CHAPITRE V
moins le mérite de donner l'impulsion à une multitude d'œuvres qui se développèrent après lui pour le plus grand bien de la colonie.
Dès sa nomination et avant même d'avoir pris possession de son siège, l'évêque d'Alger s'était préoccupé d'avoir des Jésuites pour collaborateurs. Dès le 15 avril 1839, et plusieurs fois au cours de l'année, l'affaire revient dans la correspondance de Rome avec la Province de Lyon : « Je reçois, écrit le Père Général, la lettre ci-jointe de Mgr d'Alger. Voyez, mon Révérend Père, si vous pouvez faire quelque chose pour cette Eglise naissante. Deux Pères français, un Père espagnol et un Frère pourraient suffire pour commencer. » (1" Juin 1839.) Puis deux mois plus tard, au Père Maillard : « Je vous fais connaître une résolution que je suis prêt à prendre pour vous faciliter l'envoi de quelques missionnaires dans le diocèse d'Alger. C'est de rappeler de la Syrie le Père Estève ou le Père Planchet et de vous céder celui que je rappellerai. La connaissance que ces Pères ont de la langue arabe , dans laquelle ils peuvent prêcher avec facilité, leur donnera plus qu'à tout autre le moyen de travailler avec fruit au salut des indigènes. Vous pouvez voir d'après cette proposition combien j'ai à cœur que l'on puisse commencer cette année un établissement en Afrique. » (8 Août 1839.) Effectivement, le Père Planchet fut désigné pour la nouvelle Mission; il figure même au Catalogue comme Supérieur de la maison de Constantine ; mais pour des raisons que nous dirons plus loin, il ne mit jamais le pied sur le sol algérien; arrivé à Rome, il dut retourner en Syrie.
Ce fut seulement sur la fin de l'année suivante que les premiers Jésuites purent prendre possession de leur demeure à Alger et à Constantine. Dans une lettre du Père Rigaud, Supérieur d'Alger, nous trouvons quelques détails sur les conditions de leur existence : « Elles sont telles, dit-il, que nous pouvons les souhaiter. Mgr donne 2.000 francs par missionnaire sur les fonds qu'il reçoit
da Gouvernement. C'est lui qui perçoit les fonds, lui qui signe, lui qui paraît seul en tout; nous ne sommes que àes prêtres auxiliaires... Mgr a même voulu prévenir le maréchal que ce seraient des religieux. — Religieux ou séculiers, a répondu le maréchal, peu importe pourvu qu'ils s'accordent avec Votre Grandeur. )^ (i2 Novembre 1840.)
L'évêque avait-il poussé la franchise jusqu'à déclarer que ces religieux étaient des Jésuites? Nous ne le pensons pas. Le maréchal Bugeaud avait sans doute l'esprit assez large pour ne pas s'épouvanter de la présence de quelques religieux en Algérie, mais apparemment il n'eût pas consenti à y introduire des fils de Loyola. Mgr Dupuch se contenta de l'autorisation implicite qu'il venait de recevoir, et les Jésuites ne prirent aucun titre qui les distinguât des prêtres ordinaires. Mais, avec le temps, leur secret fut percé à jour. La rumeur parvint jusqu'aux oreilles du maréchal qui voulut en avoir le cœur net. C'est l'évêque lui-même qui rapporte le dialogue : « Monseigneur, il faut que vous sachiez ce que l'on dit de vous; on prétend que vous vous proposez de faire venir des Jésuites. — Non, M. le Gouverneur, je ne me propose pas d'en faire venir; j'en ai déjà, et si j'en fais venir en effet, ce sera pour en avoir davantage. — Comment! Comment! — J'ai l'honneur de vous dire que depuis deux ans j'ai pour auxiliaires des Jésuites. Ce curé de Constantine dont vous venez de me faire tant d'éloges, c'est un Jésuite. Et ce prêtre excellent, qui accompagna l'an dernier avec tant de courage le général Baraguay d'Hilliers, ce n'était qu'un Jésuite. Et ce M. Rigaud, dont vous connaissez le nom et les services laborieux à l'hôpital militaire, c'est le Père Rigaud, Jésuite. — Ah! Ah! Et qui vous l'a permis? A qui en avez-vous parlé? — A M. le Gouverneur général, il y a deux ans et demi. Et aux conditions auxquelles je les ai reçus et ai le bonheur de les posséder, carte blanche m'a été donnée par qui de droit. » (Septembre 1842.