CHAPITRE III
Nord. Au milieu du mois nous le trouvons d'abord à Bourges, puis à Paris, rue de Sèvres'. Depuis dix jours à peine, le Père de Piavignan avait remplacé le Père Guidée comme Supérieur de la résidence. A deux reprises déjà il avait pu se soustraire à cette charge qui effrayait son humilité, plus encore qu'elle ne le gênait dans ses travaux; cette {'ois il avait fallu passer sur ses répugnances. L'heure était grave. Deux semaines avant les journées de juin, il écrivait : «Nous allons Dieu sait où, et le chaos européen ne paraît pas près de se débrouiller... Le moment présent est matériellement calme, mais rien ne garantit de l'explosion du lendemain. »
Pievenu de Rome à la première nouvelle des événements de Février, le Père de Ravignan avait été sollicité de se lancer dans l'arène politique. Des membres du clergé, évêqueset prêtres, briguaient les suffrages populaires qui allaient nommer rassemblée nationale ; plusieurs devaient y entrer ; le Père Lacordaire était du nombre. Pourquoi le Jésuite n'y prendrait-il pas place à côté du Dominicain ? Le nom du conférencier de Notre- Dame donnait à sa candidature une garantie de succès. C'était sans doute une tentation pour une âme ardente et naturellement belliqueuse. Mais le Père de Ravignan avait lu dans l'Institut de saint Ignace : « Il est défendu à tous les Nôtres, en vertu de la sainte obéissance, de se mêler en aucune façon des affaires publiques concernant les intérêts de l'État. Que personne d'entre eux n'ait la hardiesse et la présomption, quelques instances qu'on leur en fasse, de se charger de la conduite de ces sortes d'affaires. » Il n'en fallait pas davantage à un religieux,
I . On lit dans la Vie du P. de Ravignan : « Le 28 octobre 1848, le R. P. Roothaan, avec le P. de Viilefort, inséparable compagnon de son exil et un bon Frère coadjuteur attaché à son service, passait iJar Paris et descendait à la rue de Sèvres. » lo^ édition, T. I, p. 443. La coi'respondance du Père Généi'al témoigne qu'il était à Paris dès le 21 octobre. Les souvenirs ou documents du biographe se rapportent à une seconde visite que le Révérend Père fit sur la fin du mois, en revenant de Saint- Acheul.
fidèle observateur de sa règle, pour couper court à toutes les insinuations, si spécieuses qu'elles fussent. L'abstention du Père de Ravignan contraria beaucoup de personnes; un plus grand nombre s'en étonnèrent; elle était si peu d'accord avec l'idée que l'on s'était faite des Jésuites !
Sans doute on eût été plus étonné encore, si l'on avait connu la décision que le Père Général adressait vers cette époque au Provincial de Lyon à propos des élections. On sait qu'un des premiers actes du Gouvernement provisoire avait été de proclamer le suffrage universel; c'était la grande conquête de la Révolution qui venait de s'accomplir. L'usage du droit de vote posait un cas de conscience pour les Jésuites français, qui jusqu'alors n'avaient pas eu à s'en préoccuper. Devaient-ils, pouvaientils même aller au scrutin, prendre part aux élections en matière politique? Le premier Supérieur, gardien et interprète des Constitutions, interrogé par le Père Jordan, lui répondait, le 18 mars 1848 : « A moins que les Nôtres n'y soient forcés, ils ne doivent pas y aller. Si NN. SS. les évêques recommandent vivement à tous les prêtres de leurs diocèses d'y intervenir, il conviendrait alors d'y assister; s'ils y envoient leurs séminaristes, nos scolastiques pourronty prendre part. Mais hors de semblables circonstances, il faut s'abstenir. L'Institut est clair. Dieu ne bénirait pas. » La condition était en effet remplie ; tous les évêques de France, dans des documents officiels, pressaient leur clergé de donner l'exemple en accomplissant ce qui était devenu le « devoir électoral ». Il ne fallut rien moins pour ôter delà conscience des Jésuites le scrupule qui les eût empêchés de porter leur bulletin dans l'urne. Cette façon de prendre part au gouvernement de leur pays est d'ailleurs la seule qu'ils s'estiment permise.
A Paris, comme ailleurs, les emplois de leur ministère suffisaient à leur ambition. Au lendemain de la Révolution, le Père de Ravignan écrivait: « Chacun de nous, ici, s'occupe de ses œuvres ; le travail ne manque pas. » La fermentation qui agitait la rue ne pénétrait pas à l'intérieur de