‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 180 sur 362 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bugeaud n'insista pas; il avait déjà pu se rendre compte par lui-même que les Jésuites n'étaient pas un danger pour la colonie; le temps n'était pas loin où il serait pour eux un ami et, à l'occasion, un défenseur. Dès l'année suivante, le Gouverneur général de l'Algérie écrivait au directeur du Journal des Débats une lettre qui renferme la protestation d'un soldat et d'un honnête homme contre les calomnies et les injustices qui s'abattaient alors sur la Compagnie de Jésus : « Vous savez bien, disait-il, que je ne suis ni jésuite ni bigot; mais je suis humain et j'aime à faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer la terreur qu'inspirent les Jésuites à certains membre de nos Assemblées... Quant à moi, qui cherche par tous les moyens à mener à bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confiée, comment prendrais-je ombrage des Jésuites qui jusqu'ici ont donné de si grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants qui viennent en Algérie, croyant y trouver une Terre Promise et qui n'y rencontrent tout d'abord que déceptions, maladies et souvent la mort! Je ne puis m'empêcher de

sourire, quand je lis dans les journaux l'énumération des dangers dont la corporation des Jésuites menace la France... Pour moi, Gouverneur de l'Algérie, je demande à conserver mes Jésuites^ parce que, je vous le répète, ils ne me portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès de ma mission... » (Juin 1843.)

Les prêtres étaient rares en Algérie et les besoins immenses; aussi, à peine installés dans leurs deux postes d'Alger et de Gonstantine, les Pères durent s'évertuer pour suffire à des lâches nombreuses et diverses. Dans l'une et l'autre ville les hôpitaux réclamèrent leurs premiers soins; militaires et colons y affluaient par centaines ; dès leur arrivée les Jésuites y commencèrent un service où ils ont persévéré plus de soixante ans. En 1841,

sur les rapports qui lui parvenaient, le Père Général pouvait déjà écrire: « Le ministère des Nôtres en Algérie, surtout auprès des soldats malades, est plein de consolations. » (28 Septembre.) Au mois de mai de cette même année, une expédition partait contre Abd-el-Kader ; le Père Rigaud accompagna l'un des corps d'armée en qualité d'aumônier; il n'y en avait pas eu jusqu'alors. La Compagnie de Jésus devait par la suite fournir, soit en Algérie, soit ailleurs, un grand nombre d'aumôniers militaires ; c'est une fonction qu'elle a toujours aimée; le Père Rigaud renouait le fil d'une tradition interrompue depuis près d'un siècle : « Voilà, écrivait le Père Roothaan, le premier missionarius castrensis depuis notre rétablissement. » (3 Juin 1841.)

Quelques mois plus tard le Père Brumauld recevait de la double autorité ecclésiastique et militaire la charge de visiteur et d'aumônier de tous les camps de la colonie. Lui aussi pendant deux ans suivit les troupes dans différentes expéditions. Au reste, comme l'écrivait le Père Général, « c'est là un ministère pour lequel les Nôtres doivent toujours être prêts, quand on les demande ». (3 Août 1844.) On demanda souvent les Jésuites d'Algérie, tant que durèrent les campagnes pour la conquête du pays, et ils furent toujours prêts à affronter les fatigues, les privations, les dangers de la guerre et du choléra. Plusieurs noms mériteraient de trouver ici leur place. Citons au moins Louis Parabère, que nous retrouverons aumônier en chef devant Sébastopol; mais il avait déjà gagné sa croix d'honneur en Algérie. Cette décoration sur la poitrine d'un Jésuite était alors une grande nouveauté. Elle lui avait été décernée sur le front des troupes au retour d'une de ces expéditions légendaires dans l'extrême-sud, où l'on avait à lutter plus encore contre les maladies que contre les Arabes'. L'aumônier n'avait pas été consulté ; on pouvait se

I. 11 s'agit du siège et de la prise de Zaatcha. Le siège dura deux

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