CHAPITRE V
des explications furent échangées, et un autre Bref expédié dans les premiers jours de juin 1837. « Le Souverain Pontife, disait le Père Roothaan en annonçant la conclusion de l'affaire, a donné dans cette circonstance une nouvelle preuve de son affection envers la Compagnie; il a manifesté hautement qu'il voulait les Jésuites au Maduré, mais qu'il les y voulait avec leurs Constitutions saines et sauves. » (30 Mai 1837.)
Le 5 juillet 1837, les quatre missionnaires s'embarquaient à Bordeaux, et après un voyage de quatre-vingts jours, ils arrivaient à Pondichéry le 24 octobre. Quatre mois plus lard, sur la fin de février 1838, ils pénétraient enfin dans la région assignée à leur apostolat. Tout d'abord ils se heurtèrentà un obstacle qu'ils n'avaient pas prévu: l'opposition acharnée des prêtres goanais à l'établissement des étrangers sur un territoire qu'ils considéraient comme leur fief. Ces prêtres étaient presque tous des indigènes, n'ayant de portugais que le nom et d'apôtre que le costume, mais ils invoquaient, pour repousser les envoyés du Pape, le patronage du roi de Portugal. Telle fut l'origine de ce qui a été appelé le schisme portugais. Il fut pendant un demi-siècle une source de maux incalculables pour l'Église des Indes et d'amères contradictions pour les missionnaires. Dès le début ils apprirent ce qu'ils avaient à attendre de l'animosité des opposants. A la date du 22 octobre 1838, l'évêque de Drusipare, Mgr Bonnaud, vicaire apostolique de Pondichéry, écrit à M. Dubois, Supérieur des Lazaristes: «Le Père Bertrand a été empoisonné par son domestique; M. Méhay, un de nos amis qui est avec lui, l'a été aussi; mais l'un et l'autre, après avoir été sérieusement indisposés, se sont rétablis. Le poison avait été mis dans les burettes, et c'est en disant la messe qu'il l'ont avalé. Le domestique avait commis son crime à l'instigation du parti schismatique qui adhère aux prêtres de Goa. »
Tel était l'accueil que les successeurs de saint François- Xavier rencontraient chez les descendants des néophytes
Je l'incomparable apôtre. Les Goanais, disait le prélat que nous venons de citer, sont unis avec les Protestants contre les Jésuites. A cette épreuve vinrent bientôt s'ajouter les ravages de la mort. N'écoutant que leur zèle, les missionnaires ne tenaient pas assez compte des exigences d'un climat de feu. Dans l'espace de quinze mois huit d'entre eux tombèrent victimes de leur dévouement. En tête de cette liste funèbre et glorieuse figure le nom d'Alexandre de Saint-Sardos, 3 février 1843 ; elle se termine sur celui de Walter Glifford, de la plus haute aristocratie anglaise, 21 mai 1844. Tous étaient dans la force de l'âge ; les aînés avaient quarante ans à peine. L'équipe des ouvriers de la Mission se trouvait par le fait réduite de moitié.
Toutefois ces désastres n'abattaient point les courages ; les candidats se présentaient nombreux pour prendre les places vides. Dès le début de cette année calamiteuse, le Père Maillard avait adressé un Appel aux Braves pour les Missions lointaines. (6 Janvier 1843.) Une seconde circulaire, datée du 27 novembre, avait pour objet les épreuves et les besoins des deux Missions spécialement confiées à la Province lyonnaise, la Syrie et le Maduré. Tout en saluant avec émotion l'héroïsme des morts, le Provincial ne dissimule pas « leurs pieuses imprudences », dont s'étonnaient les Indiens eux-mêmes, et il entre dans le détail des précautions que devront prendre désormais les apôtres envoyés sur ces plages meurtrières. Beaucoup sollicitent cet honneur ; le Père Maillard cite les demandes qui lui sont parvenues à la suite de ces annonces lugubres si souvent répétées. Les « braves » ne manquent donc pas pour remplacer les braves qui sont morts ; mais il ne s'agit pas d'aller là-bas pour mourir comme eux. Et l'exhortation se conclut par la parole de saint Thomas : Eamus et nos et moriamur ciun illo, ainsi traduite pour la circonstance : « Allons, nous aussi en ce pays de la mort, et vivons-y longtemps pour la plus grande gloire de Dieu ! »