CHAPITRE IV
Trois ans auparavant, comme nous l'avons dit, une Mission avait eu lieu au bagne de Brest ; à tort ou à raison les forçats s'étaient persuadé que ceux qui avaient fait leurs devoirs de chrétiens s'étaient par là même attiré un surcroît de malveillance et de sévérité de la part de leurs gardiens. L'administration fit en vain proclamer un ordre du jour à rencontre de cette fâcheuse croyance ; les forçats s'obstinaient et les missionnaires commençaient à désespérer. Ce fut un excès de rigueur dans l'application du règlement qui amena la détente.
L'un des Pères ayant reçu directement une lettre d'un condamné, le gardien lui fit observer que la correspondance des forçats devait passer par la censure; le Père invoqua le précédent de Toulon, où l'on avait consenti à relâdher la discipline sur ce point. Le cas fut soumis aux autorités qui crurent devoir s'en tenir à la lettre des règlements. On le fit savoir dans les salles. Exaspérés de ce qu'ils considéraient comme une vexation, les forçats se rapprochèrent de ceux à qui on leur défendait d'écrire. Dès lors la glace était rompue ; on s'empressa autour des missionnaires; on voulut les voir et leur parler en particulier. Les Pères n'en demandaient pas davantage ; les entretiens en tête à tête suppléèrent avantageusement aux confidences épistolaires.
La seconde moitié de la Mission fut aussi consolante que la première avait été pénible. Au jour de la clôture, dix-huit cent cinquante forçats réconciliés avec Dieu reçurent la communion, et trois cent cinquante furent confirmés par l'évêque de Ouimper. Lorsque le lendemain les Pères vinrent faire leurs adieux à leurs chers galériens, ils eurent peine à s'arracher aux effusions de leur reconnaissance. On leur baisait les mains, on leur demandait leur bénédiction, surtout on les suppliait de revenir.
La Mission venait également de se terminer à Rochefort; les condamnés y étaient beaucoup moins nombreux, sept à huit cents au plus. Cinq Jésuites de Bordeaux avec un chanoine de Montpellier avaient pu suffire à la tâche.
Le nom de Jansénistes évoque le souvenir des adversaires les plus acharnés que la Compagnie de Jésus ait rencontrés en France. Arnauld, Pascal, les Provinciales, le probabilisme, la morale relâchée, la dévotion mondaine, c'est tout un monde antijésuitique et tout un arsenal pour la guerre contre Loyola. Les légendes forgées par les Provinciales comptent parmi les plus tenaces; le Jésuite des belles menteuses est encore le seul que connaissent quantité de gens, plus ou moins lettrés, qui forment l'opinion. Après avoir contribué pour une très forte part à la destruction de l'Ordre détesté, les Jansénistes, avec leurs amis les Gallicans, préparèrent la constitutiou civile du clergé, laquelle ouvrit la voie à l'orgie révolutionnaire. Rétablie par le Concordat, l'Eglise de France reparut avec la double tare janséniste et gallicane. En même temps que le Gouvernement de la Restauration prescrivait dans les Séminaires l'enseignement de la Déclaration de 1682, le rigorisme y sévissait avec la Théologie de Bailly universellement adoptée. Elle ne disparut au bout de cinquante ans qu'après avoir été mise à l'Index, sur l'ordre exprès de Pie IX. C'était tout le système janséniste imposé au clergé français : en théorie, des principes désespérants qui allaient à supprimer de la religion tout autre ressort que celui de la crainte ; dans la pratique, une sévérité outrée qui semblait prendre à tâche de rendre inabordables les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. « Confessions multiples avant l'absolution, interrogations indiscrètes, humiliantes, inquiètes, pénitences prolongées, détail minutieux des péchés véniels, frayeur des sacrements, rareté désolante de la communion pour la masse des bonnes âmes, unique communion annuelle pour la plupart des hommes ^ », telles étaient