CHAPITRE VIII
dans la nouvelle période à toutes les maisons d'éducation de la Compagnie de Jésus. La sortie du collège est pour les jeunes gens, au sens complet du mot, un tournant de l'existence. Le moment a pour eux une importance capitale et souvent décisive. Pour la plupart c'est la vie d'étudiant qui va commencer ; pour tous c'est, après l'atmosphère de serre chaude, le grand air de la liberté ; presque tous enfin vont faire choix de la direction qu'ils suivront dans la vie. A cette heure grave entre toutes, ils ont besoin de s'entourer de toutes les garanties qui assurent les résolutions dont on n'a pas à se repentir. A cette heure aussi leurs maîtres ont des avertissements sérieux à leur faire entendre. Voilà pourquoi les Jésuites, avant de dire adieu à leurs élèves, les conviaient à une retraite de quelques jours. Sur la fin de l'année la classe de Philosophie se transportait à la maison de campagne du collège, et là, dans le recueillement et la paix, ces jeunes gens écoutaient les leçons de quelque religieux d'âge et d'expérience, priaient, méditaient e. faisaient leurs plans d'avenir devant leur conscience et devant Dieu.
Avec la piété la discipline est, dans le régime de l'internat, ce qu'on peut appeler le principal facteur de l'éducation. Cette question, qui se confond avec celle de la surveillance, soulève une multitude de problèmes pédagogiques qui ne rentrent point dans le cadre de l'Histoire. Nous dirons seulement, et en peu de mots, 'quel fut le trait saillant et caractéristique deladiscipline dans les collèges de la Compagnie de Jésus entre 1850 et 1880 ^
Il y a en matière d'éducation une doctrine libérale, ou du moins inspirée des principes du libéralisme, doctrine spécieuse et bien faite pour séduire les esprits de notre
I. Voir à ce sujet : De la discipline dans quelques écoles libres. Manuel pratique du Surveillant par le P. Emm. Barbier, i888.
temps. La contrainte ne fait que des révoltés ou des hypocrites. Donc laissez l'adolescent, l'enfant lui-même à son libre arbitre ; faites la part la plus large possible à sa liberté ; excitez en lui le sentiment de l'honneur, de la responsabilité, du respect de soi-même, et confiez à ces puissances intérieures le soin de veiller sur sa conduite. Ce n'est que par la liberté qu'on apprend à user de la liberté. Gomme conséquence, la surveillance sera réduite au minimum, et la discipline sera plus ou moins celle que les élèves jugeront à propos de garder.
Pour dire le vrai, la Compagnie de Jésus part de principes tout différents. Elle estime que, dans un pensionnat où les enfants et les adolescents se comptent par centaines, une discipline exacte, rigoureuse, minutieuse même est nécessaire, si l'on n'est pas résigné d'avance à tolérer les pires abus. Elle pense avec Dupanloup que « la discipline est la protectrice des mœurs et la gardienne de l'innocence, le gage des fortes études, l'inspiratrice du bon esprit, la conservatrice du respect, la maîtresse, la dispensatrice et la trésorière du temps, le nerf du règlement intérieur et le ressort puissant de l'éducation tout entière »^ Elle n'admet pas que la meilleure manière de tremper la volonté soit d'agir toujours à sa guise : « Obéir, c'est vouloir », disait le PèreOlivaint. Et quiconque réfléchit comprendra que cette affirmation, sous son apparence paradoxale, cache une profonde vérité. Aussi, pour faire l'apprentissage de la liberté, et même du commandement, rien ne vaut la pratique de l'obéissance à l'autorité légitime, qui vous accoutume à ne vouloir que ce qui est juste et bon, à l'encontre même de votre vouloir capricieux et désordonné. Enprêchant aux élèves de Vaugirard la soumission au règlement accepté en esprit de foi, le Père Olivaint avait donc raison de dire : « Nous tâchons de vous apprendre à vouloir. »
On comprend dès lors l'importance attachée dans les