CHAPITRE V
Du moment que les Jésuites avaient posé le pied en Amérique, leurs regards devaient se tourner vers le Canada. Au temps où il s'appelait la Nouvelle-France, leurs prédécesseurs y avaient écrit un des chapitres les plus glorieux de l'Histoire de la Compagnie; sur aucun point de la terre son martyrologe ne s'était enrichi de noms plus illustres et plus nombreux. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'à la date où nous sommes parvenus, la Mission de New- York atteignît jusqu'à ces rives du Saint- Laurent et à ces bords des Grands-Lacs, dont les fils de saint Ignace auraient pu dire avec le poète romain
Quae caret orn cruore nostro ^ ?
Dès 1842 nous voyons le Père Chazelle et cinq de ses compagnons, parmi lesquels les PP. Flenri du Ranquet, Félix Martin, Paul Luiset, établis à Sainte-Marie sur le lac Supérieur, à Sandwich sur l'Erié et à La Prairie en face de Montréal. En même temps qu'ils évangélisent les Indiens et multiplient chez eux le nombre de leurs postes, leur ministère s'adresse à la population canadienne française parmi laquelle ils ne tardent pas à recruter les éléments d'un noviciat. Le progrès est rapide. Dès 1849 la Mission est divisée en deux parties, le Bas-Canada, qui a un effectif de 34 religieux dont 16 prêtres, et le Haut- Canada qui compte 15 prêtres et un total de 25 religieux.
A ce moment on établit une résidence à Québec et l'on entreprend la construction d'un collège et d'une église publique à Montréal. La première rentrée a lieu en octobre 1850, avec 120 élèves. Plusieurs autres villes soit au Canada, soit dans les Etats de l'Union, eussent désiré des créations semblables. Nous vo3'ons par la correspondance du Père Boulanger qui gouvernait alors la
I. Sur quelle plage notre sang n'a-t-ilpas coulé? (Horat. II Od. I. ;^6.)
Mission de New- York, qu'il avait à se défendre contre des sollicitations que la prudence ne lui permettait pas d'accueillir. Le Père Général le félicite de sa fermeté : « Ajourné l'externat de BufFalo ; c'est bien. » (!*"" Mars 1849.) « Collège de Kingston : il est vraiment regrettable que nous ne puissions en ce moment accepter l'offre qui nous en est faite. » (4 Janvier 1850.) La Mission avait dès lors un personnel de 140 religieux, dont presque la moitié étaient prêtres. Elle dépendait toujours de la Province de Paris ; mais déjà, paraît-il, quelques-uns désiraient pour elle l'autonomie ; toutefois, au jugement des Supérieurs majeurs, cette ambition était prématurée. Dans une lettre que nous venons de citer, le Père Roothaan disait : « Je pense, comme vous, que le temps n'est pas encore venu d'ériger votre Mission en vice-Province. L'enfant n'est pas encore assez fort pour se gouverner luimême et pour suffire à ses besoins. Préparons de loin cette mesure désirable. »
Le Canada donnait en ce moment au Père Général des soucis d'un autre genre. Il lui fallait écarter de la tête d'un de ses missionnaires une mitre qu'on voulait lui imposer. Le Père Larkin venait d'être choisi pour évêque de Toronto; il se trouvait alors en France, faisant son Troisième An à Notre-Dame d'Ay. Le coup ne put être paré, et la nomination fut pendant quelques jours officielle. Cette fois il ne s'agissait pas de faire d'un Jésuite un vicaire apostolique, mais bien l'évêque titulaire d'un siège appartenant à la hiérarchie. Le Père Larkin écrivit directement au Pape; de son côté le Père Roothaan lui porta à deux reprises ses supplications qui furent enfin exaucées. Il en donnait avis au Père Larkin par le billet suivant: « Si vous receviez par hasard dans votre solitude une lettre de la Propagande, qui renfermât de la part du Souverain Pontife le précepte d'accepter l'évêché de Toronto, ne laissez pas pour cela se troubler la paix de votre âme; car ce précepte est révoqué. » (14 Février 1850.) Les bulles, ajoutait le Père Général, allaient être expédiées à l'abbé de Charbonnel,
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lequel fut, en effet, sacré évêque en la fête de la Trinité, par Pie IX en personne ' .
Comme on l'a vu plus haut, dès son arrivée eni^mérique, le Père Ladavière avait été retenu en Louisiane. En 1836, il accompagnait à Rome Mgr Blanc qui allait demander au Père Général des Jésuites français pour son collège d' Yberville. La requête ne put être tout à fait agréée, la Louisiane se trouvant alors clans le territoire de la Province américaine du Missouri. Toutefois dès l'année suivante, le collège d'Yberville avait pour Supérieur le Père Nicolas Point, avec trois ou quatre autres Pères français. Ainsi prit naissance la Mission de la Louisiane ou (le la Nouvelle-Orléans.
Dans les premiers mois de 1846, M. Bazin, vicaire général de Mobile, se trouvait à Lyon et demandait au Provincial, de la part de son évêque, de se charger du collège de Spring-Hill. Le Père Maillard transmet la requête au Père Roothaan, et ajoute : a II attend ici votre décision. » (14 Avril 1846.) La lettre du Père Général est du 5 mai : « C'est à la Province de Lyon, dit-il, que je confie le collège de Spring-Hill, si après avoir pris avis de vos consuîteurs, vous croyez pouvoir en accepter la charge. Dans ce cas, je ne tarderai pas à vous céder aussi le collège de Grand-Coteau et les autres établissements qui se formeraient dans le diocèse de la Nouvelle-Orléans. Les Pères du Missouri désirent s'en débarrasser... Ce serait donc une nouvelle Mission, destinée peut-être à devenir plus tard une Province, que vous devriez accepter... »
La réponse de Lyon ne pouvait faire de doute : « Les sacrifices que fera la Province, écj-ivait le Père Maillard,
I . Après quelques années d'épiscopat, Mgr de Charbonnel se dénail du siège de Toronto, entra dans l'Ordre des Capucins el termina sa vie à Lyon, où il a laissé le souvenir d'un saint religieux et d'un orateur éloquent.
lui seront rendus au centuple par Celui qui a dit : Date et dabitur vobis. » (17 Mai.) Deux mois plus tard une nouvelle lettre annonce le prochain départ d'un renfort de sept ou huit Pères pour les deux collèges de Spring- Hill et de Grand-Coteau. Ils arrivèrent sur la fin de l'année et y rencontrèrent tout d'abord des embarras et des tribulations qu'ils n'avaient pas prévues : «Les lettres de New^-York, écrivait le Père Jordan, successeur du Père Maillard, nous ont donné des craintes au sujet de notre situation à Spring-Hill. Le Père Boulanger eût été d'avis d'envoyer sur les lieux avant de conclure. Peut-être eussions-nous agi ainsi plus prudemment. » (5 Octobre 1846.) De fait, le Père Maisounabe, envoyé de Vais en 1847, en qualité de Supérieur de la Mission, estimait que l'acceptation de Spring-Hill pouvait être considérée comme nulle, attendu « qu'on avait été trompé en plusieurs points importants ». Il n'était pas question toutefois de revenir en arrière. A Grand-Coteau, outre des conditions hygiéniques déplorables, « des cabines en bois pour 1© logement des Pères, brûlantes en été, glaciales en hiver », la disposition des lieux ne se prêtait pas aux exigences de la vie religieuse ; mais surtout on avait eu tort de croire que la langue et les habitudes françaises fussent dominantes en Louisiane. C'est parce qu'ellesy subsistaient encore que les Jésuites américains souhaitaient de voir leurs confrères de France s'y établir à leur place. Mais en réalité on ne pouvait y entreprendre une œuvre d'éducation sans auxiliaires de langue anglaise. Heureusement cette année même amenaitd'Europeun nouveau convoi plus nombreux que le précédent et dans lequel la Province d'Angleterre avait fourni son contingent.
Le 12 septembre 1848, le Père Maisounabe succombait à la Nouvelle-Orléans, victime de là fièvre Jaune ; il avait 43 ans. C'était une perte cruelle pour la Mission à laquelle par sa prudence et ses grandes vertus il eût pu rendre des services exceptionnels. 11 fut remplacé par le Père Cambiaso, qui vint en Louisiane avec le titre de