CHAPITRE V
Le Grand-Maître se plaignit à l'autorité ecclésiastique. L'archevêque de Paris, Mgr de Quélen adressa à l'abbé de Lamennais un blâme sévère. A son avis, des faits comme ceux qu'il avait cités, fussent-ils vrais, ne devaient pas être portés à la connaissance du public. Le Drapeau blanc, traduit devant le tribunal correctionnel pour outrage au corps enseignant, fut condamné en la personne de son gérant à 15 jours de prison et 150 francs d'amende. C'était assez pour faire taire momentanément l'accusateur, mais insuffisant pour établir l'innocence de l'accusé. Mgr Frayssinous donna lui-même à l'incident son épilogue dans une parole que rapporte son historien : « M. de Lamennais dit beaucoup de mal de l'Université; il ne connaît même pas tout. Mais comment remplacer cette institution qu'il voudrait détruire? Que faire de 100.000 enfants ' ? »
Après cet aveu, on ne s'étonnera pas du jugement porté par un écrivain connu pour sa gravité et sa modération: « Mgr Frayssinous, alors à la tête de l'Instruction publique ne pouvait considérer sans émotion l'esprit d'impiété qui régnait dans les écoles de l'État et dont on se ferait aujourd'hui difficilement une idée. Combien n'avons-nous pas connu de vieillards qui ne pouvaient se reporter à leurs souvenirs de collège sans en parler avec dégoût et indignation! C'était une atmosphère desséchée, corruptrice
I. Ibid., p. 435. Dans des notes écrites après sa sortie du ministère^ Mgr Frayssinous a livré toute sa pensée sur l'Université et expliqué son attitude à l'égard de cette institution. « A l'origine, dit-il, les écoles déjà existantes ne furent épurées ni dans les maîtres, ni dans les élèves; elles entrèrent dans la nouvelle organisation avec leurs vices et leur dépravation, et l'Université impériale, malgré de louables eflbrts, ne put que se ressentir toujours de cette première origine. » Il l'estime mauvaise et funeste, mais c'estun mal nécessaire. Par qui la remplacer? « Le clergé manque pour le service des paroisses ; il y a lô.ooo postes vacants. Une Congrégation religieuse? Mais il n'en existe pas, et cela ne s'organise pas par Décret ou Ordonnance royale. Une seule aurait pu assumer la charge dans une certaine mesure. Mais c'est celle qu'on vient d'écarter de l'enseignement et contre laquelle on a ameuté l'opinion du pays. » (Ibid.)
OÙ, SOUS la double action de l'exemple des maîtres, toutpuissant surtout quand il est mauvais, et de la tyrannie du respect humain entre écoliers, l'enfant était à peu près assuré de perdre sa foi et souvent aussi sa pureté... Le mal était celui de la société elle-même qui n'avait pas impunément traversé le dix-huitième siècle et la Révolution'. »
Ces détails sur l'état d'esprit dominant dans l'Université ne sont point ici un hors-d'œuvre ; moins encore fautil y voir l'expression de quelque malveillance pour une institution qui ne saurait avoir nos sympathies ; mais nous croyons de bonne foi qu'ils expliquent, pour une part du moins, le succès des établissements trop peu nombreux qui purent alors faire concurrence à l'enseignement officiel, et particulièrement des Petits-Séminaires dirigés par les Jésuites. De fait, les collèges royaux, ci-devant lycées impériaux, subirent alors une véritable crise. Ils étaient en 1813 au nombre de 46, réunissant un effectif total de 14.492 élèves. En 1818, ils en avaient perdu près de 4.000, dont un millier de pensionnaires (1.607 au lieu de 2.636)et environ 3.000 externes. Seul le nombre des boursiers était sensiblement le même (3.223 au lieu de 3.500). A partir de cette date la situation s'améliore quelque peu ; la présence d'un évêque à la tête de l'Université lui ramène la
I. Paul Thureau-Dangin, Les libéraux et la liberté sous la Restauration, 2° édition, 1888, p. 282, Paris, Pion.
A l'appui du jugement de Thureau-Dangin voici le témoignage de Montalembert : « Quand j'y suis entré (à Sainte-Barbe), je me trouvai au milieu de trente jeunes gens dont pas un ne croj'ait à la divinité de Jésus-Christ, ni par conséquent à la religion catholique... Je n'oublierai jamais les propos affreux, les blasphèmes monstrueux qui circulaient sur les bancs à l'approche de la confession et delà communion pascales. Et je me tais encore sur tout ce qu'il y avait d'immonde quant aux mœurs dans le langage et les habitudes de la majorité de ces jeunesgens. Déjà, sans presque m'en apercevoir, mon âme s'ouvrait à l'atmosphère empoisonnée qui avait tout infecté autour de moi. Je détestais déjà les Jésuites, premier et infaillible symplôme de la haine contre l'Église. Si j'étais entré plus tôt pour y rester plus longtemps, j'aurais à coup sîir suivi le torrent... » (Lecanuel, Montalembert, tome II, p. \li?>)