CHAPITRE IV
Rien ne semblait donc s'opposer à l'exécution. Cependant trois mois plus tard, le Père Valantin écrit à son Général : « Hélas ! mon Très Révérend Père, j'ai de tristes nouvelles à vous donner de notre Revue projetée. Elle est encore à l'état de projet et, selon toute apparence, elle en restera là. » (12 Avril 1844.) La suite de la lettre explique cet insuccès. Examinés de près, tous les rouages du mécanisme, éditeur, collaborateurs, reviseurs, avaient présenté de telles difficultés pratiques qu'on avait dû renoncer à en essayer le fonctionnement. (12 Alai 1844.) Le Père Valantin ne se fait pas faute de dire son sentiment sur la revision imposée aux écrivains delà Compagnie, alors qu'il s'agit d'un organe de publicité périodique. Selon lui, elle ne permettrait pas de suivre une polémique; maintenir cette exigence, c'est donc une façon de leur dire de se taire. Et malheureusement beaucoup de gens leur reprochent leur silence. Ce jugement, empreint d'une exagération manifeste, prouve du moins que les Jésuites gardent toujours la liberté de dire à leurs Supérieurs ce qu'ils pensent, même quand ils ne sont pas pleinement d'accord avec eux.
Nous ne mentionnons que pour mémoire la tentative imaginée en 1845 pour confier la direction de YUniversk un comité de cinq personnages éminents, parmi lesquels le Père de Ravignan avait sa place. Ses collègues étaient le Père Lacordaire, l'abbé Dupanloup, Montalembert et Charles Lenormant. On peut voir l'histoire de cet épisode dans la Vie de Louis Veuillot. A en juger par la correspondance du Père de Ravignan, on se promettait de cette combinaison un succès assuré pour le journal ; mais sa présence dans le comité de direction fut jugée inopportune par les Consulteurs appelés à donner leur avis. V Univers passerait aux yeux du public pour la feuille des Jésuites, ce qui ne serait profitable ni aux Jésuites, ni au journal lui-même. D'autres raisons encore firent abandonner le projet. Deux ans plus tard, l'abbé Dupanloup essayait encore d'attacher le Père de Ravignan à un journal
dont il préparait la création : « Mon Très Révérend Père, écrivait-il à ce propos au Père Roothaan, on m'a communiqué votre réponse relativement à la grande et importante affaire dont je m'occupe. Non seulement je respecte, mais je comprends même la gravité des motifs qui vous déterminent à ce refus. » (6 Septembre 1847.) Diverses correspondances, en particulier celle du Père Valantin, témoignent qu'à cette date on sentait de plus en plus parmi les Jésuites français la nécessité de former des écrivains et de publier une Revue sous le nom de la Compagnie. La loi dé 1850 allait bientôt attirer d'un autre côté leur attention et leurs soucis; il leur faudra encore attendre des années pour réaliser, après bien des tâtonnements, une œuvre rêvée pendant un quart de siècle.