CHAPITRE IV
n'est pas à la portée de tout le monde; il a donc fallu traduire les Exercices en français. La tâche était plutôt ingrate; le caractère et la structure même du livre, aussi bien que ses imperfections de forme, ne lui permettaient guère de passer tel quel dans notre langue ; pour la rendre utile au public, le traducteur serait fatalement amené à y ajouter plus ou moins de son fonds. Aussi ceux qui s'y sont essayés, et ils sont nombreux, ont- ils donné des œuvres fort dissemblables; ce sont comme des variations sur un thème commun, dont chacune porte la marque de son auteur, et dans lesquelles l'œil d'un initié peut seul discerner ce qui appartient proprement aux Exercices. Les titres mêmes de ces ouvrages indiquent souvent qu'ils prétendent s'inspirer du livre de saint Ignace plutôt que le reproduire. Nous avons mentionné déjà la Retraite du Père Debrosse. A la même époque le Père Maurice Nizard, un vétéran venu de Russie , avait entrepris une traduction française des Exercices, û pour remplacer, disait-il, celle de l'abbé Clément alors fort répandue, mais malheureusement trop libre et très infidèle. » Il avait également traduit le Directoire des Exercices en usage dans la Compagnie. Il estimait que cette publication rendrait de grands services à beaucoup de personnes ; « car, disait-il dans une lettre au Père Général, on voit par les Lettres édifiantes que les Ursulines du Canada donnaient ainsi les Exercices aux personnes séculières avec de grands fruits de salut. » (6 Octobre 1830\)
Le travail du Père Nizard ne vit pas le jour. Apparemment on jugea qu'il ferait double emploi avec un opuscule publié dès 1826 à Avignon et que l'on rééditait pour
I. Dans cette même lettre le P. Nizard parle de V autographe espagnol dont il a appris la récente découverte dans les Archives romaines, et il en demande copie. Preuve que, à cette date (i83o), on était déjà en possession du précieux document et que dès lors le P. Roothaan s'occupait de l'édition parue cinq ans plus tard.
la troisième fois en 1832 1. Mais quelques années plus tard paraissait sous le titre deManrèse une nouvelle adaptation des Exercices spirituels appelée à un succès que le temps n'a point affaibli. L'auteur, qui n'était autre que le Père Charles Déplace, s'effaçait sous la devise A.M.D. G. La première édition en volume porte le millésime de 1845; en 1890, on en était à la trente-troisième 2. Enfin vers le même temps, le Père Pierre Jennesseaux entreprenait une œuvre plus complète encore et de plus longue haleine : « Condamné, écrivait-il au Père Roothaan, par la perte de la voix au travail de bureau », il avait fait des Exercices une double traduction, l'une correcte, l'autre littérale, sur le texte donné par le Père Général; c'était l'équivalent français de l'édition romaine, avec des méditations développées pour une retraite de huit jours. (3 Janvier 1844.) Publiés en feuilles détachées, les Exercices du Père Jennesseaux devinrent bientôt d'un usage courant dans les retraites fermées. Bien d'autres, depuis soixante ans, ont commenté et adapté aux besoins du ministère sacerdotal la doctrine ascétique du petit livre de saint Ignace ; leurs écrits ont été appréciés dans un cercle plus ou moins restreint; aucun d'eux n'a rayonné comme le Manrèse ou le Jennesseaux.
Dans son Instruction sur la manière de donner les Exercices spirituels, le Père Renault distingue trois cas différents. Tout d'abord on n'a affaire qu'à une seule
I. Méthodes Urées des Exercices spirituels de saint Ignace, suivies d'un recueil de méditations. 18°, pp. 124. Seguin, Avignon, 1826.
D'après Sommervogel l'auteur serait ou le P. Barelleoule P. Renault. On pourrait admettre qu'ils y ont travaillé l'un et l'autre. En 1826, le p. Renault était, en effet, Maître des novices à Avignon, et le P. Barrelle y faisait son Troisième An et avait le titi*e de Socius.
a. Manrèse ou Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola mis à la portée de tous les fidèles dans une exposition neuve et facile, par un prêtre de la Compagnie de Jésus. A. M. D. G, Pélagaud, Lyon, i845.