CHAPITRE VII
le monde se félicitait; le collège avec ses nouveaux maîtres débutait sous d'heureux auspices.
Mais voici que, au mois de décembre, le Conseil supérieur de l'Instruction publique tient sa seconde session annuelle. Le ministre lui soumet le traité passé à Mende. C'était lui fournir l'occasion d'un débat qui pouvait avoir des conséquences déplorables : « Le Conseil supérieur et la loi organique, dit le comte Beugnot, allaient subir une épreuve qui devait décider du sort de tout ce qui avait été fait depuis un an en faveur de la religion et de la liberté '. » C'est que, en effet, l'acte faisait expressément mention des Jésuites; le Père Valantin y figurait comme mandataire de l'Ordre. C'était une imprudence qui prenait l'allure d'une provocation. 11 y avait d'autres illégalités, mais tontes s'effaçaient devant celle-là. On sait avec quelle peine les défenseurs de la loi Falloux étaient parvenus à obtenir le silence sur les Jésuites ; ce n'était qu'à l'abri de ce sous-entendu qu'on les admettait au bénéfice de la liberté. Et maintenant ils se présentaient enseignes déployées! Cette incartade n'allait-elle pas compromettre leur situation? « La discussion, continue M. Beugnot, fut vive et prolongée... Les membres du Conseil qui redoutaient l'invasion des Jésuites dans l'enseignement répétèrent à ce sujet tout ce qui avait été dit en 1828 et en 1845... » Ils auraient pu ne pas s'en tenir là. Mais enfin l'esprit de conciliation, qui avait prévalu dans la majorité de l'Assemblée nationale, l'emporta au sein du Conseil. Il fut décidé que le traité serait approuvé, mais à la condition que « l'abbé » Valantin y apparaîtrait comme simple particulier. Les Jésuites eurent à se féliciter de ce que, pour une fois, leurs ennemis — il y en avait au Conseil supérieur — s'étaient montrés d'humeur bien débonnaire. S'il fallait dégager la morale de cet incident, nous dirions que le couraat d'opinion en faveur de la liberté devait
1. Rapport au Comité de V Enseignement libre sur V exécution et les effets de la loi organique du 15 mars 1S50, par une Commission spéciale. Paris, Jacques Lecoffi'e, p. 3a.
être bien puissant, puisqu'il contenait en pareille circonstance les préventions contre l'Ordre de Loyola, préventions non pas éteintes mais à peine assoupies.
Après cette alerte, le collège de Mende poursuivit paisiblement son humble carrière. Nous y relevons un épisode, insignifiant en lui-même, mais pourtant caractéristique à divers points de vue. Au printemps de 1855, le Père Recteur, avec deux autres Jésuites et quelques élèves, assistent à un concert de charité dans les salons de la préfecture. On ne rentra au collège que tard dans la nuit. Des âmes délicates s'émurent; la rumeur arriva jusqu'à Rome, au Général de la Compagnie de Jésus, lequel exprima sa surprise et sa peine au Provincial de Lyon, lequel à son tour dut demander des explication» au Supérieur de Mende. La justification était facile. Tout le clergé de la ville, l'évêque en tête, se trouvait à cette soirée, où tout s'était passé de façon irréprochable ; le préfet en personne était allé porter son invitation au collège ; les Pères ne s'y étaient rendus que sur l'avis des personnages les plus graves. Assurément il fallait être bien pointilleux pour leur faire grief de leur condescendance. Mais c'étaient des Jésuites ! L'anecdote prouve du moins qu'en cet heureux temps l'accord existait entre l'Église et l'État, au moins dans les montagnes de la Lozère.
C'était l'avantage, pour ne pas dire le privilège, de ce modeste collège de Mende, où d'ailleurs les ambitions humaines ne trouvaient guère de satisfaction. Sous un climat sévère, le logis manquait d'agrément et même de confortable ; on y était fort à l'étroit ; les maîtres n'avaient pas chacun leur chambre ; la pauvreté y habitait avec son cortège accoutumé de privations ; le bilan annuel se soldait régulièrement en déficit que la ville couvrait par un subside de 4.000 francs. Après avoir exposé ces misères et quelques autres encore, le Père Maillard, alors Provincial de Toulouse, ajoutait : « Ce ne sont pas des raisons pour abandonner ce collège. » (16 Juin 1853.)