CHAPITRE Mil
assurance, sinon que tout ce que l'on dit peut exister, mais qu'il n'en sait rien^? »
Quelques jours plus tard, Mgr Frayssinous défendait son budget à la Chambre des Pairs. Provoqué par M. Laine, il lui fallut encore aborder la question des Jésuites. Avec la même loyauté confiante il exposa leur situation actuelle, si modeste, si précaire, si différente de celle de la puissante Société d'autrefois : « Ils n'ont, dit-il, aucune existence officielle comme corporation; nous ne voyons en eux que des individus, et dans ces conditions le gouvernement croit pouvoir les tolérer. »
Le mot était malheureux; la vertu des vieux parlementaires en fut scandalisée; le baron Pasquier se fit l'interprète de leur étonnement et de leur émotion. Tolérer! Parole étrange dans la bouche d'un ministre représentant d'un gouvernement constitutionnel. Tolérer! Il pourrait donc ainsi assurer une existence de fait à une association qui ne peut avoir d'existence qu'en vertu d'une autorisation conférée par une loi!
L'accueil fait par la Haute Chambre à la « tolérance » de l'évêque d'HermopoIis fut tel que le passage fut supprimé au Moniteur et rejiiplacé par le suivant : « Nous ignorons quelle sera, particulièrement en Europe, la destinée de cette Société. Chose unique, je crois, dans les Annales des Ordres monastiques, après avoir été, je ne dis pas réformée, mais détruite par un Pape, elle a été
I. On remarquera ce procédé d'avocat. Frayssinous avait ainsi raisonné : On parle de gouvernement occulte; la Congrégation s'imposerait aux ministres. Or, je suis de tous les ministres celui qui, par la qualité même de ses fonctions, devrait être le plus exposé aux inlluences de ce pouvoir. Eh bien! ces influences, je ne les ai jamais senties. C'est évidemment une manière de dire : Non, il n'est pas vrai que la Congrégation ou les Congréganistes manœuvrent auprès des ministres pour leur imposer leur volonté. On voit avec quelle bonne foi M. Casimir Périer interprète une figure de langage. Et que dire de ce qui suit: « Une preuve qu'elle (la Congrégation) est dangereuse, c'est que l'évêque éclairé qui vient de parler a refusé d'en faire partie. Elle a pris naissance dans des temps de trouble; elle est donc politique... » Sophisme sur sophisme. Avec cette manière de raisonner, on peut prouver n'importe quoi.
rétablie par un autre Pape, Pie YII, de vénérable et sainte mémoire. Doit-elle de nouveau prendre racine dans les divers États qui l'ont reconnue, ou bien, après être comme sortie du tombeau, doit-elle y rentrer? C'est le secret de la sagesse divine. Mais si jamais il était question de s'occuper d'elle législativement, c'est alors qu'il faudrait approfondir les choses, en se dépouillant, ainsi que l'a dit le noble Pair, de tout préjugé et de toute passion. » (4 juillet*.)
En prenant acte des aveux du ministre des Affaires ecclésiastiques, M. Casimir Périer avait fait allusion à une manifestation de la magistrature contre « l'existence illégale » des Jésuites. C'est qu'en effet, à ce moment, à Paris et en province, s'élaboraient des consultations d'avocats sur le Mémoire à consulter. Ici nous retrouvons M. Dupin. Montlosier écrit de Randanne à son correspondant habituel de Paris, le 21 mars 1826 : « Ce n'est pas tant le grand succès qui m'occupe, encore que j'y sois peu accoutumé... M. Dupin me mande qu'il y a chez lui une réunion de quarante-cinq avocats, qu'on a posé diverses questions au nombre de cinq, pour lesquelles on a nommé autant de rapporteurs chargés de faire les recherches législatives... » Et encore, le 4 avril : « Mon ouvrage faisant grande rumeur, on était à délibérer quel parti Ton prendrait, lorsque l'écrit de l'abbé de Lamennais est venu
I. Mgr Frayssiuous avait dit au début de son discours, que le nom de Jésuites, autrefois presque banni du vocabulaire, « ce nom tant redouté des uns, tant chéri des autres », était maintenant « dans toutes les bouches >», Le Journal des Débats faisait là-dessus une tirade de haute éloquence : « Oui sans doute, ce mot sinistre est dans toutes les bouches, mais pour y être maudit. Il est répété dans les feuilles publiques, mais avec l'expression de la crainte et de l'épouvante; il parcourt la France entière, mais sur les ailes de la terreur qu'il inspire II! » (9 juillet 1826.)
compliquer l'affaire... INIandez-moi tout ce que vous savez, si la consultation des quarante-cinq se conduit comme elle me paraît... Elle pourra fournir un deuxième volume, à la tête duquel je mettrai une centaine de pages de nouvelles observations en réponse générale à toutes les critiques. »
Entre les deux visites à Saint-Acheiil, tout en échangeant avec le Père Loriquet une correspondance pleine de cordialité, tout en envoyant ses livres avec « Hommage d'auteur aux Messieurs de Saint-Acheul », M. Dupin délibérait avec ses collègues sur la suite judiciaire à donner au Mémoire de Montlosier. Gomme la réunion avait lieu chez lui, on est bien fondé à croire qu'il en avait eu l'initiative. M. A. Bardoux, dans la Vie de Montlosier, l'affirme expressément'. Ce fut lui encore qui rédigea le document issu de ces délibérations. h'Ami de la Religion écrivait à la date du 9 août : « On vient de publier une Consultation d'avocats sur la Dénonciatio?i de M. de Montlosier. Cette Consultation, rédigée par M. Dupin, est signée d'une quarantaine d'avocats dont plus de la moitié sont tout à fait inconnus^... Sur les Jésuites, la Consultation mentionne les arrêts des Parlements rendus, il y a soixante ans, et convient qu'ils sont sans influence légale sur des faits postérieurs; mais elle tire avantage des édits de 1764 et 1777. Que diraient-ils si on invoquait les édits contre les Protestants?... »
Cette Consultation n'était pas la première. On lit en effet dans le Préambule : « Vu... la Consultation donnée au mois d'avril à M. le Comte de Montlosier par M® Dupin, ladite Consultation portant qu'il y avait lieu à dénonciation sur plusieurs des points signalés dans le Mémoire...
1. ... « Les avocats s'étaient en effet réunis. M. Dupin, malgré son aventure de Saint-Acheul, avait pris l'initiative. 11 rédigea la plus importante des consultations et la soumit à la signature de ses confrères. » A. Bardoux, Montlosier, p. 261.
2. Dans la liste ligure le nom de Berryer. C'était le père du grand orateur qui, moins de trois ans après, devait réfuter expressément,, comme on le verra plus loin, l'erreur paternelle.
Consulté de nouveau par M. le Comte de Moutlosier en personne sur l'effet qu'il doit attendre de cette dénonciation.. , etc. » On voit par là quel rôle prépondérant M. Dupin joua dans toute cette affaire. Au reste, comme si son autorité et celle du cénacle qu'il présidait ne lui suffisaient point, Montlosier s'adressa encore à d'autres lumières du barreau. M. Isambert rédigea, lui aussi, à la requête de Montlosier, une Consultation qu'il fit signer par huit de ses collègues. Ce n'est guère qu'un long réquisitoire d'une violence froide contre les Jésuites, et elle conclut, comme celle des quarante, qu'il y a lieu de dénoncer aux Cours de Justice leur Société illégalement reconstituée. On peut citer aussi des Consultations émanées des barreaux de province, Bourges, Limoges, Rouen. Il y a des divergences sur les autres « fléaux » du Mémoire, mais il y a accord en ce qui concerne les Jésuites. Au surplus, ces Consultations ne portent qu'un nombre infime de signatures.
Le solitaire de Randanne n'avait pas besoin de l'encouragement des hommes de loi pour revenir à la charge. Dès la Préface du Mémoire, il avait averti le gouvernement et le public : Si on restait sourd à la voix qui criait dans le désert, « infailliblement, déclarait-il, on me verrait reparaître dans l'arène ». Puis, parvenu à la fin de son élucubralion, il esquissait un aperçu juridique et faisait entrevoir la marche qu'il comptait suivre :
« 1*^ Les quatre grandes calamités que j'ai signalées, savoir la Congrégation, le Jésuitisme, l'Ultramontanisme, le système d'envahissement des prêtres menacent la sûreté de l'État, celle de la Société, celle de la Religion. — 2" Ces quatre grandes calamités ne sont point dans une espèce nouvelle qui aurait pu échapper au législateur; elles sont notées par nos anciennes lois et chargées de leur anathème. — 3° Ces lois ne sont ni abrogées ni tombées en désuétude; elles sont dans leur pleine et entière vigueur, confirmées par les lois nouvelles. — 4" L'infraction à ces lois constitue un délit. — 5° Attendu que ce délit menace la sûreté du trône, celle de la Société
et de la Religion, il se classe parmi les crimes de lèsemajesté [sic). — 6° Par sa qualité de délit contre la sûreté de l'Etat, l'action en dénonciation civique n'est pas seulement ouverte, elle est commandée. — 7° L'action en dénonciation peut être portée par-devant le procureur général ; d'après la loi du 10 avril 1820, elle peut être portée aussi devant tous les magistrats des Cours royales. — 8" Dans l'espèce, les dénonciations, soit au procureur, soit aux Cours royales, me paraissent devoir être faites non à une cour, mais à toutes les cours à la fois, le délit étant général. »
Entre temps, le Mémoire à consulter avait été mis à V Index par un Décret du 12 juin. Mais cette condamnation n'était pas pour arrêter un gallican de la trempe de Montlosier. Le deuxième volume qu'il annonçait dès le mois d'avril parut dans les premiers jours d'août. En voici le titre in extenso : Dénonciation aux Cours royales relativement au Système signalé dans le Mémoire à consulter^ précédée de nouvelles observations sur ce Système et sur les apologies quon en a récemment publiées \
Dans cet écrit plus encore que dans le précédent se révèle la mentalité compliquée et bizarre du personnage. Le bruit fait autour de son nom, les éloges hyperboliques des uns, les contradictions des autres ont surexcité le cerveau du vieillard tumultueux. Sa parole se précipite au hasard de ses impressions, ardente, heurtée, incorrecte, mêlant tout, souvenirs lointains, textes de la Bible, protestations d'humilité chrétienne, invectives, vaticinations, historiettes; c'est une sorte de capharnaum où l'on trouve de tout; M. de Montlosier s'est « constitué contre le clergé l'avocat des droits du Roi et de la Société » ; il a reçu mission de parler; il faut qu'il parle; le salut de la France et du monde l'exige; il parlera; quand on lui couperait la langue, on ne le ferait pas taire. C'est lui qui l'affirme, avec Saint Jérôme : « Nunquam^ juvante Deo^ silebit