‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 210 sur 358 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Père Richardot arrivait au terme de son triennat. Il désirait si peu se voir prorogé dans sa charge que, dans une lettre du 16 janvier au Père Général, il proposait les noms de six de ses confrères qu'il estimait plus capables que lui-même de gouverner la Province de France. Le Père Loriquet figurait en tête de la liste. Tous étaient des hommes miirs; mais, sauf le Père de Grivel, aucun d'eux n'avait encore passé dix ans dans la Compagnie. Ce fut sans doute la raison pour laquelle le choix du Père Général se porta sur un religieux étranger à la Province. Le Père Nicolas Godinot était Français'; mais, émigré au début de la Révolution, admis au noviciat, dès 1810, avec les Pères de la Foi du Valais, il n'avait pas reparu en France depuis plus de trente ans. Du collège de Sion où il avait sa résidence, il administrait depuis 1821, en qualité de vice-provincial, toutes les maisons de l'Ordre réparties en Suisse, en Belgique, en Hollande et en Allemagne. C'est lui que la confiance du Père Général appelait à succéder au Père Richardot. (20 février 1824.)

Le nouveau Provincial était plus que sexagénaire ; il arrivait à un moment où tout semblait conjuré contre ceux dont il devenait le chef; pendant les six ans qu'il tint le

I. Né à Reims, le 5 février 1761, Nicolas Godinot avait fait ses études de philosophie et de théologie et conquis ses grades jusqu'au doctorat inclusivement en Sorbonne. Plutôt que de prêter le serment à la Constitution civile du clergé, il préféra s'expatrier. Entré en Bavière dans la Société des Pères de la Foi, il fit partie de la communauté du collège établi en i8o5 à Sion en Valais, et dont tous les membres furent, par une exception unique, incorporés sur place à la Société des Jésuites de Russie (18 10). Contraint de s'éloigner quand le Valais fut réuni à l'empire de Napoléon, le P, Godinot passa plusieurs années à Fribourg, et c'est grâce à lui que le gouvernement du canton confia en 1818 aux Jésuites le collège qui allait quelques années plus tard acquérir une si grande célébrité. Déchargé des fonctions de Provincial de France en i83o, il retourna en Suisse, fut instructeur des Pères du troisième an à Estavayer et termina sa carrière à Fribourg le 26 mai i84i, a l'âge de quatre-vingts ans,

gouvernail, la pauvre barque allait être battue par l'orage sans repos ni trêve. A aucune époque de son histoire, ni en aucun lieu du monde, la Compagnie de Jésus ne fut peut-être poursuivie avec plus d'animosité et ne recueillit plus ample moisson d'avanies qu'en France, dans la période qui va de 1824 à 1830.

Très humble et très défiant de lui-même, le Père Godinot, après avoir pris connaissance de la situation, sollicitait de Rome l'envoi d'un visiteur, dont les lumières et l'autorité seraient, disait-il, un appui pour sa propre faiblesse. Il désignait lui-même l'Assistant de France, le Père Rozaven, et pour triompher des scrupules du Père Fortis, il invoquait la pratique de saint Ignace qui avait coutume d'envoyer un aller ego visiter les fondations nouvelles. Le Père Fortis fit répondre qu'il louait fort la démarche du Provincial de France', mais il ne croyait pas devoir accorder l'objet de sa requête. Sans se décourager le Père Godinot revient à la charge, alléguant son insuffisance en face de la tâche à accomplir : Tout a été improvisé dans cette jeune Province qu'il ne connaît pas; les maisons sont très éloignées les unes des autres, chacune s'est fait ses habitudes et son esprit particulier ; il ne craint pas d'ailleurs que son autorité soit affaiblie. D'autre part, le Père Rozaven jouit de l'estime et de la confiance de tous, et on peut être assuré que sa visite n'éveillerait aucune susceptibilité ; bien au contraire, on le désire et on l'attend.

Il faut dire, en effet, que le vœu du Provincial était partagé par la plupart de ceux qui avaient le plus contribué à la restauration de la Compagnie en France; tous souhaitaient de resserrer les liens qui les rattachaient au centre de la famille et de se mettre de plus en plus à l'unisson de leurs aînés. Déjà, l'année précédente, le Père Gury avait demandé que le Père Rozaven fût envoyé en France, avec une mission de quelques mois. Le Père de

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