CHAPITRE VllI
d'élégance et d'urbanité, qui prit deux séances presque entières, 25 et 26 mai. Il aborda successivement tous les griefs élevés contre le clergé, tous les « fantômes » dont on s'effrayait bien à tort, les prenant pour des réalités.
« Eh ! oui, Messieurs, déclara tout d'abord l'évêque d'Hermopolis, il y a vingt-sept ou vingt-huit ans qu'il existe, au sein même de celte capitale, une réunion pieuse qui, depuis son origine, n'a pas cessé un seul jour d'exister. J'en parle avec d'autant plus de désintéressement que je n'en ai jamais été membre; j'ai même refusé d'en faire partie, quoique la chose m'ait été plus d'une fois proposée ; non pas que je n'aie toujours été rempli d'estime et de respect pour elle; j'ai même contribué à y faire entrer des jeunes gens et je n'ai jamais eu qu'à m'en féliciter. Mais, exerçant alors un ministère public dans une église de cette grande cité, j'ai voulu rester parfaitement libre, conserver l'indépendance qui d'ailleurs est dans mes goûts et enfin ne connaître d'autres liens que ceux qui m'attachaient à mes supérieurs ecclésiastiques et à mes fonctions. Voici l'origine et l'histoire de cette tant redoutable. Congrégation... »
L'orateur exposa ensuite les œuvres de piété, de charité et de préservation abritées sous ce nom fatidique qui faisait divaguer tant de cerveaux, puis, avec la même simplicité et la même franchise, il déclara que, si la Congrégation exerçait sur le gouvernement et sur les ministres une sorte de pouvoir occulte, pour lui, ministre des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique, il n'avait « jamais senti le joug de cet empire mystérieux ».
Sur le terrain de l'ultramontanisme, l'évêque d'Hermopolis n'était pas moins à l'aise. Gallican lui-même, — il venait de publier la 3* édition de son ouvrage Les Vrais principes de l'Eglise gallicane — il n'eut pas de peine à expliquer aux représentants du peuple comme quoi, par la force des choses, le gallicanisme avait perdu du terrain.
Poussé en ses conséquences extrêmes au siècle passé, il avait abouti au schisme par la constitution civile du
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clergé. Puis, pour réparer les ruines de la Révolution et rel'aire l'Eglise de France, il avait fallu le Concordat de 1801, « le plus grand acte de puissance pontificale depuis dix-huit siècles, le plus contraire à nos maximes » qui furent véritablement « foulées aux pieds». Enfin Napoléon, « à cheval sur les quatre articles », avait de nouveau préparé et organisé l'Eglise nationale, séparée en fait de l'Église catholique. Ces exagérations avaient amené une réaction contre le gallicanisme, et c'est ainsi qu'une portion du clergé, celle qui n'avait pas reçu l'enseignement théologique d'autrefois, se montrait assez tiède pour les libertés de l'Église gallicane. « Mais, ajoutait l'orateur, la jeunesse de nos séminaires a dans les mains les mêmes livres que nous avions autrefois, et je n'en connais pas où l'on professe ces maximes contraires à la Déclaration de 1682. »
Parlant ensuite du dernier livre de Lamennais, l'évêque d'Hermopolis déplorait « les écarts d'un homme de grand talent, qui, avec une candeur vraiment effrayante, veut ressusciter parmi nous une opinion entièrement surannée, qui, dans le temps où nous vivons, finit par n'être plus dangereuse à force d'être ridicule ». Nous maintiendrons donc sans atténuation aucune, disait-il enfui, le premier article de la Déclaration de 1682, « l'inviolabilité des souverains, leur indépendance absolue, dans l'ordre temporel, de l'autorité soit directe, soit indirecte de toute puissance ecclésiastique ». Quant aux trois autres articles, ce sont matières à controverses, que nous sommes libres de professer comme l'ancien clergé de France ; nous y viendrons sans doute tous avec le temps. Mgr Frayssinous espérait ])eaucoup pour faire l'unité sur ce point de la création d'une éco le de hautes études théologiques, « une restauration de l'ancienne Sorbonne », qu'il annonçait sur la fin de son discours.
« C'est ainsi, disait-il, que sans secousse, sans violence, l'ancien enseignement reprendra son empire et que, en demeurant tous également Français, nous serons tous
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gallicans, mais sans cesser d'être de vrais et sincères catholiques. »
De ces assurances d'orthodoxie gallicane on arrivait aux Jésuites par une transition toute naturelle. Ce fut dans la séance du lendemain que Mgr Frayssinous traita ce sujet passionnant. « Mais n'est-il pas, dit-il, un obstacle insurmontable à la propagation de ces saines doctrines ? N'avonsnous pas au milieu de nous une sorte de Société qui veut s'emparer de l'instruction publique et présider à tous les établissements d'éducation en France, afin de diriger à elle seule toute la jeunesse et de lui inculquer des maximes contraires à nos libertés? N'avons-nous pas enfin au milieu de nous ce que nous appelons des Jésuites? » Le Moniteur insère entre parenthèses : On rit beaucoup.
Le ministre ne prétend pas traiter sous tous ses aspects la question des Jésuites; il lui faudrait pour cela faire non pas un discours, mais un livre et peut-être même plusieurs. Il se bornera donc à donner quelques précisions relatives à l'éducation.
« Il existe en France, dit-il, 38 collèges royaux, plus de 60 collèges communaux et plus de 800 maisons particulières, institutions ou pensions; 80 séminaires et au moins iOO écoles ecclésiastiques préparatoires ou Petits-Séminaires. Eh bien ! il n'est pas un seul collège royal, pas un seul collège communal, pas une seule pension ou institution entre les mains de ces hommes redoutables connus sous le nom de Jésuites. Mais combien y a-t-il de Grands- Séminaires sous la main des Jésuites? Car c'est là principalement qu'ils peuvent égarer la jeunesse et la façonner à leur doctrine? Combien sur 80? Pas un seul. Mais sur les 100 Petits-Séminaires ?
« Messieurs, il y en a 7.
« Et comment y sont-ils arrivés? Avec une Bulle du Pape, ou de leur propre mouvement? Non, ils y ont été appelés par les évêques. De qui tiennent-ils leurs pouvoirs? Des évêques. Peuvent-ils être révoqués? Oui, et ils l'ont été à Soissons, par exemple... »
Et pour la pleine édification de ses auditeurs, le ministre des AfTaires ecclésiastiques racontait, sans la moindre réticence, comment s'était préparé le rétablissement de la Compagnie de Jésus et ce qu'avaient fait les Jésuites en France depuis douze ans. « Je ne sais, disait-il, en terminant, si ces explications dissiperont toutes les craintes. Quant à moi, placé à la tête de l'Instruction publique, j'avoue qu'ils ne m'inspirent aucune inquiétude. »
L'effet de ces aveux fut tout autre que ce qu'avait espéré Mgr Frayssinous. « Dans sa confiante béatitude, écrit M. de Villèle, alors chef du gouvernement, il avoue l'existence de sept établissements d'instruction publique dirigés par les Jésuites. Il fournit ainsi une arme au machiavélisme incrédule masqué de gallicanisme et de zèle pour la loi. On peut juger par là le parti qu'on tira à la Chambre, et depuis dans le pays, du discours inimaginable de naïve imprudence du saint évêque. Il n'en avait parlé à personne; il ouvrit par cette faute le champ le plus vaste aux préventions qui ont aidé à renverser le trône K »
Ce fut M. Casimir Périer qui lui succéda à la tribune. Après quelques compliments, assaisonnés d'une forte dose d'ironie, sur l'éloquence et le caractère du prélat : « La voilà donc reconnue officiellement, s'écria-t-il, cette Congrégation mystérieuse dont l'existence a été si souvent, si formellement niée à cette tribune et par les feuilles ministérielles. Prenons donc acte de cette déclaration par l'autorité compétente... Ce n'est point un fantôme; seulement on a oublié de nous dire son nom de famille. » Puis, confondant Congrégation et Jésuites, l'orateur ajoutait : « Lorsque toute la magistrature de France et surtout celle de Paris s'élève contre l'existence illégale de cette Société, contre son but, son influence, ses moyens, ses progrès toujours croissants, pouvons-nous nous contenter des simples paroles d'un ministre qui ne nous donne d'autre