à la génération nouvelle '. En dépit de ses appels réitérés, il ne put, comme on l'a vu plus haut, obtenir que son vieil ami, le Père Fleury, vînt Faider dans cette œuvre délicate. Deux autres anciens Jésuites français, le Père de la Fontaine et le Père Simpson avaient été pareillement admis dans la Province d'Angleterre; mais le premier ne rentra en France qu'en 1816 et le second en 1817. Entre temps, le Père de Glorivière avait supplié son Général de lui envoyer quelques-uns de ceux qui avaient été formés en Russie. Mais de ce côté aussi les instances demeurèrent d'abord sans effet; les Jésuites français étaient trop utilement employés en Russie, et d'ailleurs le gouvernement lui-même s'opposait à leur départ. Ce ne fut aussi qu'en 1816 que deux d'entre eux, le Père Follope et le Père de Grivel revinrent en France. Le Père de Glorivière put alors se décharger d'une partie des fonctions qu'il avait dû jusqu'alors concentrer entre ses mains. Dès le mois de janvier, il avait nommé le Père Roger maître des novices. Le Père de Grivel, arrivé de Russie dans le courant de mai, fut installé Supérieur de la maison de Paris (16 août 1816)2. Le Père Follope, également arrivé de Russie le 28 mai, était dès le mois de juin mis à la tête du Petit- Séminaire de Saint-Acheul, avec le titre de Recteur,

1. Le P. Général écrit au P. de Glorivière, 12-24 nov. 1816 que, d'après l'Institut, il doit avoir quatre consulteurs; il lui en désigne deux : les PP. Varin et de Grivel, lui laissant le choix des deux autres. Le Père de Glorivière répend que jusqu'ici la chose n'était guère possible, attendu qu'il n'y avait que des novices. (22 janvier 1817.)

2. Le Père Fidèle de Grivel naquit à Gour-Saint-Maurice (Doubs), ie 17 décembre 17C9. Il entra dans la Société des Pères du Sacré-Cœnr

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qu'aucun des autres Supérieurs n'avait pu porter jusque-là. A cette date, ils étaient encore tous novices. Le Père Jennesseaux qui gouvernait la maison depuis l'ouverture en 1814, céda la place pour rentrer dans le rang au cours même de l'année scolaire.

Cependant, même ainsi allégée, la charge du Supérieur Général était trop lourde pour un vieillard brisé par l'âge et les infirmités. Son extraordinaire énergie, non plus que l'héroïque dévouement qu'allumait en son àme le feu de l'amour divin, ne pouvaient suppléer plus longtemps à l'épuisement de ses forces physiques. Lui-même ne cessait dans ses lettres au Père Brzozowski de demander qu'on lui donnât un successeur. Dès le mois de novembre 1815, il écrivait au Père Général : « J'ai regardé comme un bienfait singulier de la Divine Providence que Votre Paternité ait jeté les yeux sur moi pour travailler au rétablissement de la Société en France. Je m'estimerais encore heureux de verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour une si belle cause... Mais la connaissance que j'acquiers de plus en plus de mon peu de qualités et de vertus nécessaires pour cet emploi m'impose l'obligation de vous prier, mon Révérend Père, de vouloir bien m'en décharger. »

Les prières du vénérable religieux allaient enfin être exaucées. Au cours de l'année 1817, le Père de Griveldut se rendre en Angleterre en qualité de visiteur. Il en revint sur la fin de l'automne, ramenant le Père Louis Simpson qui, au mois de janvier suivant, devait être nommé viceprovincial de France.

Trois ans s'étaient écoulés depuis que le Père de Clorivière avait reçu mission de préparer en notre pays le rétablissement de l'Ordre de saint Ignace. Au moment

en 179^, et en i8o3 alla se réunir aux Jésuites de Russie. D'abord missionnaire dans les colonies du Volga, professeui' de Rhétorique au collège de Saint-Pétersbourg, il rentra en France dans le courant de 1816. Supérieur de la maison de Paris, puis socius des deux premiers Provinciaux, il les aida beaucoup à donner à la Province une forme régulière. Il termina sa vie au Maryland, où il exerçait la charge de maître des novices, à l'âge de 78 ans. (26 juin 1842.)

OÙ il lui était permis de prendre un repos bien gagné, voici quel était le bilan de l'œuvre accomplie.

Au 18 octobre 1817' la Compagnie de Jésus en France comptait 144 membres, dont 62 prêtres, 35 scolastiques et 47 frères coadjuteurs, répartis entre 5 Petits-Séminaires et 2 résidences. Aucune des maisons qu'elle occupait n'était sa propriété. Elle n'avait d'ailleurs aucune existence publique et otficiellement reconnue; les Jésuites n'étaient au regard de la loi que de simples citoyens, jouissant des droits reconnus à tous par la Charte. L'épiscopat et le clergé leur étaient en grande partie favorables; parmi la population, ils avaient, on peut le dire, la sympathie ardente de l'élément religieux et conservateur ; on en avait la preuve dans l'empressement des familles à leur confier l'éducation de leurs fils; à peine ouverts leurs collèges se remplissaient, au delà de ce qu'ils pouvaient contenir^

Dans les sphères gouvernementales au contraire, les préjugés du siècle passé contre les Jésuites persistaient dans toute leur vigueur, déterminant chez les uns une hostilité ouverte, chez les autres une défiance ombrageuse et tracassière. Le roi Louis XVIII eût été personnellement incliné à la bienveillance envers l'Ordre renaissant, mais on sait du reste que sa politique, appuyée sur le parti libéral, ne lui aurait pas permis de manifester ses sentiments à cet égard. L'entourage du roi ne faisait pas mystère de ses bonnes dispositions pour la famille de saint Ignace. Il faut excepter toutefois la duchesse d'Angoulême, laquelle, paraît-il, croyait encore à l'assassinat d'Henri IV par les Jésuites. A plusieurs reprises, il avait été question de réclamer la reconnaissance légale pour la Compagnie de Jésus. Ses amis avaient entrepris officiellement des démar-

1. C'est la date traditionnelle du commencement de l'année scolastique.

2. Dans un Rapport rédigé pour la Congrégation générale de 1820, le Père de Grivel écrivait: « On veut l'éducation chrétienne; si nous ouvrions quarante collèges, ils se rempliraient. »

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