CHAPITRE V
leur permirent de dresser la carte de cette portion du continent sud-américain, aujourd'hui encore négligée par les explorateurs.
La réponse du Père Général ne se fit pas attendre; l'héroïque générosité des Pères français à s'offrir pour une telle Mission l'a, dit-il, « grandement consolé, sans néanmoins le surprendre ». (14 Janvier.) L'affaire de Taumônerie à la Guyane fut conclue sans aucune difiiculté avec le ministre de la Marine, et dès le 25 avril suivant, cinq Jésuites, trois prêtres, et deux Frères coadjuteurs prenaient la mer à Brest, sur la frégate la Forte. « Nous sommes à bord, écrivait lePèreHus, leur Supérieur, 785 passagers, dont 400 déportés... Dès le premier jour nous sommes allés voir nos pauvres galériens ; nous leur avons dit que nous nous exilions volontairement avec eux et pour eux ; ils nous ont témoigné une reconnaissance très vive et ont protesté qu'ils sont dans la résolution de vivre désormais en bons chrétiens. Chaque jour nous faisons avec eux la prière et chantons les litanies de la Très Sainte Vierge. » (3 Mai 1852.)
Les voyageurs débarquèrent à Cayenne le 20 mai; un second transport suivit à quelques jours d'intervalle, et la Mission commença avec un personnel de six Pères secondés par trois Frères coadjuteurs. Ce nombre grandit rapidement; avant la fin de la troisième année, on comptait vingt-deux Jésuites attachés au service des forçats ; plus tard ils ne furent pas moins de vingt-huit.
Les débuts de la nouvelle Mission furent plus pénibles encore qu'on ne l'avait attendu ; le mauvais vouloir du Gouverneur paralysait l'action des missionnaires : « L'œuvre des transportés, écrivait le Père Ringot, est gravement compromise ; je la regarde comme perdue si le Gouvernement ne retire pas le Commissaire général. » (6 Février 1853.) Sur la fin de l'année précédente, le Père Hus était parti pour la France, afin surtout d'exposer la situation au ministère. Le 31 Janvier 1853 il se rembarquait à Rochefort avec le contre-amiral Fourichon, qui
allait remplacer M. Sarda-Garriga. Le nouveau Gouverneur arrivait à la Guyane animé des meilleures intentions; la correspondance des missionnaires lui rend hautement témoignage. Mais il ne tarda pas à comprendre ce qu'il y avait d'inhumain et de chimérique dans l'entreprise à laquelle il devait collaborer. On s'était flatté de renouveler l'œuvre de l'Angleterre en Australie; les déportés, soustraits aux influences mauvaises, redeviendraient d'honnêtes gens ; leur peine achevée, on leur donnerait des terres et on en ferait des colons. Rien n'était mieux dans la note des rêves humanitaires de 1848. Malheureusement le climat meurtrier de la Guyane opposait à ces beaux plans des obstacles insurmontables. La transportation ne pouvait aboutir qu'à des mécomptes lamentables ; c'était l'opinion de tous les hommes judicieux du pays, et ce fut bientôt celle de l'amiral Fourichon. Les résultats ne pouvaient être que les maladies, l'oisiveté, le découragement, une eff"royable mortalité parmi les condamnés, les surveillants, les soldats, en même temps que pour la France une source de dépenses énormes avec, par surcroît, les désagréments et l'humiliation d'un insuccès. Persuadé qu'il ne pouvait en conscience se prêter à l'exécution d'une mesure aussi désastreuse, l'amiral concluait tous ses rapports en demandant son rappel.
Parmi les missionnaires trois étaient morts avant la fin de la première année ; au bout de trois ans, les fièvres en avaient terrassé onze. « Grâce à Dieu, écrivait le Père Beynier, leur Supérieur, nul des Nôtres n'a eu peur delà mort. Tous nos Pères se sont jetés au milieu du danger avec une intrépidité qui a excité l'admiration générale. Nos Frères n'ont pas été moins généreux ; aucune plainte, aucune répugnance. » (18 Avril 1857.) Au nombre de ces victimes était le Père Louis Bigot à peine arrivé depuis quatre mois, le Père Pierre Stumpfetle Père Antoine Dabbadie, tous deux Supérieurs de la Mission, et frappés à vingt jours d'intervalle l'un de l'autre, le Père Pierre Boulongne, vingt ans missionnaire aux Indes. Sept avaient