‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 134 sur 362 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Père Paul de Reverseaux, auquel une santé débile interdisait le ministère actif, avait dès 1835 rédigé le plan d'une Medulla ligoriana qui devait, pensait-il, porter le coup de mort à l'erreur. La correspondance échangée l'année suivante entre l'auteur du projet et le Père Général nous montre que l'idée de la Medulla était fort goûtée à Rome et qu'on eût désiré en voir l'exécution; mais on n'osait guère approuver le plan que l'on trouvait trop ambitieux, pour ne pas dire irréalisable. En tout cas on s'en remettait au Provincial de France pour appliquer à ce travail plusieurs théologiens pendant trois ou quatre ans. (3 Janvier 1836.) Nous savons que, à cette date, les Jésuites de France manquaient de loisirs pour une œuvre de ce genre.

Trois ans plus tard, le Père Hippolyte Augry, chargé à Laval de donner les retraites aux prêtres et instruit d'ailleurs par de longues années de Missions dans les villes et les campagnes, recueillait ses observations sur l'enseignement théologique en France et sur la pratique du clergé dans les points qui nous occupent. 11 constate que, «dans la plupart des diocèses, on ne trouve pas deux prêtres sur cent qui absolvent un pécheur d'habitude à la première confession; le grand remède qu'on applique en ce cas, c'est l'ajournement; on renvoie d'ordinaire à un mois; il faudra revenir quatre, cinq et dix fois avant de recevoir l'absolution. Sur quatre cents hommes qui se confessent pour les Pâques, cent à peine sont absous. Quantité d'enfants sont ajournés pour la première communion et finissent par ne pas la faire. L'ajournement est imposé aux personnes pieuses elles-mêmes qui n'accusent pas de péchés graves. » — Vient ensuite l'exposé des raisons dont on couvre cette conduite. Le Père conclut en demandant que le Souverain Pontife fasse une Déclaration sur la Théologie morale de Liguori. Le Mémoire devait, dans la pensée de l'auteur, être remis à Sa Sainteté par le Père Général; mais il semble avoir été arrêté par la censure. Saint Alphonse-Marie de Liguori

venait d'être canonisé cette année même, 1839. On jugea sans doute qu'il n'y avait pas lieu de solliciter une autre consécration de sa doctrine. Pour qui voulait entendre, celle-là devait suffire.

Au reste, il faut le reconnaître, dans cette lutte contre un état d'âme du clergé national les Jésuites avaient un rôle ingrat; le préjugé accrédité contre eux par le Jansénisme se dressait tout d'abord pour leur barrer le chemin : les Jésuites plaidaient pour la morale facile qui leur avait été tant reprochée et que les prêtres français se faisaient gloire de condamner et de proscrire. On pouvait s'en tenir à cette fin de non-recevoir, qui dispensait de l'examen et de l'étude. D'autres religieux avaient hasardé une escarmouche sans plus de succès. Dès le début de Solesmes, Dom Guéranger avait entrepris avec ses premiers compagnons une édition française du Bienheureux Liguori : « 11 s'était engagé à fournir à un éditeur parisien une traduction de ses œuvres en vingt volumes, à raison d'un volume par mois ^ » Le premier volume parut vers la fin de juillet 1834; la Préface, rédigée par Dom Guéranger en personne, avait les allures d'un manifeste contre le Jansénisme; il ne se contentait pas en effet « de marquer le rôle et la mission du Bienheureux Liguori, dans les termes mêmes que devait, quarante ans plus tard, reproduire le Bref de Pie IX lui reconnaissant le titre de Docteur de l'Église ^ » ; mais, à l'encontre de la théorie jansénienne qui en appelle sans cesse à l'antiquité, il esquissait « l'histoire et le développement de la Théologie morale » à travers les âges. Dans le tableau de cette évolution l'écrivain est-il suffisamment respectueux de la vérité historique ? Son biographe lui-même ne le pense

I. Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par un moine bénédictin. Tome I, p. i36. L'ouvrage portait le titre de Œuvres complètes du Bienheureux A.-M. de Liguori, traduites en français et mises en ordre, par l'association religieuse établie à Solesmes sous la règle de saint Benoit.

Page 1