CHAPITRE VII
Les Jésuites, en effet, ne l'eussent jamais abandonné de leur plein gré ; mais on les obligea à partir. En même temps qu'il effaçait leur nom dans le contrat passé avec la ville, le Conseil supérieur lui avait assigné, conformément à la loi, une durée limitée et renouvelable à la volonté des parties. En 1864, on arrivait à échéance. Depuis des années déjà, le Gouvernement impérial faisait une opposition systématique à l'ouverture de tout nouveau collège de Jésuites. L'occasion parut bonne pour les évincer de celui de Mende. Le 9 janvier, le Père Rouquayrol, Provincial de Toulouse, notifie au Père Général la décision arrêtée par les autorités universitaires dans l'affaire de Mende et qu'il a apprise par une communication officieuse : « On ne veut pas nous renvoyer, parce que ce serait odieux, mais nous obliger à partir. » Le Décret rendu par le ministre de l'Instruction publique, le 20 décembre 1863, après la session du Conseil supérieur, fut transmis aux intéressés quelques semaines plus tard. Le 21 février 1864, le Provincial écrit au maire de Mende. Les conditions imposées sont, dit-il, inacceptables: « 1° Parce que la clause de résiliation facultative tous les trois ans rend notre situation trop précaire ; 2° Parce que l'on supprime la subvention jugée nécessaire par la ville elle-même ; 3" Parce que l'on nous soumet à la direction universitaire ; le collège n'est donc plus une institution libre, comme on affecte de le qualifier. » On nous met « dans la nécessité de refuser le bénéfice qu'on semblait nous accorder».
Ainsi finit l'essai de collaboration de la Compagnie de Jésus dans un établissement officiel ; on la congédia comme un serviteur qui a cessé de plaire.
L'année 1850 vit naître encore les collèges des deux grandes villes du Sud-Ouest, Bordeaux et Toulouse. A Bordeaux, les Jésuites cédèrent aux instances du cardinal
Donnet ; un passage de la correspondance du Père Général ne permet pas de doute à cet égard : « L'offre que Mgr de Bordeaux renouvelle, après trois refus, ne peut guère être déclinée. » (14 Mai.) D'ailleurs, dès le mois d'août de l'année précédente, comme en font foi les Archives, l'acceptation du collège de la Grande-Sauve était un fait accompli; les Jésuites s'y seraient installés, de même qu'à Avignon, sans attendre le vote de la loi. Ce fut l'archevêque lui-même qui jugea à propos de différer.
Enfin, au mois de juillet 1850, la Compagnie de Jésus achetait du diocèse l'ancienne abbaye; un prêtre lyonnais, l'abbé Champion, y avait tenté un essai d'institution qui avait mal réussi. Les locaux étaient presque abandonnés depuis un an ; à la hâte on les remit en état et la première rentrée eut lieu au mois de novembre avec 80 élèves. En dépit d'une situation d'accès incommode, d'une installation défectueuse, des maladies même qui, sans l'intervention du cardinal, eussent amené une évacuation forcée, le collège de la Grande-Sauve progressa de façon satisfaisante. Dès la première année, l'archevêque en témoignait sa satisfaction en termes non équivoques : « On a cherché, écrivait-il au Père Général, à nous donner quelques inquiétudes sur le présent et l'avenir de la Sauve; je puis vous certifier que son présent va à merveille à tous égards, et que, si Dieu prête vie à la France, vous n'avez pas de maison qui promette davantage. 11 n'y a qu'une voix à Bordeaux , dans le département et dans la province entière pour s'associer à la reconnaissance que nous vous devons pour la résurrection de cet établissement. » (21 Février 185L) Il était bien entendu toutefois que le séjour dans la vieille abbaye n'était que provisoire. En 1857 les Jésuites achetaient, aux portes de Bordeaux, le château de Tivoli et y ouvraient l'année même un externat. Dès lors était résolue la construction d'un établissement en rapport avec l'importance de la cité. La solennité pour la pose de la première pierre eut lieu le 5 août 1858.
Ce fut un événement qui mit en rumeur toute la population bordelaise. Le cardinal Donnai avait réglé l'ordonnance de la cérémonie et invité les autorités civiles et militaires. Lui-même célébra la messe en plein air et, devant une foule immense, prononça un de ces discours, où passait toute l'ardeur de son âme; la Compagnie de Jésus y reçut des éloges qu'elle renvoie à ses morts, n'en retenant pour le présent qu'une leçon, A la suite de l'archevêque, le préfet, le général commandant la place, d'autres grands dignitaires encore accomplirent le rite symbolique et signèrent au procès-verbal. L'avenir du collège de Tivoli s'annonçait sous des auspices favorables; déjà cependantonse trouvait aux prises avec des difficultés financières qui devaient s'aggraver avec le temps. Au mois de mars précédent l'ordre était venu de Rome de suspendre les travaux, « jusqu'à ce que le plan ait été approuvé et que les premiers fonds soient assurés. Je pense, ajoutait le Père Général, qu'il n'y a pas grand inconvénient à prolonger encore quelque temps le séjour à la Sauve. » On y maintint, en effet, quelques classes jusqu'à la fin de l'année suivante (1859), pendant que les autres occupaient le château ou villa de Tivoli.
Quant à ce plan du futur collège qui devait être soumis à l'approbation des premiers Supérieurs, l'histoire n'en est pas très claire ; à travers la multitude des lettres explicatives et des Mémoires dont il fut l'objet, il est difficile de dégager la simple vérité. Quelques semaines après la fête du 5 août, le Père Général écrivait au Provincial de Toulouse : « Les journaux ont annoncé qu'on allait bâtir un collège d'architecture gothique. Je ne sais ce qu'il y a de vrai; mais je vous conjure, mon Père, d'empêcher les dépenses de pur agrément et d'ornementation inutile. » (28 Août 1858.) Par suite de quels entraînements ces adjurations furent-elles méconnues, on ne saurait le dire. Ce qui est certain, c'est que, trois ans plus tard, quand le principal corps de logis fut achevé, une lettre sévère vint de Rome, qui blâmait « fortement l'apparence
mondaine et luxueuse de la façade. Les règles de la Compagnie sur les édifices ont été oubliées, ou pour dire vrai, violées. » (Novembre 1861.)
Comment cette infraction avait-elle pu se commettre, et qui en était responsable? Le Provincial de Toulouse, le Père Studer appartenait à la rovince de Paris, et il avait fait venir de la même Province le Père Emile Piérart, dont il avait pu déjà apprécier le talent en architecture. C'est lui qui fut chargé de dresser les plans du futur collège de Bordeaux. On lui adjoignit un architecte civil, lequel ne se maintint pas toujours dans un rôle de subalterne. Le Père Piérart eut à se plaindre de certaines initiatives de son collaborateur. On ne saurait toutefois le laver complètement du reproche d'avoir voulu faire trop grand et trop beau. C'est une tentation bien délicate pour un artiste, surtout dans une ville où l'on a du goût pour la magnificence. Quoi qu'il en soit, le bâtiment principal absorba plus que les ressources disponibles; il avait trois étages sur cent huit mètres de développement, et l'aspect de l'ensemble manquait de modestie. On dut s'en tenir là; le plan comportait des ailes auxquelles il fallut renoncer. On y ajouta seulement, en 1864, une chapelle, et quelques années plus tard une salle des fêtes devenue indispensable. Hâtons-nous de dire que le collège de Tivoli n'a survécu que très peu à l'expulsion des Jésuites en 1901. Le 1" février 1904 un violent incendie s'y déclara ; mollement combattu, le fléau eut bientôt tout dévoré. Des trop voyantes architectures il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre. Etiam periere ruines.
A Iseure, à la Grande-Sauve, les Jésuites avaient trouvé d'anciens monastères poury installer leurs collèges naissants; ce fut également dans un vieux local conventuel que Sainte-Marie de Toulouse naquit et grandit pendant plus de trente ans. En 1228, les Cisterciens de Grandselve, au diocèse de Montauban, fondèrent derrière l'abside de Saint-Sernin un hospitiolum sous le vocable de Saint-
Bernard; sur la fin du siècle, il servait de demeure aux jeunes religieux qui suivaient les cours de Théologie. A la Révolution l'établissement fut vendu et devint par la suite un entrepôt de porcelaines. C'est dans cet état que les Jésuites en firent l'acquisition en 1850; le terrain comprenait près d'un hectare, mais de l'ancienne habitation monacale, il ne restait plus que des vestiges. Il fallut réparer à fond et agrandir les bâtisses existantes pour recevoir les 250 élèves qui furent admis dès la première année. Par la suite ce chiffre allait monter presque à 600, et à la veille de la tempête de 1880, le collège des Jésuites à Toulouse ne compta guère moins de 750 élèves. A cette date, Sainte- Marie existait encore, mais dans des conditions hygiéniques par trop défectueuses. On avait dû établir l'externat de l'autre côté de la rue Saint-Bernard; ici et là l'air et l'espace manquaient également. Enfin en 1882, le pensionnat et l'externat se transportèrent au Caousou, où depuis six ans déjà était installée l'Ecole préparatoire sous le vocable de l'Immaculée-Gonception. Peu après la pioche des démolisseurs faisait son œuvre, l'édilité toulousaine transformait le quartier, et du collège des Jésuites il ne restait qu'un souvenir.
Cependant la Compagnie de Jésus avait ouvert, comme on vient de le voir, onze établissements d'éducation, avant la fin de ce qu'on peut appeler l'An Premier de la liberté. La Province du Midi en avait neuf pour sa part; elle en ajouta deux l'année suivante, Mongré et Saint-Affrique.
A la fondation de Mongré se rattache le nom d'une femme qui employa une grosse fortune à faire aux œuvres catholiques de la région lyonnaise des largesses princières. Nous avons déjà rencontré au cours de cette Histoire Mme la comtesse de la Barmondière. Fille d'une victime de la Terreur, elle s'intéressait spécialement à l'éducation des enfants des familles nobles spoliées par la Révolution. Voulant d'autre part assurer la conservation du château
de Mongré près de Villefranche-sur-Saône, où elle était née, elle résolut d'en faire donation, en même temps que des propriétés adjacentes, à la Compagnie de Jésus, avec la charge d'y établir un collège, aussitôt qu'elle le pourrait. En attendant, le domaine servirait à l'entretien des scolasticats. L'intention de la donatrice était tout d'abord de faire de cette charge une obligation de justice. Le Père Renault, alors Provincial de Lyon, a3^ant déclaré qu'il aimerait mieux renoncer à la libéralité, Mme de la Barmondière consentit à ne pas insister sur cette exigence. Pour éviter les contestations du fisc et celles d'héritiers lointains, elle tint à revêtir sa donation d'un acte de vente en bonne et due forme; il fut signé par-devant notaire, 14 avril 1842, et selon l'usage d'alors trois Jésuites devinrent propriétaires tontiniers du château de Mongré et de ses dépendances. Le premier résultat de leur acquisition fut un procès avec l'enregistrement pour estimation insuffisante de la valeur du domaine, procès qui se termina par une forte amende. D'autre part des collatéraux ne manquèrent pas, et à plusieurs reprises, d'attaquer la vente. Déboutés d'abord par la Cour impériale de Lyon et ensuite en Cassation, ils ne perdirent pas courage. Vingt-cinq ans plus tard, le Père Général ayant décerné à la comtesse de la Barmondière le titre de fondatrice, on se vit obligé de tenir la chose secrète parce qu'elle eût fourni prétexte à de nouvelles revendications.
Le collège prit naissance au château, à la rentrée de 1851; il n'y eut d'abord que les basses classes; chaque année on en ajoutait une nouvelle; c'est seulement à partir de 1855-1856 que le cours fut complet. A cette date les élèves avaient émigré au grand collège et le château donnait asile au scolasticat de Théologie.
Le château de Mongré était un antique logis, point du tout aménagé pour cet usage. « C'est le 22 octobre, lisonsnous dans une correspondance d'alors, que nous avons fait l'ouverture des cours. Nous comptons trente théologiens de notre Province. Gomme notre vieux manoir