CHAPITRE II
en obtenir la Bulle du rétablissement universel de la Société. C'est sur les instances des princes de la famille des Bourbons qu'elle a été supprimée ; il est juste et équitable que, à la demande de ces mêmes princes, elle renaisse et refleurisse, d'abord dans votre patrie, par la création d'un noviciat et de quelques collèges pour commencer, et ensuite, suivant l'exemple de vos princes, dans les autres pays.
« Je demande à Dieu, instamment et chaque jour, qu'il accorde à Votre Révérence pour sa plus grande gloire l'esprit de sagesse qui l'éclairé et la dirige dans une entreprise qui exige beaucoup de prudence. Il s'agit en elTet d'avoir tellement égard à l'inslitut de la Société que ce soit l'ancienne Société qui revive et non pas une nouvelle Société qui s'élève en sa place. J'en dirai davantage, quand j'aurai reçu la réponse à cette lettre. En attendant je salue Barruel et tous nos autres confrères, s'il en est, et je me recommande aux prières et Saints Sacrifices de Votre Révérence et des leurs.
De Votre Révérence
Le serviteur en N.-S.
T. Brzozowski, S. J.^ »
Par le fait, le Père de Glorivière se trouvait investi, avec tous les pouvoirs nécessaires, du soin de reconstituer la Compagnie de Jésus en France. La lettre lui fut remise dans le courant de juin 1814 ; il était alors dans sa quatre-vingtième année. On l'engageait à faire appel à ses anciens confrères; mais combien étaient-ils, après cinquante-deux ans passés depuis les arrêts des Parlements qui avaient frappé les Jésuites de France ? Et de quel secours pouvaient être quelques vieillards dans une entreprise aussi ardue ? Il ne fallait pas songer à rappeler ceux qui dans les dernières années étaient allés en Russie s'enrôler sous la bannière de saint Ignace ; on a vu plus
haut que, loin de vouloir se priver de ces recrues, la Province de Russie en réclamait d'autres. Pour le moment, il n'y avait pas en France d'autre Jésuite, régulièrement incorporé à l'ordre, que le Père de Glorivière lui-même. Effrayé de son isolement, il tourna ses regards vers l'Angleterre où vivaient encore quelques membres de l'ancienne Province de France, derniers débris de ceux qui s'y étaient retirés après l'orage de 1762. Le 26 juin il écrivait à l'un d'eux, son vieux compagnon d'armes, la lettre suivante :
« Mon Révérend Père et très cher ami,
«Le temps ne m'a fait en aucune manière perdre votre souvenir. Mon ancien ami du noviciat, le Père Fleury a toujours été présent à mon cœur, et maintenant plus que jamais, depuis que j'ai su que nous étions réunis avec nos anciens Pères dans le sein de notre mère, la Compagnie de Jésus. Pour moi, qui ai pu me regarder comme existant, le Bref de Clément XIV n'ayant point été admis par nos évêques de France ', j'ai été agrégé, lorsque j'étais encore détenu à la Tour du l'emple, à la Province des Jésuites de Russie, et depuis ce temps, autant que les circonstances l'ont permis, j'ai été en correspondance avec notre Général à Saint-Pétersbourg, le R. Père Brzozowski. Je lui ai écrit par occasion depuis la cessation des hostilités; et, depuis peu de jours, j'ai reçu de lui une lettre qu'il m'a écrite avant d'avoir pu recevoir la mienne. Par sa lettre il me charge de veiller en sa place à ce qu'on peut
I, La Compagnie de Jésus avait été supprimée en France par arrêts des Parlementa dès 1762, plus de dix ans avant le Bref de Clément XIV. C'est pourquoi le Bref n'y fut jamais publié, et par conséquent les Jésuites français pouvaient se considérer comme non atteints, au même titre que leurs confrères dePrusse et de Russie. Quant au Père de Clorivière, il avait passé dans la Province d'Anglelerre, et le Bref fut régulièrement notifié aux Jésuites du collège de Liège où il venait de prononcer ses derniers vœux. Il y a lieu de croire que l'expression va au delà de sa pensée quand il dit qu'il pouvait « se croire existant ».