CHAPITRE VI
comme à Avignon; c'était une nouveauté et une infraction à l'Institut de la Compagnie ; on ne pouvait avoir de doute à cet égard. Le Provincial de Paris soumet donc le cas à la décision du Général : « Sans doute, dit-il, un Jésuite ne peut recevoir de salaire pour ses leçons, pas plus que pour ses prédications ou tout autre acte de son ministère; mais, dans les mœurs actuelles, la rétribution scolaire est devenue une nécessité ; sans elle, un externat est impossible ; les collèges ne sont plus fondés comme ils l'étaient autrefois. D'ailleurs les familles n'enverraient pas leurs enfants dans des classes gratuites. Au surplus, c'est la société des actionnaires qui serait chargée de percevoir la rétribution et de fournir l'entretien des maîtres, qui auraient ainsi l'équivalent des revenus d'une fondation. » Malgré des motifs si puissants et si raisonnables, le Père Roothaan ne crut pas devoir donner d'autorité la dispense. Quelques semaines plus tard il envoyait cette réponse : « Le Souverain Pontife que j'ai fait consulter sur ce sujet (la rétribution scolaire) a déclaré que nous pouvions la recevoir, vu les circonstances. » (17 Mai 1850.)
Le mois suivant, un premier accord fut conclu avec le comité dans les termes indiqués par le Père Rubillon, et immédiatement le Père Guidée, alors Supérieur de la résidence de Lille, était appelé pour organiser l'établissement d'Amiens. Au bout de quelques jours, on entrait en possession du local convoité. (27 Juin.) C'était une portion d'un ancien couvent des Sœurs de la Providence, d'où le nom de Collège de la Providence donné à la nouvelle école. Mgr de Salinis en fit l'inauguration le 14 octobre. Les débuts furent encourageants. Le Père Guidée, presque sexagénaire, était homme d'expérience ; depuis longtemps il s'était acquis à Amiens une situation personnelle qui lui assurait autorité et considération; l'ancien préfet de Saint- Acheul put donc dès l'abord introduire au nouveau collège les traditions qui avaient fait le succès du célèbre pensionnat; la retraite fut prêchée
par le Père de Ponlevoy; les congrégations, les académies, les séances littéraires, tout cet ensemble d'usages qui constituent le bon fonctionnement d'un collège chrétien furent organisés sans tâtonnements dans la jeune école libre de la Providence. A la fin de la première année, les pères de famille exprimaient publiquement leur gratitude pour les soins prodigués à leurs enfants, « soins assidus, disaient-ils, éclairés, couronnés de succès, qui nous rappellent ceux que nous avons reçus nous-mêmes et que nous n'oublierons jamais. » Puis, souhaitant qu'il en fût ainsi par toute la France, le journal concluait, sur un ton quelque peu solennel, que « bientôt, comme autrefois Attila devant saint Léon, la barbarie reculerait devant le génie du christianisme » ^
Mais dès lors le plan idéal du Père Rubillon avait été profondément modifié. On s'était vite rendu compte que le régime de l'externat n'était pas viable. A peine installé dans sa charge, le Père Guidée exposait dans un Mémoire au Père Général les difficultés inextricables résultant des conventions acceptées par le Provincial. La rétribution scolaire était fixée à 72 francs, chiffre qu'on ne pouvait dépasser, parce que tel était celui du lycée. A ce taux, elle ouvrait la perspective d'un déficit inéluctable et toujours grandissant. A quoi le Père Rubillon répondait qu'il avait bien prévenu les actionnaires qu'ils risquaient fort de perdre leur revenu et peut-être même leur capital, ce qui ne les avait pas empêchés d'aller de l'avant. Mais ce n'était pas là une solution. Tout bien examiné, on avait annexé tout d'abord à l'externat un demi-pensionnat, et dans le courant de l'année, il fallut en venir au pensionnat. Une fois déplus la démonstration était faite que, au temps où nous vivons, le système de l'internat s'impose en règle générale aux collèges libres, comme une condition d'existence. Nous dirons, si l'on veut, que c'est pour eux un
I. Le journal LAmi de l'Ordre, Cf. Vie du P. Guidée, ^ax le P. Grandidier, p. 282.