‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 263 sur 362 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

y faire une réponse péremptoire, mais que la discrétion conseillerait peut-être de garder sous silence. Cette réponse, nous la trouvons dans une lettre du Provincial de Lyon, le Père Maillavd, au Père Général. C'est le 7 octobre 1850, au début même de la période des collèges, qu'il écrit : « Il faut que vous sachiez pour votre édification que, là où nous avons été libres, nous avons mis le prix de la pension à un taux très modéré. Ainsi à Moulins, à Montauban. Je voulais qu'il en fût de même ailleurs; je l'avais écrit expressément. Mais qu'est-il arrivé ? A Bordeaux, l'archevêque a imposé le prix le plus élevé, et cela de peur de nuire, a-t-il dit, à son collège de Bazas. A Avignon l'archevêque a été plus exigeant encore ; il a fixé un taux exorbitant avec défense de recevoir aucun élève avec concession; et cela encore pour ne pas porter tort à son Petit Séminaire. Quant à Marseille, l'évêque n'a entendu à aucun prix nous laisser établir un collège; et cela encore pour soutenir son Petit Séminaire où il a établi un externat... » Et le Révérend Père concluait avec une pointe de malice : « Et c'est ainsi que Nos Seigneurs les évêques entendent à leur tour la liberté d'enseignement. » Cette explication surprendra sans doute certaines personnes; elles seraient mal venues de s'en scandaliser; les évêques ont assurément le droit et le devoir de sauvegarder les intérêts des établissements dont ils ont la charge.

Nous devons maintenant essayer de dire ce que fut l'enseignement des Jésuites dans les collèges issus de la loi Falloux, tant qu'ils ne furent point exclus de la liberté qu'elle accordait à tous, c'est-à-dire entre 1850 et 1880. Notons tout d'abord que c'est surtout en matière d'enseignement que la liberté n'était qu'apparente. Par les examens, par les programmes, par l'inspection même et le contrôle des livres, les Jésuites étaient asservis à l'Université, et obligés de lui emboîter le pas. Un des résultats-

de cette subordination fut ce qu'il ne faut pas hésiter à appeler l'insuffisance de Tinstruction religieuse dans les collèges libres, même tenus par des prêtres et des religieux. Cette branche de connaissances n'a en effet en France aucune place dans les programmes ni dans les examens officiels ; aux yeux de l'Etat, dispensateur unique des diplômes, elle est quantité négligeable; comme elle ne figure pas à l'horaire des classes, elle ne fournira pas un point à l'addition des notes pour le baccalauréat. Les conséquences de cette omission sont incalculables. Dans les classes inférieures, on parviendra non sans peine à maintenir l'instruction religieuse au rang qui lui appartient; mais à mesure qu'ils avancent, les jeunes gens s'en désintéressent ; d'autres études réclament leur temps et leurs efforts, plus importantes, à leurs avis, puisque le succès de leurs examens en dépend. En règle générale, il ne sera pas possible de leur faire acquérir en matière religieuse les connaissances étendues et solides qui leur seraient nécessaires dans la vie, et que la Compagnie de Jésus eût mises en tête de ses programmes, si elle avait été libre de les rédiger comme elle l'entend. Le terrain religieux n'est pas le seul où lui a manqué la liberté de ses mouvements. Une véritable révolution a été accomplie dans l'organisation de l'enseignement secondaire assujetti à l'omnipotence de l'Etat. Il est devenu utilitaire et encyclopédique, double caractère qui répugne à sa nature. A la suite des établissements officiels tous ont dû entrer dans cette voie. Beaucoup l'ont iait à contre-cœur, les Jésuites peut-être plus que d'autres. Il leur fallait en effet rompre avec leurs traditions et se détourner de leur idéal. Piien n'est plus contraire à l'esprit du Ratio studioriim que cette multiplicité d'enseignements qui disperse et opprime l'intelligence sous prétexte de la meubler ; rien même de plus antiéducatif que cette spécialisation prématurée, résultat des études soi-disant pratiques. « Avant d'être des hommes spéciaux, observait à bon droit le Père Olivaint, il faut être

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des hommes. Or ce sont les humanités, humaniores litterae, qui forment l'homme cultivé, qui lui donnent cette éducation générale qui prépare à tout, qui est l'éducation même de l'âme. » On fit donc le possible dans les collèges de la Compagnie pour s'adapter aux exigences des temps; certaines lettres du Père Général Beckx rappellent aux Jésuites français que trop d'attachement aux formes du passé ne serait pas sans inconvénients sérieux. Il faut bien marcher au pas de ses contemporains, sous peine d'être laissé en route. Toutefois l'histoire de ces trente années d'enseignement prouve qu'ils défendaient pied à pied l'héritage des bonnes lettres si fâcheusement abandonné par tant d'autres. Le doyen de la Faculté de Douai déclarait un jour publiquement que, nulle part dans le ressort de TAcadémie, les Humanités ne florissaient comme au collège de la Providence d'Amiens. Plusieurs fois, à la suite des examens du baccalauréat, des témoignages analogues furent rendus à d'autres établissements de Jésuites.

Par contre on leur a reproché d'être réfractaires au mouvement scientifique du siècle. A ce grief la réponse est facile : a On donnera, disait le Père Olivaint, aux mathématiques en temps voulu, une sérieuse importance, mais sans lui laisser envahir le domaine réservé aux études classiques ^ » En temps voulu^ voilà le nœud de la question. Le tort des programmes officiels est de verser tout à la fois dans des cerveaux d'enfants des matières aussi disparates que la grammaire, les humanités et les sciences, surtout les sciences exactes. Beaucoup sont à ce moment incapables d'assimiler cette dose de mathématiques qui, le moment venu, n'aurait pour eux aucune difficulté. Qu'on laisse donc leur esprit se former par des méthodes qui ont fait leurs preuves, et leur cours d'humanités achevé, ils aborderont les études scientifiques avec moins de peine et plus de succès. La plupart des -étudiants de la rue des Postes consacraient leur première

1. Pierre Olivaint, parle P. Charles Clair, p. 288. La Compagnie de Jésus, 30

année à la préparation du baccalauréat es sciences; on comptait jusqu'à cent deux candidats reçus dans une seule session d'examen, et les échecs étaient assurément fort rares.

Le trait caractéristique du bouleversement apporté à l'économie de l'enseignement secondaire est sans contredit le dépérissement des lettres anciennes, et tout particulièrement du latin. L'étude de la langue latine, qui était jadis le centre autour duquel gravitaient toutes les autres, a été débusquée de sa prééminence et reléguée à un rang secondaire. Le temps qu'on lui laissait étant de plus en plus restreint, il a fallu lui appliquer des méthodes expéditives et superficielles ; le résultat est qu'on ne sait plus le latin. Les Jésuites firent dans leurs collèges le possible pour enrayer ce mouvement vers la décadence. Il ne tint pas à eux que la langue de Gicéronetde Virgile fût maintenue dans ses positions d'autrefois. Il leur répugnait d'admettre que le latin, devenu la langue de l'Eglise, fût une langue morte, et ils s'obstinaient à l'enseigner à la façon des langues vivantes, c'est-à-dire en l'écrivant et en la parlant. D'après le Ratio studioriim le latin est le seul idiome dont il soit permis de se servir en classe. Sans doute, la rigueur de la loi dut souvent fléchir ; jamais pourtant les Jésuites n'ont oublié complètement cet article de leur code pédagogique : « Nos plus petits élèves, écrivait de Vaugirard le Père Olivaint, commencent à parler latin. Oui, la langue de l'Église immortelle doit rester familière à ses enfants. C'est une honte, en un pays catholique, que les hommes instruits ne sachent plus que la lire. Nous reprenons donc la méthode de nos anciens Pères, moins savante selon quelques-uns, mais assurément plus pratique, plus agréable aux enfants, plus animée, plus féconde; nous traitons comme une langue vivante cette langue qui ne doit point mourir; nous apprenons le latin en le parlante»

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